CINQUANTE EXEMPLAIRES DE LUXE
NUMÉROTÉS A LA PRESSE (l à 50)
Mon cher ami,
En 1 849-1 850, je passais quelquefois mes soirées d'été dans les jardins du bal Mabille ou du Château des Fleurs disparus aujourd'hui.
On s'y promenait aux sons d'un orchestre bruyant, autour duquel dansaient avec des commis de magasins quelques jolies filles qui savaient jeter leurs pieds bien chaussés aussi haut que leurs bonnets. Elles arrivaient seules et s'en allaient rarement de même. Nadaud les célébrait en des vers
comme ceux-ci qui méritent les honneurs du souvenir et même de la mémoire :
Ah! que j'aimais sous ta paupière noire Ce cercle bleu tracé par le bonheur, Liste d'azur qui garde la mémoire Des amoureux effacés de ton cœur.
Qu'allais-je faire là ? Je n'allais pas y danser bien certainement.
J'allais y respirer Tair frais du soir, puisque c'était un des seuls endroits de Paris où l'on pouvait respirer ; — j'allais y entendre du bruit, j'allais y voir du mouvement. Quand j'avais travaillé tout le jour, je trouvais une grande distraction dans le spectacle de la vie tapageuse et purement instinctive de ceux qui ne savent pas ou ils vont.
Les gens sérieux tnéprisent trop ces manifestations irréfléchies, exubérantes, déréglées de la bête humaine, ignorant encore qu'elle a une âme ou ne se rappelant
plus ce qu'elle en a fait. Ils jettent tous ces phénomènes dans le tas de l'immoralité, du vice, ils en ont honte pour Thumanité, ils les réprouvent et les anathématisent, en bloc, sans tenir assez compte des raisons, des excuses que ces phénomènes peuvent avoir de se produire et des influences directes et indirectes qu'ils peuvent exercer sur la civilisation.
Il y a dans la personne humaine un besoin de jouir, d'être heureuse instantanément, chacune à sa manière, qui déroute toutes les morales, toutes les philosophies, toutes les religions. La jeunesse, la beauté du visage et des formes sont des arguments irrésistibles qui dominent tellement et si vite tout le système nerveux de certains individus que la raison n'a plus rien à y voir.
Regardez-moi ces créatures de vingt ans, tendues et serrées dans
leur peau comme des tambours, résonnantes comme eux, les yeux brillants, les narines ouvertes, la bouche humide, bondissant comme des fauves, suant la volupté par tous les pores, comment voulezvous empêcher qu'elles soient ce qu'elles sont et qu'elles troublent tous ces mâles qui sont venus là pour les voir. Que de sensations elles ont éveillées ! Que de passions elles ont fait naître ! Que de forces perdues en elles ! Que de larmes, que de sang répandus sur leurs traces ! Combien d'épouses, de mères, d'enfants elles ont envoyés à la misère, aux malédictions, à la mort, aux sons de cet orchestre autour duquel nous nous promenions ! Quelle abominable arrièrepensée pouvait donc avoir la nature quand elle a créé la beauté, la jeunesse et l'amour.
Vous me répondrez que ce n'est pas là l'amour. En ètes-vous sûr ?
Ceux que ces femmes entraînent, torturent , ruinent , désespèrent , tuent, aiment une créature indigne, mais ils aiment, puisqu'ils lui sacrifient ce qu'ils ont de plus précieux, leur santé, leur fortune, leur honneur. L'honnête femme qui a été le plus aimée par un honnête homme, l'a été autrement, mais ne l'a pas été autant que celle-là.
Avez-vous remarqué, du reste, qu'on ne peut donner les dernières et les plus irrécusables preuves d'amour qu'aux êtres qui ne les méritent pas ? — L'homme qui pardonne à la femme infidèle, épouse ou maîtresse, la femme qui absout et qui continue à aimer l'époux inconstant, ou qui a été lâche, ou qui a volé, ou qui a triché, donnent à des individus indignes des preuves d'amour dont la profondeur et la puissance devraient être réservées aux âmes les plus nobles qui ne les connaîtront
jamais. D'où il résulte que ceuxlà ont la chance d'être les plus aimés qui méritent le moins de l'être.
Que deviennent toutes ces filles de plaisir? — Que deviennent les fleurs qu'on leur offre ? Les unes et les autres fournissent leur part de fumier à ce qui doit pousser toujours.
Je ne saurais vous dire toutes les réflexions , tous les arbitrages qu'elles m'ont fait faire chaque fois que nous nous sommes trouvés en présence. Jamais l'image du sépulcre blanchi ne s'est mieux appliqué qu'à elles. Il n'y a pas de corps de courtisane si beau qu'il soit qui ne laisse aux lèvres le froid de la cave et l'odeur du tombeau.
Ce n'est qu'un arrière-goût, je le sais bien, mais il dure toujours.
Et le problème de la misère et de la prostitution de la femme reste toujours là.
Pendant cette soirée de 1849, ^
une des valses exécutées dans les SJ
jardins où je me trouvais était d'un s:
de mes amis, compositeur de beau- <•
coup de talent. Il savait qu'elle ir
était portée au programme et. il i"!
était venu voir comment elle.se i ■
comportait en plein air. Cette 1.^-'
valse avait été le dernier morceau, î i
le bal était fini, mon ami et moi . !
sortîmes ensemble. Il demeurait *.
au boulevard Montmartre, moi je demeurais à Neuilly, mais comme je lui faisais des compliments, il m'accompagnait sans s'en apercevoir, dans la direction que j'avais prise. Nous avions passé depuis longtemps la barrière, qui, à cette époque, était encore située immédiatement après l'Arc de Triomphe ; les voitures et les piétons étaient devenus rares. Une heure du matin tomba du clocher d'une église dans le silence de cette belle nuit, avec des vibrations qui, en s'éloi-,
gnant peu à peu, semblaient dire :
« Vous qui m'entendez, rappelezvous que je ne reviendrai jamais. »
— Où sommes-nous, me dit tout à coup mon compagnon?
— A Neuilly.
— Pourquoi ?
— Parce que j'y demeure et que tu as bien voulu m'accompager.
— Alors c'est ça, Neuilly? Ah que c'est curieux! N^ a-t-il pas une rue Z***, à Neuilly?
— Elle passe derrière ma maison.
— Ce n'est pas loin ?
— Non,
— Ah, que c'est curieux !
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Figure-toi, continua X***, qu'il y a quelques années, j^ai été extrêmement amoureux d'une ravissante petite femme mariée qui prétendait qu'elle n'avait jamais aimé et qu'elle n'aimerait jamais que moi.
— Connu. S
— Eh bien mon cher, je le crois. 5 Du reste, nous allons savoir tout à î:
l'heure à quoi nous en tenir. JP
— Comment cela ?
— Tu. le verras.
J'étais donc fou de cette femme,
qui était la perfection de la forme d'abord, qui était musicienne jusqu'au bout de ses ongles roses ensuite et qui me chantait mes mélodies avec une voix un peu voilée, mais d'autant plus pénétrante.
— Et le mari ?
— Un homme de bureau.
— Qu'en faisiez-vous ?
— Dans le jour, il nous laissait tranquilles, mais le soir il nous gênait. Nous nous en sommes débarrassés.
— Vous l'avez tué ?
— Non, mais il était de ces hommes qui n'ont pas besoin d'une femme. Elle lui a offert de se se-
parer à Tamiable, il a accepté.
Elle n'avait pas d'enfants , ils avaient, chacun de leur côté, une honnête aisance, comme on dit; la séparation s'est opérée sans secousses d'aucune part.
— Te voilà heureux !
— Me voilà heureux, tellement heureux que j'ai rompu avec elle.
— La satiété ?
— Pas la moindre satiété. J'étais de plus en plus épris, seulement je passais ma vie avec elle, je ne faisais plus* rien, je ne gagnais plus rien. J'ai une mère, j'ai une
J sœur à faire vivre , ça ne pouvait
! pas durer comme ça. Un beau
jour j'ai pris mon courage à deux mains, un vrai courage, je t'assure, et je lui ai expliqué qu'il fallait nous séparer parce que je l'aimais trop.
— C'était certainement la première fois qu'on donnait à une femme cette raison-là pour se séparer d'elle.
— Malheureusement , car ce B"
serait la meilleure à donner. Ne je
vaudrait-il pas mieux se quitter ï:
quand on s'adore et qu'on gardera
l'un de l'autre le plus doux souve- f.
nir que d'attendre que la lassitude *
soit venue et de se séparer avec
des soupirs de soulagement. | ; :
— Ne t'embarque pas dans ce î ; paradoxe : il est tard. Et elle a
compris ? v
' — Elle a compris. Je te dis qu'elle ne ressemblait à aucune \i
autre femme. Elle s'est immolée à mon travail et à mon avenir. • -^
— C'est la première.
— Non. Ne te rappelles-tu pas les lettres qu'Héloïse écrivait à Abeilard : « Ne m'épousez pas ; gardez votre liberté; un homme comme vous ne doit pas sacrifier sa mission à une femme. »
— Abeilard avait peut-être, pour accepter ce sacrifice, des raisons que tu n'avais pas.
la PREFACE
— Non, c'était avant. Du reste notre séparation ne s'opéra pas sans efiforts et sans larmes, mais elle s'opéra. Je fus plus d'un mois sans pouvoir travailler ; puis, peu à peu, le calme se fit et l'inspiration reparut. Elle m'avait dit, le jour où nous nous sommes vus pour la dernière fois : « Tu as été, tu es, tu resteras mon unique amour. J'ai la certitude d'avoir été aimée par toi autant qu'une femme peut l'être. Le souvenir de cet amour suffira désormais à remplir le temps que j'ai encore à vivre.
Puisses-tu être heureux et célèbre !
Peut-être vaudra-t-il mieux ne jamais nous revoir. Nous resterons ainsi éternellement jeunes dans la mémoire Tun de l'autre. Nous ne nous écrirons pas, à quoi bon ?
Nous nous sommes dit tout ce que nous avions à nous dire. Cependant je te ferai savoir ou je vais me retirer. Ce sera à la campagne. Si
PREFACE l)
jamais le hasard ou ta fantaisie t'amène à ma porte et que tu veuilles t' assurer que je tiens mon serment, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, appelle-moi comme nous avions l'habitude de nous appeler quand nous courions les bois ensemble, je t'ouvrirai, et tu me trouveras t'attendant et t'aimant toujours. »
— Quel âge avait-elle ?
