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Miguette de Cante-Cigale

Dehout, le dos appuyé au tronc d'un petit chêne rabougri qui s'obstinait à croître seul de son espèce parmi la pinède aride et sans ombre, l'homme, le béret sur les sourcils, la chemise de toile bleue serrée d'une ceinture de laine rouge bâillant sur sa poitrine musculeuse, fouissait le sable du bout de sa sandale, impatiemment.

Entre ses doigts gluants de résine brûlait une cigarette. Il en tirait des bouffées avec une sorte de joie gloutonne, et son regard aigu fouillait la profondeur du bois.

Il leva haut la main : les muscles de son bras jouaient sous la peau hàlée.

(1) Sorte de baquet servant à transvaser la résine.

— Par ici, Miguctte! la barrique est là, — criat-il dans le sous-dialecte gascon du Marensin, dont l'accent guttural pèse étrangement sur les syllabes muettes.

Le ciel était pur comme une eau sans rides. Les cimes des pins immobiles laissaient glisser le soleil entre leurs aiguilles luisantes d'un vert bleui, dessinant sur le sable comme une résille de clarté.

Sur l'étendue de bruyères vineuses où ne tranchait aucune autre plante, dans l'étincelante lumière du matin, le pignada (1) déroulait ses larges allées régulières. Les arbres, semblables à des colonnades de bronze, barraient le rose ardent du sous-bois des lignes transversales de leur ombre. Chaque pin portait auflancdes plaies ogivales d'un jaune rosé, suintantes de gouttelettes couleur d'ambre, ou striées de blanches stalactites dejème (2), et que prolongeaient les taches de sanguine de l'écorce écailleuse, raclée par Yespoiirgiiè (3). Au bas de chacune d'elles, un vase d'argile rouge débordait de résine pareille au miel.

— Enfin 1 te voilà. Ce n'est pas dommage ! J'ai déjà rempli deux barriques. Donne ta ciiarte.

Jan mâchonnait sa cigarette en bougonnant, tandis que, devant lui, Miguette, interdite, le regardait, immobile, très droite, lebaquet carré posésur sa tête et soutenu d'une main. Ce geste lui avait donné,

(1) Pinède, forêt de pins.

(2) Résine pure.

(3) Outil de résinier, longue hampe munie d'une lame de fer.

comme à la plupart des femmes du pays, une noblesse singulière. Un cabédaii (1) roulé sur les cheveux, elle portait lestement, durant des heures, des fardeaux qui eussent courbé ses épaules. L'instinctif souci de l'équilibre, dans le mouvement en avant, tête et col raidis, lui imposait une souplesse de reins remarquable, un balancement rythmé des hanches, une tension perpétuelle des muscles de la poitrine et l'habitude de porter haut le front.

Quand il se décida à l'aider d'une main nonchalante, en reposant la ciiarte à terre, Jan Ion Jémè, le résinier, remarqua les gouttes de sueur qui perlaient sur le visage de la jeune fille.

— D'où viens-tu donc ? Tu as bien couru !

— J'avais soif, — fit-elle, en relevant ses beaux cheveux sous le mouchoir d'indienne qui retombait jusqu'à l'épaule, — et j'ai bien bu.

— Où ça ? interrogea-t-il.

Ellcle regardaen face, rieuse, ses lèvres rouges découvrant des dents très blanches. Sa peau, mate et dorée de hâle au haut des joues, se teinta de rose. Elle avait des yeux très grands, très noirs, bordés de cils épais et cernés d'ombre.

Il la trouva jolie, cette Miguette ! Un peu frêle, un peu petite, mais ses manches retroussées découvraient une paire de bras robustes, et rien qu'à voir la façon gaillarde dont elle soutenait sa cuarte de cinquante livres , on pouvait juger de sa force agile.

(1) Morceau de toile.

— Où donc as-tu bu ? — rcpéta-t-il.

— Oh ! pas à l'auberge, bien sûr.: la plus proche est à deux heures d'ici. Mais la fontaine des Gavatchs coule au fond de la combe, là-bas, au couchant de la pinède ; seulement, il faut l'y savoir,

— C'est juste ! Tu m'y mèneras après midi. Je ne suis dans la contrée que depuis un an à peine, saistu ?

— Et avant ?

— Avant ? dans mon pays, en Marensin, du côté de Contis, au bord de la mer.

— C'est bien loin ?

— Oh ! oui... à l'autre bout de la Lande... Il y a là des pins énormes, et des étangs de plusieurs lieues entourés de dunes.

— Mon pauvre père était de jiar là, de Mimizan, je crois ; je n'y suis jamais allée. .. il s'est marié ici, et nous y sommes demeurés. J'avais huit ans lorsque ma mère est morte... Maintenant j'en ai quinze et je travaille à la journée, depuis deux mois, chez celles de Pe3Tehorte, à qui appartiennent ces pinèdes. Je pense qu'à la Saint-Martin elles me prendront tout à fait comme servante...

— Elles sont bien riches, dit-on, ces femelleslà ?

— Oui... on n'y manque de rien, chez elles... pas même de travail! Il y a des semaines où il y en a trop, bien sûr. Etpuis elles sont avares... surtout la fille... mais vaillantes ! La vieille aïeule ne peut que filer

devant sa porte ou près du larè (1), mais elle courrouce (2) tout le temps les autres, qui pourtant font ce qu'elles peuvent. La Zaïde a l'œil à tout, se lève avant le jour, sarcle, fume, herse, laboure comme un bouvier, court les foires avec son grand char et sa vieille rosse, achète des porcs, les engraisse, les saigne, les coupe, les revend, en compagnie de la jeune fille, l'Adelmie.

— Et toi ?

— Et moi, je les aide en toutes choses ; seulement, je me lue à l'ouvrage, et je n'y suffis point. Un jour, je leur ai dit comme ça : « Ici, il vous faudrait un homme pour... », mais je n'ai pas osé achever mes paroles. La vieille m'a regardée de travers avec de tels yeux sauvages I... et sa fille, celle que l'on appelle «la Veuve », s'est écriée : « Un homme ici, un homme ! il n'en faut pas, il n en faudra plus jamais ! »

— Allons, c'est bien, chacun fait comme il l'entend ! — dit le résinier qui vidait avec lenteur la cuarte de Miguette dans une barrique à demi pleine. — A l'œuvre I nous avons plus de trois mille pots à ramasser.

La Miguette allait d'un arbre à l'autre. Elle posait dans la bruyère son panier carré fait de bois de saule, détachait les pots d'argile fixés au bas de chaque

(1) Foj'er.

(2) Conrrouçar, quereller, gronder, en dialecte gascon. — Il va sans dire que tous les personnages de Mirjiiettc s'expriment dans ce dialecte ; l'autour traduit leurs propos en français, hormis quelques mots intraduisibles ou qui lui paraissent particulièrement pittoresques.

carre (1), entre la pointe de fer qui les supporte et l'étroite bande de zinc par où s'égoutte la sève ; puis elle transvasait lajème onctueuse et blonde, raclait les parois du vase avec sa coulèle d'acier à manche de bois, et les morceaux de résine, cristallisés au fond, scintillaient sous le soleil comme de blanches pierreries.

Deux heures après, ils se retrouvèrent au bout de la pinède.

Une combe marécageuse se creuse au bas du plateau. Un ruisselet élargi de flaques, où croissent de grandes herbes pareilles à des roseaux plats, y coule sans bruit. Dans le silence de cette solitude absolue, leurs voix résonnaient d'une façon étrange.

— Miguette, as-tu assez de pain ?

Jan tirait de son bissac en peau de brebis un morceau de miche, des sardines salées. Miguette ouvrit son panier et montra sans répondre une épaisse soupière de faïence brune dont elle souleva le couvercle.

— J'ai de la garbure (2), mais il y en a trois fois trop pour moi : nous partagerons.

Il fit signe que non, pour la forme, branlant la tête, l'œil avivé d'une convoitise. Son béret avait glissé sur la nuque et découvrait son front, dont la blancheur tranchait vivement sur le reste de son visage basané. Il lissa d'un revers de main sa courte

(1) Entaille qui mesure de six à rnuif centimètres en largeur, de un à deux mètres eu hauteur, par où coule Ja résine.

(2) Soupe de pousses de choux et de raves, assaisonnée de porc ou d'oie.

moustache brune, ouvrit son couteau, mais brusquement se ravisa :

— Je vais te faire du feu...

— Non ! j'aime autant la soupe froide. Il fait si chaud ?

— Eh I pas tant que cela ! depuis cinq ou six jours les cigales ne chantent plus guère.

— C'est parce que les matinées sont fraîches. Le soleil est pourtant bien fort, aujourd'hui. Tenez, Jan,

— fit-elle en lui présentant d'une main la lourde soupière décoiffée où elle avait planté la cuiller d'étain,

— le couvercle vous servira d'assiette, da-loii (1) ! Il était assis à l'ombre d'une touffe de fougères

colossales, les jambes repliées sous lui.

Il grimaça d'aise et, rassemblant ses talons, se souleva :

— Allons ! puisque tu le veux, je ne puis pas te refuser... moi, je te donnerai des sardines.

Elle attendit, souriante, qu'il eût puisé sa part, insistant pour qu'il ne se gênât point.

Puis elle demeura debout, par habitude, à quelques pas de lui, comme s'ils eussent été dans une maison, autour d'une table, et, de nouveau sérieuse, mangea lentement.

De temps à autre, il levait les yeux vers elle, l'épiant à la dérobée. Son regard aigu de forestier landais, fils de pasteurs, habitué à suivre sur l'horizon le vol des palombes, se voilait d'une douceur mélanco-

(1; Formule de politesse intraduisible, du verbe dar, qui signifie ici : « prenez ».

liquc. Les longues palmes des fougères agitaient saison maigre visage busqué une ombre en dentelles, criblée de petites taches de soleil.

Elle lui tournait le dos, penchée maintenant vers la combe, amusée par le jeu d'une bande de gatsesquiros (1) qui, à la crête des grands pins de l'autre pente, se poursuivaient de branche en branche, en faisant choirdes/jig'nes mûres avec un bruit d"écailles vides.

— N'as-tu point soif, Miguette ? Il y a dans mon havre-sac une bouteille de piqiiepoult (2), mais je n'ai pas de verre... Si ça t'est égal, nous boirons à pot... Veux-tu commencer?

Elle sourit, prenant la bouteille emplie de vin qu'il lui tendait, et, renversant la tête, l'éleva haut de ses deux mains. L.epiquepouh ruisselait en jet de source, d'une blancheur dorée à peine, dans sa bouche ouverte, avec un glou-glou sonore.

— Oh ! tu sais boire, mie ! fit Jan dont les yeux bruns s'allumèrent. Mais ne te gène point, colles-y ta bouche et tette à même : je n'en serai pas dégoûté, va.

Elle pâlit un peu et, comme le rire la secouait encore, elle s'engoua, toussant clair, et le vin rejaillit de ses lèvres rouges.

— Tu vois, — gronda le résinier feignant la colère, — tu fais perdre cette bonne eau de sarment (3) : quel dommage !... Tu t'étrangles ? Il faut boire une

(1) Écureuils.

(2) Vin blanc sec de Gascogne,

(3) Ayguéte d'écharmen.

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gorgée de plus pour calmer la toux : mels-y donc ta Louche ?

Elle obéit avec un geste mutin, puis rendit la bouteille.

Et, quant il but à son tour, il lui sembla, mêlée au vin frais, sentir la chaleur humide des lèvres de la jeune fille sur ses lèvres.

Dans la cuisine enfumée, aux poutres basses garnies de jambons, de saucisses, de pièces de lard emmaillotées de toile, deux femmes vont et viennent, se relayant sans cesse autour d'un énorme chaudron de cuivre, exhaussé au-dessus des flammes de l'âtre, où brûlent des quartiers de chêne.

La lueur rougeàtre d'un ciel d'automne entre dans la salle par une étroite fenêtre grillée de fer.

Au coin de l'immense cheminée, assise sur un banc scellé au mur, Mayon, la vieille aïeule, bravant les langues de feu qui s'élèvent et serpentent aux flancs de la chaudière, fait sécher ses hardes mouillées parla récente averse. La pluie l'a surprise dans Yesloiira (1), où elle surveillait attentivement son troupeau d'oies, car le maïs du champ voisin n'est pas encore récolté. Sa grande figure maigre, semée de poils blancs, se dessine en relief aigu sur le plâtre écailleux de la muraille. Un mouchoir de cotonnade, rayé de rouge et de gris, enserre étroitement sa tête de la nuque au front, laissant passer juste au-dessus du lobe de chaque oreille une boucle

(1) L'éteule.

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de cheveux jaunâtres et un large anneau de métal dédoré. Sa bouche mince et maussadement rentrée creuse une ligne sinueuse entre un nez camus et un menton carré, plissé de rides.

Ses petits yeux noirs, bordés de paupières sans cils, clignotent d'aise malicieuse, tandis qu'elle tend avec d'infinies précautions ses pieds calleux, couleur d'argile brune, à la flambée.

Sa fille Zaïde, une femme de quarante ans environ, de moindre stature, mais taillée en force, au visage aquilin, aux bras massifs nus jusqu'au coude, aiguise contre une pierre son grand coutelas de « tueuse ». Elle a ceint ses hanches larges d'un tablier blanc de grosse toile, et crie d'une voix rauque :

— Vite, profitons de la dernière heure du jour, Adelmie ! C'est demain la foire à Saint-Justin. Il faut tuer encore un porc : appelle Miguette.

Adelmie, la jeune fille, sort sur le seuil.

Elle est blonde, celle-ci, autant que sa mère, la Zaïde, est brune ; — plus que blonde, car, malgré le soleil qui les cuivre, ses cheveux sont pâles comme la paille du seigle mûr, avec de blancs reflets sur les tempes et la nuque.

Elle a des yeux d'un bleu lavé, comme certains coins de ciel d'extrême automne, après la pluie. Ses paupières sont bordées d'un rouge sanguinolent, ses joues vermeilles.

Elle est haute, mince, souple ; mais la couleur de son visage, de ses cheveux et de ses yeux indique une autre race que celle des filles du pays.

Le mouchoir de nuance vive qui casque le chignon, retombe jusqu'aux reins, flotte au gré des mouvements et donne aux femmes de Gascogne une indéniable élégance, ne lui siérait point ; sur ces cheveux d'albinos, il détonnerait : aussi ne s'en coiffe-t-elle pas. Quand on l'aperçoit, dans les marchés ou les foires de la région, — très droite derrière le comptoir où s'étalent les jambons, les quartiers de porc, les hures salées, — ses manches de toile blanche, l'éclat de son tablier immaculé, de ses joues étrangement roses, de ses cheveux à peine jaunes, tranchent sur la foule des visages bruns, des foulards clairs, des bérets bleus, qui composent une série de couleurs violentes, aux chauds reflets sous le soleil, ou dans l'ombre des toiles bigarrées tendues sur les éventaires. . .

— Voici la Miguette ! crie-t-elle.

La voix s'enroue un peu : cela est chez elle un signe de secrète colère. Tandis que la petite servante passe le seuil, raidie et souple à la fois sous le poids d'une cruche d'eau posée sur la tète, Adelmie demeure un instant, la face anxieuse, tournée vers la pinède qui barre d'un rideau noir l'horizon des champs, — car, au delà de la combe où coule la fontaine, une voix vibrante et mélancolique, une voix d'homme qui chemine seul à travers les bois, résonne, s'affaiblit, emportée par le vent du soir.

— Jan le résinier ! songe-t-elle. — Ce n'est guère son chemin. Il mange et loge à Migot, chez le cantonnier. En revenant des landes d'Estigarde, comment a-t-il traversé la combe ? Miguette l'a vu,

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j'en suis sûre. Ils se sont parle. Quel air heureux elle avait tout à l'heure !...

Deux petites rides plissent son front étroit, ses minces narines battent.

— Adelmie ! appelle de nouveau la mère.

La jeune fille se hâte d'obéir.

La maison de Peyrehorte, propriété des trois femmes que l'on désigne sous le nom de las Poiircatcres (1), est l'une des dernières métairies landaises delà vaste commune de Saint-Martin, — dont les dunes orientales surplombent les roches creusées de trous et de grottes, bordant le cours de la rivière, et qui s'étend à l'ouest en plateaux de sable boisés de pins, coupés de gorges âpres et broussailleuses.

La clairière des champs laisse apercevoir, au del.à du vallon, les pentes dorées ou bleues, selon l'heure, des coteaux du Terro-hort (2), pa^'s d'Armagnac déjà, dont les vignobles ensoleillés, les crêtes fauves et nues, contrastent violemment, en cet endroit, avec la masse noire des pinèdes de la lande étagée sur l'autre rive.

C'est ici que finit le « Paj^s du Sable », avec sa végétation d'ajoncs énormes, de brandes, de bruyères, de fougères et de genêts, qui croissent en fourrés que ne domine point la tête d'un homme à cheval.

Au bord du champ de maïs, dont toutes les feuilles bruissent, raides et lisses, comme des banderoles de

(1) Les Porchères

(2) Le M Terrain dur ».

papier, montent des rangées de tournesols gigantesques, aux cœurs énormes en forme de disques, creusés d'alvéoles et semblables à des peluches mordorées. Le poids de ces fleurs monstrueuses, nimbées de longs pétales d'or vif, courbe les tiges en col de cygne, les hautes tiges d'un vert léger et glauque d'éraeraude, ornées de larges feuilles régulièrement espacées d'un vert plus sombre.

Sous l'auvent formé d'un entrelacs de poutres de chêne soutenant une galerie dont les planches trouées laissent voir le toit, Zaïde, Adelmie et Miguette entourent un porc de grande taille qui grogne, joue du groin, plisse les yeux et cherche à s'enfuir.

Elles le poussent vers une sorte de table basse à dos concave. Il renâcle, souffle avec bruit, et se jette dans leurs jupes. Mais la Zaïde a des poignets d'homme. Tendant la corde à nœud coulant qui lie les pattes de l'animal, elle le saisit à la queue d'une main violente. Le porc s'arc-boute, et pousse des cris déchirants qui retentissent jusqu'aux pinèdes de la combe.

Il résiste encore.

— Hardi, drôles ! — glapit la veuve, — la nuit approche, il faut qu'il soit pendu aux crocs avant le soleil couché !

Et tandis que les jeunes filles, s'emparant des pieds de devant, musellent la bête rageuse, Zaïde, une main aux cordes, l'autre à la queue, la jette sur le flanc, d'une saccade. Mais un braillement si sauvage déchire l'air que Miguette pâlissante se

redresse. Un éclat de rire de Zaïde répond à ce cri monstrueux. Elle fait entendre une sorte de gloussement frénétique,sa face s'empourpre et se convulsé. Une houle soulève son robuste corsage, et elle hausse, comme un trophée, au bout de ses doigts rouges de sang, la queue en vrille du porc, arrachée dans la lutte :

— Elle n'était pas bien vissée, cette queue en tire-bouchon, puisqu'elle m'est restée aux doigts !... Allons, qu'as-tu, Miguette, à me regarder ainsi, toute pâle ?... Serre la corde 1

Et dans la gorge du porc mutilé la Zaïde planta son couteau.

Le sang ruisselait à flots rouges et noirs dans le grand plat de grès jaune dont Miguette soutenait les bords.

Elle s'était accroupie, un genou à terre, détournant un peu la tête, car l'odeur fade et chaude du sang versé, qu'Adelmie brouillait à l'aide d'une cuiller en bois, lui soulevait le cœur.

Les braillements s'affaiblirent.

— Vite, il va mourir, allez chercher l'eau bouillante : il nous faut l'échauder tout de suite, pour que les soies s'arrachent bien.

Les jeunes filles coururent vers la cuisine.

La vieille Mayon n'avait point bougé. Elle tendait toujours ses pieds nus à la flamme vive, en surveillant l'eau qui chantait dans la chaudière.

— Qu'avait donc le cochon pour tant crier ? — demanda-t-elle en relevant un peu la tête, les yeux clignotants. — La Zaïde l'a-t-elle manqué ?

Les jeunes filles, qui décrochaient l'anse du chaudi'on, eurent un gai rire.

— Nani, mayrie (1) I — répondit Adelmie, dont le visage rose s'embuait de vapeur d'eau et d'acre fumée ; — non, mais la marna ne connaît pas sa force : d'un tour de main elle lui a arraché la queue.

Les 3'eux de Maj-on pétillèrent de malice sauvage, et une sorte de glapissement hoqueté sortit de sa vieille bouche sans dents. Ses deux bras s'élevèrent. Elle hocha le front avec un tel air de crûnerie et de fierté que les filles pouffantes durent cette fois reposer le chaudron sur la plaque du larè pour rire à l'aise.

(1) « Non, marraine ! »

Jan et Miguette devaient se retrouver à la lète votive de Lubbon, quelques jours plus tard.

De tous les points de cette région des Landes orientales, — qui s'étend dans le Bazadais, l'Albret, le Gabardan et le Marsan, jusqu'aux vallons de l'Armagnac, — les bergers amènent leurs troupeaux, car à la bôle (1) succède une foire fameuse.

Au bord de la large route d'Espagne, l'une des trois grandes voies parallèles qui traversent, du Nord au Sud, le plateau landais, quelques maisons basses, à auvent, blanchoient, perdues sous un bosquet de hauts chênes, dans l'immense horizon de brandes. Alentour, des cabanes, parcs à moutons, aux enceintes ovales ou rectangulaires, faites de bruyère et de paille de seigle, montrent leurs toits en pyramides rabattus comme des capuchons de pâtres, et des tentes de grosse toile abritent les buveurs.

Dans la foule des bérets bleus et des foulards aux couleurs vives, Jan, dressé sur un tas de pierres,

(1) Bâte on .vole : fêle votive.

aperçut Miguette. Elle lui tournait le dos, cherchant à fuir une mêlée de jeunes hommes qui se ruaient, bàlons levés, à la poursuite des danseuses que leur enlevaient les garçons dune commune voisine.

Ils avaient tous, selon la coutume, coupé au milieu des taillis de solides gourdins pour en user dans les querelles.

En ces jours de joie et de festins, les maigres bergers, vivant d'ordinaire de pain dur et de lard rance, s'empiffrent de viande, se gorgent de vin. Alors leur humeur batailleuse ne souffre plus qu'avec peine l'intrusion des étrangers. Les vieilles rivalités de paroisse à paroisse se ravivent. Des propos moqueurs s'échangent, durant la danse, éraaillés de dictons d'une ironie grossière et naïve à la fois, tels que :

Au Rèche,

Loii qui né ho pa marida-s, quat dèche ! (Au (bourg du) Frêne, celui qui ne veut pas se marier ne se marie point I)

A Granade,

Lou qui sab que nade. (A Grenade, celui qui sait nager, nage.)

Lous dé Maillas,

Qu'an la bouque débat lou nas ! (Ceux de Maillas ont la bouche sous le nez !)

Une bousculade prévue met aux prises les drôles du Réche, de Grenade et de Maillas, qui comprennent l'allusion malicieuse faite aux filles, aux

pécheurs et aux goinfres de leur pays. Bâtons et niaquilas ferrés à poignée de cuir s'entre-choqucnt ; des cris sauvages et des jurons retentissent.

Les petits bérets bleus plaqués sur Toreille volent parfois, enlevés d'un coup de latte mal paré, et des fronts bossues saignent.

Ces clameurs de la lutte étouffent le nasillement de la cornemuse, le bourdonnement de la vielle, le clair sifflet du fifre, le tintement du tympanon. Mais, au-dessus de tout le vacarme, il est un bruit qui domine, ininterrompu et sans rythme : c'est le carillon plaintif des mille et mille sonnailles accrochées en grappes à de longs bâtons ou à des colliers de bois que, dès le soir, les bouviers et les bergers agitent sans trêve. Car la bote de Lubbon est mieux qu'une assemblée de jeunesse : elle est l'antique fête des pasteurs. Tous y viennent, depuis un temps immémorial, échanger leurs clochettes, à la tombée de la nuit.

Jan bouscula les gardiens de moutons, sans souci des injures et des coups de barre.

Il avait vu le « mouchoir de tète » de Miguette flotter comme un bout d'aile rose dans la mêlée des danseurs. Jouant des épaules, des poings et des coudes, il se trouva bientôt à quelques pas d'elle. La jeune fille se débattait, agitant haut ses mains au milieu dun groupe ardent de jeunes hommes, dont l'un lui enserrant la taille tâchait de l'entraîner vers le bal.

— Quelle honte !... Dix contre une femme ! allez

taper sur ceux de Boussès qui vous attendent avec des triques, si vous n'avez pas peur d'eux, au moins 1... gronda-t-il.

Les garçons ricanèrent, levant vers lui de bruns visages où luisaient des yeux farouches.

Un poing se tendit jusqu'à frôler son oreille. D'un revers de main le résinier l'écarta. Le bras au bout duquel était le poing retomba net comme s'il eût été cassé au coude, et Lartigau ceintura l'homme. Ce fut une prise terrible.

D'instinct, les Lubbonais s'étaient reculés et formaient un cercle attentif. Mais la lutte ne dura qu'une seconde. Sentant ses côtes craquer sous l'étreinte du « Marensin », le pâtre s'abandonnait, plo3'é sur les genoux, la face hagarde. . .

Jan le rejeta, comme il eut fait d'un fagot de bois mort, aux pieds de ses camarades, dans la poussière de la route.

— Viens, petite, dit-il, en prenant le bras de Miguette qui essuyait ses yeux en larmes. Ne crains rien.

El il l'entraîna. Tous, devant eux, s'écartèrent.

— Quête voulaient-ils?.., où allais-tu donc?... reprit le résinier en se frayant un passage dans la cohue,

— Je cherchais la Zaïde et l'Adelmie... Elles sont par là, toutes deux, installées à l'ombre d'un chêne, près de la voiture dételée. Elles vendent leur porc. L'Adelmie et moi devions nous relayer d'heure en heure auprès de la « maîtresse ». Moi je viens de danser un rondeau sur la pelouse. Comme je retour-

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nais vers le char-à-bancs des Poiircatères, une bande déjeunes gens m'a entourée... ils me criaient tous : « Il faut rester pour le congo (1)... Viens manger un gcàteau et boire un coup, en attendant. » — Je me suis débattue de toutes mes forces... La Jane delà Hittère et la Margaride de Juandot, qui étaient avec moi, ont disparu je ne sais où... Je me trouvais bien seule au milieu de toutes ces figures que je ne connais pas... C'est alors que vous êtes venu...

Ils étaient maintenant à l'écart, à quelques centaines de mètres de la pelouse où l'on dansait.

Miguette, assise sur le talus d'un fossé d'écoulement, rajustait ses beaux cheveux noirs sous le foulard rose et regardait Jan à la dérobée, en cachant à demi son visage dans le geste de ses bras levés.

Lui, ayant secoué la poussière qui souillait ses sandales, s'était adossé au tronc d'un énorme chêne dont l'automne dorait à peine les hautes feuilles. Il roulait lentement une cigarette, les yeux au loin, tourné vers la plate étendue de bruyères dont les arbres marquaient le seuil. Maintenant qu'ils étaient seuls, Jan ne savait plus que dire. L'instant d'avant, parmi la foule, après la bagarre, le jeune résinier avait senti, tout contre lui pressé, le corps souple de cette fille. Une chaleur très douce avait pénétré son sang et le troublait plus que la lutte.

Quoi que Miguette parlât très haut, la musique du bal, le bruit des voix et des sonnailles, l'empêchaient d'entendre distinctement ses paroles. D'ail-

(1) Sorte de menuet.

leurs, il se souciait moins du sens des mois qu'elle lui disait que du joli mouvement de sa bouche humide et du blanc éclat des dents qui en avivait la rougeur.

Pour la première fois de sa vie peut-être, il sentait, tout au fond de lui, comme une jouissance inquiète. Aucune femme, sauf au moment précis du baiser, ne l'avait troublé à ce point, et, parce qu'il l'avait défendue en luttant et tenue contre lui dans la foule, elle lui semblait un peu sienne déjà. Il ne songeait pas, maintenant, à la simple satisfaction de son désir d'homme ; il goûtait vaguement, sans trop comprendre, la douceur d'autres heures moins brutales que celles qu'il avait rêvées, et se taisait en la regardant.

Miguette, a3''ant épingle ses cheveux, demanda :

— Comment avez-vous fait le chemin ?

— A pied, en coupant droit à travers la lande, par les sentiers... J'espérais bien te retrouver

• — Oh ! fit-elle, rougissante de plaisir, je suis sûre que ce n'est pas pour moi que vous êtes venu !

— Je n'ai aucun troupeau à vendre et je connais fort peu de monde ici, répliqua-t-il vivement. Il n'}^ a pas quinze mois que je suis dans la contrée... Mais, pour parler franc, il faut te dire que je pensais aussi voir à Lubbon quelqu'un de chez moi... Parfois il y vient des bergers de la région de Sabres qui peuvent me donner des nouvelles de làbas...

— Oui... je comprends, reprit Miguette, l'air espiègle, — des nouvelles de quelqu'une, n'est-ce pas?... On dit qu'elles sont jolies, en Marensin , les filles?...

— Eh ! c'est pour toi que tu dis cela, ma petite, car tu es bien du même sang, — au moins par ton pauvre défunt père auquel tu dois ressembler... D'ailleurs, ici comme chez nous, c'est la même race, le même pays : des pins et de la hruj-^ère sur du sable !... Mais les hommes sont plus sauvages, ici, moins riches que là-bas, et leurs filles moins belles, parce qu'elles sont moins bien nourries.

Il avait jeté sa cigarette et, tout près d'elle maintenant, lui parlait à mi-voix, au creux de l'oreille, avec de petits mots très doux.

