‹ MicheletChapitre 3 sur 4 · W T II · texte numérisé non relu

W T II

MIGHËLET

fclig * m/WUrtm Ik i«i— — *^af

Voici un des hompïèjl qui, pajr le%s)fcllures semi-YOjtairiénnes/ sém-déûh^^^ .

giques, et* parleur confiance exagérée dans la raison,' — cette pauvre raison humaine, dOÊit^ ils se montrent si flers^et '' qui, sans 'le'tiâtcri) de la foi, trébuchVV chaque pasl-«^^lei, disons-nous^ lîn^déâ hommes qui t)JDfl îé -j^his conlf ilî|i<:*ji la démoralisation potiMipteetrert^u^ede ce siècle. »

8 UIGHELET

Encore une idole k renverser de son piédestal; encore un de leurs fétiches à iNriser !

Le grand-père paternel du héros de cette histoire était maître de musique à Laon.

Vers la fin de la Terreur, il réalisa le

peu de *iprtune qûll* possédait, vint k

Ba1s[^,\pV*so]licitfr*]^r.I^^^^ atné un

/mfihiii Fimprimerié Îe8*}i*âr(çnats.

Tous ceux qui avaient*)i leur disposi* * jioiî quelque numéraire la'^jl\pressaient \ .j^hj[% d'acheter à vil pri^ftwce biens na-

* «'Cett^i^^^CftlâtioH-ppSD^ profes*

seuf daiausique auis^ déloyale que bon-teuse.

w- rs^*«* *■ *f

IlICHfiLET 9

11 en chercha une plus honnête.

La République, après avoir fabriqué pour neuf milliards de papier-monnaie, fit

tout simplement banqueroute.

Au mois de mars 1796, la presse aux assignats fut brisée, juste au moment oii le jeune imprimeur picard^ qui aidait k la desservir» venait de prendre fenHite« On tint conseil, et^ £on'«etfi)sacra ^(Ait^ jies^ ressources iïî[^t^Ojfiébs de province à Pàv^ d'un matériel typographique, dont Ia.di« rection lui fut confiée. ^ ^ ^

Pour oblenir ce matérielàmeilleur pjTis^^ on le paya «oing|ant.

Une sœur du nouveau màriétsâçitjâa t^a dot, et un frère cadet renonça ^Uiêréusement k sa part d'héritage.

10 HIGHBLEl

Si Ton en croit les renseignements autobiographiques, transmis par Michelet lui-même, ce désintéressement héroïque était de tradition dans la ligne ascen-* dante.

€ Les deux familles dont je procède, dit notre historien, Tune picarde et Rautre ardennais&i étaient* originairement des f9inklXs*^delpa2sai^;:(Iûrm cul*

'tutta,lip^peud'industriç»^v«* *

»Xes familles étaient tiort nombreuses, [^^.•^ ilouze enfants, dix-neuf. çpfaats.

^ ^"A^^*Une grande partie des tours et des ' ^ ftèçeq dç mon père etdia miiaère ne vou- 1ii(éi^i*]|(as 8é âiàrievfQte • faciliter l'éducation* 4e quelqUÇSrUDs des garçons aue Ton mettait au collège.

UIGHBLBT 11

Il » Premier sacrifice que je dois noter.

> Dans ma famille maternelle particulièrement, les sœurs, toutes remarquables par réconomie, le sérieux, Faustérité, se faisaient les humbles servantes de messieurs leurs frères, et, pour suffire k leurs dépenses, elles s'enterraient au village*

» Plusieurs, cependant, sans culture, et dans cette solitude sur la lisière des bois, n'en avaient pas moins une très fine flei;r d'esprit. J'en ai entendu une bien âgée qui contait les anciennes histoires de la frontière aussi bien que Walter Scott.

D Ce qui leur était commun, c'était une grande netteté de sens et de raisonnement.

13 MICUELET.

» Il y avait Ih force prêtres dans les cousins et parents, des prêtres de diverses sortes, mondains, fanatiques; mais ils ne dominaient pas. Nos judicieuses et sévères demoiselles ne leur donnaient pas la moindre prise. Elles racontaient volontiers qu'un de nos grands oncles , dl nom de Paillart ou de Michaud, avait été brûlé jadis pour avoir fait certain II* vre (1). »

Grâce au progrès des lumières, Jules Hichelet, petit -neveu de ce galant homme, a imprimé toutes ses œuvres sans risque, et sans craindre le fagot.

L^imprimerie de la famille Michelet oo*

' (1) Préface de Touvrage intitulé le Petiple.

IIIGHELET 13

cupait le choeur d'une ancienne église de religieuses.

Nous ne cherchons aucun rapproche^ ment puéril •, mais on peut dire que l'enfaut qui reçut le jour sous ces voûtes profanées porte au front la marque origi« nelle du lieu qui abrita son berceau.

Lui aussi est un temple dévasté. . .

Sur ce beau génie qui chantait, k ses débuts dans la carrière, Thymne solennel de la foi, vint tout k coup s'abattre un souffle destructeur,

Michelet a déserté Tautel du spiritualisme pour aller s'agenouiller devant la déesse Raison.

Gomme beaucoup d'autres, hélas! il

s'est Toui au culte 4e le matière \ il a

U UIGHBLET

\ cédé k cet esprit de vertige qui pousse la

. ] vieille Europe aux abîmes.

Jules Michelet vint aa OKMKle le 21 août 1798.

L'établissement typographique de son père se maintint dans une situation assez heureuse tant que dura le régime de fa liberté absolue, c'est-à-dire jusqu'au 18 brumaire.

Débats politiques sans fin, querelles de partis, nouvelles de Tarrnée» tout contribuait à offrir chaque jour de nouveaux aliments aux presses innombrables qui existaient alors.

Mais, vers 1800, la suppression des journaux fut proclamée sur toute la Ugne.

HICHKLBT 15

Quand le journalisme meurt^ les ty* pographes sont malades.

On laissa par tolérance k Hichelet père rautorisation d'imprimer une seule gazette; encore ne traitait-elle que des questions ecclésiastiques. Il soutint rentreprise a grands frais; puis, au moment où cette feuille commençait k réussir^ on lui en retira le privilège < pour le donner, dit son fils, à un prêtre que Napoléon croyait sûr et qui le trabit bientôt. »

Le pouvoir, en 1810, fit une autre le** vée de boucliers contre la presse.

n renferma dans des limites excessivement restreintes, et Jugea convenable de rorganisor en monopole^ au profit d'un

16 BIICHBLBT

petit nombre d*imprimeurs, dévoués au miDistère de la police.

