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CHAPITRE XL

Au milieu de ses vastes desseins, de ses triomphes et de ses anxiétés, Mirabeau épuisait rapidement ses forces. « Il » était un de ces prodigueurs de vie qui, dans les temps » d'orage, voient couler si vite et finir si brusquement leurs » jours usés par le travail et les passions (1). »

Il était né avec une constitution robuste dont une éducation virile fortifia les énergies (2) ; malheureusement les écarts et surtout les épreuves de sa jeunesse Tébranlèrent de bonne heure. Sa longue et cruelle captivité de Vincennes ^ causa de grands troubles dans sa santé : maux de poitrine, ophtalmies, coliques néphrétiques.

Avec la liberté, il sembla recouvrer toute la vigueur de son âge; mais en février 1788, il eut une attaque de choléra-morbus. Il guérit, malgré le traitement qu'il dut subir et qui consista à lui tirer vingt-deux palettes de sang dans deux jours (3).

« La lancette, » disait Byron, « a tué plus de monde » que la lance. » Les forces de Mirabeau restèrent atteintes d'une manière irréparable et, comme il le disait luimême, cette époque fut pour lui celle du passage de l'été à l'automne (4).

(1) Mémoires de Mirabeau^ t. VII, p. 214.

(2) Cabanis, Journal de la maladie et de la mort d'Honori^Gabriel-Riquetti de Mirabeau ^ p. 8. — Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La March, t. I, pp. 249-250.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 415.

(4) Cabanis, p. 9.

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A la Constituante le régime qu'il suivit était loin d'être sain.

D'abord l'air qu'il respirait pendant les longues séances de cette assemblée, surtout dans l'hiver, était vicié. L'aération très défectueuse de la salle du manège où la rigueur de la température forçait de tenir habituellement de grands poêles allumés, développait parmi les députés des affections d'estomac et des ophtalmies (1).

En outre Mirabeau avait fait jusque-là beaucoup d'exercice : marche, équitation, escrime, natation. Une fois député, il se contenta d'aller à pied de chez lui à l'Assemblée et même, lorsque cette dernière fut transférée à Paris, il s'y rendit le plus souvent en voiture (2).

Ses relations avec la cour et les fonds secrets qu'il toucha sur la liste civile aggravèrent encore cette fâcheuse hygiène.

S'entourant d'un grand train de maison, avec trois domestiques, voiture et chevaux, il eut une table splendide.

Il donnait de beaux dîners à une nombreuse compagnie. « De ma vie, » écrit l'aventurier italien comte de Gorani, « il ne m'est arrivé de faire des repas plus aimables que chez Mirabeau. » Dans la salle à manger, ornée avec un luxe artistique, on admirait un riche buffet, des vases antiques, des livres rares et superbement reliés, des tableaux et des estampes représentant les plaisirs de la table.

Ces plaisirs étaient assaisonnés chez Mirabeau par ceux de la conversation la plus exempte de contrainte. Les domestiques n'apparaissaient qu'à de rares moments et pour renouveler les services. Les convives trouvaient tout ce dont ils avaient besoin, assiettes, verres, bouteilles sur les quatre étages de servantes placées entre eux (3).

(1) Cabanis, p. 7.

(2) Idem, p. 16. — Mimoiret de Mirttbettu, t. VIII, p. 417.

(3) Extrait de» Mémoires du comte Joseph Gorani^ apud Alfred Stem* das Leben MirsheauSy t. II, pp. 314-5. — Marc Monnier, Un aventurier italien au siècle dernier, pp. 165-6,

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Mdlns dangereuses que les voluptés que Mirabeau ne savait pas s'interdire, ces jouissances épicuriennes ne ralentissaient pas la fiévreuse activité de sa pensée (1).

Surtout dans Thiver de 1790-91 et vers l'époque de sa présidence, il ne s'accordait pas un moment de repos, depuis sept heures du matin jusqu'à dix ou onze heures du soir. Son sang s'échauffait et lui causait un état de malaise et de souffrance qu'il avouait à Dumont. « Si je croyais aux poisons lents, » disait-il à ce dernier, <c je croirais que je » suis empoisonné. Je me sens dépérir ; je me sens consumer à petit feu. » Dumont lui fit observer que son genre de vie aurait tué depuis longtemps tout homme moins robuste que lui. « Il faudrait » ajoutait-il, « que vous fus- » siez un salamandre pour vivre dans ce feu dévorant sans » vous consumer. » Ses ophtalmies avaient reparu avec une nouvelle violence. Plus d'une fois il présida l'Assemblée, un bandeau sur l'œil. Dur au mal, il se fit un jour appliquer les sangsues entre la séance du matin et celle du soir et monta à son fauteuil , le cou encore enveloppé d'un linge pour étancher un reste de sang (2).

En même temps, il se plaignait d'engorgements aux jambes, d'un rhumatisme vague aux bras et à la poitrine, de douleurs d'entrailles et d'une indicible angoisse. Il était devenu étrangement impressionnable. « Ses muscles , » écrit Cabanis, son médecin et son ami, « restaient toujours ceux d'un hercule; ses nerfs étaient presque ceux d'une femme délicate et vaporeuse (3). »

La pensée de la mort revenait souvent dans sa conversation et semblait poursuivre son esprit sans l'effrayer. Ses amis les plus intimes ont affirmé à son fils adoptif qu'il demandait de tous côtés des épitaphes. Embrassant un jour la troisième fille de M"* du Saillant , une de ses nièces, charmante de fraîcheur et de grâce : « C'est, » dit-il,

(1) Etienne Dumont, pp. 260-i et 266.

(2) Etienne Dumont, etc..» p. 266.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 418-9. — Cabanis, p. 18.

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« la mort qui embrasse le printemps (1). » Ses adieux à Dumont laissèrent percer une émotion que ce dernier ne lui avait jamais vue. Il assura son ami qu'il mourrait à la peine : « Nous ne nous reverrons peut-être pas, » ajouta-t-il. « Quand je ne serai plus, on saura ce que je valais. » Les malheurs que j'ai arrêtés fondront de toutes parts n sur la France. Cette faction criminelle, qui tremble devant n moi (2), n'aura plus de frein. Je n'ai devant mes yeux » que des prophéties de malheur (3) ! »

Quelquefois, sans aller jusqu'à ce sombre pressentiment, il s'arrêtait dans un découragement au milieu duquel il formait des projets de retraite (4).

Ces projets ne furent pas étrangers sans doute à l'acquisition qu'il fit d'une assez jolie maison de campagne à Ârgenteuil, nommée le Marais (5).

Acquisition n'est peut-être pas le mot propre ; car Mirabeau n*avait pas acheté la propriété de ce domaine mais simplement les droits d'un bail à longue échéance (6).

Peu lui importait! Ce qu'il voulait c'était un asile où il pût respirer un air pur et libre au sortir des séances de la Constituante. Il allait tous les samedis au Marais, tantôt pour y passer le dimanche entier, tantôt pour se donner quelques heures de repos (7).

Artiste et poète^il aimait la nature et surtout les fleurs (8). On se le représente trop exclusivement sous les traits et dans la pose d'un tribun tonnant. 11 y avait chez lui beaucoup de grâce et de bonté.

Dans son commerce intime , il exerçait je ne sais quel

(1) Mémoires dé Mirabeau, t. VIII. p. 421.

(2) (Les Jacobins).

(3) Etienne Dnmont, p. 267.

(4) Idem, p. 266.

(5) Louis Passy, Frochot, préfet de la Seine, p. 96.

(6) Mémoiree de Mirabeau, t. VIII, p. 427.

(7) Cabanis, p. 21.

(8) Etienne Dumont, p. 273. — Michelet, Histoire de la Réoolution française, t. II, p. 162.

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charme irrésistible, môme sur des hommes que séparait de lui une grande divergence de caractère ou d'opinion, comme M. de La Marck et Cazalès (1). Sans affectation de popularité, il se plaisait à faire le bien autour de lui. Au Marais, il occupait un grand nombre d'ouvriers et n'oubliait pas les pauvres malades ou infirmes. Des distributions de pain, de viande, de gros linge, guidées par les conseils du curé d'Argenteuil, soulageaient leur misère (2).

C'est au Marais que, dans la nuit du samedi 26 au dimanche 27 mars, Mirabeau fut attaqué de la maladie qui devait l'emporter (3).

