LES ENTANTS ET LES MOURANTS. — L'INFINI DIVIN
Les mourants ont, comme les enfants, un sentiment profond de
Corrège* passait les jours à voir jouer les petits enfants. Apelles*,(lit un ancien, n'aimaît à peindre que des personnes mourantes.
En ces jours d'arrivée, de départ, de passage entre deux mondes, l'homme semble les contenir tous ensemble. La vie instinctive où il est alors plongé est comme l'aube et le crépuscule de la pensée, plus vague que la pensée sans doute, mais combien plus vaste ! Tout travail intermédiaire de la vie raisonneuse et réfléchie est comme une ligne étroite qui part de l'immensité obscure et qui y retourne. Si vous voulez le bien sentir, éludiez de près l'enfant, le mourant. Placez-vous à leur chevet, observez, faites silence.
J'ai malheureusement eu trop d'occasions de contempler les approches de la mort, et sur des personnes chères. Je me rappelle spécialement une longue journée d'hiver que je passai entre le Ht d'une mourante et la lecture d'Isaïe3. Ce spectacle, très pénible, était celui d'un combat entre la veille et le sommeil, un songe laborieux de l'âme qui se soulevait, retombait... Les yeux qui nageaient dans le vide exprimaient, avec une vérité douloureuse, l'incertitude entredeux mondes. La pensée obscure et vaste, roulait toute la vie écoulée, et elle s'agrandissait de pressentiments immenses... Le témoin de cette grande lutte qui en partageait le (lux, le reflux, toutes
1. Peintre italien du xvi' siècle. I «iq d'Alexandre (330 avant J.-C.). S. Célèbre peintre jrec contempo- I 3. Prophète hébreu.
les anxiétés, se serrait, comme en un naufrage, à cette ferme croyance, qu'une âme qui, tout en revenant à nos instinctsprimitifs, anticipait déjà dans celui du monde inconnu, ne pouvait s'acheminer par là à l'anéantissement.
Tout faisait supposer plutôt qu'elle allait, de ce double instinct, douer quelque jeune existence, qui reprendrait plus heureusement l'œuvre de la vie et donnerait aux rêves de cette âme, à ses pensées commencées, à ses volontés muettes, les voix qui leur avaient manqué.
Une chose frappe toujours en observant les enfants et les mourants, c'est la noblesse parfaite dont la nature les empreint. L'homme naît noble, et il meurt noble ; il faut tout le travail de la vie pour devenir grossier, ignoble, pour créer l'inégalité.
Quand nous regrettons notre enfance, ce n'est pas tant la vie, les années qui alors étaient devant nous, c'est notre noblesse que nous regrettons. Nous avions alors en effet cette naïve dignité de l'être qui n'a pas ployé encore, l'égalité avec tous ; tous jeunes alors, tous beaux, tous libres... Palientons, cela doit revenir; l'inégalité n'est que pour la vie; égalité, liberté, noblesse, tout nous revient par la mort.
Hélas! ce moment ne revient que trop vite pour le grand nombre des enfants. On ne veut voir dans l'enfance qu'un apprentissage de la vie, une préparation à vivre, et la plupart ne vivent point. On veut qu'ils soient heureux t plus lard », et pour assurer le bonheur de ces années incertaines, on accable d'ennui et de douleur le petit moment qu'ils onl d'assuré.
L'enfant qui joue, hélas ! un jour, au triste jeu de la vie, sourit, pleure et disparaît... malheureuses petites ombres qui viennent par millions, par milliards, et ne durent que dans la mémoire d'une mère...