Michelet père, déjà rainé k demi, le fut alors complètement.

Un beau matin, il reçoit la visite d'un personnage à la voix pateline, aux formes sucrées, qui lui annonce que Sa Majesté rempereur et roi vient de réduire à soixante le nombre des imprimeurs de sa bonne capitale.

On conserve les gros, rien de plus simple.

Quant aux petits, on les supprime, et Uicbelet père est au nombre des petits.

L'indemnité qu'on lui accordait, si Ton en croit toujours les détails que soo fils

MIGBELET 17

'M' )Qne, était à peu près sur le pied de qvf* * sous k quatre francs.

Vi-:* faire 7 Le seul parti possible est ' >' 'le la résignation.

' ime le typographe a des dettes, il '^> lé'. ide, pour faire honneur k ses enga- . r. itSy à imprimer quelques ouvrages

. t propriété lui appartient. Le décret 'Mip^i ial permet cette échappatoire.

i^ ouvriers, il n'y en a plus.

- OKt Touvrage doit se faire en famille.

appelé continuellement au dehors par embarras financiers, des arrange- ' xTv'^ nis k prendre ou des délais k obteniri ' " a\d de la maison ne peut pas lui-même ^ .oiper de la besogne.

1$ HlCHELEf

Sa femme malade 5e fait brocl ^^ coupe et plie. ^

Jules, qui entre dans sa douzièn ^ née, lève la lettre et compose.

Le vieux grand-përe, pauvre e '.

qui regrette son violon, semet^àsoi) quinze ans, au dur labeur de la i à bras.

Dans la catégorie d'ouvrages qu'il est permis de publier, Jules ne trouve ; grande matière au développement dt intelligence.

Pour la plupart, ce sont des recuel > :^ calembours, de facéties, de coq-k-1 .

de charades ou d'acrostiches, déplora h «os échantillons de cette littérature de pacc^

MioigLst a

. jle» qui &'étale dans les boites du bauqui* ^ iste, mv le parstpet dos quais.

De nos jours encore, ceci forme, avec le double Liégeois et rifflagerie de Pelr lerin, tout le contenu de la balle du colporteur, dans notre France civilisatrice et amie des lettres.

Alors, comme aujourd'hui, ces pauvre* tés se vendaient le mieux du monde. Elles faisaient vivre la malheureuse famille.

Debout devant sa casse, notre futur historien, dont une besogne machinale n'entrave pas rimagination, se laisse al* ' 1er k des rêveries continuelles*

I Tandis que ses doigts, pauvres doigts d'enfant, tout gercés de crevasses peu* dant la saison firoide, assemblent tes let«

» MIGHELET

très de pl<MDb, sa tête médite et pense.

Plus ses romans personnels s'animent

^ dans son cerveau, plus sa main est vive,

plus la lettre* se lève avec rapidité.

Jules ne sait rien encore, sauf un ou deux mots de latin que lui apprend un vieux libraire, ex-pédagogue de campa* gne, grand ami de Vaugelas et des doctriiies*de93.

Hais c'était un homme taillé sur l'anti^ que.

Ennemi des émigrés, il en avait sauvé neuf de la hacbe des terroristes, et cela au péril de sa propre existence.

Les heures que Jules passait à étudier auprès de lui étaient ses heures de récréation. Il regagnait ensuite râtelier

MICHELST ^ H

silencieux, où il n'avait d'autre compagnie que celle de son saeul, occupé k faire gémir la presse de ses mains tremblantes.

Trois volumes lui tombèrent alors entre les mains, une Mythologie, un Boileau et une Imitation de Jésus ^Christ.

Ce dernier livre fut pour lui toute une révélation.

Jusqu'alors, il avait été élevé dans la plus profonde ignorance des idées religieuses. Son père ne disait jamais « Dieu» » mais « la Providence, » ou bien a rËire suprême, i> comme Haximilien Robespierre.

Nous devons même dire que le brave imprimeur connaissait beaucoup plus Apollon et Jupiter que Jésu^Gbrist.

Si IIIGHELEI

L'existence de Jules s'écoulait ainsi, laborieusement occupée, et nourrie de pensées fortes et graves.

Cliaque matin, avant de se rendre au travail, il allait régulièrement chez son vieux mattre, qui lui faisait traduire quelques vers d'Ovide ou de Virgile, et lui corrigeait les thèmes ou les versions qu'il (écrivait le soir, après la leçon de musique donnée par le grand-père.

Or, celui-ci n'était pas à beaucoup près aussi content de son élève que le professeur de latin.

La notation quasi-algébrique de la langue musicale rebutait Jules. II finit par renoncer U vaincre des difficultés qu'il ^ trouvait insu rmontables.

UIGHELST S5

En attendant, la gène devenait tous les jours plus grande au foyer domestique, et les faibles ressources de Tindemnité 8'épuisaient.

Pour comble de malheur, la mère de notre héros tomba gravement malade.

Jules ne se livrait k aucune promenade, & aucun plaisir. Seulement, il allait de temps k autre parcourir les salles du Musée des monuments français^ fondé en 1794- par Alexandre Lenoir, dans le couvent des Petits-Augustins (1), et détruit au retour des rois de la branche atnée.

a Je remplissais, dit-il, ces tombeaux de mon imagination -, je sentais ces morts k travers les marbres, et ce n'était pas

(1) Aujourd'hui Ecole des beaux-arts.

sa UIGHELET

des déboires sans nombre et par d'injustes mépris.

Le brillant élève était un pauvre diable mal vêtu, à peine chaussé.

Sa cravate, pleine d'effilochés, déguisait mal Fabsenee de linge, et les manches de son habit lui venaient aux coudes.

Voilà de ces torts qu'on ne pardonne pas au collège, lorsque surtout une évidente supériorité d'intelligence vient s'y joindre.

Notre jeune élève connut le chagrin et le malheur par les ridicules de sa mise.

Il tomba dans une misanthropie précoce, et se prit k haïr ses semblables de toute la force de son orgueil blessé.

