‹ Michelet's Jeanne d'ArcChapitre 2 sur 15 · PROCÈS ET MORT DE LA PUCELLE · texte numérisé non relu

PROCÈS ET MORT DE LA PUCELLE

Mal voulue, mal soutenue, la pucelle fit pendant l'hiver les sièges de Saint-Pierre-le-Moustier et de 5 la Charité. Au premier, presque abandonnée, elle donna pourtant l'assaut et emporta la ville. Le siège de la Charité traîna, languit, et une terreur panique dispersa les assiégeants.

Cependant les Anglais avaient décidé le duc de 10 Bourgogne à les aider sérieusement. Plus il les voyait faibles, plus il avait l'espoir de garder les places qu'il pourrait prendre en Picardie. Les Anglais, qui venaient de perdre Louviers, se mettaient à sa discrétion. Ce prince, le plus riche de 15 la chrétienté, n'hésitait plus à mettre de l'argent et des hommes dans une guerre dont il espérait avoir le profit. Pour quelque argent, il gagna le gouverneur de Soissons. Puis il assiégea Compiègne, dont le gouverneur était aussi un homme 20 fort suspect. Mais les habitants étaient trop compromis dans la cause de Charles VII pour laisser livrer leur ville. La Pucelle vint s'y jeter. Le jour même, elle fit une sortie et faillit surprendre les assiégeants. Mais ils furent remis en un moment 25 et poussèrent vivement les assiégés jusqu'au boule-

vard, jusqu'au pont- La Pucelle, restée en arrière pour couvrir la retraite, ne put rentrer à temps, soit que la foule obstruât le pont, soit qu'on eût déjà fermé la barrière. Son costume la désignait ; 5 elle fut bientôt entourée, saisie, tirée à bas de cheval. Celui qui l'avait prise, un archer picard, selon d'autres le bâtard de Vendôme, la vendit à Jean de Luxembourg. Tous, Anglais, Bourguignons, virent avec étonnement que cet objet de terreur, ce

I0 monstre, ce diable, n'était après tout qu'une fille de dix-huit ans.

Qu'il en dût advenir ainsi, elle le savait d'avance ; cette chose cruelle était infaillible, disons-le, nécessaire. Il fallait qu'elle souffrît. Si elle n'eût pas

I5 eu l'épreuve et la purification suprême, il serait resté sur cette sainte figure des ombres douteuses parmi les rayons ; elle n 'eût pas été dans la mémoire des hommes La Pucelle d'Orléans.

Elle avait dit en parlant de la deliverance

20 d'Orléans et du sacre de Reims: " C'est pour cela que je suis née." Ces deux choses accomplies, sa sainteté était en péril.

... Il est probable que la Pucelle fût marchan- - dée, achetée, comme on venait d'acheter Soissons.

25 Les Anglais en auraient donné tout l'or du monde dans un moment si critique, lorsque leur jeune roi débarquait en France. Mais les Bourguignons voulaient l'avoir et ils l'eurent; c'était l'intérêt non seulement du duc, du parti bourguignon en

général, mais directement celui de Jean de Ligny, qui s'empressa d'acheter la prisonnière,

.... Les Anglais, exaspérés de haine et d'humiliation, pressaient, menaçaient- Leur rage étaient telle contre la Pucelle, que, pour en avoir dit du 5 bien, une femme fut brûlée vive.

.... Il fallait l'avoir, la tirer des mains des Bourguignons. Elle avait été prise le 23 mai; le 26, un message part de Rouen, au nom du vicaire de l'inquisition, pour sommer le duc de Bourgogne et I0 Jean de Ligny de livrer cette femme suspecte de sorcellerie.

.... Le 2 juin, une lettre royale fit savoir à l'université que l'évêque et inquisiteur jugerait ensemble et concurrement. Les procédures de I5 l'inquisition n'étaient pas les mêmes que celles des tribuneaux ordinaires de l'église. Il n'y eut pourtant aucune objection. Les deux justices voulant bien agir ainsi de connivence, une seule difficulté restait; l'inculpée était toujours entre les mains 2o des Bourguignons.

.... Livrée au duc de Bourgogne, elle fut menée à Arras, puis au donjon de Crotcy, qui depuis a disparu sous les sables- De là elle voyait la mer, et parfois distinguait les dunes anglaises, la 25 terre ennemie, où elle avait espéré porter la guerre et délivrer le duc d'Orléans. Chaque jour un prêtre prisonnier disait la messe dans la tour. Jeanne priait ardemment; elle demandait et elle

obtenait. Pour être prisonnière, elle n'aggissait pas moins; tant qu'elle était vivante, sa prière perçait les murs et dissipait l'ennemi.

Au jour même qu'elle avait prédit, d'après une 5 révélation de l'archange, au 1er novembre, Compiègne fut délivrée. Le duc de Bourgogne s'était avancé jusqu'à Noyon, comme pour recevoir l'outrage de plus près en personne. Il fut défait encore peu après à Cerminy (20 novembre). A Peronne,

I0 Xaintrailles lui offrit la bataille, et il n'osa l'accepter.

Ces humiliations confirmèrent sans doute le duc dans l 'alliance des Anglais et le décidèrent à leur livrer la Pucelle. Mais la seule menace d'inter-

!5 rompre le commerce y eût bien suffi. Le comte de Flandre, tout chevalier qu'il se croyait et restaurateur de la chevalerie, était au fond le serviteur des artisans et des marchands. Les villes qui fabriquaient le drap, les campagnes qui filaient le lin,

2o n'auraient pas souffert longtemps l'interruption du commerce et le chômage ; une révolte, eût éclaté.

Au moment où les Anglais eurent enfin la Pucelle, et purent commencer le procès, leurs affaires étaient bien malades. Loin de reprendre Louviers ils

25 avaient perdu Châteaugaillard ; La Hire, qui le prit par esclade, y trouva Barbazan prisonnier, et déchaîna ce redouté capitaine. Les villes tournaient d'elles-mêmes au parti de Charles VII; les bour-

geois chassaient les Anglais. Ceux de Melun, si près de Paris, mirent leur garnison à la porte.

.... Le 9 janvier 1431 Cauchon ouvrit le procédure à Rouen. Il fit siéger près de lui le vicaire de l'inquisition, et débuta par tenir une sorte de 5 consultation avec huit docteurs licenciés ou maîtres es arts de Rouen. Il leur montra les informations qu'il avait recueillies sur la Pucelle. Ces informations, prises d'avance par les soins des ennemis de l'accusée, ne parurent pas suffisantes aux légistes I0 rouennais; elles l'étaient si peu en effet que le procès, d'abord défini, d'après ces mauvaises données, procès de magie, devint un procès d'hérésie.

Le 21 février, la Pucelle fut amenée devant ses juges. L'évêque de Beauvais l'admonesta avec 15 "douceur et charité," la priant de dire la vérité sur ce qu'on lui demanderait, pour abréger son procès et décharger sa conscience, sans chercher de subterfuges. — Réponse: "Je ne sais sur quoi vous me voulez interroger, vous pourriez bien me deman- 20 der telles choses que je ne vous dirais point."- — Elle consentait à jurer de dire vrai sur tout ce qui ne touchait point ses visions. "Mais pour ce dernier point, dit-elle, vous me couperiez plutôt la tête." Néanmoins, on l'amena à jurer de répondre "sur 25 ce qui touchait la foi. ' '

Nouvelles instances le jour suivant, 22 février, et encore le 24. Elle résistait toujours: "C'est le mot des petits enfants, qu'on pend souvent les gens pour

avoir dit la vérité." Elle finit, de guerre lasse, par consentir à jurer "de dire ce qu'elle sauroit sur son procès, mais non tout ce qu'elle sauroit." Interrogée sur son âge, ses nom et surnom, elle

5 dit qu'elle avait environ dix-neuf ans- "Au lieu où je suis née, on m'appelait Jehannette et en France Jehanne ..." Mais quant au surnom (la Pucelle), il semble que, par un caprice de modestie féminine, elle eût peine à le dire; elle éluda par

io un pudique mensonge: "Du surnom, je n'en sais rien. ' '

Elle se plaignait d'avoir les fers aux jambes. L'évêque lui dit que, puisqu'elle avait essayé plusieurs fois d'échapper, on avait dû lui mettre les '

15 fers. "Il est vrai, dit-elle, je l'ai fait; c'est chose licite à tout prisonnier. Si je pouvais m 'échapper, on ne pourrait me reprendre d'avoir faussé ma foi, je n'ai rien promis."

