r,lle est do M. A. Rambaiid, la voici
Piiris, 16 Juin 18D.S.
MONSIELP. LF. RECTEtn,
« L"ann'';e 1898 marque lo pivmior coitcnaii'e ilo la iiaissaiice do Mii-holet.
» Micliclct n'a pas otè seulement un grand écrivain et un grand
L'Odéon devant clore ce soir sa vaillante saison, a voulu s'associer i»ar avance à cette manifestation.
Ses artistes vont donc vous interpréter des morceaux de Miclielet. Mais tout leur talent et tout leur zèle ne pouvaient suffire à échantillonner avec quelque suite un si ample génie. 11 fallait situer ces morceaux, sous peine de les dénuer de leur beau sens, dans l'œuvre et aussi dans la vie, dans la tête et surtout dans le cœur de Michelet.
liistoneii. Il a vécu de la vie de cette France dont il a retracé les destinées ; il a partagé tour à tour toutes les tristesses, toutes les joies, toutes les espérances des générations qui se sont succédé sur notre sol ; il a aimé la patrie dans ses revers et dans ses épreuves, comme dans ses gloires et dans ses triomphes. Ce sentiment d'ardente et pieuse aiïection assure l'immortalité de son œuvre.
« Alais surtout Miclielet a été un grand citoyen. En toute circonstance il a sacrifié l'intérêt au devoir ; il a enseigné, par ses actes comme par ses écrits, le respect du di-oit et de la loi. \ul enfin n'a mieux aimé rcnl'ance. la jeunesse, le peuple.
« Le gouvorncment désire que la veille de la Fête nationale soit consacrée à célébrer cette noble mémoire. Il a déposé au Parlement un projet de loi demandant les crédits nécessaires à l'organisation d'une cérémonie au Panthéon. Kn présence des représentants des pouvoirs publics et des grands corps de l'État défileraient devant le buste de Michelet les étudiants de l'Université de Paris^ les élèves des grandes écoles et des établissements d'enseignement public, les enfants des écoles primaires.
i< La France entière doit être associée aux honneurs rendus à Miclielet, et c'est surtout à cet effet que j'ai cru nécessaire de vous adresser ces instructions. Le gouvernement, s'inspirant des sentiments de l'homme dont le souvenir sera ainsi glorifié, entend que cette fètc soit celle de la jeunesse et de l'enfance. Je compte sur votre concours actif, monsieur le recteur, pour réaliser ces intentions. Dans les universités, dans les lycées, dans les collèges on consacrerait la matinée du 13 juillet à des conférences où l'on rappellerait aux générations nouvelles ce que fut Michelet, quels titres il s'est acquis à leur vénération et à leur affection. Partout où les locaux le permet-
[l fallait les coudre, iut-cc au gros iil. 11 lallaiL [jour ce soir et au sens étymologique du terme, un rhapsode à cet Homère ou plutôt à cet Eschyle de la .vieille France. Ce rhapsode d'occasion, si vous voulez bien, ce sera moi.
D'abord, l'homme en raccourci. Vous le présenter en traits nets et sûrs sera facile, grâce aux émouvantes confidences de la préface du Peuple, aux vivants souvenirs de son illustre veuve et à rélo(iuenr -'t suggestif
tront, il serait à désirer que les étudiants ou les élèves fussent réunis pour ces conférences. Il convient, d'aiUenrs, de laisser à l'initiative locale une très large part dans l'organisation de ces cérémonies.
« Dans les écoles normales primaires^ les directeurs et les directrices pourront insister sur certains côtés de l'œuvre de ^Michelet qui doivent plus particulièrement intéresser de futurs instituteurs et institutrices. Je leur signale notamment les derniers chapitres de ce beau livre du Peuple où, dès 1846, il indiquait avec tant d'àme cl d'éloquence quels doivent être les principes d'une éducation vraiment nationale.
« Le gouvei-ncment a voulu enfin que, dans toutes nos écoles primaires, et jusque dans la plus modeste école de hameau, le souvenir de Michelct lut célébré. Chaque institutem-, chaque institutrice recevra, par les soins de l'inspection primaire, nui' brochure publiée à l'Imprimerie Nationale et qui devra être ensuite conservée dans la bibliothèque scolaire. Ils y trouveront quelques-Tins des plus beaux récits de JMichelet, de ceux qui doivent le mieux parler à l'imagination et au cœur d'un petit Français. Devant les élèves assemblés et. si les locaux le permettent^ devant les autorités locales et devant les familles, afin que ce soit une vraie fête de l'école et des amis de l'école, ils liront ces pages, ils expliqueront que l'historien de génie (|ui les écrivit fut un homme bon, doux, simple, qui aimait les enfants et qui plaçait en eux toute son espérance. De cette solennité, il faut que nos enfants gardent ce souvenir que la France est reconnaissante envers ceux qui lui ont donné leur conir et consacré leur vie.» — Voir aussi le Ceritenaire de Michelet, ce qu'il doit être, la fête des grands souvenirs, par M"'« J. Michelet (Flammarion .
petit livre d"un dt' sr-s disciples reconnaissants. M. ''Inhrii^' Monod.
Michelet est lui plébéien ccmme son frère spirituel. J.-J. Rousseau. Il est sorti des entrailles de ce peuple qu'il appelle « l'acteur historique », et dont il devait, avec une passion filiale, interroger et sonder Tàme obscure tout le long de notre histoire nationale. La mère était une paysanne originaire des Ardennes; le père, venu de Laon à Paris pour se faire imprimeur, était de « cette ardente et colérique Picardie », patrie de Calvin et de Camille Desraoulins. Les affaires n'allaient pas. grâce aux tracasseries des décrets de l'Empire qui n'aimait pas plus l'impi-imerie que l'idéologie. C'est dans une gène voisine de la misère, que grandit Michelet, parmi «les scènes à tout casser » de l'usurier Vatard, dont il garda longtemps un froid au cœui-. M Jusqu'à quinze ans, dit-il, point de viande, point devin. point de feu. Du pain, des légumes, le plus souvent cuits à l'eau et au sel». Cependant toute la maisonnée, pour vivre de misère et tirer le père de la prison pour dettes, travaille éperdument, oncle et femme, grand-père et petiliils aussi.
Le voilà dans son sous-sol du boulevard Saint-Martin, poussant là c. ccxnme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris ». composant à sa casse, sur le bord de laquelle il partage avec une araignée amie, un étroit et fugitif rayon du jour.
Mais on a foi les uns les autres là dedans,- et surtout dans le petit Jules. On est pauvre, mais qui sait? A leur compte, le petit doit tout réparer, tout sauver, et, malgré la gêne, on vous le met à l'école, à la pension Mélot, où un magister le barbouille de latin. Braves gens, et qui nous remettent en mémoire la moralil''' du Pi'til Pom-ri :
.Vilis .v'/' /'//// (reux ck! fiiihie, on ne dit mol. Ou le nu'prific, on le vaille, on le pille ; (Juelquefoix. cependanl c'ext ce petit marmot Qui fera le bonheur de toute la famille.
Cette moralité tombait d'aplomb, en 1812, sur les élèves du lycée Cliarlemagne, où iMichelet venait d'être mis en troisième. Chétif, ne payant pas de mine, portant en toute saison un petit habit «tête de nègre », étant au milieu des lycéens « comme un hibou en plein jour, tout effarouché », il est brimé par eux et devient leur soulîre-douleur. Il a faim aussi ; un bonhomme en pain d'épice de deux sous, voilà sa nourriture souvent. A-t-il le vertige de la fringale, il casse une patte au bonhomme, en cachette, et la dévore. Aux voisins de classe, envieux du manège, il dit : K C'est mon dessert. » Au reste, il ne sait ni grec ni lathi. Le père s'y met, dans les trêves de son rude labeur. Mais lui, il se raidit : un jeudi matin, glacé, sans feu, sans pain assuré pour le soir, il avait frappé de sa main crevassée par le froid (dont elle garda des cicatrices toute sa vie) sur sa table de chêne, sentant malgré tout « une joie virile de jeunesse et d'avenir». « J'eus en moi, dit-il, un pur sentiment stoïcien » . Eloquent petit drame d'une de ces héroïques volontés parties d'en br.s dont il saluera plus tard les illustres exemples dans nos annales.
Mais voilà le succès enfin. 11 bondit à la première place en thème. 11 réussit en français et, un jour, dans un accès de sensibilité exquise, son professeur, et c'était Villemain, vient s'asseoir sur le banc à côté de lui. Puis c'est le triomphe : trois prix (discours latin, discours français, version latine) au concours général de 1816. C'est par cette porte classique qu'il fait son entrée dans la gloire, escorté
des sourires émus du monde officiel et du bruit des plus flatteurs horoscopes. Restait ù gagner son pain.
Le professorat sera sa carrière. Il y entrera comme beaucoup d'entre nous par les chemins de traverse des leçons au rabais dans les « boites ». Il se serrera le ventre, mais cela rehausse le cœur. Enfin, TUniversité sera pour lui, devenu docteur et agrégé, ce que le préceptorat avait été pour tant de lettrés du dix-septième siècle et de philosophes du dix-huitième, l'asile qui permet de faire de sa vie deux parts d'une générosité égale, Tune à apprendre passionnément et l'autre à enseigner de même.