Jules ne se mêlait point aux récréations*, il obtint même de ne pas suivre les promenades.

On le voyait s'enfermer, le dimanche et le jeudi, dans les salles de classe, où il relisait un chant de Virgile, un livre de Tacite. 11 conversait familièrement avec les dieux» avec les héros, avec les grands hommes, cherchant à puiser dans cet ea* tretien Tamour du beau, le culte des hautes pensées.

Quand Michelet perdit sa mère, il était encore au collège.

Nous avons recours aux citations, dans ce volume, beaucoup plus que nous ne le faisons ordinairement

L'homme qu'il s'agit de peindre ici n'a

3a UIGHfiLBT

vcillance et des soins tout particuliers.

C'étaient rexcellent M. Victor Le Clerc, aujourd'hui doyen de la Faculté des iet« très de Paris, et M, Villemain.

Ses classes se terminèrent avec un grand succès.

11 fallut songer au choix d'une profession. L'heure était venue de dire adieu aux triomphes de collège et de descendre dans la grande arène sociale pour y conî quérir un sort.

a J'eus le bonheur, nous dit Uichelet, d'échapper aux deux influences qui per^^ daient les jeunes gens de mon époque, celle de Pécole doctrinaire, majestueuse et stérile, et celle de la littérature industrielle, dont la librairie, k peine ressusci-

IflGHELEX 33

tée, accueillait alors facilement les plus malheureux essais.

D Je ne voulus point vivre de ma

plume.

:» Je voulus un vrai métier; je pris celui que mes études me facilitaient > renseignement. Je pensai» dès lors, comme Rousseau, que la littérature doit être la chose réservée, le beau luxe de la vie, la fleur intérieure de Tâme.

> C'était un grand iHHiheur pour moi, lorsque, dans la matinée, j'avais donné mes leçons, de rentrer dans mon faubourg, près du Përe-Lachaise, et là, paresseusement, de lire tous les jours les poètes, Homère, Sophocle, Tbéocrite, et parfois Iça historiens* »

31 HICHELST

Michelet mena près de trois ans cette Tic d'intelligente et poétique paresse.

Bien certainement il ne se doutait pas qu'il dût devenir un des premiers écrivains de ee temps-ci.

Son occupation principale consistait à donnçr des leçons ctaesles particuliers ou dans les pensionnats. Il enseignait tout ee qu'on voulait, les languesi la pbilos(^phie, rhistoipe.

Pendant un certain temps, il fût le Maître Jacques d'une institution délabrée de la rue Copeau.

Indépendamment des spécialités grammaticales ou littéraires, il y enseigna les mathématiques^ les sciences physiques et naturellesi l'italien et le dessin.

HIGHEIS.T 35

' Le seul plaisir que se permit le jeune homme était une promenade» de temps h autre, sous les grands arbres du bois de Yincennes, en société d'un de ses amis, grand raisonneur et analyste sans pareil.

Pendant des heures entières, la philosophie et les lettres fournissaient li leurs causeries des éléments intarissables.

Notre professeur était alors chaud royaliste et catholique fervent.

i Toutefois, il n'alla pas Jusqu'à servir dans la garde royale, ainsi que TafOrme le biographe du clergé contemporain.

I Jamais non plus il n'a inséré dans les Lettres champemm ce fameux ditbyram- 06 en rbonneur des Suisses^ qui aurait

36 BIICHELET

obtenu, dit le même biographe» un grand succès de ridicule.

11 faut tâcher de ne point combattre ses adversaires avec Tinexactitude ou le mensonge.

Evidemment il y a ici confusion de noms et de personnes.

Le fait méritait un estamen sérieux^ et il résulte de nos recherches que Michelet n'a jamais endossé f habit militaire.

Du reste, il suffit de l'avoir vu, pour en jurer.

Sa première ferveur monarchique et religieuse n'en est pas moins certaine.

Elle le fit admettre, comme professeur, au collège Sainte Barbe, aujourd'hui collège Rollin.

UIGHELET 97

Si Michelet vient nous dire que le concours seul lui en ouvrit les portes» nous lui répondrons que les candidats, avant d'être admis au concours, étaient scrupuleusement épluchés, comme opi« nion, par les congréganistes , sous le patronage immédiat desquels était placé le collège (1).

On savait qu'il allait à confesse et qu'il communiait régulièrement une fois par mois.

£n 1825, il prélude à ses grands tra« vaux historiques par la publication de

(1) Ceci se passait en 1821. Michelet arriva sans sollicitations à ce grade uDiversilaire. Il ne devint solliciteurqu'en 1828, époque où il fît agir puissamment auprès du minisire Martignac un de ses illustres amis.

» UICUSUT

deux ouvrages élémentaires (1); pais en 1827^ il fait paraître son Précis d'his taire moderne^ petit chef-d'œuvre de science, lumineux et concis, qui marque d'une manière bien tranchée la conversion (si conversion il y a) de Tauteur aux idées libérales.

Il s'y élève avec force contre Tintolérance et le fanatisme, qu'il confond déjk trop souvent avec la religion.

La France, toujours affolée de nou- TCaux systèmes, portait, en ce temps-lh, des chapeaux JBoIivar sur la tète, et, sous

J (1) tJû tableau chronologique de Thistolre moderne, depuis la prise de Constantinople par les Turcs jusqu'à la Bévolation française

' (volume in-8o), et des tableaux syncbroniques de Thistoire moderne (volume in-4'>).

VIGHBLET 39

le bras, la Critique de la Baiion pure^ de Kant.

Michélet lut ce livre, ôt en fit la base de ses théories historiques et humani^ taires

En cette même année 1827, il publia un livre qui établit sa réputation sur des

bases solides. Mous parlons des Principes

de la philosophie de Vhistoire^ traduits de

la Scienza nuova de ^ean-Baptiste Yico,-

précédés d'un discours sur le système et

la vie de Tauteur.

Cette œavre de génie était restée com< platement ignorée pendant un siècle.

Elle venait d'être remise en lumière par un Allemand, M. Ernest Weber, lors-

ÀO HICHELEÎ

que Micfaelet entreprit de la faire connaître à la France.

