‹ Mimi PinsonChapitre 5 sur 7 · LA JI O U C H F · texte numérisé non relu

LA JI O U C H F

aurait répondu l'abbé, s'il lui avait conté son histoire de la veille ? « Vous vous êtes trouvé à propos pour ramasser un éventail; avez-vous su en profiter? Qu'avez-vous dit à la marquise? — Rien. — Vous auriez dû lui parler. — J'étais troublé, j'avais perdu la tête. — Cela est un tort; il faut savoir saisir l'occasion; mais cela peut se réparer. Voulez-vous que je vous présente à monsieur un tel? il est de mes amis; à madame une telle? elle est mieux encore. Nous tâcherons de vous faire parvenir jusqu'à cette marquise qui vous a fait peur, et cette fois, etc., etc. »

Or le chevalier ne se souciait de rien de pareil. Il lui semblait qu'en racontant son aventure il l'aurait, pour ainsi dire, gâtée et déflorée. Il se disait que le hasard avait fait pour lui une chose inouïe, incroyable, et que ce devait être un secret entre lui et la fortune; confier ce secret au premier venu, c'était, à son avis, en ôter tout le prix et s'en montrer indigne. « Je suis allé seul hier au châ-

teau de Versailles, pensait-il; j'irai bien seul à Trianon. » (C'était en ce moment le séjour de la favorite.)

Une telle façon de penser peut et doit même paraître extravagante aux esprits calculateurs, qui ne négligent rien et laissent le moins possible au hasard ; mais les gens les plus froids, s'ils ont été jeunes (tout le monde ne l'est pas, même au temps de la jeunesse), ont pu connaître ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et séduisant, qui nous entraîne vers la destinée : on se sent aveugle, et on veut l'être ; on ne sait où Ton va, et l'on marche. Le charme est dans cette insouciance et dans cette ignorance même ; c'est le plaisir de l'artiste qui rêve, de l'amoureux qui passe la nuit sous les fenêtres de sa maîtresse; c'est aussi l'instinct du soldat; c'est surtout celui du joueur.

Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le chemin de Trianon.

Sans être fort paré, comme on disait alors, il ne manquait ni d'élégance ni

de cette façon d'être qui fait qu'un laquais, vous rencontrant en route, ne vous demande pas où vous allez. Il ne lui fut donc pas difficile, grâce à quelques indications prises à son auberge, d'arriver jusqu'à la grille du château, si l'on peut appeler ainsi cette bonbonnière de marbre qui vit jadis tant de plaisirs et d'ennuis. Malheureusement la grille était fermée, et un gros suisse, vêtu d'une simple houppelande, se promenait, les mains derrière le dos, dans l'avenue intérieure, comme quelqu'un qui n'attend personne.

« Le roi est ici ! se dit le chevalier, ou la marquise n'y est pas. Évidemment, quand les portes sont closes et que les valets se promènent, les maîtres sont enfermés ou sortis. »

Que faire ? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et de courage, autant il éprouvait tout à coup de trouble et de désappointement. Cette seule pensée : « Le roi est ici! » l'effrayait plus que n'avaient fait la veille ces trois mots : « Le roi va passer ! » car

ce n'était alors que de l'imprévu, et maintenant il connaissait ce froid regard, cette majesté impassible.

« Ah ! bon Dieu 1 quel visage ferais-je si j'essayais, en étourdi, de pénétrer dans ce jardin, et si j'allais me trouver face à face devant ce monarque superbe, prenant son café au bord d'un ruisseau ? »

Aussitôt se dessina devant le pauvre amoureux la silhouette désobligeante de la Bastille : au lieu de l'image charmante qu'il avait gardée de cette marquise passant en souriant, il vit des donjons, des cachots, du pain noir, l'eau de la question; il savait l'histoire de Latude. Peu à peu venait la réflexion, et peu à peu s'envolait l'espérance.

« Et cependant, se dit- il encore, je ne fais point de mal, ni le roi non plus. Je réclame contre une injustice ; je n'ai jamais chansonné personne. On m'a si bien reçu hier à Versailles, et les laquais ont été si polis ! De quoi ai-je peur ? De faire une sottise ? J'en ferai d'autres qui répareront celle-là. »

Il s'approcha de la grille et la toucha du doigt ; elle n'était pas tout à fait fermée. Il l'ouvrit et entra résolument. Le suisse se détourna d'un air ennuyé.

« Que demandez-vous? Où allez-vous?

— Je vais chez madame de Pompadour.