Professeur à Sainte-Barbe, à l'Ecole Normale, à la Sorbonne, au Collège de France, chef de la section historique aux Archives, Michelet n'a plus guère dès lors pour histoire que celle de son enseignement et de ses livres. Les professeurs heureux n'en ont pas d'autre.
Deux crises seulement. Le coup d'Etat de 1851, qui lui enlève sa chaire du Collège de France et auquel il refuse le serment, ce qui le fait révoquer des Archives, le réduisant à peu près à sa plume pour vivre. Il traverse cette crise avec une noblesse d'attitude qui se passe de commentaires : notons seulement qu'il se garda de tout fracas.
Jusque-là il avait vécu de la jeunesse. « L'enseignement pour moi. dit-il, fut l'amitié ». La jeunesse enlevée, il eut la chance de rencontrer la femme, celle qui le réconcilia avec la vie et l'humanité, en lui ouvrant les yeux sur la nature, commeje vous Je conterai tout'à l'heure, celle qui devait être sa compagne, confidente et collaboratrice, pendant les vingtcinq dernières années de sa vie, celle qui doit rester à nos yeux comme la prêtresse du culte que nous célébrons aujourd'hui.
Puis ce fut une autre crise, mais terrible celle-là, et qui
devait réellement lui coûter la vie, ù savoir TA nuée terrible. Les horreurs et les tristesses de l'invasion et de la guerre civile le terrassèrent. A Pise, un jour, en avril 1871, il tomba comme foudroyé. Il se releva pourtant et entreprit une Histoii-e du XIX^ siècle qu'il conduisit hâtivement jusqu'à la chute de Napoléon. Mais l'horizon restait fermé ; la France se débattait entre les partis : Finis GiiUiœ? Michelet, qui avait vécu l'histoire de France, mourut de cette page-là.
Il avait expiré, en plein midi, sous le soleil ami qui inonda l'agonie de ce grand poète de la nature, à Hyères le 9 Février 1874. Deux ans après, le 18 Mai 1876, Paris lui faisait, avec son cœur, d'inoubliables funérailles. Dix mille personnes escortèrent sa dépouille au Père-Lachaise où il avait si souvent rêvé et où il a voulu continuer le grand rêve qui pour lui était le réveil. La jeunesse des Écoles en masse était là, comme elle sera demain au Panthéon, portant à la boutonnière des immortelles, symbole du spiritualisme irréductible de celui qui l'avait tant aimée et avec elle le renouveau de la Gronde Ame.
Venons à l'écrivain. Il m'apparait sous un triple aspect. Le premier et le plus considérable est sans doute celui de l'historien: dans son œuvre considérable (40 vol. dans la belle et nécessaire édition définitive qu'achève d'éditer Flammarion), l'histoire occupe les trois quarts. Mais il y a à distinguer dans le reste un poète de la nature et un moraliste sociologue : ainsi ferons-nous.
La vocation historique de Michelet datait du premier éveil de son esprit, de ses visites d'enfant au Musée des monuments historiques fondé par Lenoir et détruit en 1815. Il y avait là des tombeaux historiques qu'il emplissait de son imagination. *< Je sentais, dit-il, ces morts à travers
les marbres. » Pais ce i'iit un, volume de la Bihlioihèqw hleue^ de cette fosse commune de nos vieilles chansons de gestes desrimées, dont j'ai encore vu des épaves en mon enfance dans les balles des colporteurs d'Auvergne. Ce « livre héréditaire » que lui lisait sa mère lui entra dans Tâme. Enfin la troisième et décisive influence traditionnelle fut celle de la tante Alexis. Il la connut pendant les vacances qui suivirent sa triomphante rhétorique, au village des Ardennesd'oili était venue sa mère et où l'avait ramené le père.
La bonne tante contait à merveille, comme cette vieille lilandière de Cassel qui fut la muse des frères Grimm. Elle égrenait sans fin les légendes et chroniques locales sur h-s antiques familles seigneuriales du pays et jusqu'à l'histoire humble, mais dont elle suivait la filiation à deux siècles en arrière, des Michaux, les ancêtres maternels de M ichelet. LA. passez-moi Texpression, sous cette influence locale et ancestrale, Michelet prit racine. La forêt de son œuvre en est sortie, et un peu sa conception même de l'histoire.
La science a fait le reste, et une science beaucoup plus exacte qu'on ne Ta dit parfois depuis. L'Histoire de Michelet a été nourrie aux Archives. C'est là, entre la « charte de Childebert et le testament de Louis XVI » qu'il continua à sentir les morts , à les galvaniser, à les entendre, à se laisser suggestionner par eux, « un document lui suffisant oii il en eût fallu vingt à d'autres ». Il a conté ce profond silence, ces murmures vagues dans les galeries solitaires des Archives où il erra vingt ans. « Ces papiers, disait-il ne sont pas des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples... Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas un de mort ». Il les écoutait pourtant, il conversait réellement avec Jacques, avec Jeanne, avec les géni'-
raux défenseurs et « lils légitimes » de la République, interrogeant les images pâlies de leurs gravures dans le jour baissant, cherchant, sentant « ces ombres imposantes, le vrai fond, V âme commune des âmes qu'ils ontreprésenlées. »
Ici nous touchons, je crois, le fond même de sa géniale méthode. Il me semble que Michelet a conçu l'histoire comme un poème dramatique.
Je demande à préciser ce point : il est l'essentiel de ce que j'ai à dire, me permettra de faire court et vous guidera à travers la plupart des morceaux qu'on va vous lire, sans que i'aie ensuite à multiplier ces commentaires intercalaires, qui sont toujours un peu opaques et inévitablement réfrigérants.
Dans sa conception de l'histoire. jNIichelet part de ce principe de Vico : Vhuynanité se fait. Elle est son œuvre à elle-même. Il l'applique à notre histoire et il y découvre ceci, ce « fait moral énorme et trop peu remarqué » le puissant travail de soi sur soi accompli par la France, (I le long travail de la grande àme. »
En d'autres termes notre histoire nationale est nn drame dont le héros d'abord obscur, et qui est le peuple, se précise d'âge en âge, et conquiert, à travers les crises de sa vie collective, sa personnalité. La conquête dramatique de cette personnalité, voilà toute notre histoire, pour Michelet. Or cette personne, elle lui était apparue en une sorte de vision, pendani la crise des trois glorieuses « dans l'éclair de Juillet » : « Dans ces jours mémorables, ime grande lumière se fit, et j'aperçus la France ».
Cette face de la France apparue ce jour-là au jeune historien, il emploiera quarante ans de sa vie à en fixer les traits, avec amour, se donnant dans son rude labeur cette devise : '< L'homme est son propre Prométhée... La France
a fait la France... LAngleterre est, un empire, lAllemagne un pays, une race, la France est nue personne. »
(.Cherchons donc dans son œuvre, les phases principales de K ce long travail de la grande ame », regardons le personnage central et sympathique surgir peu à |»eu du drame aux cent actes divers. Ce sera là notre fil conducteur, le sens de la magnifique rhapsodie qu'on va vous dire, comme il fut celui du génie de notre auteur. Et, à de certaines visions qui vous vont éblouir, ne répétez pas que c'est là de la poésie plus que de l'histoire, ne chicanez pas votre émotion, car ce serait le cas oii jamais de vous répliquer par le mot d'Aristote: « lly a plus de poésie dans la vérité que dans l'histoire.» Michelet ne fut pas un visiunnaire, mais un voyant.
Voici maintenant vu à l'œuvre ce <> vrai fond de l'artiste,» 0 ce talisman secret qui fait la force de l'histoire »,
.)e~passe sur l'Histoire Homaine oii .Michelet s'essaya assez brillamment pour faire école après Mebuhr et avant Mommsen à prouver que ['histoire rst une n'-surrection, 011 il se posa et résolut partiellement le problème historique conçu « comme résurrection ch' In vie intégrale »; et je m'installe dans son grand œuvre : ['Histoire de France.
Ce poème dramatique, ainsi qu'un drame liturgique du haut Moyen-Age, a pour premier théâtre l'Eglise. C'est là, dans la cathédrale, « le domicile du peuple », que Michelet cherche d'abord l'esprit et le sens du Moyen- Age, « ce triste enfant arraclu- des entrailles mêmes du christianisme ».
La Cathédrale ' .
Voilà un prodigieux entassement, une œuvie d'Encelade.
