‹ MilitonaChapitre 2 sur 14 · H1LIT0NA · texte numérisé non relu

H1LIT0NA

de rigueur, puis jeta en Fair sa montera avec la crânerie la plus coquette. Le silence se fit tout à coup parmi l'assemblée, ordinairement si tumultueuse; l'attente oppressait toutes les poitrines.

Le taureau que devait tuer Juancho était des plus redoutables ; pardonnez-nous si, occupés d'Andrès et de Militona, nous ne vous avons pas conté ses prouesses en détail : sept chevaux étendus , vides d'entrailles et découpant sur le sable, aux différents endroits où l'agonie les avait fait tomber, la mince silhouette de leur cadavre, témoignaient de sa force et de sa furie. Les deux picadores s'étaient retirés moulus de chutes, presque écloppés, et le Mbre-saliente (doublure) attendait dans la coulisse en selle et la lance au poing, prêt à remplacer ses chefs d'emploi hors de service.

Les chulos se tenaient prudemment dans le voisinage de la palissade , le pied sur l'étrier de bois qui sert à la franchir en cas de péril; et le taureau vainqueur vaguait librement par la place, tachée çà et là de larges mares de sang sur lesquelles les garçons de combat n'osaient pas aller secouer de la poussière, donnant des coups de corne dans les portes , et jetant en l'air les chevaux morts qu'il rencontrait sur son passage.

i« Fais ton fler, mon garçon, disait un aficionado du peuple tn s'adressanl à la bêle farouche ; jouis

de ton reste» saute , gambade, tu ne seras pas si gai tout à llieure : Juancho va te calmer. »

En effet, Juancho marchait vers la bête monstrueuse de ce pas ferme et délibéré qui fait rétrograder même les lions.

Le taureau, étonné de se voir encore un adversaire , s'arrêta , poussa un sourd beuglement , secoua la bave de son mufle, grata la terre de son sabot» pencha deux ou trois fois la tète et recula de quelques pas.

Juancho était superbe à vrâr : sa figure exprimait la résolution immuable; ses yeux fixes, dont les prunelles entourées de blanc semblaient des étoiles de jais, dardaient d'invisibles rayons qui criblaient le taureau comme des flèches d'acier; sans en avoU* la conscience , il lui faisait subir ce magnétisme au moyen duquel le belluaire Yan Amburg envoyait les tigres tremblants se blottir aux angles de leur cage.

Chaque pas que l'homme faisait en avant, la bête féroce le faisait en arrière.

A ce triomphe de la force morale sur la force brute, le peuple, saisi d'enthousiasme, éclata en transports frénétiques; c'étaient des applaudissements, des cris, des trépignements à ne pas s'entendre; les amateurs secouaient à tour de bras les espèces de sonnettes et de tam-tam qu'ils apportent & la course pour émettre le plus de bruit possible.

Les plafonds craquaient sous les admirations de Fétage supérieur, et la peinture détachée s'envolait en tourbillons de peHicules blanchâtres.

Le torero ainsi applaudi, Téclair aux yeux» la joie au cœur, leva la tête vers la place où se trouvait Mililona , comme pour lui reporter les bravos qu'on lui criait de toutes parts et lui en faire hom-

mage.

Le moment était mal choisi. Militona avait laissé tomber son éventail, et don Andrès, qui s'était précipité pour le ramasser avec cet empressement à profiter des moindres circonstances qui caractérise les gens désireux de fortifier d'un fil de plus la chaîne frêle d'une nouvelle liaison, le lui remettait d'un air tout heureux et d'un geste le plus galant du monde.

La jeune fille ne put s'empêcher de remercier <f un joK sourire et d'une gracieuse inclinaison de tête l'attention polie d' Andrès.

Ce sourire fut saisi au voT par Juancho ; ses lèvres pâlirent, son teint verdit, les orbites de ses yeux s'empourprèrent, sa main se contracta sur te manche de la muleta , et la pointe de son épée , qtfil tenait basse , creusa convulsivement trois ou quatre trous dans le sable.

Le taureau, n'étant plus dominé par l'œillade fescinalrice , se rapprocha de son adversaire sans ^Vte celui-ci songeât à se mettre en garde. L'in-

36 lilLITONA. •

tervalie qui séparait la bêle de rhomme diminuait affreusement.'

