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Militarisme

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D- A. Corre.

Édition de la Société r,

ET AfCorre.

Édition de la Société nouvelle.

^oix^^^fcjo

Autour d*un livre : La Psychologie du militaire professionnel , par A. Hamon. — La liberté de penser et d^écrire sous une République de satisfaits et de repus. — Une classe impeccable et intangible. — Les beautés du militarisme ; admirez discrètement, mais ne liai tes pas admirer aux autres! Le nouveau servage. ^- L'obéissance passive et Tautoritarisme irréglé. — La discipline mal comprise, la plus énergique des causes d'indiscipline» — En attendant qu'on puisse supprimer les armées, nécessité de les moraliser. — La réforme des lois militaires.

Il y a des vérités qui efEarouchent, blessent, soulèvent autour d'elles des indignations de bon ou de mauvais aloi, au nom de principes reconnus, à tort ou à raison, comme supérieurs, et menacés par elles. Jadis, c'était au dogme religieux et au dogme monarchique qu'il était défendu de s'attaquer. Qu'on trouvât détestable d'inculquer la foi à coups de tortures, inou'i de consacrer de par l'hérédité l'accaparement d'un peuple au profit d'une famille, souvent riche en coquins très tarés, il fallait se garder de le dire : l'on eût sapé l'édifice social et mérité mille morts. Nous avons fait une grande révolution, qui aurait tout bouleversé! L'on s'en aperçoit peu, très peu. I^'objectif des vérités dangereuses a changé, la routine est la même, la liBetté de penser et de dire est tout aussi bâillonnée que d'antan. Seulement les procédés de bâillonnement se sont perfectionnés. Je n'entends pas soutenir que la censure ait disparu, que les lois restrictives sur le livre et la presse soient devenues de purs mythes. Mais à côté de survivances que l'on est assez surpris de rencontrer vivaces dans une République, il y a mieux pour servir de barrières aux vérités déplaisantes. C'est la captation de Topinion par telle ou telle coterie, telle ou telle association d'intérêts. Qu'on ne vienne pas prétendre que chacun peut écrire ce qui lui plaît : il feut, pour avoir ce droit, appartenir à quelque boutique politique ou littéraire, et les bureaux de journaul^ comme les maisons d'édition se ferment à qui ose avoir des idées personnelles, en dehors des cercles d'opportunistes de toutes étiquettes. Ces réflepdons me sont inspirées par l'aventure qui gravite autour du petit livre, très gros de conséquences, récemment écrit

par A. Hamon, la Psychologie du militaire professionnel. Un titre bien peu batailleur... d'apparence, sentant son philosophe et son savant.

Il ne faut pas se fier aux titres.

Il paraît que ce volume de 200 pages dissimule un épouvantable complot contre la nouvelle base de notre ordre social, qu'il doit ébranler la colonne principale du Temple, qu'il heurte les plus nobles sentiments de la nation française. On ne peut le faire brûler par la main du bourreau, et c'est dommage! On se borne à le mettre en quarantaine, comme un paquet de choses pestiférées que Ton n'essaie pas même de désinfecter..., avec l'espoir que, sous le silence, il se désagrégera de lui-même.

Oui, cet horrible opuscule a osé toucher à la sacro-sainte armée!

L'auteur, pour bien accentuer son intention de présenter une oeuvre scientifique, aurait voulu publier son travail dans une revue spéciale de criminologie, où il eût fort bien complété mon Aperçu sur la criminalité militaire en France (1). Le directeur de cette revue, homme excellent et qui tout le premier sait à quoi s'en tenir sur la psychologie du milieu portraituré, ne put cependant refouler le fonctionnaire : « Ce que vous dites est vrai, répétait-il à l'auteur, mais pensez donc! publier cela dans ma revue! sous mon égide! Le cours que je professe, devant un auditoire de jeunes gens pour la plupart destinés à l'armée, m'oblige à beaucoup decirconspection. Encore si vous limitiez votre tableau au militarisme d'avant 1789? » Ce ftit là l'origine de la transformation du mémoire en livre et le début des pérégrinations du livre chez divers éditeurs, tous plus patriotes les uns que les autres et très effarouchés dans leurs sentiments, à propos d'une œuvre où le patriotisme, en lui-même, n'avait rien à voir.