— Vingt-sept ans.
— Et depuis combien de temps êtes-vous séparés ?
— Depuis dix-huit mois.
— Et elle t'a écrit pour te dire où elle s'installait !
— Ces seuls mots sur une feuille de papier : « 1 1 , rue 2***,à Neuilly.
Eternellement. »
— Et tu n'y es jamais allé ?
— Janiais. C'est pour ça que je me suis écrié : « Ah ! que c'est curieux ! » en apprenant que nous étions à Neuilly.
— Et tu crois que si tu faisais l'appel convenu, elle t'ouvrirait et qu'elle serait seule ?
— J'en suis convaincu.
— Je voudrais voir ça.
— Tu vas le voir. Tiens-toi là dans l'obscurité et regarde. Adieu.
Il me serra la main et s'éloigna dans la rue silencieuse et déserte.
La lune était pleine, le ciel était clair, son ombre s 'allongeait énorme derrière lui. Arrivé devant le numéro 1 1 , il s'arrêta et cria quatre fois de suite : « Hou ! Hou ! » en donnant plus de voix à chaque reprise. Il y avait un écho qui répéta distinctement ce quadruple appel. La maison était toute petite, très coquette, en pleine lumière.
Une des fenêtres du premier étage, puis les Persiennes s'ouvrirent dans l'entre-bâillement desquelles une tête parut et j'entendis une voix qui disait : « C'est toi ? »
— Oui.
tar
— Je descends. ^
Une minute après, X*** et son ^
ombre disparaissaient dans la mai- *
son.
Voilà la plus claire vision que ^
j'aie jamais eue de l'amour durable.
Elle m'est si souvent revenue à
l'esprit que je l'ai peut-être déjà
racontée quelque part. Toujours
est-il qu'à mesure que je lisais
votre nouvelle, qui part des
amours frivoles avec la figure
d'Oisille pour aboutir à l'amour
sincère avec Elvire, je voyais
défiler devant mes yeux les divers
fantômes de mes souvenirs de
jeunesse. De là, ce récit greffé
tout à coup sur le vôtre.
Savez- vous mon cher ami, qu'en écrivant cette nouvelle pour laquelle vous me demandez une préface dont elle n'a pas besoin, vous avez fait une étude des plus intéressantes, des plus vraies, des plus
l6 PRÉFACE
serrées comme observation, des plus colorées comme forme, des plus justes comme conclusion psychologique et philosophique. Je viens de goûter avec vous un des plaisirs les plus délicats qu'un esprit puisse recevoir d'un autre esprit. Rentrer chez soi, le soir à une heure convenable, ayant fait dans la journée le moins de mal possible, Testomac satisfait^ la conscience tranquille, sans préoccupations graves pour le lendemain, sans autres menaces sur la tête que celles de Téternel Imprévu ; se coucher et s^étendre dans un lit très frais et un peu dur, se disposer à lire quelques pages d'une revue en attendant le sommeil et même avec Tespoir de le faire venir plus tôt qu'il ne comptait venir, et tomber sur un récit attachant, entraînant dès les premiers mots, qui vous tient éveillé sans fatigue jusqu'au dénouement, dans l'oubli
complet des choses de ce monde, E
c'est là une de ces aubaines royales |f
qui deviennent de plus en plus ^1
rares, et que Miremonde m'a pro- J
curée. {- 1
Ainsi donc si vous avez tenu le \' '
dénouement de Don Juan pour V \
logique et incomparable au point ; \
de vue du drame et de l'art, vous " *
ne l'avez pas tenu pour vrai au point de vue de l'histoire, ni pour suffisant au point de vue de la mo- *
raie. Vous avez voulu pour le se- 'î
ducteur de dona Anna, pour le perfide époux d'Elvire , pour le 4
meurtrier du commandeur d'UUoa j
un châtiment plus terrible que la mort et surtout que cette mort traditionnelle de la fin du souper où le libertin impie et sacrilège demeure intéressant à force d'audace et d'orgueil. En effet l'impression que nous laisse cette mort n'est pas celle d'une punition mais d'un rachat. Le spectateur, plus près en
l8 PRÉFACE
général comme bravoure de Leporello que de don Juan, s'en va rempli d'admiration pour ce beau gentilhomme si crâne jusqu'à la fin.
Car la mort étant notre terreur de ' chaque minute, ce qui nous étonne, ce qui nous transporte le plus, c'est de voir un de nos semblables l'afiFronter vaillamment. Lorsque dans le compte rendu d'une exécution capitale, nous lisons que le coupable est bien mort, nous l'absolvons immédiatement, quels qu'aient été ses crimes et nous regrettons presque qu'on ait annihilé tant d'énergie encore disponible et utilisable. Je suis convaincu que si on rendait la vie à ce trépassé comme on va commencer à le faire en Amérique pour les condamnés électriquement exécutés, nous n'aurions aucune répugnance, nous éprouverions même un certain plaisir à entrer en relations avec ce scélérat revenant des sombres
dbvGooQle
bords. Telle est, chez nous, la ^
manie du document que nous ne ^
verrions plus en cet homme que les 'r
renseignements qu'il pourrait nous J*
donner sur ce monde inconnu qui f
nous préoccupe tant et d'où il aurait pu revenir.
Le don Juan que nous connaissions avant le vôtre, celui de la légende et de Tirso de Molina est donc depuis longtemps absous. Il n'a commis d'ailleurs que des peccadilles, au point de vue de la morale humaine. Il a séduit quelques femmes qui ne demandaient vraiment qu'à être séduites si on les examine bien et il les a plantées là. Ceux qui n'en ont pas fait autant c'est qu'ils n'avaient rien de ce qu'il fallait pour séduire ou qu'ils pensaient à autre chose. La manière dont les Isabelle, les dona Anna, les Tisbé, les Charlotte et les Mathurine, lui ouvrent leur porte, la nuit, les deux premières croyant
rouvrir à un autre, affaiblit beaucoup l'intérêt qu'elles veulent inspirer et les remords qu'il devrait avoir. Crime d'amour est-il vraiment crime ? Les raisons pour lesquelles les femmes sont faibles, les raisons pour lesquelles les hommes sont parjures sont si naturelles et si compréhensibles, que, si j'en juge par les verdicts que commencent à rendre nos jurys dans les drames de l'amour, la société en arrivera bientôt à ne plus s'occuper de cette espèce de criminels et à les laisser régler leurs affaires entre eux comme ils l'entendront. Molière, quand il a fait passer don Juan de la littérature espagnole dans notre littérature, tenait déjà les scélératesses du Séducteur de Séville pour de si simples bagatelles qu'il a cru devoir y ajouter, pour motiver le châtiment, l'ingratitude envers le père et l'hypocrisie envers le ciel.
On a souvent repris le type de don Juan. Après Molière, Byron; après Byron, Musset qui, paraît-il, n'avait aucun talent; j'ai appris ça l'autre jour. Cette incarnation du libertin devait, à première vue, tenter bien des imaginations, et Mozart en a fait, jusqu'à nouvel ordre , le chef-d'œuvre de la musique sur le poème de Lorenzod'Aponte.
Quand on étudie bien le personnage, on reconnaît que c'est un naïf, un innocent, pour un peu, je dirais un imbécile, car il faut être d'une naïveté plus qu'élémentaire, pour croire à la durée du plaisir.
Aussi la légende ou les poètes fontils mourir don Juan en pleine jeunesse et en pleine force. C'est ce qui lui donne l'apparence d'un être exceptionnel et voile aux yeux du public l'étroitesse et la vulgarité de l'individu, voué, si le Commandeur n'intervenait pas, à toutes les déchéances du ramollissement et
de la paralysie. Quelques-uns se sont plu à voir en lui un idéaliste à la recherche de Tamour vrai, et commettant de bonne foi Terreur de le chercher dans la sensation.
On lui a fait bien de l'honneur.
Il se soucie de Tidéal comme de Tautre côté de la lune. Ce qu'il lui faut c'est la commotion physique, immédiate, argent comptant, et il va tout droit la chercher où il est sûr de la trouver. Il n'y a pas d'erreur possible, c'est l'instinct de l'ivrogne allant droit à la bouteille.
Seulement cette sensation est toujours la même et il a beau la répéter tant qu'il peut et varier les formes de celles qui la lui procurent, elle finit par être d'une monotonie désolante. Il lui faut alors le piment des escalades, des couvents profanés, du rapt, du viol, du meurtre, des désespoirs des âmes dans tous ces beaux corps de femmes qu'il a vus pâmés d'amour. Regar-
dez-le fonctionner, c'est une simple brute comme le dit si bien du reste Sganarelle, mais brute douée d'un organe à la fois tyrannique et obédient qui le mène où il veut, et qui le réduit à l'état d'étalon, moins les bénéfices des produits. Qu'on l'expédie chez les Mormons ; il servira au moins à quelque chose.
Bien dirigé, on en ferait un colonisateur et même un patriarche !
J'ai quelquefois rencontré ce type et je l'ai bien examiné. Il n'a pas pour convaincre et vaincre celles qu'il veut mener à mal d'autre éloquence que celle de l'animal en rut, la plus persuasive qui soit d'ailleurs. Si le cerf ou le bélier ou le lapin avaient besoin de parler pour persuader leurs femelles, ils n'emploieraient pas d'autres arguments que ceux de don Juan. Evidemment il promet à toutes les femmes qu'il convoite un amour éternel que le cerf n'a pas besoin
de promettre; évidemment il va, avec quelques-unes, jusqu'au mariage auquel le bélier et le lapin se dérobent; évidemment, il joue du langage métaphorique et de i la poésie transcendante dont Dieu, Tâme, les étoiles et les fleurs font les frais ; mais, s'il n'était pas beau, s'il n'était pas jeune, s'il n'était pas ' vigoureux, toutes ces soi-disant victimes auraient bientôt fait de lui rire au nez. Les regards bril- | lants, les chaudes étreintes des i mains, tous les effluves qui se dé- I gagent d'une parole haletante et j d'un corps ardent de désirs font les tro;s quarts de la besogne de perdition. Ce n'est donc pas parles paroles dites, toutes prévues, toutes les mêmes que la catastrophe a lieu, c'est par l'atmosphère enivrante que la passion physique développe autour d'elle ; c'est sous la pression qu'elle exerce sur leurs sens que toutes ces dames perdent haleine
et succombent. L'amour, le grand 5;
et pur amour dont elles viendront f
arguer ensuite n*a rien à voir dans "
tout cela. Il n'y a eu que lutte du <.
mâle et de la femelle, triomphe de jï ,
rimpudique nature, appétit des }• *
sexes. Quant à lui, don Juan, il est si complètement instrumentaireque quand Elvire vient lui demander ' >
compte de sa conduite, il ne trouve •
pas un mot pour la duper et la '-'
renvoyer satisfaite. Il est forcé de |;
dire à Sganarelle de donner des 'j'
raisons. C'est elle qui lui explique î
comment il aurait pu la tromper i
encore. Il est trop fatigué sans 3
doute par ses nouvelles conquêtes. '^■^
Le cervelet a trop fonctionné, le cerveau commence à se prendre ; il est temps que le Commandeur intervienne et lui fasse l'honneur d'une fin tragique.