— Avez-vous une audience?

— Oui.

— Où est votre lettre ? »

Ce n'était plus le marquisat de la veille, et, cette fois, il n'y avait plus de duc d'Aumont. Le chevalier baissa tristement les yeux, et s'aperçut que ses bas blancs et ses boucles de cailloux du Rhin étaient couverts de poussière. Il avait commis la faute de venir à pied dans un pays où l'on ne marchait pas. Le suisse baissa les yeux aussi, et le toisa, non de la tête aux pieds, mais des pieds à la tête. L'habit lui parut propre, mais le chapeau était un peu de travers et la coiffure dépoudrée :

« Vous n'avez point de lettre. Que voulez-vous ?

— Je voudrais parler à madame de Pompadour.

— Vraiment! et vous croyez que ça se fait comme ça?

— Je n'en sais rien. Le roi est-il ici?

— Peut-être. Sortez, et laissez-moi en repos. »

Le chevalier ne voulait pas se mettre en colère; mais, malgré lui, cette insolence le fit pâlir.

« J'ai dit quelquefois à un laquais de sortir, répondit-il, mais un laquais ne me l'a jamais dit.

— Laquais! Moi? un laquais! s'écria le suisse furieux.

— Laquais, portier, valet et valetaille, je ne m'en soucie point, et très peu m'importe. »

Le suisse fit un pas vers le chevalier, les poings crispés et le visage en feu. Le chevalier, rendu à lui-même par l'apparence d'une menace, souleva légèrement la poignée de son épée.

« Prenez garde, dit-il, je suis gentilhomme, et il en coûte trente-six livres

pour envoyer en terre un rustre comme vous.

— Si vous êtes gentilhomme, monsieur, moi, j'appartiens au roi; je ne fais que mon devoir, et ne croyez pas... »

En ce moment, le bruit d'une fanfare, qui semblait venir du bois de Satory, se fit entendre au loin et se perdit dans l'écho. Le chevalier laissa son épée retomber dans le fourreau, et ne songeant plus à la querelle commencée :

« Eh, morbleu I dit-il, c'est le roi qui part pour la chasse. Que ne me le disiezvous tout de suite?

— Cela ne me regarde pas, ni vous non plus.

— Écoutez-moi, mon cher ami. Le roi n'est pas là, je n'ai pas de lettre, je n'ai pas d'audience. Voici pour boire, laissez-moi entrer. »

11 tira de sa poche quelques pièces d'or. Le suisse le toisa de nouveau avec un souverain mépris.

« Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il dédaigneusement. Cherche-t-on ainsi à

s'introduire dans une demeure royale ?

Au lieu de vous faire sortir, prenez garde que je ne vous y enferme.

— Toi, double maraud 1 dit le chevalier, retrouvant sa colère et reprenant son épée.

— Oui, moi, » répéta le gros homme.

Mais, pendant cette conversation, où

l'historien regrette d'avoir compromis son héros, d'épais nuages avaient obscurci le ciel ; un orage se préparait. Un éclair rapide brilla, suivi d'un violent coup de tonnerre, et la pluie commençait à tomber lourdement. Le chevalier, qui tenait encore son or, vit une goutte d'eau sur son soulier poudreux, grande comme un petit écu.

« Peste! dit-il, mettons-nous à l'abri.

Il ne s'agit pas de se laisser mouiller. »

Et il se dirigea lestement vers l'antre du Cerbère, ou, si l'on veut, la maison du concierge; puis, là, se jetant sans façon dans le grand fauteuil du concierge même :

« Dieu! que vous m'ennuyez! dit-il,

et que je suis malheureux ! Vous me prenez pour un conspirateur, et vous ne comprenez pas que j'ai dans ma poche un placet pour Sa Majesté I Je suis de province, mais vous n'êtes qu'un sot. »

Le suisse, pour toute réponse, alla dans un coin prendre sa hallebarde, et resta ainsi debout, l'arme au poing.

« Quand partirez-vous ? » s'écria-t-il d'une voix de stentor.

La querelle, tour à tour oubliée et reprise, semblait cette fois devenir tout à fait sérieuse, et déjà les deux grosses mains du suisse tremblaient étrangement sur sa pique; qu'allait-il advenir? je ne sais, lorsque, tournant tout à coup la tête : « Ah ! dit le chevalier, qui vient là? ,.