L'un, au moins, donne des raisons. Il reconnaît que l'auteur est « un laborieux et un honnête » ; peut-être abuse-t-il un peu trop d'un système d'équations très simplifiées pour résoudre les problèmes sociaux, pèche-t-il quelquefois par excès de logique. Mais son grand tort, c'est « de généraliser des faits particuliers..., de partir des actes de brutalité, de stupidité de certains galonnés, pour confondre l'armée tout entière dans un commun discrédit »j etc. Cela est extra-scientifique, mauvais; cela va contre le patriotisme. Hamon de riposter par une réponse bien typique et que je m'empresse de reproduire, car elle m'évitera la peine de revenir à chaque instant sur certains points de controverse. Il n'a pas généralisé des faits particuliers, car il cite des faits absolument habituels ; il a suivi rigoureusement les procédés de l'induction et de la déduction scientifiques et le prouve à chaque page. « Mon procédé est scientifique, car il est analogue

(1) Archives de V anthropologie criminelle, 1891.

à celui employé par tous les naturalistes, les physiologistes, etc., en un mot, par toutes les personnes qui font de la science d'observation et non de la , science expérimentale. Si on déniait au penseur la possibilité de généraliser, il n*y aurait plus moyen d'établir une seule vue synthétique sur une série d'observations. Il faudrait rejeter tous les livres de Darwin, Lamarck, Letourneau, Wallace, etc. L'argument patriotique que vous donnez n'a pas de valeur au point de vue scientifique, philosophique. On dit que l'art n'a point de patrie. La science n'en doit pas avoir, et je ne crois pas qu'un savant vraiment digne de ce nom se taise sur une question ou la défigure parce que l'exposé de cette question pourrait être préjudiciable à son pays. Le savant doit chercher la vérité sans parti pris et, quand il croit l'avoir trouvée, la dire, l'exposer nettement, avec ses preuves et ses conclusions, sans s'occuper si, allant à l'encontre de ce qui est admis, elles vont perturber l'ordre social du moment, Galilée troublait l'ordre social en affirmant que la terre tournait ; il le répétait cependant et on l'en honore. » Le soldat, le prêtre, le magistrat ne sont pas des indispensables. Ce sont des gens à fonctions nuisibles « et une société qui en serait privée serait bien plus apte au bonheur que la nôtre. Je veux cependant les croire indispensables : je nie que ce soit pour le penseur une raison suffisante pour taire leur psychologie. Si de cette psychologie il ressort que ce sont des fonctions nuisibles, immorales, eh bien! on cherchera un système pour rendre leurs fonctions morales. Ce système ne se peut chercher qu'à la condition qu'on fasse la lumière sur la nuisance de ces fonctions en leur état actuel. Je ne crois pas à la délictuosité des personnes, mais à celle des institutions. Toutes nos pensées sont, en effet, déterminées par des causes multiples dont les causes sociales sont les principes. Je n'ai donc pas à m'élever contre des personnalités délictueuses, mais bien contre les organes sociaux géniteurs de délits. »

On ne saurait parler avec plus de franchise et de logique.

L'auteur prétendait mettre en lumière des actes détonnants au sein de collectivités très civilisées et aux aspirations de plus en plus hautes. Sans s'occuper de l'utilité ou de l'inutilité d'une institution, il voulait montrer les vices d'un système, contribuer dans sa mesure à une réforme nécessaire.

A priori, on lui opposait l'argument de ses erreurs^ car affirmer blanc ce qui est blanc, noir ce qui est noir, est erreur du moment que la couleur offusque sur le dos du fétiche militarien.

Les éditeurs qui ont successivement refusé le livre déclarent tous qu'ils l'ont lu, et, aveu très drolatique, qu'ils l'ont trouvé intéressant, très vrai sur divers points. Mais l'éternel // ne faut pas toucher à T armée forme leur

conclusion et motive leur refus de publier l'œuvre. Celui-ci éditerait bien ; mais il fournit tel général attaché aux bureaux de la guerre et il s'exposerait à perdre une excellente clientèle ; celui-là aurait bonne intention, mais il est le cousin de tel autre général et il risquerait de s'attirer des discussions de famille, etc., etc.

