‹ Mille huit cents sept comédie en un acte [par] Adolphe Aderer & Armand EphraimChapitre 5 sur 19 · JULIE · texte numérisé non relu

JULIE

Avec une aussi jolie tète que celle de madame de

Fronsac, et des cheveux aussi souples, la coiffure est facile.

MADAME DE MÉLUSAY, à Julie.

Ma fille, reportez tout cela dans mon cabinet de toilette, (a charlotte.) Il ne faut pas laisser voir aux hommes le laboratoire de notre beauté.

CHARLOTTE, un peu piquée.

Laboratoire!.. Dites, tout de suite, que Julie vient de préparer pour le colonel Montcornet une médecine difficile à avaler.

MADAME DE MÉLUSAY.

Allons ! coquette ! Vous savez bien que vous êtes la plus adorable des femmes et que, lorsqu'elles vous verront paraître aux Tuileries ou à Saint-Cloud, toutes les Dames de la Cour Impériale pâliront d'envie... (julie sort. )G'est vraiment dommage qu'un aussi friand morceau soit croqué par un soudard sans vergogne, qui n'en appréciera pas la saveur.

CHARLOTTE

Hercule fut apprivoisé par Omphale : quand celleci lui jetait ses pantoufles à la tète, le héros les embrassait amoureusement.

MADAME DE MÉLUSAY.

Si vous m'offrez ce spectacle, j'avoue que, pour être renouvelé des Grecs, il ne sera pas désagréable... Ah! Charlotte, vous vous faites des illusions sur nos grands hommes de guerre ; vous regretterez peut-être ce pauvre Fronsac, mon cousin.

CHARLOTTE

Je le regrette aussi. Je garderai toujours un reconnaissant souvenir à l'excellent homme qui m'épousa, quand mon père fut tué à l'armée de Condé et que

je restai seule, abandonnée, sans ressources, à Mittau.

MADAME DE MÉLUSAY.

Pauvre Fronsac! Il était si spirituel,... à la fois si galant et si respectueux.

CHARLOTTE

Il avait soixante-dix ans.

MADAME DE MÉLUSAY.

Vous le trouviez peut-être trop respectueux ?..

Méchante!..

MADAME DE MÉLUSAY.

Le colonel Montcornet le sera moins.

CHARLOTTE

Pourquoi médire de lui à l'avance ? Nous allons le voir et nous jugerons quel homme est ce terrible époux que me destine Bonaparte... je veux dire l'Empereur.

MADAME DE MÉLUSAY.

Je souhaite de tout mon cœur que cette union si désirable se réalise, mais, en vérité, j'admire votre courage. Lorsque vous m'avez demandé d'intervenir auprès de l'Empereur, pour qu'il vous accordât de rentrer en possession de vos biens patrimoniaux, j'avais pensé que la faveur dont nous jouissons à la Cour Impériale, mon mari et moi, vous vaudrait une réintégration immédiate et sans conditions. J'espérai que Napoléon me dirait simplement : « Que votre cousine reprenne possession de tout ce qui lui appartient, et qu'elle soit l'ornement de ma Cour ! » François Ier, Henri IV, Louis XIV auraient parlé de la

sorte. Napoléon a été inflexible. — Quand je lui ai parlé de votre désir, il m'a répondu : « Je consens à tout. Mais, pour bien sceller la réconciliation des Fronsac avec la nouvelle dynastie, je désire que votre cousine épouse un des officiers de ma garde. » Il désire, c'est-à-dire qu'il ordonne. « Et, a-t-il ajouté, ce n'est pas le premier venu que je vous offre : c'est Montcornet, le colonel de mes chasseurs à cheval, qui s'est couvert de gloire sur les champs de bataille de l'Europe . Le jour du mariage, le colonel sera nommé comte de l'Empire. Un comte de l'Empire vaut bien une marquise de la monarchie. » J'ai dû m'incliner devant la volonté d'un maître qui croit qu'on peut placer le cœur d'une femme, comme on placerait un factionnaire.

CHARLOTTE, réfléchissant.

Marquise de Fronsac... Comtesse Montcornet... Vous ne le connaissez pas, ma cousine, le colonel Montcornet ?

MADAME DE MÉLUSAY.

Je l'ai aperçu de loin, une ou deux fois, aux revues des Tuileries. C'est un homme superbe. A la tête de son régiment, il a belle prestance. Mais quand il n'a plus son bonnet à poil, je ne sais pas ce qu'il vaut. Pauvre Charlotte !

CHARLOTTE

Il vous est facile de me plaindre. La fortune vous a gâtée. Vous n'avez pas émigré. Vous avez à peine souffert sous la Terreur. Vous avez épousé un gentilhomme de bon aloi, à qui ses idées libérales ont permis d'accepter tous les régimes depuis quinze ans.

MADAME DE MÉLUSAY

Il faut subir ce qu'on ne peut empêcher.

CHARLOTTE

C'est précisément ce que je pense aujourd'hui. Quand les souverains des plus anciennes monarchies de l'Europe s'humilient devant Napoléon, pourquoi resterais-je plus royaliste que tous les rois ? Je pense que la situation acceptée par ma cousine de Plessy-Fronsac, devenue madame de Méluzay, peut l'être aussi par moi. Le futur sera de noblesse bien nouvelle, soit : mais, c'est une noblesse d'épée, comme la nôtre. Ces gentilshommes de la baïonnette et du sabre ont inscrit leur nom sur les portes des capitales de l'Europe, comme nos pères avaient gravé le leur sur le tombeau de Jésus-Christ. Nous somme? fières, parce que nos aïeux furent aux croisades; nos petits-fils s'enorgueilliront parce que leurs grands-pères auront combattu sur le Rhin et sur l'Adige. Tout parchemin est bon, sur lequel il coula du sang.

MADAME DE MÉLUSAY.

Si l'empereur vous entendait, il serait dans le cas de répudier l'Impératrice pour vous épouser...

CHARLOTTE

Je n'en demande pas tant.

MADAME DE MÉLUSAY.

J'admire avec quel enthousiasme vous acceptez les conditions qu'un maître impitoyable vous impose.

CHARLOTTE

L'exil est une grande école de résignation. Et n'estce pas être exilée deux fois qu'être exilée de notre cher pays de France?... A moins que le futur comte Montcornet ne soit repoussant à faire peur, je suif décidée d'accepter ce mariage.

MADAME DE MÉLUSAY.

Il n'est pas repoussant]; on l'appelle le beau Montcornet!... Comtesse Montcornet... Cela ne sonne pas trop mal, après tout!...

CHARLOTTE

Mais oui, mais oui... Vous vous y habituerez... (souriant.) et moi aussi...

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