Du reste, le savant professeur était loin d'adopter en entier les doctrines fa* talistes du mattre. Il s'en séparait sur les points les plus importants. Âinsi^ par exemple, il se refusait à croire que Tespèce humaine fût invariablement condamnée U évoluer dans le même cycle, et 2i retomber de la civilisation dans la barbarie, après un certain nombre de siècles, pour s'élever de nouveau du droit de la force au droit de la raison.

II protestait aussi contre cette conclusion du philosophe napolitain, qui pro clamait infaillible toute idée se présentant avec ressentiment unanime deshom* mes.

UIGUELET il

c L'bistoire ne nous prouve-t-elle pas, disait-il, que les plus grossières erreurs ont été consacrées par toutes les nations de la terre, et que le témoignage universel s'empreint des préjugés de chaque siècle!»

Ce remarquable travail valut k Hichelet sa nomination de mattre de conférences pour Thistoire k l'Ecole normale.

< L'enseignement me servit beaucoup, nous dit-il ] la terrible épreuve du collège avait changé mon caractère, m'a^vait comme serré et fermé, rendu timide et défiant.

» Marié jeune, et vivant dans une grande solitude, je désirais de moins en moins la société des hommes. Celle que

43 VICHELSX

je trouvai dans mes élèves» k TEcole normale et ailleurs, rouvrit mon cœur, le dilata.

• Ces jeunes générations, aimables et conQantes, qui croyaient en moi, me ré-»

concilièrent k rhumanité.

j h J'étais touché, attristé souvent aussi de les voir se succéder devant moi si rapidement. A peine m'attcchais-je, que déjà ils s'éloignaient. ^

9 Les voila tous dispersés, et pm* sieurs (si jeunes!) sont morts. Peu m'ont oublié; pour moi, vivants ou morts, je ne les oublierai jamais.

D Ils m'ont rendu, sans le savoir, un service immense.

' • Si j'avftis, comme tiistorien, un mé^

MIGHELET 43

rite spécial qui me Soutenait k côté de mes illustres prédécesseurs, je le devais à renseignement qui, pour moi, fut Tamitié. Ces grands historiens ont été brillants, judicieux, profonds. Moi , j'ai aimé davantage (1).b

Cette définition de Michelet par luimême est profondément juste.

Après avoir cédé d'abord aux instincts de la misanthropie, il était devenu tout k fait un disciple du sentiment. Les élans de son cœur n'étant pas toujours rëpri-mes par Texamen de la froide raison, et môme, disons plus, par les conseils du sens commun, il en est résulté qu'il s'est

(1) £f Peuple f page 34.

H HICUELET

mépris, en plus d'une occurrence, sur les hommes et sur les choses.

Nous en aurons bientôt la preuve in^ contestable.

Après la révolution de Juillet, Micbelet fut nommé chef de la section historique aux archives du royaume.

Rien alors ne lui eût été plus facile,

avec ses antécédents, que d'aborder la vie publique. Tout le monde faisait la chasse aux emplois, k la députation, aux porte* feuilles.

Micbelet refusa de suivre le torrent.

« Je me suis jugé, dit-il ; je n'ai ni la santé nécessaire, ni le talent politique, ni le maniement des hommes, t

Jamais il ne s'est départi de cette ho-

HIGHELBT (5

norable résolution, et, certes, si elle n'est point le résultat de cette étrange tinaidité que parfois l'orgueil engendre, il y a de quoi lui obtenir le pardon de bien des fautes.

Si les basses convoitises de nos vieux charlatans du pouvoir nous trouvent prompt à démasquer et k flétrir, nous honorons le désintéressement personnel comme une vertu.

En 1831, Michelet fait paraître la première partie d'une Histoire romaine (1 ), en deux volumes in-octavo.

Ce livre, comme on devait s'y attendre, abondait en critiques ingénieuses et en aperçus pleins d'originalité.

(1) Epoque de la RépubliqueL

M UIGHBLKT

Pen de temps auparavant, il avait publié Vlntraduetian à rBiêtoire univer- Belle, dont la seconde édition, imprimée en 1834, s'augmente du discours d'ouverture que Fauteur prononça, le 9 janvier, k la Faculté des lettres.

En môme temps, notre écrivain donne le premier tome de son grand travail sur Y Histoire de France (1).

Cicéron dit : L'histoire platt , de quelque manière qu'elle soit écrite.

Après nombre d'écrivains anciens et modernes ; après la vénérable chronique

(1) L'ouvrage entier en comportait douze, et Tauteur avait fait précéder cette publication d'un volume in-S^ qui a pour titre :

Précis de Ihistoire de France iusqu^à la Révolution françaite.

mCHBLET 47

de Grégoire de Tours; après Thabile et malicieuse compilation du révérend père Daniel, dont le style, au bout du compte, n'est pas sans charme-, après 1* Astronome <Itti nous a laissé la vie de Louis le Débonnaire; après le moine de Saint-Denis, Yillebardouin, Joinvilie, Monstrelet, Froissard, Gommines, Pasquicr, et, de nos jours, après Augustin Thierry, le sa* vant, ringénieux, le profond historien; après Sismondi, le compilateur sagace; après Guisot, le loard philosophe. Michelet Tient nous parler k son tour de nos origines et de nos aïeux.

Il se montre grand érudit, grand peintre et grand poète.

Plein de science, il n'en est pas gonfle; <^hargA de savoir, il n*en est pas lourd.

48 MICOELST

Son Style a Tallure vive et preste de ces hommes de puissante intelligence, qui abrègent et simplifient tout, parce qu'ils voient tout.

Du reste, ce bénédictin, ce poète, ce philosophe a les défauts de ses qualités :

U est parfois trop savant, trop poète et trop philosophe.

Ici, nous le voyons donner une importance exagérée à des détails qu'il devrait, sinon ignorer, du moins laisser dans Fombre. Là, son esprit aventureux ou ses manies sentimentales remportent hors des bornes de la saine logique et du bon goût. Plus loin, son désir de tout expliquer rentratne dans d'incompréhensibles rêveries..

NéanmdBs, avouons-ICi si bizarres qae

HIGHSLBT 49

soient ses pensées, ^i étrange qne soit la forme sous laquelle il les présente, jamais il ne cesse de tenir le lecteur sous le charme victorieux de son génie.

On critique, mais on admire.

Ses écarts, même les plus insensés»

dénotent des facultés extraordinaires, un esprit d'une puissance énorme.