Le lendemain, la question des mines étant à Tordre du jour de l' Assemblée, il vint, bien que très souffrant, soutenir un projet de décret dont le succès importait aux intérêts de M. de La Marck. Il vainquit, mais ses derniers efforts achevèrent de l'accabler. « Vous vous tuez, » lui dit un jeune médecin, ami de Cabanis, M. la Chèze , qui le rencontra sur la terrasse des Feuillants , au sortir de la séance. Une foule importune l'entourait. Vingt solliciteurs étaient là, l'un lui présentant un mémoire, l'autre lui demandant quelques instants d'entretien. « Arrachez-moi d'ici , » dit Mirabeau à La Chèze , « j'ai » besoin de repos et si vous n'avez pas d'engagement pour » la journée, faites-moi le plaisir de me suivre à la » campagne (4). »

Le lendemain soir 28 , après un peu de mieux amené par un bain , Mirabeau crut pouvoir assister à une représentation de la Comédie italienne; mais bientôt un horrible redoublement de son mal le contraignit de sortir. Il ne trouva pas sa voiture à l'endroit où il avait ordonné à

(1) Cabanis, p. 28. — Etienne Dumont, pp. 12 et 13. — Mémoires de Mira-' beau, t. VIII, p. 424. — Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La March, t. II, p. 259.

(2) Cabanis, pp. 21-22.

(3) Idem, p. 22. '

(4) Idem , pp. 22 à 23. — Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t III, pp. 92 et 93.

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son cocher de rattendre et rentra chez lui à pied , en s*appuyant sur le bras de La Chèze , au prix de terribles souffrances (1).

Cabanis n*arriva auprès de lui qu'à une heure du matin. Mirabeau semblait sous le coup d*un accès malin. Il respirait avec la plus grande peine , « le visage gonflé par Tar- 9 rét du sang dans les poumons , le pouls intermittent et » convulsif, les extrémités froides. Jamais, » ajoute Cabanis, <c malade ne m*a paru si décidément frappé à » mort (2). »

L*emploi de moyens très énergiques fit cesser cette crise aiguë. Le calme qui lui succéda dura toute la journée du mardi. Le soir, Mirabeau se crut sauvé et, dans la satisfaction qu'il éprouvait de se sentir revivre, il dit à Cabanis : « Il est bien doux de devoir la vie à son ami (3). »

Le lendemain matin, mercredi 30, l'état du malade s'aggrava de nouveau. Cette aggravation fut suivie d*uD peu de détente (4). Mirabeau fit ouvrir les fenêtres de sa chambre. Le soleil brillait ; un souffle d*air tiède et printanier agita les rideaux du lit. « L*air et le soleil, voilà » ce qui fait vivre ; mais il faut des amis pour faire aimer 9 la vie , » dit Mirabeau en regardant avec une tendresse affectueuse Cabanis et Frochot (5), debout auprès de sa couche (6).

Il voulut se lever, le soir, et se fit placer sur une chaise longue pendant qu'on renouvelait son lit. Ce simple changement montra combien ses forces étaient tombées.

A minuit, Cabanis remarqua les symptômes d'un nouvel accès. Il fut plus violent que le précédent. A partir de trois heures du matin, Mirabeau souffrit beaucoup. Sa physio-

(1) Cabanis, pp. 29 à 31.

(2) Idem, pp. 32-33.

(3) Idem, pp. 34-35.

(4) Idem, pp. 36-37.

(5) Frochot, ami de Mirabeau, dépoté do tiers état pour le bailliage de la Montagne (en Bourgogne), futur préfet de la 8eine.

(6) Louis Passjr, Frochot, préfet de la Sefn«, p. 78.

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nomie prit un aspect qu'elle ne devait plus perdre, celui de la mort (1).

Littérateur, jeune encore, plus exercé aux spéculations de la théorie que versé dans la pratique (2), Cabanis s'effraya de la responsabilité qu'il encourait. Il proposa à Mirabeau d'appeler d'autres médecins. Mirabeau repoussa cette proposition avec emportement, w Non, » s'écria-t-il d'une voix forte ; « je ne veux voir personne ! Si je reviens » à la vie , vous en aurez tout le mérite ; je veux que vous » en ayez toute la gloire (3). » Cabanis insista en vain sur la peine que lui causaient de tels propos. Mirabeau fut inflexible et lorsqu'arriva le docteur Antoine Petit, mandé par Cabanis, il refusa de le recevoir. M. Petit ne put être admis auprès du malade que le vendredi 1" avril (4).

Il était alors perdu. La quinine employée par Cabanis , avec l'approbation du docteur Petit, n'avait produit aucun effet (5).

Le pouls n'existait plus. Les mains et les bras étaient glacés; la respiration de plus en plus gênée; la physionomie effrayante (6).

Mirabeau n'adressa pas moins au docteur Petit des paroles pleines d'à-propos , de bonne grâce et de noblesse.

La visite terminée, il lui dit, en montrant le groupe qui entourait son lit : « Voyez, Monsieur, comme Ton » s'empresse autour de moi , comme je suis servi. Vous » croiriez que tout ce monde est à mes gages. Eh bien, » ce sont mes amis; voilà un de mes collègues (il dési- » gnait Frochot). Il faut pourtant convenir que d'être ainsi » aimé, cela attache un peu à la vie. Sauvez-moi! Je n'ai » jamais été plus méchant que cela (7). »

(1) Cabanis, pp. 43-44.

(2) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, pp. 423-4.

(3) Cabanis, pp. 47-49.

(4) Idem, p. 52.

(5) Idem, pp. 50-51.

(G) !dem, pp. 53-54.

(7) Louis Passv, Frochot, etc., p. 84.

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Il savait bien lui-même qu'il ne pouvait plus guère espérer son salut. Cabanis l'avait assuré que son sort serait décidé le samedi matin. Il attendait cet arrêt avec résignation (1).

Sauf à de rares moments où ses douleurs devenaient trop atroces , il fut calme et doux envers la souffrance. L'évêque d'Autun prétend qu'il a dramatisé sa mort. Dumont rapporte cette expression en l'admirant beaucoup.

Elle n'est que médiocrement exacte, témoin Témotion profonde du comte de La Marck, qui ne quitta presque point Mirabeau depuis le mardi 29(2). M. de La Marck était un esprit froid, sévère. Une mise en scène théâtrale ne pouvait ni le duper, ni le toucher. Son récit sobre et sincère nous retrace une fin simple et digne.

Le jeudi , il est assis dans la chambre de son ami , auprès de la cheminée , et ne se souvient plus d'une conversation que, neuf ou dix mois auparavant, il a eue avec lui sur les belles morts. Mirabeau exaltait avec verve et éloquence, mais aussi avec une certaine emphase les morts les plus dramatiques de l'antiquité et des temps modernes. M. de La Marck se plaisait à les rabaisser en y montrant le résultat d'une orgueilleuse affectation. « Quant à moi , » ajoutait-il , « les morts que je trouve les plus belles , ce sont celles auxquelles j'ai assisté sur le champ de bataille et dans les hôpitaux , où des soldats , d'obscurs malades , conservant tout leur calme, n'exprimaient pas un regret de quitter la vie et se bornaient à demander qu'on les plaçât dans une position où , souffrant moins , ils pussent mourir plus commodément. » — « Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites là, » répliquait Mirabeau. Tout d'un coup, les paroles de son ami lui reviennent à Tesprit; il l'appelle auprès de son lit de souffrance et, lui tendant la

(1) Cabanis, p. 51.

(2) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck^ t. I (Souvenirs du comte do La Marck), p. 254 : « Dès la soirée de ce même jour (mardi 29) le mal avait empiré ; ]c ne quittai presque plus le malade. «

main : « Mou cher connaisseur en belles morts, » lui demande-t-il , « étes-vous content (1)? » M. de La Marck cherche en vain à retenir ses larmes. Frochot entre. « N'est-ce pas un spectacle bien touchant, » lui dit Mirabeau , « que celui d*un homme calme et froid ne pouvant » cacher qu'à demi une douleur contre laquelle il s*arme » vainement (2). »

Avec sa délicatesse de cœur, Mirabeau conserve toute la lucidité de son esprit. Les atfaires publiques ne cessent de le préoccuper. 11 s'informe toujours de ce qui se passe à l'Assemblée nationale. Il porte ses regards vers l'Angleterre et sur son ministre dirigeant, Pitt, qu'il appelle le ministre des préparatifs. « Pitt , » remarque-t-il , « gouverne » avec ce dont il menace plutôt qu'avec ce qu'il fait. Si » j'eusse vécu , je crois que je lui aurais donné du cha- » grin (3). » Mirabeau parle déjà de lui-même comme s'il avait cessé de vivre. Il n'y a plus pour lui de présent, et l'avenir semble ouvrir devant ses yeux mourants le mystère des nouvelles convulsions révolutionnaires qui s'apprêtent : « J'emporte avec moi , » dit-il , « le deuil de la monarchie , dont les débris vont être la proie des factieux (4). »

Le bruit de sa maladie s'est bientôt répandu dans Paris. Dès le mardi soir , sa porte est assiégée par une foule de gens de tout état, de tout parti, de toute opinion. Les bulletins de sa santé sont rapidement enlevés, lus et discutés dans les groupes. La rue de la Chaussée-d'Antin se remplit de peuple , mais ce peuple parle à voix basse en passant sous les fenêtres de Mirabeau et dresse, de lui-même, des barrières au-dessus et au-dessous de sa maison pour arrêter la circulation des voitures. Mirabeau est profondé-

(1) Correspondance entre le comte de MirabetiU et le comte de La Marck^ t. I , pp. 258 à 259.

