AUX DEFENSEURS DE TUYEN-QUANG
Nous franchissons à peine la haie d'hibiscus qui la sépare du quartier, que la rafale de la Marseillaise passe sur nous et que nous apercevons, casque en tête, la poitrine barrée par les multicolores rubans des médailles de g-uerre, les légionnaires immobilisés dans la rigide parade du g-arde à vous...
En passant devant eux, je lis les agrafes des décorations :
Oudja,
Haute-Guinée,
Soudan,
Tchad,
Tonkin,
Chine ; toute l'histoire coloniale est là, rassemblée dans un cadre, où frémit le souvenir d'une heure glorieuse parmi les plus glorieuses de son épopée magistrale...
A notre gauche, trapue, une porte à miradors étages présente au clair soleil ses soubassements que les mitrailles balafrèrent ; à notre droite, des remparts crevés, rapiécés montrent, à travers les végétations parasites qui les cachent
mal, les larges ouvertures que les boulets firent dans leurs murailles de brique rouge.
Nous montons sur un terre-plein...
Les Chinois étaient là, sur ce petit monticule ; si près, que le lieutenant Glieury réussit à saisir des pavillons de guerre en les attirant à lui avec une perche; ici, entre ces créneaux dont une secousse formidable a disjoint les moellons, le sergent Bobillot sauta, mortellement blessé.
Elle est encore marquée par la tache blanche de réparations relativement récentes cette brèche ouverte au flanc de la citadelle que les années ont patinée ; elle s'étend immense entre deux bastions au plein centre de la courtine : blessure mal fermée, dont il semble que les lèvres vont se rouvrir, comme au jour de l'explosion tragique...
Et il faut se figurer ce cadre, ce cadre de collines, de mouvements de terrains couronnés de fusils ; ce tableau de la forteresse aux cours tendant sous les obus les carapaces de leurs chemins couverts ; cette anxiété aussi des assiégés constatant, les oreilles contre le sol, le progrès des galeries de mines qui devaient les faire sau-
ter, pour comprendre la sauvage, la surhumaine énergie de ceux qui luttèrent, le jour, la nuit, grelottant de fièvre, de misère en attendant les secours d'Houamoc où l'on se battait un homme contre cent...
Aînés héroïques, dont le geste me déconcerte et me bouleverse.
Maintenant, le soir tombe ; le pèlerinage est terminé; d'ailleurs j'ai hâte de ne plus être sur ces remparts, il y a trop d'épopée vibrante autour de moi ; et puis, j'arrive à ce moment pénible un peu où l'on ne veut plus rien écrire, et où l'on ne désire plus rien dévoiler de l'intimité des émotions ressenties...
J'éprouve le besoin de me retirer dans une maison qui serait très éloignée de tout, pour vivre égoïstement en face du trésor des souvenirs que je viens d'amasser et pour évoquer le passé dans sa solitude recueillie.
Et de là, de cette maison que je vois, non loin du mas natal, il me semble que les Mirages d'Exil m'apparaîtraient dans le recul infini, comme ceux d'un pays mystérieux où j'aurais vécu, loin des vivants, parmi des morts, dans
une ville de pagodes et de palais perdus au fond de brousses éternellement silencieuses...
Tuijên-Ouang, 6 heures du soir.
... Il me semble pourtant qu'il manque à ces feuilles de route un chapitre qui résumerait toutes les impressions recueillies au cours de ce voyage.
Je sais qu'il devrait souligner les résultats de la Conquête sur cette race extrême-orientale dont l'esprit est pour nous encore si impénétrable ; mais, ce n'est pas dans le cadre modeste de mon livre que je peux mettre à nu ce qu'il est convenu d'appeler « l'ame annamite ».
Sans doute, je ne serai pas d'accord avec les mille et un écrivains qui passent ici et qui, parce qu'ils ont passé à la façon des excursionnistes pressés par le temps ou par les agences, instruisent ensuite l'opinion publique de leur
profonde connaissance de l'âme d'un peuple qu'ils ont à peine frôlé.
Connaître le peuple annamite, mais cela veut dire qu'on a vécu chez lui non pas un, deux, mais cinq, dix, quinze ans; plus encore, cela sig-nifîe que l'on n'a pas été rebuté par l'étude de sa lang-ue, de ses livres et que l'on est allé à lui, non en conquérant, mais en homme qui va vers d'autres hommes ; cela demande, étant donné l'esprit asiatique, des qualités de souplesse, d'habileté, de patience et de tact qui ne s'improvisent pas. D'ailleurs, et ma conclusion portera sur ce point, on n'est pas colonial du fait que l'on prend un paquebot pour une ville quelconque des Antilles, de l'Afrique ou de rindo-Chine ; il faut davantage, car la colonisation demande que l'on soit un apôtre, avant d'être un administrateur ou un soldat.
Apostolat superbe fait de haute conscience, de probité intellectuelle, de franchise qui sacrifie tout ce qui porte atteinte au prestig-e de la Métropole que tout Européen représente.
Et je n'écris pas que des mots en écrivant cela.