On lui ordonna de dire le Pater et VAve, peut-

20 être dans l'idée superstitieuse que, si elle était vouée au diable, elle ne pourrait dire ces prières. ' ' Je les dirai volontiers si monseigneur de Beauvais veut m 'ouïr en confession." Adroite et touchante demande; offrant ainsi sa confiance à son juge, à

25 son ennemi, elle en eût fait son père spirituel et le témoin de son innocence.

Cauchon refusa, mais je croirais aisément qu'il fut ému. Il leva la séance pour ce jour, et le lende-

main, il n'interrogea pas lui-même; il en chargea an des assesseurs.

A la quatrième séance elle était animée d'une vivacité singulière. Elle ne cacha point qu'elle avait entendu ses voix: "Elles m'ont éveillée, dit- 5 elle, j'ai joint les mains, et je les ai priées de me donner conseil ; elles m'ont dit : Demande à Notre- Seigneur. — Et qu'ont-elles dit encore? — Que je vous réponde hardiment."

". . . Je ne puis tout dire, j'ai plutôt peur de 10 dire chose qui leur déplaise, que je n'ai de répondre à vous . . . Pour aujourd'hui, je vous prie de ne pas m 'interroger. ' '

L'évêque insista, la voyant émue : "Mais Jehanne, on déplaît donc à Dieu en disant des choses vraies? 15 — Mes voix m'ont dit certaines choses, non pour vous, mais pour le roi." Et elle ajouta vivement: "Ah! s'il les savait, il en serait plus aise à dîner ... Je voudrais qu'il les sût, et ne pas boire de vin d'ici à Pâques." 20

Parmi ces naïvetés, elle disait des choses sublimes : "Je viens de par Dieu, je n'ai que faire ici, renvoyez-moi à Dieu, dont je suis venue ..."

"Vous dites que vous êtes mon juge; avisez bien à ce que vous ferez, car vraiment je suis envoyée 25 de Dieu, vous vous mettez en grand danger."

Ces paroles sans doute irritèrent les juges et ils lui adressèrent une insidieuse et perfide question, une question telle qu'on ne peut sans crime l'adres-

ser à aucun homme vivant : ' ' Jehanne, croyez- vous être en état de grâce ? ' '

Ils croyaient l'avoir liée d'un lacs insoluble. Dire non, c'était s'avouer indigne d'avoir été l'instru-

5 ment de Dieu. Mais d'autre part, comment dire oui? Qui de nous, fragiles, est sûr ici-bas d'être vraiment dans la grâce de Dieu? Nul, sinon l'orgueilleux, le présomptueux, celui justement qui de tous en est le plus loin.

10 Elle trancha le nœud avec une simplicité héroïque et chrétienne :

"Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre, si j'y suis, Dieu veuille m 'y tenir. ' '

Les pharisiens restèrent stupéfaits.

15 Mais avec tout son héroïsme, c'était une femme pourtant . . . Après cette parole sublime, elle retomba, elle s'attendrit, doutant de son état, comme il est naturel à une âme chrétienne, s 'interrogeant et tâchant de se rassurer: "Ah! si je savais ne pas

20 être en la grâce de Dieu, je serais la plus dolente

du monde . . . Mais si j'étais en péché, la voix

ne viendrait pas sans doute ... Je voudrais que

chacun pût l'entendre comme moi-même. . ."

Ces paroles rendaient prise aux juges. Après une

25 longue pause, ils revinrent à la charge avec un redoublement de haine, et lui firent coup sur coup les questions qui pouvaient la perdre.

Les voix ne lui avaient-elles pas dit de hair les Bourguignons? . . t N'allait-elle pas, dans son

enfance, à l'arbre des fées? etc. ... Ils auraient déjà voulu la brûler comme sorcière.

A la cinquième séance, on l'attaqua par un côté délicat, dangereux, celui des apparitions-

L'évêque, devenu tout à coup compatissant, miel- 5 leux, lui fit faire cette question: "Jehanne, comment vous êtes-vous portée depuis samedi ? — Vous le voyez, dit la pauvre prisonnière chargée de fers, le mieux que j 'ai pu. ' '

"Jehanne, jeûnez- vous tous les jours de ce 10 carême ? — Cela est-il du procès ? — Oui, vraiment. — Eh bien! oui, j'ai toujours jeûné."

On la pressa alors sur les visions, sur un signe qui aurait apparu au Dauphin, sur sainte Catherine et saint Michel. 15

Le 3 mars, autres questions bizarres, pour lui faire avouer quelque diablerie, quelque mauvaise accointance avec le diable. "Ce saint Michel, ces saintes, ont-ils un corps, des membres ? Ces figures sont-elles bien des anges ? — Oui, je le crois aussi 2o ferme que je crois en Dieu." Cette réponse fut soigneusement notée.

Ils passent de là à l'habit d'homme, à l'étendard: "Les gens d'armes ne se faisaient-ils pas des étendards à la ressemblance du vôtre? ne les renouve- 25 laient-ils pas ? — Oui, quand la lance en était rompue. — N'avez-vous pas dit que ces étendards leur porteraient bonheur? — Non, je disais seule-

ment: Entrez hardiment parmi les Anglais, et j'y entrais moi-même."

"Mais pourquoi cet étendard fut-il porté en l'église de Reims, au sacre, plutôt que ceux des 5 autres capitaines? ... — Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur."

' ' Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient les pieds, les mains et les vêtements ? — Les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que

I0 je ne leur faisais point de déplaisir; je les soutenais et défendais selon mon pouvoir."

Il n'y avait pas de cœur d'homme qui ne fût touché de telles réponses. Cauchon crut prudent de procéder désormais avec quelques hommes sûrs

!5 et à petit bruit. Depuis le commencement du procès, on trouve que le nombre des assesseurs varie à chaque séance; quelques-uns s'en vont, d'autres viennent. Le lieu des interrogatoires varie de même; l'accusée, interrogée d'abord dans la salle

20 du château de Rouen, l'est maintenant dans la prison. Cauchon, "pour ne pas fatiguer les autres, ' ' y menait seulement deux assesseurs et deux témoins (du 10 au 17 mars). Ce qui peut-être l'enhardit à procéder ainsi à huis clos, c'est que

25 désormais il était sûr de l'appui de l'inquisition;

le vicaire avait enfin reçu de l'inquisiteur général

de France l'autorisation de juger avec l'évêque

(12 mars).

Dans ces nouveaux interrogatoires, on insiste

seulement sur quelques points indiqués d'avance par Cauchon.

Les voix lui ont-elles commandé cette sortie de Compiègne où elle fut prise ? — Elle ne répond pas directement: "Les saintes m'avaient bien dit 5 que je serais prise avant la Saint- Jean, qu'il fallait qu'il fût ainsi fait, que je ne devais pas m 'étonner, mais prendre tout en gré, et que Dieu m'aiderait . . . Puisqu'il a plu ainsi à Dieu, c'est pour le mieux que j'ai été prise." 10

"Croyez-vous avoir bien fait de partir sans la permission de vos père et mère? Ne doit-on pas honorer père et mere? — Ils m'ont pardonné. — Pensiez-vous donc ne point pécher, en agissant ainsi? — Dieu le commandait; quand j'aurais eu 15 cent pères et cent mères, je serais partie."

"Les voix ne vous ont-elles pas appelée fille de Dieu, fille de l 'Église, la fille au grand cœur ? — Avant que le siège d'Orléans ait été levé, et depuis, les voix m'ont appelée et m'appellent tous les jours : 20 "Jehanne la Pucelle, fille de Dieu."

"Était-il bien d'avoir attaqué Paris le jour de la Nativité de Notre-Dame ? — C 'est bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame; ce serait bien, en conscience, de les garder tous les jours. ' ' 25

"Pourquoi avez- vous sauté de la tour de Beaurevoir ? (ils auraient voulu lui faire dire qu'elle avait voulu se tuer.) — J'entendais dire que les pauvres gens de Compiègne seraient tués tous, jusqu'aux

enfants de sept ans, et je savais d'ailleurs que j'étais vendue aux Anglais; j'aurais mieux aimé mourir que d'être entre les mains des Anglais."

' ' Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent- 5 elles les Anglais? — Elles aiment ce que Notre- Seigneur aime, et haïssent ce qu'il hait. — Dieu hait-il les Anglais? — De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais et ce qu'il fait de leurs âmes, je n'en sais rien, mais je sais bien qu'ils

I0 seront mis hors de France, sauf ceux qui y périront."

"N'est-ce pas un péché mortel de prendre un homme à rançon et ensuite de le faire mourir? — Je ne l'ai point fait. — Franquet d'Arras n'a-t-il pas

15 été mis à mort? — J'y ai consenti, n'ayant pu l'échanger pour un de mes hommes; il a confessé être un brigand et un traître. Son procès a duré quinze jours au bailliage de Senlis. — N'avez-vous pas donné de l 'argent à celui qui a pris Franquet ?

20 — Je ne suis pas trésorier de France, pour donner argent."

' ' Croyez- vous que votre roi a bien fait de tuer ou faire tuer monseigneur de Bourgogne? — Ce fut grand dommage pour le royaume de France. Mais

25 quelque chose qu'il y eût entre eux, Dieu m'a envoyée au secours du roi de France."

"Jehanne, savez-vous par révélation si vous échapperez? — Cela ne touche point votre procès. Voulez-vous que je parle contre moi ? — Les voix ne

vous en ont rien dit? — Ce n'est point de votre procès; je m'en rapporte à Notre-Seigneur qui en fera son plaisir ..." Et après un silence: "Par ma foi, je ne. sais ni l'heure, ni le jour. Le plaisir de Dieu soit fait ! — Vos voix ne vous en ont donc 5 rien dit en général? — Eh bien, oui, elles m'ont dit que je serais délvrée, que je sois gaie et hardie."

Un autre jour, elle ajouta: "Les saintes me disent que je serai délivrée à grande victoire; et elles me disent encore: Prends tout en gré; ne te soucie 10 de ton martyre ; tu en viendras enfin au royaume de paradis. — Et depuis qu'elles ont dit cela, vous vous tenez sûre d'être sauvée et de ne point aller en enfer? — Oui, je crois aussi fermement ce qu'elles m'ont dit que si j'étais sauvée déjà. — 15 Cette réponse est de bien grand poids. — Oui, c'est pour moi un grand trésor. — Ainsi, vous croyez que vous ne pouvez plus faire de péché mortel ? — Je n'en sais rien; je m'en rapporte de tout à Notre- Seigneur. ' ' 20

Les juges avaient enfin touché le vrai terrain de l'accusation, ils avaient trouvé là une forte prise. De faire passer pour sorcière, pour suppôt du diable, cette chaste et sainte fille, il n'y avait pas apparence, il fallait y renoncer ; mais dans cette sainteté même, 25 comme dans celle de tous les mystiques, il y avait un côté attaquable: la voix secrète, égalée ou préférée aux enseignements de l'Église, aux prescriptions de l'autorité, l'inspiration, mais libre, la

révélation, mais personelle, la soumission à Dieu; quel Dieu? le Dieu intérieur.

On finit ces premiers interrogatoires par lui demander si elle voulait s'en remettre de tous ses dits 5 et faits à la détermination de l'Église. A quoi elle répondit : "J'aime l'Église et je la voudrais soutenir de tout mon pouvoir. Quant aux bonnes œuvres que j'ai faites, je dois m'en rapporter au Roi du ciel, qui m'a envoyée."

io La question étant répétée, elle ne donna pas d'autre réponse, ajoutant: "C'est tout un, de Notre-Seigneur et de l'Église."

On lui dit alors qu'il fallait distinguer; qu'il y avait l'Église triomphante, Dieu, les saints, les

!5 âmes sauvées, et l'Église militante, autrement dit le pape, les cardinaux, le clergé, les bons chrétiens, laquelle Église "bien assemblée" ne peut errer et est gouvernée du Saint-Esprit. — "Ne voulez-vous donc pas vous soumettre à l 'Église militante 1 — Je

20 suis venue au roi de France de par Dieu, de par la vierge Marie, les saints et l'Église victorieuse de là-haut; à cette Église, je me soumets, moi, mes œuvres, ce. que j'ai fait ou à faire. — Et à l'Église militante ? — Je ne répondrai maintenant rien autre

25 chose."

Si l'on en croyait un des assesseurs, elle aurait dit qu'en certains points, elle n'en croyait ni évêque, ni pape, ni personne; que ce qu'elle avait, elle le tenait de Dieu.

La question du procès se trouva ainsi posée dans sa simplicité, dans sa grandeur, le vrai débat s'ouvrit: d'une part, l'Église visible et l'autorité; de l'autre, l'inspiration attestant l'Église invisible

. . . Invisible pour les yeux vulgaires, mais la 5 pieuse fille la voyait clairement, elle la contemplait sans cesse et l'entendait en elle-même, elle portait en son cœur ces saintes et ces anges ... Là était l'Église pour elle, là Dieu rayonnait; partout ailleurs combien il était obscur! ... 10

Tel étant le débat, il n'y avait pas de remède; l'accusée devait se perdre. Elle ne pouvait céder, elle ne pouvait, sans mentir, désavouer, nier, ce qu'elle voyait et entendait si distinctement. D'autre part, l'autorité restait-elle une autorié, si elle 15 abdiquait sa juridiction, si elle ne punissait? L'Église militante est une Église armée, armée du glaive à deux tranchants, contre qui? Apparemment contre les indociles-

C'était un spectacle étrange de voir ces théolo- 20 giens, ces docteurs, travailler de toute leur force à ruiner ce qui faisait le fondement de leur doctrine et le principe religieux du moyen âge général, la croyance aux révélations, à l'intervention des êtres surnaturels ... Ils doutaient du moins de celle des 25 anges; mais leur foi au diable était tout entière.

L'importante question de savoir si les révélations intérieures doivent se taire, se désavouer ellesmêmes, lorsque l'Église l'ordonne, cette question

débattue au dehors et à grand bruit, ne s'agitaitelle pas en silence dans l'âme de celle qui affirmait et croyait le plus fortement? Cette bataille de la foi ne se livrait-elle pas au sanctuaire même de la

5 foi, dans ce loyal et simple cœur? ... J'ai quelque raison de le croire.

Tantôt elle déclara se soumettre au pape et demanda à lui être envoyée. Tantôt elle distingua, soutenant qu'en matière de foi, elle était soumise

io au pape, aux prélats, à l'Église, mais que, pour ce qu'elle avait fait, elle ne pouvait s'en remettre qu'à Dieu. Tantôt elle ne distingua plus, et, sans explication, s'en remit "à son roi, au juge du ciel et de la terre. ' '

15 Quelque soin qu'on ait pris d'obscurcir ces choses, de cacher ce côté humain dans une figure qu'on voulait toute divine, les variations sont visibles. C 'est à tort qu'on a prétendu que les juges parvinrent à lui faire prendre le change sur ces

20 questions. ' ' Elle était bien subtile, dit avec raison un témoin, d'une subtilité de femme." J'attribuerais volontiers à ces combats intérieurs la maladie dont elle fut atteinte et qui la mit bien près de la mort. Son rétablissement n'eut lieu qu'à l'époque

25 où ses apparitions changèrent, comme elle nous l'apprend elle-même, au moment où l'ange Michel, l 'ange des batailles qui ne la soutenait plus, céda la place à Gabriel, l'ange de la grâce et de l'amour divin.

Elle tomba malade dans la semaine sainte. La tentation commença sans doute au dimanche des Eameaux. Fille de la campagne, née sur la lisière des bois, elle qui toujours avait vécu sous le ciel, il lui fallut passer ce beau jour de Pâques fleuries au 5 fond de la. tour. Le grand secours .qu'invoque l'Église ne vint pas pour elle; la porte ne s'ouvrit point.