Oh I l'indépendance du livre, l'indépendance des éditeurs, ces pionniers de la pensée !••. Tout aussi vraie que le rôle mécénique de ces lanceurs de renommées (surtout profitables à leurs coffres !)

Hamon est un tenace, il songe à solliciter une lettre d'introduction auprès de M. Frédéric Passy, le grand apôtre de la Paix, afin d'obtenir de lui quelques lignes de préface et de montrer, grâce à elles, combien peu agressif est le but qu'il poursuit. La personne à laquelle il s'adresse se fait lire deux ou trois passages, promet la lettre, s'assied à son bureau pour l'écrire, puis, d'un air inspiré : « Non, décidément non. Monsieur, vous n'aurez pas de lettre I II ne faut pas toucher à l'armée I L'armée française. Monsieur, c'est le dernier refuge de la civilisation contre la barbarie teutonel (i) »

(i) Si le solennel personnage qui a tenu ces propos veut bien réfléchir pendant quelques secondes, après avoir relu le mémoire de M. Frédéric Passy sur les Pertes des Français dans les guerres du xix« siècle, il conviendra que le président de la Ligue pour la paix a laissé bien loin derrière lui Hamon, dans ses aperçus critiques contre le militarisme. Qu*il remarque notamment certaine communication de M. Doniol. Je doute que, dans la Psychologie du militaire professionnel j il y ait quelque chose d'aussi fort que les révélations suivantes. Cétait sous Napoléon le Grand I Le recrutement militaire c< ne prenait pas seulement un à un au père de famille tous ses fils; il^ vidait aussi sa bourse..., celle du riche par le haut prix des remplacements qui s*était élevé jusqu'à 12,000 francs..., celle du moins aisé par le système de spoliation des libérations provisoires. » Le contingent était rempli par les premiers numéros dans chaque canton, mais les suivants « n'étaient libérés que provisoirement et en apparence... » Il leur fallait acheter des dispenses, « on vendait ouvertement des réformes... Pour bien régulariser cet infâme trafic, on était allé jusqu'à faire annuellement, aux directions des contributions directes, des relevés pour connaître la position de fortune de chaque père de conscrit... » Les listes de libération étaient vite épuisées. C'était à qui paierait pour ses enfants, même au prix de la ruine. Mais tout aussitôt un senatus-consulte apparaissait, ordonnant une levée sur les conscriptions antérieures et il fallait recommencer à acheter un remplaçant ou une réforme provisoire. « Les messieurs composant les conseils de recrutement de cette triste et mémorable époque avaient exploité si en grand cette riche mine, qu'un de leurs membres, un général bien connu, avait acquis, avec sa quote-part de la curée, une des meilleures terres de l'Auvergne au prix de 300,000 francs. Elle en vaut aujourd'hui 600,000 et a passé en héritage à son neveu, un des honorables satisfaits du dernier gouvernement parlementaire... » Que dire encore de l'Instruction générale sur la conscription de 1811, frappant le réfractaire, l'insoumis, jusque dans les siens ! Ce code ignoble c< atteignait son père, sa mère, puis ses frères, sœurs et beaux-frères, toute sa famille, tous ceux chez lesquels, exténué de faim, de froid, de fatigue, de misère, il avait bu, mangé, travaillé ou dormi », même toute sa commune. Les garnisaires d'un certain général Simmer, dis-

Le débat se rétrécissait. C*était à Tannée française, uniquement, que Fauteur en voulait I II ne s'en doutait guère, ayant pris le soin de puiser ses observations dans tous les pays d'Europe et de prévenir que, s'il avait emprunté davantage à la France, c'était seulement parce que, publiciste parisien, il avait eu plus de facilités pour consulter des documents de langue française. Mais précisément, pour lui, les professionnels perdaient leur étiquette nationale, se confondaient dans une sorte de corporation universelle où s'effaçait leur origine ethnique : choisir les militaires d'un milieu pour les opposer à ceux d'un autre eût été la négation de sa doctrine.