Un jeune page, montant u;i cheval superbe (non pas anglais ; dans ce tempslà les jambes maigres n'étaient pas à la mode), accourait à toute bride et au triple galop. Le chemin était trempé par la pluie ; la grille n'était qu'entr'ouverte. 11 y eut une hésitation ; le suisse s'avança

et ouvrit la grille. Le page donna de l'éperon ; le cheval, arrêté un instant, voulut reprendre son train, manqua du pied, glissa sur la terre humide et tomba.

Il est fort peu commode, presque dangereux, de faire relever un cheval tombé à terre. Il n'y a cravache qui tienne. La gesticulation des jambes de la bête, qui fait ce qu'elle peut, est extrêmement désagréable, surtout lorsque l'on a soimême une jambe aussi prise sous la selle.

Le chevalier, toutefois, vint à l'aide sans réfléchir à ces inconvénients, et il s'y prit si adroitement que bientôt le cheval fut redressé et le cavalier dégagé. Mais celui-ci était couvert de boue et ne pouvait qu'à peine marcher en boitant.

Transporté, tant bien que mal, dans la maison du suisse, et assis à son tour dans le grand fauteuil :

« Monsieur, dit-il au chevalier, vous êtes gentilhomme, à coup sûr. Vous m'avez rendu un grand service, mais vous m'en pouvez rendre un plus grand en-

core. Voici un message du roi pour madame la marquise, et ce message est très pressé, comme vous le voyez, puisque mon cheval et moi, pour aller plus vite, nous avons failli nous rompre le cou.

Vous comprenez que, fait comme je suis, avec une jambe éclopée, je ne saurais porter ce papier. Il faudrait pour cela me faire porter moi-même. Voulez-vous y aller à ma place ! »

En même temps il tirait de sa poche une grande enveloppe dorée d'arabesques, accompagnée du sceau royal.

« Très volontiers, monsieur, » répondit le chevalier, prenant l'enveloppe. Et, leste et léger comme une plume, il partit en courant sur la pointe du pied.

Ou AND le chevalier arriva au château, un suisse était encore devant le péristyle : « Ordre du roi, » dit le jeune homme, qui, cette fois, ne redoutait plus les hallebardes ; et, montrant sa lettre, il entra gaiement au travers d'une demi-douzaine de laquais.

Un grand huissier, planté au milieu du vestibule, voyant l'ordre et le sceau royal, s'inclina gravement, comme un peuplier courbé par le vent, puis, de l'un de ses doigts osseux, il toucha, en souriant, le coin d'une boiserie.

Une petite porte battante, masquée par une tapisserie, s'ouvrit aussitôt comme d'elle-même. L'homme osseux fit un signe obligeant : le chevalier entra, et la tapisserie, qui s'était entr'ouverte, retomba mollement derrière lui.

Un valet de chambre silencieux l'introduisit alors dans un salon, puis dans un corridor, sur lequel s'ouvraient deux ou trois petits cabinets, puis enfin dans un second salon, et le pria d'attendre un instant.

« Suis-je encore ici au château de Versailles? se demandait le chevalier. Allonsnous recommencer à jouer à cligne-musette? »

Trianon n'était, à cette époque, ni ce qu'il est maintenant, ni ce qu'il avait été. On a dit que madame de Maintenon avait

fait de Versailles un oratoire et madame de Pompadourun boudoir. On a dit aussi de Trianon que ce petit château de porcelaine était le boudoir de madame de Montespan. Quoi qu'il en soit de tous ces boudoirs, il paraît que Louis XV en mettait partout. Telle galerie où son aïeul se promenait majestueusement était alors bizarrement divisée en une infinité de compartiments. Il y en avait de toutes les couleurs; le roi allait papillonnant dans ces bosquets de soie et de velours. « Trouvez-vous de bon goût mes petits appartements meublés? demanda-t-il un jour à la belle comtesse de Séran. — Non, ditelle, je les voudrais bleus. » Comme le bleu était la couleur du roi, cette réponse le flatta. Au second rendez-vous, madame de Séran trouva le salon meublé en bleu, comme elle l'avait désiré.

Celui dans lequel, en ce moment, le chevalier se trouvait seul, n'était ni bleu, ni blanc, ni rose, mais tout en glaces. On sait combien une jolie femme qui a une jolie taille gagne à laisser ainsi son image

se répéter sous mille aspects. Elle éblouit, elle enveloppe, pour ainsi dire, celui à qui elle veut plaire. De quelque côté qu'il regarde, il la voit. Comment l'éviter? Il ne lui reste plus qu'à s'enfuir, ou à s'avouer subjugué.