1. Nous devons ici nos remprcioments l'imis. a M'" Michelet ])Oiir la gracieuse autorisation quelle nous donne de pulilier ce morceau et les douze autrO'* ([ui suivent.
i'dur soulevai' ces rocs à quatre, à ilnt[ cents pieds dans les airs les géants, ce semble, ont sué. Mais non, ce n'est pas là une. a-uvre de géants, ce n'est pas un confus amas de choses énormes,
nue agrégation inorganique Il y a eu là quelque chose de
|iius fort que le bras des Titans. Quoi donc? le souffle de l'esprit. Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel emportant les royaumes et brisant les empires: c'est lui encore qui a gonflé les voùles, qui a soufflé les tours au ciel. Il a pénétré d'une vie puissante et harmonieuse tontes les parties du grand corps: il a suscité d'un grain de sénevé la végétation de ce prodigieux arbre. L'es[)rit est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine dans laquelle il est enfermé !
comme il imprime la physionomie! De même il fut l'artisan
de son enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors, au dedans, de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit bien garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue; il y grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée intime. Dès (|u'une fois il eut échappé des catacombes de la crypte mystérieuse où le monde païen l'avait tenu, il la lança au ciel, cette crypte ; d'autant plus profondément elle descendit, d'autant plus haut elle monta : la flèche tlamboyante échappa comme le profond soupir d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la respiration, si fortement battait ce cœur du genre humain, qu'il fit jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de la croisée gothique, de cet œil ogival, quand il fait elTort pour s'ouvrir, au xn'= siècle, ('et œ'il de la croisée gothique est le signe par lequel se classe la nouvelle architecture... L'art moderne, fils de l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la forme, mais la physionomie, mais l'œil; non la colonne, mais la croisée ; non le plein, mais le vide. Au xu" et au xiu'^ siècle, la croisée enfoncée dans la profondeur des murs comme le solitaire de la Thébaide dans la grotte de granit, os! foute retirée en soi; elle nié !i|p e' rêve. Peu à neu elle
avance du dedans ^u dehors, elle arrive à la superficie extérieure du mur. Elle rayonne en belles roses mystiques triomphantes de la gloire céleste
Voilà. Messieurs, déjà et dès lors ce style unique, d'une éloquence si prodigieuse, mais si personnelle que l'imitation en est aussi dangereuse que Voltaire disait l'être celle de Pascal. Or il en était là, tâtonnant, sondant l'énigme do la grande âme diffuse, quand une vision inattendue l'arracha aux « dessèchements de sa subtilité mystique )>. Cette vision, la voici :
La Figure de Jacques.
On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? Oui la sait avant le quatorzième siècle? Ce grand monde de lénèbres, ces masses innombrables, ignorées, cela perce un matin. Dans le tome troisième (d'érudition surtout) je n'étais pas en garde, ne m'attendais à rien, quand la figure de Jacques, dressée sur le sillon, me barra le chemin; figure monstrueuse l't terrible. Une contraction du cœur convulsive eut lieu en moi.... Grand Dieu î c'est là mon père? Ihomme du moyen âge ?. . . . « Oui. . . ; Voilà comme on m'a fait ! Voilà mille ans (le douleurs!.... » Ces douleurs, à l'instant je les sentis qui
l'cmontaient en moi du fond des temps C'était lui, c'est moi
' même âme et même personne) qui avions souffert tout cela. . . . De ces mille ans, une larme me vint, brûlante, pesante comme un monde, (pii a pfrcè la page. Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer.
L'aspect était terrible, et la voix était douce. Ma douleur s'en accrut. Sous ce masque effrayant était une âme humaine. Mystère profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu.
Saint François, un enfani qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que mieux, dit à ceux qui demandent quel est l'auteur de Vlmitatio: « L'auteur c'est le Saint-Esprit. »
« Le Sainl-KsprU, dit Joachim de Floi-e, c'est celui doiil le règne arrive, après le'rrî;iie de Jésus. »
C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorli de réloufremenl de la légende. Les libres associations de confréries, de comnuines, lurent la plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200, à l'époque albigeoise, le culle et des communes, et des chevaliers du Midi, culte d'es ril nouveau que l'Églisf noya dans des torrents de sang.
L'Esprit, faible colombe, semble périr alors, s'évanouir. Il est dès ce moment dans l'air, el se respirera partout.
Vous avez entendu ce dialogue à la Pascal — tel celui de la nuit d'angoisse avec Christ — de Michelet avec Jacques, ce monstre « demi-homme et demi-taureau » héros inconscient du drame médiéval. « Grand Dieu 1 c'est là mon père? L"liomme du .Moyen- Age? »
Lève-toi, Jacques! lève-toi I comme chantera le refrain de Déranger, et Jacques se lève, car l'Anglais veut régner sur France la dnulce , ainsi qu'il était dit , dès le Roland. Instinctivement, il court sus à l'Anglais. Et voyez comme il besogne, dans ce fragment de chronique dont Michelet nous a gardé la saveur naïve :
Le G-rand Ferré.
On l'appelait le Grand-Ferré. Le capitaine le tenait près de lui comme sous le frein, pour le lâcher à propos. Ils s'étaient donc mis là deux cents, tous laboureurs ou autres gens qui gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains. Les Anglais, qui campaient à Creil, n'en tinrent grand compte et dirent bientôt : « Chassons ces paysans, la^place est forte et bonne à prendre ». On ne s'aperçut pas de leur approche, ils trouvèrent les portes ouvertes et entrèrent hardiment. Ceux du dedans, qui étaient aux fenêtres, sont d'abord tout étonnés de voir ces gens armés. Le capitaine est bientôt entouré, blessé
mortellemenl. Alors le Giand-Ferré et les autres se disent : '< Descendons, vendons bien notre vie ; il n'y a pas de merci à attendre ». Ils descendent en effet, sortent par plusieurs portes ; ils se mettent à frapper sur les Anglais comme s'ils battaient leur blé dans Taire ; les bras s'élevaient, s'abattaient, et chaque coup était mortel. Le Grand, voyant sonmaître et capitaine frappé à mort, gémit profondément, puis il se porta entre les Anglais et les siens qu'il dominait également des épaules, maniant une lourde hache, frappant et redoublant si bien qu'il fil place nette; il n'en touchait pas un qu'il ne fendît le casque ou n'abattît les bias. Voilà tous les Anglais qui se mettent à fuir. Plusieurs sautent dans le fossé et se noient. Le Grand lue leur porteen.seigne. et dit à un de ses camarades de porter la bannière anglaise au fossé. L'autre lui montrant qu'il y avait encore une foule d'ennemis entre lui et le fossé : « Suis-moi donc », dit le Grand. Et il se mit à marcher devant, jouant de la hache à droite et à gauche, jusqu'à ce que la bannière eût été jetée à Peau... II avait tué en ce jour plus de quarante hommes. — Quant au capitaine Guillaume aux Alouettes, il mourut de ses blessures, et ils l'enterrèrent avec bien des larmes, car il était bon et sage... Les Anglais furent encore battus une autre fois, mais celle fois hors des murs. Plusieurs nobles Anglais furent pris, qui auraient donné de bonnes rançons, si on les eût rançonnés, comme font les nobles ; mais on les tua, afin qu'ils ne fissent plus de mal. Celte fois, le Grand, échauffé par cette besogne, but de l'eau froide en quantité, et fut saisi de la fièvre. 11 s'en alla à son village, regagna sa cabane et se mit au lit, non toutefois sans garder près de lui sa hache de fer qu'un homme ordinaire pouvait à peine lever. Les Anglais, ayant appris qu'il était malade, envoyèrent un jour douze hommes pour le tuer. Sa femme les vit venir, et se mit à crier : « 0 mon pauvre Grand, voilà les Anglais! que faire?... » Lui, oubliant à l'instant son mal, se lève, prend sa hache, et sort dans la petite cour : « Ah ! brigands, vous venez donc pour méprendre au lit! Mais vous neme tenez pas encore... » Alors, s'adossani à un mur, il imi lue cinq eti un moment: les ;iii!rfs
— lô —
s'enfuient. Le Grand se remit au lit; mais il avait chaud, il but encore de l'eau froide : la fièvre le reprit plus fort el, au boul de quelques jours, ayant reçu les sacrements del'EKlisc, il sortit du siècle, el il fui enterré au cimetière de son village. Il fut pleuré de tous ses compajinons, de tout le pays; car, lui vivant, jamais les Anslais n'y seraient revenus.
11 est difficile de ne pas être louché de ce naïf récit. Ces pavsans qui ne se mettent en défense qu'en demandant permission, cet homme fort et humble, ce bon géant qui obéit volontiers, comme le saint Christophe de la légende, tout cela présente une belle figure du peuple. Ce peuple est visiblement simple et brut encore, impétueux, aveugle, demi-homme et demi-taureau. Il ne sait ni garder ses portes, ni se garder luimême de ses appétits. Quand il a battu l'ennemi comme blé en grange, quand il l'a suffisamment charpenté de sa hache, et qu'il a pris chaud à la besogne, le bon travailleur, il boit froid, et il se couche pour mourir. Patience; sous la rude éducation des guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va se faire homme. Serrée de plus près tout à l'heure, et comme travaillée, elle échappera, cessant d'être elle-même, et se transfigurant : Jacques deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la pucelle.
Le mot vulgaire, en bon Français, date de l'époque des Jacques et des Marcel. La Pucelle ne lardera pas à dire : « Le cœur ine saigne quand je vois le sang d'un Français. »
Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai commencement de la France. Depuis lors, nous avons une patrie. Ce sont des Français que ces paysans, n'en rougissez pas, c'est déjà le peuple français, c'est vous, ô F"rance!
MuLs Jacques deviendra Jt'dnne ! « ma Jeanne » disait Michelet qui fut, à vrai dire, son premier historien, après le Journal d'un bnurf/eois de Paris, après 400 ans d'une tiédeur qui devient enfin un culte auquel il faudra associer rekii de Michelet, sous peine d'ingratitude. En Jeanne il vit face à face la France idi-ale et il eut, comme il dira
plus tard, « une échappée de ciel ». Écoutez ces fragments de la préface de sa Jeanne d'Arc, extraite du livre X, son rhef-d'œuvre, peut-être.
Jeanne d'Arc.
