LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION
Cet ouvrage est composé pour ta plus grande partie de passages pris dans l'Histoire de la Révolution, auxquels Michelet a ajouté quelques morceaux nouveaux et une conclusion. Ce livre est destiné à. faire ressortir le rôle que les femmes ont joué dans la Révolution soil pour l'aider, soit pour la combattre. Il contient des études sur les femmes les plus célèbres de celle époque, madame de Staél, Théroigne de Mé ri court, madame Roland, Charlotte Corday, Lucile Desmoulins.
MiftiMT. DE STAËL
Madame de Staël, fille de Heckcr, ministre de Louis XVI, a joué un rùle politique, surtout au début do la Révolution en 1789. Ello devint sous Napoléon 1" un écrivain célèbre ; son salon fut alors le teitre du mouvement littéraire en France.
M. Necker, banquier genevois, avait épousé une demoiselle suisse, jusque-là gouvernante, dont le seul défaut fui l'absolue perfection. — La jeune Necker était accablée de sa mère, dont la roideur contrastait avec sa nature facile, expansive et mobile. Son père,, qui la consolait, l'admirait, devint l'objet de son adoration. On conte que M. Necker, ayant souvent loué le vieux Gibbon1, la jeune fille voulait l'épouser. Cette enfant, déjà confidente et presque femme de son père, en prit les
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défauts pêle-mêle et les qualités, l'éloquence, l'enflure, la sensibilité, le pathos. Quand Necker publia Bon fameux Compte rendu1, si diversement jugé, on lui montra un jour une éloquente apologie,- tout enthousiaste; le cœur y débordait tellement, que le père ne put s'y tromper ; il reconnu! sa fille. Elle avait alors seize ans.
Elle aimait son père comme homme, l'admirait comme écrivain, le vénérait comme idéal du citoyen, du philosophe, du sage, de l'homme d'État. Elle ne tolérait personne qui ne tint Necker pour Dieu : folie vertueuse, naïve, plus touchante encore que ridicule. Quand Necker, au jour de son triomphe1, rentra dans Paris et parut au balcon de l'Hôtel de Ville, entre sa femme et sa fille, celle-ci succomba à la plénitude du sentiment et s'évanouit de bonheur.
Madame de Staël avait une chose bien cruelle pour une femme : c'est qu'elle n'était pas belle. Elle avait les traits gros el le nez surtout. Elle avait la taille assez forte. Ses gestes étaient plutôt énergiques que gracieux; debout, les mains derrière le dos. devant une cheminée, elle dominait un salon, d'une attitude virile, d'une parole puissante, qui contrastait fort avec le ton de son sexe, et parfois aurait fait douter un peu qu'elle fût une femme. Avec tout cela, elle n'avait pas vingt-cinq ans, elle avait de très beaux bras, uu beau cou u la Junon, de magnifiques cheveux noirs qui, tombant en grosses boucles, donnaient grand effet au buste, et même relativement faisaient paraître les traits plus délicats. Mais ce qui la parait le plus, ce qui faisait tout oublier, c'étaient ses
jeux, des yeux uniques, noirs et inondés de flammes, rayonnants de génie, de bonté et de toutes les passions. Son regard était un monde. On y lisait qu'elle était bonne et généreuse entre toutes. Il n'y avait pas un ennemi qui put l'entendre un moment sans dire en sortant, malgré lui : * Oh ! la bonne, la noble, l'excellente femme ! »
Retirons le mot de génie, pourtant; réservons ce mot sacré. Madame de Staël avait, en réalité, un grand, un immense talent, et dont la source élail au cœur. La naïveté profonde et la grande invention, ces deux traits saillants du génie, ne se trouvèrent jamais chez elle. Elle apporta, en naissant, uu désaccord primitif d'éléments qui n'allait pas jusqu'au baroque, comme chez Necker, son père, mais qui neutralisa une bonne partie de ses forces, l'empêcha de s'élever et la retint dans l'emphase.
Les Necker étaient des Allemands établis en Suisse. C'étaient des bourgeois enrichis. Allemande, Suisse et bourgeoise, madame de Staël avait quelque chose, non pas lourd, mais fort, mais épais, peu délicat. D'elle à Jean-Jacques1, son maître, c'est la différence du fer à l'acier.
Justement parce qu'elle restait bourgeoise, malgré son talent, sa fortune, son noble entourage, madame de Staël avait la faiblesse d'adorer les grands seigneurs. Elle ne donnait pas l'essor complet à son bon et excellent cœur, qui l'aurait mise entièrement du coté du peuple. Ses jugements, ses opinions tenaient fort à ce travers. Elle admirait, entre tous, le peuple qu'elle croyait éminemment aristocratique, l'Angleterre, révérant la noblesse anglaise, ignorant qu'elle est très récente, sachant mal cette histoire dont elle parlait sans
1. Jean-Jacquet Rousseau élait l'étrinlu que madame de Staël lYlil plia
cesse, ne soupçonnant nullement le mécanisme par lequel l'Angleterre, puisant incessamment d'en bas; fait toujours de la noblesse'. Nul peuple ne sait mieux faire du vieux.