« En voilà un gaillard qui ne s'alarme pas !

dirent quelques-uns, plus robust<îs aux émotions.

— Juancho , prends garde , disaient les autres , plus humains; Juancho de ma vie, Juancho de mon cœur , Juancho de mon àme , le taureau est presque sur toi ! »

Quant à Militona, soit que l'habitude des courses eût émoussé sa sensibilité, soit qu'elle eût toute confiance dans l'habileté souveraine de Juancho ou qu'elle portât un intérêt médiocre à celui qu'elle troublait si profondément, sa figure resta calme et sereine comme s'il ne se fût rien passé ; seulement une légère rougeur monta à ses pommettes, et son sein souleva d'un mouvement un peu plus rapide les dentelles de sa mantille.

Les cris des assistants tirèrent Juancho de sa torpeur; il fit une brusque retraite de corps et agita les plis écarlates de sa muleta devant les yeux du taureau.

L'instinct de la conservation, l'amour-propre du gladiateur luttaient dans l'âme de Juancho avec le désir d'observer ce que faisait Militona ; un coup d'œil égaré, un oubli d'une seconde pouvaient mettre sa vie en péril dans ce moment suprême. Situation infernale ! être jaloux , voir auprès de la femme aimée un jeune homme attentif et char-

inant, et se trouver au milieu d'un cirque, sous la pression des regards de douze mille spectateurs, ayant à deux pouces de la poitrine les cornes brûlantes d'une bête farouche qu'on ne peut tuer qu'à un certain endroit, et d'une certaine manière, sous peine d'être déshonoré !

Le torero, redevenu maître de l^ juridiction , comme on dit en argot tauromachique , s'établit solidement sur ses talons et fit plusieurs passes avec la muleta pour forcer le taureau à baisser la lôte.

« Que pouvait lui dire ce jeune homme, ce drôle, à qui elle souriait si doucement ? »» pensait Juancho, oubliant qu'il avait devant lui un adversaire redoutable; et involontairement il releva les yeux.

Le taureau , profitant de cette distraction , fondit sur l'homme; celui-ci , pris de court, fit un saut en arrière, et, par un mouvement presque machinal, porta son estocade au hasard ; le fer entra de quelques pouces ; mais, poussé dans un endroit défavorable, il rencontra l'os et, secoué par la bête furieuse , rejaillit de la blessure avec une fusée de sang ^ et alla retomber à quelques pas plus loin, iuancho était désarmé et le taureau plein de vie ; car ce coup perdu n'avait fait qu'exaspérer sa rage. Les chulos accoururent, faisant onduler leurs capes roses et bleues.

Militona avait légèrement pâli ; la vieille poussait

38 MIUTONA.

des « Aie ! » et des « Hélas ! » et gémissait comme un cachalot échoué.

Le public , k la vue de la maladresse inconcevable de Juancho , se mit à faire un de ces triomphants vacarmes dans lesquels excelle le paiple espagnol : c'était un ouragan d'épithètes oulrageuses , de vociférations et malédictions. « Fuera , fuera, criait-on de toutes parts, le chien, le voleur,

Tassassin ! Aux présides ! à Ceuta ! Gâter une si belle béte ! Boucher maladroit ! bourreau ! » et tout ce que peut suggérer en pareille occasion Texubérauce méridionale, toujours portée aux extrêmes.

Cependant Juancho se tenait debout sous ce déluge d'injures i se mordant les lèvres et déchirant de sa main restée libre la dentelle de son jabot. Sa manche ouverte par la corne du taureau laissait voir sur son bras une longue rayure violette. Un moment il chancela, et l'on put croire qu'il allait tomber suffoqué par la violence de son émotion ; mais il se remit bien vite, courut à son épée, comme ayant arrêté un projet dans son esprit, la ramassa , la fit passer sous son pied pour en redresser la lame fléchie, et se posa de manière à tourner le dos à la partie de la plac 3 où se trouvait Militona.