Je connais, pour les avoir vus dans d'autres
colonies, des Français hantés par le seul souci de faire fortune, en prenant l'indigène non comme le compagnon, mais comme Poutil ; cela, sans aucune tentative de rapprochement, en restant le « civilisé » orgueilleux, qui rapporte à la blancheur de son teint la supériorité fjue ses qualités morales lui refusent.
J'ai vu dans ces pays des expatriés réunis par e-roupes, par coteries, par clans dressés les uns contre les autres au nom des différences politiques, des haines de race, des partis pris insolents et des cupidités indécentes...
Ils peuvent ensuite parler au nom de la Plus Grande Patrie et venir vers l'indigène, ces mauvais bergers; quand celui-ci comprend, et il comprend vite, c'en est fait des influences acquises à coups d'argent, surtout à coups d'existences. Le respect que l'on doit aux Morts devrait au moins leur inspirer la pudeur de se •taire...
J'ai vu cela, tout cela, en d'autres pays et parmi d'autres gens ; dejiuis, ce n'est peut-être plus qu'un mauvais rêve... je ne veux d'ailleurs penser qu'aux « apôtres » d'ici.
J'ai écrit a apôtre » et le mot n'est pas exagéré, car nous avons en face de nous une civilisation qui compte, un peuple de lettrés qui étudie, une « nation » qui demande pour nous représenter des Français patriotes et étroitement unis; ceux qui insultent, ceux qui salissent, ceux qui donnent en spectacle le triste cabotinage de leur nullité, ceux par qui on juge trop souvent « les coloniaux» parce qu'ils crient plus fort que tous les autres réunis, n'ont pas de place dans leur phalange ; il y a d'ailleurs des actes qui ne sont en France que du charlatanisme et qui sont ici des crimes de lèse-patrie...
J'ai eu dans mon voyage la chance de constater ce que les « Apôtres » ont produit ; j'ai vu leur œuvre magistrale, j'en ai suivi les résultats à travers les villes, à travers les rizières, à travers la brousse ; puis, je suis allé saluer ceux qui étaient tombés à son service : c'est par le cimetière beaucoup plus que par l'édifice somptueux que l'on juge de l'efTort accompli aux colonies. Partout, j'ai trouvé des traces de leur volonté acharnée ; de leur travail incessant qui, du Haut-Tonkin en Annam, de l'Annam au
Cambodge, du Cambodge aux Marais du Donaï, a fait surg-ir des villes de la vase, a tracé des routes à travers des forets impénétrables où sévissent les malarias qui ne pardonnent pas, a construit des écoles et des hôpitaux soignant l'âme et le corps en un même g^este de sollicitude touchante...
Superbes soldats de l'Épopée pacifique qui doivent faire frémir de joie dans leurs tombes les grands Aînés de l'Epopée du Sang- et de la Bataille...
Et ce sont ceux que la France doit connaître ; ils sont lég'ion; leur nom est : le colon, l'administrateur, le commerçant, le soldat; modestes, ils ne demandent rien, mais ils travaillent et produisent ; ils ont l'enthousiasme discret, ce ne sont pas des orateurs ; le seul titre que hautement ils revendiquent est celui de bons Français de France et voilà tout...
C'est à eux aussi cpie je pense, à eux c[ue va mon admiration sans bornes, mon admiration qui fait que je crie tout ce que j'ai d'ardente confiance dans leur esprit qui comprend et dans leur travail qui féconde...
Je voulais terminer là ces notes de voyage et voici maintenant, qu'après avoir évoqué tous les vivants, j'aperçois dans la Citadelle, sous les flamboyants, les croix modestes du cimetière ; le soir tombe, c'est un soir de chez nous, mélancolique et tendre, avec, dans l'air, une caresse odorante de bég-onias et de jasmins. Il me semble que dans son ombre naissante passent des « choses » imprécises d'abord et dont peu à peu les silhouettes prennent corps ; et ce sont..., ce sont... les hantises du Passé qui recommencent.
Je vois, distinctement — je n'ai qu'à étendre le bras pour les toucher — je vois :
Des légionnaires aux casques troués, des marsouins aux épaulettes jonquille, des big-ors balafrés de la nuque à la joue, des officiers, des sergents et des troupiers, des administrateurs très pâles sous leurs tuniques brodées d'argent, et aussi, des hommes sans boutons, sans gradeSj^ sans armes : colons aux faces livides, colons malheureux que les fièvres firent crever comme des bêtes ; je comprends : ce sont les Français d'Asie qui passent...
Ils sont... ils sont... mille... dix mille... quarante mille... venus de partout pour se réunir dans l'enceinte sacrée de cette citadelle de granit, et sur eux passe le plain-chant des cloches qui à cette heure tintent l'ang-élus...
Ils défilent comme à la parade devant moi, dans les dernières clartés du couchant...
Je les vois, leur foule piétine les herbes qui se relèvent ensuite lentement.
Je les regarde disparaître à l'horizon où le soleil agonise et je ne sais plus si j'applaudis ou si je prie, en face de ce dernier et radieux mirage d'exil, autour duquel les pétales des flamboyants tombent comme les fleurs de pourpre du Souvenir et de la Gloire...
Janvier igii.