(2) Cabanis, p. 52. — Louis Passy, p. 82.

(3) Cabanis, p. 53. — Mémoires de Ferrières^ t. II, p. 299.

(4) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Afarc/i, t. I, p. 251. — Louis Passy. p. 79.

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ment touché de cette attention. « Ah! oui, sans doute, » s'écrie-t-il, « un peuple si sensible et si bon est bien digne » qu'on se dévoue à son service et qu'on fasse tout pour » établir et consolider sa liberté. Il m'était glorieux de lui » consacrer ma vie entière; je sens qu'il m'est doux de » mourir au milieu de lui (1). » Près de Dammartin, Jeanne d'Arc a prononcé un mot presque semblable : « Oh ! le bon peuple ! Que je serais heureuse de pouvoir, à la fin de mes jours, reposer dans cette terre ! »

La sollicitude du roi n'était pas moins vive que celle des Parisiens. Deux fois par jour, ostensiblement, et plus souvent en secret , Louis XVI faisait prendre des nouvelles. Les révolutions de Paris lui savaient gré de ne pas aller les chercher lui-même. « Cette démarche , » ajoutaient-elles , « l'aurait fait idolâtrer et eût causé une diversion fâcheuse » pour le patriotisme (2). »

Vilaine pensée de défiance haineuse dans un moment où, en présence du solennel événement qui s'apprêtait, les animosités setnblaient s'apaiser. M. de Talleyrand qui, depuis la publication de l'histoire secrète de la cour de Berlin, était brouillé avec Mirabeau, vint, trois fois par jour, s'informer de son état. Il resta, le 1*' avril, deux heures auprès de son lit (3).

Le 30 mars, une députation de la société des Amis de la constitution s'était présentée chez l'illustre malade. Barnave marchait en tête. Les Lameth avaient eu la petitesse de ne pas vouloir se joindre à la députation : « Je les sa- » vais bien maladroits , » dît Mirabeau , « mais je ne les » savais pas si bêtes (4). » Le lion mourant allongeait encore son coup de griffe.

(1) Cabanis, pp. 40, 41, 53.

(2) Mémoires de Mtra&eau, t. VIII, p. 436. — Les Révolutions de Psrii, t. VII. !!• 91, p. 640.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 4S8-9. — Louis Passy, p. 86-7.

(4) Cabanis, p. 41. — Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marché t. I, p. 17Î. — Lonis Passj, Frochot, etc, p. 78.

Les sentiments d'affection et de tendresse dominaient pourtant dans son âme.

Il était entouré de sa sœur , M"* du Saillant , et de ses plus intimes amis : Frochot, Pellenc, De Comps, La Marck.

Cabanis passa la nuit du vendredi au samedi sur une chaise longue, à côté de son lit. L'activité d*esprit du malade lui faisait oublier ses souffrances ; il semblait s'appliquer lui-même << à modérer le mouvement de sa tète , de » peur que ce mouvement ne se transformât en un véri- » table délire. Les pensées et les images y » raconte Cabanis , a se présentaient à lui avec une rapidité étonnante ; » jamais, peut-être , son langage n'avait eu plus de préci- » sion, d'énergie et d'éclat (1). »

Quand le jour parut, il fit ouvrir les fenêtres et dit à Cabanis : <c Mon ami, je mourrai aujourd'hui. Quand on en » est là, il ne reste plus qu'une chose à faire : c'est de se » parfumer, de se couronner de fleurs, de s'environner de » musique, afin d'entrer agréablement dans ce sommeil » dont on ne se réveille plus (2). »

M. de La Marck ne voit dans ces paroles qu'un délire passager de Mirabeau , ou un rêve , pour ne pas dire une invention philosophique de Cabanis. Il avoue , du reste , qu'il n'était pas dans la chambre de son ami au moment où celui-ci aurait tenu ce langage (3).

Comment concilier entre eux le témoignage de Cabanis et le sentiment de M. de La Marck, car il nous parait impossible de rejeter absolument le premier et difficile de ne pas tenir, dans une certaine mesure, compte du second.

Cabanis a, peut-être, prêté un tour sentencieux de philosophie épicurienne à un simple vœu de Mirabeau qui demandait des fleurs et de la musique. Quoi de plus naturel que de vouloir s'entourer de cette double poésie

(1) Cabanis, p. 59.

(2) Cabanis, p. 59.

(3) Corrapondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck* t. I, p. 253.

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en face de la mort? D'ailleurs, il ne fut point donné de suite à cette parole jetée en passant. Mais le malade fit approcher son lit de la fenêtre pour contempler le soleil qui brillait sur les feuilles naissantes des arbres de son petit jardin. « Si ce n*est pas là Dieu , c'est au moins son cousin germain (1) , » dit-il à M. Frochot. « L'aspect de la lumière est ce qu'il y a de plus doux après la présence de l'ami qui nous soigne (2). » Cabanis l'invita au calme , de peur que son agitation ne rendit mortel un accès qui pouvait ne pas l'être (3). « Il est mortel, » reprit Mirabeau. Apercevant son bon valet de chambre, Teutch, qui avait été fort malade le jour précédent, il lui demanda : « Eh bien ! mon brave Teutch, comment cela va-t-il ?» — w Ah ! Monsieur, ah ! mon cher maître, je voudrais bien que vous fussiez à ma place! » — « Tiens, » répondit Mirabeau, « je ne voudrais pas que tu fusses à la mienne (4) ! »

Le dénouement approchait. Le sentant venir , Mirabeau profita d'un dernier reste de force pour s'entretenir encore pendant trois quarts d'heure avec Cabanis et M. de La Marck, assis tous les deux sur son lit (5). Puis il perdit la parole. Son agonie venait de commencer. Il fut calme jusqu'à huit heures du matin. Alors ses douleurs se réveillèrent. Il fit signe qu'il voulait écrire et écrivit très lisiblement : « dormir. » Cabanis feignant de ne pas le comprendre, Mirabeau, toujours par écrit, demanda de l'opium et ajouta : « Peut-on laisser ainsi mourir son ami sur la roue pendant plusieurs jours peut-être (6) ? »

Cabanis prescrivit et envoya prendre un calmant. On essaya de faire croire au malade que son désir allait être accompli.

La violence de la douleur lui rendit momentanément la

(1) Louis Passy, Frochot^ etc., p. 89.

p) /d., ma,, p. 85.

(3) Cabanis, p. 60.

(4) Iderriy p. 60.

(5) Idem, p. 61.

(6) Idem, p. 6^.

parole. <( On me trompe ! » dit-il à M. de La Marck ; « ah ! les médecins! d II adressa à Cabanis un Veprocbe affectueux, puis se tourna sur le côté droit par un mouvement convulsif, et, les yeux levés au ciel, expira dans les bras de M. de La Marck. Il était buit beures et demie (i). »

Le soir, Troncbet dit à la Constituante, qu'il présidait : « J'ai une fonction bien douloureuse à remplir. » Aussitôt un bruit sourd se répandit dans toutes les parties de la salle et Ton entendit ces mots plusieurs fois répétés : « Ab ! il est mort (2) ! » Le président annonça le fatal événement et ajouta quelques paroles, d'ailleurs assez froides et ternes. Le morne silence qui suivit cette courte allocution, fut plus éloquent (3). Des larmes coulaient de bien des yeux. La voix altérée par l'émotion, Barrère proposa de consigner au procès-verbal l'expression des regrets de l'Assemblée et demanda que tous les membres fussent , au nom de la patrie , invités aux funérailles de Mirabeau (4). Du reste, la séance continua, mais un discours postbume du grand orateur sur les successions, lu par Talleyrand, la remplit presque tout entière (5).

Moins sincère peut-être que celle de l'Assemblée, la douleur des Jacobins fut plus démonstrative et plus tbéâtrale ; non seulement ils décidèrent, comme elle, d'assister en corps aux obsèques de Mirabeau, mais encore de porter le deuil buit jours et de le reprendre périodiquement, chaque année, le 2 avril (6). Les dames et la plupart des patriotes l'avaient spontanément revêtu (7).

A son tour, le département de la Seine envoya une députation solliciter de l'Assemblée nationale un décret qui

(1) Cabanis, p. 63.

(2) Archives parlementaires y t. XXIV, p. 50G. Moniteur, 3 avril, p. 380.

(3) Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Brabant, t. VI, n* 72, p. 317.

(4) Archives parlementaires , t. XXIV, p. 506.

(5) Archives parlementaireSy t. XXIV, pp. 506-515.