J'entrai un jour chez un homme qui a beauroup vécu, beaucoup fait el beaucoup souffert. Il tenait à la main un livre qu'il venait de fermer, et semblait plongé dans un rêve; je vis, non sans surprise, que ses yeux étaient pleins de larmes. Enfin, revenant à lui-même : « Elle est donc morte! dit-il. — Qui? — La pauvre Jeanne d'Arc. »
Telle est la force de cette histoire, telle sa tyrannie sur le cœur, sa puissance pour arracher les larmes. Bien dite ou mal contée, que le lecteur soit jeune ou vieux, qu'il soit, tant qu'il voudra, affermi par l'expérience, endui'ci i)ar la vie. elle le fera pleurer.
Hommes, n'en rougissez pas, et ne vous cachez pas d'être iioninies. Ici la cause est belle. Nul deuil récent, nul événement personnel n'a droit d'émouvoir davantage un bon et digne cœur.
La vérité, la foi et la patrie ont en leurs martyrs, et en foule. Les héros eurent leurs dévouements, les saints leur passion. Le monde a admiré, et l'Église a prié. Ici c'est autre chose. Nulle canonisation, ni cuhe, ni autel. On n'a pas prié, mais on pleure.
L'iiisloire est telle :
Une enfant de douze ans, une toute jeune fille, confondant la voix de son cœur avec la voix du ciel, conçoit l'idée étrange, improbable, absurde, si l'on veut, d'exécuter la chose que les hommes ne peuvent plus faire, de sauver son pays. Elle couve cette idée pendant six ans sans la confier à personne ; elle n'en dit rien, même à sa mère, rien à nul confesseur. Sans nul appui de prêtre ou de parents, elle marche tout le temps avec Dieu dans la solitude de son grand dessein. Elle attend qu'elle ait dix-huit ans, et alors immuable, elle l'exécute malgré les siens
l't malgré tout le mondf. Elle tiawrse la France ravagée et déserte, les routes infestées de brigands ; elle s'impose à la cour de Charles VII, se jelle dans In guerre; et, dans les camjis t|u'elle n'a jamais vus, dans les combats, rien ne l'élonne ; elle plonge, intrépide, au milieu des é|)ées. Blessée toujours, découragée jamais, elle rassure les vieux soldats, entraîne tout le peuple, qui devient soldat avec elle, et personne n'ose plus avoir peur de rien. Tout est sauvé ! La pauvre fille, de sa chair pure et sainte, de ce corps délicat et tendre, a émoussé le fer, brisé l'épée ennemie, couvert de son sein le sein de la France.
La récompense, la voici : livrée en trahison, outragée des Barbares, tentée des Pharisiens qui essaient en vain de la prendre par ses jtaroles. elle résiste à tout dans ce dernier combat, elle monte au-dessus d'elle-même, éclate en paroles sublimes, ({ui feront pleurer éternellement...
Abandonnée de son roi et du peuple qu'elle a sauvés, par le cruel chemin des flammes, elle revient dans le sein de Dieu. Elle n'en fonde pas moins sur l'échafaud le droit de la conscience, l'autorité de la voix intérieure.
Nul idéal qu'avait jni se faire l'homme n'a approché de cette certaine réalité.
Ce n'est pas ici un docteur, un sage éprouvé par la vie, un martyr fort de ses doctrines, qui pour elles accepte la 'mort: c'est une fille, une enfant, qui n'a de force que son cœur.
Le sacrifice n'est pas accepté et subi ; la mort n'est point passive. C'est un dévouement voulu, prémédité, couvé de longues années; une mort active, héroïque et persévérante, de blessure en blessure, sans que le fer décourage jamais, jusqu'à Taffreux biicher.
Sa sublime ignorance enfin, qui fit taire toute science en sa dernière épreuve, et rendit muets les docteurs, c'est là un trait unique devant qui tout s'efface.
Ouand on lui demanda, à cette fille jeune et simple qui n'avait rien fait que coudre et filer pour sa mère, comment elle avait pris sur elle de se faire homme, malgré les commandements de l'Eglise, comment elle avait fait l'efTort (elle si timide
et rougissante) de s'en aller parler aux soldats, de les mener,
les commander, les réprimander, les forcer de combattre... Elle ne dit qu'un mot :
« La pitié qu'il y avoit au royamiie de France. » Souvenons-nous toujours, Français, que la Patrie, chez nous,
est née du cœur d'une femme, de sa tendresse et de ses larmes,
du sang qu'elle a donné pour nous.
Mais le reste de l'histoire nationale est longtemps sombre, aux yeux de Michelet, même en la grandeur monarchique dont il ne méconnaît pas la puissante collaboration à y Unité nationale.
Il ne sera plus heureux, avant la Révolution, qu"à hi Renaissance. Ah ! là, il eut aussi une de ces haltes lumineuses, une de ces extases qui étaient sa récompense, quand il salua le mariage de l'esprit français avec l'Antiquité. Et avec quel enthousiasme, quelle durable et clairvoyante reconnaissance ! En ce temps-là, il n'était pas encore de mode de battre le sein de sa nourrice. Il disait fdialement : « Je suis né de Virgile et de Vicu». Écoutez cet hymne où chante l'âme des Benaissanls, et le couplet d'un si bel élan : « Saint Virgile, priez pour moi! »
La Renaissance et Saint Virgile.
Combien cette grand'mère, la noble, la sereine, l'héroïque antiquité, parut supérieure à tout ce qu'on connaissait, quand on revit, après tant de siècles, sa face vénérable et charmante !... « 0 mère ! que vous êtes jeune ! disaitle monde avec des larmes*, de quels attraits imposants nous vous revoyons parée ! Vous emportâtes au tombeau ila ceinture élernellement rajeunissante de la mère d'Amour... Et moi, pour un millier d'années, me voici tout courbé et déjà sous les rides. »
Il y eut là, en effet, un mystère amer pour l'humanité. Le nouveau se trouva le vieux, le ridé. If caduc L'antiquité parut
jeune et par son charme singulier, et par un accord profond avec lu science naissante. Un sang plus chaud, une flamme d'amour revint dans nos vieilles veines avec le vin généreux d'Homère, (TEschyle et de Sophocle. Et non moins viril qu'enchanteur, le génie grec guidait Copernic et Colomb. Pythagore et Fhilolaiis leur enseignaient le système du monde; Aristote leur garantissait la rotondité de la terre; Platon leur mon h-fiii lOclili-nt et désignait les Hespérides.
« Saint Virgile, priez pour moi! » Moi-même j avais ce mot à cœur bien avant de savoir qu'un autre a parlé ainsi au XVI'' siècle. Et qui plus que moi a droit de le dire, moi élevé sur vos genou.v, qui n'eus si longtemps nul autre aliment que l'antiquité adoucie par vous; moi qui vécus de votre lait avant de boire dans Homère le vin, le sang et la vie? Mes heures de mélancolie, jeune, je les passai près de vous; vieux, quand les pensées tristes viennent, d'eux-mêmes ces rythmes aimés chantent encore à mon oreille; la voix de la douce sibylle suffit pour éloigner de moi le noir essaim des mauvais songes. »
Mais le décor de la monarchie lui cache l'âme de la France qui est peuple. De là ces hâtes ou ces dédains qu'on lui a reprochés comme des injustices. Passons. Maisn'a-t-il pas fait son devoir de bon Français, comme d'historien, en corrigeant les erreurs de perspective sur le grand roi, et en nous montrant l'autocrate en sa fin de règne « déjà tout Régence en dessous », descendant orgueilleusement «( le iNiagara de la banqueroute » où tant d'autres choses vénérables par leur antiquité, comme dit Retz, devaient sombrer après lui. « C'est moins des grands rois que d'un grand peuple » comme il était dit déjà ou à peu près dans Voltaire, qu'il écrivait l'histoire.
Hâtons-nous comme lui. lia bondi de Louis XI à la Révolution, dans un élan du cœur dont je vous donne d'abord l'émouvant récit que suivront ses actes de foi dans la Révolution, dont je glanerai des strophes :
La Foi dans la Révolution.
Un jour passant à Reims, je vis en grand délai! la magnifique cathédrale, la splendide église du Sacre.
La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80 pieds de hauteur, la Jait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé, oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'Eglise. Ressortant au dehors sur les voûtes, dans la vue immense qui embrasse toute la Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du chœur. Là, un spectacle étrange m'élonna fort. La ronde tour avait une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu l'oreille. Le^ mutilés y soni plus tristes que les morts. Combien ils ont l'aison! Quel effrayant contraste! Quoi! l'église des fêtes, cette mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! ce pilori du peuple est placé au-dessus de l'autel. 3Iais ses pleurs n'ont-ils pu, à travers les voûtes tomber sur la tête des rois? Onction redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu ! « Je ne comprendrai pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis en moi l'ùme et la foi du peuple. » Je m'adressai cela, el, après Thi.sluire de Louis XI, j'écrivis la Révolution
Je définis la Révolution, lavènement de la Loi, la résurrection du Droit, la réaction de la Justice...
Chaque année, lorsque je descends de ma chaire, que je vois la foule écoulée, encore une génération que je ne reverrai plus, ma pensée retourne en moi.
L'été s'avance, la ville est moins peuplée, la rue moins bruyante, le pavé plus sonore autour de mon Panthéon. Ses graiides dalles blanches et noires retentissent sous mes pieds.
Je rentre en moi. J'interroge sur mon enseignement, sur mon histoire, son tout-puissani interprète, l'esprit de la Révolution.