Elle se reculait à peine, heureuse, un brin confuse malgré^ sa native audace, et Jan voyait, entre chaque battement des longs cils, luire le feu noir de ses yeux.

Ils demeurérciit muets, agités du même désir âpre et tendre, sans un geste, sans un baiser. Peut-être, en un autre lieu, se fussent-ils pris dans une étreinte. Mais, déjà, ils n'étaient plus seuls. Des hommes, devant eux, poussaient vers les parcs de grands troupeaux de brebis dont le crépuscule avivait les blancheurs mouvantes. Sous les arbres séculaires, l'ombre était rayée de rousses traînées de luiuière. Au-dessus des cabanes, dans les pelouses rases où ces chênes s'érigeaient en hautes colonnes, les cimes frappées par le soleil oblique semblaient brûler, pareilles à des flammes de cuivre orange dans

l'épaisseur verte des pignadas. Les toits de chaume et de brande des parcs rectiligncs s'argentaient de reflets veloutés.

Les plus anciens étaient ocellés de grandes taches de mousse couleur d'émeraude ou d'un lilas presque noir.

Dans l'intérieur de ces bergeries, ou alentour, entre les barrières basses, montaient les bêlements frêles des agneaux, la voix plaintive des mères, l'appel grave et chevrotant des béliers au chanfrein busqué, choquant leurs cornes sur lesquelles retombent le bâton des bergers avec un bruit sec. Et, enveloppant tout cela d'une plainte, le tintement des sonnailles semblait tisser l'ombre du soir mélancolique.

Quelques instants après, comme Jan et Miguette rejoignaient la grande route afin de chercher ensemble la tente où la Zaïde abritait son étal, ils furent très surpris d'apercevoir, à cent pas d'eux, tout contre le talus de la lande, la Porchère et sa fille occupées à ranger les restes de leur marchandise au fond d'un lourd coffre de bois.

— Nous les croyions loin et elles sont là tout près, — souftla Miguette.

— Trop près, en vérité, — grommela Jan devenu pensif.

Zaïde, qui enveloppait avec soin un énorme jambon dans les plis d'un linge blanc, leva le nez. Ses gros sourcils se froncèrent. Elle cria :

— Hé ! dis donc, toi I... où faisais-tu la belle

jambe pendant que nous vendions dans ce coin ? Je t'ai vue à peine deux heures ce tantôt ! L'Adelmie s'est morfondue à t'attendre. Tu devais la remplacer.

— Ne vous plaignez pas, Adelmie, car pour si peu que la vente ait été bonne, vous avez gagné davantage à n'être pas retournée au bal. — Et, plaisamment, Jan conta, après un double salut, l'aventure de Miguette.

— Alors, vous vous êtes battu... pour elle ? — fit l'Albinos, avec un sourire un peu contraint; — eh bien ! vous vous seriez battu pour moi, voilà tout I

— Pardi ! — s'exclama, d'un ton galant, le jeune homme, en riant par contenance.

Mais il songeait en lui-même : « Ce n'eût pas été d'aussi bon cœur. »

La colère de Zaïde s'apaisa. Elle venait de compter sa recette et la jugeait fructueuse. Les lanusquets avaient fait honneur à ses filets de porc piqués d'ail, à ses saucissons poivrés, à ses jambons massifs et roses.

— Je vais atteler, — déclara-t-elle, — avec le regret de ne pas vous offrir une place, Lartigau, à cause de ce grand coffre qui tient tout l'arrière du char.

Jan, sans répondre, eut un léger haussement d'épaules; puis il empoigna la caisse par les anses et, s'aidant du genou, la jeta sur une roue de la voiture d'où il la fit, d'un tour de main^ basculer à l'intérieur, sous la bâche de toile.

— Voilà ! — fit-il, jo3^eux de l'admiration qu'il lisait aux yeux des trois femmes, — je vous remer-

32 MIGUETTE DE CAXTE-CIGALE

cie tout de même 1 des amis m'attendent. Nous rentrerons de pied cette nuit...

Le bidet attelé, Zaïde prit les rênes, fit claquer son fouet, les jeunes filles grimpèrent à son côté sur le siège, et comme le cheval démarrait d'un coup de collier en secouant ses grelots, Jan, demeuré immobile au bord de la route, aperçut le mince visage de Miguette tourné vers lui, ce visage pâle où l'on ne voyait que des yeux tout chargés d'amour.

Les vieux chênes semblaient grandir au couchant, découpant leurs ramures rousses sur la laque verte du ciel. Un rayon mourant s'attardait aux feuilles. Entre les troncs espacés régulièrement, la « rase lande » s'illuminait barrée par une « maille » de pignadas si lointains qu'ils paraissaient dépasser à peine les brandes. Ils formaient dans la profondeur de retendue comme une vague d'un bleu indigo, entre les sables et le ciel. Et, au-dessus de cette ligne, vers le sud, s'élevait la montagne navarraise, nette, aiguë, d'un violet d'ardoise avec des reflets de feu pourpre à la crête et de feu blanc sur les pentes neigeuses qui scintillaient dans ce soir orangé d'automne.

Jan Lartigau, voyant cela, se dit simplement : « il pleuvra demain... peut-être avant le jour... tant pis... je quitte la fête... »

Il regrettait un peu le spectacle de la bigiierie. Il y avait assisté toute la nuit, l'année précédente, quelques semaines après son arrivée du Marensin...

MIGUETTE DE CAXTE CIGALE 33

Des bergers venus de tous les coins de la Lande apportaient leurs clochettes enfilées à de longs bâtons et s'arrêtaient autour de l'auberge où des femmes des pays proches, — de l'Agenais et de l'Armagnac, — avaient étalé des corbeilles de raisins, de figues et de prunes. Eux dont les terres marécageuses et acides ne portent point de fruits, se penchaient vers les vendeuses assises en double rang au bord de la route, et, dès que le soleil était tombé, ils entamaient le traditionnel dialogue, en secouant leurs esquives. Ils en offraient une :

— Drôle, boulets higa ?... acqiiére que cante !.. — (Jeune fille, voulez-vous troquer ?... celle-ci chante ! . . .) L'interpellée faisait : — 0 1 . . . — ce qui en langue d'oc signifie : Oui, et échangeait « but à bul » quelques lourdes grappes contre une sonnaille et un baiser. Ils s'éloignaient, avec des gestes câlins et des j^eux de défi, à travers la foule, répétant d'une voix chantante :

— Bos biga ?..\ la mie que tinte meg cla que la toue ! — (Veux-tu troquer?... la mienne tinte plus clair que la tienne ! ) Ils secouaient une nouvelle esquire. Le frêle battant, fait d'un os ou d'une dent de bélier, frappait le métal à coups rapides. Puis c'était le bâton, pareil à un thyrse, enguirlandé de clarines, qu'ils brandissaient tous, au même moment, et cela faisait un carillon éperdu et mélancolique, sur trois notes saccadées que le vent emportait au large.

Jusque bien après minuit, dans ce grand cliquetis de bronze, les bergers échangeaient leurs sonnailles, tâchant d'écouler, avec des ruses infinies,

34 JlIGUETTE DE CAXTH-CIGALE

parmi celles qui linlaient plus clair, les vieilles clochettes fêlées...

Parfois, dans une orgie de buveurs faisant vibote, de sérieuses bagarres éclataient, tantôt pour une esqiiire, tantôt pour une fille, tantôt pour un malheureux garçon du Terrohort qui avait commis l'imprudence d'apparaître lu coiffé d'un chapeau, alors que les bérets seuls y étaient tolérés.

Avant l'aube, un signal conviait les higayres à une cérémonie bizarre. Ils empilaient dans un cercle étroit les clarines, qui, passé cette heure, ne devaient plus être entendues. Malheur à l'homme qui eût fait tinter les siennes I Les bâtons et les pierres lancées comme grêle l'eussent mis à bas. Des brassées de bois sec entouraient les pyramides de clochettes, et bientôt une llambée montait en faisant rougco^'cr leur bronze, tandis qu'autour du feu dansaient les bergers...

Jan revoyait tout cela, mais ; Miguette partie, rien dans cette fête mystérieuse ne l'attirait plus : ni le gros repas à l'auberge, ni les beuveries ardentes, ni les cartes à jouer, ni la compagnie de gais drôles, ni le rire lascif des filles qui, après la danse du soir, pèsent lourdement entre les bras et s'abandonnent... 11 quittait tout cela qu'il s'était promis de goûter cette nuit même. Il rentrait vers son logis sans trop savoir pourquoi, poussé simplement par un instinct de mâle sur la trace de celle qu'il désirait.

Son esprit étail uniquement occupé d'elle. Il

MIGUETTl': DE CANTE- CIGALE 35

songeait • « Quatre heures de marche jusqu'à la maison... je dormirai mieux... et demain, à pointe d'aube, je Tirai retrouver h la fontaine... »

Comme il s'était jeté un peu vite à travers pays, évitant la route encombrée, il s'orienta pour s'assurer de la bonne voie. Il s'arrêta un instant au bord d'un large « chemin de sable » qui s'enfonçait, droit vers l'est, entre les fourrés de hautes brandes. Une baleinée de brise gonfla sa poitrine. Il tendit le cou et aspira bruyamment. Cela sentait à la fois le sel et l'eau morte, et quand le vent eut passé, un fin parfum de plantes aromatiques et de résine persista dans l'air, à l'abri de la petite dune que longeait l'homme. Mais le vent revint, ayant, à chaque bouffée nouvelle, plus de force. L'air tiède fraîchit d'un coup, et Jan, le visage à demi tourné vers l'ouest, reconnut l'odeur à peine affaiblie de la mer... Ce parfum mouillé le pénétra d'une émotion qui n'était pas toute phj'sique. Il revit soudain les bords de l'étang où il était né. Les myriades de grands roseaux verts pressés sur la rive plate, alternant avec les étendues de nénuphars blancs comme neige et les feuilles rouges des « châtaignes d'eau ». Au large du lac, passaient les barques de pêche. L'un de ses frères, l'aîné, arc-bouté, les pieds sur le banc, ramait d'un rythme égal et puissant, tandis que l'autre éployait sur ses bras musclés les mailles plombées et ruisselantes du filet. A l'horizon, les laques (1) couvertes de pins

(1) Tue ou tuque, en gascon : éminence abrupte.

noirs plongeaient à pic dans Teau sombre et miroitante. Par delà celte ligne de bois, l'océan battait la dune littorale, blanche et nue. Des courants poissonneux y menaient, orientes selon le caprice des sables, à travers un delta obstrué d'herbes gigantesques, de vergnes touffus et de roseaux. Et Jan évoquait cette eau de cristal aux lueurs d'émeraude et de cuivre où flottaient des « meules » d'aiiboiirg ; les vols de canards tirés à l'affût ; les grands hérons et les sarcelles ; la haute dune aux fourrés vierges, d'où l'on dominait toute la mer ; puis la cabane de son père le pêcheur...

Il marcha durant une heure, en proie à ces souvenirs.

Derrière lui, le soleil s'était couché, mais une large bande de ciel, d'un jaune chrome éclatant, rougissait à la base et se décolorait en bleu-vert dans le haut.

Quand il déboucha sur la rase lande, la lune montait en face de lui, éclairant la crête de la forêt. Seuls, dans la limpide clarté orange qui s'éternisait au-dessus des lagunes, trois pins détachés en traits noirs, à une grande distance, au milieu de ce désert, semblaient en élargir l'horizon.

Le Marensin s'arrêta, une fois encore, pour écouter une plainte étrange : poussés et comme scandés par lèvent d'ouest qui les emportait sur la bruyère jusqu'aux pentes de l'Armagnac, les tintements à peine voilés des sonnailles traînaient par bouffées, distincts et harmonieux... Là-bas, au delà

du marécage, un berger qui s'en allait à la biguerie chanta. Et ses paroles, trop lointaines pour que Jan pût les comprendre, semblaient exhaler, sur le même rythme que les clochettes, l'âme ardente et mélancolique de la lande. . .

C'est un matin de novembre, dans la forêt.

En sortant du maysouot (1) qu'il habite au bord de la route, Jan est descendu vers le ruisseau de Peyrehorte, faisant ainsi un long détour, au lieu de filer droit à travers les pinèdes, par le sentier de sable qui mène au chemin de l'Oustallerie. Cela pour voir Miguette à la fontaine : car, chaque jour, à pointe d'aube, elle y dévale avec sa cruche.

Dans la combe étroite, il fait sombre encore. Sur la crête, quelques pins géants, des « surriers (2) » centenaires s'éclairent d'une lueur indécise qui flotte autour de leur feuillage. Là, des quartiers de roche percent le sable, soutiennent ladunecomme des pans de murailles rugueuses. Une végétation puissante s'élance aux parois de cette ravine qui, vue d'en haut, n'est qu'un lac de fougères arborescentes, de houx luisants, de genévriers gris aux baies violettes, de vergues feuillus. L'eau n'y stagne pas dans un creux de sable, comme plus loin en pleine lande ; elle jaillit du rocher sous un chêne qui tord ses racines à nu entre les blocs et dont la cime démesurée monte

(1) Petite maison.

(2j Chênes-lièges,

jusqu'au rebord de la gorge, cherchant la lumière du jour.

Le Marensin a sifflé comme un merle. Rien ne lui a répondu. Si, un oiseau qui s'éveille et secoue ses ailes mouillées dans les feuilles. Mais la Miguette ne vient pas I Qu'attend-elle ?...

Il siffle encore Rien ne bouge. Une sorte de mélancolie qu'il ne connaît pas s'épaissit en lui, comme un nuage sur le soleil.

Depuis un mois, c'est le premier matin d'attente. Et, justement, il n'a pas le loisir de rester là, aux écoutes, tapi comme à raff"ût derrière un arbre. Le travail presse, la route est longue.

Mais voici que, sur le bord de la ravine, une ombre de femme qu'allonge loblique rayonnement de l'aube se projette sur le sentier.

— C'est elle, se dit-il, et, déjà debout, il regarde. Ah I ses yeux aigus ne s'y trompent point : ce n'est

pas Miguette, cette fois.

Sous la cruche d'argile brune, dont le petit couvercle de métal luit, comme un disque argenté, parmi les touffes de genêts qui bordent l'arête de la iampe (1), il découvre des cheveux couleur de lin blanc, une longue figure rose.

— L'Adelmie !... pourquoi ? se dit-il, — que fait donc la Miguette ?...

Il ne remue plus.

La jeune fille pose sa cruche sur les pierres usées où le filet d'eau gicle et s'épand en gouttelettes. Les

(1) Versant abrupt.

yeux fixés sur la source qui chante au creux du vase, elle le regarde et l'écoute s'emplir avec un bruit allègre, une sorte de bouillonnement qui s'achève dans un murmure croissant et rapide. ' Sans reprendre sa bane (1) pleine, dont les flancs arrondis ruissellent, Adelmie se retourne, relève le front, explore d'un regard la combe. Du lit de sable du ruisseau bordé de hautes herbes rigides, en forme de lames à double tranchant, jusqu'aux genévriers de la crête, elle semble fouiller toutes les touffes.

« Bien sûr, elle attend quelqu'un, — se dit Jan, — mais qui ? Je ne lui connais aucun galant, aucun prétendu. Nul ne l'aime, à cause de ses cheveux et de ses yeux presque blancs. »

Pas un instant l'idée ne lui est venue qu'elle est là pour lui ; — pour lui, pauvre résinier sans un sou vaillant dans ses poches, tandis qu'elle est riche de terre et déçus !

Il l'a vue ressaisir sa cruche et remonter l'abrupt séndérot (2), en s'aidant parfois d'une main aux branches basses des arbustes, et, comme elle disparaît dans la genétière, il s'est hâté de rebrousser chemin.

Le ciel est grisa l'ouest, où s'avance une nuée couleur d'ardoise.

Le levant s'éclaire de lacs orangés et pâles. Toutes les cimes des pins verdissent dans la clarté, passent du noir bleu au vert sombre, du vert sombre au vert

(1) Cruche.

(2) Diminutif de séndè (sentier).

glauque, du vert glauque au vert d'émeraude, glacé d'un reflet d'argent. La lumière semble monter du sol couvert de fougères rousses, de hautes bruyères roses, d'ajoncs épineux criblés de petites fleurs d'or.

Jan marche à longs pas, son fusil en sautoir sur son carnier de peau de brebis, ses outils de résinier sur l'épaule : le hapchot au fer de hache recourbé, aigu, coupant comme un rasoir et Vesbarrascot à long manche qui sert à racler le barras, — les stalactites de gemme durcies comme du sel, qui restent incrustées sur les plaies résineuses.

Il se hâte vers la pinède de Picar.

Voici la pluie. La nuée d'ardoise s'épand en grisailles bleutées, la route se perd dans une brume d'argent que rayent les mille colonnades des arbres. L'homme se penche, remonte ses ampèles (1) mouillées, et, le béret sur les j'Cux, les coudes au corps, accélère son pas rapide.

Mais déjà la voûte grise se déchire. La pluie va cesser bientôt. D'un grand lambeau de nuage, elle s'échappe en mailles minces, sur le soleil qui monte rouge, au travers, et la teinte de rose argenté, la roussit et la brûle. Un reflet de flamme s'étend sur la clairière, baigne le sable couleur de cendre, les feuilles des chênes, et fait resplendir, au milieu d'un champ labouré, un gigantesque châtaignier, dont les branches ploient jusqu'au sol, dans un embrasement de feuillages cuivrés.

Tout là-bas, vers le nord, la pluie tombe encore

(1) Guêtres de laine brute que tricotent les bergers landais.

sur l'horizon des forêts, tandis que le reste du ciel s'étale en nappe d'azur, infiniment pâle, où se découpent avec netteté les plus ténus branchages.

Jan songe à Miguette, à leur première journée de travail dans les bois, où il va aujourd'hui se trouver seul.

Un vague sourire sensuel et fin ensoleille son visage. D'instinct, il rejette son béret sur l'oreille et sifflote gaiement un air de chasse.

Pourtant, il a eu, ce matin, une déception.

A force de retourner ces pensées dans sa tête, il parvient à se convaincre. D'insignifiants détails, passés inaperçus lors de leurs fréquentes rencontres, lui reviennent en foule. Il s'attarde complaisamment à leur souvenir.

La façon sèche et colère dont Adelmie parle à Miguette, quand elle lui commande un travail, ne l'étonné plus. Bien sûr, elles l'aiment toutes deux ! Il en conçoit un certain orgueil. L'une est jolie, ma foi, et l'autre riche. Jamais l'idée de l'épouser ne lui viendra. Il faut compter avec la volonté de Zaïde — et de 1' « ancienne ».

Les paroles de la« Veuve », répétées par Miguette, lui bourdonnent aux oreilles : « Un homme ici ! il n'en faut pas, il n'en faudra jamais plus I »

Ne dit-on pas, à mi-voix, dans la contrée, que — chose bien étrange en pa^'s des Landes, où toutes les femmes semblent soumises humblement à leur mari — ne dit-on pas que la Zaïde a martjrisé le sien, un grand benêt, long et maigre, au poil roux, au visage blafard, qui, chassé de Pe3^rehorte à coups

de bâton durant une querelle violente, s'est enfui à Bordeaux, et de là jusque dans les Amériques ?

Certes, lui, Jan Lartigau le Marensin, ne se laisserait point mener de la sorte ; mais ces trois pourcatères lui paraissent si redoutables que, fussent-elles plus riches encore, et à son goût, il les fuirait comme la peste !

Tout en devisant en lui-même, le jeune homme va de ce pas lent, long et souple, des infatigables coureurs basques et landais.

A ses pieds le vallon du Rimbez se déroule avec la fraîcheur d'une gorge pyrénéenne. Le ruisseau noir, dont l'eau limpide comme un cristal a des scintillements de cuivre, traverse en aval du moulin des prairies vertes, plantées de hauts peupliers d'Italie. Leur cime toute dorée et frissonnante pare d'une grâce mélancolique l'âpre paysage depins qui surplombe les deux pentes de la vallée. Ici, tranchant violemment sur l'ombre épaisse desfeuillages, de grandes falaises de calcaire pelées, d'un jaune rougeâtre, s'érigent, soutenant des forêts de chênes-lièges aux branches d'un gris d'argent. Làbas, la coupure de la gorge se resserre jusqu'à n'être plus qu'une mince raie de verdure sombre sur le bleuissement vaporeux des rases landes dont l'horizon touche le ciel.

Jan a gravi l'autre pente, traversé le plateau de pelouses plantées de surriers et de jeunes chênes. Il longe le grand Pesquè de la Coume (1).

(1) L'Etang de la Combe.

L'eau stagnante s'étale dans un large pli de la gorge, noire et profonde. Une légère brume s'effiloche sous le soleil, s'accroche aux fourrés de la rive qu'elle fait lointaine.

De hautes herbes de marécage pointent comme des lances vertes sur les bords.

Une bécasse part, claquant des ailes, et se remise au plus épais des taillis. L'œil aigu du jeune homme la suit, la devine, là-bas, derrière les fougères. D'un mouvement prompt et précis, son fusil tombe dans ses mains ; il épaule en murmurant :

— Trop tard !

Il ne tire pas.

— Allons, se dit-il, le soleil marque plus de sept heures... et c'est un jour de gros travail.

Dans le grand silence des pinèdes, où le vent traîne sa plainte par instants, etfait craquer les pins isolés comme des mâts, on sent le large de la plaine et de la mer. Un grincement continu, pareil au bruit des insectes creusant l'écorce, révèle au loin, çà et là, épars dans les touffes d'ajoncs ou de brandes arborescentes, la présence des résiniers raclant les carres à menus coups de leur esbarrascol.

Jan Lartigau, aj'ant suspendu sa veste, son carnier et son fusil aux branches basses d'un petit chêne, pique, du fer recourbé de son outil à long manche de bois, les stalactites de gemme qui se sont cristallisées sur les entailles, tandis que la résine pure a coulé, goutte à goutte, pareille à du miel, au creux des pots d'argile. Les fragments du barras

tombent en éclats cireux, durs comme du sel, sur un morceau de toile étendu au pied de l'arbre.

Jan songe que c'est la dernière amasse (1) d'avant l'hiver. Déjà, quelques matins froids tarissent la sève. Les femmes viendront décrocher les pots, les vider dans les ciiartes. Les bouviers chargeront les barriques pleines, dont l'ouverture carrée sera bouchée d'une touffe de fougères mortes. Mais il ne verra plus près de lui Miguette au travail, — la petite Landaise au fin profil, aux grands yeux meurtris, mince et hàlée sous son chapeau noir. — Elle n'ira plus, au printemps prochain, de-ci, de-là, au gré des gens qui la louaient à la journée. Elle est servante depuis la veille chez la Zaïde.

Et le jeune homme, le manche de son esbarrascot fiché en terre, fait une pause, roule une cigarette, l'allume, et, les yeux au loin, souffle une mélancolique bouffée.

(1) Nom que l'on donne, en Gascogne, à la récolte de la résine.

— Qu'as-tu donc, Adelraie, depuis quelques jours ?... Tune manges plus, tu dors mal, jeté sens près de moi tout enfiévrée... Il va nous être impossible d'occuper le même lit. Cette nuit, tu m'as réveillée deux fois, tes mains brûlaient, tu parlais d'une voix haletante, coupée de plaintes... Situes malade, il faut le dire : nous irons consulter le médecin. Ça coûte cher, les remèdes, mais, pour ce qui est nécessaire, je ne suis pas regardante, moi...

LaZaïde considérait sa fille avec attention.

Sûrement, Adelmie avait maigri. Un cercle violacé nimbait ses paupières. Sa face trop rose était comme marbrée de taches livides, ses gestes las et saccadés, sa voix plus sourde.

Elle répondit :

— Mais je n'ai rien, je t'assure.

— Ne mens pas. Tu as quelque chose !

— C'est certain qu'elle a quelque chose, cette drolel ûi dans son coin la vieille Mayon, qui garnissaitd'étoupes le roseau de sa quenouille etles regardait à la dérobée en hochant la tête, — c'est certain.. . Mais elle ne veut point le dire, et, puisqu'elle ne

veut point le dire, on le devine aisément... Elle a envie de se marier, tè !

La Zaïde eut un gros rire, qui sonna faux dans la salle.

Adelraie, le visage vers la porte largement ouverte par où entraille soleil d'automne, ne détourna pas le front. Elle mangeait lentement un morceau de pâté de porc, sur une tranche de pain frais. Absorbée dans ses réflexions, elle parut ne pas entendre.

La Mayon continua :

— De mon temps, les jeunes filles ne prenaient point ces mines qui sont mauvaises. Elles ne cherchaient pas elles-mêmes un mari. Les pères se rencontraient à l'auberge, un soir de marché. L'un disait : « J'ai une fille ; elle a seize ans, elle est venante, gaillarde, et rien ne lui fait peur. » L'autre répondait : « J'ai un fils ; il a vingt-cinq ans, il est leste comme un écureuil, et tient coup à un taureau quand il peut le prendre aux cornes. » Le premier reprenait : « Elle aura le lit, l'armoire, les chaises et les draps neufs. Elle file de l'aube au soir, en gardant le troupeau de brebis sur la lande. » Le second : « Il a de bons bras, et touchera quelques pistoles sur la vente du bétail. Les maquignons du Béarn eux-mêmes sont moins fins que lui... Veux-tu que nous fassions affaire?» Les mains claquaient l'une dans l'autre. On choquait les verres. C'était fait. Le soir, les jeunes gens apprenaient de leur père qu'ils étaient fiancés, et ne disaient mot... Oh I maintenant, c'est autre chose. Ils savent lire dans les

livres et les journaux, écrire une lettre, et les anciens ne savent pas. Ils parlent un peu le franciman (1); aussi ils se croient plus forts, capables de faire à leur guise...

La vieille leva le nez et vit que personne ne l'écoutait plus.

Sa fille, Zaïde, criblait du maïs pour les oies devant la porte, en suivant des yeux Adelmie, dont le jupon bleu disparaissait au coin du champ, derrière les hauts topinambours.

Le vent de la nuit s'était calmé. Une lente brise passait auras des herbes, traînant des bouffées d'air résineux et chaud, coupées d'haleines venues de la mer, fraîches et salées.

Les bras ouverts, enserrant le crible où les grains blancs luisaient et bruissaient sur la peau trouée, tendue comme celle d'un tambourin, la Zaïde se trémoussait, imprimant à tout son corps un balancement de droite à gauche, rythmique et violent, qui faisait frémir, moulés sous la jupe et le corsage, sa grosse croupe et ses seins lourds. Puis elle abaissait les mains, jetait en l'air le maïs vanné, qui retombait en grêle, dans un envol de pellicules et de poudre jaunes.

Derrière la maison, dans un enclos fermé de hautes palissades de pin, le troupeau d'oies criait sans relâche ; la rauque trompette des jars querelleurs dominait les braillements stupides. Leurs grandes ailes claquaient avec un bruit d'étoffes

(1) Le français. — Se dit avec une nuance de moquerie.

déployées, et, plus bas, dans un conr/zV (1) fait de madriers et de piquets de chêne, recouvert d'épaisse brande, des porcs grognaient, traînant sur le fumier leur ventre énorme ; sur le pâtis, des dindons se pavanaient, le col bourgeonné de rose et de violet pâle, le bec orné de pendeloques sanguinolentes, plumes hérissées, queue rayonnante, rayant le sable de leurs ailes rigides, faisant la roue avec un bruit pareil à celui d'une ombrelle de soie qui s'ouvre, — tandis qu'une nuée de poules, de chapons et de coqs aux crêtes rouges tourbillonnait autour de la Zaïde, attendant la provende du matin.

Cependant, Adelmie va le long du champ, à petits pas.

Un panier de bois léger se balance à son bras, frôlant les feuilles des topinambours à hautes tiges dont les fleurs, semblables à d'énormes marguerites d'or, dominent son front.

A la lisière des pinèdes, ce champ s'étale, couvrant la moitié du plateau cultivé, entre les gorges de Peyrehorte et la combe étroite et profonde où jaillit la fontaine.

Pareilles à un plumage d'oiseaux des Iles, d'une richesse étrange de couleur, en houle d'un jaune ardent, les grandes fleurs se penchent au-dessus des feuilles à peine cuivrées, mais dont la teinte première se décompose comme dans une fluidité d'eau. La multitude infinie de ces plantes d'un vert

(1) Courtil, en Gascogne, signifie étable à porcs.

pâle se fonce auras du sol ; les nuances fondues, or au sommet, vert citrin à mi-hauteur des tiges, dun glauque d'émeraude au-dessous, s'enveloppent de lumière bleuâtre et moirée de reflets d'argent.

Insoucieuse de ces fleurs, du chant des oiseaux qui s'élèvent de la haie d'ajoncs et de chênes écîmés, glissent d'un vol sinueux dans l'air limpide et fin luisant entre les feuilles, Adelmie marche tristement, les yeux fixés sur le sentier qui borde les sillons.

Elle contourne la masse bruissante du champ et s'arrête .

Là, devant elle, un carré de sable s'étend jusqu'à la bordure des pins : c'est le coin réservé, cette année, aux pommes de terre. Elle s'accroupit, arrache des tiges déjà sèches, fouille le sol d'une main lasse, — le sol pareil à de la cendre, — jette les /lires (que l'on nomme aussi : las mandores) dans son panier.

De temps à autre, elle se fige, attentive au silence traversé d'un bruit d'ailes, d'un cri plaintif.

La voici au bout du champ, au rebord de la combe. Les feuillages roux et dorés des chênes font des taches de soleil dans les pins noirs.

En bas, des coups sourds et cadencés retentissent : c'est la hache du bûcheron qui entaille le tronc caverneux d'un arbre, tout au fond de la garenne, au-dessous du rocher qui étaye le sable.