(6) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 480.

(7) Gaston Maugras, Journal d'un étudiant pendant la Révolution, p. 119.

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consacrerait la nouvelle église de Sainte-Geneviève à la sépulture des grands hommes et jugerait Mirabeau digne de cet honneur. L'Assemblée accueillit cette requête (1).

Mirabeau avait exprimé la volonté de reposer dans la chapelle de sa maison d'Argenteuil et désiré que le corps de son père et les restes de son aïeule y fussent apportés (2).

La patrie venait, pour ainsi dire, l'enlever à sa famille.

Aux hommages de la douleur et de l'admiration publiques, se mêlèrent des soupçons d'empoisonnement. M"* du Saillant croyait que la mort de son frère était le résultat d'un crime. L'accusateur public près le tribunal du premier district du département de la Seine ordonna Tautopsie du corps de Mirabeau (3).

Elle eut lieu le dimanche à midi , en présence de quarante-trois médecins ou chirurgiens, de nombreux magistrats, gardes nationaux, délégués des sections et même de personnes nommées par le peuple , qui stationnait devant la maison. Le grand médecin, Vicq d'Azyr, était venu assister à cette opération, sur la prière de M. de La Marck (4).

Pour rappeler le mot de ce dernier, il s'agissait d'interroger la mort sur le crime qu'elle avait commis (5). Plusieurs chirurgiens , en général jeunes et révolutionnaires assez ardents , auraient été portés à lui trouver des complices. Ils crurent découvrir des traces de poison dans les organes du défunt, mais la majorité des médecins présents, les plus savants et les plus expérimentés, furent d'un avis contraire. La mort, d'après eux, était naturelle (6).

(1) Archives parlementaires, t. XXIV, p. 536.

(2) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 481.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 464.

(4) Cabanis, p. 65. — Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 461-462.

(5) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t III, p. 112.

(6) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, pp. 464-7. — La version médicale actuelle la plus répandue attribue cette mort à une inflammation de la plèvre et du péricarde; mais l'auteur de deux articles publiés par la Gazette des hôpitaux, dans les numéros des 6 et 8 mai 1890, M. Henri Duchesne, revient à l'opinion de Cabanis ; il fait mourir le grand orateur d'une péricardite

Une assez vive polémique scientifique s'engagea autour de la maladie de Mirabeau et sur la manière dont elle avait été traitée. Le corps médical de Genève accusa Cabanis d'en avoir absolument méconnu le caractère (1).

Nous ne nous engagerons pas dans cette discussion. Elle est en dehors de notre compétence et nous entraînerait trop loin de l'imposant spectacle des funérailles de Mirabeau.

Ces funérailles semblèrent inaugurer son immortalité.

Elles avaient été fixées au lundi soir, quatre heures, sans doute pour permettre à l'Assemblée de tenir sa séance du matin ; car elle siégea ce jour-là, ce qui nous semble bien étrange.

Il était plus de cinq heures et demie (2), lorsque le cortège s'ébranla au milieu d'une aflQuence énorme. Les spectateurs se pressaient le long des rues et des boulevards, aux fenêtres et sur les toits des maisons. D'autres formaient comme des grappes humaines aux branches des arbres.

Ce fut là un de ces spectacles grandioses où Paris excelle.

Un détachement de la garde nationale à cheval ouvrait la marche. Il précédait une députation des sapeurs et canonniers de cette garde, mêlée à un groupe de vainqueurs de la Bastille et flanquée d'une double haie ^'invalides. La Fayette s'avançait ensuite à la tête de tout son étatmajor, derrière lequel se pressaient des délégués envoyés par les soixante bataillons de la milice citoyenne, par les Cent-Suisses et les archers de la prévôté de l'hôtel du roi. Les représentants de ces deux derniers corps donnaient

d'origine rhumatismale et d'une lithiaêe ou formation de calculs biliaires, {La dernière maladie de Gabriel- H onoré-Riquetti, comte de Mirabeau (1789-1791), d'après le journal de Cabanis son médecin (Paris, 1791), par Henri Duchesne , ancien externe des hôpitaux de Paris [Gazette des hôpitaux civils et militaires^ 6 et 8 mai 1890]).

(1) Etienne Dumont, p. 307-308.

(2) Six heures, d'après le procès-verbal de l'Assemblée nationale (Archives parlementaires, t. XXIV, p. 557).

le bras aux grenadiers de la garde nationale, et semblaient figurer cette alliance de la vieille monarchie avec le nouvel ordre de choses à laquelle Mirabeau s'était attaché de toute la force de sa pensée, de toute la puissance de son génie. Le comité de la section de la Grange-Batelière, accompagné de M. Cerutti, — électeur et membre du déparlement de la Seine, que cette section avait chargé de prononcer Toraison funèbre de Mirabeau, — continuait le cortège, où il avait pris place avant le curé de Saint-Eustache et le clergé. Après le clergé venait le bataillon dont le défunt avait été le commandant et qui, les armes renversées, entourait sa dépouille comme sa famille militaire. Seize gardes nationaux ou, suivant une autre version, douze sergents se relayaient pour porter le cercueil, orné d'une couronne civique et recouvert du drapeau du bataillon. Us n'avaient pas voulu soufifrir qu'on le mit sur le chaiP funèbre qui, avec ses six chevaux caparaçonnés, dut suivre à vide. M. Dudouit-Lavillette tenait dans ses bras une urne funéraire renfermant le cœur de Mirabeau. D'après les Révolutions de Paris, dont M. Louis Blanc reproduit le témoignage (1), cette urne était décorée d'une couronne de comte masquée sous des fleurs. •

Au départ du cortège, les tambours voilés de deuil et la musique de la garde nationale qui formait un orchestre militaire de soixante-dix-huit musiciens (2), marchaient eu avant du clergé. — Une fois parvenus sur le boulevard, ils se rangèrent entre le corps et la famille.

« Après le deuil, » racontent les Révolutions de Paris , « l'Assemblée nationale presque toute entière, précédée de » son président qu'entouraient les douze huissiers de la » chaîne, imprimait à ce cérémonial le caractère le plus » auguste. Il semblait, en la voyant, que tout le peuple

(1) Les Révolutions de Paris, t. VII, n* xci, p. 647. — Louis Blanc, Histoire de /a Révolution française^ t. VI, pp. 213-4.

(2) M"* do Bawr, Histoire de la musique, citée par le baron Poisson, t, I, pp. 338-9 (on note).

» des quatre-vingt-trois départements assistait en corps aux )) funérailles du plus éloquent des orateurs de la liberté (1). »

M. Louis Blanc assure que, par une condescendance singulière et caractéristique du temps, le président de l'Assemblée nationale avait voulu céder le pas aux Jacobins, qui le refusèrent (2). Malgré Tautorité du comte de Montlosier, qui afiBrme le fait sans en avoir été d'ailleurs témoin (3), cette assertion parait contraire aux vraisemblances (4). La Constituante était l'expression de la souveraineté nationale. Son président ne pouvait pas l'oublier. C'était déjà bien assez qu'un club puissant, mais sans mandat, eût pris rang après l'Assemblée et avant les représentants des pouvoirs publics, tels que les ministres, tous présents, excepté celui de la guerre, Duportail (5), les administrateurs du département de la Seine , les officiers de la municipalité de Paris, les juges des tribunaux, les électeurs, les présidents et les députés des sections autres que celle de la Grange-Batelière. Une longue suite de citoyens et d'étrangers vêtus de noir, une grande file de voitures, dont deux drapées et attelées de quatre chevaux, de forts détachements de garde nationale complétaient le cortège et fermaient la marche (6).

Ce cortège ne tenait pas moins d'une lieue. Les gardes

(1) Les Révolutions de Paris, t. VII, n» xci, p. 647.

(2) Louis Blanc. Histoire de la Révolution française (1878), t. VI, p. 214.

(3) Mémoires du comte de Montlosier, t. II, p. 67 : « L'Assemblée nationale, conduite par son président, se rencontra avec le club des Jacobins, conduit par le sien. L'Assemblée offrit le pas au club des Jacobins , qui le refusa. On pense bien que je n'étais pas là, mais je m'étais placé do manière à avoir commodément tout ce spectacle sous les yeux. M. de La Fayette était probablement à la tête de sa garde nationale; je ne le remarquai pas. » Voilà un observateur non moins distrait que partial et prévenu. M. Louis Blanc n'invoque pas son témoignage ; il semble se contenter de celui de l'abbé de Montgaillard.

(4) Elle paraît démentie par le soin avec lequel le procès-verbal de l'Assemblée nationale (t. XXIV, p. 557) constate que cette Assemblée suivait immédiatement le corps du défunt.

(5) Il avait eu la petitesse de ne pas oublier ce jour-là un mot sarcastique de Mirabeau lancé contre lui.