Le chevalier regardait aussi le jardin.

Là, derrière les charmilles et les labyrinthes, les statues et les vases de marbre, commençait à poindre le goût pastoral, que la marquise allait mettre à la mode, et que, plus tard, madame Dubarry et la reine Marie- Antoinette devaient pousser à un si haut degré de perfection. Déjà apparaissaient les fantaisies champêtres où se réfugiait le caprice blasé. Déjà les tritons boursouflés, les graves déesses et les nymphes savantes, les bustes à grandes perruques, glacés d'horreur dans leurs niches de verdure, voyaient sortir de terre un jardin anglais au milieu des ifs étonnés. Les petites pelouses, les petits ruisseaux, les petits ponts, allaient bientôt détrôner l'Olympe pour le remplacer par une laiterie, étrange parodie de la

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nature, que les Anglais copient sans la comprendre, vrai jeu d'enfant devenu alors le passe-temps d'un maître indolent, qui ne savait comment se désennuyer de Versailles dans Versailles même.

Mais le chevalier était trop charmé, trop ravi de se trouver là pour qu'une réflexion critique put se présenter à son esprit. Il était, au contraire, prêt à tout admirer, et il admirait en effet, tournant sa missive dans ses doigts, comme un provincial fait de son chapeau, lorsqu'une jolie fille de chambre ouvrit la porte et lui dit doucement :

« Venez, monsieur. »

Il la suivit, et, après avoir passé de nouveau par plusieurs corridors plus ou moins mystérieux, elle le fit entrer dans une grande chambre où les volets étaient à demi fermés. Là, elle s'arrêta et parut écouter.

« Toujours cligne-musette, » se disait le chevalier.

Cependant, au bout de quelques instants, une porte s'ouvrit encore, et une

autre fille de chambre qui semblait devoir être aussi jolie que la première répéta du même ton les mêmes paroles :

« Venez, monsieur. »

S'il avait été ému à Versailles, il l'était maintenant bien autrement, car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la divinité. Il s'avança, le cœur palpitant; une douce lumière, faiblement voilée par de légers rideaux de gaze, succéda à l'obscurité ; un parfum délicieux, presque imperceptible, se répandit dans l'air autour de lui ; la fille de chambre écarta timidement le coin d'une portière de soie, et, au fond d'un grand cabinet de la plus élégante simplicité, il aperçut la dame à l'éventail, c'est-à-dire la toutepuissante marquise.

Elle était seule, assise devant une table, enveloppée d'un peignoir, la tête appuyée sur sa main, et paraissant très préoccupée. En voyant entrer le chevalier, elle se leva par un mouvement subit et comme involontaire.

« Vous venez de la part du roi ? »

Le chevalier aurait pu répondre, mais il ne trouva rien de mieux que de s'in-

cliner profondément, en présentant à la marquise la lettre qu'il lui apportait. Elle la prit, ou plutôt s'en empara avec une extrême vivacité. Pendant qu'elle la dé-

cachetait, ses mains tremblaient sur l'enveloppe.

Cette lettre, écrite de la main du roi, était assez longue. Elle la dévora d'abord, pour ainsi dire, d'un coup d'oeil, puis elle la lut avidement avec une attention pro fonde, le sourcil froncé, et serrant les lèvres. Elle n'était pas belle ainsi, et ne ressemblait plus à l'apparition magique du petit foyer. Quand elle fut au bout, elle sembla réfléchir. Peu à peu son visage, qui avait pâli, se colora d'un léger incarnat (à cette heure-là elle n'avait pas de rouge) : non seulement la grâce lui revint, mais un éclair de vraie beauté passa sur ses traits délicats ; on aurait pu prendre ses joues pour deux feuilles de rose. Elle poussa un demi-soupir, laissa tomber la lettre sur la table, et se retournant vers le chevalier :

« Je vous ai fait attendre, monsieur, lui dit-elle avec le plus charmant sourire, mais c'est que je n'étais pas levée, et je ne le suis même pas encore. Voilà pourquoi j'ai été forcée de vous faire venir

par les cachettes; car je suis assiégée ici presque autant que si j'étais chez moi. Je voudrais répondre un mot au roi. Vous ennuie-t-il de faire ma commission ? »

Cette fois il fallait parler; le chevalier avait eu le temps de reprendre un peu de courage.

« Hélas! madame, dit-il tristement, c'est beaucoup de grâce que vous me faites; mais, par malheur, je n'en puis profiter.

— Pourquoi cela?