Décoré de la Légion d'honneur en avril 1833, Michelet fut appelé, l'année suivante, k suppléer M. Guizot à la Faculté des lettres.

11 fit paraître, en 1835, deux volumes sous le titre de : Mémoires de Luther, écrits par lui-même, rédigés et mis en ordre par M. Michelet,

Or, sous ce titre, si formellement ex-

90 MIGHE LIT

plicite» il y avait une snperoberie de It

Le moine hérétique, le fougueux augustin qui, au mépris de ses vœux, épousa Catherine de Bohren, le père du protestantisme enfin, n'a jamais écrit de Wénunrei.

Michelet recueillit dans les lettres de cet homme, dans ses discours, dans ses pamphlets contre le pape, dans les notices biographiques publiées sur lui k diverses époques, une foule de documents sur sa vie, sur son caractère, sur ses mœurs, qu'il rassembla pèle-méledans une rédaction faite à la h&te, et qui, sous le patronage de son mérite littéraire, ftirent Jetés à la stète de ce public avide, glouton^

grossier, étourdi» charlatan, et qui ne peut se passer de charlatanisme.

Cette œavre apocryphe fut suivie, en 1837, des Origines du Droit français^ eherchéeê dam k$ symboks et fùrtnuks du Droit univerêel (1).

Lorsque Tinfluence de réclectisme devint prédominante k TEcole normale, Mi«

chelet ne se prosterna point devant le dieu Cousin.

Il se démit de ses fonctiôna de maître de conférences. [,

Cette résolution courageuse lui valut deux triomphes successifs. Le collège de France et rinstitut favorisèrent presque simultanément sa candidature, le pre-

(1) Uo volame in-8«

92 HICHELET

mier pour Tinstaller dans la chaire de morale et d'histoire, vacante par la mort de Daunou i le second pour lui donner à TÂcadémie des sciences morales et politiques (1), le fauteuil du comte Reinhard.

On sait Tusage que M. Michelet fit de sa chaire : il ouvrit aussitôt la campagne contre les jésuites.

Vraiment, c'est une chose fâcheuse pour rillustre professeur que les sténographes aient saisi au vol chacun de ses discours^ aux diverses époques où ils furent prononcés. Notre tâche devient trop

facile, et, pour combattre M. Michelet, il nous suffit de le citer lui-même.

Voici ce que disait, en 1838, Thomme

(1) Section de Thistoire générale et philosophiqae.

«ICHELET S3

qui, depuis» a lancé contre Finstitution de Loyola de si effroyables diatribes.

Ecoutez t

c On ne saurait assez louer le dévoue^ ment des Jésuites.

' > Leur héroïsme en Europe nous est connu ; mais il faut les suivre en Asie. Il faut voir la facilité , rcw;;^ressement avec lequel ils reçoivent le z:.:î^fh,,

D Ce sont là des titres k la gloire. Chez nous» le dévouement n^ meurt pas.

> Et puis qu'elle est belle leur obéis* sance» qu'elle est grande, qu'elle est sublime!

à. AU moindre mot» un Jésuite, d'une haute naissance souvent, sans attendre une heure, obéit, fallût-il partir pour les

54 MiCHfiLBÏ

extrémités du monde! Ainsi quand saint François Xavier reçoit de saint Ignace Tordre de partir pour les Indes, il ne fait rien autre chose, il met ses souliers et part pour les Indes.

» Cest qull n'y avait jamais pour eux ni famille, ni parents, ni amis, mais Dieu, Dieu seul et robéissance I

»Et François Xavier aborde aux ln« des. Son cœur est impénétrable aux flèches empoisonnées; il subjugue les bom« mes, il les subjugue par son regard.

j» Aujourd'hui, si Ton n'avait pas détruit l'ouvrage des Jésuites, la Chine se^ rait un peuple eivilisé. Un jésuite j était déjU ministre. Mais un mot de Rome leur 6te toute influence» et ce mot a enlevé

MIGH£LET 55

deux OU trois milliards d'hommes k la civilisation européenne.

» Pour caractériser Tesprit des Jésui* tes, ce fut un esprit monumental (1). i

Les hostilités alors n'étaient point entamées. M. Michelet parlait sans aigreur»

sans rancune, sans passion. U rendait hommage k la vérité historique pure et simple.

Mais, deux ans pins tard» son langage n'est plus le même.

On a eu le malheur de ne pas approu* ver quelques-unes de ses doctrines ; on a blessé son orgueil, et il prononce dans la même chaire les paroles que voici :

(1) sténographié par tÀmi de la Religion, t. xcvai, p. 65 et suiy», 369 et ealy., 481 et 6uiv<

« En parcourant le grand livre des Constitutions des Jésuites, on est effrayé de l'immensité des détails, de la prévoyance infinimentminutieuse dont il témoigne.

9 Edifice toutefois plus grand que grandiose; petit esprit, subtil et minutieux, esprit scribe, manie réglementaire infi*.

nie, curiosité gouvernementale qui ne s^arrète jamais, qui voudrait voir, attein*^ dre le fond, par delà le fond ; mélange bâtard de bureaucratie et de scholasti-' que; plus de police que de politique. Tout efitbftti sur un principe : surveillance mutuelle, police et contrepolice : le confesseur même espionné par sa pénitente, qu^on lui envoie pour lui faire des questions insidieuses; une femme servant tour à tour d'espion k deux hommes ja«

UICHELËT 57

Ipux l'un de l'autre... Enfer sous l'enfer ! Où est le Dante qui aurait trouve cela? »

Quand de pareilles pièces se trouvent annexées au procès, le lecteur juge, et ses jugements sont sans appel.

Lamennais^ écrivant ses œuvres impies, après VEssai sur F Indifférence^ ne paraîtra pas plus coupable que M. Micbelet.

Foin de ces apôtres qui dressent un autel aujourd'hui pour le renverser demain !

Renversez-le, soit.

Mais restez sous les ruines, et n'ayez pas l'impudeur de prêcher de nouveau.

Vous avez perdu toute espèce de droit

à notre confiance ^ nous refusons de vous croire. Ceux-lk seuls dont vos honteux revirements appuient les indignes sys* tèmes, peuvent vous applaudir ; mais tout ce qui est honnête vous condamne. ;

Taisez-vous I '

Au mois d'avril 1842, quelques troubles éclatent au cours de M. Michelet.