(6) Les Révolutions de Paris, t. VII, n* xci, p. 645,

nationaux, qui formaient sur ses deux côtés une haie mouvante, rehaussaient la majesté de cette pompe funèbre; ils n'avaient pas besoin de la protéger.

La foule faisait elle-même la police , tant la pensée du grand tribun et de Tillustre homme d'État qui venait de mourir la dominait ! Elle avait déjà entendu plus d'une fois son éloge débité aux coins des rues, du haut des bornes, par des orateurs populaires (1). A ces discours improvisés semblaient faire écho des complaintes naïves, fort pauvres de poésie, si Ton en juge par celles que chantaient, dans les groupes, les bouquetières des Bons-Enfants et du Palais-Royal :

Français, versons des larmes; Nous perdons Mirabeau.

Que nos vives alarmes Le suivent au tombeau (2).

 l'approche du convoi, tout ce bourdonnement de discours et de chants s'apaisait. Le peuple se rangeait de luimême, sans s'interdire les réflexions et les commentaires ; mais quand le cercueil passait, il se taisait, et son silence était un recueillement ému, presque religieux. Le Parisien a le respect de la mort.

Le cortège se dirigea par les boulevards et la rue Montmartre. Sa marche fut très lente. Huit heures sonnaient lorsque, à la lueur des torches, il arriva à Saint-Eustache (3).

L'église était toute tendue de noir. La dépouille de Mirabeau fut déposée sur un catafalque surmonté d'un dais. La famille, le président et le bureau de l'Assemblée prirent place dans le chœur. L'office funèbre commença. Au moment où le clergé récitait les sept psaumes, la garde

(1) Les Révolutions de PaH<, etc,, p. 645.

(2) Défait circonstancié de la mort de M. de Mirabeau (extrait de la Chronique de Paris); quelques circonstances additionnelles sur le convoi de Mirabeau^ p. 7.

(3) Les Révolutions de Paris, t. VII, n* ZGI, pp. 646-7.

LA KORT BT LB8 OBSÈQUES DB MIRABBAO. 541

nationale, pour rendre au défunt les honneurs militaires, déchargea ses armes. Ce fut une salve de vingt mille fusils dans l'intérieur de l'église, tandis que le canon tonnait au dehors, sur la place. La commotion fut telle, qu'on eût dit que le temple, pour parler le langage du temps, allait crouler. Un éclat de corniche blessa assez grièvement un spectateur. Il en résulta un moment de tumulte et d'émoi (1).

Le calme rétabli, Cerutti, debout sur le premier degré auprès de l'autel, à droite et à trois pas de distance du président de l'Assemblée nationale, prit la parole pour lire son éloge funèbre de Mirabeau.

Il pria les braves citoyens dont il s'honorait d'être l'organe, « de pardonner au style abattu d'un écrit sorti avec » tant de précipitation de sa plume troublée. » Il n'avait pu en commencer la composition qu'à six heures du matin. Il aurait eu bien assez de temps, si un sentiment sincère et profond l'eût animé ; mais ce sentiment n'existait pas en lui.

De jésuite devenu journaliste, il avait rompu pour Necker des lances contre Mirabeau. Malmené par ce dernier, il se souvenait trop de cette polémique. Il y fit, dans son discours, deux allusions déplacées.

Ses éloges eurent je ne sais quoi de contraint, de forcé, d'artificiel. Il cherchait les mots à effet ; il en avait trouvé un à peu près heureux. Dans une sorte de prosopopée , il représentait Mirabeau collaborant à la genèse du nouvel ordre de choses avec Fénelon, Montesquieu, Mably, Voltaire, Rousseau, les encyclopédistes, et se disant à luimême : « Ils ont créé la lumière ; je vais créer le mouvement (2). »

Le meilleur passage de son discours, le seul qui ait un

(1) Les Révolutions de Paris, t. VII, n* xci, p. 649.

(2) Eloge funèbre de M. Riquetti de Mirabeau l'ainéy prononcé le 4 avril 1791 dans l'église de Saint-Eustacbe, par M. Cerutti, au nom de la section de la Orange-Datcliére , devant rAssemblée nationale (Archives parlementaires ^ t. XXIV, p. 557-559. Mémoires de Mirabeau, t. VIII, pp. 496-497).

542 MIRABEAU BT LA PROYBNCB.

peu Tapparence d*une pensée, est celui où il rappelle que si le génie révolutionnaire de Mirabeau a servi la France, son génie constitutionnel l'a sauvée.

« Sauvé la France ! » continue-t-il, « et de quels périls? )) — Des fausses terreurs, des émotions aveugles, des écarts » ruineux, des pièges adroits, des lueurs précipitantes et » des mouvements rétrogrades.

» Sauvé la France ? Et de quels ennemis ? — Des enne- » mis les plus dangereux , parce qu'ils sont des amis im- » prudents; d'un peuple bien intentionné, mais peu me- » sure dans sa marche; d'un parti vraiment patriote, mais » qui outrepasse la limite où finit le bien ; des sages eux- » mêmes , embarrassés ou fatigués dans le labyrinthe des )) incertitudes et à qui il restituait ou le discernement ou » l'énergie (1). »

A l'exception de ce développement qu'il est inutile de suivre jusqu'au bout, on ne trouve plus dans toute cette oraison funèbre , d'ailleurs assez courte , que des phrases sonores , des tours affectés et des combinaisons de mots réprouvés par le goût.

En somme, ce discours était l'œuvre d'un rhéteur intelligent, mais d'un rhéteur.

L'assistance applaudit ; elle mit dans le langage de Cerutti l'émotion qui n'y était pas. La Constituante adopta cette oraison funèbre. Elle en ordonna Tinsertion dans son procès- verbal de la cérémonie.

Ne semble-t-il pas étrange que l'Assemblée nationale se soit contentée de cette amplification, et qu'aucun de ses membres n'ait, en son nom, adressé un suprême adieu à son plus illustre orateur ?

Ce ne fut pas la parole, ce fut la musique qui traduisit, ce jour-là, la douleur du peuple.

Un ancien pâtre des Ardennes, maintenant grand artiste, Gossec , avait composé , pour cette occasion , une marche

(1) Eloge funèbre de Mirabeau (Archives parlementaires, t. XXIV, p. 558).

véritablement funèbre et religieuse, dont les témoins de cette imposante solennité ont conservé une profonde impression. « Les notes détachées Tune de Tautre , » disent Les révolutions de Paris, « brisaient le cœur (1). » Le trombone, que Gossec venait d'introduire dans Torchestration , le tam-tam que Ton entendait pour la première fois (2), semblaient faire passer, dans leurs sonorités majestueuses et déchirantes , les plaintes et les angoisses de la nation.

Michelet a bien remarqué le caractère de plus en plus lugubre que prit la cérémonie, lorsque le convoi s'enfonça dans Tombre doublement obscure de la nuit et des rues profondes de la rive gauche (3). Il quitta Saint-Eustache à dix heures du soir, et n'arriva à Sainte-Geneviève qu'à minuit. Le clergé attendait dans Téglise. Après un nouveau service, le corps fut déposé dans un caveau, sous le cloître, en présence du président et de plusieurs députés de l'Assemblée nationale, des membres du comité de la Grange-Batelière et de la famille. Il y devait attendre le moment où il pourrait être transporté dans la nouvelle Sainte-Geneviève, le Panthéon actuel, que déjà Ton commençait d'appeler le Westminster de Paris,

Ces obsèques de Mirabeau avaient été comme son triomphe funèbre.

Rien ne manqua aux hommages publics qui l'accompagnèrent

Sous la voûte sacrée Oïl la gloire donne un tombeau.

Rien, pas même les impertinences de Camille Desmoulins, les injures de Fréron, les outrages de Marat (4). Ces notes aigres et stridentes furent comme étouffées sous

(1) Les Révolutions de Paris, t. VII, n» xci, pp. 646-7.

(2) Revue de la Révolution (octobre 1887); Bernard, La musique et les musiciens français pendant la Révolution^ pp. 336-7-8.

(3) Michelet, Histoire de la Révolution, t. II, pp. 166-7.

(4) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, pp. 503-5. — Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Brabant, n* lxxii, pp. 326-334.

S44 MnuasAU kt la pbotcxcs.

l'accord des louanges et des regrets , répétés par tous les échos de Paris. Le Lycée, qui était à la fois un cercle littéraire et un institut libre de cours publics, retentit de reloge funèbre de Mirabeau, prononcé à Tenvi par les talents les plus distingués. Cabanis y fît lire son journal de la maladie et de la mort de son illustre ami. Cette lecture fut suivie d'une « musique lugubre dont les accents déchirants remplirent d*effroi tous les cœurs (1). » Etait-ce la marche de Gossec exécutée à grand orchestre ?

La province ne s'émut pas moins que Paris.