Lassé, Ha mon s'en va trouver un dernier éditeur, le sixième, parmi ceux qu'il avait exclusivement choisis dans la catégorie des plus graves. Avec celui-là, ce fut un comble! L'honnête industriel venait d'acquérir une quasi-célébrité, par la publication d'œuvres à titres très scientifiques, en réalité surtout pornographiques; cela n'empêcha point sa pudeur de se rebiffer et voici qu'elle réponse il adressa à notre ami :

« J'ai parcouru votre livre, dont la lecture m'a vivement intéressé. J'y ai pris d'autant plus de plaisir, que je partage absolument vos opinions sur le sujet. Mais, toutes réflexions faites, l'ouvrage a un caractère trop pamphlétaire pour que j'ose le présenter sur mon catalogue au milieu de nombreux ouvrages médicaux et purement scientifiques. »

De toute cette histoire, le plus étonné n'a pas été Hamon. Ce fiit moi. L'auteur avait bien voulu m'offrir la dédicace de son livre. Il m'avait gracieusement communiqué le manuscrit, demandé mes appréciations, et, en toute bonne foi, j'avais trouvé l'étude intéressante et juste, utile même, comme susceptible d'aider à la suppression d'abus révoltants. Aussi je tombai des nues, lorsque j'appris les refus de publication formulés par

tribués dans les cantons où il existait des insoumis, répétaient parmi les populations les abominables exploits des dragons de Villars chez les Cévennols.

Alors comme aujourd'hui, on se taisait : il ne fallait pas toucher à Tarmée, le patriotisme exigeait que Ton supportât tout.

Si patriotisme est synonyme d'amour de son pays, de conservation d'antiques liens d'affection et d'intérêt entre citoyens de même race, si Tarmée n'a sa raison d'être que comme la sauvegarde de ces attachements si respectables, il &ut réellement compter sur une bien énorme dose d'imbécillité humaine, pour exiger que les peuples honorent des mauvais qui les exploitent sous un uniforme particulier, tolèrent d'eux plus qu'ils n'auraient à souffrir après une absorption complète par l'invasion de mauvais d'autre uniforme et d'autre nationalité.

N'en déplaise aux fieinatiques admirateurs des grandes épopées militaires, leurs acteurs, observés d'après les véridiques documents de l'histoire, ne se montrent guère, bien souvent, sous des allures meilleures que des bandits, pour leurs nationaux comme pour les][ étrangers.

plusieurs éditeurs sérieux. Je me tâtail Etais-je, à mon insu, devenu un ultra-socialiste, voire un anarchiste? Non pas. Je suis de ceux qui entrevoient pour Tavenir un objectif plus beau que l'étroite conception de la patrie actuelle, du nationalisme avec les rivalités et les haines qu*il déchaîne entre les hommes ; mais de ceux aussi qui savent faire la part des circons^ tances. J*estime qu'avant de s'absorber dans la solidarité cosmopolite, tout peuple a d'abord le droit et le devoir de se conserver comme race, d'éviter d'être la dupe des races égoïstes et antialtruistes, seulement préoccupées de leur intérêt, en exigeant le sacrifice de l'intérêt des plus altruistes; et qu'en face du complot permanent, odieux, de la Triplice, nous avons à affirmer, jusqu'à nouvel ordre, notre nationalité. Etais-je devenu un mangeur de galonnés, un contempteur de parti pris du monde militaire? Certes, j'ai de bonnes raisons pour mépriser beaucoup dans ce monde, ayant eu beaucoup à en souffrir contre l'équité. Mais je ne suis ni un haineux ni un rancunier, et, depuis que j'ai eu le bonheur de secouer l'uniforme, j*ai oublié les vilenies et les ignominies, les lâchetés et les bassesses contre lesquelles j'ai eu trop souvent à m'élever... à mes dépens, bien entendu. Je regarde maintenant les hommes et les choses avec une sereine indifférence, et lorsque je m'avisai d'écrire mon aperçu sur la criminalité militaire, je coupai court à toute chance d'entraînement passionnel, en me plaçant sur le froid terrain de la statistique. Donc, dans mon approbation de l'étude de Hamon, il n'entrait aucune idée de derrière la tête. J'étais perplexe.

