‹ Mille huit cents sept comédie en un acte [par] Adolphe Aderer & Armand EphraimChapitre 17 sur 19 · SCÈNE XIII CHARLOTTE, puis LE COLONEL · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII CHARLOTTE, puis LE COLONEL

Pauvre femme !... eh! eh ! on a donc le cœur tendre, ma chère cousine!... Allons... il faut bien faire quelque chose pour les siens...

LE COLONEL

Léonidas me dit, madame, que vous me demandez...

CHARLOTTE

Léonidas a dit vrai. Je viens d'apprendre que vous allez vous battre...

LE COLONEL

Oui, madame, et jamais je ne me serai battu avec un aussi vif plaisir...

CHARLOTTE

Parce que ?

LE COLONEL

Je ne serai pas fâché de montrer à ce petit monsieur comment se battent les officiers de l'empereur. . . On se moque de nous, on nous raille, on nous traite volontiers de parvenus, de soudards, de traîneurs de sabre, de mal appris... Gela se peut. Nous ne saunons pas évidemment, tirer une belle révérence dans un salon, mais pour tarer une épée du fourreau sur le terrain et en transpercer l'adversaire, nous sommes peutêtre un peu plus forts que les chambellans des boudoirs.

CHARLOTTE

Vous savez que votre adversaire est mon cousin.

Il doit à cette considération de n'avoir pas été gi* fié tout à l'heure...

CHARLOTTE

Je vous remercie... Mais je voudrais que la même considération vous fit renoncer à ce duel.

LE COLONEL

Renoncer à ce duel! Vous n'y songez pas. J'ai été offensé! On s'est moqué de moi !... Tant pis pour les railleurs! Mon épée est au clair : qui s'y voulût frotter s'y piquera...

CHARLOTTE

Si je vous le demandais instamment!

LE COLONEL, froidement.

Alors j'y consentirais... à la condition que ce freluquet... que monsieur votre cousin me fit des excuses aussi plates que publiques...

CHARLOTTE

Un Fronsac ne fait pas d'excuses...

LE COLONEL

Ce serait donc à moi d'en faire ?

Charlotte ne répond pas.

LE COLONEL, après un petit temps.

Vous voyez bien qu'il faut que nous nous battions.

Alors, vous êtes sans pitié?

LE COLONEL

Mon Dieu! madame, nous autres soldats, qui avons traversé l'Europe au galop de charge, nous ne possédons guère, en ce bas monde, que notre honneur et notre épée. Quand notre honneur est atteint, c'est à notre épée de le venger.

CHARLOTTE

Epargnez au moins ce jeune homme que vous ne connaissiez pas tout à l'heure, qui n'a pas, comme vous, l'habitude des combats et des camps, qui n'a pas mesuré la portée de ses paroles...

LE COLONEL, avec âpreté.

Vous l'aimez donc bien?

CHARLOTTE

Moi? A quoi pensez-vous?... C'est ma cousine qui...

Elle s'arrête brusquement.

LE COLONEL

Ah! c'est madame la surintendante qui s'intéresse à ce jeune homme...

CHARLOTTE, sèchement.

Il est son parent !

LE COLONEL

Et, après avoir refusé de me recevoir...

Elle a voulu vous éviter un entretien pénible...

LE COLONEL

Quelle délicatesse !...

CHARLOTTE

Sans doute! Vous m'aviez quittée brusquement sans motif...

LE COLONEL

Sans motif, moi?

CHARLOTTE

Avec une susceptibilité que rien ne justifiait.

LE COLONEL

Après ce que vous m'aviez dit!...

CHARLOTTE

Vous vous êtes emporté...

LE COLONEL

Moi?

CHARLOTTE

Vous avez refusé de m'écouter...

LE COLONEL

Moi?

Vous m'avez offensée...

LE COLONEL

Moi? mille tonnerres!...

CHARLOTTE

Et maintenant vous jurez !...

LE COLONEL, après un temps5 très penaud.