A Aix, ce fut la société des Amis de la constitution qui manifesta avec le plus d'éclat son admiration et sa douleur.

Son président lui annonce, le 7 avril, la mort de Mirabeau. La consternation se peint sur tous les visages, mais n'empêche pas le défilé des motions. Un membre rappelle et veut imiter celle de Mirabeau à la mort du célèbre Franklin (2). Il demande que la société prenne le deuil, et que le bureau soit tendu de noir. Un autre, un lettré, propose d'écrire sur un tableau : « Mirabeau est mort; Diogéne peut éteindre sa lanterne ! » Un troisième pense que le seul nom de Mirabeau en dirait plus que cette réminiscence classique. Il est si profond dans son laconisme qu'on ne le comprend pas. On passe outre, sous couleur d'ajournement, et les motions continuent de se succéder. L'assemblée les approuve en principe (3). Le président nomme six commissaires pour en étudier la mise à exécution.

Le 9 avril, une lettre circulaire du bureau qui, sur cinq membres, compte trois ecclésiastiques, le président compris, porte à la connaissance des frères et amis les mesures

(1) Gaston Maugras, Journal d'un étudUnt pendant U Révolution, pp. 120-

(2) Le secrétaire écrit Franglin ; il n'a évidemment qu'une notion un pea vague de l'illustre américain.

(3) Bibliothèque Méjanes, manuscrits de Roux-Aiphéran, LIX, second livre des délibérations do la société des Amis de la constitution d'Aix, p. 212.

qui viennent d'être arrêtées. Pendant huit jours toute la société portera le deuil ; le lieu des séances sera tendu de noir ; les applaudissements en seront bannis ; nul ne pourra monter à la tribune jusqu'à ce qu'elle ait retenti de Téloge funèbre de Mirabeau. Cet éloge sera prononcé le lendemain dimanche, 10 avril, et réitéré le samedi suivant, 16, à Tissue d'une messe de requiem, chantée à Saint-Sauveur. Une bannière et un vase lacrymatoire seront suspendus dans l'enceinte de la salle ; enfin l'on fera demander à la municipalité de Paris , par celle d'Aix , le cœur du grand citoyen, « ce cœur brûlant de patriotisme. » La société sollicite à ce sujet l'intervention de l'Assemblée nationale. L'adresse qu'elle lui envoie pousse l'hyperbole à sa dernière limite. « Ah ! sans doute , » écrivent nos Amis de la constitution, « si la vie de ce grand homme eût pu se » racheter par celle de ses concitoyens, ils en auraient fait » avec joie le sacrifice! Mirabeau vivrait (1)! »

Une telle exagération de sentiment pourrait en faire suspecter la sincérité. Ce serait à tort. Ces jacobins de province ont dans leur manière de penser, de sentir et de rendre, je ne sais quoi de guindé, d'artificiel, de violent et de démesuré qui tient beaucoup à la pauvreté et à l'inexpérience de leur talent. Leur style a des tons criards, discordants et faux; le fond, c'est-à-dire le sentiment, est vrai.

Les Amis de la constitution d'Aix ont une idée très incomplète , très étroite de Mirabeau ; mais ils l'admirent et le regrettent. En outre, ils ne sont pas fâchés de faire, autour de ce grand nom, un bruit qui attire sur eux l'attention. Le 9 avril, ils décident de convoquer à leur premier éloge funèbre les corps administratifs, le commandant comte de Boissieu, l'état-major de la garde nationale et celui du régiment de La Marck , alors en garnison dans

(t) Bibliothèque Méjanes, papiers de Roux-Alphéran , LXXI» les affiches d'Aix, liasse de 1791.

546 MIRABBAU BT LA PROVBNCB.

la ville. Plusieurs daines désirent participer à la douleur de la société. M. Nau-Rochefort, un des membres les plus actifs du club, se fait l'interprète de leur d^sir, que l'assemblée accueille avec empressement. Des places leur seront réservées (1).

Le lendemain, le président, le prêtre Frégier, ouvre la séance en disant à la société qu'elle a le bonheur de posséder dans son sein les représentants des autorités civiles et militaires. Quelques questions incidentes se présentent d*abord; on les ajourne au lendemain pour ne pas faire languir le désir impatient que l'assistance a d'entendre l'éloge de Mirabeau. Il ne faut pas d'ailleurs oublier a que la salle , — ici nous citons textuellement le procës- » verbal, — est ornée d'un cordon d'aimables citoyennes » qui sont venues mêler leurs douces larmes à celles des » Amis de la constitution (2). »

M. Emeric, encore un prêtre, monte à la tribune.

Nous ne connaissons de son discours que l'extrait qu'en donne le livre des délibérations de la société patriotique ; mais cet extrait permet d'en ressaisir la composition, l'esprit et le ton.

L'orateur passe rapidement en revue les divers événements de la vie privée et publique de Mirabeau.

Le procès- verbal déclare le tableau magnifique. Il cite, comme morceau à efiFet, une apostrophe qui peut donner ridée de cette éloquence : « 0 Mirabeau, 6 toi, digue » fils de l'Ami des hommes, je ne trouve d'éloge digne » de toi que toi-même! Te nommer, c'est dire tout ce » qu'on peut penser et sentir de plus digne du plus » grand des hommes (3). » — Singulier pathos doublé de galimatias !

Le beau succès de cette séance encourage les Amis de la

(1) Second Uvre des délibérations des Amis de la constitution, p. 215.

(2) Second livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, p. 216.

(3) Second livre des délibérations des Amis de la constitution d*Aix,p.216.

constitution à ne rien négliger pour que la cérémonie religieuse du samedi suivant, 16 avril, y réponde. La maîtrise de Saint:Sauveur chantera très volontiers une messe de requiem en musique. Pour renforcer l'orchestre, la société charge, le 13 avril, quatre de ses membres de recruter des musiciens amateurs. Sur la motion du sculpteur Chardigny (1), elle arrête que la municipalité sera priée de faire sonner le glas à toutes les églises, la veille et le jour de la messe. M. Nau-Rochefort propose et l'assemblée décide d'inviter la communauté de Mirabeau à la cérémonie qui va être célébrée en l'honneur de son ci-devant seigneur. Enfin , pour compléter l'ensemble de ces mesures , on forme, à l'instar des Jacobins de Paris, le vœu de consacrer désormais l'anniversaire du 2 avril par une messe , un éloge de Mirabeau et un deuil de trois jours (2).

Dans cette même séance du 13, les oraisons funèbres recommencent à la tribune de la société , et se succèdent, le 14, le 15, le 16, prononcées tour à tour par MM. Fouque, homme de loi, Nau-Rochefort, Borrelly, Constans (3).

A côté des démonstrations et de l'initiative si bruyante des Amis de la constitution, l'attitude de la municipalité parait un peu froide.

Le 9 avril, le directoire du département la devance et la prie d'assister à un service religieux qu'il a délibéré de faire célébrer pour honorer Riquetti Mirabeau. Elle se résout à revendiquer l'honneur et la charge de cette solennité. Le département y consent. La municipalité publie alors une proclamation d'un accent simple et vrai, prescrit à tous les habitants de la ville un deuil de trois jours (4),

(1) Barthélémy-François Chardigny, né à Rouen, en 1757, premier prix do sculpture à Paris en 1782 (Et. Parrocel , Les beàux-Rrls en Provence, p. 72), Ilistoire documentaire, etc., t. Il, pp. 227-230.

(2) Second livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Âix, p. 219.

(3) Second livre des délibérations de la Société des Amis de la constitution d'Aix, pp. 219-220.

(4) Les 11, 12, et 13 du présont mois.

et annonce, pour le 11, une messe de mort (1). Cette messe est chantée par la maîtrise de Saint-Sauveur, à laquelle Tabbé Michel (2) , le maître de chapelle , a pris soin d adjoindre un grand nombre d'artistes étrangers (3).

Au retour, le maire dit à son conseil général : « Les » tristes devoirs que nous venons de rendre à la mémoire » du grand homme que la France regrette, ne sauraient » suffire à notre reconnaissance. »

On croirait que , dans leur émotion , les membres de la municipalité vont encore ajouter aux témoignages de leur deuil. Pas du tout ; ils veulent les restreindre, revenir sur l'élan du premier moment, qui n*a pas été, d'ailleurs, bien spontané.

Trois jours auparavant , sous la dictée des Amis de la constitution , ils ont exprimé à la municipalité de Paris le désir d'élever à Mirabeau un monument qui éternisât la mémoire de leur reconnaissance et de leur douleur (4). Maintenant ils s'avisent de songer que cette érection grèvera leurs finances , et qu'il vaut mieux en charger celles de la nation. Dans une adresse à la Constituante, ils prétendent compléter, par un vœu additionnel, la pétition du département de la Seine, relative à la sépulture des Français qui ont bien mérité de la patrie. Ils prient l'Assemblée nationale de décréter que le cœur de ces illustres citoyens sera transporté dans le lieu de leur origine, ou dans celui qui les aura élus pour une fonction publique , et que la nation y fera élever un monument attestant sa reconnaissance (5).

