LA GAVOTTE
I— ENT Dimanche de province, lent Dimanche qui s'allonge désespérément des grisailles de ce lent Novembre !
... Autour de moi somnolent dans la chambre
avec leurs visages couleur du temps les choses, les choses pleines de confidences.
Sur l'étagère une cruche à fleurs bleues
semble interroger l'eau terne du miroir.
Les murs sont à ramages... Les peluches
des fauteuils luisent... Lentement, les bûches
se consument à petit feu sournois.
De la fenêtre j'ai regardé la rue.
J'ai regardé la rue, mon front contre les vitres..
Jalouse de chaque pavé disjoint
glisse 1 aigre et susurrante bise,
chassant un nuage de poussière grise ;
et j'ai vu venir — de loin, de loin...
le vieux joueur d'orgue de barbarie.
Comme jadis gambille sur son épaule un maigre singe camard et pelé ;
80 ses doigts gourds tournent, tournent la manivelle... Fausse d'un demi- ton, la ritournelle égrène en mesure son chant enroué, sa mélancolie désuète et niaise.
Je me souviens — j'avais alors de rondes joues
et mes cheveux en natte sur le dos...
Ma mère la jouait, la gavotte qui se trémousse !
Sur les touches ses petites mains couraient, douces ;
ses yeux se cachaient sous des cils mi-clos ;
elle fredonnait d'une voix un peu sourde...
Et voici qu'il danse sous ses robes bouffantes,
le Passé! — Sol, do, si...Dièze ou bémol,
sous sa coiffure à brides il danse, il danse,
et son fantôme me fait la révérence..
Mi, do, ré... le Passé doux — le Passé mort !
— Ah ! ce Dimanche de province... ce Dimanche...
A LA PRINCESSE DÉFVNTE 81
Vous autres, belles Princesses de légende que la Mort coucha sous des linceuls de prix avec des niots magiques et des offrandes : vous autres dont les hommes furent épris, belles Princesses aux doigts tendres, aux cils recourbés, aux cheveux longs et doux, aux fronts couronnés de guirlandes, je ne saurais pleurer sur vous.
Je pleure, et vous entendrez ma plainte,
sur l'âme d'enfant. Princesse de clarté,
qui fut en moi vivante, ardente et sainte !
Dans sa voix chantait ce qu on n a pas écouté,
son front portait aussi des guirlandes frêles,
elle se fiançait aux matins d été,
et ses cils recourbés battaient comme des ailes
d'hirondelle...
Elle était amoureuse de mille chimères blondes,
de tous les rêves qui dansent des rondes, .
de cet immobile cortège tremblant
des étoiles se mirant dans l'onde...
Mais un vent glacé soufflait, violent !
82 Or je l'ai laissée au bord de la route ;
elle sera morte, morte sans qu'on s'en doute... Nul n'aura suivi son léger cercueil blanc.
Depuis, elle revient avec l'ombre morose des crépuscules de cendre et de deuil qui nous font frissonner un peu, sans cause : Elle hésite avant de franchir mon seuil... Elle effeuille sous mes pas des roses, et son regard furtif me suit...
Elle sourit à peine, elle repart sans bruit... Me reproche-t-elle quelque chose?
Et voilà pourquoi, belles Princesses de légende aux doigts tendres, aux cheveux longs et doux, je ne saurais pleurer sur vous.
La Mort vous apporte encore des guirlandes, et vos linceuls brodés sont jonchés d'offrandes, et votre temple est toujours visité...
Moi, je pleure le chant qu on n a pas écouté de mon âme d'enfant. Princesse de clarté.
AV lARDIN DV SILENCE 85
/\h ! jardin fermé dont les lianes amoureuses s'efiforcent d'atteindre aux éphémères frémissants, jardin, j'ai suivi tes lents dédales d'ombres creuses. L'ouate du silence enveloppe et garde les choses, la terre molle, l'eau des bassins, les lourdes roses... Ah ! les lourdes roses pleines de torpeurs et d'encens !
Et des souffles chauds ont éventé mes cheveux sombres,
sombres comme l'aile des cygnes noirs perdus dans l'ombre,
et mon âme aussi s est allongée avec mon corps,
et c'est ma langueur qui s'abandonne ou qui s'étire,
jardin, et j'ai voulu bannir les vieux accords
pour mieux discerner tes voix muettes et tes rires.
Et mes songes flottent... Je suis accablée et lucide dans ce crépuscule, dans cette heure pesante et vide ; et 1 eau des bassins n'est plus qu'un miroir embué, qu'un vague regard propice aux formes imprécises,
à ce visage peu à peu diminué de 1 heure mourante dans les plis de ses robes grises.
Ah! jardin fermé, jardin qu'effleure du mystère, mon âme pourtant, mon âme reste solitaire
86 parmi les fruits mûrs, les fruits détachés un à un... Alors j'ai cueilli des roses qui venaient déclore, je les respire, et puis je les respire encore... Il me suffira d'avoir épuisé leur parfum!
Il me suffira d'être ce soir la passagère
dont les yeux nocturnes se sont reposés dans tes yeux,
jardin vespéral, jardin peuplé d'ombres légères!
Il me suffira, car ton charme est silencieux,
que des parfums m'aient enseigné cette magie
d'une volupté fiancée à ma nostalgie.