Pardon, madame.

CHARLOTTE, à part.

Je le tiens! (Haut.) Au reste, ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit, mais de votre duel. Je veux obtenir de vous l'assurance que vous ne tuerez pas M. de Fronsac.

LE COLONEL, avec douceur. A partir d'ici son ton change, ♦ il est dompté.

Pourquoi le défendez-vous avec cette émotion, avec cette chaleur?...

CHARLOTTE

Parce que je ne veux pas que le sang d'un homme coule à cause de moi.

LE COLONEL

Ce n'est pas à cause de vous...

CHARLOTTE

Vous ne le jureriez pas...

LE COLONEL

Ah! pourquoi vous ai-je revue?...

CHARLOTTE, un temps.

Pour devenir aussi bon que vous êtes brave... Je vous demande, je vous prie d'épargner votre adversaire.

LE COLONEL

Je pourrais aussi me laisser tuer par lui, ne pas me défendre, m'offrir à ses coups ? Voulez-vous cela ?

CHARLOTTE

Non, non, je ne veux pas !

LE COLONEL

En quoi ma vie vous intéresse-t-elle? Moi, je n'y tiens plus guère maintenant. J'ëtais décidé à en faire le sacrifice !...

CHARLOTTE

Qui vous parle de cela?... Je veux que vous viviez, au contraire, que vous viviez heureux.

LE COLONEL

Je ne pourrais plus vivre heureux... sans vous.

CHARLOTTE

C'est de la folie ! vous me connaissez à peine depuis une heure, vous ne pourriez être inconsolable de me perdre... Demain, vous m'aurez oubliée...

LE COLONEL, grave et ému.

Vous vous trompez, madame... tout à l'heure, pendant que votre imagination faisait revivre le petit marmiton de jadis, la mienne évoquait la jeune fille, la petite fille que vous étiez alors et qui promettait déjà de devenir la femme accomplie que vous êtes aujourd'hui. Je me rappelais votre bonté, votre bonne grâce, votre sourire... et toute l'admiration que vous m'inspiriez à moi qui vous contemplait de si loin, de si bas. Les plus doux souvenirs de mon enfance se réveillaient dans mon cœur. Je sentais que je vous avais toujours adorée. Il me semblait que la Providence, en mettant votre main dans la mienne, réa-

lisait par un miracle le premier et le plus beau rêve de ma vie... N'en parlons plus. C'était un rêve.

CHARLOTTE

Pourquoi donc ? la Providence ne demande qu'à le réaliser, c'est vous qui vous y refusez...

LE COLONEL

Vous parlez sérieusement?

CHARLOTTE

A-t-on jamais vu pareille défiance?...

LE COLONEL

Mais tout à l'heure...

CHARLOTTE

Tout à l'heure, je vous ai dit que j'avais besoin de réfléchir, de me consulter, d'interroger...

LE COLONEL

Et maintenant?

CHARLOTTE

J'ai réfléchi. (Elle lui tend la main.) Nous partirons ensemble pour Hautmont, si vous le voulez... quand vous voudrez... Nous reverrons la cuisine où vous m'avez connue enfant. Et c'est votre servante qui fera des crêpes au colonel Montcornet, pour le remercier de celles que le petit Jacques faisait autrefois pour mademoiselle de Hautmont... Etes-vous content, maintenant?...

LE COLONEL

Je massacrerais l'univers plutôt que de mourir...

CHARLOTTE

Massacrez l'univers, si vous voulez... mais épargnez mon cousin...

LE COLONEL

A quel doigt voulez-vous que je le pique?

CHARLOTTE

Au plus petit !...

LE COLONEL

Dans dix minutes ee sera fait I...

CHARLOTTE

Vous êtes plus docile que je ne croyair... (Le colonel sort.) Il part... Mon Dieu! S'il allait lui arriver malheur!... Hugues est si maladroit !... C'est moi qui suis inquiète à présent !...

Entre madame de Mèlusay.

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