‹ MicheletChapitre 157 sur 181 · ORIGINES DE LA FORTUNE HE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

ORIGINES DE LA FORTUNE HE VOLTAIRE

Michelet explique comment s'est préparée la grande popularité de Voltaire. Voltaire, né à Paris en 1691, s'appelait de son vrai nom Arouet, il était fils d'un notaire et avait été élevé ans Jésuites ; il s'était fait remarquer de très bonne heure par sa facilité à faire les vers et avait acquis très vite une réputation de poète. 11 fréquentait le monde des seigneurs, où il eut une querelle avec le duc de Roban qui se vengea en lui faisant donner des coups de bâton. Voltaire annonça l'intention de demander raison de cette insulte. La famille de Ronan, très influente i la cour, obtint de faire enfermer Voltaire à la Bastille.

Voltaire dit qu'il resta près de deux ans en Angleterre, après son affaire avec le chevalier de Rohan et sa sortie de la Bastille (1 726-1 728). Déjà célèbre ici, il se trouva là-bas absolument perdu. Il n'y eut que déceptions. Il y apporlait 20 000 livres en un billet qui ne fut pas payé. Il fut trop heureux d'accepter un abri que lui offrit généreusement un marchand, H. Falkener, dans la fort triste solitude de la campagne de Londres. 11 espérait sortir de cette position ennuyeuse par l'éclat de son Henriade1, qu'il édita avec luxe et dépense. Mais pourquoi les Anglais auraient-ils accueilli un poème où le héros finit par se faire catholique? On sait d'ailleurs combien ce pays, en réalité, est fermé aux littératures étrangères. La Henriade inaperçue ne valut à l'auteur que quelque guinées de la reine *.

d'Henri IV. I gleterre.

Grand honneur pour Voltaire de n'être ainsi gâté, mais négligé plutôt. 11 garda son bon sens. 11 vit peu, mais vit bien. Il vit bien d'abord les hauts côtés de l'Angleterre, qui sont bien moins Anglais qu'humains; ilvitNewton, Shakespearei.il était depuis quelques mois en Angleterre lorsque Newton mourut et qu'on fit, avec de prodigieux honneurs, son triomphant convoi à Westminster*. Rien de plus grand, qui glorifiât davantage la sagesse anglaise. Il la sentait partout dans la dignité libre des mœurs, des habitudes, la tolérance limitée (mais plus grande que partout ailleurs), la raisonnable estime du travail, de l'activité. L'hote de Voltaire, Falkener, simple marchand de Londres, fut ambassadeur en Turquie.

Mau repas3 le laissa rentrer en France, non à Paris. Du moins la première fois que nous apercevons Voltaire, c'est chez un perruquier de Saint-Germain-en-Laye*, où très-probablement il reste un an, caché ou à peu près. Pendant tout ce temps, rien de lui. Pas une œuvre. A peine une lettre. Ce grand silence indique à quelles dures conditions il était rentré. La Henriade même, revenant d'Angleterre, ne fut que tolérée. Et quarante ans durant elle ne fut vendue qu'en gardant son titre de Londres.

Voltaire, à Saint-Germain, se trouva solitaire plus que dans la campagne anglaise, ne pouvant publier, muet. Cette année 1728 de grand silence (unique dans sa vie) lui profita beaucoup. Ce qui jusque-là le tenait inférieur, léger, faible, c'était la vie du monde, le besoin des petits

1. 11 fit connaissante aree la thao- | son! nnterrea les souveraim ei loi rie de la gravitation de Newion et grands hommes de l'Angleterre.

succès. Là il rentra en lui, et il fil pour lui-même (sans espoir d'imprimer) une chose tout à fait libre et forte, sa critique des Pensées de Pascal. Une note de lui nous dit qu'elle est de cette année. Il n'a fait rien de plus vif, rien qui aille plus droit au but. 11 ne s'amuse pas, comme il fit trop ailleurs, à jouer tout autour de la grande question, à critiquer les accessoires. Sans jaser, ricaner — sérieusement, d'une pince d'acier et d'une invincible tenaille, — il serre à la racine l'arbre qui nous lient dans son ombre.

Son petit livre (grand de sens et d'effet) se résume en trois mots : simples réponses à Pascal.

« L'homme est une énigme. > Non. On le comprend très bien dans l'ensemble dent il fait partie. Mais quand il sera une énigme, ce n'est pas en tout cas par l'inexplicable qu'on l'expliquera. — € Il est déplacé, dégradé. » Non. Il est à sa place dans la nature. — € Il naît injuste. » Non. Et il n'est pas justifié par l'arbitraire injuste, par la faveur, la grâce.

« Est-il heureux? » Question plus difficile. Là sans doute Pascal avait chance d'embarrasser Voltaire, de faire trembler sa plume. Cette année était sombre. Sa pauvreté et son mutisme l'attristaient fort. De la chambrette du perruquier de Saint-Germain, il dit à Thieril : < Ma misère m'aigrit et me rend farouche. » Une lettre, 1res mâle, de son Anglais Falkener contribua à le raffermir à lui faire croire que l'on peut être heureux, et que même la plupart le sont. S'é levant au-dessus de sa situation, il dit à Pascal, qui entre en désespoir de la misère de l'homme : « Vous cous trompez, l'homme est heureux. »

1. On n'avait alorjious le titre de I la» amia que Pascal avait i Port- Pc-ntitt qu'un arrangement tail Par ' R°ï«l.

Voltaire avait perdu ses pensions. Des 4,250 livres de renies qu'il eut à la mort de son père, les réductions successives'(et celle récemment de Fleury1) durent emporter beaucoup, outre les banqueroutes qu'il essuya. Sa Henriade l'acheva. Et quand pourrait-il vendre un livre? il l'ignorait. Les libraires eft*rayé«auraienl-ilsacheté?En attendant, H écrivit les Lettres anglaises1. Il expliquait Newton. C'est par là justement (chose imprévue, bizarre) que sa situation changea.

Il venait le soir à Paris, consultait les newtonîens. Ils n'étaient guère que trois qui osassent lutter contre Descartes* et sa physique (une religion nationale), contre la lourde autorité de l'Académie des sciences. Il y avait un enfant de génie, le tout petit Clairaut5. Un officier de Saint-Halo, tranchant, dur, excentrique, Maupcrtuis *, reçu récemment à la Société royale de Londres ' (1728), et qui bientôt ici (1731) fut le chef du café l'rocope8. Un homme encore fort agréable, esprit universel, brillant, un peu léger, La Condamine". Un jour que celui-ci soupait avec Voltaire, il riait de l'ignorance dn sot contrôleur général10 Desforts, qui, pour éteindre les billets de l'Hôtel de Ville, venait d'ouvrir une loterie où,' par un calcul simple, on pouvait gagner à coup sûr. Voltaire

Page 1