Vous lui avez fait un honneur plus grand encore dans cette remarquable étude de Mtremonde,
et VOUS lui avez, en même temps, infligé, en le laissant vivre avec le souvenir d'une seule femme et le rem >rds éternel de l'avoir méconnue, un châtiment bien autre que celui des flammes de l'enfer.
Mais aussi quelle femme ! Vous avez dessiné là une des figures les plus délicates, les plus nobles que le pinceau ou la plume puisse tracer :
« C'était presque une enfant encore qui me parut de beauté médiocre. Au furtif regard qu'elle jeta de mon côté, deux larges yeux d'azur pâle illuminèrent sa maigre figure. Avec une révérence de pensionnaire^ elle me tendit la main. Je pris ses doigts frêles et je les baisai.
Leur fraîcheur était délicieuse, et, sans y prendre garde, j'y laissai mes lèvres plus longtemps peut-être qu'il n'eût convenu. Lorsque je relevai la tête.
le visage d'Elvire était couleur d'aurore et je ^n'aperçus qu'elle était jolie, »
On ne peut pas mieux dire et ni J^
Tirso de Molina, ni même Molière {*
ne m'a donné l'impression de J
l'innocence et de la pureté d'El- j*
vire, comme le font ces quelques ; î
lignes. Quelle occasion pour cet * '
imbécile, qui ne va faire qu'une bouchée de cet ange en or fin de candeur allemande, de comprendre 1
tout à coup et de rappeler son 1
âme qui. bat la campagne. Per- \
sonne n'aura démontré mieux que vous l'erreur de ceux qui ont vu dans don Juan, l'incarnation de Thomme à la recherche de l'amour idéal. S'il en était ainsi, il l'avait là sous la main dans sa manifestation la plus séduisante et la plus haute.
C'est ici que vous rompez complètement avec la légende, avec Tirso de Molina, avec Molière,
avec Lorenzo d'Aponte, avec Musset, avec tous ceux qui se sont inspirés de cette figure et vous avez raison. Dans la tradition, don Juan a tout de suite assez d'Elvire, que les différents auteurs ne nous montrent qu'abandonnée , larmoyante, et, pour tout dire, ennuyeuse.
Elle était au couvent, elle s'est laissée enlever, elle manque à ses vœux, il trahit ses serments, ils sont quittes. Avec vous, El vire est libre, elle a déjà quitté volontairement le couvent où elle était élevée; don Juan blessé dans un duel a été recueilli soigné par la mère de la belle enfant. Il épouse cette vierge sous un faux nom ; il est parjure à toutes les lois divines et humaines, mais enfin et pour la première fois de sa vie, il va avoir à lutter avec une douce image bien autrement redoutable que celle de tous les convives de pierre.
Après avoir abandonné Elvire, votre don Juan — car celui-là est bien à vous — part pour Tlnde. ^
Au milieu de toutes ses erreurs, c
il est encore dupe de celle-ci, que ^
la distance sépare et qu'en s'éloi- i"
gnant de l'être qu'on aime, on l
cessera de l'aimer parce qu'on ces- 1 ^
sera de le voir. Nous parcourrions I !
toutes les planètes les unes après !
les autres que nous le retrouverions toujours, parce qu'il est en nous. C'en était fait de don Juan ; ; .
il aimait. En quel langage péné- ;
trant, il en fait tout à coup l'aveu.
Il est bien de ceux qui ne de- J
viennent éloquents que lorsqu'ils 1
souffrent.
De toute cette vie pompeuse et brillante^ il me restait la mémoire d'une heure. Une enfant m'obsédait de son charme ; f avais bu la soif à son baiser. Je compris alors que pour peupler le pays désert où se
consumait ma tristesse, il suffisait de la seule Elvire, Non qu'une vraie clarté dessillât mes yeux. Je songeais aux enchantements de cette nuit unique avec V égoïste regret d'un buveur dont la coupe s'est brisée encore pleine et je ne plaignais que moi-même en me rappelant Vhymen parjuré, f évoquais la forme d' Elvire, sa frêle beauté heureuse de s'offrir, sa grâce d'épouse fière d'être vaincue. Je remuai les cendres de mon cœur; il y couvait un feu qui m'épouvanta ,f essayai de railler tar habitude, Allais-je par hasard devenir amoureux de ma femme, moi, don Juan Tenorio ?
Je voulus chasser l'importun fantôme; il s' obstina doucement à me suivre. Je dus renoncer à essayer de me donner le change.
Il me fallait une seconde nuit dans les bras d' Elvire, Je par-
tiraiSj j'apporterais à Vorphe- 2*
Une inconsolable^ à Vépouse j^
délaissée^ mon amour victo- \^
rieux de l'absence. Don Juan, <'
pour la revoir y traverserait les f
mers. Quelle femme n'eût payé [] ' .
de toutes ses larmes un pareil * '
hommage! f estimais cela suf- \
fisant. Arrivée au suprême degré d'inconscience^ la vanité devient de la candeur.
Il part; il rentre dans la maison de l'abandonnée et parvient jusqu'à sa chambre. « Elle était accoudée languissante sur la croisée ouverte à la nuit : Miguel^ cria-t-elle, »
Que va-t-il se passer?
Il y a là, en quelques lignes, une des scènes les plus touchantes, les plus dramatiques qu'on puisse imaginer, amenée par les moyens les plus simples et la psychologie la plus vraie. Le spectre de Banquo venant s'asseoir à la table de
Macbeth n'est pas plus terrifiant que ce corps de femme, inerte, insensible, du ton de la nacre, les yeux fixes, la bouche glacée, s'abandonnant comme un cadavre aux attentats de celui qui croit la reconquérir par la volupté. Tout cela est du plus beau sentiment et de la plus belle forme.
Quant à votre héros Pons des Liguières à qui don Juan vient de faire ce récit ou plutôt cette confession, vous le laissez rêvant à une des fenêtres du château de .
Miremonde et sentant son cœur \ s'emplir librement de clartés |
nouvelles. Il était venu là déses- |
péré de la trahison de sa mai- j
tresse, la belle Oisille, surprise par ]
lui sur les genoux de Roquetail- ■
lade.
S'il a le moindre sens de la vie, il va comprendre qu'il y a autre chose à en faire que ce qu'il
en faisait. Qu'il tourne le dos à £
Oisille, qu'il la laisse à tous les f
reîtres de Toulouse, qu'il reprenne -1
possession de lui-même, qu'il soit, J
par la continence, bien maître de '• :
son corps et de son âme, et qu'il regarde attentivement l'horizon.
Il en verra certainement et peu à )
peu sortir une forme blanche ; ce [ sera son Elvire. Elle se présente toujours une fois dans la vie des
hommes qui veulent et savent véri- !
tablement aimer. 1
A. Dumas fils.
itizedbvGooQle
Un matin que le chevalier Pons des Liguières venait de quitter sa maîtresse, il s'avisa, au seuil de la porte, qu'il était parti sans lui baiser les yeux. Il revint en hâte pour réparer son oubli, et trouva Tado- !
rable Oisille sur les genoux d'un i
camarade à lui, nommé Roquetaillade. De quelle armoire sortait Roquetaillade , on ne le sut jamais. Après le premier moment de surprise, le chevalier souffleta largement son vieil ami. Puis, il l'emmena sur le pré, où il le laissa.
Rentré chez lui, Pons désespéra de l'humanité. Il songea au suicide pendant trois jours, hésita sur le genre de mort, et se décida, après
réflexion, pour un voyage aux fron- [
tières d'Espagne. '
Sa ville natale, la joyeuse Toulouse, lui semblait un repaire de trahisons. La vue des passants
rexaspérait ; sur chaque visage, ,
grave ou folâtre, il lisait une in- 1 suite à son infortune. A vingt ans,
on installe volontiers sa douleur au | centre des choses. Or, les choses,
du moins à Toulouse, suivaient in- ,
solemment leurs cours, comme si ' la demoiselle Oisille était restée fidèle à sa foi. Il fallait chercher des cieux moins indifférents, quitte à s'ouvrir les veines au retour. Des
Liguières se pourvut d'un cheval i
et s'en fut, tout marri, vers l'aven- |
ture. Son laquais le suivait à dis- i
tance, avec le bagage. |
« Il est indubitable que je me ]
tuerai, » déclara Pons, dès qu'il '
eut passé les murs de la ville in- I
fâme. « Ce serait chose faite, sans ,
l'obligation d'achever Roquetail- |
lade auparavant. Deux pouces de J
plus, et je mettais fin aux succès 1
dbvGooQle
du drôle ; nous reprendrons Ten- î|
tretien. Quant à elle, le mépris est |
le châtiment que je lui réserve... » .
Le souvenir d'Oisille le mordait j
au cœur. Il compta une par une, !
les petites mouches dont la nature !
avait relevé, un peu partout, la blancheur satinée de sa peau. Son crime ne lui en parut que plus atroce. Mentir ainsi, avec ce front pur ! Depuis quand le trompaientils donc ? Il se rappela s'être absenté. Tété d'avant, en confiant Oisille à son frère d'armes, pour qu'elle fût protégée et distraite.
L'acte monstrueux avait dû s'accomplir alors. La perfide pleurait, en le quittant, la gorge gonflée d'angoisse, et ses longs cils tout chargés de perles ; elle glissait sous sa guimpe un bouquet de campanules, trempé de larmes, pour qu'il le retrouvât à la même place à son retour. Il l'y avait retrouvé en effet. Roquetaillade, possesseur d'une fausse clef du reliquaire, poussait le scrupule jusqu'à
y remettre de l'ordre, ses dévotions finies.