Elle s'ouvrit le mardi, mais ce fut pour mener l'accusée à la grande salle du château par-devant I0 ses juges. On lui lut les articles qu'on avait tirés de ses réponses, et préalablement l'évêque lui remontra, "que ces docteurs étaient tous gens d'Église, clercs, et lettrés en droit divin et humain, et tous bénins et pitoyables, vouloient procéder 15 doucement, sans demander vengeance ni punition corporelle, mais que seulement ils vouloient l 'éclairer et la mettre en la voie de vérité et de salut ; que, comme elle n'étoit pas assez instruite en si haute matière, l'évêque et l'inquisiteur lui offroient 20 qu'elle élût un ou plusieurs des assistants pour la conseiller. ' '

L'accusée, en présence de cette assemblée, dans laquelle elle ne trouvait pas un visage ami, répondit avec douceur: "En ce que vous m'admonestez de 25 mon bien et de notre foi, je vous remercie; quant au conseil que vous m'offrez, je n'ai point intention de me départir du conseil de Notre-Seigneur. "

Le premier article touchait le point capital, la

soumission. Elle répondit comme auparavant: "Je crois bien que notre saint-pére, les évêques et autres gens d'Église sont pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui y défaillent. Quant à mes faits,

5 je ne me soumettrai qu'à l'Église du ciel, à Dieu et à la Vierge, aux saints et saintes du paradis. Je n'ai point failli en la foi chrétienne, et je n'y voudrais faillir. ' '

Et plus loin : il J 'aime mieux mourir que révoquer

io ce que j'ai fait par le commandement de Notre- Seigneur. ' '

L'état déplorable de la prisonnière s'aggrava dans la semaine sainte par la privation des secours de la religion. Le jeudi, la cène lui manqua, dans

15 ce jour où le Christ se fait l'hôte universel où il invite les pauvres et tous ceux qui souffrent, elle parut oubilée.

Au vendredi saint, au jour du grand silence, où tout bruit cessant chacun n'entend plus que son

20 propre cœur, il semble que celui des juges ait parlé, qu'un sentiment d'humanité se soit éveillé dans leurs vieilles âmes scolastiques. Ce qui est sûr, c'est qu'au mercredi ils siégeaient trente-cinq, et que le samedi ils n'étaient plus que neuf; les autres

25 prétextèrent sans doute les dévotions du jour.

Elle, au contraire, elle avait repris cœur; associant ses souffrances à celles du Christ, elle s'était relevée. Elle répondit de nouveau "qu'elle s'en rapporterait à l'Église militante, . pourvu qu'elle

ne lui commandât chose impossible. — Croyez-vous donc n'être point sujette à l'Église qui est en terre, à notre saint-père le pape, aux cardinaux, archevêques, évêques et prélats ? — Oui, sans doute, notre Sire servi. — Vos voix vous défendent de vous 5 soumettre à l'Église militante? — Elles ne le défendent point, Notre-Seigneur étant servi premièrement. ' '

Cette fermeté se soutient le samedi. Mais le lendemain, que devint-elle, le dimanche, ce grand i0 dimanche de pâques? Que se passa-t-il dans ce pauvre cœur, lorsque la fête universelle éclatant à grand bruit par la ville, les cinq cents cloches de Rouen jetant leurs joyeuses volées dans les airs, le monde chrétien ressuscitant avec le Sauveur, elle I5 resta dans sa mort ?

Qu'était-ce en ce temps-là, dans cette unanimité du monde chrétien ! qu'était-ce pour une jeune âme qui n'avait vécu que de foi! . . . Elle qui, parmi sa vie intérieure de visions et de révélations, n'en 2o avait pas moins obéi docilement aux commandements de l'Église ; elle qui jusque-là s'était crue naïvement fille soumise de l'Église, " bonne fille," comme elle disait, pouvait-elle voir sans terreur que l'Église était contre elle? Seule, quand tous s'unissent en 25 Dieu, seule exceptée de la joie du monde et de l'universelle communion, au jour où la porte du ciel s'ouvre au genre humain, seule en être çxclue! . . .

Elle avait un moyen d'échapper. C'était, sans désavouer expressément, de ne plus affirmer, de dire : " Il me semble. ' ' Les gens de loi trouvaient tout simple qu'elle dît ce petit mot. Mais pour 5 elle, dire une telle parole de doute, c'était au fond renier, c'était abjurer le beau rêve des amitiés célestes, trahir les douces sœurs d'en haut . . . Mieux valait mourir. Et en effet, l'infortunée, re jetée de l'Église visible, délaisée de l'invisible

I0 Église, du monde et de son propre cœur, elle défaillit

... Et le corps suivait l'âme défaillante . . .

Il se trouva justement que ce jour-là elle avait

goûté d'un poisson que lui envoyait le charitable

évêque de Beauvais ; elle put se croire empoisonnée.

15 L 'évêque y avait intérêt; la mort de Jeanne eût fini ce procès embarrassant, tiré le juge d'affaire. Mais ce n'était pas le compte des Anglais. Lord Warwick disait tout alarmé: "Le roi ne voudrait pas pour rien au monde qu'elle mourût de sa mort

20 naturelle ; le roi Va achetée, elle lui coûte cher! . . . Il faut qu'elle meure par justice, qu'elle soit brûlée . . . Arrangez-vous pour la guérir."

On eut soin d'elle, en effet; elle fut visitée, saignée, mais elle n'alla pas mieux. Elle restait

25 faible et presque mourante. Soit qu'on craignît qu'elle n'échappât ainsi et ne mourût sans rien rétracter, soit que cet affaiblissement du corps donnât espoir qu'on aurait meilleur marché de l'esprit, les juges firent une tentative (18 avril).

Tower of Joan of Arc, Rouen

Ils vinrent la trouver dans sa chambre et lui montrèrent qu'elle était en grand danger si elle ne voulait prendre conseil et suivre l'avis de l'Église: "Il me semble, en effet, dit-elle, vu mon mal, que je suis en grand péril de mort. S'il en 5 est ainsi, que Dieu veuille faire son plaisir de moi ; je voudrais avoir confession, recevoir mon Sauveur et être mise en terre sainte. — Si vous voulez avoir les sacrements de l'Église, il faut faire comme les bons catholiques, et vous soumettre à l'Église." 10 Elle ne répliqua rien. Puis, le juge répétant les mêmes paroles, elle dit: "Si le corps meurt en prison, j'espère que vous le ferez mettre en terre sainte; si vous ne le faites, je m'en rapporte à Notre-Seigneur. " 15

Déjà, dans ses interrogatoires, elle avait exprimé une de ses dernières volontés. — Demande: "Vous dites que vous portez l'habit d'homme par le commandement de Dieu, et pourtant vous voulez avoir chemise de femme en cas de mort?" — Réponse: 20 "Il suffit qu'elle soit longue." Cette touchante réponse montrait assez qu'en cette extrémité elle était bien moins préoccupée de la vie que de la pudeur.

Les docteurs prêchèrent longtemps la malade, et 2*5 celui qui s'était chargé spécialement de l'exhorter, un des scolastiques de Paris, maître Nicolas Midy, finit par lui dire aigrement : " Si vous n 'obéissez à l'Église, vous serez abandonnée comme une sar-

rasine. — Je suis bonne chrétienne, répondit-elle doucement, j'ai été bien baptisée, je mourrai comme une bonne chrétienne."

Ces lenteurs portaient au comble l'impatience des 5 Anglais. Winchester avait espéré, avant la campagne, pouvoir mettre à fin le procès, tirer un aveu de la prisonnière, déshonorer le roi Charles. Ce coup frappé, il reprenait Louviers, s'assurait de la Normandie, de la Seine, et alors il pouvait aller à

I0 Bâle commencer l'autre guerre, la guerre théologique, y siéger comme arbitre de la chrétienté, faire et défaire les papes. Au moment où il avait en vue de si grandes choses, il lui fallait se morfondre à attendre ce que cette fille voudrait dire.

I5 Le maladroit Cauchon avait justement indisposé le chapitre de Rouen, dont il sollicitait une décision contre la Pucelle. Il se laissait appeler d'avance: "Monseigneur l'archevêque." Winchester résolut que, sans s'arrêter aux lenteurs de ces Normands,

20 on s'adresserait directement au grand tribunal théologique, à l'université de Paris.