— Je n'ai pas l'honneur d'appartenir à Sa Majesté.

— Comment donc êtes-vous venu ici?

— Par un hasard. J'ai rencontré en route un page qui s'est jeté par terre, et qui m'a prié...

— Comment, jeté par terre ! répéta la marquise en éclatant de rire. (Elle paraissait si heureuse en ce moment, que la gaieté lui venait sans peine.)

— Oui, madame, il est tombé de cheval à la grille. Je me suis trouvé là, heureusement, pour l'aider à se relever, et,

comme son habit était fort gâté, il m'a prié de me charger de son message.

— Et par quel hasard vous êtes-vous trouvé là?

— Madame, c'est que j'ai un placet à présenter à Sa Majesté.

— Sa Majesté demeure à Versailles.

— Oui, mais vous demeurez ici.

— Oui-da ! En sorte que c'était vous qui vouliez me charger d'une commission?

— Madame, je vous supplie de croire. . .

— Ne vous effrayez pas, vous n'êtes pas le premier. Mais à propos de quoi vous adresser à moi? Je ne suis qu'une femme... comme une autre. »

En prononçant ces mots d'un air moqueur, la marquise jeta un regard triomphant sur la lettre qu'elle venait de lire.

« Madame, reprit le chevalier, j'ai toujours ouï dire que les hommes exerçaient le pouvoir, et que les femmes...

— En disposaient, n'est-ce pas? Eh bien, monsieur, il y a une reine de France.

— Je le sais, madame, et c'est ce qui fait que je me suis trouvé là ce matin. »

La marquise était plus qu'habituée à de semblables compliments, bien qu'on ne les lui fit qu'à voix basse ; mais, dans la circonstance présente, celui-ci parut lui plaire très singulièrement.

« Et sur quelle foi, dit-elle, sur quelle assurance avez-vous cru pouvoir parvenir jusqu'ici? Car vous ne comptiez pas, je suppose, sur un cheval qui tombe en chemin !

— Madame, je croyais... j'espérais...

— Qu'espériez-vous?

— J'espérais que le hasard... pourrait...

— Toujours le hasard ! Il est de vos amis, à ce qu'il paraît ; mais je vous avertis que, si vous n'en avez pas d'autres, c'est une triste recommandation. »

Peut-être la fortune offensée voulutelle se venger de cette irrévérence ; mais le chevalier, que ces dernières questions avaient de plus en plus troublé, aperçut tout à coup, sur le coin de la table, pré-

cisément le même éventail qu'il avait ramassé la veille. Il le prit, et, comme la veille, il le présenta à la marquise, en fléchissant le genou devant elle.

« Voilà, madame, lui dit-il, le seul ami que j'aie ici. »

La marquise parut d'abord étonnée, hésita un moment, regardant tantôt l'éventail, tantôt le chevalier.

« Ah! vous avez raison, dit-elle enfin; c'est vous, monsieur! je vous reconnais. C'est vous que j'ai vu hier, après la comédie, avec monsieur de Richelieu. J'ai laissé tomber cet éventail, et vous vous êtes trouvé là, comme vous disiez.

— Oui, madame.

— Et fort galamment, en vrai chevalier, vous me l'avez rendu : je ne vous ai pas remercié, mais j'ai toujours été persuadée que celui qui sait, d'aussi bonne grâce, relever un éventail, sait aussi, au besoin, relever le gant; et nous aimons assez cela, nous autres.

— Et cela n'est que trop vrai, madame; car, en arrivant tout à l'heure,

j'ai failli avoir un duel avec le suisse.

— Miséricorde ! dit la marquise, prise d'un second accès de gaieté. Avec le suisse ! Et pourquoi faire ?

— II ne voulait pas me laisser entrer.

— C'eût été dommage. Mais, monsieur, qui êtes-vous? Que demandez-vous?

— Madame, je me nomme le chevalier de Vauvert; monsieur de Biron avait demandé pour moi une place de cornette aux gardes.

— Oui-da ! je me souviens encore. Vous venez de Neauflette ; vous êtes amoureux de mademoiselle d'Annebault...

— Madame, qui a pu vous dire?...

— Oh! je vous préviens que je suis fort à craindre. Quand la mémoire me manque, je devine. Vous êtes parent de l'abbé Chauvelin, et refusé pour cela, n'est-ce pas? Où est votre placet?

— Le voilà, madame; mais, en vérité, je ne puis comprendre...

