‹ Mignet, Michelet, Henri MartinChapitre 17 sur 44 · La Renaissance, introducUon · texte numérisé non relu

La Renaissance, introducUon

sauvèrent de la barbarie. On a dit: « Heureu- )) semeut, les moines étaient là. » (il Ta dit lui-même, mais peut-être Fa-t-il oublié?) « Voilà justement, dit-il à présent, où était le mal. Plût au ciel que les bénédictins n'eussent su ni lire ni écrire ! Mais ils eurent la rage d'écrire et de gratter les écrits.

La fatale patience des moines fit plus de mal que l'incendie d'Omar*. »

Ai-je eu tort de dire qu'il s'était trop défendu? Que faire cependant? Effaceronsnous « ces lignes juvéniles qui le font rire encore » ? Gardons-nous-en bien ! J'effacerais plutôt le ricanement. Qu'elles subsistent pour l'honneur des lettres et pour la gloire de Michelet. Elles rendent bien mieux je ne dis pas sa pensée, mais sa nature, que les tristes doctrines qu'il prétend leur substituer.

Mais en voilà assez sur la façon dont il se défend; suivons-le dans l'attaque. Au moment où il jugea nécessaire de prendre corps

1. Histoire de France, t. IX» Introducliou à Thisloire de la Renaissance*

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à corps le parti ultramontain, il était professeur au Collège de France*. Brusquement il abandonna le sujet qu'il élait en train de traiter, et annonça un cours sur les jésuites. Si nous nous reportons à ces curieuses années, nous voyons Michelet occupé à démolir les jésuites, et Louis Yeuillot acharné surTUniversité. C'est de la part de Veuillot une profonde politique, de celle de Michelet un trait de génie. Au fond, ce n'est pas aux jésuites qu'il en veut, c'est a TÉglise tout entière, de même que le véritable objectif de Louis Veuillot, c'est la libre pensée, et non ces pauvres universitaires tenus en bride par Cousin, et obligés par lui de baiser la main de TÉglise qui les châtie. Les universitaires étaient décriés par leur timidité, et les jésuites par leur audace. Ni les uns ni les autres n'étaient populaires dans leur parti.

1. Depuis 4833, il avait suppléé Guizot à la Sorbonne, de 1833 à 1836. — En 1838, il fut élu professeur au Collège de France. 11 donna aussitôt sa démission de maître de conférences à l'École normale.

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Ils en étaient pourtant, de ce parti qui les repoussait, et ils en étaient chacun par des raisons opposées, le point vulnérable. Les jésuites disaient ce qu'on aurait voulu cacher; les universitaires cachaient ce qu'on aurait voulu étaler. Obligés de défendre la liberté dans la doctrine et le monopole dans la pratique, ils avaient un rôle ridicule. Miehelet les laissa s'embourber dans leurs contradictions, et, de concert avec Louis Veuillot, il créa les jésuites. Ils les mirent à la tête de rÉglîse, Louis Veuillot pour la sauver, Miehelet pour l'écraser.

Ce fut un grand hourvari dans le quartier des Écoles: Miehelet va ferrailler contre les jésuites! Miehelet et Quinet, car, sans aucun concert entre eux, ils choisissaient tous les deux le même sujet en même temps; un sujet qui ne rentrait d ailleurs ni dans les attributions de l'un , ni dans celles de l'autre . Le choisirent-lls? Il serait plus exact de dire que la jeunesse des écoles (la majorité de cette jeunesse) le leur imposa. En voyant l'audace

énorme de Louis Veuillot et ses progrès dans le monde catholique, elle éprouvait le besoin de partir en guerre contre les jésuites. C'est une passion qui lui prend de temps en temps et qui, à cette date, était d'une violence extrême. Elle n'attendait pas qu'on parlât contre eux; elle provoquait ses maîtres. S'ils refusaient, elle les traitait en déserteurs de la libre pensée ; s'ils acceptaient, elle était prête à les porter aux nues. Tous ceux qui occupaient alors des chaires publiques peuvent rendre témoignage de cet état d'esprit. Les ambassades se succédaient tous les jours.