Sur un signe qu'il fit , les chulos lui amenèrent le taureau en l'amusant de leurs capes, et cette fois, débarrassé de toute préoccupation , il porta à i'anunal une estocade de haut en bas dans toutes

les règles , et que le grand Montés de Chiclana loÎHQQiêaie n*eùt pas désavouée.

V&pée plantée au défaut de Fépaule s^élevait avec sa poignée en croix entre les cornes dn taureau et rappelait ces gravures gothiques où Ton voit saint Hubert à genoux devant un cerf portant un crucifix dans ses ramures.

L'aoimal s*agenouiUa pesamment devant Juancho, comme rendant hommage à sa supériorité, et après une courte convulsion roula les quatre sabots en l'air.

« Juancho a pris une brillante revanche ! Quelle belle estocade ! je l'aime mieux qu'Arjona et le Chiclanero; qu'en pensez -vous < senorita? dit Andrès tout à fait enthousiasmé à sa voisine.

— Pour Dieu, monsieur, ne m'adressez plus un mot, » répondit Militona très-vite, sans presque remuer les lèyres et sans détourner la tête.

Ces paroles étaient dites d'un ton si impératif et si suppliant à la fois , qu'Andrès vit bien que ce n'était pas le « finissez »» d'une fillette qui meurt d'envie que Ton continue.

Ce n'était pas la pudeur de la jeune fille qui lui dictait ces paroles ; les essais de conversation d'Andrès n'av^iieïit rien qui méritât une telle rigueur, et les manolas , qui sont les grisettes de Madrid , sans vouloir en médire, ne sont pas , en général, d'une susceptibilité si farouche.

Un effroi véritable, le sentiment d'un danger qu'Andrès ne pouvait comprendre, vibraient dans cette phrase brève, décochée de côté et qui paraissait être elle-même un péril de plus.

« Serait-ce une princesse déguisée? se dit Andrès assez intrigué et incertain du parti qu'il devait prendre. Si je me tais, j'aurai Tair d'un sot ou tout au ncioins d'un don Juan médiocre; si je persiste, peut-être attirerai-je à cette belle enfant quelque scène désagréable. Aurait-elle peur de la duègne ? Non ; puisque cette aimable gaillarde a dévoré toutes mes pastilles, elle est un peu complice, et ce n'est pas elle que redoute mon infante. Y aurait-il ici autour quelque père, quelque frère, quelque mari ou quelque amant jaloux ? >•

Personne ne pouvait être rangé dans aucune de ces catégories parmi les gens qui entouraient Mîlitona ; ils avaient des airs effacés et des physionomies vagues : évidemment nul lien ne les rattachait à la belle manola.

Jusqu'à la fin de la course, Juaucho ne regarda pas une seule fois du côté du tendido , et dépêcha les deux taureaux qui lui revenaient avec une maestria sans égale ; on Tapplaudit aussi furieusement qu'on l'avait sifflé.

Andrès , soit qu'il jugeât prudent de ne pas renouer l'entretien après cette phrase , dont le ton alarmé et suppliant l'avait touché, soit qu'il ne

MILITONA. 4f

trouvât pas de manière heureuse de rentrer en conversation, n'adressa plus un mot à Militona, et môme il se leva quelques minutes avant la fin de la course.

En enjambant les gradins pour se retirer , il dit tout bas quelques mots à un jeune garçon à physionomie intelligente et vive et disparut.

Le petit drôle, lorsque le public sortit, eut soin de marcher dans la foule, sans atTectation et de Tair le plus dégagé du monde, derrière Militona et la duègne. Il les laissa remonter toutes deux dans leur calesin , puis , ayant l'air de céder à un mouvement de gaminerie lorsque la voiture s'ébranla sur ses grandes roues écarlates , il se suspendit à la caisse des pieds et des mains , en chantant à tue-tête la chanson populaire des taureaux de Puerto.

La voiture s'éloigna dans un tourbillon de bruit et de poussière.

« Bon, se dit Andrès, qui vit d'une allée du Prado où il était déjà parvenu passer le calesin à toute vitesse avec le muchacho hissé par derrière ; je saurai ce soir l'adresse de cette charmante créa- ^^re, et que le duo de Bellini me soit léger ! »»

iâ MILITONA.

Page 1