Elle écarte les hauts genêts et les bruyères, se penche, et demeure attentive.

A chaque coup, son cœur tressaute. Elle entend

maintenant le « han » rauque de l'homme. II frappe fort. L'arbre a de légers craquements. Elle aperçoit sa cime morte qu'entoure une couronne de basses branches garnies de feuilles jaunes qui luisent sous un rayon, car le soleil n'a point dépassé la corne du bois au levant, mais tout le reste de la ravine est plein d'ombre.

L'homme est bien là. Elle l'entrevoit au milieu des ajoncs verts qu'étoilent déjà quelques fleurs. Troublée, ce matin, jusqu'au fond de l'être, elle l'a reconnu avant de le regarder. Une force mystérieuse, qu'elle subit sans en avoir conscience, la pousse vers lui. Elle ne se lasse point d'admirer la svelte et haute taille du jeune homme, dont la chemise de cotonnade rougeâtre, serrée d'une ceinture de laine, dénude le col robuste et les bras musclés. Les deux mains nouées au manche de la hache, il frappe juste, en cadence, et le fer luit au-dessus de sa tète penchée, tandis que ses jambes nerveuses guêtrées d'ampèles se tendent, se ploient, soutenant l'effort de son buste et de ses bras lancés en avant dans le choc.

L'arbre, à présent, tient à peine. Un coup encore, le fer fait crisser l'entaille. Le tronc s'ébranle. Un fracas de branches cassées flagelle l'air et, de tout son long, le vieux chêne tombe.

— Jan 1 Jan I...

Dans ce cri d'appel, Adelmie, tendre et farouche, jette toute son âme. Elle a vu la masse tournoyer dans le vide, briser la cime d'un pin et dévier vers le bûcheron. Le tronc de chêne a frôlé son épaule.

une branche torse surchargée de rameaux feuillus l'a couché à terre. Déjà il est debout.

Il tourne vers elle son visage narquois, où la seconde de frayeur a pâli à peine les traits sous le bronze du hâle ; il lève la main, lâche un juron joyeux, lance sa hache au loin avec son béret, et s'éponge le front.

Mais Adelmie a roulé sur la pente. Plus rien ne l'arrête. Ses mains s'accrochent aux genêts et aux ronces. Elle ne sent pas les épines qui font saigner ses doigts. Une falaise de roche dure perce le sable et surplombe la clairière d'herbe où gît le chêne : elle glisse. Jan la reçoit dans ses bras, et chancelle un peu sous le heurt. Dans son trouble, elle le tutoie :

— N'as-tu pas pris mal... au moins?...

— Non, rien qu'une rude gifle de ces petites branches.

— Oh ! mon Dieu ! que j'ai eu peur !...

Il la serre encore, toute frémissante d'angoisse, de fièvre contenue, lasse et sans voix.

Déjà ses lèvres murmurent un mot d'amour ; mais les cheveux presque blancs d'Adelmie se défont. Vivement elle se rejette en arrière, et, de ses mains malhabiles tant elles se hâtent, la jeune fille rougissante essaie de les renouer.

Jan détourne les yeux. L'image de Miguette passe, impérieuse, entre ce visage et le sien. Oh ! les cheveux noirs de Miguette 1 . . . ses yeux de braise sombre, ses douces lèvres mouillées, sa voix mutine et claire... sa voix !...

Mais il l'entend, sa voix ! il ne rêve point : — il

n'a jamais rêvé, lui, quand une fille lui tombe du ciel dans les bras ; fût-elle laide, il n'a jamais songé qu'à la joie de l'instant.

— Qui appelle ? — interroge-t-il.

Adelmie ne répond pas. Elle s'éloigne lentement. Elle a ramassé une hachette dans l'herbe, à ses pieds, et, d'un coup sec, casse des brindilles qu'elle tasse sous son sabot.

— Qui appelle? — crie Jan, cette fois.

Une voix, la voix de Miguette, — il n'en doute pas, — répond du haut de la combe :

— C'est moi, pardi ! Qu'est-il arrivé ? L'Adelmie a crié si fort que sa mère l'a entendue et m'envoie. J'arrive au galop, et tout est tranquille... Aussi bien, je n'ai rien à faire ici...

Le ton est railleur et Jan y sent une tristesse qui se cache. Certainement elle a compris. Il reprend sa hache et s'avance vers l'arbre abattu.

— Écoute, Miguette !... Miguette ?

Il la cherche du regard, fouille l'épaisseur des ramures.

Un petit rire sec fait, on dirait, danser les feuilles. Mais il ne voit qu'un pan de cotillon rouge dans les touffes de genêts.

— Eh bien ! quoi? — ricane la voix moqueuse.

— Oh ! rien I... Je voulais te dire que ce chêne a failli me casser les reins en tombant : alors l'Adelmie, qui me regardait d'en haut, a eu peur... et est descendue...

— Oui... en volant, de branche en branche... comme une grive... Je comprends !

Il y eut un bruit de feuillages froissés, et l'on n'entendit plus que les petits coups de hachette d'Adelmie qui s'éloignait dans les bas-fonds.

Las de lever le nez sans apercevoir Miguette et ne sachant si elle était aux écoutes encore, Jan Lartigau se remit à Tceuvre. Il attaqua vigoureusement l'arbre abattu, ébranchant d'abord les parties basses. Il frappait à lents coups espacés, avec des hans sonores. Comme il s'arrêtait pour cracher dans ses paumes, car le manche lisse de la hache glissait trop entre ses doigts, une petite main toucha son épaule : il se retourna.

Elle était là maintenant, devant lui, non plus rieuse et narquoise, mais pâlie d'une souffrance muette qu'il sentait au fond de ses grands yeux sombres, au pli de sa bouche trop rouge qui semblait saigner dans la blancheur cireuse de son visage amaigri .

— Qu'as-tu donc, ma mie ? te voilà blcme comme un cierge ! — fit-il à voix très basse. Son accent marensin, rude et voilé, mettait aux mots une sourdine étrange.

Il comprenait vaguement qu'elle avait mal et qu'il en était peut-être la cause.

Pour la première fois de sa vie, il sentit qu'un être pouvait souffrir autrement que d'une blessure de la chair.

La rencontre récente d'Adelmie lui fit chérir Miguette davantage.

Il lui prit les mains, ses petites mains brunes aux

doigts fuselés, moites de sueur ou de rosée, qu'avaient griffées les ajoncs de la combe, et il l'attira contre lui. Mais Miguette, raidie, se défendit cette fois.

— Ecoute, — fit-elle, — je ne peux rien contre toi, je ne suis qu'une fille bien pauvre, je n'ai pas de maison... Mon père est mort, ma mère aussi ; ce n'est point ma vieille grand'mère et marraine de Cante-Cigale qui me donnera du pain. Il faut que je me le gagne. . Tandis que l'autre, la Péu-dé-turget (1), est riche !... Elle te forcera à l'épouser. Tu seras un propriétaire... De beaux champs, des pignadas, des louis d'or... Tu le vois, je ne puis rien !...

— Miguette, je t'aime. C'est toi que je veux !

— Oh ! je ne suis pas jalouse... Moi, puis une autre, et une autre encore... qu'est-ce que cela peut bien me faire ?... Tous les hommes sont les mêmes. Seulement elle me déteste, elle m'en veut à mort, elle me chassera et je ne te verrai plus.

Les yeux secs et gonflés de pleurs qui ne sortaient pas, elle le dévisageait âprement.

Lui sentait monter dans ses entrailles et jusqu'à son cœur la force de sa race voluptueuse. Il ne l'écoutait pas, ne l'entendait pas. Il savait simplement qu'elle était là, devant lui, qu'elle l'aimait d'amour, de tout son être, et que rien ne pouvait la lui ravir.

L'heure d'après, seul, dégrisé, et le front dans ses mains, assis sur le tronc du chêne mort, toutes les paroles de Miguette qu'il n'avait pas, lui semblait-il,

(1) La « Poil-de-maïs ».

56 MIGUETTE DE CAKTE-CIGALE

entendues, remontaient du fond de sa mémoire. Il les remâchait à voix basse entre ses dents, où se consumait un bout de cigarette jaunie.

« J'aime bien la Miguette, — se disait-il. — Mais l'Adelmie est riche ! Des champs, des pignadas, des écus !... Bah ! la mère est avare, et ne voudra pas. Mais la fille est laide avec ses cheveux de filasse. Nul galant ne lui fait la cour. Ils ont surtout peur de la Mayon et de la Zaïde, qui sont de terribles femmes ! Le pauvre défunt mari, le Cadderon (1), en savait quelque chose, puisqu'il n'y put tenir et préféra partir, comme un misérable terrassier, pour les Amériques... Certes, je n'en ai pas grand'crainte, moi. J'ai les bras solides et la tête dure. Mais la Miguette, que deviendra la Miguette ?... Ah! ce n'est pas pour une femme qu'on doit ainsi gâter sa vie. D'ailleurs, elle pourra rester près de nous, cette petite... qu'est-ce que cela peut bien faire à l'autre? »

Cette pensée apaisa ses doutes. Il songea qu'il avait grand'faim. Le déjeuner — repas principal des Landais, le plus souvent composé d'oeufs, de porc salé et de fromage — était bien loin.

Il regarda le soleil,

« Midi passé ! — se dit-il. — Un morceau de pain, une gousse d'ail, des châtaignes bouillies d'hier, une chopine de piquepoult, voilà de quoi attendre, à défaut de soupe, le repas du soir!... »

Il s'étira souplement, repoussa du pied sa lourde hache et décrocha son havresac.

(I) Diminutif de Caddet (cadet).

Deux mois passèrent, monotones, avec leurs jours clairs et tièdes, durant l'été de la Saint-Martin, leurs nuits sereines de gelées blanches, ou de pluie.

La Zaïde touchait ses vaches comme un homme, dans les labours. Le jupon troussé haut, Vagiilhade (1) aux doigts, une main solide au manche du soc, elle creusait dans le sable cendré du champ.

Derrière elle, sa fille, munie d'un panier de bois plein de seigle, jetait la semence qui retombait sur le sol humide.

Une bande de poules noires, à grosse crête dentelée de pourpre, les suivait sans relâche, grattant le sillon frais, picorant les vers et le grain.

Alentour, les combes surplombées de pins qui enserrent le plateau de Peyrehorte, prenaient d'indéfinissables nuances bleuâtres et grises, tachées de chênes roux, de fougères rougeâtres, de feuilles orangées, de ronces couleur de braise ou d'un lilas fané, et, au levant, la croupe du Pouy-Majou, — la plus haute colline, — qui se recourbe en proue au

(1) Aiguillon dont le gros bout est armé d'une sorte de pique.

delà de l'eau et s'avance comme un cap de terre jaunâtre et nu au devant des bois, se teintait de rose doré à la crête, tandis que ses pentes devenaient violettes dans le soir.

La Mayon filait assise, tantôt devant le seuil, sous l'auvent, tantôt près de l'âtre, selon les heures de pluie ou de soleil. De temps à autre, elle laissait tomber son fuseau, et sa tète, comme trop lourde d'ans, se penchait sur son épaule. Elle paraissait dormir, étrangère aux bruits de la maison, et, sursautant, éveillée par un éclat de voix, le heurt d'un sabot contre les landiers, elle rouvrait les yeux, haussait le front, murmurant d'un ton las et résigné :

— Anem, anem^ qiien perdi las aucos ! — voulant exprimer ainsi, par une image familière aux gens de Gascogne, le désarroi de ses idées :

— Allons, allons, je me perds les oies !

Miguette allait, venait, obéissant aux ordres de Zaïde .

Elle cuisinait, taillant les herbes pour la garbure, soignant les bêtes du courtil et de l'étable, durant que la mère et la fille dépeçaient leurs porcs ou les portaient aux marchés des environs.

Depuis la scène de la combe où Miguette l'avait surprise auprès de Jan, Adelmie évitait de parler à la servante. Elle la regardait à la dérobée, jalouse et presque haineuse, quoique le Marensin affectât de n'avoir aucun souci de la jeune fille, quand, par hasard, il la rencontrait à Peyrehorte, où deux fois par semaine il venait maintenant « faire du bois ».

Les lourds cheveux noirs de Miguette, bouffant sous le mouchoir rouge dont elle casquait son chignon, la fille de Zaïde eût donné bien cher pour en parer sa tête flave. Ayant ouï conter par une de ses amies, femme de chambre en un château de l'Ar-* magnac, que les dames teignaient leur chevelure de cent diverses nuances, l'Adelmie rêvait d'une eau miraculeuse, qui donnerait à ses cheveux le ton du maïs roux, ou, mieux encore, l'éclat sombre de l'aile des corbeaux qu'elle voyait passer en tournoyant sur les labours.

Elle enviait aussi ces larges yeux sombres, agrandis encore par des cernures de bistre, ombragés de cils épais et recourbés, cette bouche qui semblait une blessure saignante dans la blancheur mate du mince visage. Elle sentait, avec son flair de femme jalouse, que tout cela, qu'elle n'avait point, arrêtait le regard des hommes.

Elle pleurait parfois, cachée derrière un fourré d'ajoncs, dans le sentier de la fontaine; elle s'apitoyait sur sa rouge laideur, sa grande taille carrée, ses cheveux d'un jaune blanchâtre et déteint.

Mais, à ces heures de détresse et d'envie rageuse, un sentiment de fierté lui faisait relever le front :

« Je suis riche, — pensait-elle, — et cela vaut mieux pour les hommes que la beauté !... — Si je le veux, il m'épousera : il faut que je parle à ma mère. »

Mais sa volonté fondait devant le geste autoritaire de la Zaïde. Ses plus violents désirs de révolte se détendaient, en la blessant, comme des arcs dont

on coupe la corde. Une sourde rancune s'amassait en elle, alimentée des moindres paroles, des plus légers incidents de leur vie.

Et chaque soir, Jan rejoignait Miguette.

Celle-ci avait accoutumé de se rendre, presque tous les jours, à Cante-Cigale, chez la Cétotte, sa grand'mère et marraine.

Cante-Cigale est une petite maison basse, assise au revers d'une colline de sable, dans une pinède claire dont le sous-bois est plein de surgeons de chênes et de genêts. Un champ en friche s'étend au delà du maigre pasténg (1) d'herbe courte, envahi de touffes de bruyère. Un vieux châtaignier difforme, aux feuilles d'un jaune ardent durant l'automne, — étoilées de gousses piquantes, couleur de soufre, dansla lueur blanche du ciel, — couvre de son ombre le milieu des sillons à demi effacés. En juin, ses branches horizontales s'ornent de fleurs semblables à de longues et rigides chenilles safranées, piquées en touffes parmi les feuilles vertes. Mais l'hiver, il montre ses flancs caverneux où pourrait s'abriter une pastoure et dresse ses cent bras dénudés, pareils aux tentacules d'une pieuvre monstrueuse.

Derrière la maisonnette, un « champ perdu », empli de bruyère mauve pailletée d'ajoncs jaunes, de

(1) Pâtis.

fougère vineuse et pourpre, se nuance d'or rouge, d'incarnat pâle, fondus peu à peu dans une même teinte violacée. Des couples de dindons ayant au cou des sonnailles, une douzaine de poulets munis de grelots, dont le tintement permet de les retrouver au loin, le soir, dans les taillis, et quelques oies, d'humeur vagabonde et braillarde, volètent, picorent, caquettent autour de la maison.

Une mince plate-bande, que protègent des brassées de ronces et de rameaux d'épines, borde le seuil d'un rang de chrysanthèmes blancs et de verveines.

Une treille de muscat, déjà défeuillée, étend ses sarments jusqu'à l'unique fenêtre. Une fumée bleue monte en flocons sur le fond verdâtre et doré du vieux châtaignier qui semble emplir la moitié du ciel.

De Peyrehorte à Cante-Cigale, il faut à peine un quart d'heure, pour le pied leste de Miguette, en passant droit à travers bois.

Habituellement, c'est entre cinq et six heures de l'après-midi que la jeune fille « rend visite » à sa marraine.

Elle prend la bane, — la cruche d'argile rouge, — sur l'ayganè, — l'évier, — la pose sur sa tête et s'enfuit légère, la taille onduleuse au gré de la marche. Elle longe le champ, passe la haie d'ajoncs toujours verts, entre dans la genétière, dévale dans la combe par l'étroit sentier, où des racines torses forment sur le sable des escaliers inégaux et raides. La voici au bas du rocher. Miguette place la cruche sur un

socle de pierre où rejaillit la source et que l'eau vive a creusé ; puis elle s'éloigne en courant presque, remontant le cours du ruisseau, tandis que, derrière elle, bouillonne déjà la bane pleine.

C'est le seul bruit dans la combe.

Alors, pour tromper sa solitude, exhaler la secrète mélancolie qui la trouble, ou, peut-être, signaler simplement sa présence à la fontaine, Miguette chante la belle et dolente Cansoiui d'Isabèii :

Dou Castérct, à l'aube (1),

Sort Isabèu ; Ei blanquéie sa raube

Coume la nèu.

La-bas, à la hountéte.

Ere s'en ba, Bapléa la banéte.

En tout canta.

Ser soun camin, la Hade

.Dou Broustét-Nau L'a démandat : « Mainade, An bas atau ?

— Escusats, bère Dàune,

Ere-u respoun.

M'en hau plea-m la bane

En cére hount.

— N'as plan lou téms, praubéte :

Que bam,sé bos.

Dansa farandoulète

Au cap dou bosc !... »

(1) Dans les diphtongues l'u se prononce ou : aoiibe, Isabèou.

Tant n'a hcit dé la hole.

Tan hé n'a hèit !

Que n'a dansât, la drôle.

Toute la nèit.

Sa mai que Va 'pérade :

« Saï, migue, saï ! »

E morte la troubade,

La praube mai !

Quoaté damisélétes,

Un capéran, Douman, en terre sente,

La pourtéran !...

Du petit château à l'aube, — Sort Isabelle ; — Sa robe est blanche — Comme la neige.

Là-bas, à la petite fontaine, — Elle s'en va, — Elle va remplir la petite cruche, — Tout en chantant.

Sur son chemin, la Fée — du Bois-Nouveau — Lui a demandé : « Enfant, — Où vas vas-tu ainsi ?

— Excusez-moi, belle maîtresse, — lui répond-elle, — Je m'en vais remplir la cruche — A cette fontaine.

— Tu as bien le temps, pauvrette : — Nous allons, si tu veux, — Danser une farandole — Au bout du bois. »

Elle fit tant de la folle, — Elle en fit tant ! — Qu'elle dansa, la jeune fille, — Toute la nuit.

Sa mère l'a appelée : — « Viens ici, mie, viens ! )> — Elle l'a trouvée morte, — La pauvre mère !..-

Quatre petites demoiselles, — Un chapelain, — Demain, en terre sainte, — La porteront !

Sa voix sonore se nuance de tristesse, et la monotone chanson pleure indiciblement dans le silence des bois.

Maintenant il s'agit de traverser l'eau pour gravir l'autre pente. Cante-Cigale est là, cachée par la dune.

Maisle lent et tortueux ruisseau s'étale ici en flaque guéable, entre des bancs de tourbe où il serait imprudent de se hasarder.

L'un de ces soirs où elle rôdait, hésitante, en quête d'un passage, Jan le Marensin sortit en sifflant d'un grand fourré d'aulnes. Il la guettait comme une hase au passage de l'eau, sûr qu'elle essayerait de couper tout droit pour monter chez la Cétotte.

— Tiens, — fit-il, — ne cherche pas davantage. Regarde, je t'ai fait une palanque.

Il désignait, du manche de sa hache, de rugueuses traverses de chêne liées d'une branche de saule, qu'il avait jetées sur le ruisseau, au milieu d'un taillis de vergues.

— Seulement je veux, — continua-t-il, en l'enveloppant de son chaud regard brun, — je veux que tu me paies un droit de passage, chaque fois que je t'y rencontrerai.

Miguette sourit d'un air mutin :

— J'en étais sûre 1... En voulant faire court, au lieu de suivre les chemins, je mettrai trois fois plus de temps qu'il n'en faut pour monter à Cante-Cigale !...

Dans le çourtil bas, au toit fait de « paillons » de

seigle bien joints, la Cétotte, une petite vieille au visage étroit et fin, dont la peau encore blanche a résisté au hâle, gorge ses oies.

A califourchon sur l'une d'elles, la marraine de Miguette emprisonne les grandes ailes entre ses genoux. Sa main gauche fixe et retient dans le bec ouvert un long canéroun (1) de fer-blanc ; de la droite, elle enfonce à petits coups secs, à l'aide d'un bâtonnet arrondi, — loucalhiuet, — les grains de maïs qui tintent contre les parois de métal. Cependant ses doigts habiles, délaissant la chevillette après chaque coup, font glisser, au long du gosier de l'oie captive, la lourde becquée.

L'une après l'autre, saisie par le col, chaque bête est prise, gorgée, relâchée dans une large volière, après avoir avalé de force la nourriture et l'eau tiède.

Le glou-glou lent de la chopine alterne avec le cliquettement des graines dans l'entonnoir. Et s'ébrouant, et piaillant, les oiseaux stupides, déjà gavés, s'engouffrent par la claie ouverte.

Que de fois, tout enfant, attentive à saisir le sens des paroles et des gestes, Miguette était restée debout, à la nuit tombante, une gaule aux doigts, devant la grande volière où la vieille gourjdire (2), coiffée d'un mouchoir à carreaux déteint, le cotillon troussé, à genoux dans la litière, chevauchait ses oies 1

L'antique carelh de cuivre, — la lampe faite d un

(1) Sorte d'entonnoir.

(2) Gorgeuse.

double plateau pentagonal, accroché à une hampe ciselée en forme de harpon, et où brûlent des mèches imprégnées d'huile, — suspendu à une solive, éclairait d'une jaune lueur trouble la femme accroupie. Celle-ci contait, en pure langue gasconne, d'étranges histoires, — si religieusement écoutées que la petite en oubliait de taquiner, de sa badine, les becs orangés des jars, claquant comme des lamelles de bois sec au bout des longs cols tendus.

Elle aimait, par-dessus tout, le jour du mazet(l). Son souvenir faisait comme une tache rougeoyante dans sa mémoire. Il lui apparaissait redoutable et plein de l'horreur d'un sacrifice barbare.

Des femmes, en nombre, saisissaient, dès l'aube, les oiseaux voués à la mort et qui jeûnaient depuis la veille. Elles les emportaient par les ailes largement éployées, sans souci de leurs cris et des ondulations de leur col pareil au corps des reptiles. Puis le couteau jetait un double éclair, blanc et rouge. Le sang giclait des gorges ouvertes dans des plats de terre d'un jaune éclatant. Et tandis que la bête, secouée de spasmes lents, agonisait, les palmescrispées sur son ventre feutré d'épais duvet blanc, un petit frisson chatouillait la nuque de la fillette, glissait jusqu'à ses reins. Anxieuse, elle épiait ce grand mystère de la vie à qui succède la mort, et elle frémissait d'une émotion d'autant plus aiguë qu'elle était jalousement cachée.

Le lendemain, c'était bien autre chose. Les femmes

(1) On nomme ainsi en Gascogne l'action de tuer des animaux à l'engrais et, par extension, ces animaux eux-mêmes.

découpaient en quartiers oies, canards et chapons, qui, soigneusement plumés, ressemblaient à des mottes oblongues de beurre. Les pyramides de « pièces », ailes et cuissots, s'entassaient sur les nappes blanches. Les foies, les foies hypertrophiés, orgueil de la maison, s'alignaient, exposés sur une massive table de chêne drapée de linges sanglants, comme un autel de sacrifice. Puis, les énormes chaudrons de cuivre rouge chantaient sur le feu de pins et de sarments. La graisse onctueuse, qui doit recouvrir les pièces confites, blonde comme le miel, emplissait les jarres de terre dont l'émail durci flamboyait aux lueurs du feu.

Et voici que le meunier de la Hontrède apportait un sac de farine de maïs nouveau, dont la fine fleur passée au tamis était répandue, poignée à poignée, quasi religieusement, par une vieille aux doigts agiles, dans un chaudron empli d'eau, et délayée à l'aide d'un bâton lisse, pour faire la fameuse bouillie que l'on nomme crouchade en pays d'Albret.

Comme Miguette se souvient de tout cela ! Il lui semble que c'était hier encore.

De l'orée de la pinède au bord du « champ perdu », elle voit, entre les touffes de genêts, briller la petite lueur tremblotante du carelh. Elle presse le pas. La nuit est proche.

L'ouest est un lac de flamme transparente, verte, citrine, azurée, or, où les chênes-lièges blancs, aux troncs de sanguine, les pins noirs, le châtaignier de cuivre, se découpent.

A l'orient, ondoyé d'une vapeur rosée, monte un mince croissant de lune.

Des bouffées molles de vent encore chaud traînent, sans s'y confondre, dans l'air sec et subitement refroidi du crépuscule.

— May rie ! mayrie !

Miguette est près du courtil, où maintenant il fait très sombre.

Les oies crient. La jeune fille distingue la rauque voix des giuots, les jars batailleurs, dont l'éclatante claironnée domine les braillements du troupeau.

— Soiiyaqui, maïnade (1) ! fais le tour de la maison, — répond la vieille.

Sur le seuil, où la flambée de l'âtre projette une clarté qui lutte avec celle du soir, la Cétotte apparaît, les tempes serrées d'un mouchoir de cotonnade noire qui fait ressortir la blancheur mate de son teint. Un léger sourire entr'ouvre sa bouche édentée qui dut être d'un dessin très pur, comme tous les traits de son visage. Elle a les beaux yeux, le nez droit de Miguette, et le même air de bonté à la fois mutine et grave.

— Entre donc, j'ai du pain frais, de la crouchade ; des châtaignes cuisent sous la cendre, j'allais souper... tu feras rémoudoun (2) avec moi.

— Nani, mayrie! je suis pressée, — répond Miguette de sa voix claire. — J'ai laissé la cruche à la fontaine. Elle doit déborder à l'heure qu'il est. Je

(1) « Je suis ici, enfant ! »

(2) Repas de l'après-midi.

suis simplement venue te dire bonsoir, et te demander des nouvelles de tes oies.

— Oh ! je n'ai guère de chance, cette année. Des bêtes que j'ai élevées avec si grand soin et qui m'ont coûté tant de peine!... Il y avait vingt-cinq œufs couvés par la c/ougue (1), dans ma chambre, tout près de mon lit. La nuit, dès que j'entendais un babil, vite j'allumais la chandelle et, saisissant chaque oison sorti de la coque, je le mettais au chaud sous mon édredon. Durant les heures où ils sont nés, je n'ai pas fermé l'œil, tu comprends ? Eh bien ! j'ai eubeau les soigner, les dorloter près de moi pendant la première semaine, j'en ai perdu la moitié... Ont-ils mangé de la mauvaise herbe, ou sont-ce les grosses chaleurs, la sécheresse du printemps?... J'avais cependant eu le soin de donner, comme de coutume, au sonneur de cloches le plus bel œuf de la couvée,

— qui a été vendu cinq sous, au profit de l'église,

— et cela ne m'a pas porté bonheur tout de même I Peut-être était-il mauvais ?...

Durant ce récit, Miguette s'est assise sur le seuil. Elle feint d'écouter attentivement sa marraine, mais elle est blasée là-dessus. Ses perpétuelles doléances l'émeuvent à peine. Elle les entend presque chaque soir. Et puis ses oreilles bourdonnent encore de mots d'amour. Elle étire ses bras et bâille, tout alanguie par les caresses.

Et, derrière elle, après un silence, la voix de Cétotte s'exclame :

(1) Poule couveuse.

— Comme te voilà décoiffée 1 Tuas tant de cheveux qu'ils ne peuvent tenir assemblés sur la tête... Et ce foulard de travers !. . .

La jeune fille se redresse, surprise, presque fâchée :

— Ce sont les branches . .. j'ai traversé le fort. . . un vrai repaire de loups ou de sangliers.

— De loups, il n'y en a plus depuis que le vieux monsieur de Caplisse a forcé le dernier, dans la forêt de Réaup, il y a vingt ans... Mais des sangliers et des amoureux... on en rencontre plus qu'il n'en faut pour les champs de maïs. . . et pour les filles 1 . . . Prends garde à toi, petite.

La Cétotte cligne de l'œil, elle raille doucement, mais ne gronde pas, tandis que sa filleule renoue ses cheveux défaits, épingle son mouchoir tout en haut du chignon et rougit un peu.

— Ah çà ! on m'a dit qu'il te suit partout. .. Est-ce bien vrai?

Miguette n'hésite point.

— Il me dit qu'il m'aime...

— Et toi?

— Moi ?... Je ne sais pas... je l'aime aussi... peutêtre I

Son rire clair sonne dans la petite chambre aux murs de torchis et de pans de bois, tandis que l'un de ses sabots balancé claque sur le sol d'argile battue.

Pareille à toutes celles de sa race, qui déguisent d'ironie leurs plus profonds sentiments, Miguette parle d'un ton léger de son amour.

Mais la Cétotte ne s'y trompe pas. En deux mois, la jeune fille de quinze ans est devenue femme. Le travail est trop rude à Peyrehorte pour qu'elle se développe ainsi grâce à la seule abondance des repas : il faut chercher une autre cause.

— Tu deviens belle (1), Miguette, chaque jour davantage. Pâle, tu le seras comme moi toute ta vie : nous ne sommes pas des rerro-/zor/ comme les Pourcatères, qui sortent du pays du vin et du blé ; mais tes bras, ta poitrine, ont pris force.

— Oh ! si celles de Peyrehorte sont avares, rien ne souffre la faim ou la soif chez elles ! En affaires, elles liardent plus que les pauvres, mais, à table, elles aiment voir les assiettes bien pleines et les verres rasés, — emplis jusqu'au bord.