Lui. il sait, et les autres n'ont pas su. Il eonlienl leur secret, à tous les temps antérieurs. En lui seulement la France eut conscience d'elle-même. Dans tout moment de défaillance où nous serablons nous oublier, c'est là que nous devons chercher, nous ressaisir. Là .se garde toujours pour nous le profond mystère de vie, l'inextinguible étincelle.
La Révolution est en nous, dans nos âmes ; au dehors, elle n'a point de monument. Vivant esprit de la France, où tesaisirai-je, si ce n'est en moi ?...
Les pouvoirs qui se sont succédé, ennemis dans tout le reste, ont semblé d'accord sur un point : relever, réveiller les âges lointains et morts... Toi, ils auraient voulu t'enfouir... Et pourquoi?... Toi seul, lu vis.
Tu vis !... Je le sens, chaque ïois qu'à celte époque de l'année mon enseignement me laisse, et le travail pèse, et la saison s'alourdit... Alors je vais au Champ-de-Mars, je m'assieds sur l'herbe séchée, je respire le grand souffle qui court sur la plaine aride.
Le Champ-de-3Iars, voilà le seul monument qu'a laissé la Révolution... L'Empire a sa Colonne, et il a pris encore presque à lui seul i'Arc-de-Triomphe ; la Royauté a son Louvre, ses Invalides ; la féodale Église de 1200 trône encore à Notre- Dame ; il n'est pas jusqu'aux Romains qni n'aient les Thermes de César.
Et la Révolution a pour monument... le vide... Son monument, c'est le sable, aussi plan que l'Arabie... Un lumulus à droite, un tumulus à gauche, comme ceux que la Gaule élevait, obscurs et douteux témoins de la mémoire des héros
Le héros n'est pas celui qui fonda le pont d'Iéna? 'Son,
il y a ici quelqu'un de plus grand que celui-là, de plus puissant, de plus vivant, qui remplit cette immensité. « Quel Dieu? on n'en sait rien Ici réside un Dieu! »
Une chose qu'il faut dire à tous, qu'il est trop facile d'établir, c'est que l'époque humaine et bienvaillante de notre Révolution a pour acteur le peuple mèmi', le peuple entier, tout le monde.
El Tépoque des violences, l'époque des actes sanguinaires, où plus tard le danger la pousse, n'a pour acteur qu'un nombre d'hommes minime, infiniment petit.
Voilà ce que j'ai trouvé, constaté et vérifié, soit par les témoignages écrits, soit par ceux que j'ai recueillis de la bouche des vieillards.
Elle restera, la parole d'un homme du faubourg Saint-Antoine : « Nous étions tous au 10 Août et pas un au 2 Septembre. «
Une autre chose que cette histoire mettra en grande lumière, et qui est vraie de tout parti, c'est que le peuple valut généralement beaucoup mieux que ses meneurs. Plus j'ai creusé, plus j'ai trouvé que le meilleur était au-dessous, dans les profondeurs obscures.
Je donne aujourd'hui l'époque unanime, l'époque sainte où la nation tout entière, sans distinction de partis, sans connaître encore (ou bien peu) les oppositions de classes, marcha sous un drapeau fraternel. Personne ne verra cette unité merveilleuse, un même cœur de vingt millions d'hommes, sans en rendre grâces à Dieu. Ce sont les jours sacrés du monde, jours bienheureux pour riiistoire. Moi, j'ai eu ma récompense, puisque je les ai racontés... Jamais, depuis ma Pucelle d'Orléans, je n'avais eu un tel rayon d'en haut, une si lumineuse échappée de ciel
Alors, mais alors seulement, cette figure de la France dont il avait deviné les vagues contours dans l'obscur et misérable devenir du haut Moyen-Age, qui s'était tragiquement idéalisée, à ses yeux, en Jeanne d'Arc, lui apparut réalisée, et il la contempla jusqu'à l'extase, radieuse dans la fête de la Fédération de 90; et c'était plus que jamais France la doulce. Messie des Droits de l'Homme.
Parmi tant de récits qui sont des chants de poème, j'aurais bien voulu vous faire entendre la Fête de la Fédéralion, cette ode, ou Valmy, ce chant d'épopée, mais le temps nous manquerait. Sur le conseil de M""" Michelet,
on va vous lire un court récit, d'une simplicité expressive et grave. Avec les commentaires lyriques qui l'escortent, il ressemble à du Thucydide qu'aurait commenté Pindare.
Beaurepaire et la Défense nationale.
Les églises mêmes offraient des scènes mystérieuses et terribles, de nombreuses exhumations. 11 avait été décidé qu'on emploierait pour l'armée le cuivre et le plomb des cercueils. — Pourquoi non? Et comment a-t-on si cruellement injurié les hommes de 92, pour ce remuement des tombeaux? Quoi donc! la France des vivants si près de périr, n'avait pas droit de demander secours à la France des morts et d'en obtenir des armes? S'il faut, pour juger un tel acte, savoir la pensée des morts mêmes, l'historien répondra sans hésiter, au nom de nos pères dont on ouvrit les tombeaux, qu'ils les auraient donnés pour sauver leurs petits-fils. Ah ! si les meilleurs de ces morts avaient été interrogés, si on avait pu savoir là-dessus l'avis d'un Vauban, d'unColbert, d'un Catinat, d'un chancelier FHospital, de tous ces grands citoyens, si l'on eût consulté l'oracle de celle qui mérite un tombeau? non, un autel! la Pucelle d'Orléans... toute cette vieille France héroïque aurait répondu : « N'hésitez pas, ouvrez, fouillez; ce n'est pas assez, nos ossements. Tout ce qui reste de nous, portez-le sans hésiter au-devant de l'ennemi. »
Un sentiment tout semblable fit vibrer la France en ce qu'elle eut de plus profond, quand un cercueil, en effet, la traversa, rapporté de la frontière, celui de l'immortel Beaurepaire, qui, non pas par des paroles, mais d'un acte et d'un seul coup, lui dit ce qu'elle devait faire en sa grande circonstance.
Beaurepaire, ancien officier des Carabiniers, avait formé, commandé, depuis 89, l'intrépide bataillon des volontaires de 3Iaine-et-Loire.
Au moment de l'Invasion, ces braves eurent peur de n'arriver pas assez vite. Ils ne s'amusèrent pas à parler en route, traversèrent toute la France au pas de charge, et se jetèrent dans Verdun, ils avaient un pressentiment qu'au milieu des trahisons
dont ils étaient environnés, ils devaient périr. Ils chargèrent un député patriote de faire leurs adieux à leurs familles, de les consoler et de dire qu'ils étaient morts.
Beaurepaire venait de se marier, il quitta sa jeune femme, et il n'en fut pas moins ferme. Le Commandant de Verdun assemblant un conseil de guerre pour être autorisé à rendre la place, Beaurepaire résista à tous les arguments de la lâcheté. Voyant enfin qu'il ne gagnait rien sur ces nobles officiers, dont le cœur, tout royaliste, était déjà dans l'autre camp : « Messieurs, dil-il, j'ai juré de ne me rendre que mort... Survivez à votre honte... .le suis fidèle à mon serment; .voici mon dernier mot; je meurs...» Il se fit sauter la cervelle.
La France se reconnut, frémit d'admiration. Elle se mit la main sur le cœur et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus au.v regards, incertaine et vague; on la vit réelle, rivante. On ne doute guère des dieux à qui l'on sacrifie ainsi.
Dans les colonnes interminables de ces dons infinis d'un peuple, relevons telle ligne, au hasard. De pauvres femmes de la Halle apportent quatre mille francs, le produit apparemment de quelques grossiers joyaux, leur anneau de mariage...
« Plusieurs femmes des départements, spécialement du .lura, avaient dit que tous les hommes partant, elles pourraient monter la garde. C'est aussi ce qu'offrit, dans l'Assemblée nationale, nue mercière de la rue Saint-Martin qui vint avec son enfant. La mère donne sa croix, un c(iîur eu or et son dé d'argent. L'enfant, une petite fille, donne ce qu'elle a, une petite timbale d'argent et une pièce de quinze sols. Ce dé, l'instrument du travail, pour la pauvre veuve, la petite pièce qui fait toute la fortune de l'enfant !... Ah! trésor ! Et comment la France, avec cela, n'aurait-elle pas vaincu ?...
Dieu te le rende au ciel, enfant ! C'est avec Ion petit dé de travail et ta petite pièce d'argent que la France va lever des armées, gagner des batailles, briser les rois à Jemmapes... Trésor sans fond !... On puisera, et il en restera toujours. El plus il viendra d'ennemis, plus on trouvera encore... Il y en aura, au bout de deux ans, pour solder nos douze armées. »
Telle est, Messieurs, celle histoire de France que Michelet a littéralement vécue. De ce fait connu, J"ai demandé des témoignages précis à M™^ xMichelet. « Vous souvenez-vous. Madame, lui disais-je, du temps oii Michelet conte que les tristesses de la Terreur, s"ajoutant, pour lui qui les écrivait, à celles du coup d'État toutes proches et cuisantes, il tomba malade'? »— «Ah! oui! me répartit M""" ]\Iichelet avec une exquise bonhomie et un accent intraduisible; je me souviens: c'est la semaine où il coupait le cou à Danton!... C'était près de Nantes; il y avait de la neige par terre. Je le vois encore qui allait et venait, sous les arbres noirs, dans le jardin, et, faisant de grands gestes, disait avec angoisse : « Ces hommes-là, « pourtant, il faut que je les juge; il le faut... »
Et, puisque je suis en veine d'indiscrétions, qu'on me pardonnera parce qu'elles sont précieuses à tous, j'y mettrai le comble en vous contant, avec un détail inédit, comment Michelet fut amené à l'étude de la nature.