Ici, Pons exhala un tel soupir que son cheval prit le galop. « Dieu, pensa-t-il, me doit la guérison de Roquetaillade : cet homme-là ne peut mourir que de ma main. » Il se représenta son heureux rival, étendu, la dague au ventre, et sourit à ce tableau.
Le chevalier savait ses auteurs et se piquait de poésie. Certain sonnet lui revint en mémoire, où Ton comparait la femme au serpent. La justesse de cette métaphore le frappa comme un trait de génie, et il résolut d'écrire un poème où l'idée serait développée selon les règles. Ce projet, bien qu'il retardât son suicide, lui rendit assez de calme pour qu'il pût saluer d'un sourire une belle fille des champs qui passait par là.
Toute la première journée de son voyage, il voua le couple criminel aux dieux vengeurs du parjure.
Cette occupation le conduisit jus-
MIREMONDE 4I
qu'à l'heure du souper. La cheminée de l'auberge pétillait comme un trou d'enfer, et les cailles, embrochées par douzaines, étalaient des rondeurs alléchantes. Mais Pons devait à son chagrin de rester sobre ; il soupa du bout des dents.
Bientôt, les hasards prévus du voyage le fatiguèrent, et il chercha quelque coin paisible pour s'y établir avec son ennui. Il fuyait les villes, où le spectacle des amours heureuses eût remué en lui trop de souvenirs. Il fit halte devant un hameau de bergers, blotti au pied de la Dent du Diable. Le soir saignait sur la neige des pics ; dans le velours des pâturages, les roches flambaient aux feux du couchant ; des sonneries de troupeaux, des appels, des bouffées de chansons très lointaines répondaient au sanglot du Gave. Les cloches vibraient au donjon crénelé de l'église, consacrée au Seigneur des batailles par les Templiers, autrefois ; de rudes moines, trahis par la femme
OU par la gloire, avaient songé derrière ces murailles et devisé de guerre et d'amour, sous les pins rigides qui leur ressemblaient.
« On sera bien ici pour souflfrir, »
se dit Pons, en franchissant la passerelle de branchages qui tremblait au-dessus de Tabîme. Il loua une cabane, la première venue. Il eût campé, roulé dans sa mante, tant il lui tardait de mêler sa tristesse, à la splendeur de ce lieu d'exil.
Un grand désespoir lui était dû.
Il l'attendait, comptant pour en hâter l'approche, sur les sombres génies de la solitude. Mais la vie est si ingénieuse à capter l'amour des jeunes cœurs que mille objets, étrangers à sa peine, vinrent le distraire de son noir désir.
Les ermites sont brouillés avec le sommeil. Le chevalier, docile à son programme, fut sur pied bien avant l'heure où il recevait à Toulouse la visite du barbier. Quand il ouvrit le volet de sa cellule, la vallée s'éveillait radieuse.
L'aube étincelait sur les névés, et semait d'émeraudes les tapis de mousse ; le Gave, qui chantait
pour saluer le jour, roulait des poussières de diamants. Pons, ébloui, ferma les yeux. Une bordée de sifflets s'échappa d'un bouleau :
c'était une famille de merles qui faisait accueil à l'inconnu. Ne recevant point de réponse, ils s'obstinèrent. Il est sot de bouder, disaient leurs becs jaunes. « Voilà, murmura Pons, des oiseaux stupides, et bien leur prend d'être gais aujourd'hui. » Et il se boucha les oreilles. Cependant le parfum mouillé des saules montait jusqu'à lui : si bien que, en voulant soupirer, il s'emplit les poumons de brise odorante. Devait-il aussi retenir son souffle? C'était à croire que la nature entière s'acharnait à contrarier ses vœux.
Pons alla dehors contempler l'ennemie face à face. Il s'affaissa sur une roche, dans une attitude de méditation. Un liseron s'enroulait autour du granit ; il le détacha d'une main distraite et le piqua aux ganses de son feutre. C'était mettre
MIREMONDE 4s
une coiffure de fête sur un front désolé ; le chevalier admira dans ce contraste une ironie nouvelle du {,
sort. '*
Ce prisonnier des villes voyait :
pour la première fois Taurore chez ;
elle ; il ne savait pas la rosée si fraîche. Tout l'émerveillait ; il tressaillait au vol d'un insecte, au \
frisson d'une feuille. « Quel mal- .:
heur d'être malheureux ! » pensait- •
il. En toute autre circonstance, il *
eût été bon de marcher au hasard, ;'
dans cet air pur, et de grimper à !"
ces cimes neigeuses. A quoi main- !
tenant pouvait lui servir cette ba- j
guette, qu'il coupait dans la haie, par désœuvrement ?
« Bonne promenade, seigneur! »
lui cria un enfant en guenilles, qui passait, derrière ses brebis.
Pons n'était pas d'humeur à lier conversation avec des manants. Il allait donner à celui-là une leçon de respect, lorsqu'il le vit s'aplatir, à terre et bondir plusieurs fois sur les genoux. « A vous, à vous ! un
lézard ! . , . » Pons sentit la bestiole |
frôler sa botte et Taperçut qui filait j
dans Therbe. L'autre était loin |
déjà, galopant de toute la vitesse de ses pieds nus. Au spectacle de cette chasse enfantiiie, Pons recouvra ses jambes d'écolier, et, sans songer qu'il traînait après lui 1
la chaîne pesante de ses malheurs, il s'élança à son tour. « Je l'ai, seî- J
gneur ! le voyez-vous ? » Une fine tète de cuivre, aux yeux effarés et inoffensifs, glissait entre les doigts '
calleux du petit gars. L'amour des j
bètes est caprice de misanthrope : J
Pons paya d'un écu la liberté du ]
lézard. j
Ayant couru, il pouvait bien '
marcher. Sous prétexte de visiter |
sa Thébaïde, il fit une promenade |
de deux heures, et rapporta au lo- j
gis une faim de montagnard. Il déjeuna copieusement et fut obligé, |
pour digérer, de battre les buissons j
jusqu'à la nuit.
Tout un jour, puis le lendemain, !
puis une semaine s'écoulèrent ainsi.
Pris aux pièges de la bonne nature, Ç"
le chevalier ne songeait plus au Ç
suicide que par point d'honneur.
Non quHl eût pardonné à l'existence ! Mais la vallée l'enveloppait de son charme : il y découvrait la beauté du monde, et le renoncement lui semblait moins facile en présence d'un pareil décor. Des j
pensées profanes traversaient sa ,'"
mélancolie. Le soir surtout quand l'ombre glissait aux flancs de la i;
Dent du Diable, il se trouvait perdu et bien seul, au milieu de ,
tout ce silence. Là-bas, à Toulouse, :
les vitres des maisons familières l
s'allumaient pour les veilles du |
plaisir ; les jalousies glissaient à 1
l'appel des guitares, et de vapo- *"
reuses écharpes flottaient aux ferrures des balcons. Tout un peuple gracieux de fantômes dansait autour du solitaire. Il en était d'aimables dans le nombre. Le chevalier avait beau les exorciser, selon les rites, ils reparaissaient obstinément. Alors il résolut, pour en
finir, d'évoquer leur troupe frivole et de passer la revue de ses souvenirs, avant de les saluer d'un dernier adieu...
Le chevalier Pons des Liguières s'était trouvé, presque enfant encore, maître souverain de sa destinée. Orphelin de père et de mère, il ne devait compte de ses actes qu'à sa conscience de gentilhomme et de ses pensées qu'à Dieu.
Jeune, beau, riche et libre, toutes les carrières le sollicitaient :
il embrassa celle du plaisir. Un sien oncle, chanoine de son état, et son unique parent, le pressait d'apprendre la théologie. Pons lui répondit : « Je la sais. »
— Tu la sais? Voire! le beau prodige ! Et d'où la sais-tu, s'il te plaît?
— C'est de naissance. Que nous enseigne-t-elle ? la fin de l'homme ?
Je connais ma fin.
— Et quelle est-elle ?
— L'amour.
L'abbé eut horreur et se signa.
Pons ne se trompait point sur
ses aptitudes. Une force secrète le poussait vers les dames. Il n'entre-
prit rien pour la contrarier, et se laissa aller, en toute innocence, du côté de ses penchants. Très jeune, il avait senti sa vocation, en remarquant chez la lectrice de sa mère deux longues nattes jumelles qui flottaient sur un corselet de velours. Son intelligence répugna aussitôt à admettre que d'aussi plaisantes choses eussent été créées sans but : il ne mentait point en disant qu'il était né théologien. Il passa, sans retards inutiles, de la théorie à la pratique. Une jolie bourgeoise de Toulouse, victimée par un mari brutal, lui facilita ses premières études ; grâce à elle, il acquit la certitude que ses pressentiments ne l'abusaient point, et qu'une décision de la Providence le vouait à l'amour. Il devait à ses pédagogues une philosophie excellente, et sa native souplesse gasconne s'accommodait des fatalités :
il pactisa avec celle-là sans efforts.
Rien ne l'arrêta dans la voie de Tobéissance aux décrets d'en haut.
A dix-huit ans, il fut l'objet d'une pétition adressée au Conseil des Capitouls par une fédéi^ation de maris. Ces honorables citoyens expliquaient, avec preuves à l'appui, comme quoi la présence dans leur ville du jeune chevalier des Liguières constituait un danger pour leur repos. Les magistrats s'émurent. Ils se rendirent en corps chez le chanoine, et le supplièrent d'intervenir. L'excellent vieillard y consentit, par vertu civique. Il tomba chez Pons, un matin où celuici buvait son chocolat, couché aux pieds d'une fille de Bohême. Le chevalier fit apporter une tasse et s'informa des ouailles de son oncle.
— Mes ouailles iront au ciel !
répliqua l'homme de Dieu, courroucé.
— J'ai l'intention de les y rejoindre le plus tard possible, dit Pons, en se versant du jurançon.
— Compteriez-vous, par hasard, sur mes prières ?
ça MIREMONDE
— Certes, et comme neveu, et comme chrétien...
— Moi, prier pour un drôle de votre espèce ! Ignorez-vous que vos déportements font scandale, et que messieurs les Capitouls?...