Tout en attendant la réponse, on faisait de nouvelles tentatives pour vaincre la résistance de l'accusée; on employait la ruse, la terreur. Dans

25 une seconde monition (2 mai), le prédicateur, maître Châtillon, lui proposa de s'en remettre de la vérité de ses apparitions à des gens de son parti. Elle ne donna pas dans ce piège. "Je m'en tiens, dit-elle, à mon juge, au Roi du ciel et de la terre. ' '

Elle ne dit plus cette fois, comme auparavant: "A Dieu et au pape." — Eh bien ! l'Église vous laissera, ex vous serez en péril de feu, pour l'âme et le corps. — Vous ne ferez ce que vous dites qu'il ne vous en prenne mal au corps et à l'âme." 5

On ne s'en tint pas à de vagues menaces. A la troisième monition, qui eut lieu dans sa chambre (11 mai), on fit venir le bourreau, on affirma que la torture était prête . . . Mais cela n'opéra point. Il se trouva au contraire qu'elle avait repris tout io son courage, et tel qu'elle ne l'eut jamais. Relevée après la tentation, elle avait comme monté d'un degré vers les sources de la grâce. "L'ange Gabriel est venu me fortifier, dit-elle; c'est bien lui, les saintes me l 'ont assuré . . . Dieu a toujours 15 été le maître en ce que j'ai fait; le diable n'a jamais eu puissance, en moi . . . Quand vous me feriez arracher les membres et tirer l'âme du corps, je n'en dirais pas autre chose." L'Esprit éclatait tellement en elle, que Châtillon lui-même, son 20 dernier adversaire, fut touché et devint son défenseur; il déclara qu'un procès conduit ainsi lui semblait nul. Cauchon, hors de lui, le fit taire.

Enfin arriva la réponse de l'université. Elle décidait, sur les douze articles, que cette fille était 25 livrée au diable, impie envers ses parents, altérée de sang chrétien, etc. C 'était l'opinion de la faculté de théologie. La faculté de droit, plus modérée, la déclarait punissable, mais avec deux restrictions:

1° si elle s'obstinait; 2° si elle était dans son bon sens.

L'université écrivait en même temps an pape, aux cardinaux, au roi d'Angleterre, louant l'évêque 5 de Beau vais, et déclarant "qu'il lui sembloit avoir été tenue grande gravité, sainte et juste manière de procéder, et dont chacun devoit être bien content. ' ' Armés de cette réponse, quelques-uns voulaient qu'on la brûlât sans plus attendre; cela eût suffi

io pour la satisfaction des docteurs dont elle rejetait l'autorité, mais non pas pour celle des Anglais; il leur fallait une rétraction qui infamât le roi Charles. On essaya d'une nouvelle monition, d'un nouveau prédicateur, maître Pierre Morice, qui ne

15 réussit pas mieux; il eut beau faire valoir l'autorité de l'université de Paris, "qui est la lumière de toute science": "Quand je verrais le bourreau et le feu, dit-elle, quand je serais dans le feu, je ne pourrais dire que ce que j'ai dit."

2o On était arrivé au 23 mai, au lendemain de la Pentecôte; Winchester ne pouvait plus rester à Eouen, il fallait en finir. On résolut d'arranger une grande et terrible scène, publique qui pût ou effrayer l'obstinée, ou tout au moins donner le

25 change au peuple. On lui envoya la veille au soir Loyseleur, Châtillon et Morice, pour lui promettre que si elle était soumise, si elle quittait l'habit d'homme, elle serait remise aux gens d'Église et qu'elle sortirait des mains des Anglais.

Ce fut au cimetière de Saint-Ouen, derrière la belle et austère église monastique (déjà bâtie comme nous la voyons), qu'eut lieu cette terrible comédie. Sur un échafaud siégeaient le cardinal Winchester, les deux juges et trente-trois assesseurs, plusieurs s ayant leurs scribes assis à leurs pieds. Sur l'autre échafaud, parmi les huissiers et les gens de torture, était Jeanne en habit d'homme; il y avait en outre des notaires pour recueillir ses aveux, et un prédicateur qui devait l'admonester. Au pied, I0 parmi la foule, se distinguait un étrange auditeur, lf bourreau sur la charrette, tout prêt à l'emmener, dès qu'elle lui serait adjugée.

Le prédicateur du jour, un fameux docteur, Guillaume Érard, crut devoir, dans une si belle t$ occasion, lâcher la bride à son éloquence, et par zèle il gâta tout. "0 noble maison de France, criait-il, qui toujours avais été protectrice de la foi, as-tu été ainsi abusée, de t 'attacher à une hérétique et schismatique ..." Jusque-là l'accusée écoutait patiemment, mais le prédicateur, se tournant vers elle, lui dit en levant le doigt : " C 'est à toi, Jehanne, que je parle, et je te dis que ton roi est hérétique et schismatique." A ces mots, l'admirable fille, oubliant tout son danger, s'écria: "Par ma foi, sire, révérence gardée, j 'ose bien vous dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, celui qui aime le mieux la foi

et l'Église, il n'est point tel que vous le dites. — Faites-la taire," s'écria Cauchon.

Ainsi tant d'efforts, de travaux, de dépenses, se trouvaient perdus. L'accusée soutenait son dire.

5 Tout ce qu'on obtenait d'elle cette fois, c'était qu'elle voulait bien se soumettre au pape. Cauchon répondait: "Le pape est trop loin." Alors il se mit à lire l'acte de condamnation tout dressé d 'avance ; il y était dit entre autres choses : ' ' Bien

I0 plus, d'un esprit obstiné, vous avez refusé de vous soumettre au saint-père et au concile, etc." Cependant Loyseleur, Érard, la conjuraient, d'avoir pitié d 'elle-même ; l 'évêque, reprenant quelque espoir, interrompit sa lecture. Alors les Anglais devinrent

15 furieux; un secrétaire de Winchester dit à Cauchon qu'on voyait bien qu'il favorisait cette fille, le chapelain du cardinal en disait autant. "Tu en as menti," s'écria l 'évêque. "Et toi, dit l'autre, tu trahis le roi." Ces graves personnages sem-

2o blaient sur le point de se gourmer sur leur tribunal.

Érard ne se décourageait pas, il menaçait, il

priait. Tantôt il disait : " Jehanne, nous avons tant

pitié de vous! ..." et tantôt: "Abjure, ou tu

seras brûlée!" Tout le monde s'en mêlait, jusqu'à

25 un bon huissier qui, touché de compassion, la suppliait de céder, et assurait qu'elle serait tirée des mains des Anglais, remise à l'Église. "Eh bien! je signerai," dit-elle. Alors Cauchon, se tournant vers le cardinal, lui demanda respectueusement ce

qu'il fallait faire. "L'admettre à la pénitence/' répondit le prince ecclésiastique.

Le secrétaire de Winchester tira de sa manche une toute petite révocation de six lignes (celle qu'on publia ensuite avait six pages) il lui mit la plume 5 eu main, mais elle ne savait pas signer ; elk sourit et traça un rond ; le secrétaire lui prit la main et lui fit faire une croix.

La sentence de grâce était bien sévère: "Jehanne, nous vous condamnons par grâce et modération à 10 passer le reste de vos jours en prison, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse, pour y pleurer vos péchés."

Elle était admise par le juge d'Église à faire pénitence, nulle autre part sans doute que dans les 15 prisons d'église, h'iii pace ecclésiastique, quelque dur qu'il fût, devait au moins la tirer des mains des Anglais, la mettre à l'abri de leurs outrages, sauver son honneur. Quels furent sa surprise et son désespoir, lorsque l'évêque dit froidement: 20 "Menez-la où vous l'avez prise!"

Rien n'était fait; ainsi trompée, elle ne pouvait manquer de rétracter sa rétraction. Mais, quand elle aurait voulu y persister, la rage des Anglais ne l'auraient pas permis. Ils étaient venus à Saint- 25 Ouen dans l'espoir de brûler enfin la sorcière; ils attendaient, haletants, et on croyait les renvoyer ainsi, les payer d'un petit morceau de parchemin, d'une signature, d'une grimace . . . Au moment

même où l'évêque interrompit la lecture de la condamnation, les pierres volèrent sur les échafauds, sans respect du cardinal . . . Les docteurs faillirent périr en descendant dans la place; ce n'étaient

5 partout qu'épées nues qu'on leur mettait à la gorge ; les plus modérés des Anglais s'en tenaient aux paroles outrageantes: " Prêtres, vous ne gagnez pas l'argent du roi." Les docteurs, défilant à la hâte, disaient tout tremblants: "Ne vous inquiétez, nQUS

io la trouverons bien."