— Enfin tu es contente d'y être !

— Eh là ! eh là ! mayrie...

Les traits de Miguette se figèrent dans une expression d'ennui, une petite moue plissa ses lèvres. Elle reprit, d'une voix très basse, les yeux fixés sur les flammes qui sautillaient entre les bûches de pin :

— L'Adelmie m'en veut.

— Ah 1 c'est donc peut-être vrai ce qu'on m'a dit hier, au marché. Je devisais avec celle du Gran- Touhè. Devant nous, Jan le Marensin discutait avec une servante le prix d'une paire de palombes qu'il voulait vendre. Alors, celle du Hahajadet m'a touchée du coude, et m'a soufQé : « Epie, Cétotte, voilà

(1) « Belle », en gascon, n'a pas le sens que I on y attache en français : il signifie : d grasse et forte D.

le galant de ta petite-fille. L'Adelmie de la Zaïde en crève de dépit et de jalousie. Elle le voudrait pour elle, quoiqu'il ne possède que ses bras. Mais pour le travail il en vaut deux, et c'est, ma foi, un beau drôle. » Alors j'ai pensé que tu es une nigaude de l'écouter, car c'est l'autre, la Poil-de-Maïs, qui l'aura I Elle tient le sac, elle, et toi, pauvrotte, tu n'as que tes grands yeux pour pleurer !

— Je pensais qu'il ne la voudrait pas, lui, marraine... Si nous nous épousons, nous vivrons ici. Jan, par son travail, c'est entendu, peut gagner la vie d'une maison. Aucun ne pique et ne jème les pins comme lui, dans ce pays. Les résiniers de par ici font tous des cajves larges, comme s'ils tiraient delà planche ! Lui les fait étroites et longues, en sorte que l'arbre n'en sotiffre pas, coule autant, et dure le double. Moi, je travaillerai comme lui, et puis, avec une paire de génisses quil achètera, je labourerai ce beau « champ perdu » : le sable en est si bon !

Elle débitait tout cela d'un air calme, sans quitter des yeux la plaque du laiè ; mais, au fond d'ellemême, un lourd essaim de pensées tristes montait, embrumant son rêve.

La pendule sonna un coup lent, qui vibra dans le silence. Miguette se détourna. Par la porte restée large ouverte, un carré de ciel bleu nacré apparaissait. La lune rayonnait, au-dessus du châtaignier roux,

— La demie de cinq heures, déjà ! il faut que je parte, vite.

Elle se leva brusquement.

— Emporte, au moins, ces iroles (1) ; tu les croqueras en marchant ! — fit la Cétotte qui lui bourrait les poches du tablier.

— Merci, mayrie !

Déjà, elle avait passé le seuil, ouvert la petite claie du champ ; elle courait sur le sentier entre les bruyères et les genêts noirs.

La Cétotte, demeurée seule, jeta une brassée de brindilles sèches dans l'àtre, et, assise sur un escabeau, sous le manteau de la cheminée, oubliant le pain frais, la crouchade refroidie et les châtaignes qui se consumaient dans la cendre, elle songea tristement à Miguette dont le père, son unique enfant à elle, était mort.

(1) Châtaignes grillées.

C'est une nuit d'hiver, limpide, où l'azur semble un cristal incrusté de myriades d'étoiles. La lune, ronde et lisse comme une meule de pierre blanche, glisse au-dessus de la colline dénudée, en face des pentes boisées de pins.

Dix heures sonnent à la haute pendule, au coin de la salle où les femmes de Peyrehorte font la veillée. Et voici qu'au dehors, dans cette nuit calme, des voix d'abord lointaines, puis proches, psalmodient sur un rythme étrange un chant tour à tour éclatant et voilé.

Des pas résonnent sur l'argile durcie de l'auvent, un piétinement de sabots, un cliquettement de bâtons ferrés. La lourde porte geint sous un coup de poing et, s'ouvrant toute large, projette la vive clarté de l'âtre sur une dizaine dévisages bronzés.

Les chanteurs, bouviers, valets et pâtres des pays voisins, soulevant leurs bérets, se massent sur le seuil et crient d'une voix forte :

— Canten7... Né canten pa (1)?...

— Cantats, amies (2) ! — répond la voix cassée de Mayon la vieille fileuse.

(1) « Chaatons-nous ?.., ne chantons-nous pas ?... »

(2) « Chantez, amis 1 »

76 MIGUETTE DE CAXTE-CIGALE

— Cantals cantats ! — répètent les jeunes

filles.

Alors, dans le silence recueilli qui succède aux exclamations joj'euses, un grand gaillard en cape brune franchit le seuil. Les jambes musculeuses étroitement guêtrées de droguet gris, la main élevée en signe de bienvenue, il se détache en ombre géante sur le mur. C'est le Cadet de la Hontrède, un garçon meunier venu de l'Armagnac Noir, qui joue avec les balles de seigle et dont la chanson domine le fracas des meules et le tumulte des vannes ouvertes où croule l'eau fougueuse et blanchie d'écume. Et voici qu'il entonne seul, d'une voix rude et monotone, le chant des Aguillounès (1) :

Bel arribè !

Soiint arribè A la porte d'un chibaliè Ou d'un baroun, Lous coumpagnouns...

En arroi — sont arrivés — à la porte d'un chevalier — ou d'un baron, — les compagnons...

Les « compagnons » en chœur lui répondent, paraphrasant chaque strophe, en ayant soin de clamer, ironiques :

S'arré nou diiiets bailla,

Noun déchets pas mey canta !...

Si vous ne devez rien nous donner, — Ne nous en laissez plus chanter !

(1) Chanteurs gascons, qui de temps immémorial vont célébrer de porte en porte « le gui de l'an neuf ».

Maintenant le Cadet dénombre les souhaits qu'il apporte : tantôt il désire pour ses hôtes d'un moment une postérité aussi nombreuse que les plis qui ornent le jupon des femmes, ou que les essaims tourbillonnants des moucherons au-dessus des cuves emplies de vendange. Il leur souhaite autant de bœufs que leurs poules pondront d'œufs ; autant d'oies qu'il y aura de fleurettes dans les prés ; autant d'agneaux que d'étoiles au ciel ; autant de dindons que de ceps dans les vignes ; il leur souhaite que leur coq en vaille cent... Enfin :

S'habèts hilîes à marida !

La mey hère qu'en se càii da !

Si vous avez des filles à marier, — La plus belle il faut nous donner !... dit-il.

Et sur l'antique rythme venu du fond des âges, — depuis les temps druidiques où, sur les chênes séculaires, les prêtres cueillaient le gui sacré, — les Acjuilloiinès de Gascogne chantent dans la langue sonore, nerveuse et robuste, des troubadours. Et c'est parfois un fier sirvente pareil à ceux d'un Bertrand de Born, parfois un ironique refrain où pétille la verve, où pleure la douceur d'un Jasmin ou d'un Caraélat.

Le Cadet a dit les derniers versets de sa cantilène, d'un ton implorant et saccadé. Il affirme :

Se nous hasèts béue un houn cop, Pougràn melhou léua l'esclop !

Si vous nous faites boire un bon coup, — Nous pourrons mieux lever le sabot !

Dàuréchèts-noiis , per caritad : Nat d'ous càntaïres n'es d'où Sabbat, Né loup-garoiin !

Ouvrez-nous, par charité, — Aucun des chanteurs n'est du Sabbat, — Ni loup-garou !

Le refrain final lancé à pleine gorge, le seuil est franchi. Les verres s'emplissent de vin sec ambré ; la coque enveloppée d'un linge blanc et bénite à la messe de minuit où elle fut élevée dans les mains des femmes vers l'autel, la coque — galette de pur froment sans levain, parfumée d'anis, — apparaît sur la table, comme une roue dorée que nimbe un triple rang de dentelures modelées à même la pâte en forme de seins et où la maîtresse du logis a planté droit un couteau de bouvier et dessiné des parts égales.

C'est l'heure des rires, des vœux narquois, des chansons gaillardes. La vieille Mayon, elle-même, dont la voix chevrotte et nasille, suit le rythme, et martèle le sol de son sabot.

La Zaïde emplit largement les verres, qui se heurtent une seconde fois, et le Cadet de la Hontrède donne le signal du départ.

La nuit s'avance. Ils ont encore pas mal de « bordes » à visiter, les Aguillounès, d'autres souhaits à offrir, d'autres verres à vider. Ils repassent le seuil. Et là-bas, au fond du chemin qu'ils dévalent, leur chant clair éveille l'écho de la ravine, vibre et s'éteint dans l'air léger...

— Alors, tu as bien compris, enfant? Il y a un pied (1) de porc pour l'aubergiste proche de l'église ; un autre pied, celui de derrière, pour M. le curé. Tu rapporteras le sac de sel, les deux livres de café que j'ai commandés à l'épicière.

Adelmie, déjà sur le siège de la carriole, avait pris les rênes. Elle cingla le flanc de son cheval, un maigre bidet du pays, qui partit au pas dans les sables.

— N'oublie rien, au moins ! — lui cria encore sa mère restée debout sous l'auvent, — nous n'aurions guère le temps de retourner au bourg demain.

L'allée traverse le champ de Peyrehorte, qu'elle sépare en parties égales, puis rentre sous bois, coupant le massif de pinèdes qui surplombe la vallée.

Gantée de grosses mitaines brunes, le visage strictement serré dans un capulet pyrénéen en laine blanche, la jeune fille tanguait aux cahots du chemin.

Malgré le soleil qui brûlait encore au-dessus de l'horizon immense et bleu des forêts, l'air du crépuscule était froid. Les talus foisonnes de fougères, crêtes de genêts et d'ajoncs verts, alternaient avec les taillis de chênes nains aux feuilles d'ocre jaune,

(1) C'est-à dire un quartier.

recroquevillées et durcies par les premiers gels.

En débouchant sur la grande route pavée, la fille de Zaïde mit au trot son poney, qui, tendant les traits, forgea ferm^ De temps à autre, elle le touchait d'un coup de mèche, en tirant sur les rênes ; mais le vieux routier, raidi dans l'effort, secouait sa sous-gorge aux grelots fêlés, et, sachant bien qui le menait, ne changeait rien à son allure.

Avec la Zaïde, il retrouvait, à certaines heures, comme par miracle, ses bonnes jambes d'autrefois. Il n'essayait point de flâner. Dès que la rude poigne de la porchère se faisait sentir, il se contractait dans les brancards ; se coiffant en arrière de ses courtes oreilles inquiètes, troussant sa queue inculte sur le rein, il allongeait vaillamment ses foulées rapides. Ainsi il arpentait d'interminables routes, et, retour de foires, traînant plus allègrement la carriole vide, il descendait à fond de train les côtes rudes, en faisant tinter ses grelots. Mais, dès que devant ses sabots le chemin se dessinait en rampe, exhortations, menaces et coups demeuraient vains : il secouait tristement la tête et montait au tout petit pas.

Jamais les sept ou huit kilomètres qui séparent Peyrehorte du bourg de Saint-Martin n'avaient paru si longs à Adelmie. La route grimpant au flanc du coteau qui domine l'étendue des bois est taillée dans le cœur du roc. Une haute falaise où suinte l'eau des sources la surplombe à gauche, projetant une ombre froide qui s'étale, à l'heure du crépuscule, jusqu'au bord de la Gélise. Cette

rivière venue de l'Armagnac forme, ici, la limite naturelle entre les deux grandes régions gasconnes : le « Sable » et le « Terre-hort », — le terrain dur...

Pour réchauffer ses jambes engourdies, la jeune fille gravit la côte à pied, appuyée sur le brancard de gauche, et, les j^eux fixes, le regard voilé, Tâme emplie d'une inquiétude sans nom, qui devenait presque de l'angoisse, inattentive aux gens qu'elle croisait, aux choses familières, songeant âprement à la destinée de son amour, elle prit une grande résolution...

Le cheval s'arrêtait de lui-même, devant l'auberge.

Distraite, Adelmie appela une servante, débarqua le quartier de porc, prit le sac de sel et le paquet de café, remonta sur son siège, après un froid adéchats (1) qui laissa les gens étonnés et curieux, et s'engagea dans Tune des ruelles menant au presb3'tère.

La vieille Mirotte, une longue et sèche paysanne vêtue de noir, au visage parcheminé, sillonné d'un réseau de rides, l'aida à disposer sur une table la viande qu'elle apportait. Après s'être extasiée sur sa fraîcheur, le poids du jambon, la rose blancheur du lard, la massiveté du filet, Mirotte offrit une chaise à la jeune fille, afin qu'elle s'assît devant l'âtre où fumait un maigre tison.

— Je vais avertir M. le curé, pour l'argent, Adelmie...

— Oh ! ça ne presse guère... Mais je voudrais lui

(1) Adéchats^ adichats ou adisias, adieu, — terme de salut.

parler moi-même ; c'est... pour une chose importante. Puis-je le voir tout de suite ?

— Peut-être qu'il est occupé... Patiente un peu, je vais lui dire que tu l'attends.

Des minutes s'écoulèrent dans le silence, rythmées par le tic tac régulier de la haute pendule. Par instants, Adelmie sentait son cœur défaillir. Il battait fort. Elle respirait faiblement, comme si une main eût serré sa gorge. Ses yeux vagues s'embuaient de larmes.

Au bruit de la porte grinçant sur ses gonds, elle se retourna. L'abbé Dastarac, un petit homme rouge et ventru, serré dans une soutane râpée, était devant elle.

— Bonsoir, Adelmie, — fit-il d'une voix douce et nasillarde, en coulant un regard connaisseur et satisfait sur le quartier de porc. — Je vois que vous ne m'avez pas trop mal servi, et je vais vous payer tout de suite. Combien la livre ?

— Oh ! ça ne presse guère, Monsieur le curé ! Ce n'est pas pour cela que je vous ai fait appeler.

— Eh bien I pourquoi donc, ma pauvre ? Et il rit béatement.

— C'est... que... — fit la jeune fille, subitement pâle, et regardant, inquiète, autour d'elle...

Le curé repoussa la porte :

— Nous sommes seuls, vous pouvez parler. Voyons... voyons... qu'est-ce qu'il y a?... Vous devenez toute blanche... n'allez pas vous trouver mal ici, n'est-ce pas?... Un canard de vieil arma-

gnac vous réchauffera... C'est le froid ?... pas vrai ?... le froid qui...

L'abbé Dastarac ouvrait un bahut, prenait une tasse, un sucrier, le carafon d'eau-de-vie.

Elle l'arrêta, suppliante.

— Non, merci, Monsieur le curé, je n'ai rien... rien... Je dois vous dire... que je suis bien malheureuse... Quelqu'un m'en veut et m'empêche de me marier... avec un jeune homme que...

Le curé essuyait méticuleusement les verres de ses lunettes. Ses petits yeux fureteurs clignotaient vivement. Il paraissait absorbé dans cette occupation minutieuse. Adelmie s'était tue, effrayée de tout ce qu'elle venait de dire, et ne sachant comment s'y prendre pour continuer.

L'abbé Dastarac, ayant remis ses lunettes sur son nez, qui était long et busqué comme un bec d'aigle, la considéra cette fois avec attention.

Elle baissait les yeux, n'osant le regarder en face.

Une seule petite flamme, qui s'enroulait autour des bûches grésillantes, éclairait la cuisine assombrie dont les vitres, un instant rosées par le couchant, ne miroitaient plus.

— Eh bien?... après ?... que voulez-vous que je fasse à cela ? — interrogea le prêtre. — Que puisje?...

— Beaucoup, si vous y consentiez, Monsieur le curé... Il suffirait de me dire la messe de Sént- Sécàri...

— La messe de Sént-Sécàri ! la messe de Sént- Sécàri ! 1 la messe de Sént-Sécàri ! ! ! — répéta trois

84 MIGUETTE DE CAXTE-CIGALE

fois l'abbé Dastarac, d'une voix terrible qui fît trembler la pauvre fille dans tout son être.

II y eut entre eux un silence oppressé, Droite et pâle, les mains jointes sur le dossier d'une chaise basse, Adelmie regardait danser la petite flamme prête à s'éteindre. L'abbé marchait à grands pas dans la salle et reniflait fort. Il songeait en luimême à ces antiques superstitions : las poiisouères (les sorcières), les loups-garous, las hadcs (les fées), la chasse du Rey dArtus, la messe de Scnt-Sécàri, dont l'effet est tel que celui ou celle contre qui elle est dite se dessèche et meurt d'une mort mystérieuse, dans l'année même...

Enfin il s'arrêta. Un pli narquois bridait sa lèvre, mais r Adelmie ne le voyait pas sourire.

— F]coutez, ma fille, je veux bien vous la dire, cette messe de Sént-Sécàri... mais souvenez-vous qu'une messe ne reste jamais sans effet, et que si ce n'est pas votre rivale qui en souffre, c'est bien vous qui serez frappée.

Adelmie se raidit, chancelante, jeta une pièce d'argent sur la table et s'enfuit, inclinant le front, sans voix, la gorge emplie d'un lourd sanglot qui l'étouffait.

La porte claqua derrière elle, et presque aussitôt l'abbé entendit le bruit des roues sur les pavés de la ruelle.

— Je ne m'en serais pas débarrassé de ce soir ! — murmura-t-il, en faisant glisser dans sa poche la pièce d'argent. — Je n'ai pu réussir à l'épouvanter assez pour qu'elle renonçât à son projet... Elle doit bien souffrir, la malheureuse !... Je dirai demain la

messe, oh! pas celle de Sént-Sécàri, à son intention...

Une pluie fine de brume enveloppe la dernière lueur du ciel. Le léger char à quatre roues descend la côte abrupte et sinueuse, au grand trot serré du vieux bidet qui, tout heureux de filer vers la chaude écurie de Peyrehorte, secoue ses grelots, tend l'encolure, hume le vent et tire à la main.

Adelmie suit des yeux la clarté dansante de la lanterne sur les pans de roches, les talus, les piles de pierre blanche du pays qui alternent avec les accotements d'herbe rase et les tas de cailloux de l'Adour.

Après le pont, une ombre noire se dessine : un homme. Il marche gaillardement, un sac de toile sur la tête, en guise de capuchon. Ses sabots frappent les pierres que les cantonniers ont répandues.

Quoique l'on soit en plaine, le bidet se remet au pas, car les roues crissent et s'enfoncent dans les cailloux qui les calent.

L'homme se retourne à demi, juste assez pour que la jeunefille devine, sous le béret rabattu jusqu'aux yeux, le visage de Jan Lartigau, le Marensin.

— Hé ! Jan ! c'est vous ?... Je vais vous porter... La voix d'Adelmie s'enroue et tremble.

Elle arrête son cheval devant le résinier immobile.

— Je vais vous gêner peut-être ? — interroge-t-il, pour la forme.

— Oh ! que non ! Montez... jusqu'au tournant de chez nous.

Une main au garde-crotte, dédaignant le marchepied, il saute lestement, tandis qu'elle relève la

grosse couverture de laine et la lui jette sur les genoux.

— Là ! c'est bien... Comme ça, nous n'aurons pas froid, savez-vous I...

— Près d'une jolie fille on n'a souci ni du vent, ni de la pluie, ni du givre ! — murmure Jan.

Adelmie rit faiblement, d'un rire forcé qui cesse net, coupé d'un aAi violent à l'adresse du cheval.

Elle sent le genou du jeune homme serré tout contre le sien. Une tiède caresse amollit ses jambes et lui semble monter dans toute sa chair jusqu'à son cœur. Un petit frisson furtif, aigu, comme avantcoureur d'une fièvre maligne, glisse de sa nuque à ses talons. Elle ramène le capulet sur son visage. Ses yeux demeurent fixes dans l'ombre.

Lui aussi reste taciturne. Une cigarette fume à ses lèvres. Sans se détourner, elle en voit la vive rougeur de braise, quand il aspire, et la blanche bouffée qu'il exhale, traînant dans l'air humide l'acre parfum du tabac mouillé.

Soudain, à la côte, où le brouillard de l'étang les enveloppe, elle sent une main chaude et nerveuse au pli de sa hanche : le même petit frisson fait vibrer sa chair.

Elle se tait pourtant. Une émotion jamais éprouvée contracte sa gorge. Elle ne dira rien, ne fera point de gestes. Elle a peur de s'éveiller brutalement d'un rêve, et, pareille à toutes celles de sa race, quand une moustache trempée de pluie frôle ses lèvres qui brûlent, elle ferme les yeux, simplement, et demeure inerte pour cacher sa joie.

Or, ce soir-là, vers l'heure accoutumée, malgré la brume pénétrante, Miguette descendit à la fontaine.

Dès qu'elle eut franchi la bordure du champ, dans les hauts genêts, elle se mit à fredonner une de ses chansons préférées : celle de VAgnine, — la petite Annette, qui va à la fontaine très profonde emplir sa cruche, y tombe, et voit passer un chevalier-baron qui lui demande ce qu'elle lui donnera, s'il la repêche. h'Agnine promet vaguement « quelque chose » et, dès qu'elle est hors d'affaire, lui chante une belle chanson. Le chevalier espérait mieux : il exhale ses plaintes.

— Que voulez-vous que je vous donne, — dit- .elle, — à moins que je vous offre ma cruche :

Que boulets que jouts dounguî, A mens que lou banoun ?...

— Lou boste co, ma bèrel... (Votre cœur, ma belle I) — répond le chevalier.

Mais VAgnine, espiègle et railleuse, s'enfuit en disant :

— Mon cœur ? mon père me le sauve pour un joli gomjat(l)...

Qu'ils sont loin déjà, les beaux soirs d'automne

(1) Goujat, — jeune homme non marié : — n'a pas le sens qu'on lui donne en français.

OÙ la voix de Miguette, claire comme un chant de flûte, alternait dans la combe avec le sifflement jo3'eux d'un merle caché parmi l'épaisseur des taillis !... Un merle ?... apprivoisé jadis, sans doute, et qui, évadé de sa cage, réfugié dans ces solitudes, y répétait d'instinct les rondeaux appris en captivité... Mais non ! les branches froissées bruissaient au passage d'un corps qui n'était pas celui d'un oiseau, et Jan, le joli « gouyat » de la chanson de VAgnine, apparaissait, le béret bleu crânement jeté sur l'oreille, une mince cigarette aux dents...

Où donc était-il, à cette heure ?... à cheminer sur quelque interminable carreg (1), au retour d'un chantier perdu dans la profondeur des pinèdes. Depuis une quinzaine environ, la dernière amasse étant faite, et les pins dormant leur sommeil d'hiver, il travaillait en forêt aune coupe importante, dans les dunes de Sarbazan.

Et, tristement, Miguette, ayant rempli sa cruche, coula un regard vers le pli de la ravine où Jan avait posé la palanque afin qu'elle montât tout droit à Cante-Cigale.

Au haut du sentier dont le sable humide, feutré de feuilles mortes, glissait sous ses sabots, elle entendit les grelots du cheval.

Adelmie était de retour. La rude voix de Zaïde grondait :

— Qu'as -tu donc fait, pour être si en retard ? La

(1) Chemia de lande, uon pavé.

nuit est tombée depuis une heure et j'attends le sel 1...

— La route est si mauvaise, avec la pierre nouvelle, que j'ai dû aller au pas presque tout le temps.

— Tu n'as rencontré personne ?...

— Non... Si !... je veux dire... Jan le Marensin, qui s'en revenait de Sarbazan... Je l'ai porté jusqu'au tournant de Peyrehorte, — acheva-t-elle d'une voix étrange, d'une voix ivre et si vibrante que Miguette, encore à la claie du pàtis, n'en perdit aucun son.

Elle chancela : appuyée des deux mains à la barrière close, elle raidissait sa nuque, haussait le front, suivant les oscillations de la cruche dont l'eau clapota et rejaillit sur son épaule.

« Je vais la casser, pensa-t-elle. — Oh 1 pas cela !... »

Enfin, d'une main elle saisit l'anse, assujettit le fardeau, tandis que de l'autre elle ouvrait la claie.

Quand elle apparut dans la grande cuisine que la flamme de l'àtre inondait de clarté, la vieille Mayon la vit si pâle qu'elle s'écria :

— Qu'as-tu, enfant ! Je parie que tu as pris froid à la fontaine ?

— Mais aussi, pégasse (1), — appuya Zaïde, — pourquoi y aller à cette heure ? est-ce que ?...

— Je n'ai pas eu le temps, avant !... — murmura la petite servante, en déposant sa cruche sur l'évier de pierre. •

(1) Augmentatif de pègue, sotte.

— Ah ! tu n'as pas eu le temps ?,.. Mais dis donc que ça t'amuse de courir le soir, à la nuit tombée !... Voyons, qu'as-tu ? est-ce que tuas froid ?... Mais parle 1

Zaïde avait pris son bras et la secouait rudement. Miguette ne répondit rien. Furtive, elle essuya ses joues où roulaient des larmes, ses yeux rougis, et tendit vers le feu ses petites mains glacées.

Adelmie paraissait joyeuse, d'une gaieté brusque et sauvage. Elle riait en agaçant un jeune chat qui gambadait après le cordon de son tablier, puis, le prenant entre le pouce et l'index, par la peau du cou, le lançait, d'un coup de chausson, à cinq ou six pas devant elle. L'animal se sauvait, éperdu, le poil droit, la queue tordue en lanière, soufflant et crachant sous le bahut, ou dans les jupes de Mayon qui l'en chassait avec sa quenouille.

— Mais qu'est-ce qui te possède, ce soir ? — s'exclamait la mère. — C'est ce que t'a dit le curé qui t'a mis le diable au corps?... Allons, jette les châtaignes, à pile égale, dans le carric(l) et dans la poêle... Trie bien les bonnes, entends-tu?

Adelmie redevint subitement grave. « Le curé»?... « le diable au corps»?,., ces mots lui rappelaient sa démarche au presbytère, la terrible messe de Sént-Sécàri, — et, involontairement, ses yeux s'arrêtaient sur le pâle visage douloureux de Miguette qui, penchée vers les landiers, attisait le feu.

(1) Serte de grande cafetière.

Au dehors, le grésillement de la pluie s'était tu.

Zaïde, une lanterne à la main, ouvrit la porte pour aller aux étables, mais elle recula d'un pas sous l'auvent.

— Il neige 1 — cria-t-elle, — venez donc voir comme il neige fort... Il y a dix ans que je n'avais pas vu cela.

— Le vent de montagne a poussé jusqu'à nous cette nuée blanchâtre qui flottait à la fin du jour sur les collines, droit au midi, — déclara Mayon, sans bouger de son coin.

— Bet céii dé Pau (1) .'... — fredonna l'Adelmie de sa voix fausse. — Ils doivent en avoir jusqu'au cou là-haut, les Montagnols, puisqu'il en tombe tant ici.

— Ordinairement, elle fond en touchant la terre ; — mais, ce soir, le temps devient brusquement froid... il y en aura un manteau demain.

— Et toi qui voulais nous porter à la messe de six heures ! pour vendre à loisir sous les cornières (2) tout ce qui reste du dernier mazet /...

Les femmes soupèrent frugalement.

Selon la coutume du pays, elles ne s'asseyaient jamais devant la table, mangeant auprès de la cheminée, sur un escabeau, ou debout, et vaquant, entre deux bouchées, à leurs occupations de mé-

(1) Beau ciel de Pau (prononcer : « Pàou »), chanson béarnaise.

{2, Sorte d'arcades formées par le premier étage des maisons et que soutiennent des piliers.

nage. — Les hommes^ seuls, s'attablent à leur rentrée du travail, et la cuisinière les sert activement.

La vieille Mayon, ayant délaissé la quenouille, savourait avec lenteur la garbure mitonnée qui emplissait son écuelle de faïence rouge posée devant elle, sur une sorte de rondelle de fer qui surmontait la tête d'un landier. Ainsi elle demeurait assise sur le petit banc à l'intérieur de la cheminée, coulant à la dérobée un regard de concupiscence vers la poêle trouée où cuisaient les iroles, et dont le long manche était maintenu à l'aide d'une chaînette de fer accrochée au chambranle.

De temps à autre, Miguette, s'approchant du feu, saisissait à deux mains la queue de la poêle et faisait sauter les châtaignes à la peau écaillée, déjà noircie.

— Sont-elles cuites ? — demanda la vieille. — Goûte-les.

— Non, ce soir, je n'en prendrai pas ! — répondit Miguette.

— Qu'as-tu donc ?

— Rien, mais je n'ai pas faim du tout.

— Eh bien ! va te coucher. L'Adelmie surveillera la cuisson.

— Merci, — fît Miguette, satisfaite à la pensée d'être seule, afin de pleurer à l'aise. — Bonsoir, la compagnie.

Dès que la porte se fut refermée, Adelmie poussa une sorte de ricanement joyeux.

Zaïde, qui versait du vin dans un verre, releva le col de sa bouteille et la regarda étonnée :

— Pourquoi ris-tu de la sorte ?

— Pour rien.

— Pour rien ? toujours pour rien !... L'une s'en va au lit sans croquer une irole, alors qu'elle les aime tant... et pour rien ! l'autre semble heureuse comme si elle avait découvert un trésor, quand la veille encore elle poussait, à chaque instant, des soupirs à fendre l'àrae, comme en poussent ceux qui sont près de la mort... et pour rien ?. .. Je n'y comprends plus goutte. Vous êtes-vous fâchées ?... Je trouve que tu la commandes trop durement. C'est une fille vaillante à l'ouvrage, propre et ordonnée. Ce n'est pas utile de la brusquer pour en obtenir du travail. Il n'}^ a qu'à la laisser faire.

— Oh ! une perle ! une perfection... je le sais... une petite sainte 1... elle n'a d'yeux que pour les hommes !...