— Ce sont les Jésuites ! s'écrie le professeur. Us envoient leurs jeunes saints au collège de France pour étouffer mes paroles; on m'a sifflé, donc la liberté est morte.

comédie! Nous n*osons pas dire : O sottise I

— Eh! non, monsieur Michelet, répondirent alors les gens sensés, vous voyez

IlIGHELET SO

des Jésuites partout. Vous prenez pour des Jésuites jusqu'aux pavés de la rue; des Postes, jusqu'aux moulins de Mon- ^ trouge. Vous vous exagérez singulièrement l'importance des bons Pères. Si l'on fait du tapage k votre cours, il faut tout bonnement vous en prendre à ce ramassis d'étudiants qui n'étudient pas, de jeunes brouiirons étourdis, amateurs de vacarme et ne comprenant rien aux points en U* tige. Us composent la très grande majo*^ rite de votre auditoire.

Mais le Journal des Débatê, ce vieil organe imbécile et têtu de la propagande voltairienne» cet ami quand même de tout ce qui est volte-face et parjure, se garda bien d'être de Tavis des gens sensés.

Il accusa les Jésuites li son tour et pr(H

60 MIGHELBX

digua ses plus chaudes sympathies à H.

Une autre marotte du célèbre professeur est celle du protestantisme.

A tout propos, il développe ce thème :

c Que la France eût gagné k se faire transitoirement protestante, d

Transitoirement est superbe I

Luther et Calvin, aux yeux de M. Mi« chelet, sont les frères de Rabelais et de Copernic. Il a pour eux un enthousiasme impossible k décrire. Son admiration pour ces grands hérétiques passe k Télat de manie et d'idée fixe. On n'a jamais pu trouver de remède à ce mal incurable.

En 1843, le professeur fit un voyage en Suisse*

MlCnELEX Cl

Son premier soin fut de convoquer h Genève les ministres du culte réforme.

L'ombre de Calvin dut tressaillir joyeusement sous la tombe : il s'agissait de s'entendre pour accélérer en France les progrès du protestantisme, et Ton chercha les moyens de constituer aussi vite que possible dans notre pays une Eglise nationale.

Par malheur on ne réussit point k arrâ* ter de plan convenable.

Quel dommage !

M. Michelet devrait bien aujourd'hui provoquer avec les ministres de Genève des pourparlers nouveaux, afin de décider une bonne fois la France catholique k embrasser la réforme.

Gl MICHELS!

tre politique et religieux se dresssdt dans l'imagination du professeur.

Alors M. Michelet ne subjuguait plu^ son auditoire. Il fatiguait tout le monde.

Ses discours n'étaient d'un bout k Tautre que puérilités désolantes, emphase et mauvais goût.

A la fin de 1843, il publia contre la Société de Jésus le recueil édifiant de toutes les leçons de son cours, grossi des leçons, pour le moins aussi édifian* tes, de M. Edgar Quinet.

Sur les entrefaites, le ministre de Pinstraction publiqne, saisi d'une pétition marseillaise, d'une plainte formelle coa* tre les deux professeurs, laissa voir qu'à son sens également il y avait beaucoup à

reprendre dans Texposéde doctrines de ces messieurs.

On prétend même que le comte Rossi, obtenant de la cour de Rome le rappel des Jésuites, avait pris, au nom du mi* nistëre français, rengagement, sinon d'étouffer la voix, du moins de changer le ton des discoureurs.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, le dimanche 13 juillet 1845, le ministre appelle à une assemblée générale messieurs du Collège de France.

Ils sont convoqués au nombre de vingthuit.

Vingt-quatre sont présents k la réunion. M. Letronne préside, et, dès le corn* mencement de la séance, on donne lec-

M MlGHELSt

ture d'une leUre du chef de l'Université, qui se plaint de renseignement de MM. Mlchelet et Quinet, comme excédant les limites de leur programme, et comme inspirés souvent par un esprit hostile au pouvoir.

En obéissance au désir exprimé par le ministre, on rédige une première proposition» ayant pour but de recommander expressément et énergiquement aux pro^ fesseurs de ne pas s'écarter de leur programme.

MM. Tbénard et Michel Chevalier la combattent ^ elle est défendue par MM, Magenàie, Biot et de Portets.

Quant aux professeurs qui ont suscité le àé])%t, ùê diclaroni, avec un héroïsme

MICHKLET €7

digne d*uûe meilleure cause, n'avoir absolument rien à changer a la direction de leur enseignement.

On va aux voix.

La proposition est repoussée par treite bulletins contre ouze ; puis on adopte la proposition suivante, rédigée par M. Elle de Beaumont :

c L'assemblée accepte les explications de MM. Hichelet et Quinet, qui déclarent 'ne pas s'être écartés de leur programme, et elle rappelle qu'aucun des membres du Collège de France n'a jamais entendu se soustraire a l'obligation de se renfermer dans le programme présenté par eux et adopté par l'assemblée. »

Néanmoinsi à la réouverture des coursi

68 MIGHELiET

Edgar Quinet annonçant qu'il allait donner V Histoire des littératures du Midi^ comparées, \e ministre biffe du programme le mot comparées j et le grand Edgar s'abstient de reprendre ses leçons.

Quelle perle pour le Collège de France!

Heureusement, les leçons de M. Michelet continuent.

Divisée jusque-lk sur la tète de M. Quinet et sur la sienne, la popularité démocratique et antireligieuse lui échoit sans partage.

Nous assistons, quatre années durant, à un scandale sans fin.

Le professeur s'exalte dans un système d'opposition frénétique*

UICHELET 8»

i Tous ses amis, tous ceux qu'il voyait autrefois k son uiveaui se trouvent au sommet du pouvoir : il semble qu'un sentiment de haine jalouse excite M. Michelet contre eux*, on pourrait croire qu'il en est au regret de son honnêteté politique, et qu'il veut faire comprendre en haut lieu cet axiome, plus profond qu'on ne pense :

a Lorsqu'un homme ne demande pas« il tant lui donner! »

Son indépendance d'allures devient si vive, et ses agressions perpétuelles soulèvent tant de périls, que le gouvernement de Louis-Philippe, h la fin de 1847, prend sur lui de suspendre le professeur dânocrate.