Hamon se décida à découper des fragments dans son livre et à donner isolément trois chapitres et ses conclusions à diverses revues {la Société nouvelle, F Art social, la Revue socialiste, etc.). Les chapitres furent partout bien accueillis ; même, l'un d'eux reçut les éloges d'un éminent sociologue, le D^* Colajanni, dans le 5eco/o de Milan (i). Ainsi je n'avais pas eu tort dans l'expression de mon opinion du début : depuis, j'ai lu et relu les bonnes feuilles du livre et mes appréciations ne se sont pas modifiées.

Enfin, le livre a trouvé éditeur en Belgique (2) I Voyons ce qu'il est dans son ensemble.

(1) Il y a bien eu quelques protestations de Prof essionnels : il fallait s'y attendre. Elles se résument en ce très singulier système d'argumentation : Tauteur est sans doute un vieux mécontent ou un jeune 28-jours non moins mécontent! Des gens très satisfaits d'eux-mêmes ne peuvent s'imaginer qu'il s'en rencontre d'autres qui ne le soient guère d'avoir éprouvé, pour leur propre compte, ennuis, dégoûts, blessures d'amour propre, etc., dans le milieu militarien. Mais, comme le dit Hamon, que les hits émanent d'un satisfait ou d'un mécontent, leur valeur intrinsèque ne change pas; ils sont irréfutables, parce qu'ils sont vrais : cela suffît. (Voir la Revue des Revues d'octobre, lé Mercure de France d'octobre et de novembre.)

(2) M. Charles Rozez, éditeur à Bruxelles. M. A.-L. Charles, libraire à Paris, a bien voulu se charger du dépôt du livre en France.

Qu'est-ce qu'un Professionnel? Celui qui vit exclusivement de l'exercice d'une profession. Jadis, du dernier des soldats au premier des chefs, tout le monde était professionnel, dans les armées. C'est dire qu'il existait une corporation des armes, corporation cosmopolite par excellence, car ses membres servaient indifféremment sous tel ou tel drapeau, selon les avantages d'argent, d'honneur et les occasions de profits accidentels qu'ils espéraient rencontrer ici ou là. Au sommet, la caste noble, aux alliances internationales, partout méprisant le peuple ; en bas, le troupeau des gens recrutés parmi les tarés des villes et des campagnes. On ne découvre pas le mobile patriotique dans ces hordes : on se bat pour les foyers d'autrui, les intérêts de ceux qui paient le mieux leurs mercenaires et leur procurent les plus grosses pilleries. « Les soldats ne sont composez que de la plus vile partie des peuples, de fénéans, qui aiment mieux l'oisiveté que le travail, de débauchez qui cherchent la licence et l'impunité dans les troupes, de jeunes écervelez indociles à leurs parents, qui s'enrôlent par légèreté : tous ceux-là ont aussi peu d'inclination et d'attachement pour leur maître que les étrangers. »

Qui a écrit ces lignes? Le Grand Frédéric, dans son Anti-Machiavel (i), et c'est avec une armée, très largement formée de déserteurs français, qu'il infligea à la France la défaite de Rosbach. Peu lui importaient les conditions de ses recrutements; il savait l'art d'assouplir son monde et il livre sa recette sans marchander (2), elle n'est point à l'honneur de la profession! « J'avoue que l'ordre d'une armée ne peut subsister sans sévérité. Car, comment contenir dans leur devoir des libertins, des débauchés, des scélérats, des poltrons, des téméraires, des animaux grossiers et méchaniques, si la peur des chatiements ne les arrête en partie? »

Aujourd'hui les armées, celles d'Europe du moins, se sont nationalisées. Mais elles conservent dans leurs cadres des éléments bien professionnels, les sous-officiers et les officiers de carrière. Si Hamon a négligé les premiers, c'est afin de mieux mettre en relief l'action du milieu sur une catégorie d'individus plus affinée. S'il a laissé de côté les statistiques de la justice militaire, c'est qu'elles ne dévoilent qu'une très minime partie des impulsivités détonnantes dans la catégorie. Il a pris, comme base de son étude, l'observation telle qu'elle lui était abordable, c'est-à-dire les faits recueillis par l'histoire, le livre courant, le journal, dans les meilleures conditions d'authenticité. De faits spécialisés dans la profession, qu'on ne rencontre sous leurs modalités propres que dans la profession, il était en droit de

(1) Ed. de La Haye, 1741, p. 181.

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