C'était un matin du printemps de 1853, dans cette même banUeue de Nantes. Il était dès Faube, comme toujours, à sa table de travail, cet outil oi^i il voulait qu'on ne changeât rien, pas même le tapis. M"^'' Michelet entre, pose un petit manuscrit sur la table, risque : « Tiens, lis I C'est moi qui ai fait ça! » Elle y travaillait depuis des semaines, en cachette, matinale aussi. Michelet, tout à son histoire de la Révolution, répond : « Comment! tu écris?... Hé bien, pose ça là... Je suis fort occupé... Tout à l'heure! » M"*" Michelet, le cœur un peu gros, se retira, le laissant à sa besogne. Au bout de quelques heures, il ouvrait brusquement la porte de son cabinet, ayant lu, rayonnant : u Comment! tu as fait ça! 11 faut continuer ensemble. » Voilà pourquoi il a écrit dans la préface de l'Oiseau : « Dès
ce temps, nous pûmes chaque soir mettre en commun notre banquet. » Car ça, c'était l'esquisse de l'Oiseau, de l'oiseau « révélé comme àme, montré comme une personne », et avec une sorte de fraternité si instinctive et si sincère chez Michelet, que, dans sa maladie de Pise, à un rouge-gorge familier, perché et pépiant sur son chevet, il disait: « Pauvre petit esprit! »
Puis vinrent l'Insecte, « ce fils de la nuit », en apparence si triste chose, dans sa froide cuirasse, mais supérieur à l'oiseau par sa sociabilité ; — puis la Mer, « la redoutable personne... la nuit de Tabîme... la grande tueuse... le grand creuset de la vie dont la conception permanente, Tenfantement, ne finit jamais », et dont je recevais, ce matin même, une réédition, avec une admirative et admirable préface de Loti, qui eût été droit au cœur de Michelet ; — puis la Montagne, « cette vierge de lumière », avec les Alpes « ce cliàteau-d'eau de TEurope », caduques pourtant, en dépit de lem^ masse hautaine, et dont il a vu venir et d'avance déploré la mort, « la mort de la montagne ! »
Ces quatre poèmes de la nature ont gagné à Michelet bien des sympathies que l'esprit de parti marchande à l'historien. F*our lui, il en fut tout retrempé. Grâce à la femme qui vint ouvrir les fenêtres de son cabinet de travail, mettre du vert dans sa littérature et remplacer la jeujiesse des disciples perdus, dont il disait : « Ces jeunes générations, aimables et confiantes, qui croyaient en moi me réconcilièrent à l'humanité », l'éternelle Nature lui rendit, en sa tristesse historique d'alors, la foi en la vie et en l'avenir.
Au reste, il y eut là pour le trop-plein de sa sensibilité un salutaire épanchement. Tout ce que l'austère histoire
en contraignait s"y épanouit, (le qii"il y avait de virgilieri en lui s'épandit torrentiellement. Oui, de virgilienl La sensibilité révélatrice qui avait jailli du cœur du chantre des Gcorglquca, donnant une àme d'essence divine à l'abeille, un sentiment de fraternité au taureau, disant que la terre sent le froid, que Tarbre greffé s'étonne de fruits qui ne sont pas les siens, et que résume ce mot de Kénelon : « Vous animez et passionnez toute la nature », tout cela se retrouve, trait pour trait, dans Michelet naturaliste.
Il le savait bien et voilà maintenant complet à nos yeux le sens de cette remarque qu'il aimait à taire : « Je suis né de Vico et de Virgile ».
La femme qui fut en cela l'inspiratrice et la collaboratrice, qui retrempa dans ces eaux vives, « cet esprit ardent, hâlé aux longues routes, aux déserts de l'histoire humaine », ne doit-elle pas nous apparaître ici comme une bienfaitrice de son génie et être associée inséparablement à sa gloire?
Voici un relief de ce que Michelet appelle levr banquet.
L'Alouette.
L'oiseau de-s champs par excellence, l'oiseau du laboureur, c'est raiouetle,sa compagne assidue, qu'il retrouve partout dans son sillon pénible pour l'encourager, le soutenir, lui chanter l'espérance. Espoir, c'est la vieille devise de nos Gaulois, et c'est pour cela qu'ils avaient pris comme oiseau national cet humble oiseau si pauvrement vêtu, mais si riche de cœur et de chant.
La nature semhle avoir traité sévèrement l'alouette. La disposition de ses ongles la rend impropre à percher sur les arbres. Elle niche à terre, tout près du pauvre lièvre et sans abri que le sillon. Quelle vie précaire, aventurée, au moment où elle couve ! Que de soucis, que d'inquiétudes ! A peine une motte de gazon dérobe au chien, au milan, au faucon, le doux trésor
de celte mère. Elle couve à la hàle, elle élève à la hâte la tremblante couvée. Qui ue croirait que cette inforlunée participera à la mélancolie de son triste voisin, le lièvre ?
Cet animal est triste et In crainte le ron(je.
Mais le contraire a lieu pai' un miracle inattendu de gaieté et d'oubli facile, de légèreté si l'on veut, et d'insouciance française ; l'oiseau national, à peine hors de danger, retrouve toute sa sérénité, son chant, son indomptable joie. Autre merveille: ses périls, sa vie précaire, ses épreuves cruelles n'endurcissent pas son cœur ; elle reste bonne autant que gaie, sociable et confiante, offrant un modèle, assez rare parmi les oiseaux, d'amour fraternel; l'alouettp, comme l'hirondelle, au besoin, nourrira ses sœurs.
Deux choses la soutiennent et l'animent : la lumière et l'amour. Elle aime la moitié de l'année. Deux fois, trois fois, elle s'impose le périlleux bonheur de la maternité, le travail incessant d'une éducation de hasard. Mais quand l'amour lui manque, la lumière lui reste et la ranime. Le moindre rayon de lumière suffit pour lui rendre son chant.
C'est la fille du jour. Dès qu'il commence, quand l'horizon s'empourpre et que le soleil va paraître, elle part du sillon comme une tlèche, porte au ciel l'hymne de joie. Sainte poésie, fraîche comme l'aube, pure et gaie comme un cœur enfant! Cette voix sonore, puissante, donne le signal aux moissonneurs. « 11 faut partir, dit le pèie; n'entendez-vous pas l'alouette? » Elle les suit, leur dit d'avoir courage; aux chaudes heures, les invite au sommeil, écarte les insectes. Sur la tète penchée de la jeune fille à demi éveillée, elle verse des torrents d'harmonie...
Vous voyez que ce mot sur Michelet : « il a eu Timagination du cœui% non des yeux », est ici injuste et combien de fois ailleurs, dans cette tétralogie virgilienne : VOiseau, Vlncesfe^ la Montagne, la Mei\ que devaient
compléter la Planète et le C'iel, qiinnd vint l'année terrible!
Cependant c riiistoire ne lâche point son homme. <Jiii a bu une seule fois à ce vin fort et amer y boira jusqu'à la mort; » et Michelet écrivait YHhtoire des Temps Modernes, soudant énergiquement son Bistoh-e du 31 oy en- Age à celle de la Révolution.
Mais, entre temps, dominant son sujet, sachant bien la France, il se prenait, par une sorte de régression, à regarder l'Humanité à travers sa plus sympathique incarnation lui qui avait déclaré : « Ce ne serait pas trop de l'histoire du monde pour expliquer la France ». Et ici encore ce sont des miracles de sensibilité observatrice et d'imagination raisonneuse.
Par exemple :
Le Paysan de France.
Si nous voulons connaître la pensée intime, la passion du paysan de France, cela est fort aisé. Promenons-nous le dimanche dans la campagne, suivons-le. Le voilà qui s'en va là-bas devant nous. Il est deux heures; sa femme est à vêpres; il est endimanché ; je réponds qu'il va voir sa maîtresse.
Quelle maîtresse? Sa terre.
Je ne dis pas qu'il y aille tout droit. Non, il est libre ce jourlà, il est maître d'y aller ou de n'y pas aller. N'y va-t-il pas assez tous les jours de la semaine?... Aussi, il se détourne, il va ailleurs, il a aiîàire ailleurs... Et pourtant, il y va.
Il est vrai qu'il passait bien près; c'était une occasion. 11 la regarde, mais auparavant il n'y entrera pas ; qu'y ferait-il?... Et pourtant il y entre.
Du moins, il est probable qu'il n'y travaillera pas ; il est endimanché ; il a blouse et chemise blanches... Rien n'empêche
cepeiidanl d'ester quelque mauvaise herbe, de rejeter cette pierre. Il y a bien encore celte souche qui gêne; mais il n'a pas sa pioche, ce sera pour demain.
Alors, il croise ses bras et s'arrête, regarde sérieux, soucieux. Il regarde longtemps, très longtemps, et semble s'oublier. A la fin, s'il se croit observé, s'il aperçoit un passant, il s'éloigne à pas lents. A trente pas encore, il s'arrête, se retourne et jette sur sa terre un dernier i-egard, regard profond et sombre; mais pour qui sait bien voir, il est tout i)assionné, ce regard, tout de cœur, plein de dévotion.