— Les Capitouls sont des oisons, mon oncle ! Vous m'obligerez en le leur disant. Quant à vous, n'oubliez jamais que sans les pécheurs, la miséricorde divine serait réduite à chômer. Déjeunerez-vous ?
— Tu n'auras pas de moi un oremus, damné païen !
— Je prendrai donc un chapelain. Ainsi-soit-il.
L'oncle et le neveu en restèrent là.
Tout cela n'empêchait point les moeurs du chevalier d'être excellentes. Pons considérait comme un devoir de ne servir qu'une dame à la fois : les grossières pratiques de la polygamie lui répugnaient, et jamais il ne se fût permis d'ébaucher une passion sans la croire éternelle. Aussi, à chaque con-
quête nouvelle, espérait-il fermement fixer son cœur. N'étant point obstiné, il convenait de son erreur, dès qu'un hasard bienveillant la lui démontrait; cette découverte coïncidait généralement avec cette minute imprécise où la satiété naît du bonheur. Mais le chevalier dédaignait de mentir. Aussitôt désabusé, il changeait de chimère, selon les règles d'une courtoisie raffinée : il avait adopté, pour ce genre d'explications, la forme du sonnet, et s'en trouvait bien. Cependant il faut être deux pour bien rompre, et quelquefois la partie adverse s'était entêtée à ne point comprendre. Ce désaccord, lorsqu'il se produisait d'aventure, laissait le chevalier fort surpris.
— Vous êtes un homme affreux !
lui dit un jour une jolie mercière de la rue des Obarrées. Hier encore, à cette place, vous me juriez de n'aimer que moi... Vous mentiez donc?...
— Belle amie, je ne mens jamais.
Vous avez mauvaise grâce à ni 'accuser d'imposture, après l'aveu que je viens de vous faire. Une série de faux raisonnements m'avait induit à croire que ma vie mortelle s'écoulerait à vos pieds. Ai-je hésité alors à vous vouer ma foi ? Aujourd'hui, des signes irrécusables m'indiquent que je me trompais.
Mon devoir n'est-il pas de vous le dire, et serait-il séant à moi d'usurper dans votre âme une place dont je me juge indigne ? Je tiens à honneur de vous rendre, et sans retard, la libre disposition de vousmême. Maintenant, écoutez-moi, ma mie. Si vous persistez à pleurer, vous deviendrez rouge, et les larmes enlaidissent les plus belles.
Et puisque vous croyez avoir à vous plaindre de moi, il vous sera moins aisé de me punir. Baisez-moi donc, et prenez ce sonnet qui yous est dédié.
Pons était la sincérité même, s'il changeait souvent de sincérité.
A ce jeu, il avait été traité plus
MIREMONDE SS
d'une fois de monstre et de barbare.
Il s'y résignait avec sa philosophie habituelle, ne demandant qu'à trouver le bonheur vrai pour rester constant. Quelque chose l'inquiétait pourtant, au cours de ses vaines expériences. En homme impartial, il s'accordait quelque esprit : comment alors pouvait-il être dupé si souvent par l'apparence? Ce doute l'obsédait particulièrement toutes les fois qu'il faisait toilette pour un premier rendez-vous. » Etais-je fou hier, songeait-il ! Heureusement que le temps des mensonges est passé, et que me voilà fixé pour la vie. On ne m'y reprendra plus désormais. »
Hélas ! on l'y reprenait encore, cet on mystérieux qui s'amuse des hommes, de leur sagesse et de leurs serments. Pons en concluait que le bonheur met une coquetterie cruelle à nous promener de mirages en mirages avant de nous livrer son secret. Et quand le secret, tant cherché, s'était changé en un mirage de
plus, il se frottait les yeux, et reprenait sa poursuite, en souriant de la naïveté de ses méprises.
Nous avons vu que sa dernière méprise se nommait Oisille. Lorsqu'elle lui était apparue, au bal des Capitouls, avec sa coiffure de cheveux fauves et ses prunelles de velours, elle lui avait semblé réunir en sa provocante personne tous les aspects tangibles du vrai bonheur. Restait à connaître l'âme, captive de cette enveloppe attrayante. Pour étudier cette âme jusqu'en ses replis les plus cachés, Ponse dansa la pavane avec elle.
L'âme avait la taille souple et les bras d'ivoire : les rondeurs lustrées de sa gorge exhalaient un parfum de verveine. Le chevalier crut reconnaître à ces signes les symptômes de la beauté morale. « Te voilà donc enfin, ô vérité! s'écriat-il. » Comme il offrait à Oisille des fruits glacés, il remarqua ses dents déjeune louve, qui resplendissaient sur le sang des lèvres. Aucun doute
vGooqIc
n'était plus possible. L'ère des mécomptes était close désormais. Des Liguières n'hésita pas à mettre aux pieds mutins de sa danseuse le cœur d'un homme qui aimait pour la première fois. Un hasard providentiel voulut qu'Oisille fût, elle aussi, demeurée jusqu'alors ignorante du véritable amour. Aussi les vit-on partir ensemble, avant l'heure du souper.
Pons se plaisait à fonder des passions, Oisille à filer des caprices.
Un malentendu devait naître de leur rencontre. La jeune femme ne prenait point les choses aussi sérieusement que le chevalier. Cette fantasque et futile personne ne demandait à l'amour qu'un divertissement d'une heure, d'un jour ou d'une semaine, suivant les cas.
Elle vit en Pons un cas de six mois. C'était beaucoup, à son gré.
Le délai écoulé, elle s'alarma de tant de constance, et résolut de brusquer la rupture. D'où l'intervention de Roquetaillade.
6o MIREMONDE
On se prend, on s'adore, on se quitte, c'est le cours des choses.
Ainsi pensait Pons des Liguières lorsqu'il s'avisait de découvrir qu'une de ses maîtresses n'était pas la compagne attendue. Mais il avait eu l'heur jusqu'alors de se lasser toujours le premier, ce qui lui rendait le détachement facile.
Pour la première fois, il était gagné de vitesse. Il trouva mauvais que Oisille eût pris les devants; cela dérangeait ses habitudes. Sans compter que la malheureuse s'était comportée comme uneribaude. On ne se sépare pas de telle sorte d'un cavalier passé maître dans l'art des adieux. Quand avait-il négligé, lui, aux heures de rupture, de développer des raisons plausibles ? Une jolie raison que Roquetaillade !
Un reître velu, cynique et brutal !
Quel déplorable prétexte pour désespérer un galant homme, alors qu'il éprouvait pour la vingtième fois l'unique et suprême amour de sa vie !
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Encore un déboire, encore un
masque pris pour le visage ! L'erreur, cette fois, avait été durable,
le réveil soudain. Jamais l'illusion n'avait enlacé des Liguières de liens aussi forts. Maintenant il commençait à entrevoir les causes obscures de son erreur. Le grand mal venait de ce qu'il n'avait su distinguer, chez Oisille, le physique d'avec le moral. Son oncle le chanoine lui avait cependant expliqué jadis combien il importait, pour le salut, de discerner l'âme et le corps, et comment d'excellents esprits s'étaient damnés faute d'y prendre garde.
Ah ! les sortilèges de la chair sont habiles à duper la raison ! Ce rire d'émail, dont la musique sonnait si sincère, artifice pour parer le mensonge ! Artifice aussi, ce noir humide des yeux où fuyaient les ruses du regard ! Supercherie, chimère, apparence, ce sein cachant la perfidie sous son albâtre ! Et maléfice, le plus infâme de tous, ces boucles d'or épandues sur l'oreiller de dentelles, à l'heure du réveil !
Tout cela mentait bien, on pour
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vait s'y tromper. Mais où conduit le défaut de méthode dans la recherche du bonheur? A Roquetaillade. Pons estimait la leçon cruelle. Il ne lui eût pas déplu de persister dans l'erreur quelque temps encore. Il eût bien su se détromper tout seul, et point n'était besoin à la vérité de l'assommer d'une pareille gourmade.
Ces réflexions l'envahissaient à la tombée du soir, alors qu'il essayait de s'étourdir des mille bruits joyeux de son passé. Parmi les fantômes rieurs qu'il appelait à lui pour amuser sa peine, une seule figure, toujours la même : l'exécrable Oisille, avec sa grâce insolente et sa candeur menteuse !
« Il est probable que je n'aimais en elle que son corps, se disait Pons, pour se consoler. Les prestiges de la beauté matérielle avaientils sur moi tant d'empire? Je ne l'eusse pas cru. Mais le vice a donc le pouvoir de voler sa forme à l'innocence ?... »
Il s*épuisaitàsonder ce problème, et poussait du pied des cailloux dans le gouffre écumant du Gave, sans parvenir à comprendre par quel caprice injurieux du sort un animal aussi mal gracieux que Roquetaillade avait pu lui être préféré.
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Cependant le désespoir souhaité s'obstinait à ne point venir. Des Liguières, au détour de chaque sentier, s'attendait à voir se dresser devant lui' le spectre du désenchantement : rien n'apparaissait.
Le val gardait sa gaîté sereine, à peine troublée par les bruits du travail. La nature ne donnait à son hôte que de virils conseils. Jamais Pons ne s'était si bien porté. Un ruisselet, aux bords duquel il aimait à s'étendre, lui offrait son cristal, en guise de miroir. Il y jeta les yeux par hasard, et ne put retenir un cri d'horreur; il engraissait.
Sans égards pour l'âme affligée qu'elle emprisonnait, sa bête s'épa-
se
nouissait au soleil. C'était à dégoûter de son propre corps.
Le chevalier se croyait en exil ; il n'était qu'en vacances. Vacances
un peu longues et d'une austérité parfois pénible. Les nuits surtout passaient lentement. Quand Pons avait soufflé son careil, il restait des heures avant de s'endormir.
Que lui manquait-il? Ce n'était assurément pas le voisinage d'une des damnables créatures dont il
abominait le souvenir. Mais il souffrait, sur sa couche solitaire, et se sentait, au réveil, épuisé de songes décevants. L'habitude est une maîtresse jalouse.
Pons eut une fois un cauchemar affreux. Il se souvint d'avoir — tout en dormant — ouvert sa fenêtre, et crié à pleine voix, dans le silence : « Demain, je retourne à Toulouse, et jy soupe avec la petite Ariette, des Rois-Mages, qui a un œil noir et un œil vert ! ... »
Son laquais, accouru au bruit, était venu lui demander ses ordres pour le départ.
