L’Anglais, l’Écossais, l’Irlandais
La chose vient de mon âme retorse, ou dédommagée, ou bonne fille, parce que, le soir dont je m’occupe, l’on me pria de reconduire Minnie à son hôtel.
— Cocher!
— No, no... pas de voiture! je désire... je préfère...
— Sérieusement?
— Sérieusement. Nous allons rue Gluck.
J’offre mon bras; puis : « Une, deux!
une, deux ! » C’est John, c’est le lolo qui, à part moi, scandent notre marche.
— De braves gens, les Wilding, hein?
— Braves... et comiques.
J’exulte, regarde net.
Les murailles s^éclaboussent de rais ternes; chaque fenêtre dort, et, lourde, obèse, dans le jardin vespéral, la lune semble un fruit plus hâtif que les autres fruits.
« Une, deuss ! une, deuss ! »
— Je galope, n’est-ce pas? Vous devez être fatiguée?
Nos ombres, tour à tour, entre les bées de gaz, nous précèdent, nous suivent, et leur couple m’amuse.
— U y a longtemps que vous connaissez Mary?
— Oui, longtemps.
« Bigre ! »
Elle ajoute :
— Son frère est même très amoureux avec une de mes sœurs. Ils vont se fiancer.
« Oh! alors... »
— Serez- v.ous des fiançailles?
— Pourquoi?
— Dame!
— J’ai le but de regagner Londres que l’automne.
Minnie est froide, je la discerne assez froide; mais qu’importe !... si elle change..de juillet à octobre.
— On meurt de soif, n’est-ce pas?
Immédiatement, au bout de sa plainte, vers notre gauche, émerge un café sortable.
— Voulez-vous ?
Elle hésite, accepte.
— Dehors?
— Non, à l’intérieur.
Vide le café. Un homme y permane seul, ventru, chenu, devant lequel monte un las de soucoupes.
Et parmi les graines futiles que nos bavardages ont semées naguère, chez John, voici qu’une graine s’avise de pousser en moi :
— Garçon... du pale ale , du stout , du genièvre.
— Tiens! vous vous rappelez?
— Certes !
Minnie me regarde, m’accorde un sourire, et je le retrouve à ses mains, dans son geste gai, bientôt, quand elle apprête le mélange.
— Est-ce à votre goût?
Mélange extraordinaire ! 11 mousse trop, échaudé l’estomac, garde l’épaisseur des boissons d’outre-Manche; mais une force, une saveur pleines, un julep contre la tristesse !
Dès que Minnie a bu, je remarque au rose de ses lèvres, de ses joues, le plaisir lumineux qu’elle me montra au restaurant où je la vis d’abord.
Son allure devient moins timide, plus parisienne; et, narquoise, pour nous seuls, d’une voix discrète, elle commence de blaguer l’homme ventru :
— 01)!... Il a vidé dix, douze... quatorze pinles.
La fossette se creuse.
M1NNIE BRANDON
— Quatorze pintes!... et peut-être, il compte demander encore!
Elle piétine^ la gorge roucoulante.
— Écoulez, monsieur Bertaux, s'il se lève, parions que son ventre va faire glouglou.
Un silence; mais, avec la même pensée, je crois, sur la pose du gros homme, sur sa tête, lorsque le quittera longuement toute cette bière, nous nous mettons à rêvasser shoçking.
— On dirait un Écossais. Je veux, la certitude. Notez bien sa figure.
Elle égrène quelques phrases en patois du Lanark, non sans drôlerie; l’homme la dévisage, tousse; elle triomphe ; puis, nous attaquons de nouveau la mixture.
« Féroce, décidément! » Minnie avale ça comme de l’orangeade.
Une mèche blonde lui a glissé vers l’œil, et elle se meut, légère, est un symbole de l’heure qui halène, une petite flamme éclose à des flammes intérieures.
— Garçon, un bock! ordonne l’homme ventru.
« Phénoménal! »
Si phénoménal, que Minnie prend une face dure, aigre.
— Je m’explique pas qu’on se permette boire de la sorte!... Il ne manque plus à une éponge pareille que d’avoir une femme, des enfants!
Mon pronostic du soir était mauvais :
ma compagne n’a point de mari, point d’enfants; car, tout de suite, son verre passe de notre table à sa bouche.
Et la mèche folâtre, joyeuse, continue de segaudir, la mèche que j’aimerais désonduler entre mes lèvres.
Minnie l’attrape; Minnie s’aperçoit qu’il est tard...
Nous sommes dans la rue, où le ciel a gardé ses fruits d’Hespérides, son admirable lune... Ils brillent double.
Je me sens robuste, jeune, sonne du
talon, et, biglant vers la moustache que j’ai, son poil en croc me paraît digne de vaincre.
« A moi donc, au plus tôt, la chère mistress... puisque son coude greffe déjà le mien!... puisque je l’idolâtre! »
Elle énonce, pénétrée d’air nocturne :
— Voyez-vous ! le faible des Anglais, c’est quand ils boivent. Pas de gin, pas de brandy , et ils seraient le premier peuple du monde.
« Pourquoi me raconter cela?... Vigilance nationale?... Relative mémoire du café? »
J’enchaîne avec labeur, et Minnie, toujours délicieuse, bascule d’un sujet à l’autre. Place de la Trinité, il fut question d’église ; Chaussée-d’Anlin, de celte banlieue, riche de fleurs, qui, de mai à l’hiver, orne Londres d’une ceinture polychrome; boulevard Haussmann, de Shakespeare, de nos familles, de la marine britannique...
— Je suis à mon hôtel. Good night *.
— Good night.
— Est-ce que vous allez souvent chez les Wilding?
— J’irai.
Boum! la porte de l’hôtel se ferme.
« Me reste-t-il un cigare?... Yes. »
Mais au diable ce mélange de pale ale , de stout , de genièvre !
... Je crains qu’il ne nous ait surpris, madame Brandon et moi.
Certaines gens n’aiment de la femme que sou sexe. Ils rôdent, chauds comme