Elles étaient nécessairement plus pressantes et plus nombreuses chez Michelet. Il céda, en pensant à Des Garets. Quinet céda de son côté. Us ne se craignaient pas, d'abord parce qu'ils étaient amis inséparables, ensuite parce qu'ils se sentaient différents. Ils étaient sûrs d'arriver au même but et de ne pas marcher par le même chemin. Quinet était plein de ses idées, qui étaient très hautes; Michelet, de sa passion qui était ardente et débor-

tu MIG.NET. MICHELKT, HENRI MARTIN.

dante. Quinet exposait le procès ; Michelet ouvrait son cœur. Quinet écrivait ses leçons, dont le plan était fortement conçu. Michelet, qui ne savait pas improviser devant le gi'and public, changea d'allure pour cette occasion; il improvisa très souvent. Il disait: « Je suis sûr de ne pas rester court, parce que ce que je raconte, c'est moi! >>

Le succès fut immense. Les ennemis y concoururent en voulant éloufifer sa parole.

Chaque leçon était une bataille. La grande majorité était pour lui, d'autant plus enthousiaste, que ses applaudissements étaient une riposte. On en vint à ne plus entendre le professeur, au milieu de ce tumulte. Il surnageait quelques lambeaux de phrase, que chaque parti tirait à soi, d'un côté pour les déclarer sublimes, de l'autre, pour les tourner en pensées odieuses ou grotesques. Michelet prit le parti de développer ses notes, de les communiquer aux journaux, qui les accueillirent avidement. Ce n'était plus à deux mille personnes qu'il parlait; c'était à la France

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entière, a Quand ma chaire assiégée me fut presque interdite et la parole disputée par une cabale fanatique, le soir même je cours à la presse; elle haletait sous la vapeur, Tatelier n'était que lumière, brillante activité ; la machine sublime absorbait du papier et rendait des pensées vivantes. . . Je sentis Dieu ; je saisis cet autel. Le lendemain, j'étais vainqueur. » Je trouve dans une notice que j'ai déjà citée avec de justes éloges une anecdote significative. Michelet avait dit dans son cours que la France avait été sauvée malgré la Terreur. Il reçut aussitôt la visite de quelques étudiants, délégués par la jeunesse des écoles.

Ce n'est pas malgré la Terreur que la France fut sauvée. Il fallait dire qu'elle fut sauvée par la Terreur... Michelet fort troublé, dit M. d'Hausson ville, s'excusait, expliquait sa pensée, cherchait à se faire pardonner, quand un élève de rÉcole normale, qui était présent, l'assura que la jeunesse ne demandait rien de semblable, et qu'aux yeux de beaucoup, la Terreur avait plus fait pour perdre la France

îl^ MIGNET, MICHELET, HENRI MARTIN.

que pour la sauver. Je ne nie pas la démarche ; au contraire, je l'affirmerais, quand même on ne me nommerait pas le témoin, mais je dis hautement qu'il s'est trompé sur l'attitude de Michelet et sur sa réponse. 11 n'avait pas besoin de se faire pardonner, il était et se savait le maître. Il n'avait pas l'habitude de s'excuser, ni de s'humilier, ni de se troubler. Il sentait vivement sa force. Comme il le dit avec un orgueil légitime : « Ma force faisait ma paix\ » C'est bien sa véritable pensée qu'il avait exprimée en disant : « Malgré la Terreur. » Dans son Uvre sur la Révolution, écrit après la date de l'entrevue, il dit que la Terreur a ajourné le triomphe de la révolution pour cinquante ans. Le témoin a mal compris. Si Michelet cherchait des explications, ce n'était pas pour atténuer ou pour tergiverser, c'était pour convaincre. Mais il fut sans doute obligé de reconnaître que la raison perd son temps à lutter contre l'igno-

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