‹ MicheletChapitre 174 sur 181 · MADAME CONDORCET · texte numérisé non relu

MADAME CONDORCET

Quand les Girondins furent arrêtés ot condamnés à mort par lo parti jacobin, Condorcet parvint a échapper et se tint caché dans

Madame de Condorcet, belle, jeune et vertueuse, épouse de l'illustre proscrit, qui eût pu être son père, s'était trouvée, au moment de la proscription et du séquestre des biens (les biens du condamné étaient confisqués) dans un complet dénùmenl. Ni l'un ni l'autre n'avaient les moyens de fuir. Cabanis, leur ami, s'adressa à deux élèves en médecine, célèbres depuis, Pinel et Boyer. Condorcet fut mis par eus dans un lieu quasi public, chez une dame Vernet, près du Luxembourg', qui prenait quelques pensionnaires pour le logis et la table. Celte dame fut admirable. Un Montagnard1 qui logeait dans la maison se montra bon et discret, rencontrant Condorcet tous les jours sans vouloir le reconnaître. Madame de Condorcet logeait à Auteuil 3, et chaque jour venait à Paris à pied. Chargée' d'une sœur malade, de sa vieille gouvernante, embarrassée d'un jeune enfant, il lui fallait pourtant vivre, faire vivre les siens. Un jeune frère du secrétaire de Condorcet tenait pour elle, rue Saint-Honoré, n° 352 (à deux pas de Robespierre), une petite boulique de lingerie. Dans l'entresol au-dessus de la boutique, elle faisait des portraits. Plusieurs des puissants du moment venaient se faire peindre. Nulle industrie ne prospéra davantage sous la Terreur; on se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette vie si peu sûre. L'attrait singulier de pureté, de dignité, qui était en cette jeune femme, amenait là les violents, les ennemis de son mari. Que ne dut-elle pas entendre!

I. Grand jardin dans Paria, près | plus élevée do la salle des séances.

du quartier latin, j 3. Auteuil, à l'ouest de Paris, était

3. On appelai! Montagnards les j alors un village; il no fait partie de

Mfl J. MICHELET.

Quelles dures el cruelles paroles ! Elle en est resiée atteinte, languissante, maladive pour toujours. Le soir, parfois, quand elle osail, tremblanle et le cœur brisé, elle se glissait dans l'ombre jusqu'à la rue Servandoni, sombre, humide ruelle, cachée sous les tours de Saint Sulpice. Frémissant d'être rencontrée, elle montait d'un pas léger au pauvre réduit du grand homme ; l'amour et l'amour filial donnaient à Condorcel quelques heures de joie, de bonheur. Inutile de direici combien elle cachait les épreuves du jour, les humiliai ions, les duretés, les légèretés barbares, ces supplices d'une âme blessée, au prix desquels elle soutenait son mari, sa famille, diminuant les haines par sa patience, charmant les colères, retenant peut-être le fer suspendu. Mais Condorcet était trop pénétrant pour ne pas deviner toute chose; il lisait tout, sous ce pâle sourire dont elle déguisait sa mort intérieure. Si mal caché, pouvant à tout moment se perdre et la perdre, comprenant parfaitement tout ce qu'elle souffrait et risquai! pour lui, il ressentait le plus puissant aiguillon de la Terreur. Peu expansif, il gardait tout, mais haïssait de plus en plus une vie qui compromettait ce qu'il aimait plus que la vie.

MORT DE «f*T)A»TB ROLAND ET DE M. ROLAND

Roland, un dos chers du parti girondin, avait été ministre en 1791 ; sa Tomme, beaucoup plus jeune que lui, éloquente et passionnée pour la Révolution, devint alors l'âme du parti girondin. Le 31 mai 179:) les jacobins réussirent à faire arrêter les députés girondins; madame Roland Tut guillotinée; M. Roland, qui avait réussi à échapper, se tua en apprenant la mort de sa femme.

Au ± juin, quand la plupart des Girondins s'éloignè-

renl ou se cachèrent, les plus braves, sans comparaison, ce furent les Roland ', qui jamais ne daignèrent découcher ni changer d'asile. Madame Roland ne craignait ni la prison ni la morl ; elle ne redoutait rien qu'un outrage personnel, et, pour rester toujours maîtresse de son sort, elle ne s'endormait pas sans mettre un pistolet sous son chevet. Sur l'avis que la Commune avait lancé contre Roland un décret d'arrestation, elle courut aus Tuileries1, dans l'idée héroïque (plus que raisonnable) d'écraser les accusateurs, de foudroyer la Montagne3 de son éloquence et de son courage, d'arracher à l'Assemblée la liberté de son époux. Elle fut elle-même arrêtée dans la nuit. 11 faut lire toute la scène dans ses Mémoires' admirables, qu'on croirait souvent moins écritsd'une plume de femme que du poignard deCaton5. Mais tel mol, arraché des entrailles maternelles, telle allusion touchante à l'irréprochable amitié, font trop sentir, par moments, que ce grand homme est une femme, que cette âme, pour être si forte, hélas ! n'en était pas moins tendre.

Elle ne fit rien pour se soustraire à l'arrestation, et vint à son tour loger à la Conciergerie près du cachot de la reine*, sous ces voûtes veuves à peine de Vergniaud, de Brissot, et pleine de leurs ombres. Elle y vint royalement, héroïquement, ayant, comme Vergniaud7, jeté le poison qu'elle avait, et voulut mourir au grand jour. Elle croyait honorer la République par son courage au tribu-

>lrea pendant la captivité qui pré- Ja . . „■(. (171)3).

J Coton d'Utique, ]o dernier parao de li République romaine, te

î. Où siégeait la Ci

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