VÉSALE ET SERVI
La science du corps humain a été crééeiu xvi* aiècle par Vésale (151 4- 1561|, né à Bruxelles .médecin de Charles Quint et de Philippe II, et par un Espagnol, Serve 1(1509-1553). Il leur fallut braver les préjugea de leur temps ; disséquer un cadavre était regardé comme un sacrilège. Vésale fut condamné par l'inquisition et n'échappa que par l'intervention du roi, mais il fut obligé, pour obtenir l'absolution, de faire un pèlerinage en Terre sainte. Servet, poursuivi par l'inquisition, s'enfuit de Ljon, il fut pris en traversant Genève et brûlé par l'ordre do Calvin.
Je dis héros. Il fallait l'être pour triompher de tant d'obstacles. Jusqu'en 1555, ce fnt un hasard ou un crime de disséquer. Heureusement, un homme de vingt ans, que rien n'épouvantait, Vésale, dès 1534, est à lui seul le pourvoyeur de l'école de Paris.
Rien n'était plus hardi. Où prendre des cadavres ? aux
Innocents<, dans la population serrée du quartier marchand de Paris? C'étaient des corps malades et dangereux dans les épidémies fréquentes de l'époque.
Montfaucon9 valait mieux. Mais quoi! c'était la justice; trente pieds, souvent observé des archers, c'était chose hasardeuse. Les parents y veillaient souvent, le peuple aussi, avec sa haine et ses terreurs, ses contes d'enfants tués par les juifs, de corps ouverts vivants par les médecins. Le hardi disséqueur eût pu périr disséqué sous les ongles.
Mais plus le péril était grand, plus grand fut l'amour de la science.
Ce cadavre pour lequel il venait de hasarder sa vie, de quel œil perçant il le regardait! de quelleardeur d'étude, avide, insatiable ! Le fer, la plume, le crayon à la main, il disséquait, dessinait, décrivait.
11 ne quitta Paris que pour un autre laboratoire, meilleur encore, l'armée de Charles-Quint. Il y fut justement à la terrible époque où cette armée fut décimée, détruite, où les vieilles bandes de Pavie3 furent exterminées parleur maître (1538-1539). Les corps ne manquèrent pas. Vésale, d'une expérience infinie à vingt-huit ans, avait vu l'homme le premier. Il enseigna à Padoue*, il imprima à Baie (1543). Le corps humain, ce mystérieux chef-d'œuvre que, pendant tant de siècles, on enterrait sans le comprendre, éclata dans la science par la description de Vésale et les planches du Titien 5.
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Au moment même, un Français, Charles Estienne, fils et successeur du grand imprimeur', avait fait imprimer une complète description de l'homme, mais elle ne parut que plus lard. Celles d'Estienne et de Vésale furent très probablement l'œuvre collective, le résumé des travaux communs de l'école de Paris.
Une pensée possédait cette école, une recherche qui remplit tout le siècle, recherche parallèle à celle du mouvement des cieus ; c'est celle du mouvement intérieur de l'homme, la gravitation de la vie et la circulation du sang.
Ce n'eût été rien de savoir les formes arrêtées de l'organisme, si on ne l'avait poursuivi dans safluidité qui fait son renouvellement.
Dès le commencement du siècle, l'inquiétude commence sur cette question. On dispute sur la saignée. Où vaut-il mieux saigner? Au mal, ou loin du mal, pour en distraire le sang et l'attirer ailleurs? Cela mène à chercher comment circule le sang. Cent ans durant on poursuit ce myBtère,
L'Aragonais* Servet, élève de Toulouse et de Paris, dans son orageuse carrière où il ne sembla occupé que de ramener le christianisme à la prose et à la raison, aperçut sur sa route ce secret capital de la circulation du sang. Il l'a longuement, nettement, doctement expliqué dans un livre de théologie où on ne serait guère tenté de le chercher. Ce livre, hélas! brûlé avecl'auteursurun bûcher de Genève où on mit toute l'édition, ce livre survécut par miracle en deux exemplaires seulement, qui tombèrent du bûcher, jaunis par le feu et roussis. Il en existe un j heureusement à notre grande bibliothèque *. Le secré-
taire de l'Académie des sciences1 vient de réimprimer les pages de la découverte.
La fonction première Tut connue, celle qui ne peut, comme les autres, se suspendre ni s'ajourner, celle qui inexorablement, minute par minute, doit s'exercer sous peine de mort. Condition suprême de la vie, qui semble la vie même.
Servet n'avait pas dit la route par où il arriva. II fallut pour la trouver un demi-siècle encore et le génie d'Harvey*. Mais le fait fut connu. L'humanité put voir avec admiration le charmant phénomène de délicatesse inouïe, le croisement de cet arbre de vie « où la masse du sang, dit Servet, traverse les poumons, reçoit dans ce passage le bienfait de l'épuration, et, libre des humeurs grossières, est rappelé par l'attraction du , cœur.»
Une larme du genre humain est tombée sur cette page, un transport de reconnaissance, un ravissementreligieux, une horreur sacrée saisit l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa création incessante du miracle intérieur qui dépasse l'harmonie des cieux.
Qu'est-ce que le xvi* siècle en son fait dominant? La découverte de l'arbre de vie, du grand mystère humain. Il ouvre par Servet, qui trouve la circulation pulmonaire, et il ferme par Harvey, qui démontrera la circulation générale. Il enferme Vésale, Fallope3, etc., fondateurs de l'anatomie descriptive, Ambroise Paré1, créateur de la chirurgie.
Ainsi monte sur ses trois assises la tour colossale de la