SCÈNE XIII CHARLOTTE, puis LE COLONEL
Pauvre femme !... eh! eh ! on a donc le cœur tendre, ma chère cousine!... Allons... il faut bien faire quelque chose pour les siens...
LE COLONEL
Léonidas me dit, madame, que vous me demandez...
CHARLOTTE
Léonidas a dit vrai. Je viens d'apprendre que vous allez vous battre...
LE COLONEL
Oui, madame, et jamais je ne me serai battu avec un aussi vif plaisir...
CHARLOTTE
Parce que ?
LE COLONEL
Je ne serai pas fâché de montrer à ce petit monsieur comment se battent les officiers de l'empereur. . . On se moque de nous, on nous raille, on nous traite volontiers de parvenus, de soudards, de traîneurs de sabre, de mal appris... Gela se peut. Nous ne saunons pas évidemment, tirer une belle révérence dans un salon, mais pour tarer une épée du fourreau sur le terrain et en transpercer l'adversaire, nous sommes peutêtre un peu plus forts que les chambellans des boudoirs.
CHARLOTTE
Vous savez que votre adversaire est mon cousin.
Il doit à cette considération de n'avoir pas été gi* fié tout à l'heure...
CHARLOTTE
Je vous remercie... Mais je voudrais que la même considération vous fit renoncer à ce duel.
LE COLONEL
Renoncer à ce duel! Vous n'y songez pas. J'ai été offensé! On s'est moqué de moi !... Tant pis pour les railleurs! Mon épée est au clair : qui s'y voulût frotter s'y piquera...
CHARLOTTE
Si je vous le demandais instamment!
LE COLONEL, froidement.
Alors j'y consentirais... à la condition que ce freluquet... que monsieur votre cousin me fit des excuses aussi plates que publiques...
CHARLOTTE
Un Fronsac ne fait pas d'excuses...
LE COLONEL
Ce serait donc à moi d'en faire ?
Charlotte ne répond pas.
LE COLONEL, après un petit temps.
Vous voyez bien qu'il faut que nous nous battions.
Alors, vous êtes sans pitié?
LE COLONEL
Mon Dieu! madame, nous autres soldats, qui avons traversé l'Europe au galop de charge, nous ne possédons guère, en ce bas monde, que notre honneur et notre épée. Quand notre honneur est atteint, c'est à notre épée de le venger.
CHARLOTTE
Epargnez au moins ce jeune homme que vous ne connaissiez pas tout à l'heure, qui n'a pas, comme vous, l'habitude des combats et des camps, qui n'a pas mesuré la portée de ses paroles...
LE COLONEL, avec âpreté.
Vous l'aimez donc bien?
CHARLOTTE
Moi? A quoi pensez-vous?... C'est ma cousine qui...
Elle s'arrête brusquement.
LE COLONEL
Ah! c'est madame la surintendante qui s'intéresse à ce jeune homme...
CHARLOTTE, sèchement.
Il est son parent !
LE COLONEL
Et, après avoir refusé de me recevoir...
Elle a voulu vous éviter un entretien pénible...
LE COLONEL
Quelle délicatesse !...
CHARLOTTE
Sans doute! Vous m'aviez quittée brusquement sans motif...
LE COLONEL
Sans motif, moi?
CHARLOTTE
Avec une susceptibilité que rien ne justifiait.
LE COLONEL
Après ce que vous m'aviez dit!...
CHARLOTTE
Vous vous êtes emporté...
LE COLONEL
Moi?
CHARLOTTE
Vous avez refusé de m'écouter...
LE COLONEL
Moi?
Vous m'avez offensée...
LE COLONEL
Moi? mille tonnerres!...
CHARLOTTE
Et maintenant vous jurez !...
LE COLONEL, après un temps5 très penaud.
Pardon, madame.
CHARLOTTE, à part.
Je le tiens! (Haut.) Au reste, ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit, mais de votre duel. Je veux obtenir de vous l'assurance que vous ne tuerez pas M. de Fronsac.
LE COLONEL, avec douceur. A partir d'ici son ton change, ♦ il est dompté.
Pourquoi le défendez-vous avec cette émotion, avec cette chaleur?...
CHARLOTTE
Parce que je ne veux pas que le sang d'un homme coule à cause de moi.
LE COLONEL
Ce n'est pas à cause de vous...
CHARLOTTE
Vous ne le jureriez pas...
LE COLONEL
Ah! pourquoi vous ai-je revue?...
CHARLOTTE, un temps.
Pour devenir aussi bon que vous êtes brave... Je vous demande, je vous prie d'épargner votre adversaire.
LE COLONEL
Je pourrais aussi me laisser tuer par lui, ne pas me défendre, m'offrir à ses coups ? Voulez-vous cela ?
CHARLOTTE
Non, non, je ne veux pas !
LE COLONEL
En quoi ma vie vous intéresse-t-elle? Moi, je n'y tiens plus guère maintenant. J'ëtais décidé à en faire le sacrifice !...
CHARLOTTE
Qui vous parle de cela?... Je veux que vous viviez, au contraire, que vous viviez heureux.
LE COLONEL
Je ne pourrais plus vivre heureux... sans vous.
CHARLOTTE
C'est de la folie ! vous me connaissez à peine depuis une heure, vous ne pourriez être inconsolable de me perdre... Demain, vous m'aurez oubliée...
LE COLONEL, grave et ému.
Vous vous trompez, madame... tout à l'heure, pendant que votre imagination faisait revivre le petit marmiton de jadis, la mienne évoquait la jeune fille, la petite fille que vous étiez alors et qui promettait déjà de devenir la femme accomplie que vous êtes aujourd'hui. Je me rappelais votre bonté, votre bonne grâce, votre sourire... et toute l'admiration que vous m'inspiriez à moi qui vous contemplait de si loin, de si bas. Les plus doux souvenirs de mon enfance se réveillaient dans mon cœur. Je sentais que je vous avais toujours adorée. Il me semblait que la Providence, en mettant votre main dans la mienne, réa-
lisait par un miracle le premier et le plus beau rêve de ma vie... N'en parlons plus. C'était un rêve.
CHARLOTTE
Pourquoi donc ? la Providence ne demande qu'à le réaliser, c'est vous qui vous y refusez...
LE COLONEL
Vous parlez sérieusement?
CHARLOTTE
A-t-on jamais vu pareille défiance?...
LE COLONEL
Mais tout à l'heure...
CHARLOTTE
Tout à l'heure, je vous ai dit que j'avais besoin de réfléchir, de me consulter, d'interroger...
LE COLONEL
Et maintenant?
CHARLOTTE
J'ai réfléchi. (Elle lui tend la main.) Nous partirons ensemble pour Hautmont, si vous le voulez... quand vous voudrez... Nous reverrons la cuisine où vous m'avez connue enfant. Et c'est votre servante qui fera des crêpes au colonel Montcornet, pour le remercier de celles que le petit Jacques faisait autrefois pour mademoiselle de Hautmont... Etes-vous content, maintenant?...
LE COLONEL
Je massacrerais l'univers plutôt que de mourir...
CHARLOTTE
Massacrez l'univers, si vous voulez... mais épargnez mon cousin...
LE COLONEL
A quel doigt voulez-vous que je le pique?
CHARLOTTE
Au plus petit !...
LE COLONEL
Dans dix minutes ee sera fait I...
CHARLOTTE
Vous êtes plus docile que je ne croyair... (Le colonel sort.) Il part... Mon Dieu! S'il allait lui arriver malheur!... Hugues est si maladroit !... C'est moi qui suis inquiète à présent !...
Entre madame de Mèlusay.