— Tu ne vois donc pas que je rêve, imbécile !
Et Pons s'était recouché piteusement, confus d'avoir proféré, dans l'inconscience du sommeil, un vœu si contraire à l'état de son cœur.
A le voir se traîner tout le jour, le long du Gave, la tête basse, les jambes molles et les bras ballants, un observateur superficiel eût juré qu'il s'ennuyait à périr.
Il en était là, lorsqu'une aventure singulière changea le cours de ses recueillements.
Un matin qu'il faisait les cent pas sur la route en lacet qui s'enroule au pied de la Dent du Diable, il lui arriva de heurter un passant.
Une tête, voilée d'un large cha-
i peau, l'avait cogné en pleine poî-
« trine , tandis qu'il ba y ait aux
, nuages. Deux jurons rapides s'en-
î tre-croisèrent. La patience n'était
; point la vertu maîtresse du cheva-
i lier. Déjà, il s'apprêtait à gour-
mander l'inconnu, quand celui-ci s lui montra, sous les bords relevés
ide son feutre, un visage hébété de j surprise. C'était un homme d'une
soixantaine d'années , l'air d'un paysan, bedonnant, robuste, avec une face rougeaude éclairée de deux yeux chercheurs. D'un geste ^ brusque il s'était découvert !
— Sainte Vierge ! cria-t-il. LUI!
Puis il s'éloigna à toutes jambes,
marmottant dans sa barbe rousse
quelques mots inintelligibles. Le
chevalier, très étonné, le suivit des yeux.
— Que peut bien me vouloir cet homme?... Me connaîtrait-il?...
Quelque rôdeur d'Espagne^ contrebandier ou espion ?...
Une heure après, il n'y pensait plus.
Depuis qu'il menait la vie d'un ermite, le chevalier avait pris l'habitude de faire sieste après ses repas. Régulièrement, dans la pleine chaleur de midi, il allait s'étendre à l'ombre d'un frêne. Le surlendemain de cette rencontre, il dormait à sa place accoutumée, sous un parasol de verdure, et rêvait son rêve favori : Roquetaillade, marié le matin à la plus belle demoiselle du Languedoc, trouvait Pons des Liguières, la nuit même de ses noces, dans les bras de sa propre femme ; il manifestait grossièrement son déplaisir, et toute la noblesse de Toulouse lui riait au nez. Le chevalier savourait ^'illusion délicieuse, quand il fut
réveillé par cette émotion indéfinissable qu'éprouve le dormeur qui se sent regardé. L'homme au grand chapeau se tenait devant lui.
Pons en une seconde fut sur les genoux, la main au poignard.
Ce geste mit l'autre aussitôt en fuite.
Pons se frotta les paupières :
évidemment, il ne rêvait plus.
Qu'était cet homme ? Un malfaiteur, un mari jaloux ? Quel regard de curiosité avide ! L'on eût dit aussi qu'un sourire de mélancolie presque affectueuse attendrissait sa mine sournoise. N'était-ce pas absurde à penser?... « A moins, imagina le chevalier, que ce ne soit une âme charitable qui a deviné le mal qui me ronge et daigne prendre mes douleurs en pitié.
Voilà donc où j'en suis maintenant :
à désoler les gens qui passent!... »
Cette pensée lui fut si insupportable qu'il dut, pour s'y dérober, reprendre sa sieste interrompue.
MIREMONDE 7I
Deux OU trois jours se passèrent sans que Pons revît Ténigmatique personnage. Ses distractions étaient si médiocres qu'il vint à souhaiter impatiemment une nouvelle rencontre. Et il explorait la vallée, décidé, s'il revoyait « TEspagnol », à lui faire subir un interrogatoire.
Enfin il Taperçut un soir qui s'en venait assis sur une mule, à la façon des paysannes, les jambes pendantes, un paquet sur les genoux. Un gros chien de montagnes sautait autour de lui. Pons se cacha derrière une roche et observa. Le costume et l'allure de l'Espagnol annonçaient quelque fermier ou majordome ; il y avait aussi du moine en lui, du moine grassement nourri, facétieux et paillard. Ses joues luisantes et son triple menton, encadrés d'un collier de poils rouges, donnaient à sa face un air de quiétude, que démentaient la coupe friponne du nez et la malice hypocrite des yeux. Des Liguières
attendit que la mule et le cavalier fussent à la portée de sa main. Il surgit alors de sa cachette et leur barra le passage. L'Espagnol interloqué poussa une exclamation à laquelle répondit un cri d'angoisse.
Le chien avait bondi à la gorge de Pons. Il râlait déjà, la gueule ouverte , mais son maître , sautant lestement à terre, le saisit à la peau du col, comme il allait mordre, et l'envoya rouler à dix pas.
— A bas, Masetto ! cria-t-il.
Et d'un coup de pied il châtia l'animal qui s'écrasa sur ses pattes en grondant toujours, avec une flamme mauvaise dans les yeux.
— Tudieu, l'ami ! fit Pons, un peu pâle. Vous êtes bien gardé!...
L'Espagnol, le béret à la main, affectait l'attitude d'un homme qui s'excuse. Cependant il semblait ne pouvoir se lasser d'examiner le chevalier des pieds à la tète : de furtifs coups d'œil, pétillants de curiosité , s'allumaient sous les broussailles de ses sourcils.
— Monseigneur me pardonnera, balbutia-t-il, tandis qu'un souffle de malice glissait sur sa face, Masetto m'aime fort...
— Masetto, dites-vous? Ce n'est pas un nom de chien, cela?
— C'est le nom d'un ami de ma jeunesse. Oserai-je demander à Votre Grâce si la pauvre bête n'a pas eu le malheur de la blesser ?
— J'en serai quitte pour un pourpoint déchiré ; n'en parlons plus...
Dites -moi, compagnon : qu'ai-je donc de si curieux lorsque je dors?
L'homme, feignant une surprise béate, interrogea le ciel, comme quelqu'un à qui l'on adresse une question incompréhensible.
— Oui, bonne âme. Nierez-vous que vous étiez là, l'autre jour, à épier mon sommeil ?
— Ah ! pardon... je me rappelle.
Aurais-je eu la mauvaise fortune de vous déplaire. Excellence? Mon respect...
— Le respect! Voilà qui va à votre figure !
— Votre Grâce me laissera lui dire qu'elle se méprend, répondit vivement l'Espagnol. J'ai pour sa personne la vénération la plus profonde. Masetto en est la preuve : c'est la première fois, depuis que j'ai le plaisir d'être son maître, qu'il m'arrive de le maltraiter...
— Cela ne me dit point pourquoi vous osez m'espionner, interrompit des Liguières , que l'impatience gagnait peu à peu.
L'homme s'accouda sur sa mule et fit une pause de quelques instants.
— Seigneur, je suis un vieux, comme vous voyez. La jeunesse est une belle chose et le sommeil est le privilège des cœurs purs. Je ne puis voir dormir un jeune homme sans m'arrêter à le contempler.
Votre Seigneurie dormait de si bon appétit sous son frêne, que j'ai cru permis à un passant inoffensif de lui souhaiter les meilleurs des songes. Le vœu de ma part était sincère, et la sagesse vous interdit de le dédaigner.
— Vous êtes philosophe ?
— J'ai beaucoup appris... et à bonne école !
— Soldat ou bandit ?
— Laquais, Excellence. Mon dos a reçu plus de coups de houssine qu'il n'est de jours en votre vie bienheureuse.
— Vos maîtres n'étaient guère endurants, à vous croire?
L'homme baissa les yeux sans répondre. C'était sa manière d'éluder les questions difficiles, et rien ne donnait à sa physionomie picaresque un air plus parfait d'effronterie.
— J'ai nom le chevalier des Liguières, lui dit Pons, et voici deux ducats, l'un pour vous, l'autre pour Masetto. Je n'aime pas qu'on me regarde dormir.
L'autre, après un salut de remerciement, fit mine de remonter sur sa mule.
— Votre nom, s'il vous plaît ?
demanda le chevalier.
— Mon nom est celui d'un pauvre homme, Excellence.
— Mais encore ?
L'Espagnol eut une courte hésitation : Je m'appelle... Antonio, déclara-t-il.
— Et après?
— C'est tout, seigneur. Votre Grâce m'obligera en n'insistant pas davantage. J'ai le déplaisir d'être bâtard.
Pons sourit malgré lui : « le drôle a de l'esprit, » pensa-t-il.
— Tu es de la vallée ?
— Je suis Andalous, monsieur le chevalier.
— Que fais-tu maintenant ? Quel est ton maître ?
— Chut! dit l'Espagnol. J'entends l'Angelus. Que Votre Grâce songe à moi pendant sa prière.
Et le singulier personnage, tombant à genoux, s'absorba dans ses dévotions. Il les ponctua d'un large signe de croix, salua le chevalier jusqu'à terre, siffla son chien et
s'éloigna au grand trot, sans tourner la tête.
« Je saurai quel est ce coquin, »
se dit Pons.
Il interrogea les gens du hameau.
Tous avaient vu maintes fois le prétendu Antonio passer sur la
route, mais aucun d'eux ne le connaissait. Pourtant, le pâtre dont Pons habitait la hutte avoua que l'homme était venu le questionner plusieurs fois, en l'absence de Monseigneur. Il paraissait tenir vivement à connaître le nom et la demeure de monsieur le chevalier, protestant qu'il ne lui voulait que du bien. « Même, ajouta le berger,
qu'il m'a demandé, en m'offrant sa bourse, si le père de Monseigneur était vivant. »
Pons, très intrigué par ces façons, se perdait en conjectures. Il résolut de tirer la chose au clair.
Aussi, le jour suivant, ayant encore rencontré son homme, qui grimpait la côte, juché sur sa mule, il courut à lui :
— Bonjour, Antonio, cria-t-il.
L'Espagnol n'eut pas mieux demandé que de passer outre, mais le chevalier était décidé, coûte que coûte, à le confesser.
— Je ne vois pas mon ami Masetto, lui dit-il,
— Masetto est resté au logis, répondit l'autre, de son ton sentencieux et gouailleur. L'ardeur de ce soleil ne lui vaut rien.
Une chaleur lourde, sèche et poudreuse tombait sur la vallée.
Pons réfléchit que, par une aprèsmidi pareille, le vieux sacripant devait avoir soif.
DiaitizedbvGoOQle
— Dites-moi, mon brave, demanda-t-il, êtes-vous pressé ?