— Ça, ça m'est égal, ça ne me regarde pas I

— Eh bien, moi ça me regarde, maman !

— Ah ! tu es jalouse?... toi !... comme si tu avais à lui envier... quoi ?... ses écus ?...

— Il ne s'agit pas d'argent.

— Mais, paiwrotte^ tu choisiras à l'aise un nobi (1), le jour où il te plaira...

— Eh ! non... parce que, si je le choisis à mon goût, toi, tu ne le voudras pas pour gendre...

— Voyons, voj'ons, dis un nom, pour voir ? Adelmie hésita une seconde, mais le souvenir des

baisers de Jan lui monta au cœur.

(1) Epoux.

— Et si c'était... Jan Lartigau ? — fit-elle, d'une voix sans timbre.

Un long éclat de rire de Zaïde éveilla l'écho des chaudrons de cuivre qui rougeoyaient au-dessus d'elle, sur une massive étagère scellée au mur.

L'aïeule avait, de saisissement, laissé choir son fuseau, et ses deux mains décharnées claquèrent l'une contre l'autre, en signe d'effroi :

— Jan ? le Marensin, un simple résinier qui n'a que son hatchot et son espoiirguè, triple Dieu vivant 1...

— Jan le Marensin, oui I — répéta la fille, debout et les yeux allumés d'un feu si étrange que sa mère hésita un instant à la reconnaître.

— Eh ! non ! non 1 non I ça ne se peut pas, jamais je ne tolérerai ici un homme comme lui, un sans-lesou, venu de je ne sais quel village de là-bas !... C'est un dépensier... il chasse, il fume, il boit, il joue dans les auberges I... Jamais, jamais, entendstu ?.,. Il ne sait même pas lier au joug une paire de bœufs... Il te ferait labourer... pendant que...

Elle n'acheva pas. Un coup lourd fit gémir la porte, qui par hasard était déjà verrouillée.

— Qui va là ? — fit la Zaïde, toute pâle, frémissante encore de sa colère qui peu à peu tournait à la frayeur.

— A cette heure de nuit et par le temps qu'il fait ! — gémit Mayon douloureusement.

Un second coup, plus hardi, suivi de deux autres, et la porte grinça sous la poussée d'une épaule.

Déjà Zaïde avait retrouvé son sang-froid :

— Comment la vieille chienne n'a-t-elle pas aboyé ? — murmura-t-elle.

La voix apeurée de Miguette se fit entendre derrière la cloison de la chambre :

— La Soumise pleure... on dirait de joie... C'est quelqu'un qu'elle connaît bien...

Du coup, les trois femmes, épouvantées, se regardèrent.

Ce fut inexplicable, mais, loin de calmer leur terreur, l'idée que la chienne connaissait l'intrus les affola.

— Vite, le fusil, en cas... on ne sait pas... les gens nous croient riches... ils se trompent... nous passons pour avoir toujours de l'argent !...

Adelmie avait décroché l'arme sur le manteau de la cheminée et la tendait à sa mère.

Celle-ci s'avança doucement vers la porte.

A hauteur d'oeil, un trou comme le poing, hermétiquement clos d'une épaisse rondelle de liège, permettait de regarder au dehors.

— Qui est là ?... répondez 1 — cria la Zaïde, en faisant sauter le tampon.

— Ouvre, pour Dieu, je suis mort de froid et de faim...

— Oh ! — fit la femme, qui se rejeta en arrière.

— C'est lui !... Et... il était mort ! . , .

— Ouvre, ouvre... par charité ! — disait la voix.

— Je ne resterai pas longtemps...

— Mon père !... — murmura Adelmie, folle d'an-

goisse, tandis que la Mayon se soulevait en tremblant.

Et voilà qu'une décharnée et hâve figure leur apparut. On ne la voyait pas en entier : le cadre étroit du judas la coupait à mi-front jusqu'aux lèvres ; le côté gauche seul, dont l'œil morne jetait un lamentable regard de prière et de douleur, sembla s'incruster dans le bois.

Mais elle disparut aussitôt.

Les oreilles bourdonnantes, la face agitée de tics convulsifs, la Zaïde avait épaulé son fusil, et l'unique coup partit, à bout portant. Son bras tremblait si fort que les plombs s'égarèrent, criblant le panneau de la porte.

Au dehors il y eut un affreux cri de bête blessée, puis des jappements contenus, suivis d'un silence.

Et quand, sous la poussée d'un instinctif remords, d'une curiosité fiévreuse, Zaïde ouvrit la porte toute grande, malgré les supplications de l'aïeule, d'Adelmie, de Miguette accourue grelottante dans sa chemise, — et qui, toutes trois, croyaient fermement avoir eu affaire à un mort « revenu », — quand la clarté d'une lampe fut projetée sur le seuil, les quatre femmes ne virent plus que la chienne désolée qui flairait en hurlant les traces profondes d'un pied d homme dans la neige...

Comme elle refermait le judas à l'aide du tampon fait de peau de surrier, la Zaïde sentit, avec un frisson, qu'un peu de sang tachait ses doigts.

Le lendemain, un dimanche, le jour se leva net et bleu. Toute la neige avait fondu sous la douce bruine d'après minuit.

Le reflet rose du soleil, par delà les collines de l'Armagnac-Noir, éclairait, au sud, la montagne. Le massif d'Ossau, d'un violet sombre et blanc de glace au sommet, étincelait comme un amas de pierreries, au bord de l'horizon, dans un lac de lumière d'or.

JJAutan-Mountanho, le vent du sud-est, soufflait par lentes bouffées molles, présageant la pluie prochaine.

La terre, purifiée comme le ciel, s'imprégnait d'une clarté limpide décomposée en mille nuances diverses, selon qu'elle enveloppait les feuillages verts des pins et des chênes-lièges, les rousses frondaisons des taillis, les coupures bleues des combes.

« Quel beau temps ! » — songea Miguette qui, vêtue d'une robe neuve, d'un grenat vif, et coiffée d'un mouchoir de soie fleur de pêcher, échangeait sous l'auvent de Cante-Cigale ses lourds sabots « de tous les jours » pour des escloupettes (1) à brides dont sa marraine lui faisait don.

— Cela ne durera pas, petite :

Mountanhe clare,

Bourdèu escu,

— Plouje au ségû (2).^

(1) Petits sabots découverts.

(2) a Montagne claire, Bordeaux sombre : pluie certaine. » — Dicton de Gascogne.

Nous aurons les quatre saisons dans une journée 1 — affirma Cétotte.

Dès le gros travail du matin terminé, Miguette était accourue à Cante-Cigale. Elle avait hâte de raconter à sa grand'mère les incidents de la nuit tragique. Et comme à Peyrehorte personne ne parlait plus d'atteler le char pour se rendre au bourg, elle résolut d'y aller à pied, prétextant la messe dominicale, tout en passant par là, — ce qui n'allongeait guère son chemin.

Tristement, par phrases brèves, coupées de silences qui en disaient plus long que ses paroles, elle acheva le récit de la violente querelle entre Zaïde et sa fille, interrompue brusquement par l'arrivée de l'homme — ou du fantôme (elle ne savait pas) — que la chienne avait reconnu.

— Ce devait être le Poiircalè lui-même, puisqu'il y avait du sang sur la porte et aux doigts de la Zaïde, — conclut la petite en hochant la tête et croisant les mains sur son tablier rose. — On le saura bien vite, ce soir peut-être. Des gens l'auront aperçu... Il a dû recevoir quelques plombs dans la face, mais ça ne l'a pas empêché de fuir...

— On ne tue pas les morts, ma fille ! — prononça gravement la Cétotte.

— Mais les traces sur la neige prouveraient bien qu'il est vivant !...

— Ecoute, — reprit la vieille d'une voix sombre ; — quand j'ai voulu « revoir » ton pauvre père, — il y a dix ans à peine, — il m'est apparu tel que le jour où on me l'apporta, agonisant, dans sa petite veste

de toile, coiffé du béret, les pieds nus dans des espadrilles rouges, les reins cassés par la chute d'un pin géant qu'il abattait avec deux autres hommes sur la lande, au carrefour du Junca, près des lagunes. Miguette frissonna.

— Où l'avez-vous revu, magrie ?

— Où ? mais ici même, sur le seuil... Et c'est grâce à la vieillepousouère de Sént-Yôrdi,\a Pitchantchiro, qui a des pattes de crapaud dans les yeux, que je l'ai revu.

— Elle eut bien du pouvoir, la Pitchantchiro I

— Elle en a toujours.

Miguette soupira :

— Qui sait ? elle pourrait... peut-être... quelque chose...

— Pour qui ? pour le Cadiche ?

— Hé ! non, mayrie... pour Jan... pour moi... L'Adelmie disait, ce matin, à sa mère : « Il nous faut un homme dans la maison ; nul n'osera m'épouser à cause de toi. Si tu ne consens pas à accepter celui que je veux... eh bien ! je partirai, je m'en irai au loin avec mon père, je raconterai partout, et à tous ceux qui voudront l'entendre, ce qui s'est passé cette nuit. » Alors la Zaïde a répondu d'un ton résigné : « Tais-toi ! nous verrons. »

La Cétotte, fermant à demi ses paupières, parut se recueillir un instant.

— Tiens, — fit-elle, — dans un murmure, je vais te donner une paire de poulettes, des tardives, qui sont tendres : tu les lui porteras ce tantôt. ^- ^.- .^^

« J'allai la consulter, un soir de printemps, orageux et chaud, — continua la vieille comme se parlant à elle-même, — je suivis le chemin du Guacadalies, qui passe à travers le plus épais fourré du pays : les ajoncs, gros comme des arbres, les brandes énormes, les genévriers y font des deux côtés comme une muraille impénétrable, taillée à la hache, puis on dévale une combe noire de houx et de ronciers.

« Je l'aperçus, elle, la sorcière, longue et décharnée, qui s'en allait à petits pas rapides tout au bout du carrey, à l'endroit où il tourne brusquement pour plonger dans la ravine. Elle portait sur la tête un fagot de branches mortes, et, quand son cotillon disparut derrière le fourré, je vis... ô quelle surprise, en cette saison I... je vis... oh 1 tu ne devineras jamais, petite... je vis une belle pomme rouge et jaune qui se balançait à la crête épineuse d'un ajonc. Comment y tenait-elle ?... Par quel miracle un fruit de pommier enté, un fruit d'automne, avait-il germé, mûri, à la prime, sur un buisson sauvage ?... Je passai tout proche, sans pouvoir détourner les yeux... et je n'osai pas le cueillir...

« Et plus tard, au coucher du soleil de mai, vers les sept heures peut-être, comme j'avais bu chez la Pitchantchiro le breuvage sacré qu'elle fabrique en secret, et répété neuf fois, en m'en retournant, les prières prescrites, je le revis, là, étendu sur le seuil de la maison, celui que j'aimais plus que ma vie, ton père, Miguette. . . »

Et Cétotte pleura doucement.

« Je demanderai trois choses, à la pousouére », — songeait Miguette, l'heure d'après, dans la gorge broussailleuse de Sént-Yôrdi : — premièrement, s'il m'aime ; deuxièmement, si « nous épouserons » ; troisièmement, si le Cadiche est mort ou vivant... car, vivant, la Zaïde ne le redoute guère, tandis qu'une maison où reviennent les morts... les plus crânes ne se soucient point de l'habiter... et Jan réfléchirait un peu avant d'y entrer comme nobi. »

Le cœur battant, une sueur froide aux tempes, assurant d'une main nerveuse le panier sur sa tête, aux passages difEciles, — elle arrivait au terme du chemin. Hors des épais fourrés de ronces et de houx dont les feuilles épineuses, pareilles à des morceaux de métal rigide, étaient parsemées de cenelles rouges, un banc d'argile jaune et nu, dont la couche de sable a glissé, entraînée par les eaux, s'étage en terrasse au bas du roc soutenant les dunes, dans un cercle de noires forêts.

Entre cette friche, perdue au milieu de la ravine, et la muraille des pins, s'étend un marais dont les eaux rougeâtres sont à demi recouvertes de hautes plantes d'un vert sombre, sescas à double lame tranchante, roseaux aigus, larges nénuphars étoiles de calices blancs.

Un sinueux ruisseau s'écoule du marécage et tombe en mince cascade du haut de la digue ébréchée, dont les pierres moisies de lichens barrent encore le déversoir.

Sur l'étroit sentier contournant la butte argileuse

-qui cache le moulin, Miguette vit des empreintes toutes récentes qui l'intriguèrent : des sabots lourds 3es avaient creusées.

On dirait le pied de laZaïde ! — murraura-t-elle. — Je reconnais les trois clous triangulaires à la pointe : personne ici ne ferre ses sabots de cette faîçon. Les gens du Sable ne les ferrent point, d'ordinaire...

Elle s'arrêta, hésitante, près de s'enfuir.

« Que je suis pègue enfin ! — se dit-elle ; — n'y ;a-t-il pas des sabots pareils à ceux de la Porcatère, •dans le pays ? »

Elle se pencha encore. Ici finissait le banc d'argile, faisant place au sol noirâtre et spongieux du marais. Plus de traces : l'eau noyait les empreintes.

« Il faut que je sache s'il m'épousera, — se redit- «11e pour la centième fois depuis son départ de Cante-Cigale, — je le saurai ! »

Et elle se remit en marche.

Le vieux moulin abandonné dresse au-dessus de l'eau ses murs ruinés dont un pan ne se soutient j)lus, depuis cent ans peut-être, que grâce aux bras du lierre énorme qui en recouvre les blocs. Le seul bruit que l'on perçoive dans le silence solitaire est le chant monotone du barrage sous l'arche où sont assises les murailles. Un escalier vermoulu, d'une ^vingtaine de marches, monte droit, au bord du gué, •contre la façade, jusqu'à l'auvent du haut étage dont le faîte n'atteint pas la falaise rocheuse surplombée de bois.

Miguette, se hasardant sur les pierres branlantes

jetées çàetlà par les rares passants au milieu de l'eau, atteignait déjà lou pount, Tescalier du moulin, quand un cri sourd, comme un sanglot, l'arrêta net, frémissante et pâle, les yeux levés vers l'auvent, tandis que par un geste instinctif elle prenait à deux mains le panier posé sur sa tête et le laissait glisser dans les herbes. Une voix, — elle la reconnut malgré l'accent de terreur qui la brisait, — la rauque voix de Zaïde implora :

— Viens!... Oh I viens voir I... C'est terrible I J'ai failli me trouver mal...

Une force poussa Miguette. Elle gravit lestement les marches aux planches glissantes, et devant elle se dressa le visage de sa maîtresse, mais si livide et si défait qu'il lui sembla n'être plus le même.

— Regarde, mais regarde donc dans la chambre 1 . . . Miguette tournales yeux vers l'étroite fenêtre dont

les petits carreaux sertis de plomb s'embuaient d'une vapeur montée de l'eau.

— Santé ttiqï dé Diii (1) ! — gémit Zaïde, — qu'allons-nous faire, nous ?... Ne touche pas la porte I... elle est d'ailleurs verrouillée en dedans... Fuyons !... dis I... qu'as-tu vu ? qu'as-tu vu ?... (Elle sanglotait.) Par pitié, dis-moi si je ne suis pas folle !... si je ne me suis pas trompée 1...

Déjà Miguette, au bas des marches, avait ressaisi son panier, et, sans songer à le remettre sur sa tête, elle le balançait dans ses mains. Les poules, apeurées, gloussèrent.

(1) « Sainte mère de Dieu ! »

— Ah ! mon Dieu ! quel malheur !... J'ai oublié mon « présent » là-haut, — glapit Zaïde. — deux chapons fins 1... Mais je n'y remonte pas !

Et, sans souci de mouiller ses jambes, la grosse femme traversa le gué.

Elles escaladèrent la butte, tout droit, sans suivre les détours du sentier. Leurs sabots glissaient dans la terre molle, détrempée par la neige de la veille, et de gluantes semelles d'argile s'amoncelaient sous leurs pieds. Au bas de la dune, derrière la première touffe de houx et de genévriers, elles s'arrêtèrent essoufflées, le cœur dans la gorge, ruisselantes de sueur.

— Dis, enfin, qu'as-tu vu ? ne suis-je point folle ? — reprit Zaïde, raclant ses sabots sur la bruyère drue pour en enlever la boue épaisse.

— Non, non, vous n'êtes pas folle !... ou nous le sommes toutes deux, maîtresse. .. Il y avait... un lit dans la chambre, et., sur le lit, la Pitchantchiro presque nue... la Pitchantchiro presque nue... et, sur son ventre, trois grands chats noirs qui lui mangeaient les entrailles...

— Et la tête?... as-tu vu la tête? — répéta la Zaïde avec épouvante.

— La tête ?oui !... j'ai vu la tête ?... il n'y a plus que les os... les chats ont dévoré la chair du visage...

— Oh ! je ne suis pas folle, et tu ne l'es pas non plus l... A qui donc faut-il le dire ?...

Une semaine, morne et pluvieuse, s'écoula.

A Peyrehorte, la voix impérieuse de Zaïde n'éclatait plus en ordres brefs, en remontrances bourrues. Ses gestes se faisaient lents ; une souffrance cachée pâlissait ses traits amaigris. Une ride profonde entaillait son front à la naissance du nez, entre les sourcils froncés. Miguette, pensive et résignée, n'en demeursi> pas moins active. L' « ancienne » filait toujour., sans s'interrompre, au coin de 1 âtre, mais elle restait murée dans un âpre silence, comme si elle eût porté le poids de toutes les âmes angoissées qui Tentouraient.

Seule l'Adelmie avait, parfois, de longs sourires de joie muette qui éclairaient ses yeux, retroussaient ses lèvres, où mourait le refrain assourdi d'une chanson d'amour.

Jan vint faire plusieurs journées à Peyrehorte : il s'agissait d'abattre un grand vieux châtaignier à la pointe sèche et qui, ne portant plus de fruits, couvrait d'un ombrage inutile un coin du champ ensemencé. L'arbre par terre, il fallait en scier le tronc énorme, l'éventrer comme un bloc de roche en le

106 MIGUETTE DE CANÏE-CIGALE

i)3urrant de poudre de mine, puis s'attaquer aux tranches, les refendre en bûches, pour le chauffage.

Le jeune homme y peina vaillamment durant trois jours. Et la Zaïde, qui se connaissait à l'ouvrage, ne put s'empêcher de louer sa force adroite et son endurance au labeur.

Vêtu d'une simple chemise de toile, les pieds nus dans les sabots, guêtre de houseaux de laine brune, il maniait sa lourde hache, faisant crier le bois dur, «t, de la maison, elle entendait parfois le crissement du fer contre un nœud résistant et le han prolongé de l'homme.

A huit heures, chaque matin, il venait s'asseoir à la grande table pour le déjeuner, qui est dans le pays le repas principal des travailleurs. La maîtresse le •servait elle-même, attentive à ce qu'il mangeât à sa faim et bût à sa soif.

Devant Adelmie et Miguette, il demeurait taciturne ; n'osant lever les j^eux vers l'une ou l'autre, il les tenait obstinément fixés sur son assiette. Mais, dès qu'elles n'étaient plus là, il souriait vaguement à la Zaïde, adressait une plaisanterie à la Mayon, dont le visage se détendait un peu.

Le troisième jour, comme il vidait d'un trait son verre après avoir refermé son couteau, l'aïeule, ne pouvant plus contenir sa curiosité de vieille infirme, lui deinanda :

— Vous étiez jeudi au marché, Jan ? Y avait-il du monde ?

— Beaucoup. Les gens n'ont plus rien à faire

que venir deviser là, tout en vendant sur la place.

— Oui... et les bonnes langues n'y manquent point, — fit la Zaïde en posant devant le jeune homme un haut verre à pied empli de café, une petite assiette garnie de sucre, et une fiole d'eau-devie.

— Diu biban ! Daune (1), j'espère que vous me soignez 1 — s'exclama le Marensin qui roulait prestement une cigarette. — Ce n'est pourtant pas aujourd'hui \ escoubeso (2) ?

— Buvez toujours : ça vous donnera force et courage... Et que disait-on au marché ?...

Le résinier croisa ses guêtres, tira une longuebouffée de sa cigarette, avala une lampée de café, puis, d'un air pitoyable et railleur à la fois :

— On disait, entre autres choses, que ceux du Capde-la-Hargue, passant à Sént-Yôrdi, ont entendu deS' miaulements terribles dans le moulin. Sur le rebord du toit voletait le corbeau apprivoisé de la Pitchantchiro, qui ne sort jamais sans elle. La moitié ducorps de l'oiseau était déplumée. Il croassait lamentablement, traînant de l'aile. Les hommes sont montés jusqu'à la chambre. Le contrevent de la fenêtre était ouvert, et ils ont pu voir au dedans.

— Quoi ? qu'ont-ils vu ? — interrogea Zaïde,. anxieuse.

— Une chose terrible, allez I — la pousoiière à demi dévorée par les chats... Alors, le Justin de la*

(1) « Dieu vivant ! maîtresse. »

(2) Grand repas que l'on sert le jour où un long travail est terminé.

Hittère et sa drolette ont couru à la ville avertir le maire, les gendarmes, et, le soir, il y avait plus de cent personnes autour du moulin, pendant que deux médecins examinaient la pauvre vieille.

— Et comment cela est-il arrivé ? grand Dieu 1 La voix de Mayon s'enrouait comme une crécelle.

— Comment?... Il paraît que nul n'a revu la Pitchantchiro depuis une semaine au moins. Elle a eu, dit-on, une attaque de paralysie, etles chats, les trois grands chats noirs qu'elle gardait toujours auprès d'elle, poussés par la faim, et n'ayant rien pour s'assouvir, l'ont dévorée... peut-être vivante..

Le Marensin se tut, huma philosophiquement le café qui restait dans son verre, après l'avoir parfumé d'armagnac, et se leva pour sortir.

La Zaïde s'était enfuie dans l'étable afin qu'il ne vît pas sa fièvre ; un tremblement saccadé agitait ses mains.

Et, seule dans la cuisine, Mayon répétait d'une voix dolente et monotone :

— La pauvre femme !... Elle avait mon âge...

— Miguette ! es-tu là ?

Zaïde poussa la porte entre-bâillée : l'étable était vide. — Vaches et veaux paissaient sous la garde d'Adelmie,dans la garenne, sur l'autre versant de la combe. — Armée d'une fourche, — une sorte de trident de bois aux pointes recourbées, — la jeune servante remuait la litière fraîche. Une odeur chaude de bruyère et de bétail emplissait l'air.

Miguette se retourna.

— Jan vient de conter comment ceux du Cap-de-la- Hargue ont découvert le corps de la Pitchantchiro... Je le savais déjà depuis hier : celle des Lugas me l'a dit en passant, au retour du marché ; même elle a ajouté que les hommes avaient tué les chats à coups de fusil... deux seulement : le troisième s'est enfui dans les rochers, qui sont, à cet endroit, creusés de tûtes (1) et de canes (2).

— Et vos chapons ?

— Quel dommage, toutdemême !... on n'a retrouvé qu'un panier vide, souillé de sang, et des traînées de plumes., les renards voisins les auront volés !. ., L'Adelmie s'est bien aperçue de leur absence. Elle m'a demandé, hier matin : « Où sont donc les chapons noirs dont le cou porte des plumes dorées ? » Là-dessus, j'appelle, je jette du grain : toute la volaille accourt, nous entoure.. . « Il en manque deux, » fait la drôle, qui a l'œil à tout. Alors je feins d'être inquiète : « Ils vo»t courir si loin 1... l'épervier les aura emportés. — L'épervier ? répond l'Adelmie, c'est ma foi bien possible... Je vais dire à Jan de tendre des pièges. — Oui, oui, va vite I ai-je répliqué. Ces maudits oiseaux de proie ne nous laisseraient rien... » Tu comprends, petite, il ne faut révéler à personne au monde que nous nous sommes rencontréesà Sént-

Yôrdi... Moi, je voulais savoir si vraiment les

morts peuvent revenir. . .

— Oh ! bien sûr qu'ils le peuvent... maîtresse...

(1) Tanières.

(2) Galeries souterraines.

la mayrie a revu mon pauvre père, grâce à la Pitchantchiro^ il y aura bientôt dix ans.

Un coup de fusil éclata.

— Il les tient, il les tient !... quel œil prompt et juste I... l'un s'est pris à Varratè (1), l'autre tournoyait dans les nuages, plongeait, remontait droit comme une balle : il lui a brisé l'aile d'une volée de gros plombs.

Adelmie précédait Jan, toute joj'^euse de son adresse, et, sûre enfin de venger la perte de ses chapons, elle montrait du poing les rapaces oiseaux dont le chasseur avait lié les serres et qui lui souffletaient inutilement le visage de leurs ailes grises ocellées de brun où éclataient de larges taches de sang.

— Voyez, ils sonttous deux de la grande espèce... Il y a le mâle et la femelle... Les méchantes bêtes I Jan a le pouce déchiré d'un coup d'ongle.

— Maintenant ils ne piqueront plus, les beaux éperviers : je leur ai cloué le bec avec une longue épingle et, coiffés d'une torsade de paille, ils sont aveugles, et ne peuvent pas faire mal.

— Nous allons les accrocher aux épines... aux épines de ce buisson, à dix pas en avant du chêne où est le perchoir, afin d'épouvanter ceux qui auraient fantaisie de chasser notre volaille... N'estce pas, Jan ?

— On dit que ça ne les arrête guère, — hasarda Miguette.

(1) Sorte de piège.

Mais Adelmie lui jeta un regard si âpre qu'elle se tut soudain.

Le Marensin prit l'un des éperviers, le déchaperonna, éploya ses ailes, écarta au cœur du buisson deux maîtresses branches garnies de pointes acérées, et, lentement, afin de ne pas déchirer ses doigts, il y inséra l'oiseau pantelant dont les longues épines clouèrent la chair.

— Celui-ci est presque mort, — dit-il en saisissant le second qu'il avait jeté à ses pieds.

Mais, dès qu'il sentit pénétrer jusqu'à ses os la piqûre aiguë de ce bois aussi dur que l'acier, le rapace battit des ailes, tordit le col, et, dans un ébroueraent de plumes grises et floconneuses, s'enferra lui-même ; les branchages rigides l'étreignirent si inextricablement que bientôt il ne put remuer.

Longtemps ils agonisèrent ; des gouttelettes de sang perlaient au bout des épines nues. Parfois un tressaillement agitait leurs serres crispées.

Ils ne moururent cependant que le lendemain, à l'aube.

Comme Miguette sortait pour aller à la fontaine, elle entendit un léger froissement de plumes dans le buisson : elle s'arrêta et, ayant déposé sa cruche dans l'herbe, elle se haussa sur la pointe des sabots, et vit que leurs yeux tournés vers le soleil ne brillaient plus.

Au lieu de descendre dans la combe, la jeune fille suivit le petit sentier tortueux qui traverse la gêné-

tière, un long rectangle de friche envahi par les bruyères et les genêts arborescents que dominent une dizaine de chênes-lièges aux troncs de sanguine et quelques grands pins d'Italie, dont les belles coupoles d'un bleu noir s'arrondissent au haut de leurs colonnes, à plus de soixante pieds du sol. En face, sur l'autre pente, un long cyprès fuselé monte seul en plein champ, à l'avant des bois.

— Pstt... pstt...Jan!

Elle était à dix pas de l'homme.

Maintenant du sabot un quartier de châtaignier, il enfonçait un coin de fer dans la fente élargie et s'apprêtait à saisir la pesante massue de chêne. Au léger appel, il se retourna, devinant Miguette dans l'épaisseur du hallier. Immobile, une main étendue au-dessous du front, d'un coup d'œil rapide il s'assura que personne ne pouvait l'apercevoir de Peyrehorte.

Depuis le soir de brume où il était monté dans le char-à-bancs, auprès d'Adelmie, il jouait un jeu dangereux et subtil, car il aimait Miguette de toute sa chair sensuelle, mais l'appât d'une dot lui troublait la tête. Il feignait d'être épris de l'héritière de Zaïde, et, la courtisant de près à chaque rencontre, se montrait pressé d'en finir. Elle résistait encore, mollement, ne se défendant que pour la forme : — de cela, il en était sûr.

Lui, bien qu'il se piquât au jeu, n'insistait que juste assez pour qu'elle se méprît sur sa réserve et le jugeât plein de timidité.

— Jan ? — implora doucement la voix dans la genétière.

« Ah ! — songeait-il, — quand je l'entends m'appeler ainsi, quelque chose passe en moi, je sauterais les yeux fermés dans l'eau profonde de l'étang, je traverserais une lande en feu pour la rejoindre l...»

Déjà, il entourait sa taille souple et onduleuse, la ployait dans ses bras, renversait sa tête pâle où les yeux trop noirs se fermaient à demi. Il lui meurtrissait les lèvres qui s'écrasaient sous son baiser vorace et semblaient fondre comme un doux fruit mûr.

Elle se dégagea, plaintive et tendre, rouvrit les yeux.

Surpris, il l'interrogea du regard.

— Non, non, pas ici, pas ce matin... Dans une heure, elles s'en vont toutes les deux à la foire de Lubbon : je serai libre tantôt. Maintenant je veux te parler... un moment... Crois-tu que je puisse être un seul jour heureuse ? J'épie ton manège autour de l'Adelmie... Ne dis rien... Tu mentirais !... D'ailleurs, tu ne m'as jamais promis le mariage.. .

De lourdes larmes voilèrent ses yeux. Il lui prit les mains.

— Je t'aime, Miguette, ma petite Miguette, je t'aime! — murmura-t-il.