Si ce n'»'sl là l'amour, à quel signe donc le reconnaîtrez-vous en ce monde ! C'est lui, n'en riez point... La terre le veut ainsi, pour produire ; autrement, elle ne donnerait rien, celte pauvre terre de France, sans bestiau.v presque et sans engrais. Elle rapporte parce qu'elle est aimée.
Il est plus d'un pays en France où le cultivaleura sur la terre un droit qui, certes, est le premier de tous, celui de l'avoir faite, .le parle sans figure. Voyez ces rocs brûlés, ces arides sommets du Midi ; là, je vous prie, où serait la terre sans l'homme?
La propi'iété y est toute dans le propriétaire. Elle est dans le bras infatigable qui brise le caillou tout le jour, et mêle cette poussière d'un peu d'humus. Elle est dans la forte échine du vigneron qui du bas de la côte remonte son champ qui s'écoule toujours. Elle est dans la docilité, dans l'ardeur patiente de la femme et de l'enfant qui tirent à la charrue avec un Ane... Chose pénible à voir... Et la nature y compatit elle-même. Entre le roc et le roc, s'accroche la petite vigne. Le châtaignier, sans terre, se tient enserrant le pur caillou de ses racines, sobre et courageux végétal; il semble vivre de l'air et, comme son maître, produire tout en jeûnant...
Oui, l'homme fait la terre; on peut le dire, même des pays moins pauvres. Nel'oublions jamais, si nous voulons comprendre combien il l'aime et de quelle passion. Songeons que, des siècles (luianl, les générations ont mis là la sueur des vivants, les os (les morts, leur épargne, leur nourriture... Celte terre, où l'homme a si longtemps déposé le meilleur de l'homme, son suc et sa
substance, son effort, sa vertu, il sent bien que c'est une terre humaine, et il Taime comme une personne.
Une autre page encore de cet admirable livre du Peuple^ d'où sortira la trilogie populaire : V Amour, la Femmo, Nos Fils.
Ménage d'Artisans.
L'homme a besoin, le soir, du foyer et du repos... Le travailleur a bien fatigué le jour, mais il va trouver le repos, un intérieur, une famille, le somme enfin, ce bonheur légitime que Dieu lui donne tous les soirs. Sa femme l'attend, elle compte les minutes; le couvert est mis ; la mère et l'enfant l'cgardent s'il vient. Pour peu qu'il vaille quelque chose, cet homme, elle met en lui sa vanité, elle l'admire et le révère... Et que de soins! Je la vois, dans leur faible nourriture, je la vois, sans qu'il l'aperçoive, garder le moindre pour elle, réserver pour l'homme qui a plus de mal, l'aliment nourrissant qui réparera ses forces.
Il se couche, elle couche les enfants, et elle veille. Elle travaille bien tard dans la nuit. De grand matin, longtemps avant qu'il ouvre les yeux, elle est debout, tout est pièl, la nourriture chaude qu'il prend, et celle qu'il emporte avec lui. 11 part, le coeur satisfait, bien tranquille sur ce qu'il laisse, ayant embrassé sa femme et ses enfants endormis.
Je l'ai dit, et le redirai : « Le bonheur est iù. »
Oui, le bonheur est là, pour « l'ouvrier de la pensée », comme il s'appelait, aussi bien que pour celui du sol et qui a l'ait la France. Écoutez cette page de VAmour :
Ménage d' « Ouvriers de la Pensée ».
Uue chose charmante ùobserver, et que j'ai vue souvent avec bonheur chez mes plus studieux amis, c'est la délicatesse
infinie de la jeune femme, qui, dans un local resserré, va, vient, tourne autour du travailleur sans le déranger jamais. Tout autre l'eût troublé ; mais « Elle, dit-il, ce n'est personne... » En effet, c'est lui-même encore, sa seconde et sa meilleure âme.
Elle retient son souffle et va sur la pointe du pied. Légère, elle effleure le parquet. Elle respecte tout le travail ; là. on peut admirer quel être doux et fin c'est que la femme, tendre surtout, ayant besoin à toute heure de l'objet aimé. S'il la souffre, elle restera dans un coin à coudre ou à broder. Sinon mille occasions, mille nécessités lui viendront d'entrer dans cette chambre : « One fait-il? et oîi en est-il?... Il en fait trop peutêtre? Il se rendra malade! » Tout cela roule en son esprit.
Il est bien des éludes où. sans le savoir, elle apporte bien plus qu'elle ne peut ôter.
Sa charmante électricité, quand elle passe et que sa robe vous a frôlé légèrement, croyez-vous qu'elle soit vaine pour l'artiste' ou l'écrivain? Au travail ingrat et aride qui languissait, se mêle par bonheur ce parfum de la fleur d'amour qui ravive tout. Ainsi, de vieux tableaux italiens logent dans un crâne la rose à cent feuilles. La mort même en est réjouie.
Qu'il est heureux de sentir qu'elle est là ! Il fait semblant de ne pas la voir. Il reste courbé, comme absorbé... Mais son cœur lui échappe et il s'écrie : « 0 chère! 0 charmante! 0 ma ros'' ! ne te contrains donc pas ainsi... Tes mouvements qui sont une harmonie, la voix, cette mélodie qui fait l'enchantement de mon oreille, tout cela ravit aussi mon œuvre, et elle aura ta grâce, la flamme de mon cœur palpitant...
« Je ne t'avais pas vue encore dans cette chambre, que j"ai deviné la présence à la chaleur de mon travail, à la jeune lumière qui se faisait dans mon esprit.
« On dira dans mille ans : « 0 l'œuvre vive et tendre, brûlante encore!... Mais c'est qu'elle était « là ».
Là vibre comme une confidence vécue, n'est-ce pas? ^lais celle-ci ne fut-elle pas rêvée et n'est-elle pas à peu prè>; r.'nlisf''!' niiionririiiii ?
La Veuve.
C'est à l'homme de mourir, à la femme de pleurer...
C'est décembre. Un froid soleil éclaire le givre dont la campagne est blaîichie. La maison, naguère bruyante, aujourd'hui silencieuse, frissonne au soufïle de l'hiver. La cheminée, qui rayonna du cercle complet de famille, veuve elle-même, échauffe mal la veuve qui se serre au foyer. Dans un des coins de la chambre, deux sièges attendent et attendront à jamais: le fauteuil qu'en rentrant il approchait d'elle, où il contait les affaires de la journée, les! projets du lendemain; — et tout près, la petite chaise où l'enfant venait se glisser entre son père et sa mère, jouait, les interrompait et les forçait de sourire..
D'elle que reste-t-il? une ombre. Ses beaux cheveux, désormais en bandeaux blancs, couvrent à demi sa tempe amaigrie. Du visage charmant, des yeux qui troublaient les cœurs, et qui, pour un cœur fidèle, furent toute la destinée, il lui souvient peu; elle cache tout ce qu'elle peut en cacher. Mais pourtant deux choses en restent qui feraient l'envie des jeunes. L'une, c'est l'attribut admirable de pureté que Dieu accorde pour consolation à la femme innocente qui a passé sur la vie sans la toucher. L'autre attribut qui pare encore notre veuve, malgré elle, qui même lui donnerait peut-être sous son deuil et ses voiles noirs un éclat mystérieux qu'elle n'eut point dans ses triomphes, c'est son doux, son puissant regard. Oh! que l'œil est la vraie beauté, beauté fidèle, que le temps est forcé de respecter! Mais que dis-je? il y ajoute. Les épreuves et les souffrances ont pu faner tout le reste. Mais au regard, c'est comme au cœur, on s'embellit d'avoir souffert.
Elle quitte le feu demi-éteint, et, s'approchant de la fenêtre, heureuse de voir finir le jour, elle regarde le deuil de l'hiver, les mains jointes sur son cœur, dont elle écoute les voix. Le pôle ne tarde pas beaucoup à briller de vives étoiles. La mort, la vieillesse, l'hiver qui, dans ces nuits lumineuses, aiguise
ses flèches piquantes, toutes ces sévérités concentrent au pauvre cœur frissonnant la flamme à jamais vivante.
« Le monde, la jeunesse et le bruit, dit-elle, c'était un demisommeil, un rêve trouble, où mon amour n'eut jamais sa lucidité... Aujourd'hui, toute à toi, je veille! »
Mais pour conclure de haut, donnons avec Michelet un coup d'aile. Pour planer sur son œuvre et en dégager la morale suprême, celle qu'il tirait de l'existence millénaire de lu grande âme, essayons de ces dernières pages, glanées dans le Peuple et dans Nos Fils :
Les Fêtes et la Cité moderne.
« Quand l'homme s'est un peu fait dans l'enfant, son père le prend ; grande fête publique, grande foule dans Paris. 11 le mène de Notre-Dame au Louvre, aux Tuileries, vers l'Arc-de-Triomphe. D'un toit, d'une terrasse, il lui montre le peuple, l'armée qui passe, les baïonnettes frémissantes, le drapeau tricolore... Dans les moments d'attente surtout, avant la fête, aux reflets fantastiques de l'illumination, dans ces formidables silences qui se font tout à coup sur le sombre océan du peuple, il se penche, il lui dit : « Tiens, mon enfant, regarde : voila la France, voilà la Patrie! Tout ceci, c'est comme un seul homme. Mèvie âme et même cœur . Tous mourraient pour un seul ; et chacun doit aussi vivre et mourir pour tous... Ceux qui passent là-bas, qui sont armés, qui partent, ils s'en vont combattre pour nous. Ils laissent là leur père, leur vieille mère, qui auraient besoin d'eux. . . Tu en feras autant, tu n'oublieras jamaisque ta mère est la France.