70 MICBEIBT

Cette mesure provoque aussitôt dans le quartier Latin une formidable manifestation.

Deux mille étudiants se rassemblent, descendent des hauteurs de la montagne Balnte-Geneviève, et se dirigent vers la Chambre des Députés,

Partout , sur son passage, le cortège des Écoles cause une émotion profonde et prélude à cette folle agitation des banquets (ô Michel-Odilon-Morin«Barrot ! ) qui allait amener la chute du trOne, et envoyer la branche cadette partager TexU de la branche atnée.

N'oublions pas de dire que, trois années auparavant , Hichelet avcdt publié

MIGHBLET 71

son estimable ouvrage : Du Prêtre^ de la Femme et de la Famille.

. Cest un simple et modeste in*18, tout semblable aux Paroles d'un Croyant ; mais, comme ce derniet ouvrage, il est gros de scandale et d'impiété.

M. Micbelet y sape les bases inébranlables du catholicisme, le célibat des prè** très et la confession.

L'ouvrage intitulé le Peuple paraît en

Après avoir donné la pâture aux incrédules, il fallait bien la donner aux déliiocrates,

[ Pour écrire cette œuvre, l'auteur a fait résonner toutes les fibres de son àme

compatissante. 11 s'apitoie sur le triste destin de l'iiomme, auquel, —nolons-lo, sll vous platt, en passant,— -Dieu n'a jamais promis le bonheur ici-bas.

Nouvel Heraclite, M.Michelet pleure loules ses larmes; il épuise la coupe amère de ses propres chagrins et des chagrins d'autrui.

C'est uu véritable déluge d*affliction.

Parcourant les divers étages de la société, le grand écrivain trouve^ à chaque marche, une douleur assise. La souffranco est partout, en haut, en bas, au milieu , aux champs comme à la ville. H. Michelet charge systématiquement les couleurs de ce tableau, pour avoir occasion de pleurer davantage.

UICHBLET 73

Si toutes ses larmes avaient seulement été répandues sur ses erreurs !

Nous appartenons k un siècle malade, et, sans contredit, l'homme dont nous écrivons Thistoire est un de ceux que Fesprit chagrin et Fabsence de consolation religieuse enfoncent le plus profondément dans le système empirique de la matière.

Sa tendresse larmoyante descend jusqu'aux bêtes. 11 gémit sur leur destin.

« On les méprise trop, dit-il, et le mépris des êtres bruts tient peut-être a un excès de spiritualisme. »

O triple rêveur !

Evidemment, il faut y mettre beaucoup

71 UIGHBLET

de bon vouloir pour nous trouver frop spiritualistes, par le temps qui court.

M. Hicbelet, en 1847» termina le premier volume de son Histoire ék la Revo* lution, actuellement achevée.

La seconde république lui rendit sa chaire.

Hélas ! elle ue put lui rendre ni la raison ni la prudence !

n nous souvient d'avoir assisté, au commencement de 1851, à Tune des leçons de M. Michelet. Certes, l'impression qu'elle nous causa fut bien triste, et ce noble esprit nous donna des preuves efl frayantes de son égarement.

L'auditoire était nombreux, comme toujours.

ttICHElEt 75

Une triple couronne de dames de tout âge avait de bonne heure envahi rhémi* cycle et se pressait autour de la chaire.

Tout ramphilhéâtre était rempli par la jeunesse des Ecoles, qui refluait Jus* que dans les couloirs.

Très impatients de leur naturel, ces messieurs s'ennuyaient d'attendre depuis cinq quarts d'heure Touverture du cours.

Ils battaient la semelle en mesure pour tuer le temps.

C'était absolument comme au théâtre, lorsqu'une circonstance imprévue retarde le lever du rideau.

Quelques aimables farceurs de la bande utilisaient, pour tromper l'ennui, leurs

76 HIGHELET

talents de société : ils imitaient le chant du coq, le grognement du cochon^ Taboi du chien> le miaulement du chat.

Les apostrophes et les propos burlesques se croisaient en feu roulant de tous les coins de la salle.

Parfois, quand le vacarme assourdissait trop les oreilles , un personnage , grave et barbu, se levait dans Fauditoire et réclamait le silence avec autorité.

Cette facétieuse jeunesse criait alors tout d'une voix :

«—Eh! vous voyez bien que ce sont les Jésuites ! Us viennent ici faire dn scandale... A bas les Jésuites !

Le cri se répétait d'un bout de Tarn-

MIGHELET 77

phithéâtre à l'autre, accompagné de sifflets et d'éclats de rire.

Enfin, au milieu du tumulte occasionné par ces clameurs, au milieu de la poussière soulevée par les exercices gymnastiques de la semelle, une porte s'ouvre, et le professeur paraît.

Sa présence est saluée par une triple salve d'applaudissements.

Néanmoins quelques rires ironiques partent encore des coins hostiles. Michelet peut les entendre.

— Vous ne savez pas où vous êtes, dit* il à cette minorité factieuse. Ici, ne Tou* bliez pas, c'est la France qui parle ! Que dis-je, la France ? c'est TEurope, l'Eutope entière, l'Europe persécutée I

78 MIOUËLET

Après ce coup de foudre démocratique, lancé comme exorde, il eotre immédiatement en matière, et commence par exalter le Credo de 93 aux dépens de TEvan* gile.

M. Michelet déclare que les Jésuites et les prêtres abrutissent rintelligence de trente millions de Français, avec les dogmes absurdes d^une métaphysique byzantine^ dont les commentaires sont encore plus absurdes que le texte lui-même.

Ceci était net et catëgoriqife.

La France chrétienne doit remercier M. Hichelet d'avoir prêché des maximes aussi salutaires k la jeunesse qu'elle envoie, chaque année, de nos provinces, et les familles doivent être heureuses de

MICIIËLËT Id

80Dger qu'un professeur atrabilaire, hypocondre, ou à moitié fou, peut détruire avec un sophisme et deux phrases tout ce qu'une mère pieuse a semé de croyances ^ dans rame de son fils.

Au plus fort des déclamations hai-* neuses de Torateur, notre voisin nous demanda :

-- Pourquoi donc M. Uichelet a-t-il eu la faiblesse d'envoyer son ÛIs au catécbisme? Pourquoi lui .a-t*il fait faire sa première communion près du tombeau de sainte Geneviève?