— A quoi bon comprendre? Levezvous, et mettez votre papier sur cette table. Je vais répondre au roi; vous lui

porterez en même temps votre demande et ma lettre.

— Mais, madame, je croyais vous avoir dit...

— Vous irez. Vous êtes entré ici de par le roi, n'est-il pas vrai? Eh bien! vous entrerez là-bas de par la marquise de Pompadour, dame du palais de la reine. »

Le chevalier s'inclina sans mot dire, saisi d'une sorte de stupéfaction. Tout le monde savait depuis longtemps combien de pourparlers, de ruses et d'intrigues la favorite avait mis en jeu, et quelle obstination elle avait montrée pour obtenir ce titre, qui, en somme, ne lui rapporta rien qu'un affront cruel du Dauphin. Mais il y avait dix ans qu'elle le désirait ; elle le voulait; elle avait réussi. Monsieur de Vauvert, qu'elle ne connaissait pas, bien qu'elle connût ses amours, lui plaisait comme une bonne nouvelle.

Immobile, debout derrière elle, le chevalier observait la marquise qui écrivait, d'abord de tout son cœur, avec passion, puis qui réfléchissait, s'arrêtait et passait

sa main sur son petit nez, fin comme l'ambre. Elle s'impatientait : un témoin la gênait. Enfin elle se décida et fit une rature ; il fallait avouer que ce n'était plus qu'un brouillon.

En face du chevalier, de l'autre côté de la table, brillait un beau miroir de Venise. Le très timide messager osait à peine lever les yeux. Il lui fut cependant difficile de ne pas voir dans ce miroir, pardessus la tète de la marquise, le visage inquiet et charmant de la nouvelle dame du palais.

« Comme elle est jolie! pensait-il.

C'est malheureux que je sois amoureux d'une autre ; mais Athénaïs est plus belle, et d'ailleurs ce serait, de ma part, une si aflFreuse déloyauté!...

— De quoi parlez-vous? dit la marquise. (Le chevalier, selon sa coutume, avait pensé tout haut sans le savoir.) Qu'est-ce que vous dites?

— Moi, madame? j'attends.

— Voilà qui est fait, » répondit la marquise, prenant une autre feuille de

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papier; mais, au petit mouvement qu'elle venait de faire pour se retourner, le peignoir avait glissé sur son épaule.

La mode est une chose étrange. Nos grand'mères trouvaient tout simple d'aller à la cour avec d'immenses robes qui laissaient leur gorge presque découverte, et l'on ne voyait à cela nulle indécence ; mais elles cachaient soigneusement leur dos, que les belles dames d'aujourd'hui montrent au bal ou à l'opéra. C'est une beauté nouvellement inventée.

Sur l'épaule frêle, blanche et mignonne de madame de Pompadour, il y avait un petit signe noir qui ressemblait à une mouche tombée dans du lait. Le chevalier, sérieux comme un étourdi qui veut avoir bonne contenance, regardait ce signe, et la marquise, tenant sa plume en l'air, regardait le chevalier dans la glace.

Dans cette glace, un coup d'œil rapide fut échangé, coup d'œil auquel les femmes ne se trompent pas, qui veut dire d'une part : « Vous êtes charmante, » et

de l'autre : « Je n'en suis pas fâchée. » Toutefois la marquise rajusta son peignoir.

« Vous regardez ma mouche, monsieur?

— Je ne regarde pas, madame ; je vois et j'admire.

— Tenez, voilà ma lettre ; portez-la au roi avec votre placet.

— Mais, madame...

— Quoi donc?

— Sa Majesté est à la chasse ; je viens d'entendre sonner dans le bois de Satory.

— C'est vrai, je n'y songeais plus ; eh bien ! demain, après-demain, peu importe. — Non, tout de suite. Allez, vous donnerez cela à Lebel. Adieu, monsieur.

Tâchez de vous souvenir que cette mouche que vous venez de voir, il n'y a dans le royaume que le roi qui l'ait vue; et quant à votre ami le hasard, dites-lui, je vous prie, qu'il s'accoutume à ne pas jaser tout seul aussi haut que tout à l'heure. Adieu, chevalier. »

Elle toucha un petit timbre, puis, rele-

vant sur sa manche un flot de dentelles, tendit au jeune homme son bras nu.

Il s'inclina encore, et du bout des lèvres effleura à peine les ongles roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse, tant s'en faut, mais un peu trop de modestie.

Aussitôt reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'étaient pas levées) ; et derrière elles, debout comme un clocher au milieu d'un troupeau de moutons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le chemin.

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