Et ce n'était pas seulement la populace des soldats, le mob anglais, toujours si féroce, qui montrait cette soif de sang. Les honnêtes gens, les grands, les lords, n'étaient pas moins acharnés. L'homme

15 du roi, son gouverneur, lord Warwick, disait comme les soldats: "Le roi va mal, la fille ne sera pas brûlée."

Warwick était justement l'honnête homme, selon les idées anglaises, l'Anglais accompli, le parfait

20 gentleman. Brave et dévot, comme son maître Henri V, champion zélé de l'Église établie, il avait fait un pèlerinage à la terre sainte, et maint autre voyage chevaleresque, ne manquant pas un tournoi sur sa route. Lui-même il en donna un des plus

25 éclatants et des plus célèbres aux portes de Calais, où il défia toute la chevalerie de France. Il resta de cette fête un long souvenir : la bravoure, la magnificence de ce Warwick ne servirent pas peu à pré-

parer la route au fameux Warwick, le faiseur de rois.

Avec toute cette chevalerie, Warwick n'en poursuivait pas moins âp rement la mort d'une femme, d'une prisonnière de guerre; les Anglais, 5 le meilleur et le plus estimé de tous, ne se faisaient aucun scrupule d'honneur de tuer par sentence de prêtres et par le feu celle qui les avait humiliés par l'épée.

Ce grand peuple anglais, parmi tant de bonnes 10 et solides qualités, a un vice qui gâte ces qualités mêmes. Ce vice immense, profond, c'est l'orgueil. Cruelle maladie, mais qui n'en est pas moins leur principe de vie, l 'explication de leurs contradictions, le secret de leurs actes. Chez eux, vertus et crimes, 15 c'est presque toujours orgueil; leurs ridicules aussi ne viennent que de là. Cet orgueil est prodigieusement sensible et douloureux; ils en souffrent infiniment, et mettent encore de l'orgueil à cacher ces souffrances. Toutefois, elles se font jour; la 20 langue anglaise possède en propre les deux mots expressifs de disappointment et mortification. Cette adoration de soi, ce culte intérieur de la créature pour elle-même, c'est le péché qui fit tomber Satan, la suprême impiété. Voilà pourquoi, avec tant de 25 vertus humaines, avec ce sérieux, cette honnêteté extérieure, ce tour d'esprit biblique, nulle nation n'est plus loin de la grâce. C'est le seul peuple qui n 'ait pu revendiquer l 'Imitation de Jésus ; un

Français pouvait écrire ce livre, un Allemand, un Italien, jamais un Anglais. De Shakespeare à Milton, de Milton à Byron, leur belle et sombre littérature est sceptique, judaïque, pour résumer, 5 antichrétienne. Les Indiens de l'Amérique, qui ont souvent tant de pénétration et d 'originalité, disaient à leur manière : " Le Christ, c 'était un Français que les Anglais crucifièrent à Londres; Ponce-Pilate était un officier au service de la Grande-Bretagne. ' '

io Jamais les Juifs ne furent si animés contre Jésus que les Anglais contre la Pucelle. Elle les avait, il faut le dire, cruellement blessés à l 'endroit le plus sensible, dans l'estime naïve et profonde qu'ils ont pour eux-mêmes. A Orléans, l'invincible gendarme-

15 rie, les fameux archers, Talbot en tête, avaient montré le dos ; à Jargeau, dans une place et derrière de bonnes murailles, ils s'étaient laissé prendre; à Patay, ils avaient fui à toutes jambes, fui devant une fille . . . Voilà qui était dur à penser, voilà

20 ce que ces taciturnes Anglais ruminaient sans cesse

4 en eux-mêmes . . . Une fille leur avait fait peur, et il n'était pas bien sûr qu'elle ne leur fît peur encore, tout enchaînée qu'elle était . . . Non pas elle, apparemment, mais le diable dont elle était

25 l 'agent ; ils tâchaient du moins de le croire ainsi et de le faire croire.

Il n'y avait plus de sûreté pour les Anglais tant que vivrait cette fille maudite, qui sans doute con-

tinuait ses maléfices en prison. Il fallait qu'elle pérît.

Le mardi, les juges formèrent à l'archevêché une assemblée telle quelle d'assesseurs, dont les ans n 'avaient siégé qu 'aux premières séances, les autres 5 jamais, au reste gens de toute espèce, prêtres, légistes, et jusqu'à trois médecins. Ils leur rendirent compte de ce qui s'était passé et leur demandèrent avis. L'avis, tout autre qu'on ne l'attendait, fut qu'il fallait mander encore la 10 prisonnière et lui relire son acte d'abjuration. Il est douteux que cela fût au pouvoir des juges. Il n'y avait plus, au fond, ni juge, ni jugement possible, au milieu de cette rage de soldats, parmi les épées. Il fallait du sang, celui des juges peut- 15 être n'était pas loin de couler. Ils dressèrent à la hâte une citation, pour être signifiée le lendemain à huit heures; elle ne devait plus comparaître que pour être brûlée.

Le matin, Cauchon lui envoya un confesseur, 20 frère Martin l'Advenu, "pour lui annoncer sa mort et l'induire à pénitence ..." Et quand il annonça à la pauvre femme la mort dont elle devait mourir ce jour-là, elle commença à s'écrier douloureusement, se détendre et arracher les cheveux : 25 ' ' Hélas ! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement, qu'il faille que mon corps, net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et rendu en cendres ! Ha ! Ha ! j 'aimerais mieux

être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée . . . Oh! j'en appelle à Dieu, le grand juge, des torts et ingravances qu'on me fait!"

Après cette explosion de douleur, elle revint à

5 elle et se confessa, puis elle demanda à communier. Le frère était embarrassé; mais l'évêque consulté répondit qu'on pouvait lui donner la communion "et tout ce qu'elle demanderait." Ainsi au moment même où il la jugeait hérétique, relapse

io et la retranchait de l'Église, il lui donnait tout ce que l'Église donne à ses fidèles. Peut-être un dernier sentiment humain s'éleva dans le cœur du mauvais juge; il pensa que c'était bien assez de brûler cette pauvre créature, sans la désespérer et

15 la damner. Peut-être aussi le mauvais prêtre, par une légèreté d'esprit fort, accordait-il les sacrements comme chose sans conséquence, qui ne pouvait après tout que calmer et faire taire le patient . . . Au reste, on essaya d'abord de faire la chose à

2o petit bruit; on apporta l'eucharistie sans étole et sans lumière. Mais le moine s'en plaignit; et l'Église de Rouen, dûment avertie, se plut à témoigner ce qu'elle pensait du jugement de Cauchon; elle envoya le corps du Christ avec

25 quantité de torches, un nombreux clergé, qui chantait des litanies et disait le long des rues au peuple à genoux: "Priez pour elle."

Après la communion, qu'elle reçut avec beaucoup de larmes, elle aperçut l'évêque et elle lui dit ce

mot: "Évêque, je meurs par vous . . ."Et encore: "Si vous m'eussiez mise aux prisons d'église et donné des gardiens ecclésiastiques, ceci ne fût pas advenu . . . C'est pourquoi j'en appelle de vous devant Dieu!" g

Puis, voyant parmi les assistants Pierre Morice, Tun de ceux qui l'avaient prêchée, elle lui dit: "Ah! maître Pierre, où serai- je ce soir? — N'avezvous pas bonne espérance au Seigneur? — Oh ! oui, Dieu aidant, je serai en paradis!" I0

Il était neuf heures: elle fut revêtue d'habits de femme et mise sur un chariot. A son côté se tenait le confesseur frère Martin l'Advenu, l'huissier Massieu était de l'autre. Le moine augustin frère Isambart, qui avait déjà montré tant de charité et I5 de courage, ne voulut pas la quitter. On assure que le misérable, Loyseleur vint aussi sur la charrette et lui demanda pardon; les Anglais l'auraient tué sans le comte de Warwick.