(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du corps muai' cipal, commencé le 5 octobre 1790, et fini le 18 avril 1791, ^' 209-210.

(2) Il est désigné par le titre de maître de musique. Ce titre équivalait à celui de maître de chapeUe {Notre maîtrise, par Tabbé Mapbot, p. 116).

(3) Registre des délibérations du corps municipal, commencé le 5 octobre 1790, etc., f* 219. ~ Allocation d'une rémunération à la maîtrise.

(4) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du corps municipal, commencé le 5 octobre 1790 , f*' 208-9. — Premier registre de correspondance : à la municipalité de Paris (9 avril 1791), p. 332.

(5) Idem, registre des délibérations, ut supra, P' 211-212.

La pensée d'économie qui inspire cette démarche n'est pas douteuse. Elle n'échappera point aux Amis de la constitution d'Aix; ils en ressentiront quelque honte (1).

Les ofiBciers municipaux n'éprouvent aucun embarras à recommander aux députés de la sénéchaussée cette requête où ils se montrent, un peu à contretemps, soucieux des deniers de la ville (2).

(1) Archives municipales d'Aix, extrait des registres de la société patriotique (20 mai 1791), pièces non classées. La société discute une motion tondant à faire pétition à la municipalité pour qu'elle l'autorise à ouvrir une souscription destinée à élever un monument à la gloire de Mirabeau.

a M. Raillane a observé (sic) que la municipalité a demandé, par une » adresse, à l'Assemblée nationale, qu'un monument soit élevé aux frais de » la nation, dans cette ville, et que cette demande ayant été envoyée au n comité de constitution, il demande rajournemcnt jusqu'à ce que l'Assem- » blée nationale ait statué sur cet objet.

» Divers membres, appuyant la mention, combattent l'opinion de M. Railp lane, et sont surpris qu'on demande d'attendre, pour élever ce monument » à ce grand homme que la Franco pleure, que la nation fasse des frais qui » doivent être peu à charge à tous les Amis de la constitution. »

Rien ne permet de supposer que le vœu de la municipalité et celui des Amis de la constitution d'Aix aient été exaucés; mais le département reçut, du sculpteur Lucas de Montigny, un portrait de Mirabeau incrusté en relief dans une pierre des cachots de la Bastille. L'envoi de ce portrait était accompagne d'une lettre curieuse quoique un peu informe, adressée à MM. les membres du département des Bouches-du-Rh6ne. Nous en donnons quelques extraits. Après des généralités emphatiques sur la Révolution française, l'artiste annonce qu'il a déjà offert doux exemplaires de ce portrait : l'un au canton d'Egreville. oU Mirabeau a pris naissance, l'autre à celui d'Argentcuil , où il allait se délasser des fatigues de son travail (a) : a Je me suis fait, » continue-t-il, « un devoir de vous en adresser un. C'est » vous, Messieurs, qui le nomma {sic) pour être votre représentant. C'est » dans votre sein et sous vos yeux que doit être placé le sénateur français, » afin que vos derniers neveux, en voyant ce précieux dépôt, puissent » dire : « Voilà l'homme immortel , celui qui a soutenu les droits de nos » pères devant la nation entière, qui a renversé les factieux, écarté les » ennemis du bien public, et qui nous a montré à conserver notre liberté. »

Billet à part. — « Je vous prie do vous informer quel marché le départe- » ment a pris avec le sieur Le Gros ;

» Aussi de me faire réponse si le portrait de Mirabeau que j'ai envoyé a » fait de l'effet, de vouloir en demander le procès-verbal do réception. »

(2) Archives municipales d'Aix, premier registre de correspondance : lettres à M. le président de l'Assemblée nationale et à MM. les députés d'Aix, p. 335.

(a) Papiers de M. Lacas de Montigny. (Lettre eommoniqnée par M. Ch. de Loménie»)

550 MIRABBAU BT LA PROVENCE.

MM. d'André et Audier-Massillon leur répondent, le 29 avril, que leur pétition a été lue à TAssemblée et mentionnée sur le procès-verbal (1). « Nous veillerons, » continuent-ils, « à ce que le comité de constitution y ait » égard , lorsqu'il rédigera le projet de loi concernant les » honneurs à rendre à la mémoire des grands hommes qui » ont bien mérité de la patrie. »

« Collègues de M. de Mirabeau et témoins de ses tra- » vaux, nous sentons , plus que personne , l'étendue de la » perte que nous avons faite et nous ne négligerons rien » de ce qui pourra contribuer à honorer sa mémoire et si- » gnaler la reconnaissance de nos concitoyens (2). »

Depuis l'ouverture de la Constituante, Mirabeau avait eu avec Marseille des rapports plus intimes , une correspondance plus active qu'avec l'ancienne capitale de la Provence. Mais, dans les derniers mois, cette correspondance et ces rapports étaient devenus rares et froids. En dépit des apparences, tant bien que mal sauvées, la divergence entre les pensées politiques de Mirabeau et les inspirations révolutionnaires de la cité jadis pacifiée par son influence n'avaient fait que s'accentuer. Sa mort sembla plus renouveler sa gloire que raviver sa popularité à Marseille.

La municipalité fut ofiBciellement informée de ce douloureux événement le 8 avril.

Le 9 , dans une proclamation dont les considérants rappelaient que Mirabeau avait été, jusqu'à la tombe, l'homme de la liberté publique , elle annonçait qu'elle prendrait le deuil, le lundi 11, pour le garder toute la semaine.

Le même jour, la Bourse et les spectacles publics seraient fermés et une messe de Requiem chantée dans toutes les paroisses de la ville. Le conseil général de la commune et des dêputations de la garde nationale étaient

(1) Archives parlementaires, t. XV, p. 309.

(2) Archives municipales d'Aix : lettre de BiM. d'André et Audier^Massil- Ion, 29 avril 1791 (pièce non classée).

convoqués au service funèbre de Téglise des Accoules (1).

Avec sa douleur , le corps municipal voulut aussi manifester sa reconnaissance. — Le 14 avril, à l'instigation d'un de ses membres, M. Bertrand, il autorisa Touverture d'une souscription pour élever un monument à cet illustre fils adoptif de Marseille, sur la plaine Saint-Michel, appelée désormais place Mirabeau, En attendant l'érection du monument, ce môme nopi, inscrit sur des plaques de marbre, serait donné à la rue Cannebière. Désireuse de conserver le dépôt de la pensée de Mirabeau et de consacrer son souvenir, la ville décidait d'acheter la collection de ses œuvres pour la placer dans ses archives (2).

Tandis qu'elle lui rendait ces hommages, la municipalité était partagée entre son deuil et l'irritation que lui causaient les pouvoirs des commissaires civils Gay, Laflsse et Debourge,, étendus par le décret du 2 avril 1791. Ces commissaires qui, d'après M. Mougins de Roquefort, avaient la confiance des honnêtes gens et dont Bouche demandait le rappel, en protestant de son estime pour eux, étaient désormais autorisés à requérir seuls la force publique, tant à Aix que dans toute l'étendue des départements des Bouches-du-Rhône et du Var (3).

La municipalité de Marseille se considéra comme menacée d'une déchéance politique. Son premier mouvement fut d'oflfrir sa démission en masse ; puis elle se ravisa. Le dimanche soir, 10 avril, la veille de la messe de Requiem et du deuil public, le maire, accompagné de plusieurs officiers municipaux et de quelques administrateurs du district , courut à Aix pour engager le directoire du départe-

(1) Proclamation de la municipalité (de Marseille) sur la mort de MirabeaUt de l'imprimerie de Jean Mossy, père et fils, imprimeurs de la nation. — Archives municipales de Marseille, registre dos lettres écrites par la mu* nicipalité. du 20 décembre 1790 au 28 août 1791 : à MM. les commissaires de TAcadémie de Marseille, p. 138.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des délibérations du corps municipal, du 28 juillet 1790 au 22 février 1792 : séance du 14 avril 1791, pp. 125-6.

(3) Archives parlementaires, t. XXIV, pp. 503-4.

