‹ Mimi PinsonChapitre 7 sur 7 · LA M O U C · texte numérisé non relu

LA M O U C

— Q,u'entendez-vous par là, madame ?

— Que vous ne lui avez pas déplu.

— Je n'en sais rien, et je serais au désespoir qu'une bienveillance si douce et si rare, à laquelle je ne m'attendais pas, qui m'a touché jusqu'au fond du cœur, put devenir la cause d'un mauvais propos.

— Vous prenez feu bien vite, chevalier; on croirait que vous allez provoquer toute la cour; vous ne finirez jamais de tuer tant de monde.

— Mais, madame, si ce page est tombé, et si j'ai porté son message... Permettezmoi de vous demander pourquoi je suis interrogé. «

Le masque lui serra le bras et lui dit : « Monsieur, écoutez.

— Tout ce qui vous plaira, madame.

— Voici à quoi nous pensons, maintenant. Le roi n'aime plus la marquise et personne ne croit qu'il l'ait jamais aimée. Elle vient de commettre une imprudence ; elle s'est mis à dos tout le Parlement, avec ses deux sous d'impôt, et aujourd'hui elle ose attaquer une bien

plus grande puissance, la compagnie de Jésus. Elle y succombera ; mais elle a des armes, et, avant de périr, elle se défendra.

— Eh bien ! madame, qu'y puis-je faire ?

— Je vais vous le dire. Monsieur de Choiseul est à moitié brouillé avec monsieur de Bernis ; ils ne sont sûrs, ni l'un ni l'autre, de ce qu'ils voudraient essayer. Bernis va s'en aller, Choiseul prendra sa place; un mot de vous peiit en décider.

— En quelle façon, madame, je vous prie?

— En laissant raconter votre visite de l'autre jour.

— Quel rapport peut-il y avoir entre ma visite, les jésuites et le Parlement?

— Écrivez-moi un mot : la marquise est perdue. Et ne doutez pas que le plus vif intérêt, la plus entière reconnaissance...

— Je vous demande encore bien pardon, madame, mais c'est une lâcheté que vous me demandez là.

— Est-ce qu'il y a de la bravoure en politique ?

Ib3 L\ MOUCHE

— Je ne me connais pas à tout cela.

Madame de Pompadour a laissé tomber son éventail devant moi ; je l'ai ramassé, je le lui ai rendu ; elle m'a remercié, elle m'a permis, avec cette grâce qu'elle a, de la remercier à mon tour.

— Trêve de façons! le temps se passe; je me nomme la comtesse d'Estrades. Vous aimez mademoiselle d'Annebault, ma nièce... Ne dites pas non, c'est inutile; vous demandez un emploi de cornette...

vous l'aurez demain, et, si Athénaïs vous plaît, vous serez bientôt mon neveu.

— Oh ! madame, quel excès de bonté !

— Mais il faut parler.

— Non, madame.

— On m'avait dit que vous aimiez cette petite fille.

— Autant qu'on peut aimer; mais si jamais mon amour peut s'avouer devant elle, il faut que mon honneur y soit aussi.

— Vous êtes bien entêté, chevalier!

Est-ce là votre dernière réponse ?

— C'est la dernière, comme la première.

— Vous refusez d'entrer aux gardes ?

Vous refusez la main de ma nièce ?

— Oui, madame, si c'est à ce prix. »

Madame d'Estrades jeta sur le chevalier un regard perçant, plein de curiosité ; puis, ne voyant sur son visage aucun signe d'hésitation, elle s'éloigna lentement, et se perdit dans la foule.

Le chevalier, ne pouvant rien comprendre à cette singulière aventure, alla s'asseoir dans un coin de la galerie.

'< Que pense faire cette femme ? se disait-il. Elle doit être un peu folle. Elle veut bouleverser l'État au moyen d'une sotte calomnie, et, pour mériter la main de sa nièce, elle me propose de me déshonorer! Mais Athénaïs ne voudrait plus de moi, ou, si elle se prêtait à une pareille intrigue, ce serait moi qui la refuserais! Quoi! tâcher de nuire à cette bonne marquise, la diffamer, la noircir... jamais ! non, jamais ! »

Toujours fidèle à ses distractions, le chevalier, très probablement, allait se lever et parler tout haut, lorsqu'un petit

doigt, couleur de rose, lui toucha légèrement l'épaule. 11 leva les yeux et vit devant lui les deux masques pareils qui l'avaient arrêté.

« Vous ne voulez donc pas nous aider un peu? » dit l'un des masques, déguisant sa voix. Mais, bien que les deux costumes fussent tous les deux semblables, et que tout parût calculé pour donner le change, le chevalier ne s'y trompa point. Le regard ni l'accent n'étaient plus les mêmes.

« Répondrez-vous, monsieur?

— Non, madame.

— Écrirez-vous ?

— Pas davantage.

— C'est vrai que vous êtes obstiné.

Bonsoir, lieutenant !

— Que dites-vous, madame?

— Voilà votre brevet et votre contrat de mariage. »

Et elle lui jeta son éventail.

C'était celui que le chevalier avait déjà ramassé deux fois. Les petits amours de Boucher se jouaient sur le parchemin, au milieu de la nacre dorée. Il n'y avait pas

à en douter, c'était réventail de madame de Pompadour.

« O ciel! marquise, est-il possible?

— Très possible, dit-elle en soulevant sur son menton sa petite dentelle noire.

— Je ne sais, madame, comment répondre...

— Il n'est pas nécessaire. Vous êtes un galant homme, et nous nous reverrons, car vous êtes chez nous. Le roi vous a placé dans la cornette blanche. Souvenezvous que, pour un solliciteur, il n'y a pas de plus grande éloquence que de savoir se taire à propos...

« Et pardonnez-nous, ajouta-t-elle en riant et en s'enfuyant, si, avant de vous donner notre nièce, nous avons pris des renseiiïnements. »

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