CHAPITRE PREMIER
du Dr Prévost, tantôt le bureau de M. l'avocat de Montigny. Oh 1 le bon vieux temps ! Que de discussions, dans ces bureaux, sur la colonisation du Nord de Montréal ! C'est là que j'ai fait mon apprentissage.
Un jour donc, en juillet 1873, le curé Labelle arrivait d'une excursion de trois semaines sur la Rouge, la Diable, etc. A peine le curé avait-il mis pied à terre, qu'il était rendu au bureau de M. de Montigny.
On le vit venir, parlant seul, gesticulant et souriant ; puis s'étant arrêté, il devint songeur, sérieux, serrant les dents et les poings ; cette crise fut de courte durée ; il arriva à nous avec un air souriant et triomphateur. Oh ! quel beau pays ! quel beau pays ! répétait-il sans cesse, sans pouvoir en dire davantage. Enfin, il se mit en frais de nous raconter son voyage d'exploration avec ses compagnons, William Scott et le grand Narcisse Ménard, à qui il avait fait boire de l'eau d'un lac, à la suite d'une prise de corps. Sa soutane noire, d'étoffe du pays, était tellement grise de poussière, que quelqu'un l'appela « Son Éminence Grise ». Fin-fin ! répondit-il. Il était, dans ce temps-là, deux heures de l'après-midi. Six heures sonnèrent, sept heures arrivèrent, mais pas de récitation d'angelus ; les gros bonnets commencèrent à se retirer prudemment les uns après les autres, comptant plus sur leur table pour apaiser la faim qui les tourmentait, que sur les belles histoires du curé Labelle sur la colonisation.
Nous n'étions plus que trois jeunes étudiants, qui restions écoutant les longues théories du curé Labelle sur la colonisation, plutôt par délicatesse que par plaisir.
« Quand on pense, s'écria le curé Labelle, qu'un jour, toute cette belle région du Nord sera habitée, et traversée par une voie ferrée, qui transportera de New- York, de Boston, de Montréal, des voyageurs à pleins chars »! ! !
Mes deux compagnons éclatèrent de rire et partirent. « Deux vrais fous ! Deux innocents » ! s'écria le curé Labelle. J'étais seul, me mordant la langue, les lèvres et les doigts, pour ne pas rire.
Se tournant de mon côté, il m'adressa la parole : « Toi, au moins, mon Grignon, tu me parais intelligent, tu parais comprendre, écoute-moi bien ». Dépliant pour la vingtième fois ses cartes géographiques pour me montrer le parcours de la rivière Rouge, de la rivière du Diable, que j'aurais voulu voir au diable, il recommença toute son histoire de colonisation. Il était une heure du matin. Je ne me mordais plus les lèvres pour ne pas rire, mais je me les mordais pour ne pas bailler et ne pas dormir. Comme j'avais la pensée à toute autre chose qu'à la colonisation, j'étais silencieux, je n'approuvais ni ne désapprouvais le curé Labelle. — « Enfin me dit le curé, en me regardant avec de gros yeux, qu'en penses-tu ? Est-ce que je n'ai pas raison ? Y a-t-il un gouvernement au monde, qui va me refuser de l'argent pour ouvrir des chemins dans cette belle région » ?
Poussé au pied du mur, il fallait bien me prononcer. En 1870, j'étais allé à Ste-Adèle, et j'avais trouvé les roches et les montagnes si grosses que j'en avais remporté un mauvais souvenir : « Ne pensez -vous pas, M. le curé, osai -je lui dire, qu'il serait préférable de garder toutes ces belles forêts vierges pour l'exploitation du bois de commerce » ?