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ment à demander la suppression du décret. Le directoire fut d'avis qu*il n'y avait pas lieu à délibérer. Le lendemain matin, M. Etienne Martin repartait pour Marseille. Les sections volèrent à sa rencontre ; il les assura que , malgré le refus d'adhésion du département, tout irait bien. Encouragées par cette parole , elles tinrent séance , tandis que la Bourse et les théâtres restaient fermés. Elles arrêr tèrent de dénoncer Brémond-Julien et de réclamer le rappel des commissaires civils. Le soir, l'assemblée du club patriotique était très nombreuse et fort effervescente. On y parlait de couper la tête à MM. Gay, Lafisse et Debourge, venus, disait-on, pour opérer la contre-révolution (1),

Le club et la municipalité croyaient lutter pour la vie et luttaient au moins pour cette domination sans partage et sans restriction, dont ils avaient pris l'habitude. Si les ardeurs de cette lutte troublaient leur recueillement, ils ne sentaient pas moins « de quelle immense proie » la mort venait de se saisir, » comme s'était écrié Camille Desmoulins dans un premier élan de justice et de vérité (2). « La mort, » disait M. Etienne Martin à la tribune des Amis de la Constitution, « n'a frappé qu'une tète » et c'est pour tout un peuple une calamité (3) ! »

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites à Paris, du 1*' juin 1790 au 27 octobre 1791 : aux députés de Marseille à l'Assemblée nationale, le 11 avril, pp. 7S-6. — Revue de la Révolution (Gustave Bord, 5 juin 1887), Taine, La Provence en il90 et il9i, pp. 471-2.

(2) Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Brabanty n* Lxxi, p. 281.

(3) Archives nationales, F', 3196 : discours de M. Etienne Martin à l'Assemblée patriotique. Extrait des registres de la société des Amis de la constitution (imprimé).

Sous le concert d'hommages rendus à la mémoire de Mirabeau, se cachait le sentiment profond de la perte que la nation venait de faire.

Tous les citoyens, sans distinction de parti, comprenaient d'une manière plus ou moins nette qu'avec cet éloquent homme d'Etat disparaissait la seule force capable de contenir les violences de la révolution, de décourager les menées de la réaction, de sauver du passé ce qui méritait d'être sauvé, d'affermir le présent, de conjurer les menaces de l'avenir.

« Les événements sont bien grands, » disait-il lui-même, « et les hommes bien petits (1). »

Seul il ne parut pas disproportionné à ces événements ; il les mesura, il eut la pensée de les endiguer et de les conduire. Cette pensée, chez lui, ne sembla point chimérique. Elle l'était, si l'on songe aux moyens qu'il méditait d'employer; elle ne Tétait pas, si l'on réfléchit aux admirables ressources de son génie, qui pouvait corriger son plan ou l'abandonner et le remplacer dans le feu de l'action.

Mirabeau a beaucoup fait ; il est pourtant resté bien loin du but que ses vues et ses principes avaient assigné à ses efforts.

Il a « voulu préparer, accélérer, déterminer peut-être une

(1) De Bacourt, Correspondance entre le covfite de Mirabeau et le corr^tp de La, Marché t. I, p. 428,

grande révolution dans les choses humaines (1); » il y a réussi ; mais bien d'autres ont travaillé à ce résultat et il est permis de penser qu'ils l'auraient atteint, même sans son concours. Au delà de ce succès, partagé entre de nombreux collaborateurs, commençait pour lui une tâche bien autrement difficile et personnelle, celle de guider et de contenir cette révolution dont « nulle puissance humaine ne » pouvait plus désormais arrêter les développements. » c( Il faudrait, » écrivait-il le 17 septembre 1789 (2), « dix » mille fois plus de talent pour rétablir Tancien ordre de » choses que pour modérer le nouveau. » D'un côté se dressait une impossibilité, contre laquelle son bon sens, éclairé par sa foi libérale , se serait bien gardé de se heurter ; de l'autre , apparaissait une difficulté digne de solliciter son génie qui en appréciait toute l'étendue. Il a eu la ferme volonté de la surmonter ; le temps , les circonstances, ses fautes, celles des autres, la maladie et la mort lui ont permis à peine de l'aborder.

Son œuvre en Provence reproduit, dans des proportions plus étroites et dans un cadre plus restreint, celle qu'il a accomplie ou voulu accomplir pour la France entière.

Là aussi , Mirabeau prépare et accélère la révolution ; il contribue à la ruine de cette constitution provençale, qu'il considère comme un désordre dans le désordre, une incohérence dans l'incohérence, une anarchie dans C anarchie. Ses sympathies et son ardente éloquence soutiennent les doléances et les réclamations des patriotes marseillais contre la juridiction du grand prévôt, qui s'appliquait à maintenir ou à restaurer dans leur ville l'ordre ancien croulant de toutes parts. Il a été à la peine ; il va être à l'honneur !

Les nouveaux officiers municipaux, qu'une élection peu disputée a élevés à l'administration et au gouvernement

(1) Corresjiond&nce entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marché t. I, p. 428.

(2) Révolution française^ n* du 15 juin 1887 : lettre inédite de Mirabeau, publiée par G. Guibal et Mouttet.

de la cité, le considèrent comme leur protecteur, leur conseiller, leur défenseur. Mirabeau atténue, explique, sans les excuser, les actes de violence révolutionnaire qu'ils ont tolérés ou encouragés. Il craint qu'en laissant frapper Marseille avec sévérité, il ne la jette dans les bras des Lameth et de Textrême gauche.

Mais, en même temps, il donne ou insinue à ses amis de la municipalité des leçons de sagesse, leur remontre les torts du peuple marseillais contre la loi et les principes mêmes de la constitution, essaie d'apaiser l'effervescence de ces têtes cuites au soleil de Provence,

Il a trop d'autorité pour n'être pas écouté et même obéi.

Les passions révolutionnaires semblent, avec les mois de juin et de juillet 1790, entrer à Marseille dans une phase d'apaisement relatif. Elles se ravivent avec le conflit qui met aux prises, d'un côté, le commandant de la garde nationale, Lieutaud, de l'autre, la municipalité et la société populaire. Lieutaud est vaincu. C'est une défaite indirecte pour Mirabeau, dont l'ex-général partageait les principes.

La victoire de la municipalité, que le farouche Mourraille a conduite au combat, est le triomphe de la révolution terroriste.

Cette révolution a aussi son tribun à Aix : le fougueux et paralytique abbé Rive.

Une cause puissante en seconde les progrès. Les patriotes suivent avec inquiétude les menées des émigrés à Nice et à Turin ; ils craignent qu'à ce complot du dehors ne réponde un soulèvement royaliste dans l'intérieur de la Provence.

Cette double crainte entre pour une large part dans le triple attentat qui termine par un dénouement sanglant le drame des trois journées du 12, du 13, du 14 décembre, à Aix, et dont le contre-coup provoque, à Marseille, la fuite de Lieutaud.

Mirabeau, qui redoute l'anarchie et combattra bientôt la

terreur dans l'Assemblée constituante, médite d'aller rendre à la Provence la sécurité, Tordre et la paix.

Il ne peut exécuter ce dessein ; d'autres soins , d'autres devoirs le retiennent à Paris, où sa situation grandit beaucoup. Son influence sur Âix et sur Marseille diminue plutôt.

Sa mort donne pourtant lieu , dans ces deux villes, à de sincères témoignages de deuil et à de retentissants éloges funèbres.

Les auteurs de ces éloges négligent le côté le plus original et le plus profond de son génie. Ils l'ignorent ; ils n'auraient pu l'entrevoir sans crier, eux aussi, à la grande trahison du comte de Mirabeau.

Sur son lit de mort, le puissant orateur croyait prudent de dérober à Tétroitesse passionnée de ses contemporains les papiers , notes et lettres où il avait semé tant d'observations pénétrantes sur les hommes et les choses de la Révolution ; mais il ne pouvait se résoudre à les détruire, parce qu'il espérait que la postérité y trouverait la meilleure justification de sa conduite dans les derniers temps de sa vie. « C'est là, » ajoutait-il, « qu'existe l'honneur de ma mémoire (1). »

Ces révélations, tombées dans le domaine public depuis l'apparition du livre de M. de Bacourt, n'éclairent pas seulement l'histoire de Mirabeau et celle de son temps ; elles peuvent faire pénétrer quelques rayons de lumière pure et saine , au milieu de la masse de ténèbres qui semblent , à certaines heures, accumulées sur la conscience et l'esprit public par les erreurs et les sophismes des dogmes révolutionnaires, par les faits mal coippris du passé, par les fétichismes historiques et la témérité aventureuse de certaines aspirations chimériques.

Ces ténèbres dissipées nous permettront de mieux nous orienter dans l'horizon de la vie politique ; de^ discerner

(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Uarch, ^. I, pp. 256-7.

plus nettement les conditions de « la vraie liberté, » et d*observer avec une fidélité plus sûre les lois de « cette » égalité qui distribue sur le même plan et avec la même » balance le pouvoir et la dépendance, les richesses et les » contributions, les peines et les récompenses, suivant Tim- » portance, le talent, le mérite et les fautes de chacun (i). w

(1) Bibliothèque do Marseille, Hc, carton ia-8*, n* \, pièces sur la révolution : lettre de M. le comte de Mirabeau à MM. les commissaires des trois ordres de la ville de Marseille.

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