— Alors tu vas « rentrer » dans cette maison ? — reprit-elle d'une voix fiévreuse. — Tu ne connais donc pas la cruauté de la Zaïde, l'égoïsme méchant de l'Adelmie ? cette avarice qui leur fait regretter parfois le morceau de pain que l'on jette au chien !... Tu ne sais pas que le père a été chassé, il y a dix ans... attends 1... tu ne sais pas qu'il est mort de misère, sans doute dans les Amériques?.,.

— Si.. . mais...

114 MIGUETTE DE CANTECIGALE

— Attends encore 1... tu ne sais pas... (Et le ton de Miguettedevint si mystérieux que le jeune homme sentit une curiosité le mordre...) tu ne sais pas que le pauvre mort est revenu, le soir de neige, demander asile en sa maison, et que la Zaïde, au moment où sa figure décharnée apparaissait, lui a tiré un coup de fusil par le trou de la porte !... Oh !... ce sera une aimable belle-mère, mon ami I...

Et la Miguette sourit amèrement à travers ses larmes.

Jan, soucieux, les paupières baissées, avait laissé retomber les mains de sa maîtresse.

— Je ne crois pas trop aux revenants, — articulat-il lentement. — D'ailleurs on a trouvé lundi, en pleine forêt, entre le ruisseau et le chemin d'Estigarde, à plus de vingt kilomètres d'ici, le corps d'un homme, d'un étranger, sans papiers, sans argent, que des bouviers ont mis sur leur char et transporté à l'auberge . . . Un de mes amis du pays, qui est muletier à Vielle, me la raconté... Ce pourrait être lui I... Il aura voulu éviter les bourgs, filer vers le nord, sur Bordeaux... il sera tombé dans quelque sentier, et, ayant perdu le sens de la direction, se sera couché dans la bruyère comme une bête forcée, pour attendre le passage d'un homme.

— Oh ! — acheva Miguette, angoissée, — dans ces pinèdes sans fin où il fait sombre en plein jour, et où s'écoulent quelquefois des semaines sans qu'un être humain traverse les bacans (1) déserts ?...

(1) Immenses espaces couverts de braade.

— Et d'ailleurs, ma petite, je n'ai peur ni des morts ni des vivants !... Seulement, je ne voudrais pas te savoir malheureuse et jalouse... Jalouse, ne le sois pas : je n'aime que toi, Miguette. Que le feu du ciel tombe sur moi; si je mens 1

Il essaya, mais en vain, de lareprendre : elle glissa, furtiveet souple, entre les touffes de genêts qui dépassaient son front. Il ne vit plus d'elle qu'un bout de son mouchoir rougeflottant parmi les raides aiguilles vertes.

L'avait-il fâchée?... Peut-être la jalousie aigrissait-elle au fond de son cœur, comme un mauvais levain, ses pensées d'amour... Il ne savait pas...

Sa volonté chancelait. Que faire? La prendre, ce soir, dans ses bras et lui dire : « Je reste à toi, marions-nous. Je serai le Jan de Cante-Cigale. »

Mais le mirage de l'or l'attirait encore. Ici, c'était l'abondance ; là-bas, de l'autre côté de la combe, la pauvreté.

Il donna du pied,, violemment, sur une taupinière, écrasant la minuscule dune blanche dont le sable rejaillit en bruissant comme une pluie sur les herbes.

— Triple Diu biban ! — grommela-t-il, — quel mauvais sang je me fais pour ces choses ! Je serai le Jan de Peyrehorte, voilà tout !... et la Miguette m'aimera quand même...

C'est une douce après-midi de fin d'hiver, limpide €t bleue. La vieille Mayonfile, assise, près du grand chêne devant la porte. En face d'elle, sous l'auvent de la métairie, l'ombre s'allonge peu à peu. Mais la fileuse ne bouge point. Heureuse de sentir la tiédeur du soleil pénétrer ses jambes gourdes que torturent des rhumatismes, elle a comme un vague sourire d'aise. Les rides de ses joues se creusent davantage ; ses lèvres, quand elle mouille le long fil de lin qui «'enroule autour du fuseau, semblent balbutier on ne sait quelles confuses paroles, peut-être un écho des antiques chansons oubliées.

A présent, le soleil couchant l'éclairé toute. Son cotillon de laine, d'un rouge cru jadis, prend des teintes d'un rose aussi délicat que celui des bruyères d'automne. Le mouchoir à carreaux qui enveloppe ses cheveux blancs est d'un grenat sombre. Sa quenouille semble garnie de fils dorés, et même la pièce de fer-blanc qui bouche une fente de son sabot droit scintille comme une plaque d'argent sur l'herbe courte du pâtis.

Indifférente aux jeux de la lumière somptueuse, la "vieille Mayon regarde au loin, derrière la haie d'à-

joncs et de pousses de chênes, l'étendue des champs de seigle, d'un vert d'émeraude pâli. Une bouffée de vent frais agite les feuilles du grand arbre au-dessus d'elle. Dans le buisson noir, les squelettes dépouillés des éperviers que Jan crucifia, desséchés par le gel, lavés parles pluies, blanchissent parmi l'entrelacs des épines qui bientôt, dans un mois peut-être, seront couvertes d'une multitude d'étoiles neigeuses et safranées.

Le soleil n'est plus qu'un disque de pourpre au couchant. Un petit frisson agite la vieille ; elle sent déjà l'humidité du soir sur ses épaules.

Résignée, elle songe que ce seront sans doute les dernières aubépines en fleur qu'elle verra.

Des dindons passent, stupides, haussant leur col bourgeonné de rouge et marbré de plaques violettes ; cinq ou six d'entre eux portent une sonnaille de brebis, dont le son permet de les retrouver au loin dans les bois, quand ils s'attardent.

— Allons, allons, — se dit à mi-voix lafileuse, — la volaille rentre au jouquè (1), il faut que je fasse de même.

Et, tâtonnante, sa quenouille sous le bras, appuyée à son bâton de houx, elle s'achemine vers la maison.

Sur le seuil, une main à la claire-voie, l'autre armée de son bâton, la vieille chasse les poules qui, massées en bande compacte, veulent entrer avec elle dans la cuisine.

(1) Perchoir.

Déjà l'une, tour à tour insolente et furtive, y picore, trottine menu, ses ongles font clic-clac sur la terre sèche. Elle secoue sa lourde crête rouge, happe au bout de son bec avide une croûte de pain tombée de la table et s'enfuit éperdue, effrayée de son audace et du bâton levé. Puis, sur le pâtis, face à l'auvent, elle ébouriffe ses plumes, renfle le col, le détend, et fait retentir l'air d'un étrange cocorico.

La vieille tressaille toute. Son visage de cire brune se décolore et la quenouille choit de ses mains.

La voici menaçante encore, trébuchant au seuil, branlant sur ses pauvres jambes. Elle murmure :

— Oh ! cette poule... C'est bien une poule, et une de nos meilleures cloaques... Et pourtant elle chante aujourd'hui comme le hajan (1). Il faut que l'on tue cette bête... ou il arrivera malheur à la maison... Adelmie I... Adelraie ! — glapit-elle de toute sa voix, — viens vite !...

Mais Adelmie, dont elle aperçoit là-bas, dans l'étendue verte du champ, la casaque rose au ras d'un sillon, est trop occupée à sarcler le seigle pour ouïr la voix grêle et chevrotante de l'ancienne, qu'une baleinée de vent sonore emporte au large.

Et maintenant, comme si elle se vengeait d'avoir été chassée de la salle, la poule, ouvrant ses ailes noires, apparaît, sur le timon d'une charrette à bœufs chargée de bûches de chêne, remisée sous l'auvent, — et claironne, provocante, d'une voix de coq enroué, ses malédictions.

(1) Coq.

Hors d'elle, cette fois, la vieille Mayon se traîne, sautille sur sa meilleure jambe ; une douleur aiguë larde ses muscles, broie ses os ; elle tend le poing, s'arrête un instant, à bout de courage, et enfin, à unelongutur de bâton, frappe de toute sa force, à deux mains.

La poule esquive le coup, bat des ailes, s'envole en gloussant de colère et de terreur.

Mais la détente du geste trop violent a fait perdre l'équilibre à l'aïeule. Elle se raccroche au timon du char que soutient un pieu fiché en terre : le timon bascule, le poids de la femme l'entraîne. Un bruit de ferraille et de planches choquées retentit : la voici couchée, comme prise au piège. Tombée, d'un coup, à la renverse, fauchée par la lourde pièce de chêne dont le bout ferré la cloue au sol, elle geint, de moment en moment, bredouillant un appel monotone, entrecoupé de hoquets rauques, — sans que nul vienne à son secours.

Puis elle se raidit encore. Ses yeux hagards se referment. Elle semble agoniser ainsi, lentement, exhalant une plainte râlée.

Très loin, — au bout des sillons de seigle miroitant au crépuscule comme un reflet d'eau verte sous le soleil qui moire et jaunit les herbes, — la voix d'une pastoure monte dans la limpidité de l'air avec le tintement mélancolique des sonnailles.

Zaïde et Adelmie, ayant terminé leur travail, rentrèrent à Peyrehorte à la nuit tombante, suivies de Miguette et des deux sarcleuses louées pour la

semaine. Jetant leurs sarclets et leurs bêches, toutes cinq s'accroupirent autour de l'aïeule, en poussant de sourdes exclamations. Adelmie, de ses mains nerveuses, desserrait les doigts crispés autour du timon, cependant que deux femmes passaient audessous un pieu de char et peinaient, avec de grands efforts de poignets et de reins, à le soulever.

Elles s'y reprirent à plusieurs fois avant que le -corps de la vieille, tiré par les bras, fût dégagé.

Alors, avec d'infinies précautions, elles l'examinèrent, hochant la tête, inquiètes de ne pas entendre sa plainte. Et l'une d'elles, la plus ancienne, qui savait veiller les malades et « plier les morts », murmura à l'oreille de Zaïde :

— Elle a perdu connaissance et je crois bien qu'elle va passer.

— Un peu d'eau-de-vie I un peu d'eau-de-vie ! qu'elle en boive vite ! — cria Zaïde, — et portons-la sur le lit, doucement...

Adelraie songeait avec tristesse :

« Je n'ai guère de chance ! Après des semaines de colère, de scènes méchantes, de bouderie hargneuse, j'obtiens le consentement de ma mère, je le lui arrache presque. Jan, devant elle, se montre ce qu'il est : un rude travailleur, leste, adroit et serviable. Il ne va plus à l'auberge que le mardi, et ne chasse que le dimanche. Les premiers bans seront publiés bientôt... Voici qu'un deuil nous arrête 1...

Car elle va mourir, c'est bien sûr !... et ma mère en prendra prétexte pour retarder la noce d'un an peut-être I... et, dans un an, il peut se passer tant de choses !... Miguette est là qui nous surveille. Lui a l'air de s'en soucier peu. Mais qui sait?... Sans doute, il l'aime encore, quoiqu'il ne paraisse pas en souffrir... Le médecin a dit, après avoir regardé la malade : « Elle a un bon coffre, elle peut résister au mal... « Oh ! il faut à tout prix qu'elle vive... au moins jusqu'après les épousailles... Voici le soir du troisième jour depuis sa chute, et il me semble qu'elle respire avec moins de peine... »

Dans l'ombre des rideaux fanés de camaïeu rose à personnages, sur les draps de grosse toile qu'elle-

122 MIGUETTE DE CANTE-CIGALK

même avait filés, Mayon, — la tête ceinte d'un mouchoir jaune parsemé de fleurettes bleues, les mains, aux doigts secs et bruns comme des sarments de vieille vigne, croisées sur le sein, — demeurait inerte, les paupières à demi closes, les traits adoucis par un long sommeil.

Parfois elle semblait remuer les lèvres, comme dans un muet balbutiement de prière, et Adelmie, penchée vers elle, retenait son souffle, épiait les mots qu'elle n'entendait point.

D'heure en heure, la jeune fille versait un peu de bouillon dans un gobelet et, soutenant d'un bras les épaules de la malade, humectait sa bouche, la forçait à boire une ou deux gorgées.

Elle n'était plus, aux yeux des gens qui l'entouraient, l'Adelmie fantasque, égoïste et bourrue, des jours d'avant. Même lorsqu'elle parlait à Miguette, sa voix ne trahissait pas, dans une arrière-vibration nerveuse, l'inquiétude de sa passion jalouse. Mayon devenait son unique souci : il la fallait soigner de telle sorte que sa mort ne pût survenir avant la date fixée pour le mariage.

Zaïde, toujours affairée, n'avait guère le loisir de s'asseoir au chevet de sa mère. Elle engraissait ses porcs, les tuait, les dépeçait, les vendait, aidée de Miguette, courant les marchés des environs, les foires lointaines, — d'où elle revenait tard, parfois dans la nuit, cachant aux plis de sa jupe de dessous une vieille sacoche de basane, aux cordons de cuir tressé, toujours bourrée de pièces d'or.

Puis, son cheval soigné, la litière faite, le râtelier

empli de foin, l'auge d'avoine, elle ne songeait qu'à gagner son lit, terrassée de fatigue et de sommeil.

En passant devant le seuil de la chambre de Mayon, elle poussait la porte entre-bâillée et demandait :

— Eh bien, petite, va-t-elle mieux ? A-t-elle pris du bouillon ?... Ne fais pas brûler trop de lumière, au moins, et couche-toi bientôt !

— Maman, entre donc. J'ai à te parler... Est-ce que la Miguette est au lit ?

Adelmie murmurait cela d'une voix si basse que sa mère, prête à refermer la porte, se pencha pour mieux l'entendre.

— Entre donc I — répéta la jeune fille, — j'ai à te parler.

Et, quand sa mère fut dans la chambrette, elle reprit :

— Tiens, regarde-la... Il y a des moments où il me semble qu'elle va mieux, et d'autres où elle respire péniblement, comme si quelque chose était cassé en elle.

Zaïde avait écarté le rideau :

— Oui, en effet, elle est un peu rouge... Il faudra dire au médecin de revenir demain •, mais je crois que cela durera longtemps encore...

Adelmie haussa lentement les épaules.

— Ecoute-moi, maman... (Sa voix était si volontaire, si étrangement volontaire, que la Zaïde surprise se retourna...) Ecoute-moi, maman ; je veux en finir... Voici la seconde quinzaine de mars,

n'est-ce pas?... On ne sait pas quand la mort arrive. Peut-être elle est là, tout près... et, si elle vient, il faudra retarder la noce... jusqu'à... ?

— Oh ! . .. c'est un grand deuil !...

— Oui, un grand deuil... Aussi vaut-il mieux que nous n'attendions pas le moment de mettre le capulet noir pour songer aux réjouissances. Pendant qu'il est encore temps, faisons Pâques avant Carême.

— Et que diront les gens ?... mère de Dieu I — s'exclama Zaïde.

— Les gens ne diront rien... sinon que l'on ne doit jamais remettre à la Noël ce que l'on peut faire à la Toussaint... Et ils seront bien heureux d'être invités !...

— Et ceux qui ne le seront pas, invités ?

— Il y en aura fort peu : c'est le moyen de verrouiller les bouches que de les emplir de viandes, de pâtés et de vin.

— Tout de même, — murmura la mère, dans un bâillement, — cela ne sera pas convenable !

— Personne ne sait, pas même le médecin, quel est le véritable état de la malade... Elle peut se rétablir...

Un sourd gémissement l'arrêta. Elles se penchèrent, anxieuses.

La vieille Mayon ouvrait lentement les yeux, et les regardait.

— Marna?...

— May rie ?. . .

Ainsi l'interrogeaient, en même temps, Zaïde et Adelmie.

— J'entends bien... ce que vous dites... Elle... a raison... la drôle... il faut vous hâter! — bégaya l'ancienne.

Le visage d'Adelmie s'empourpra de joie sous ses cheveux pâles que la lueur d'une petite lampe, élevée dans ses mains au-dessus du lit, semblait dorer.

— Allez, allez I — continua Mayon, d'une voix qui n'était plus qu'un confus murmure, — posez-lui la couronne d'oranger avant qu'elle mette le capulet noir... Je m'en irai plus contente...

Le lendemain soir, un dimanche, vers les quatre heures, Jan, averti dès le matin par Adelmie, poussait la claie du champ de Peyrehorte. La maison basse, au toit de tuiles plat, d'un rose cendré, mordoré de mousse, rayonnait au soleil, au-dessus de l'étendue des jeunes seigles.

Soucieux et lent, le Marensin longeait les sillons veloutés de verdure neuve et voyait grandir devant lui les chênes-lièges du seuil, le haut cyprès noir et les lauriers ombrageant le courtil.

Au carrefour des allées qui coupent le plateau de culture, il s'arrêta un instant. Allait-il rencontrer la Miguette ? Non, sans doute. La Zaïde lui donnant congé toute l'après-midi du dimanche, la jeune fille était, à cette heure, à Cante-Cigale, chez sa marraine, ou peut-être à la ville, au bal du Castet. . . Et qui sait?... qui sait si d'autres ne la courtisaient pas, lui offrant tortillons, crêpes et vin blanc après le rondeau ou le menuet, pour à loisir presser sa taille souple, lui voler un baiser, ou de furtives caresses... Mais non 1 et, d'ailleurs, que lui importait ? Pénétré d'un sentiment de justice, il convint qu'elle aussi avait bien le droit de le tromper au

moment où, dédaigneux d'elle, il allait lui-même demander à la Zaïde sa fille en mariage.

Selon l'habitude du paj's, la porte, que l'on ne fermait qu'à la nuit venue, était large ouverte.

Deux chats enlacés ronronnaient sur la plaque du foj-er, dans la tiédeur de la cendre.

Prés de la table, Adelmie cousait. Ses gros doigts rouges froissaient la toile blanche et rude d'une chemise, — celle des noces peut-être : car, en voyant entrer l'ombre de Jan, elle fit un geste brusque, comme pour cacher son travail, et jeta un léger cri.

— Bonjour ! Qu'y a-t-il ? — murmura le jeune homme.

— Rien, je me suis piquée, par surprise... Bonjour, Jan 1

Elle montra son pouce, où perlait une lourde goutte de sang, le secoua et, le portant à ses lèvres, suça la fine blessure.

— Il faut prendre garde au panaris, — articula le résinier d'une voix qui cherchait les mots. — Un peu d'huile sur un charbon vif... ça parfume la chair et prévient le mal.

Puis, à voix basse et comme ennuyé de se trouver seul devant elle :

— La Zaïde n'y est pas ?... Comment va l'ancienne ?

— Toujours la même. Voulez-vous la voir ?

Et, sans attendre de réponse, Adelmie entr'ouvrit la porte de la chambre où reposait la grand'mère.

128 jMiguette de cante-cigale

Jan la suivit, et comme elle demeurait un instant penchée aux écoutes afin de ne pas troubler le sommeil de la vieille malade, il lui prit la taille, risquant, par simple politesse d'amoureux, une caresse un peu brutale.

Elle se retourna, les j'eux vagues, déjà embués d'ivresse, presque jolie dans la pénombre du seuil, tant son visage rose exprimait de joie contenue.

— Elle dort, laissons-la ! — fit-elle, en élevant son doigt pour recommander le silence.

Des sabots claquèrent sous l'auvent. La Zaïde appela dans la cuisine.

— Maîtresse, — dit Jan, — je suis ici pour vous demander de me faire l'honneur de me donner votre fille en mariage (1).

La voix résonna, grave, assourdie d'une tristesse qu'Adelmie prit pour de l'émotion. L'accent du Marensin, guttural et voilé, lui parut étrange. Il usait de l'antique formule encore en honneur dans son pays et certaines régions du bas Armagnac et de la Lande.

Son béret neuf à sa main gauche, la droite appuyée au dossier d'une chaise, où l'un de ses genoux était ployé, il fixait sur la Zaïde un œil anxieux et malin.

Elle le regardait aussi, avec une insistance qui ne lui fut point désagréable, car il sentit qu'elle l'examinait en maquignonne experte, détaillant la bête avant l'achat. Il connaissait sa force et la vigueur de ses reins : il se redressa, le jarret tendu, faisant

(1) Dàune, que souy aci en dé bous démanda dé-m ha l'aunou dé-m bailla boste hille en maridatye.

d'instinct saillir ses muscles, comme si une main curieuse les eût palpés.

— Je te la donne, puisqu'elle le veut... Tu n'as pas le sou, mais je te crois vaillant à l'ouvrage... et si tu essayes de nous faire plaisir, cela pourra marcher droit, sans doute...

Elle dit ces mots pleins de réticences, d'une voix bourrue, en maîtresse qui ne consent pas à voir son autorité diminuée, et Jan eut la sensation confuse qu'il fallait obéir à cette force, que rien n'entamerait cette volonté d'hommasse. Il se vit courbé sous le joug avec cette fille qui serait sa femme, et soumis aux ordres de la Zaïde. Son cœur faillit se révolter. Mais il était de race communautaire ; à peine si, depuis un quart de siècle, les jeunes gens s'essayaient à vivre hors de chez eux, quittaient le père pour fonder au loin une autre famille : l'initiative personnelle lui manquait ainsi qu'aux hommes issus des maisons patriarcales de la lande. Il ne savait utiliser aucun de ses instincts de liberté. Il lui suffisait, pensait-il, de travailler selon ses forces, de manger et de boire à son saoul, de fumer et de faire devant l'auberge, sur le « placeau », quelques parties de quilles ou de pelote, aux jours de fête. Et, comme ceux de son pays aussi, il aimait les femmes avec tous les désirs voluptueux des vieilles races pastorales de la souche ibère, que n'a point lassées l'âpre culture de la terre pesante au soc, qui prend à l'homme toute sa sève.

La lande se couvrait d'ajoncs arborescents tout en or ; des genêts, aux fleurs d'un jaune vif, éclataient dans les sous-bois.

Des étendues de fougères haussaient leurs tiges naissantes, en forme de crosse, ouvragées de ciselures, et agitaient déjà de petites palmes vertes. Les pins embaumaient l'air d'un subtil arôme de résine que le vent de montagne traînait au travers des champs de seigle pareils à des pièces d'eau calme entourées de pignadas noirs.

Chaque soir, depuis huit jours, aussitôt après le coucher du soleil, Peyrehorte était en joie. Sous l'auvent, à la lueur de l'âtre où rôtissaient de longs pains embrochés que l'on mangeait imbibés d'huile d'olive et frottés d'ail, en vidant de pleins gobelets de jurançon mousseux, une vingtaine de jeunes filles et de garçons jacassaient et chantaient en tressant les guirlandes de la « couronne ».

Déjà les « donzelons » partaient le matin, tantôt à pied, tantôt à franc étrier, montés sur des poulinières à tous crins, de ces fines juments landaises, nerveuses et sobres, qui paissent en liberté dans la bruj^ère. Ils allaient au loin, à dix lieues parfois, l'épaule enrubannée d'un « floc » de couleur vive, serrant dans leurs doigts un vieux pistolet d'arçon orné de ganses multicolores, qu'ils déchargeaient à grand bruit au seuil de la maison des invités.

Puis, aj-ant mis pied à terre devant les gens

accourus, ils donnaient l'accolade, fleurissaient la veste du maître d'une rose hâtive, ou d'un brin de violette ou de verveine, et d'une voix solennelle disaient :

Quésoiim acî dé las parts dou nohi [^ou dé la nobi"], quels hèn émhita, en qiialitat dé parén [^ou dé hésin ou d'amie'], à minya [tel jour] dab éts touts à case.

Nous sommes ici de la part de l'époux [ou de l'épouse], lequel [ou laquelle] vous fait inviter, en qualité de parents [ou de voisins ou d amis], à manger [tel jour] avec eux tous, à la maison.

L'invité, ayant répondu à leur salut, offrait à manger et à boire. Les verres se heurtaient, des chansons et des rires sonnant aux lèvres. On lutinait les filles rieuses. Le coup de l'étrier — la large rasade débordante qui mouille les doigts — avalé d'un trait, ils secouaient poliment leur verre, afin de montrer qu'il n'y restait rien, et, remontant à cheval, tiraient encore leurs salves de joie, fiers de faire parler la poudre en l'honneur d'hôtes accueillants.

Plus loin, au seuil d'autres « bordes », ils répétaient les mêmes gestes, les mêmes paroles, les mêmes saints, vidaient les plats, vidaient les verres, jetaient des fleurs et des chants et, le soir, tanguant un peu sur leurs vieilles selles, ils revenaient à Peyrehorte, ivres de discours, d'embrassades et de vin.

Ce soir-là, ils rentrèrent tard, les émbitadous. Ils avaient achevé leur rude tournée. Zaïde et Adelmie les virent apparaître sur le chemin, exténués et

sans voix, souillés de sable, le béret plaqué sur l'oreille, sentant l'armagnac et le tabac.

— Oh ! la 1 la 1 regardez-les-moi, ces drôles ! l'un est blanc de farine, l'autre est masqué de charbon, et tous deux sont saouls comme des t rides (1). . •

L'Adelmie riait aux larmes et ses compagnes moqueuses, entourant les « drôles », pouffaient, avec de grands gestes qui ponctuaient leurs cordiales injures.

Seule, Miguette, dans son coin, soutenant une torsade de buis piquée de roses de papier rouge, Miguette, pâle, et dont les doigts tremblaient un peu, ne disait mot.

— Hou 1 hou !... à la paille !... allez dormir, les beaux galants I — ricanaient les filles. — Vous serez frais pour la veillée...

Le grand Cadet, garçon meunier de la Hontrède, poudré à frimas, se dérobait en titubant. C'était r « inviteur » de Zaïde.

Son compagnon, — « l'inviteur» de Jan, — un résinier au visage barbouillé de suie, sautillait sur ses jambes minces et, lâchant des jurons gutturaux, interpellait violemment son ami, le futur nobi, qu'il rendait responsable de la longueur du chemin et de ses beuveries.

— Au fenil ! — lui criait-on.

Élevant les mains, après d'inutiles efforts pour se tenir immobile sur une patte, afin de prouver hau-

(1) Grives.

teraent qu'il pouvait encore garder l'équilibre, il se résigna, suivit Jan, qui, tirant les juments parla bride, les emmenait vers l'écurie.

Sous l'auvent, une voix pure chantait :

La hère àuséléte Au berboï s^én ba, Ser ue branque d'olibe Se ba repausa...

— la chanson de « la belle oiselle » qui « s'en va au bois vert » et « sur une branche d'olivier s'en va reposer ».

C'était Miguette qui, priée maintes fois par ses compagnes, se décidait enfin à rythmer un rondeau. Cela la dispensait au moins de le danser, et, durant que les pieds agiles battaient haut le soi durci, elle jetait, presque joj'^euse, avec une ironie cachée qu'Adelmie pouvait bien comprendre :

E brune, jou^ souy brune,

E brune boï esta !...

La branque ques coupe,

L'ausèle toumba...

Ya pas ni auset ni ausèle

Que l'ayde a-s-léua,

Sounque roussignouléie, etc.

Et brune, je suis brune, — et brune je veux être !... — La branche s'est coupée, — l'olselle est tombée.. — Il n'y a ni oiseau ni oiselle — qui l'aide à se relever, — sauf le rossignolet ~ etc.

— Et brune, je suis brune, — et brune je veux être ! — répétaient en chœur les filles, avec une inconsciente cruauté, tandis que la future épousée

t3é MIGUETTE DE CANTE-CIGALE

:sentait sur sa face une ardente rougeur de fièvre qui faisait paraître plus blanchâtres encore ses cheveux décolorés.

— C'est un bien joli rondeau, — disait à Jane de la Hittère (une belle fille aux yeux aussi noirs que •ceux de Miguette), sa malicieuse voisine, la Margaride de Juandot, que la retraite de son galant, r « inviteur » ivre barbouillé de suie, n'avait pu attrister. — C'est un bien joli rondeau, mie, mais le dernier que la Miguette aurait dû chanter ici, à cause de l'autre... Pour nous, ça nous est égal, pas vrai ?...

La Margaride, rieuse, se renversa à demi, appuyée d'une épaule au pilier de l'auvent, cambrant sa taille lascive. Ses petites mains refoulaient sous le mouchoir la masse de ses cheveux bruns.

Depuis une quinzaine environ, les « veillées de îa couronne » étaient un prétexte à promenades, à soupers nocturnes, à danses et à chansons.

Dès les neuf heures, on s'occupait sagement à tresser des guirlandes de fleurs et de feuillages, qui devaient, la veille des noces, pavoiser le seuil de IsLnobi parmi des girandoles de lumières. Mais, au bout d'une heure à peine, les doigts se lassaient, un tumulte de voix bruyantes, coupées de rires, alternait avec le chant d'un bouvier ou d'une fille. Les galants buvaient dans le même verre. Des couples s'éloignaient, enlacés, sur le pastén (1), «enveloppés tour à tour d'ombre et de clair de lune.

il) Pâtis.

Seule, Miguette demeurait sérieuse. Parfois elle s'efforçait à causer, pour donner le change aux autres, qui la regardaient avec une sorte de curiosité à la fois amicale et maligne. Au fond d'ellemême, elle souffrait plus qu'elle n'eût su le dire, et cela l'étonnait beaucoup : jamais elle n'avait compris que l'on pût ainsi être endolorie de peine sans motif.

Sans motif ? oui, car elle savait bien que Jan ne pouvait, au risque d'être considéré comme fou, renoncer à l'héritière de Peyrehorte pour ses seuls beaux yeux, à elle, la pauvre Miguette 1

Malgré tous ses raisonnements, elle ne parvenait pas à calmer son cœur. Jan l'aimait ; il n'aimait pas « l'autre » : de cela, elle en était presque sûre. Chaque soir, elle le retrouvait dans la combe, tantôt auprès de la fontaine, tantôt à mi-dune de Cante-Gigale, dans une cabane abandonnée, tout entourée de genêts et d'ajoncs impénétrables. Elle vivait là des heures ardentes de caresses qui lui laissaient, au matin, le visage ravagé et blême, les. yeux meurtris jusqu'aux pommettes, la démarche lasse et le cœur noyé.