Franchement» nous ne sûmes que répondre.

Adolphe Crémicux fait baptiser ses

enfants, et il soutient de toute son influence le culte isréalite. Hicbelet donne à son fils réducation religieuse, et il accuse les prêtres d'abrutir les masses et de tuer Tintelligence : expliquez ces contradictions \ tâchez de trouver le mot de ces énigmes.

Par système, par ambition, par orgueil, par amour de la célébrité, par crainte d'une secte ou d'un parti, certains hom-> mes viennent dire en public le contraire de leur pensée intime.

C'est évident, c'est prouvé.

Haussons les épaules, chers lecteurs»

et répétons de nouveau, répétons toujours : <x Comédie! comédie I »

UIGHELET 81

I \ M. Hichelet termina» ce jouHa, son '' ^ éloquent discoara en disant :

a — Je vous le certifie, messieurs, le Bouddhisme vaut bien le Christianisme; le Khagiour rivalise avec FEvangile. Et ne croyez pas au Consummatum est du Christ. Non, tout n'est pas fini, puisque tout commence 1 9

Ainsi, voilk le Christ traité d'imposteur par M. Hichelet!

La folie a trop d'échelons pour que nous puissions dire au juste sur lequel on est perché, lorsqu'on débite k son audi* toire de semblables harangues.

Un autre fois, Tillustre démocrate gé*mlBsait sur le sort des instituteurs pri* maires que le gouvernement venait de

81 mCHELEX

destituer. II s*écriait, qd joignant les mains et avec un acceut de douleur dont la sincérité ne nous parait pas douteuse :

« Le <^lrei^vo!ix$ T sept mille sont déjk sur le cari^u! »

Puis, it ajoutait :

« On essaye de tous les moyens pour nous faire rentrer dans les ténèbres* Les mathématiques, qui ne remontent qu'à deux cents ans, sont suspectes. On entre ebes un maître d'école ; il est en train de oire sus élèves que trois font trois : — Ensftignefiieni suspect; c*est une révolte. Suspendu I

» Un autre enseigne la cosmographie. # La cosmographie I Le moyen &ge ne çqb-

MiGHELEt 83

naissait pas cela : — enseignement suspect, révolutionnaire. Suspendu!

Le mois suivant (1), Michelet^ lui aussi, fut suspendu.

IL Barlhtflemy Saint-Hilaire, administrateur du Collège de France » fit un rapport contre lui, et, cette fois, M. Biot ne jugea pas à propos de le défendre.

Depuis cette époque, Péminent profes^seur est rentré dans la vie privée.

Comme on se l'imagine bien , après le 2 décembre, il refhsa de prêter serment, et se démit de sa place aux Archives.

Ayant perdu sa première femme, il a convolé en secondes noceSé

(1) Uars iô5<.

6i MIGHELfiT

Tout son labeur littéraire tend aujourd'hui à rachèvement de sa grande His^ iùire de France^ où il devra se montrer fort impartial lorsqu'il s'agira de peindre rhonoraUe caractère des républicains de nos jours, et de raconter les bienfaits dont Us ont comblé le pays ingrat.

M. Michelet, comme intermède k ses travaux sérieux» a publié récemment un joli poème en prose, qui a pour titre VOmau.

Nous Faimons beaucoup mieux simple écrivain que professeur, et quelques per* sonnes partagent notre avis.

Là, du moins, sa dignité reste entière ; elle n'est plus amoindrie par le ridicule,

VIGHELET 85

ce grand démolisseur des réputationsusur pées.

Le héros de ee livre, grâce k son enseignement démocratique, était devenu ridicule, même chez le peuple, témoin ce propos d'un ouvrier, le Jour même de la fameuse protestation au sujet de la fermeture du cours.

On ramenait une vingtaine d^étudiants entre deux haies de sergents de ville.

— Âb ! bon! dit notre loustic en blouse : c'est des écoliers échappés qui s'en allaient à la Chaumière. Le patron leur- 2-y a lâché la rousse. Onr les rebonduit en classe !

Mous ne terminerons pas cette notice

86 lUCSEIiBT

biographique sans dire franehement sur rilluslre écrivain notre opinion définitive, et sans présenter sous son juste point de vue l'étrange volte-face, qui, brusquement et sans transition, fit un ultra-libéral d'un monarchiste, et un impie d'un chrétien.

Les souffrances de collège, les injas*tices de ses camarades avaient profondément aigri le caractère du jeune MicUelet.

Sûr de sa valeur personnelle, ayant conquis une position par son seul mérite, il se trouva directement en lutte avec le despotisme religieux, dont la sottise politique de la Restauration se servait alors, comme d'une mi^oet pour éo'aser tout

ce qui entrait en révolte contre sa dépendance. I

Esprit fier, et Tnârchant de Ini-ïiaêrae dans le sentier des saines doctrines, Mîchelet s'en écarta, dès qu'on lui fit un de* voir d'y rester.

Comme toujours, Torgueil se mit de la partie, et Taigreur du misanthrope fit le reste.

il résulte de tout ce que nous yanons de dire que la passion seule a troublé le cerveau de récrivain et a jeté son intelligence dans des écarts.

Le gentiment de l'orgueil eat tellement développé cliez M. Micbelet, qu'il se fâ** che, non seulement si on critique ses œu*^ "^

86 mCflBLST

"vres, mais encore si on ne leur accorde pas des éloges en suffisance. Dernièrement, le peintre Couture, son compatriote, lui disait :

— Je viens de lire votre poème dePOiseaUf c'est fort joli t

Notre écrivain trouva que Joli était presque une offense. Il s'éloigna boudeur et mécontent. Couture aurait dû dire m- Mime.

Au lieu de se borner k accuser les hommes , Michelet accusa le principe ; il se coiffa d'idées nouvelles systématiquement et par rancune, s'y exalta de plus en plus chaque Jour, et se piqua les flancs pour y croire lui-même.

UIGHELET 8d

Qu'il interroge sa conscience, et qu'il ose soutenir que nous ne sommes p^s dan9 le vrai.

L'entêtement, le faux point d'honneur Font maintenu dans cette voie, et, comme Lamennais, il va peut-être, hélas! y rester jusqu'à la fin,

misère !

Ils appellent cela sauver le drapeau.

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