— Je devrais l'être, Excellence, mais je suis si fort en retard que j'ai dû renoncer à me hâter.
— A merveille ! Figurez-vous qu'un scrupule m'est venu. Vous m'avez sauvé la vie, ni plus ni moins. Votre Masetto a la gueule garnie, et j'ai vu l'instant où ses crocs m'allaient dévorer. Je vous dois quelque chose, l'ami.
— Votre Grâce m'a fait présent de deux ducats.
— Ma demeure est là, derrière ce bouquet de coudriers. Vous plaît-il d'y boire à ma santé ?
L'œil de l'Espagnol s'alluma.
« Ivrogne dans l'âme ! pensa le chevalier. C'est une chance. »
Lorsqu'ils furent assis tous deux, près d'une outre pleine, Antonio devint familier.
— Que toutes les bénédictions du ciel tombent sur votre tête, Monseigneur ! s'écria-t-il entre deux rasades. Dieu a créé le soleil
et la fatigue : Thomme a fait le vin.
Quand Pons le crut suffisamment ivre :
— Sire Antonio, une question ?
dit-il. Aimez -vous les coups de canne ?
L'homme, stupéfait, lâcha Toutre qu'il tenait embrassée.
— Notre Dame ! gémit-il. Vous raillez-vous de moi. Excellence?
— Je n'ai jamais parlé si sérieusement. Ecoute : tu t'es permis de venir ici, en mon absence, et d'interroger mes gens. Tu m'épies, tu me toises au passage, tu affectes pour moi je ne sais quelle louche vénération. Tout cela me déplaît, vois-tu ! ton nom ?
— Ne vous l'ai-je pas dit. Excellence ? Antonio^ pour vous servir.
— Tu mens !
Et le chevalier, feignant une violente colère, fouetta l'air de sa cravache.
L'autre se mit à hurler, comme une bête qu'on égorge.
— Fi ! la laide brute ! s'écria
Pons , Ton nom ? allons , dépêchons I ajouta-t-il, prenant TEspagnol par la ceinture.
— Seigneur, lâchez-moi ! je dirai tout.
'— En vérité !
•— Votre Grâce a une poigne d'enfer, déclara le prétendu Antonio... Comme lui, ajouta-t-il entre ses dents. Il paraît que le Diable s'est réincarné...
Il s'assit, s'essuya le visage, et but un coup pour se remettre.
— J'écoute, dit Pons, s'installant sur la mousse.
— Votre Seigneurie reconnaît ni'avoirfait violence?
— D'accord.
— Qu'il en soit selon sa volonté !
Jeparle donc... Oui, j'ai importuné Votre Excellence de mes regards !
Oui, je l'ai suivie et épiée! Oui, j'ai osé, moi chétif, m'enquérir du nom de Votre Seigneurie et des raisons qui l'avaient conduite, à son âge, à s'exiler dans cette sierra perdue !
— Et pourquoi cela, maître coquin?
— Je vais le dire, bien que j'eusse préféré me taire, à parler franc.
L'Espagnol jeta sur le chevalier un dernier regard de muette prière, auquel Pons répondit par une menace.
— Que les conséquences de mon bavardage retombent sur votre postérité la plus reculée ! N'ai-je pas eu l'honneur de vous dire. Excellence, que j'étais laquais de mon état? Ne voyez point en moi un laquais vulgaire. Je n'ai servi qu'un maître en toute ma vie. Il est vrai qu'il en valait mille. Ce maître était-il un dieu ou le diable en personne, je mourrai sûrement sans le savoir. Mais il ne fut jamais d'homme pareil.
— Au fait, insipide bavard !
— Eh bien ! Votre Grâce est le portrait vivant de mon vénéré seigneur. Deux gouttes de ce vin de la montagne ne sont pas plus
jumelles. Vous êtes lui, il est vous, trait pour trait. Même air, même visage, mêmes yeux, même bouche, même stature, même démarche, même son de voix. Cela tient du .
prodige. Tenez! lorsque vous avez daigné menacer mon dos de votre badine, il m'a semblé le revoir en son printemps. Ce geste, qui vous sied à ravir, lui était des plus familiers. Je suis convaincu d'avance que vous avez sa manière de frapper. Et sans qu'il soit besoin d'autres preuves, je salue en Votre Excellence l'image parfaite du
prince des mortels
Là-dessus, le burlesque orateur vint étreindre les genoux du chevalier, avec toutes les marques du respect le plus humble.
— Et comment, interrogea Pons, s'appelait ce maître admirable ?
— Je n'ai promis qu'une chose, c'est de me nommer, moi. Je m'exécute.
L'homme se redressa, avec une grimace solennelle :
— On m'appelait Leporello, dit-
Le chevalier pâlit de surprise.
— Leporello?... s'écria-t-il.
— C'est ainsi quVZ me nommait autrefois.
— Le valet de... ?
— Lui-même.
— Don Juan ! murmura des Liguières, en passant la main sur son front, comme pour chasser un rêve... Don Juan !
— Lui, c'est lui que je retrouve en vous ! criait Leporello en gesticulant. Longue vie à l'héritier de mon seigneur !
Le chevalier ne l'entendait plus.
Il songeait au héros disparu, et ridée qu'il lui ressemblait par le visage donnait le vertige à son orgueil.
Don Juan ! répétait-il, en mettant dans ces deux syllabes un monde de chimères.
Il parut s'éveiller tout à coup et s'adressant à Leporello, d'un ton de courtoisie subite :
— Parle-moi de lui, veux-tu ?
Le vieux valet eut un sourire
d'une mélancolie singulière.
— Je n'ai que trop parlé, répondit-il, Votre Grâce sait l'histoire de mon maître...
Il se lava le visage au ruisseau voisin, ramassa son bagage et détacha la bride de sa mule.
— Tu pars ?
— Je supplie Votre Honneur de me laisser libre.
— Leporello, combien veux-tu pour entrer à mon service?
— Que dites-vous là, seigneur !
et mon salut ?
— Demeure avec moi quelques jours. Nous parlerons de lui.
Leporello sourit de nouveau.
— On m'attend. Adieu, Monseigneur.
— Ecoute, dit Pons, racontemoi... sa mort. Je payerai ton récit une piastre par mot.
La bonne figure de Leporello exprima une terreur religieuse.
— Moi! raconter ça!... Le ciel
m*en garde ! Je ne m'y risquerais pas pour les vingt années de gages qui me sont dues !
— Alors, tu Tas vu..., le Commandeur?...
— Miséricorde ! ne prononcez point ce nom, sur votre âme!...
Voulez-vous que nous soyons damnés tous les deux?...
Il se signa à plusieurs reprises, et, profitant du trouble où son exclamation jetait des Liguières, il s'enfuit au galop de sa mule, comme s'il eût eu l'homme de pierre à ses trousses. |
Pons s'aperçut à peine de son départ. Ses pensées étaient loin, bien loin, dans un monde de crime i et de gloire. Le chevalier connais- ^ sait, mieux que son Plutarque, les aventures de Don Juan. Depuis | qu'elles lui avaient été contées pour la première fois, par un vieux \ prêtre, il poursuivait de son culte le | souvenir du voluptueux sans rival. ^ Ah! celui-là avait vraiment com- | pris ! Frissons premiers du désir,
fureurs des étreintes, baisers fous, langueurs, lassitudes, larmes d'angoisse, morsures du soupçon, déchirements de l'absence , ivresses du retour, toute la fête infinie de l'Amour s'était multipliée dans son cœur ! Il avait bu la joie d'une haleine. Pons revivait cette vie de triomphes : il en comptait les mille victoires, il en jalousait jusqu'au châtiment. Soudain un souffle de mort avait éteint les flambeaux de l'orgie dernière, et flétri les fleurs du banquet. Quelqu'un était entré qu'on n'attendait pas. Mais la majesté du blême visiteur s'était heurtée au rire du héros. Le vengeur avait pu briser d'une étreinte la frêle main habile aux caresses ; il avait pu broyer la poitrine où les têtes lassées des amoureuses s'étaient si souvent endormies, remplir les yeux ensorceleurs de cendres brûlantes et clore avec son poing de marbre la bouche qui se jouait des serments ! . . . L'impie s'était abîmé tout entier avec son
orgueil. L'enfer s'épuisait à le réduire : il y userait son éternité. La lutte se prolongerait, implacable, à travers les heures et les heures, sans que la colère divine arrachât un soupir de grâce au dédain résigné de sa victime !
Et d'ailleurs, quelle piteuse revanche ! Si les pécheurs gardent souvenance du monde qu'ils ont scandalisé, Don Juan damné se rit des supplices. Les flammes peuvent consumer ses membres. L'âme libre, affranchie du corps torturé, s'évade aux régions sereines qu'elle | a remplies de ses désirs, et revit les temps du péché. Elle ignorera éternellement le repentir. Ce mesquin i enfer, avec sa puanteur sulfureuse i et ses misérables épouvantements, . vaut-il qu'on sacrifie à l'éviter une seule des heures d'autrefois, toutes i bruissantes de baisers, heures embaumées, suaves et légères, dont le ' vol palpite encore au fond du sou- I venir immortel?
« Oui, certes! s'écriait Pons, con-
tinuant tout haut son rêve commencé, oui, tu fis bien, maître des maîtres, d'échanger ta part de ciel contre la science sublime du plaisir! Si ton vieux compagnon ne m'a pas menti, s'il est vrai qu'en moi reparaît ton image, enseignemoi le secret de ta puissance et permets que j'achève ton œuvre !... »
Et le jeune fou, grisé d'orgueil, errait à grands pas sous les arbres, prenant à témoin chaque étoile de la mission dont il héritait. Les révélations de Leporello venaient d'enlever à l'amant d'Oisille le peu de bon sens que lui avaient laissé ces quelques semaines de mélancolie solitaire. Une exaltation inconnue lui montait au cerveau. Il ne pensait qu'à Don Juan, ne trouvait que lui au fond de son cœur.
Et Leporello, qui s'était enfui !
Où était-il ? Comment le retrouver maintenant? Pons cria trois fois :
« Leporello ! » L'appel répété par les échos du val se perdit dans le
murmure du Gave. Pons, épuisé de fatigue, rentra chez lui. Un morceau de miroir brillait au mur de sa cabane. Il leva la lampe au-dessus de sa tête et s'oublia à se contempler. Il admirait sur son visage la beauté de Don Juan. C'était donc ainsi qu'il apparaissait, l'enchanteur, aux yeux de ses victimes !