« Je n'ai rien, — se disait-elle, — rien I... »

Et elle se tâtait, en proie à une douleur lente qui semblait l'effleurer, l'envelopper subtilement de toutes parts.

« Je n'ai rien, rien, — se répétait-elle, mais c'est comme un manteau de mal qui me recouvre ! »

Elle ne redevenait elle-même que dans l'étreinte de l'amant.

Les chars avancent dans les sables de la dune.

Les bœufs bazadais à la robe baie, caparaçonnés de draps d'une blancheur éclatante, aux cornes fleuries de fougères nouvelles, baissent leur front orné de franges écarlates, où les liens du joug, croisés sur les coussinets de paille fauve, craquent dans l'effort de leur marche lente et rythmée.

Devant eux, haussant la loucadère enrubannée, leurs bouviers guêtres de droguet arpentent le chemin mouvant et raide.

Sur le premier char, pavoisé de verdure et de branches de pin, le lit de Tépouse — sous ïàubanèqne (1) de toile blanche toute constellée de laurier — se balance, entouré d'une troupe de jeunes filles debout à l'arrière ou assises sur une gerbe de paille de seigle, et dont alternent les chants. C'est une rapsodie gasconne au rythme mélancolique, qui traîne et se perd, évoquant dans sa monotone ampleur l'immensité delalande aux horizons fuyants comme ceux de la mer.

(1) Grande pièce de toile montée sur des cercles de bois, dont on fait une capote aux charrettes.

Sur le second char s'érige l'armoire massive, orgueil de la Zaïde, qui la fit faire en bois de chêne, à doubles battants munis de ferrures, large et profonde, afin qu'elle supportât sans fléchir le poids du linge entassé dans les tiroirs.

Et les filles chantent, d'une voix de tête dont l'air libre atténue l'éclat et que l'écho mélancolise encore :

Lou leyt de la nobi que ha, que ba, Lou bén dé mountanhe qu'où hè ana...

Le lit de l'épouse s'en va, s'en va, — le vent de la montagne le pousse...

Et, pour exciter la marche, tous reprennent l'antique refrain :

Auan I auan I lous dé déuan !

Lous dé darrè que séguiran !

Auan ! auan .'Lous dé darrè Que séguiran au trot canhè...

En avant, en avant, ceux de devant ! — Ceux de derrière suivront ! — En avant ! en avant ! Ceux de derrière — suivront au trot de chien...

Ayant épuisé la louange du lit, la Margaride de Juandot répète sur un rythme plus vif ;

Aquéstes piadéres diurén louri,

Diurén grana,

Diurén louri, diurén grana,

Tan bère nobi

Ba passa I

Ces pinèdes devraient fleurir, — devraient grener, —

devraient fleurir, devraient grener : — une si jolie épouse — va passer !

Puis elle célébra la nobi, selon l'usage :

La noste nobi marche lénjè.

Que semble l'iranyé ser Viranyè !

Notre épouse marche légèrement, — elle ressemble à l'orange sur l'oranger !

— Voici le Gran-Casàu ! — cria d'une voix rauque le bouvier des Porte-Ieyt (1), — chantezleur la passade (2), afin que l'on nous offre à boire : il fait si chaud !,..

Dociles, les « donzelles » entonnèrent la « passade ». Les mots ailés s'envolaient au loin dans la combe.

Les chars arrivèrent devant le seuil. Une petite vieille, parente assez proche de Miguette, demanda :

— Hé 1 vous autres, les belles, où donc est celle de Gante-Cigale qui chante si bien ?

— Elle n'est pas venue avec nous, ce soir : il paraît qu'il y a beaucoup à faire à Peyrehorte l — répondit la Margaride.

— Pensez ! une noce de deux cents personnes ! — appuya la brune Jane. — On y mange déjà depuis trois jours !

— Mais les invités ont apporté des présents ?

(1) a Porte-lit ».

(2) Couplet qui annonce le passage du cortège devant une maison.

— C'est égal, à quatre repas I... Au déjeuner de huit heures, toutes les poêles pétillent sur le feu...

— Et ton galant, Margaridette ?

— Il est gris depuis l'autre semaine, et le Cadet ne vaut guère mieux ! — fit-elle en lançant une œillade à Jane.

— Il ne songe plus à t'embrasser ?

— Un fameux vin, tenez, le vôtre! — déclara sentencieusement le bouvier, interrompant leurs confidences. — Un fameux vin !... Arrè, arrè(l), Caubet ! — fit-il en frappant de l'aiguillon le mufle rose de ses bœufs, — et vous autres, les babillardes, remontez vite... Nous n'arriverons jamais... Il faudra pourtant souper I

Le Cadet de la Hontrède, qui n'était pas aussi gris que la Margaride le prétendait, saisit « à brassé^ » sa donzelle et la jeta dans le char.

— A une autre I — criait-il ; — c'est plus doux à remuer qu'un sac de seigle, et ça pèse à peine autant... Voulez- vous monter ?

— Laquelle veux-tu hisser encore ? — fit la Margaride, narquoise.

— Que sié dou roujé ou dou blan, Per boun que sié, qu'où béuran !

— Que ce soit du rouge ou du blanc, — pour aussi bon qu'il soit, nous le boirons !

Telle fut la réponse du meunier, qui jouait sur les mots, feignant de n'avoir pas bien compris. —

(1) i< Arrière, arrière ! »

Et il empoigna une forte fille dont le visage roux, tiqueté de brun, grimaçait d'aise sous de rudes crins embroussaillés. Mais elle pesait plus que l'autre, et il dut s'y reprendre à deux fois, d'autant qu'elle se faisait lourde, abandonnée, jambes ballantes, entre ses bras. Enfin, quand il l'eut retournée dans ses larges paumes, il la lança sous Yauhanèqiie parmi ses compagnes, et le char s'ébranla sur le pâtis de la ferme, avec un claquettement de roues pesantes.

Le soleil se couchait, enflammant les étendues de genêts en fleur, baignant d'une lueur orangée les champs de seigle à peine verts. Ils traversèrent une rase lande d'ajoncs, toute en or, bordée à l'est d'une colonnade de grands pins droits entre lesquels apparaissait la lune montante, puis un bosquet de chênes-lièges.

Les voix reprirent le chant du Porte-Ieyt, et, lointain, l'écho des bois de l'autre pente en prolongeait l'indicible mélancolie.

Mais, comme dans les pays de Gascogne « le rire ne perd jamais ses droits », donzelons et donzelles échangeaient aussi de vifs couplets dialogues :

Dèche, nobi, lou leyt pouirit :

La nobi fén porte un niey poulit.

Laisse, époux, le lit pourri : — l'épouse t'en porte un plus joli.

Ainsi les filles. Et les garçons de répondre aussitôt :

Loii leijt dé la nobi qiiés arribat.

Dé peu dé gat que l'an pléat I Dé peu dé gat é dé bouhoun :

Lou leyt dé la nobi népa boun !

Le lit de l'épouse est arrivé ; — oa l'a rempli de poil de chat ! — de poil de chat et de taupe : — le lit de l'épouse n'est pas bon I

Alors les donzelles courroucées répliquaient :

Dé peu dégât nou l'an pléat.

Me dé boune plume d'àucat.

Ah I tire-t, nobi, lou leyt fanit :

La nobi t'en balhe un mey poalit !

De poil de chat il n'est pas rempli, — mais de bonne plume d'oie. — Ah ! laisse, époux, le lit fané : — l'épouse t'en baille un bien plus joli !

Quand ils arrivèrent dans le champ de Pej'rehorte, la nuit était venue, nuit de printemps tiède et sereine. Le clair de lune dessinait sur la pelouse l'ombre monstrueuse des surriers.

Sur le cri stridulant des « taupes-grillons », ininterrompu, enveloppant l'espace comme d'une trame bruissante, tintaient les sonnailles des vaches. L'odeur de miel des jeunes feuillages et le parfum des herbes coupées flottaient dans l'air avivé de fraîcheur.

Pausan li la couronne,

Pausan li la conroune,

La qui sa may li donne : •

2 a bien lesta !

Ere se Va ganhade En soun bien ha !

Posons-lui la couronne, — posons-lui la couronne, — celle que sa mère lui donne : — elle lui sied tant I — Elle se l'est gagnée — par son « bien faire )) !

La voix frémissante de Jane récitait le chant solennel, et le chœur reprit :

En soun bien ha En ha l'amou :

Atau hèn las hilles d'aunou t

Par son « bien faire » — en faisant l'amour : — ainsi font les filles d'honneur !

Les finales s'éternisaient en vocalises et, là-bas, au fond de la ravine, un rossignol semblait répondre, lançant des notes éperdues.

D'autres jeunes filles disaient sur le même air :

Nous aus qu'an troubat dé brabes gens, Dé brabes gens é dé béroî bouch,

Laurè en hlou !

En dé ha las aunous

A la nabi...

Amassém-li la juncade,

La quisamag li balhe.l..

Nous avons trouvé de braves gens, — de braves gens et du joli buis, — du laurier en fleur ! — pour faire les honneurs — à l'épouse... — Amassons-lui la jonchée, — celle que sa mère lui baille î...

Mais Miguette chantait d'une voix brisée. Elle ne pouvait rester muette parmi ses compagnes : il fallait

MIGUETTE DE CANÏE-CIGALE 143

Presser la couronne, après avoir cueilli les fleurs et les herbes parfumées pour celle qui lui volait son amour. Passe encore quand elle courait par les jardins et les landes avec les autres donzelles, en quête de buis et de rameaux : elle trouvait un coin où rester seule en arrière et pleurer. Mais ici?...

La couronne étant suspendue à la balustrade de l'auvent, — la couronne de buis, de laurier et de roses où brûlait la petite flamme jaune des chandelles fichées en cercle, — une cornemuse préluda tristement. Un aigre violon fit vibrer ses cordes, accompagné d'une vielle nasillarde et monotone, et tousles talons fiévreux battirent le sol, tandis que la vieille Cadichette, une voisine de Peyrehorte, brune et vive comme une cigale et qui savait toutes l^s chansons de la Lande et de l'Armagnac, rythmait de sa voix aiguë, inlassable, qui ne devait plus se taire durant trois jours, d'interminables rondeaux aux paroles si gaillardes que filles et garçons en devenaient fous. .Miguette, emportée par l'élan de ses compagnes et les poignets vigoureux du grand Cadet, sautait en cadence, mais le refrain mourait sur ses lèvres, dans un murmure de mots vite éteints qui ne pouvaient pas jaillir. Au milieu d'une pause, et comme les danseurs se disposaient pour un menuet, — un congo^ — elle se glissa derrière les lauriers du courtil et se laissa tomber sur un tronc de châtaignier abattu.

Ses doigts griffaient l'écorce ; d'un geste incons- 'cient, elle en détachait des écailles rugueuses, les

émiettait lentement. Ce geste occupait ses mains, tandis qu'elle songeait avec âpreté.

Les chants, les danses, les fleurs, le visage rayonnant d'Adelmie, l'exaspéraient jusqu'à la colère. L'odeur seule des plats lui soulevait le cœur. Mais que pouvait-elle ? Il fallait chanter, danser, rire, manger et boire, plaisanter avec cette foule de gens qui se moqueraient d'elle s'ils soupçonnaientla cause de son émoi ! Un instant, la pensée lui vint de se dire malade, d'aller se coucher dans le crampot, — sa chambrette, — et là, de mettre ses poings sur ses yeux, d'enfouir sa tête sous les couvertures pour pleurera l'aise, sans que nul l'entendit. Cependant laZaïde avait besoin de sa servante. [Ce n'était pas l'heure de demander du répit.

Elle se sentit seule et faible infiniment.

Oh I ces chants ! que faire pour ne plus les ouïr ? Elle appuya la paume de ses mains contre ses oreilles et ferma les yeux. Mais, dans sa tête ébranlée, fusaient les bruits, bourdonnaient les voix. Sous ses paupières closes passaient des visions de couples enlacés, de girandoles lumineuses. Elle voyait Jan, libre maintenant qu'elle n'était plus là, Jan qui serrait dans ses bras TAdelmie heureuse de sentir contre elle le corps souple de cet homme qu'elle aimait.

« C'est demain, demain I — pensa-t-elle, — un mauvais jour à passer, puis... »

Des rires éclatèrent auprès d'elle. Elle fut debout, et, se croyant surprise, déplia son mouchoir pour l'appuyer à ses lèvres et feindre un malaise. Derrière

•MIGUETTE DE CAXTE-CIGALE 145

le laurier vivace dont les jets 'feuillus la couvraient d'ombre, nul ne devait l'apercevoir.

Un fumeur fit craquer une allumette : la brève lueur l'aveugla. Il se penchait au ras du sol, en lançant des mots drôles dont elle ne comprit pas le sens; une dizaine de jeunes hommes accoururent, autant de filles. Ils formaient un cercle sur le pastén et leurs rires sonnaient au loin. Miguette écarta doucement les feuilles et ne vit d'abord qu'un point de feu dans l'herbe, au-dessous d'une touffe d'églantiers sauvages, puis elle distingua uneforme sautelante qui se déplaçait avec lenteur. La lune éclaira ce coin de pelouse et elle aperçut alors, distinctement, un énorme crapaud jaunâtre qui, immobilisé par livresse ou la terreur, dardait ses yeux ronds, tenant dans sa bouche baveuse un cigare dont le bout rougeoyait un peu.

— Il fume ! il fume bien ! — murmuraient les curieux, attentifs au supplice que des farceurs cruels infligeaient à l'animal.

— Il le fumera tout entier ! — glapit une fille, — le Cadet de la Hontréde le lui a fourré dans la gueule !... Il ne voulait pas le prendre... il n'en avait pas l'habitude, le pauvrot!... Maintenant il a l'air de le trouver bon.

— Oui ! mais gare !... il éclatera, non pas de rire comme vous autres, jolies drôles !

— Attention I attention 1...

— Oh! comme il s'enfle 1

Le crapaud aspirait toujours l'acre fumée de son cigare. Une angoisse d'agonie embua ses yeux

MIGXJETTE. 5

146 MIGUETTE DE CAXTE-CIGÂLE

glauques qui s'éteignirent. Sa peau ocellée de taches d'un jaune sale s'était tendue à rompre. Il essaya en vain de ramper en se soulevant sur ses pattes écartelées : un claquement sec retentit, comme celui d'un bouchon rejeté par le vin qui mousse, et la bête éventrée s'aplatit dans l'herbe.

La bande folle, rejetée en arrière, se bouscula, toute joyeuse, avec des rires.

La vieille Mayon rouvre les yeux.

Une coulée de lumière poudroie dans la chambre, allant des volets entr'ouverts aux panneaux d'un massif bahut de chêne. Sur le bois bruni, où miroitent les poignées de fer des tiroirs polies par l'usage, de petites taches cendrées courent le long des arêtes et des moulures, s'étendent au milieu des losanges brillants, selon le jeu des pampres aux feuilles naissantes qui grimpent au-dessus de la fenêtre et que balance la brise matinale. Une indéfinissable odeur de chair rancie, de vieilles hardes entassées, se mêle au parfum frais du linge blanc embaumé de lavande et de romarin.

L'aïeule se sent triste. L'angoisse de la mort pèse sur son cœur comme une pierre. Trop faible pour tenter un mouvement, les mains jointes sur son menton taillé en pointe de sabot, elle suit de ses yeux vagues les petites lunes de clarté qui dansent sur le coffre adossé au mur.

Une rumeur de chaots monte sur le pâtis.

— Qu'est-ce donc ?.., — murmure-t-elle.

Elle fait un effort pour se souvenir. Quelques paroles, lui arrivant par bouffées, réveillent sa

pauvre âme confuse, et, chose étrange, elle qui ne retrouvait plus dans sa tête la moindre trace des faits récents, recompose, à l'aide des seuls mois entendus, une scène effacée depuis des années sans nombre.

Dans la ténèbre de sa mémoire, un mince rayon de souvenir fuse et s'allonge, comme la coulée de soleil dans la chambre. Tout le reste est noir comme une eau souterraine. Mais dans la zone lumineuse apparaissent des visages, tels qu'elle les a vus, un demi-siècle auparavant. Ce sont les mêmes paroles qui chantaient sur leurs lèvres. Elle s'évoque nobi, — non pas vêtue de la robe blanche ainsi que les jeunes d'aujourd'hui, mais parée d'un jupon à mille plis serrés, les cheveux courts sous la bélitche (1) que portaient les femmes de la Lande et de l'Armagnac Noir. — Tous les invités se pressent autour d'elle, la veste ou le corsage ornés de« fiançaillons » de ruban clair que l'on épingle en chantant :

Jou qu'énténi la tride du bos canta E lou co dé la nobi a suspira...

Moi, j'entends la grive chanter au bois — et soupirer le cœur de l'épouse...

Tous les invités se disputent le plaisir de l'embrasser, après avoir jeté l'offrande dans les plats que tiennent, debout auprès d'elle, le premier donzelon, la première donzelle, dont elle ne peut voir que les mains, — car la nobi demeure, selon la coutume

(1) Ancienne coiffe de la basse Gascogne.

ancienne, agenouillée, le front penché sur le dossier d'une chaise.

Mayon, dans son rêve, entend tinter des pièces d'argent et des gros sous, le couplet malin chanté au notaire :

E bous, noutari, nét-s-ij troumpéts pa : En dou soun aué, nade canalhérie !

E boutais sou pape blu Que né la truqué, au ségti /...

Et vous, notaire, ne vous y trompez pas : — pour son avoir, pas de canaillerie ! — Et mettez sur le papier bleu — qu'il ne la battra point, à coup sûr !

La porte s'ouvre doucement, une odeur de viande rôtie et de jambon pénètre dans la chambre : Zaïde, en casaque noire, en jupon bleu, un foulard drapé sur sa tête, semble traîner après elle le lourd arôme des plats du déjeuner de huit heures, dans une bouffée de fumée résineuse où flotte le parfum du buis amer et du laurier.

Elle s'avance près du lit de sa mère et, se penchant, relève le rideau de cotonnade à carreaux roses et blancs. Le visage décharné de Mayon, que n'avive plus le reflet de l'étoffe transparente, lui apparaît d'une pâleur si navrante qu'elle joint les mains. Une grosse ride plisse son front sous les bandeaux plats de ses cheveux.

Très doucement elle appelle :

— Mamay ?... mamay ?...

Mais les yeux de la vieille se sont refermés, et, sans le léger tremblement qui agite ses doigts croi-

ses SOUS le menton, au-dessus du drap, on pourrait la croire morte.

« Que faire ? que dire ? — songe Zaïde. — Tout est prêt, la cuisine est pleine de viandes et de volailles. Jan vient de percer les barriques... Les frais sont considérables. . . Et peut-être qu'elle va passer avant notre retour de Téglise... Bah ! je ne vais rien dire aux autres ! La Cadichonne de la Hontrède pourra la surveiller jusqu'à notre retour : elles sont cinq femmes à la cuisine... »

Au dehors, sous l'auvent, le chœur des jeunes filles chante en habillant l'épouse :

* Boute-t, nobi, la man sou cap,

E dit : « Bonn tems, an es tu dat 7 »

Mets-toi, épouse, la main sur la tête, — et dis : « Bon temps, où t'en es-tu allé? »

Couronnais la nobi, la soue may, Courounats la nobi dab un gran gay !

Dab un gran gay é gran doulou, Courounats la nobi qu'ét-sé hè àunou l

Couronnez l'épouse [vous qui êtes] sa mère, — couronnez l'épouse avec grande joie ! — avec grande joie et grande douleur, — couronnez l'épouse qui vous fait honneur 1...

Zaïde abaisse vivement le rideau qu'elle a soulevé et, refermant la porte, reparaît sur le seuil, où on l'attend.

Rouge et raide, aux mains de ses donzelles qui la parent en lançant un couplet pour chaque ruban épingle, Adelmie, engoncée dans sa robe blanche à

traîne luisante, a la mine inquiète. Elle fixe sur sa mère des yeux questionneurs, — mais Zaïde détourne obstinément les siens.

La fiancée vivait depuis trois jours dans une attente fiévreuse. La veille, après la cérémonie de la couronne, elle s'était glissée dans la chambre de l'aïeule et, penchée, retenant son souffle, écoutant le bruit à peine perceptible qu'exhalaient ces lèvres entr'ouvertes, une peur l'avait saisie. Si l'ancienne allait mourir cette nuit ?.. . à quand le mariage ?... Elle ne songeait pas, comme sa mère, à l'argent dépensé déjà, aux invitations faites, aux repas servis durant cette dernière semaine ; elle n'était plus la fille de ces âpres Pourcatères. Elle n'avait de pensées que pour Jan et Miguette. Si Miguette triomphait d'elle?... Si Jan la lui préférait, que deviendrait-elle, malgré ses écus, réduite à mendier les caresses des hommes, comme une misérable pastoure en guenilles que nul ne songe à épouser?... Et encore 1 ces fillesrlà trouvent des gueux pour elles, même quand elles n'apportent en dot qu'une nichée de bâtards ! Mais l'héritière de Peyrehorte, à cause de la dureté de sa mère et de la couleur de ses cheveux, resterait sans homme !...

Elle avait peu dormi, d'un mauvais sommeil hanté de cauchemars, coupé de réveils brusques, de sanglots étouffés, de mots d'angoisse.

A pointe d'aube, elle s'était levée, pieds nus, en chemise, les dents claquantes, pour épier dans la .chambre de la grand'mère. Une veilleuse achevait

de se consumer dans un verre posé sur une petite table, à son chevet. La flamme mourante éclairait mal le jaune visage ridé, où les j^eux ouverts et fixes semblaient vides comme des trous d'ombre. Adelmie, toute frissonnante, s'était penchée.

— Tu ne dors pas? — murmurait-elle, avec l'effroi de sentir auprès d'elle rôder la mort.

Les lourdes paupières s'abaissèrent, mais de la bouche contractée aucun son ne sortit.

Une raie de feu passait entre les contrevents mal clos, perçant le rideau de toile, étalant une lueur rose sur les linços (1).

Dans l'autre lit, Zaïde, couchée depuis deux heures à peine, poussait des ronflements sonores. Ce bruit régulier et rauque, coupé de sifflements monotones, lui parut sinistre comme un râle. Illui sembla qu'elle était seule devant l'agonisante et que la mort allait venir. S'élançant vers le lit de sa mère, d'un geste brusque elle saisit l'une de ses mains qui pendait, la secoua : Zaïde ouvrit les j'eux, les referma, grommelant un juron sourd qui s'éteignit dans un bâillement.

— Allons, maman, il fait grand jour. La mayrie repose. J'entends déjà les donzelles qui font la jonchée. Lève-toi vite I...

Dix heures maintenant. Sur le seuil, les donzelles, suivant le rite, avaient dit les lamentations de la fiancée :

(1) On nomme linços (linceuls) les draps de lit. — Le mo a drap » ne s'applique qu'à une étoffe de laine, ou au drai mortuaire.

L'épouse pleure elle a mal au cœur, — elle regrette l'état de jeune fille. — Elle peut pleurer, — elle peut regretter, — l'état de jeune fille ne reviendra plus.

Elles chantaient encore :

Boutais palhéte sou soula :

La nobi perdoun que ba démanda...

Mettez des brins de paille sur le seuil : — l'épouse va implorer son pardon.

Le premier chœur demanda :

Qu'a donc fait l'épouse à la maison, — puisqu'on lui fait implorer pardon ?

Le deuxième répondit :

— L'épouse n'a lien fait aux siens, — elle implore pardon pour son plaisir.

Et toutes les voix s'unirent en une mélancolique cantilène, le plus pur et le plus beau des chants de cette race, pour l'invitation au départ :

Nous aus soun nau dounzéles, Naii dounzéloun dab ères, Marchan se las éstéles,

Leujè, leujè, Se la punie de Verbe

Pausan lou pè.

Nous sommes neuf donzelles, — neuf donzelons avec elles, — marchant sur les étoiles [des fleurs], — légèrement, légèrement, — sur la pointe de l'herbe — posant le pied.

Puis : « Nous sommes huit donzelles » ; puis « sept », et jusqu'à « deux ».

Alors le chœur :

Nous ans n'éren nau mile, Nous aus n'éren nau milcj Accoumpagna ue Mlle...

Auan !.. auan I...

Auan, cabalérie,

Lous dé déuan / ...

Nous autres, nous étions neuf mille, — nous autres, nous étions neuf mille, — pour escorter une fille... — En avant !... en avant 1... — En avant, cavalerie, — ceux de devant I...

Les finales prolongées interminablement s'éteignaient, emportées par le vent d'Espagne à travers des étendues de genêts d'or, dont les gerbes rutilaient sous l'azur sans tache.

En tête du lent cortège, la nohi trônait sur son char pavoisé de feuillage ; — derrière elle, les voix reprenaient, d'un accent moqueur:

Lous dé déuan !...

Lous dé darré Que séguiran Au trot canhè 1

Ceux de devant 1... Ceux de derrière — suivront — au trot de chien !

Car à la native mélancolie de la lande s'allie toujours l'ironie, et le rire malicieux éclate au milieu des plus graves chansons.

Jan demeurait taciturne. Un instant, il avait espéré que Miguette, retenue à Peyrehorte par les préparatifs du festin, ne viendrait point à l'église.

Mais elle chantait si bien que, toutes les filles la déclarant indispensable au chœur des donzelles, la Zaïde avait consenti à réduire le nombre des femmes occupées à la cuisine. Le Janti de Hourcade, un petit bouvier brun aux larges épaules, s'était emparé de son bras. Elle devait subir, sans broncher, ses galanteries audacieuses et l'éclat de sa gaieté.

Bientôt elle eut jeté d'une voix sauvage et dolente, dont l'indicible tristesse étonna les gens du cortège, la cinquième strophe de la marche vers l'église :

Sa may se lajougade.

Sa may se l'a jougade, A la carte birade.

Au rey dé flous I...

Lou nobi la gagnade Au joc d'amou /...

Sa mère l'a jouée, — sa mère l'a jouée, — à la carte retournée, — au roi de fleurs (1) ! — L époux l'a gagnée — au jeu d'amour !

Alors sa voix se brisa dans un sanglot rauque, — et Jane de la Hittère, qui allait près d'elle au bras du Cadet, dut reprendre seule la sixième strophe, en qui se dessine l'horizon infini de la lande, dans l'ample ondulation du rythme :

5a may se l'accoumpagne

Sa may se l'accoumpagne

Cabbat aquéstes lanes.

Tan loungues soun !...

Y a pas né jun né sésces,

Sounqu abranoun .'■■■ ^

(1) Roi de trèfle.

Sa mère l'accompagne — au fin fond de ces landes, — si longues elles sont 1... — Il n'y a ni jonc ni roseaux, — il n'y a que la bruj'ère !

Le char s'arrêta au bord du chemin de sable. La grande route pavée se déroulait toute blanche, entre deux pinèdes dont les sous-bois mouillés encore de rosée étalaient leurs bruyères mortes. Une jonchée de buis et d'herbes des marécages, répandue le matin par les « filles d'honneur », y marquait le passage de la nobi jusqu'au village distant d'une lieue. Adelmie descendit, et le cortège, dispersé tout à l'heure au hasard du sentier mauvais, se reforma derrière elle.

Au bras de son parrain, — une sorte de haut paysan rougeaud et glabre dont le grand feutre mou penchait sur l'oreille, — elle balayait de sa traîne la jonchée humide et bruissante d'où s'exhalait l'aromale odeur des herbes fauchées avant le jour.

Une donzelle chanta la louange de la fiancée :

Espiant-zé la noubiéte Bien agzidc à marcha :

Que l'amou la mié /...

Bien ayzide à marcha.

Que la miéra !...

Regardons la petite épouse, — bien aisée en sa marche : — que l'amour la mène ! — Bien aisée en sa marche, — l'amour la mènera.

Béroye dé figure, Bien ayzide à spia.

Jolie de figure, et aisée à regarder...

Le chœur répliqua :

Que l'amou la mié !. . .

Bien ayzide à spia, Que la miéra !

Que l'amour la mène I... bien aisée à regarder, — il la mènera.

Ainsi de suite, se déroulèrent une vingtaine de légers couplets, — et le grand chant nostalgique reprit:

Aquéstes piadéres diurén louri,

Diurén grana,

Diurén louri, diurén grana.

Tan bère nobi

Ba passa !

Qu'in-tzé la pàuat, dah la soue mag, Qu'in-tzé la pàuat lou gran camin.

D'arrosés blanques, dé jansémin ?

Qu'in-tzé la pàuat, en tz'-ou pùuéra D'arrosés blanques é dé lila ?

Qui nous l'a pavé, avec sa mère, — qui nous l'a pavé, le grand chemin, — de roses blanches et de jasmin ?... — Qui nous l'a pavé, nous le pavera — de roses blanches et de lilas ?

Puis le chœur :

Bé s en ba la nobi sou camin plè, Semble l'arrose dé l'arrousè !

Elle s'en va, l'épouse, sur le chemin « plainier », — elle semble la rose du rosier !

Ils traversèrent le village juché sur la dernière

colline rocheuse qui s'adosse au « paj's du sable », et, durant qu'ils sortaient de la mairie et montaient vers l'église, des têtes curieuses surgissaient aux fenêtres, des yeux guetteurs luisaient dans l'entrebâillement des portes, dénombrant le long cortège déplus de cent invités, détaillant avec force chuchoteries malicieuses latoilette del'épouse, la démarche aisée ou gauche de l'époux, des donzelons et des donzelles.