La vie grecque, si terrible d'action, de lutte, de péril de guerres, eut cela d'admirable et qui compensait tout : elle était une fête. Du berceau, par les fêtes, on allait au tombeau. Elles égayaient le mort même. Fêtes de la nature et de l'humanité. Fêtes de fictions dramatiques et d'histoire nationale. Fêtes des exercices
et de gymnastique, charmantes de force et de beauté, qui créaient rhomme même, faisaient les dieux vivants qu'imita Phidias. Comment, avec une existence si radieuse, n'être pas gai? Peut-être on mourrait tôt ? N'importe. La vie n'avait été qu'un sourire héroïque.
Cela reviendra-t-il ? Nulle raison d'en douter. L'éducation de l'homme se fera par les fêtes encore. La sociabilité est un sens éternel et se réveillera. Nous verrons reparaître cette heureuse initiation qui, dès le premier âge. oiTrait à l'œil charmé du jeune citoyen un grand peuple d'amis, aimables, joyeux, bienveillants. En eux, il avait vu Athènes. Jusqu'à son dernier jour, il emportait l'image de cette belle Patrie vivante. Ce n'était pas un être de raison. C'était une Amitié née des fêtes de l'enfance, continuée dans les gymnases, aux spectacles où les cœurs battaient des mêmes émotions, amitié très fidèle à qui si volontiers on immolait sa vie, dans ces combats qui furent des fêtes, Marathon, Salamine, illuminées de la victoire.
(( Comment fait-on des fêtes ? » Quelle vaine question ! Mais on ne les fait pas. Gela naît de soi-même. Un matin, on s'éveille... Tout a jailli du cœur. C'est fait. Hier, qui s'en serait douté?.. .
Sans que l'on institue des fêtes, elles se feront, surtout aux jours émus, et le lendemain des grands événements. D'ellemême se fit cette fête des fêtes, la plas belle qui fut jamais, la Fédération de 90 (que j'ai eu le bonheur de conter tout au long) cette sublime agape où l'Europe assista, où tous (de près, de loin^ communièrent avec la France.
Ne dites pas, je vous prie, que ce ne soit rien du tout que d'être né dans le pays qu'entourent les Pyrénées, les Alpes, le Rhin, l'Océan... Pour nous, quoi qu'il advienne de nous, pauvre ou riche, heureux, malheureux, vivant, et par delà la mort, nous remercions toujours Dieu de nous avoir donné cette grande patrie, la France. Et cela, non pas seulement à cause de tant de choses glorieuses qu'elle a faites, mais surtout parce qu'en elle nous trouvons à la fois le représentant des libertés du monde et le pays sympathique entre tous, l'initiation à l'amour universel.
Oui, Michelet, cet « harmonien », qui a dit : « Le foyer est la pierre qui porte la cité », a raison. C'est dans les fêtes qu'est le couronnement de l'éducation civique. Là se condensent les mille âmes individuelles; là se crée et palpite cette âme unique, qui est celle de la patrie, l'âme commune, la grande âme tragique et aimante de la France, si sympathique, initiatrice à l'amour universel. Mais comment fait-on des fêtes? Où est la source de cette électricité accumulée qui met une même flamme au front et au cœur de milliers d'hommes? Comment se fait cettf «ort.» <).. réussite, une véritable fête nationale ?
Moi aussi je les ai vues en rêve ces grandes iétes, ces idéales Panathénées, en montant à l'acropole d'Athènes ou en foulant le stade d'Olympie. Mais, à vrai dire, je ne les ai vues réalisées, je ne les ai senties que deux fois: et pourtant, je suis plus qu'à la moitié d'une vie passée presque tout entière en ce Paris, avec une curiosité vive de toutes ses grandes manifestations.
Deux fois seulement (je n'ai pu voir l'arrivée des marins russes), deux lois, certainement j'ai eu le sentiment très net que mon âme était à la fois absorbée et multipliée par les milliers d'âmes de la foule.
La première fois, ce fut à la veille de l'Exposition de 1878, le 30 juin, il y a juste aujourd'hui vingt ans. On sortait du double cauchemar d'une agression de l'ennemi héréditaire et du suprême assaut des réactions. Cela, selon un mot de Démosthène, venait de s'enfuir comme la nuée. Et ce fut inénarrable et inoubliable — et non seulement parce que j'avais vingt ans — ce jour où dans Paris entier, comme une mer qui monte, le peuple soulevé chantait et, de la Bastille au Bois de Boulogne, en passant sous l'Arc-de-Triomphe, sans police, sans un dégât aux pe-
loiises du bois, roulait en flots parifiques et sereins, toutes les âmes communiant dans Y Espérance, la Muse de Michelet.
Après cette fête du cœur, j'ai vu la fête de l'esprit. Et ce fut Tan dernier, le second jour des fêtes d'Orange, en écoutant Antigone, dans une nuit attique oii, abdiquant toute critique, la tète noyée dans l'océan de tètes, je haletais du halètement de pitié et d'admiration de dix mille spectateurs.
Pourquoi si rares ces élargissements de l'àme? Pourquoi notre République a-t-elle tant de peine à dev^enir athénienne en cela? Ne serait-ce pas qu'à la cité actuelle, si inférieure de ce côté à l'antique, manque le ciment de la solidarité morale, plus hant que l'armature administrative? et c'est bien l'avis de mon ami M. Izoulet. l'éloquent auteur de la Cilé moderne.
Nous voilà à la veille d'une nouvelle Exposition, d'un nouvel étalage, aux yeux du monde et de l'histoire, des trophées de notre génie national dans la grande lutte internationale contre la matière et le mal pour le mieuxêtre physique et moral. En jaillirat-il de vraies fêtes, éducatrices de citoyens, avec la spontanéité rêvée par Miche- .let ? Ou ne vaut-il pas mieux s'y préparer, s'entrainer, à l'antique, à se faire un état d'âme en fête ? J'ose le penser, avec Auguste Comte, et que le moyen de rendre cette noblesse, ce paradis perdu, à la cité moderne, c'est de lui faire faire, une bonne fois, l'apprentissage du culte des grands hommes.
Or quelle occasion plus favorable à ce but idéal que le centenaire de Michelet? Voilà tout indiquée -pour tout bon Français, ce me semble, une fête oii l'on peut communier tous d'esprit et de cœur.
Grand érrivain et grand Français, celui-là, — outre qu'il a interprété la nature avec lame d"un Virgile, quil a sondé les problèmes sociaux, toujours avec la charité d'un apôtre et souvent avec la divination, je le répète, non d'un visionnaire, mais d'un voyant. — celui-là a employé le meilleur de son génie et quarante années de son existence à raconter la France et par conséquent à la faire aimer. C'est donc justice que la jeunesse française aille préluder à la Fête Nationale, en délilant au Panthéon devant le buste de celui r|ui. en un autre rêve athénien, renouvelé -de VÉphéhie (ittiqiii.\ voulait une seule école, commune à toutes les classes, pour un an au moins, où les générations viendraient seulement, suivant son mot qui résume son génie et son cœur, « apprendre la France ».
Allons rlonc à son école. Demandons à son style d'abord la secousse virile qui jettera notre esprit au cœur des choses qu'il dit. Demandons-lui des leçons de patriotisme éclairé et aussi les leçons morales qui abondent dans son œuvre. Ecoutons-le dans ses hymnes à notre grande patrie, en qui nous trouvons à la fois « le reprt'-sentant des libertés du monde et le pays sympathique entre tous, l'initiation à l'amour universel. »
Écoutons-le encore ce vaillant fils de ses œuvres même quand il ouvre un avis trop sévère, et flagelle le choléra (/ui suivit de .<j' près Juillet, le désUhisionnement , la perte des hautes espérances : « On se rua en bas. Le roman, le théâtre éclatèrent en laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalité grossière ; non pas l'orgie féconde des vieux cultes qui a eu sa grandeur, mais un emportement voulu de matérialité stérile. Beaucoup d'enflure et peu dessous ».
Tirons enfin avec lui cette moralité de son éloquente
élégie sur Jeanne, la même du reste qui, au terme de son histoire, se dégageait pour lui de « cette immense quantité de vie », exhumée, galvanisée par son génie : « Puisse la nouvelle France ne pas oublier ce mot de l'ancienne : // n'y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon. Garder la douceur et la bienveillance, parmi tant d'aigres disputes, traverser rexpérience sans lui permettre de toucher à ce trésor intérieur, cela est divin ». Quand je vous le disais, qu'en le génie de celui-là il y a de quoi mettre en fête tous les bons Français de France et les initier à l'amour civique, aux futures Panathénées de notre future République athénienne !
Au reste aussi grand homme, au sens plein du mot, que grand Français, ce généreux auteur de la Bible de l'Humanité qui, plus que personne, aurait eu le droit de s'appliquer ces vers du poète de la Justice :
Je tiens de ma patrie un cœur qui la déborde, Et plus je suis Français, plus ie me sens humain.
il. — Paris. — linp- Hemmerlé et C", 2. 4 et 4 bis. rue de Dauiietle
The Holbein Society
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