Jusque-là la Pucelle n'avait jamais désespéré, 2o sauf peut-être sa tentation pendant la semaine sainte. Tout en disant, comme elle le dit parfois : "Ces Anglais me feront mourir," au fond, elle n'y croyait pas. Elle ne s'imaginait point que jamais elle pût être abandonnée. Elle avait foi dans son 25 roi, dans le bon peuple de France. Elle avait dit expressément : " Il y aura en prison ou au jugement quelque trouble, par quoi je serai délivrée . . . délivrée à grande victoire! ..." Mais quand le

roi et le peuple lui auraient manqué, elle avait un autre secours, tout autrement puissant et certain, celui de ses amies d'en haut, des bonnes et chères saintes . . . Lorsqu'elle assiégeait Saint-Pierre et 5 que les siens l 'abandonnèrent à l 'assaut, les saintes envoyèrent une invisible armée à son aide. Comment délaisseraient-elles leur obéissante fille; elles lui avaient tant de fois promis salut et délivrance!

io Quelles furent donc ses pensées lorsqu'elle vit que vraiment il fallait mourir; lorsque, montée sur la charrette, elle s'en allait, à travers une foule tremblante, sous la garde de huit cents Anglais armés de lances et d'épées? Elle pleurait et se

15 lamentait, n'accusant toutefois ni son roi, ni ses saintes ... Il ne lui échappait qu'un mot: . "0 Rouen! Rouen! dois-je. donc mourir ici?"

Le terme du triste voyage était le Vieux-Marché, le marché au poisson. Trois échafauds avaient été

20 dressés. Sur l'un était la chaire épiscopale et royale, le trône du cardinal d'Angleterre, parmi les sièges de ses prélats. Sur l'autre devaient figurer les personnages du lugubre drame, le prédicateur, les juges et le bailli, enfin la condamnée. On voyait

25 à part un grand échafaud de plâtre, chargé et surchargé de bois ; on n'avait rien plaint au bûcher, il effrayait par sa hauteur. Ce n'était pas seulement pour rendre l'exécution plus solennelle; il y avait une intention : c'était afin que, le bûcher étant

si haut échafaudé, le bourreau n'y atteignît que par le bas, pour allumer seulement, qu'ainsi il ne pût abréger le supplice, ni expédier la patiente, comme il faisait des autres, leur faisant grâce de la flamme. Ici, il ne s'agissait pas de frauder la 5 justice, de donner au feu un corps mort ; on voulait qu'elle fût bien réellement brûlée vive; que, placée au sommet de cette montagne de bois et dominant le cercle des lances et des épées, elle pût être observée de toute la place. Lentement, longuement I0 brûlée sous les yeux d'une foule curieuse, il y avait lieu de croire qu'à la fin elle laisserait surprendre quelque faiblesse, qu'il lui échapperait quelque chose qu'on pût donner pour un désaveu, tout au moins des mots confus qu'on pourrait interpréter, -I5 peut-être de basses prières, d'humiliants cris de grâce, comme d'une, femme éperdue . . .

L'effroyable cérémonie commença par un sermon. Maître, Nicolas Midy, une des lumières de l'université de Paris, prêcha, sur ce texte édifiant : ' ' Quand 2o un membre de, l'Église est malade, toute l'Église est malade. ' ' Cette pauvre Église ne pouvait guérir qu'en se coupant un membre. Il concluait par la formule: "Jeanne, allez en paix, l'Église, ne peut plus te défendre." 25

Alors le juge d'Église, l'évêque de Beauvais, l'exhorta bénignement à s'occuper de, son âme et à se rappeler tous ses méfaits pour s'exciter à la contrition. Les assesseurs avaient jugé qu'il était

de droit de lui relire son abjuration; l'évêque n'en fit rien. Il craignait des démentis, des réclamations. Mais la pauvre fille ne songeait guère à chicaner ainsi sa vie; elle avait bien d'autres 5 pensées. Avant même qu'on l'eût exhortée à la contrition, elle s'était mise à genoux, invoquant Dieu, la Vierge, saint Michel et sainte Catherine, pardonnant à tous et demandant pardon, disant aux assistants: " Priez pour moi ! ..." Elle requérait

io surtout les prêtres de dire chacun une messe pour son âme . . . Tout cela de façon si dévote, si humble et si touchante, que l'émotion gagnant, personne ne put plus se contenir: l'évêque de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne sanglotait,

15 et voilà que les Anglais eux-mêmes pleuraient et larmoyaient aussi, Winchester comme les autres.

Serait-ce dans ce moment d'attendrissement universel, de larmes, de contagieuse faiblesse, que l'infortunée, amollie et redevenue simple femme,

20 aurait avoué qu'elle voyait bien qu'elle avait eu tort, qu'on l'avait trompée apparemment en lui promettant délivrance. Nous n'en pouvons pas trop croire là-dessus le témoignage intéressé des Anglais. Toutefois, il faudrait bien peu connaître

25 la nature humaine, pour douter qu'ainsi trompée dans son espoir, elle n'ait vacillé dans sa foi . . . A-t-elle dit le mot, c'est chose incertaine; j'affirme qu'elle l'a pensé.

Cependant, les juges, un moment décontenancés,

s'étaient remis et raffermis. L'évêque de Beauvais, Ressuyant les yeux, se mit à lire la condamnation. Il remémora à la coupable tous ses crimes, schisme, idolâtrie, invocation de démons, comment elle avait été admise à pénitence, et comment, " séduite par 5 le prince du mensonge, elle étoit retombée, ô douleur! comme le chien qui retourne à son vomissement . . .Donc, nous prononçons que vous êtes un membre pourri, et, comme tel, retranché de l'Église. Nous vous livrons à la puissance séculière, I0 la priant toutefois de modérer son jugement, en vous évitant la mort et la mutilation des membres. ' '

Délaissée ainsi de l'Église, elle se remit en toute confiance à Dieu. Elle demanda la croix. Un 15 Anglais lui passa une croix de bois, qu'il fit d'un bâton; elle ne la reçut pas moins dévotement, elle la baisa et la mit, cette rude croix, sous ses vêtements et sur sa chair . . . Mais elle aurait voulu la croix de l'église, pour la tenir devant ses yeux jusqu'à la 20 mort. Le bon huissier Massieu et frère Isambart firent tant, qu 'on la lui apporta de la paroisse Saint- Sauveur. Comme elle embrassait cette croix, et qu 'Isambart l'encourageait, les Anglais commencèrent à trouver tout cela bien long ; il devait être au 2$ moins midi; les soldats grondaient, les capitaines disaient: "Comment! prêtre, nous ferez-vous dîner ici? . . ." Alors, perdant patience et n'attendant pas l'ordre du bailli, qui seul pourtant avait

autorité pour l'envoyer à la mort, ils firent monter deux sergents pour la tirer des mains des prêtres. Au pied du tribunal, elle fut saisie par les hommes d'armes, qui la traînèrent au bourreau, lui disant: 5 "Fais ton office ..." Cette furie de soldats fit horreur; plusieurs des assistants, des juges même, s'enfuirent pour n'en pas voir davantage.

Quand elle se trouva en bas dans la place, entre ces Anglais qui portaient les mains sur elle, la

I0 nature pâtit et la chair se troubla; elle cria de nouveau: "0 Rouen, tu seras donc ma dernière demeure ! . . ." Elle n'en dit pas plus, et ne pécha pas par ses lèvres, dans ce moment même d'effroi et de trouble . . .

J5 Elle n'accusa ni son roi, ni ses saintes. Mais parvenue au haut du bûcher, voyant cette grande ville, cette foule immobile et silencieuse, elle ne put s'empêcher de dire: "Ah! Rouen, Rouen, j'ai grand 'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort!"

2o Celle qui avait sauvé le peuple et que le peuple

abandonnait n'exprima en mourant (admirable

douceur d'âme !) que de la compassion pour lui . . .

Elle fut liée sous l'écriteau infâme, mitrée d'une

mitre où on lisait: "Hérétique, relapse, apostate,

25 ydolastre". . . Et alors le bourreau mit le feu . . . Elle le vit d'en haut et poussa un cri . . . Puis, comme le frère qui l'exhortait ne faisait pas attention à la flamme, elle eut peur pour lui, s 'oubliant elle-même, et elle le fit descendre.