« Le bruit a couru qu'on ne ferait pas de noce, — ricanait intérieurement la Zaïde, — parce que le mariage ne me convenait point. Cela m'est égal 1 je leur montre à tous, tant qu'ils sont, que je sais bien faire les choses. »

Cette pensée apaisait un peu son orgueil : elle était au fond très mortifiée d'avoir pris pour gendre un homme pauvre. Cela n'empêchait qu'elle n'admirât Jan Lartigau en femme qui s'y entend : avec des bras et des reins comme ceux-là, on pouvait « rentrer » dans toutes les maisons sans essujer de moqueries. D'ailleurs, « l'ancienne » morte, elle serait forcément plus sédentaire : il fallait un homme pour la remplacer au dehors. Certes, elle entendait ne rien abdiquer de samaîtrise ; le Jan et l'Adelmielui obéiraient en toutes choses. L'argent était sa plus sûre force. Ils respecteraient ses volontés.

Elle ruminait tout cela sur le seuil de l'église, tandis qu'autour d'elle les garçons d'honneur se bousculaient à l'appel des filles :

Cintam-zé la nobi, dounzéloun fanit :

Quan l'aujits cintade, que sérats oarit !

Ceignez-nous l'épouse, donzelon flétri : — quand vous l'aurez ceinte, vous serez guéri !

Et le Cadet de la Hontrède, le premier donzelon, dont la fière mine démentait l'injurieux verset, s'avança vers l'épouse, tenant aux doigts un large ruban de moire blanche et son béret bleu. Il bredouilla joyeusement les paroles traditionnelles :

Escusats, nobi, que bous bau cinta-..

Excusez, épouse, je vais vous mettre la ceinture.

Cependant les donzelons, excités par Janti, glapissaient sans vergogne, sur un rythme grave, de si gaillards couplets que la Zaïde courroucée leur cria, hors d'elle :

— Taisez-vous, malappris I... Il y a longtemps que l'on ne dit plus ces chants d'autrefois...

— Si la chose peut encore lui faire plaisir, à cette Zaïde, je n'en sais rien, moi ; mais les paroles ne lui en font guère l — grogna celui de Hourcade, en serrant contre lui le bras de Miguette qui passait le seuil.

La jeune fille sourit tristement et détourna les yeux.

Ils étaient là une tablée de cent vingt convives, sous une tente formée de draps de lit que soutenaient de hautes perches amarrées à des cordelettes de chanvre, sur le pâtis, devant le seuil de Pe\'rehorte, entre les grands surriers au gris feuillage et le massif de lauriers noirs.

Au delà s'étendaient les champs de seigle, aux épis violets, aux tiges d'un vert d'aigue-marine pâlies par le soleil qu'on eût dit d'été et qui déjà desséchait les sables.

Une dizaine d'accortes vieilles, parmi lesquelles la Cétotte, bardées de raides tabliers blancs, circulaient autour de la table, haussant au-dessus des têtes les platées de veau, de bœuf et de poules bouillies, de sauces onctueuses où baignaient des pintades au goût de venaison. Puis apparurent les poulardes à la broche, échelonnées sur la blancheur des nappes entre quatre agnelles du pays, fleurant le thym, l'ail, le persil et le serpolet.

Le vin d'Armagnac, d'une clarté d'eau de roche à peine teintée de feu, luisait dans les verres, et la maîtresse de Peyrehorte contemplait avec orgueil les faces rouges et luisantes de ses invités satisfaits.

Il y avait là, outre une vingtaine de gens du Jerrehort, — grands et osseux, mangeurs de pain de blé, vignerons au teint fleuri, — une tribu de maigres landais glabres, aux bruns visages de toreros, qui bâfraient comme quatre et buvaient comme cinq, avalant d'un trait les rasades débordantes. Leurs yeux de braise erraient sur les femmes, insolents et doux. Ils portaient tous le petit béret bleu, tandis que leurs frères du pays voisin étaient coiffés de feutres mous, à l'exception de quelques vieux au large béret montagnard.

A moitié repas, les langues se délièrent. Ce fut une explosion de paroles gaillardes, soulignées de gestes hardis. Le parrain d'Adelmie, ce vieux goguenard aux yeux matois, louchant vers la Zaïde, — dont la fraîche quarantaine semblait lui inspirer quelques sentiments, — contait l'histoire d'une femme déjà vieille en quête d'un jeune galant, et qui, sur les conseils d'un ami facétieux, n'hésita point à se laisser choir de tout son long à la renverse, à la vue de la première hirondelle, afin de retrouver un second printemps. Elle parvint seulement à se meurtrir les reins d'une manière si douloureuse qu'elle dut à jamais renoncer au jeu d'amour.

Seuls, Adelmie et Jan demeuraient à peu près sages. Miguette, qui ne mangeait point et vidai t de temps à autre le verre placé devant elle, se sentait énervée par les galanteries de plus en plus vives de son donzelon, le Janti. Elle se défendait avec d'aigres propos, serrant ses jupes autour de ses jambes fines, les coudes au corps, une main au col,

la tête penchée en avant, les épaules secouées, feignant une horrible crainte des chatouilles.

Soudain, un cri de femme éclata, suivi d'une tempête de rires, d'un fracas de verres et de vaisselle brisés, et le Cadet de la Hontrède, rouge comme braise, nu-tête, les yeux ardents, surgit à quatre pattes de dessous la table. Il semblait sortir de la robe même d'Adelmie, qui, toute confuse, simulait à grand bruit une colère indignée.

— Bravo, le Cadet ! — vociférèrent les dîneurs, — il a réussi à attacher la jarretière de la nobi.

— Est-elle au moins assez haut ?

— Ne lui fait-ell^ point de mal ?

— Lui faut-il refaire le nœud ?

Et mille autres questions, certes plus indiscrètes, assaillirent la femme de Jan.

Le Cadet, sans répondre, jouissait de sa victoire. Il se pencha à l'oreille du Janti, mit sa grosse tête entre celle de Miguette et du jeune homme, et grommela une confidence, assez distinctement toutefois pour qu'ils entendissent tous deux.

— Que dit-il ? que dit-il, le malappris ? — s'écria la nobi en voyant le regard malicieux de Miguette qui la désignait.

Mais on apporta les « pâtés » aux croûtes épaisses, bourrés de crème, et les oranges juteuses, et les massepains semblables à des éponges dorées.

— Tu n'as rien mangé, mie jolie ! — murmurait à Miguette le petit bouvier de Hourcade. — Prends des gâteaux, et laisse-moi t'embrasser I

Comme elle ne disait mot, ne protestait point, il

îtreignit sa taille souple et colla la bouche sur ses èvres.

Jan, qui les observait en dessous, devint très pâle. [1 serra convulsivement la poignée de son couteau, ît la courbe lame refermée claqua dans la rainure le corne.

De la même voix sonore et grave qui avait chanté, rois heures avant, au seuil de la tente :

Boutats-bous en taule, dé dus en dus, Boufats-bousy, coiim lous moussus, Boutats-bous y dé très en très, Boutats-bous y coum lous bourjés I Tringlats, béujats soubén D'aquéste ayguéte d'écharmén !

Tringlats, béujats, tringlats leujé Daquéste ayguéte dé berge !

Tringlats, béujats, bous hèssi pa do :

La may de la nobi que pague aco !

Mettez-vous à table, deux à deux, — mettez-vous-y :omme les messieurs, — mettez-vous-y, trois à trois, — mettez-vous-y comme les bourgeois ! — Trinquez, buvez souvent — de cette eau de sarment ! — Trinquez, buvez égèrement — de cette eau de berger ! — Trinquez, buvez, que cela] ne vous cause pas de regret : — c'est la mère de l'épouse 'qui paie !

le Cadet de la Hontrède qui, avec le chœur, durant tout le repas, — son assiette vidée, — avait dit les louanges de la maison, énuméré les trésors du chai, de retable et du grenier, tandis que les donzelles, entre chaque service, jetaient au nobi des couplets railleurs auxquels les donzelons répondaient aussitôt, le Cadet de la Hontrède entonna :

Moun Diii ! la nobi, an a las donzéles ? Mon Dieu ! l'épouse, où sont les donzelles ?

Et le deuxième chœur de répondre :

Débat la tùiile, toutes béuédes !

Sous la table, toutes grises.

Et les filles :

Mon Dieu ! l'époux, où sont les donzelons ?

Deuxième chœur :

Au fond des landes, à brouter des chardons ! — Ils s'y font, à paître chardons, — comme brebis à paître brandes!

Que s'i hèn à cardoua, Coum las aiilhes à abrana !

Et, les garçons retournant aux filles leurs moqueries, celles-ci disaient au marié

Adare que l'as, cap dé courbas !...

Maintenant tu las, tête de corbeau ! — Avant un an, tu la battras.

Mais, faisant trêve aux plaisanteries grossières, Janti mit à profit l'instant où le Cadet lampait son verre, la bouche pleine de massepain, pour chanter, à son tour, d'une voix un peu assourdie, la chanson du dessert :

Lou déssèr sié miugranes, Au mén se iî i a .'...

Dé miugranes madures, Que il i àuje ou ù i àuje pa !

Né càu trouba !

[Quej le dessert soit de grenades, — au moins s'il y en a !... — De grenades mûres, — qu'il y en ait ou n'y en ait point ! — Il faut en trouver !

Miguette lui donnait la réplique, les 3'eux levés vers la toile lumineuse de soleil, où les guirlandes et les feuilles de laurier piquées en croix découpaient leur ombre.

Sa voix, claire comme un accord de flûte rustique, prolongeait les mots avec une douceur infinie :

Es béngut jélades, Se las anmpourtades, Qiiéren en Mon !

Quin dcssèr boulets, are, Juén dounzelou ?..■

Sont venues des gelées — et les ont emportées : — elles étaient en fleur ! — Quel dessert voulez-vous, maintenant, — jeune donzelon ?...

Et le chant se déroula iusqu'à l'heure où les femmes de la cuisine, rouges comme le feu des sarments qu'elles attisaient, versèrent le café brûlant dans les verres.

La Cétotte posa sur la table les dernières bouteilles de cette fameuse eau-de-vie blonde qui a le parfum de la prune dans le haut Armagnac et fleure exquisement la violette dans le terroir léger du bas pays. Et, comme elle avait pétri le massepain oS"ert au principal invité, — au parrain de l'épouse, — elle passa derrière Zaïde, en tenant dans ses mains deux assiettes profondes dont Tune formait cou-

vercle ; elle les entre-bàilla discrètement en prononçant ces paroles :

A bous, la may dé la nobi, bous bénguén saludà per aue ue pèce en dé pagà lou jouglà.

A vous, la mère de l'épouse, nous venons vous saluer, pour avoir une pièce qui paiera le massepain.

Zaïde glissa son étrenne, et, durant que le parrain offrait le gâteau à sa filleule, afin qu'elle le partageât entre tous, la Gétotte de Gante-Cigale acheva le tour de la table, en faisant tinter, joyeuse, au creux de ses assiettes à fleurs, les gros sous donnés par les invités. Et, d'une voix un peu chevrotante, mais pure encore et qui ressemblait à celle de sa Miguette, elle chantonna :

Sourtits dé tàule, lous entùulats !

Que bénguéréts came-plégals !

Camc-plégats et rée-crouchits.

Que sembler éts ganhe-pétiis /...

Sourtits déhore, anats dansa, Lous serbiciàus que bon dina !

Sortez de table, les attablés ! — Vous deviendriez « jambe-pliés » ! » jambe-pliés » et « rein-cassés «, — vous serableriez des gagne-petits !... — Sortez dehors, allez danser : — les serviteurs veulent dîner !

Toutes les filles furent debout et reprirent le verset. Un envol de clairs foulards battit les nuques soyeuses et les épaules. Les donzelles se bousculèrent derrière la nobi, serrées par leurs galants en bras de chemise, et dont les minces cravates de couleur vive rayaient la blancheur du linge froissé.

Encore haut sur l'horizon, le soleil poudroyait à ravers un bosquet d'acacias et de cytises en fleurs, lux grappes blanches et jaunes, poussés au seuil du lignada où l'odeur des résines se mêlait à l'arôme înivrant des arbustes.

Au sortir de l'ombre légère de la tente, c'était un îblouissement de lumière, car, là-bas, au-dessus du îhamp de seigle opalin, argenté de lueurs, à perte le vue sous les colonnades régulières des chênesièges aux troncs de sanguine, aux ramures d'un )lanc de métal, découpées dans l'azur de soie, des itendues de genêts en gerbes énormes, avec leurs nillions de fleurs d'or, resplendissaient autant que e soleil.

Et sur l'autre plateau, par delà les pins de Cante- >igale, la lande était couverte de sombres ajoncs )ailletés de cuivre ; elle s'étendait jusqu'à la ligne )leue que forme, au ras de l'horizon, la forêt étagée ;ur les dunes.

De doux et furtifs éclairs traversaient la chambre. C'étaient des ailes d'oiseaux battant, au dehors, parmi le soleil, devant la fenêtre, et dont le brusque reflet déchirait l'ombre.

Le vent de montagne soufflait par bouffées, emportant la rumeur du bal. A peine si, dans ce recoin de la maison de Peyrehorte, on pouvait entendre le nasillement sautillant de la vielle et la plainte monotone des cornemuses.

Assise sur une chaise basse, au pied du lit de sa mère, la tête dans ses mains, les coudes aux genoux, Zaïde, le sang fouetté par le festin, la chair à la fois lasse et vibrante, écoutait tourbillonner en elle un tumulte de voix confuses.

Depuis plus d'un mois, Adelmie, chaque soir, la suppliait de renvoyer Miguette. Mais, outre qu'elle prisait haut les bras de la servante active à la besogne, la tueuse de porcs avait le souci d'être juste : Miguette étant louée jusqu'à la Saint-Martin, elle ne pouvait, sans un motif grave, la mettre à la porte. Que dirait-on ?

« Certes, — pensait-elle, — je sais bien pourquoi la petite ne peut plus souffrir cette pauvre fille. Elle

attache beaucoup d'importance à une chose qui n'en a guère, à mon avis. Moi, je ne demanderais à Jan que d'être travailleur et économe... Mais la Miguette, bien qu'elle ne mange pas comme un bouvier, coûte à nourrir ; elle partie, j'aurais une bouche de moins et les cent vingt livres de plus, qui sont ses gages. Et puis... si Jan ne se contente pas de sa femme... est-ce que je n'en vaux pas une autre, moi ? »

Elle tâtait à pleine main sa poitrine lourde et ferme. Les manches de sa casaque retroussées dénudaient ses bras hâlés jusqu'au coude, mais, au-dessus, apparaissait une ligne de peau d'une blancheur éclatante.

Un secret désir l'agita.

« Ah çà 1 je deviens pègue 1 se dit-elle. — C'est ce printemps, et toute cette jeunesse qui s'embrasse 1,.. Allons voirie bal, et organiser le souper... Car les danseurs ont toujours faim... »

Elle se leva, regarda l'ancienne qui, ayant bu une gorgée de bouillon, semblait dormir, et, jetant sur le miroir, qui lui renvoya son épais profil de matrone romaine, un coup d'œil satisfait, elle sortit de la chambre doucement.

Le soleil n'était plus, au-dessous d'une nappe orangée, striée de pourpre vive, qu'un point de feu lointain, brûlant au ras des herbes, dans l'épaisseur du bois.

Sous les lauriers abritant le courtil, le toit de tuiles, d'un rose frais, brillait entre les jets de noirs

MIGCETTE. 5**

feuillages. La Cétotte, adossée à la palissade, où les porcs qu'elle venait de panser nasillaient en jouant du groin, — causait à mi-voix avec le Cadet de la Hontrède et Jantirot (1), le bouvier.

— Vous êtes deux qui n'avez ni faim ni soif ! — faisait la vieille, en éventant, du bout de son tablier de toile blanche, son visage cramoisi, — et je gage que vous pensez à tout autre chose qu'à souper, mes drôles ?...

— Peut-être ! — ripostèrent ensemble les garçons d'un air mystérieux.

— Oh ! toi, Caddet, — répliqua Cétotte, je te connais de longue date. Je t'ai vu tout enfant, quand tu tétais ta mère. C'est bien à toi que Ion peut chanter, comme tantôt :

Cap dé taule, bénté dé loup.

Et beijran pa jamè sadout !

Tête de table, ventre de loup, — on ne te verra jamais

— Il ne s'agit pas de souper ! — murmura Janti, dont les paupières cillaient un peu.

— De quoi donc ?

— Du toiirrin (2), — reprit le meunier. — Il faut, ma brave Cétotte, que vous nous cuisiniez le tonrrin, cette nuit, vers trois heures, afin que nous le présentions aux nobis^ comme c'est la coutume, après qu'ils seront couchés... Nous les surprendrons

(1) Diminutif de Janti.

(2) Sorte de potage aux œufs, fortement assaisonné d'ail, de' tomate et d'épices.

au bon moment !... Nous y serons tous, tant que la chambre en peut contenir, et c'est moi qui porterai en triomphe la grande soupière.

— Surtout, le le dites pas aux autres femmes : ça se saurait tout de suite et l'Adelmie serait sur ses gardes ! — implora Janti. — Nous vous donnerons tous l'étrenne... Et n'oubliez pas les épiées... afin que la nobi soit heureuse 1

— Et comme cela, demain, à l'aube, — conclut le Cadet, — quand elle ira à la fontaine, nous verrons tous sur son visage quels souvenirs lui laisse la nuit : nous lui chanterons alors :

Prcn-té, nobi, lou toun hanoun...

Prends, épouse, ta petite cruche...

Et si nous la lui cassons, dès qu'elle l'aura posée sur sa tète, l'eau ruisselant sur ses épaules ne pourra point la refroidir !.. .

— Ce sont là des jeux qu'on ne fait plus guère, hélas ! — dit la vieille, — et c'est grand dommage, ma foi ! car on en riait toute une bonne heure.

Sa voix s'assourdit. Et, durant que les jeunes gouijals s'éloignaient, elle songea tristement à ce temps qui n'était plus, à sa jeunesse lointaine, aux parents morts, à sa Miguette dont le rêve s'écroulait ; mais elle n'eut pas une révolte contre le destin. Jan Lartigau pouvait choisir entre une « riche » et une « pauvre » ; il choisissait : c'était son droit, et nul ne l'en pouvait blâmer...

Les violons, vielles, flûtes et cornemuses s'étaient tus.

Des cris, quelques appels joyeux, montaient encore du pâtis avec des ritournelles de rondeaux, et, dans l'attente du souper, les invités se massaient sur le seuil.

Mille étoiles s'allumèrent dans le ciel limpide, les voix s'affaiblirent un instant et l'on entendit le bruit soyeux du vent dans les feuilles...

— Mie, viens voir la magrie : je la trouve plus mal, viens vite !...

La nobi suivit sa mère.

Zaïde avait parlé si bas qu'Adelmie, dans le tumulte des danses et des chants, comprit à peine ses paroles. Dés qu'elles eurent refermé la porte de la chambre, la sourde plainte de l'aïeule les emplit d'eflfroi.

Toutes deux penchées, elles l'examinèrent, interrogeant ses mornes yeux ouverts, inquiètes du sanglot qui convulsait ses lèvres et s'arrêtait parfois dans la gorge avec un bruit de rouet tremblotant :

— N'a-t-elle rien bu ? — fit la jeune femme.

— Non... elle ne veut plus avaler une goutte de lait...

— Attendons un peu. Laissons-les tous danser encore. Si dans une heure elle ne va pas mieux, j'enverrai quérir le médecin... Il sera toujours temps de les avertir...

Un loquet grinça. La tête de Cétotte passa dans l'entre-bâillement de la porte :

— Vous n'avez besoin de personne ?

La mère et la fille se regardèrent.

— Que si, Cétotte : approchez... L'Adelmie se repose un peu. Elle a voulu voir comment va sa marraine... Restez durant mon absence : je vais vite revenir...

— Comment la trouvez-vous, Cétotte ? — demanda l'épousée dès qu'elles furent seules,

— Euh 1 euh ! — fit la vieille de Cante-Cigale, en hochant le front, — pour sûr qu'elle est à sa fin... Elle ne durera pas longtemps : jusqu'à demain soir, peut-être... Elle aura juste attendu ce qu'il fallait pour te laisser faire ta noce, ma pauvrotte... Elle s'en va comme cette lampe qui n'a plus d'huile, et le médecin n'y fera rien, cette fois.. . Que veux-tu ? c'est le lot de tous, chacun y passe ! Elle, aujourd'hui ; moi, demain... Ah ! c'était une vaillante, une économe, une femme de ressource, celle-là ! Tu pourras la pleurer, ma petite... on n'en fait plus guère comme elle, en ce temps-ci 1...

Adelmie écoutait cette voix dolente et lasse, sans songer à l'interrompre. Enfin elle dit :

— Je crois que la crise est finie, elle respire à l'aise.

Cétotte secoua la tête d'un air entendu, se laissa tomber sur un escabeau, le front dans ses mains, prise de sommeil.

La lune, énorme et dorée, rayonnait dans l'azur sans tache. Le nord et l'occident scintillaient d'étoiles mourant dans la clarté. L'odeur des derniers lilas et des cytises, mêlée aux parfums amers

du buis, flottait avec des senteurs de sumac, d'hièble et de mélilot, au long de la haie de Peyrehorte, et sur le pâtis s'exhalait l'arôme du serpolet, dans l'herbe foulée par les pieds agiles des danseurs.

Derrière la maison, sous le couvert des épais lauriers, tout contre la palissade du courtil, qu'une étroite pelouse séparait de la combe, inaccessible à cet endroit, Jan et Miguette étaient debout, immobiles et si près l'un de l'autre que le béret de l'homme frôlait le foulard de la jeune fille.

Un mince rais de lune, filtrant à travers les feuilles rigides, barrait la tempe de Miguette d'une traînée lumineuse qui, selon les mouvements de sa tête, cendrait une mèche de cheveux noirs ou faisait scintiller au bout des cils une larme mal essuyée.

D'une voix très douce, celle qu'il prend pour parler aux femmes, Jan murmure :

— Tais-toi, je neveux pas que tu pleures... Tu es une enfant... Tu ne comprends pas !

Il dit cela d'instinct, sans croire à l'eflicacité de ses paroles. Il ne comprend pas, lui non plus, pourquoi il se sent si ému à cette heure. Une force qui dormait en lui s'est éveillée ; il a eu soif de revoir cette femme, de la prendre dans ses bras ; il a oublié toute sa ruse prudente ; il a fait un signe, s'est dérobé au tourbillon de la noce, pour la retrouver là, muette et désolée. Il ne connaît pas encore l'âpreté de sa jalousie et pourtant lui-même, tantôt, a ressenti le même mal, quand son ami, le bouvier de Hourcade, dérobait un baisera Miguette.

C'est en lui comme une sorte de vague regret

amer. Il ne se sent plus libre de ses actes, non parce qu'il est, depuis le matin, le mari d'Adelmie, mais parce qu'il est en même temps devenu le gendre de Zaïde...

Elle seule compte ici. Il le sait. Qu'importe la richesse de la maison, s'il n'a pas le droit d'en disposer ?

L'idée de la lutte incessante et sourde qu'il faudra livrer, — pour reconquérir à force de travail et de fatigue un peu de cette indépendance qui lui fut si chère, — l'idée de la lutte l'épouvante, à présent.

Mais il est trop tard. Si du moins il pouvait garder Miguette?...

— Pourquoi donc m'as-tu appelée ? — demandet-elle.

— Pour te voir près de moi, te redire que je t'aime...

Elle secoue la tête, tristement.

— Tu^ne me crois pas ?...

Il essaie de prendre sa taille. Elle se dérobe, et sa hanche le heurte ; il la ressaisit et, pleine du souvenir de ses caresses, la sent trembler contre son cœur.

A cet instant, il la tient captive ; il sait bien qu'elle ne criera point. Elle, silencieuse et raidie, le repousse encore... Pourtant leurs lèvres se rencontrent, et déjà Miguette ferme les yeux.

Mais tout près, hors de la touffe de lauriers, une ombre surgit. Une voix rude, dont la fureur contenue les glace, ricane à leurs oreilles :

— Je vous y prends, cette fois ! Vous avez bien

choisi l'heure ! Toi, petite catin, f... le camp, à hûte (1)1...

Et la lourde main de Zaïde, levée comme un battoir, claque sur la joue de Miguette, avant que le bras de Jan, tendu vers elle, ait pu parer le choc. La fille chancelle et s'abat dans l'herbe.

Jan Lartigau a fait un pas. Mais devant lui la tueuse de porcs se redresse et, prenant les poignets de l'homme dans l'étau de ses mains musculeuses, semble hurler, quoique à voix très basse :

~ Quanta toi, marche vite, et droit... la nobi t'attend !...

Il n'a pas achevé son geste de révolte. Une lente douleur amollit sa chair. Il se sent impuissant et stupide sous la menace et prêt pour le joug.

Elle le pousse vers la maison.

Miguette s'est relevée, le visage en sang. Avec ua mouchoir elle tapote sa joue brûlante. Une rouge colère la remue jusqu'aux entrailles; elle va crier. Mais sa voix meurt dans sa gorge haletante. Ses lèvres tremblent, un frisson agite ses doigts. Une sorte de sanglot étouffé, comme un râle, et c'est tout...

Elle se coule dans les hauts genêts, écartant doucement leurs rameaux chargés de fleurs. De maigres ajoncs barbelés d'épines piquent ses chevilles, accrochent sa jupe, déchirent ses mains.

Voici le sentier de la fontaine ; il plonge à pic dans la ravine pleine d'ombre. L'or vif des genêts, aus

(1) « En fuyant. »

sommet du versant, fait une large bande de lumière pâle sur le bleu limpide de la nuit.

Ses petits pieds buttant aux souches, tenant d'une main son mouchoir pressé contre la joue meurtrie, la jeune fille dévale la combe.

L'eau coule, éternelle et lente, stillant de la roche dans le bassin, entre les racines du chêne. C'est là, sur cette pierre moussue, qu'elle posait sa cruche en écoutant siffler, dans l'épaisseur des branches, comme un merle solitaire, son ami Jan le résinier.

Elle trempe son mouchoir dans l'eau vive et baigne son visage en sueur, mais ne s'attarde point. La fraîcheur des sources l'enveloppe. Ses épaules frissonnent. Elle se hâte vers la palanqiie. Il la lui fit, un soir qu'elle hésitait à passer le gué tout embroussaillé de joncs et d'herbes du marécage.

Que de fois, durant que l'eau ruisselait sur la bane débordante, il l'avait prise entre ses bras, là-bas, à mi-pente, derrière ces massifs de genévriers '....Mais elle n'ira plus emplir la cruche pour la maison de Peyrehorte.

Elle grimpe sur l'autre versant. Ici, c'est la dune. Le sable blanc fait face à la roche. Il croule sous ses pas menus et rapides. Le cœur battant, au haut du sentier, elle s'arrête et s'assied dans la bruyère. Un instant, elle reprend le souffle. Un sentiment de sécurité l'apaise. Comme un animal chassé, elle a fui d'instinct vers le gîte, et, sa crainte disparue, voici qu'un âpre chagrin l'envahit toute...

L'autan, qui s'est levé, pousse vers elle, à travers la combe, une rumeur de voix joyeuses. Elle écoute,

et, dans la limpidité de l'air sonore, un chant s'élève, tour à tour éclatant et voilé, dont elle connaît bien les paroles.

Elle se redresse. Là-bas, au-dessus des fourrés de genêts, sur le pâtis de Peyrehorte, des lampes illuminent une étroite fenêtre qui reste ouverte. C'est celle de la chambre nuptiale...

Les donzelles s'y pressent autour de la nobi dont elles défont, une à une, les parures.

Voici la couronne, et puis le voile, et les rubans, et les souliers, et la longue robe à traîne. Pour chacune de ces choses, elles chantent un verset, à la fois railleur et mélancolique :

Ceci la gêne, — retirons-le-lui, — puisque tant elle lèvent ! — car avec l'époux elle veut dormir-..

Puis :

Sa may plante briidétes.

Sa may planle hriulcies E roses niuscadétes Au cap dou leyt I Nobi, s'as droiimit souléte, Sera pas daneyt !

— Sa mère plante des violettes, — sa mère plante des violettes — et des roses musquées — au chevet du lit ! — Epouse, si jamais tu as dormi seule, — ce ne sera pas cette nuit !

Au-dessus d'elle, les grands pins, où passe le vent, chantent aussi sans que leur cime bouge. C'est comme un déferlement de vagues monotones, venues de très loin, qui se propage de bois en bois, jusqu'au profond de la forêt.

Et, tandis que des lambeaux de chants lui parviennent encore, elle ne peut empêcher ses lèvres douloureuses de redire les paroles qu'elle entend :

... La camise ?

Se tan la jeyne !

0 meij at ho :

Dab lou nohi droumi que ho /...

Sa chemise ? — Si tant elle la gêne ! — Oh ! elle le veut aussi : — avec l'époux elle veut dormir !

L'heure d'après, Miguette était sur le seuil de Cante-Çigale.

Ayant pris la clef, — toujours cachée sous un pot de basilic pendant l'absence de Cétotte, — elle la poussa dans la serrure. Mais, au moment d'ouvrir, une frayeur la retint. Elle n'osait pas entre-bâiller la porte, affronter l'ombre du dedans. Alors elle s'assit sur la pierre, et, les mains aux tempes, les yeux assombris de larmes, elle regarda devant elle le maigre « champ perdu » envahi de fougères, où s'élevait le châtaignier sans feuilles encore et dont les ramures obstruaient le ciel.

Elle avait rêvé d'une vie tranquille, auprès de Jan, sous ce vieux toit, dans cette clairière enclose entre les pinèdes...

Elle y revenait seule, ce soir.

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