Ce qui prouve bien que jusque-là elle n'avait rien rétracté expressément, c'est que ce malheureux Cauchon fut obligé (sans doute par la haute volonté satanique qui présidait) à venir au pied du bûcher, obligé à affronter de près la face de sa 5 victime, pour essayer d'en tirer quelque parole . . . Il n'en obtint qu'une, désespérante. Elle lui dit avec douceur ce qu'elle avait déjà dit: "Évêque, je meurs par vous ... Si vous m'aviez mise aux prisons d'église, ceci ne fût pas advenu." On avait 10 espéré sans doute que, se croyant abandonnée de son roi, elle l'accuserait enfin et parlerait contre lui. Elle le défendit encore : ' ' Que j 'aie bien fait, que j'aie mal fait, mon roi n'y est pour rien; ce n'est pas lui qui m'a conseillée." 15

Cependant, la flamme montait . . . Au moment où elle la toucha, la malheureuse frémit et demanda de Veau bénite; de Veau, c'était apparemment le cri de la frayeur . . . Mais, se relevant aussitôt, elle ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses 20 saintes. Elle leur rendit témoignage: "Oui, mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m'ont pas trompée ! . . . " Que toute incertitude ait cessé dans les flammes, cela nous doit faire croire qu'elle accepta la mort pour la délivrance promise, qu'elle 25 n'entendit plus le salut au sens judaïque et matériel, comme elle avait fait jusque-là, qu'elle vit clair enfin, et que, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait encore de lumière et de sainteté.

Cette grande parole est attestée par le témoin obligé et juré de la mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bûcher, qu'elle en fit descendre, mais qui d'en bas lui parlait, l 'écoutait et 5 lui tenait la croix.

Nous avons encore un autre témoin de cette mort sainte, un témoin bien grave, qui lui-même fut sans doute un saint. Cet homme, dont l'histoire doit conserver le nom, était le moine augustin déjà

I0 mentionné, frère Isambart de la Pierre; dans le procès, il avait failli périr pour avoir conseillé la Pucelle, et néanmoins, quoique si bien désigné à la haine des Anglais, il voulut monter avec elle dans la charrette, lui fit venir la croix de la paroisse,

15 l'assista parmi cette foule furieuse, et sur l'échafaud et au bûcher.

Vingt ans après, les deux vénérables religieux, simples moines, voués à la pauvreté et n'ayant rien à gagner ni à craindre en ce monde, déposent ce

2o qu 'on vient de lire : l ' Nous l 'entendions, disent-ils,

dans le feu, invoquer ses saintes, son archange ; elle

répétait le nom du Sauveur . . . Enfin, laissant

tomber sa tête, elle poussa un grand cri: " Jésus!"

"Dix mille hommes pleuraient ..." Quelques

25 Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire. Un d'eux, des plus furieux, avait juré de mettre un fagot au bûcher; elle expirait au moment où il le mit, il se trouva mal; ses camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et reprendre ses

esprits ; mais il ne pouvait se remettre : ' ' J 'ai vu, disait-il hors de lui-même, j'ai vu de sa bouche, avec le dernier soupir, s'envoler une colombe." D 'autres avaient lu dans les flammes le mot qu 'elle répétait : " Jésus !" Le bourreau alla le soir trouver 5 frère Isambart; il était tout épouvanté; il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnât jamais . . . Un secrétaire du roi d'Angleterre disait tout haut en revenant : ' ' Nous sommes perdus; nous avons brûlé une sainte!" 10

Cette parole, échappée à un ennemi, n'en est pas moins grave. Elle restera. L'avenir n'y contredira pas. Oui, selon la Religion, selon la Patrie, Jeanne Darc fut une sainte.

Quelle légende plus belle que cette incontestable 15 histoire ? Mais il faut se garder bien d'en faire une légende; on doit en conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en respecter la réalite touchante et terrible

Que l 'esprit romanesque y touche, s 'il ose ; la 20 poésie ne le fera jamais. Eh! que saurait-elle ajouter? . . . L'idée qu'elle avait, pendant tout le moyen âge, poursuivie de légende en légende, cette idée se trouva à la fin être une personne; ce rêve, on le toucha. La vierge secourable des batailles 25 que les chevaliers appelaient, attendaient d'en haut, elle fut ici-bas . . . En qui? c'est la merveille. Dans ce qu'on méprisait, dans ce qui semblait plus

humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France . . . Car il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du 5 temps qui commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge ... et déjà la Patrie.

Telle est la poésie de ce grand fait, telle en est la philosophie, la haute vérité. Mais la réalité historique n'en est pas moins certaine; elle ne fut

io que trop positive et trop cruellement constatée . . . Cette vivante énigme, cette mystérieuse créature, que tous jugèrent sur naturr elle, cet ange ou ce démon, qui, selon quelques-uns, devait s'envoler un matin, il se trouva que c'était une jeune femme, une

15 jeune fille, qu'elle n'avait point d'ailes, qu'attachée comme nous à un corps mortel, elle devait souffrir, mourir, et de quelle affreuse mort î

Mais c'est justement dans cette réalité qui semble dégradante, dans cette triste épreuve de la nature,

20 que l'idéal se retrouve et rayonne. Les contemporains eux-mêmes y reconnurent le Christ parmi les pharisiens . . . Toutefois nous devons y voir encore autre chose, la passion de la Vierge, le martyre de la pureté.

25 II y a eu bien des martyrs; l'histoire en cite d'innombrables, plus ou moins purs, plus ou moins glorieux. L'orgueil a eu les siens, et la haine et l'esprit de dispute. Aucun siècle n'a manqué de martyrs batailleurs, qui sans doute mouraient de

bonne grâce quand ils n'avaient pu tuer . . . Ces fanatiques n'ont rien à voir ici. La sainte fille n'est point des leurs, elle eut un signe à part: Bonté, charité, douceur d'âme.

Elle eut la douceur des anciens martyrs, mais 5 avec une différence. Les premiers chrétiens ne restaient doux et purs qu'en fuyant l'action, en s 'épargnant la lutte et l'épreuve du monde. Celleci fut douce dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même; la 10 guerre, ce triomphe du diable, elle y porta l'esprit de Dieu.

Elle prit les armes quand elle sut "la pitié qu'il y avoit au royaume de France." Elle ne pouvait voir "couler le sang françois. " Cette tendresse de 15 cœur, elle l'eut pour tous les hommes; elle pleurait après les victoires et soignait les Anglais blessés.

Pureté, douceur, bonté héroïque, que cette suprême beauté de l 'âme se soit rencontré en une fille de France, cela peut surprendre les étrangers qui 20 n'aiment à juger notre nation que par la légèreté de ses mœurs. Disons-leur (et sans partialité, aujourd'hui que tout cela est si loin de nous) que sous cette légèreté, parmi ses folies et ses vices mêmes, la vieille France n'en fut pas moins le 25 peuple de l'amour et de la grâce.

Le sauveur de la France devait être une femma. La France était femme elle-même. Elle en avait la mobilité, mais aussi l'aimable douceur, la pitié

facile et charmante, l'excellence au moins du premier mouvement. Lors même qu'elle se complaisait aux vaines élégances et aux raffinements extérieurs, elle restait au fond plus près de la 5 nature. Le Français, même vicieux, gardait plus qu 'aucun autre le bon sens et le bon cœur . . .

Puisse la nouvelle France ne pas oublier le mot de l'ancienne: "Il n'y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon!"

io L'être et rester tel, entre les injustices des hommes et les sévérités de la Providence, ce n'est pas seulement le don d'une heureuse nature, c'est de la force et de l 'héroïsme . . . Garder la douceur et la bienveillance parmi tant d'aigres disputes, traver-

15 ser l'expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor intérieur, cela est divin. Ceux qui persistent et vont ainsi jusqu'au bout sont les vrais élus. Et quand même ils auraient quelquefois heurté dans le sentier difficile du monde, parmi leurs

20 chutes, leurs faiblesses et leurs enfances, ils n'en resteront pas moins les enfants de Dieu !

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