« Mais c'est toi que tu regardes, triple fou! » s'écria-t-il, éveillé brusquement de son extase. Il s'accouda sur sa table, les deux mains crispées dans ses cheveux. Tout à coup, à une idée atroce qui venait de lui déchirer le cerveau, il jeta un cri de fureur.
Il avait rêvé, c'était sûr ! L'Espagnol, Leporello Don Juan, la ressemblance , le Commandeur , l'enfer, imaginations que tout cela!
La vie cénobitique a des mirages.
Il appela son laquais et lui demanda, avec le plus grand flegme :
« Qu'ai-je fait aujourd'hui ? T'en souviens-tu? »
Le pauvre garçon crut son maître
en démence. Il répondit néanmoins que « Monsieur le chevalier avait passé Taprès-midi sous les coudriers, avec un inconnu de méchante mine ».
— Bien ! dit Pons. Va-t'en au diable !
« Monseigneur y sera avant moi, s'il continue ! » pensa le laquais, pour qui la folie de son maître ne faisait plus de doute.
Des Liguières passa une nuit infernale, en compagnie du Diable et du Commandeur.
Le lendemain, fourbu, anéanti, ignorant de l'heure qu'il était, et parfaitement oublieux du monde réel, il se tenait couché sur son lit, le visage au mur, lorsqu'on heurta violemment à sa porte.
— Entrez! fit-il, s'attendant à voir son hôte ou son laquais.
— J'espère que Votre Grâce n'est point malade, dit une voix sonore.
C'était Leporello, qui, après trois salutations cérémonieuses, mit un
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Des Liguières eut un sursaut de recul, comme à la vue d'un spectre ; la lettre lui tomba des mains. Leporello, les yeux baissés, une ombre de sourire au coin des lèvres, attendait, impassible.
Pour le coup, Pons se vit mystifié effrontément. Il sauta du lit, saisit Leporello à la cravate et le lança de toutes ses forces à Tautre bout de la chambre.
— Es-tu content cette fois, impudent coquin?
L'autre s'était relevé :
— Votre Seigneurie se croit moquée, dit-il, très calme. Je la sais ombrageuse et toute de pre-
mier mouvement. Sa colère n'est donc point pour me surprendre.
Il ramassa la lettre et, la tendant tout ouverte au chevalier :
— Quelle réponse ferai-je à mon maître? demanda-t-il.
Des Liguières, les bras croisés sur la poitrine, relut à distance le mystérieux billet. Les mots magiques : Juan Tenorio, flamboyaient au-dessus du paraphe ; le sceau de cire rouge dansait au bout d'un cordon de soie. Ce n'était pas le fantôme d'une lettre. Les regards de Pons allaient du message fantastique au visage impénétrable du messager.
— Ah çà ! voyons ! que veut dire ceci?
— Sur mon âme et la vôtre, répondit le valet, vous êtes prié ce soir à souper par quelqu'un qui ne prodigue plus guère ce genre d'invitations. Le Seigneur Don Juan...
— Lui ! Il vit donc?...
— Quand ai-je dit à Votre Grâce qu'il fût mort?
Pons se mordit un doigt et s'arracha une poignée de cheveux.
— Il vit ! murmura-t-il.
Mais alors les poètes mentaient donc, comme les femmes! Quel dommage! Une légende si belle!
— Tu oses jurer que ton maître est vivant?
— Foi de Leporello, Excellence !
— La bonne caution !
— Je sais que ma réputation est détestable, reprit le valet, et je suis résigné, depuis bel âge, aux fâcheux propos qu'elle m'attire.
Aussi , Seigneur , n'irai-je point perdre mon temps et le vôtre à m'efforcer de vous convaincre. J'ai là, sous les arbres, deux genêts d'Andalousie tout sellés. La demeure de mon maître est située à trois lieues environ. Que Votre Seigneurie daigne me suivre : elle aura, avant une couple d'heures, toutes les explications qu'elle désire.
Pons regarda par la fenêtre ; deux chevaux richement harna-
lOO MIREMONDE
chés, piaffaient devant la maison.
— Encore un mot, dit Leporello.
Mon maître, après m 'avoir donné ses ordres, a ajouté ceci... Mais j'ose à peine répéter ses paroles...
— Quoi donc?
— Que le chevalier (tel fut son langage) ne se dérange pas, s'il a peur.
Pons rougit jusqu'au blanc des yeux.
— Allons! fit-il.
Dès que les chevaux eurent tourné le coin du val, Pons interpella son compagnon :
— Pourquoi ne dis-tu rien, Leporello ?
— Parce que je n'ai rien à dire. Excellence.
— J'aimerais , puisque nous avons à faire ensemble une route de deux heures, à entendre, de ta propre bouche, le récit des aventures de ton maître. Pourquoi l'erreur de sa mort s'est-elle répandue dans le vulgaire, le sais-tu ? Il est avéré qu'il disparut un soir. Que
MIREMONDE lOI
s'est-il passé, ce soir-là ? Parle, si tu tiens à me complaire. Veux-tu que j'apparaisse devant un tel homme l'esprit embarrassé des choses absurdes que le peuple débite sur son compte?...
Leporello fit un geste de réserve :
— Monsieur le chevalier, répli- # qua-t-il, il est écrit que je jouerai
de malheur avec vous. Une des vertus de mon digne seigneur est de donner ses ordres avec précision : « Tu conduiras M. des Liguières jusqu'à ma demeure, m'at-il expliqué, et je te défends, pendant la route, de l'importuner de ton bavardage. Tu le laisseras respectueusement à ses pensées, et s'il te questionne...
— Eh bien ?
— Tu lui répondras que Don Juan se réserve l'honneur de satisfaire sa curiosité. Telles sont ses instructions formelles. Je me garderais d'y manquer, par déférence d'abord, et surtout par amour de moi-même. Votre Grâce ne saurait
croire à quel point il tient à être obéi.
Pons, quel que fût son désappointement, réfléchît qu'il lui serait inutile d'insister.
— Voilà bien des mystères, murmura-t-il. En ce cas, tais-toi.
Et les deux cavaliers reprirent le trot.
Il ne restait plus à Pons que la ressource de converser avec luimême. Où allait-il ainsi? et vers quel hôte? £)on Juan l'attendait.
Don Juan ! L'homme de pierre avait lâché sa proie : étaitTce clémence du ciel, ou l'éternel charmeur avaitil dupé Dieu lui-même? Don Juan, impuni, vieillissant tranquille !
Etait-ce croyable ? Si tout cela n'était qu'un jeu; si quelqu'un, d'assurément bien téméraire, s'amusait du chevalier des Liguières ; s'il allait rencontrer, au bout de l'étape, quelque sot mystificateur qui ricanerait de sa confusion ! Il se souvenait d'avoir, au. temps de ses erreurs, imaginé plus d'un tour
MIREMONDE IO3
semblable, et cherchait dans la liste de ses camarades de folies le nom du mauvais plaisant dont les oreilles payeraient les frais de la journée. Celui-là se repentirait d'avoir osé prendre un gibier si noble à la glu d'une farce pareille.
Ce valet moqueur était son complice ! Il jouait un rôle dans la comédie. Le drôle méritait cent coups
pour tant d'audace. Il fallait le
confesser, la dague à la gorge !...
A quoi bon ? Un gentilhomme ne
s'avoue pas berné par un manant.
Mieux valait en rester là, et tourner
bride.
Pons allait se résoudre à fuir,
quand il vit Leporello, dressé sur
ses étriers, qui montrait un coin de
l'horizon.
— Excellence, apercevez- vous, dans cette saulaie, là-bas, au couchant, ces volets bleuâtres et ce toit d'ardoises ? Hâtez-vous de les regarder : à la boucle du chemin, nous les perdrons.
— Je vois, fit Pons.
— C'est Miremonde.
— Qu'est-ce que Miremonde, s'il te plaît?
— La demeure de Don Juan, monseigneur. Nous y serons dans une heure au plus. Alerte !
Il toucha de sa houssine la croupe du genêt que montait Pons :
les chevaux fléchirent, se cabrèrent et tournèrent court en hennissant.
La vision de la maison lointaine, enveloppée de verdure et toute blanche à la rougeur du soir, disparut derrière les rochers.
Miremonde! ce joli nom, sonore et triste, avait suffi pour rendre au chevalier sa chimère, fenvolée déjà.
Son âme mobile oscillait aux souffles contraires entre la méfiance et Tespoir. L'espoir à présent la ressaisissait. A Miremonde vieillissait Don Juan Tenorio, dont il serait l'hôte dans une heure !
Qu'y avait-il à cela de si surprenant? Avait-il jamais cru, lui, un homme raisonnable, à cette fable de statue vivante ? Pons, en fils
MIREMONDE IO7
d'une époque païenne, ne tenait guère à l'existence du diable. Justement, il se souvint, fort à propos, que, au dire des clercs. Don Juan s'était pris jadis de querelle avec les franciscains. Les moines avaient dû, par basse vengeance, imaginer l'histoire du Commandeur. Un conte absurde, à redire au coin du feu, pour édifier les pages ! Et Pons qui, la veille au soir, voulait si bien que Don Juan fût damné, s'étonnait à présent que l'on pût croire aux fourneaux de l'Enfer.
Plus il songeait à son aventure, plus il la trouvait naturelle, et quand Leporello cria : « Nous y sommes ! » il éprouva le soulagement d'un voyageur, arrivé au but de sa course, et qu'un ami attend sur le seuil.
Les chevaux s'engagèrent d'euxmêmes, d'un pas familier, dans une étroite avenue qui s'allongeait entre la ravine et les champs de millet en fleur. Le dôme épais des feuilles frissonnait à l'approche du
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soir : la plainte des grillons montait dans la brume. A travers les fûts des platanes, les monts se voilaient de vapeurs roses, et les maïs ondulaient aux brises. Soudain, au terme du sombre couloir de verdure, la maison surgît, simple et calme, avec sa guirlande de glycine et son vêtement de lierre. Quelqu'un se tenait sous le parvis.
Pons tressaillit et ferma les yeux.
— Vous êtes chez vous, chevalier, dit une voix mélodieuse.
Merci d'être venu.
L'âge n'avait touché Don Juan qu'avec respect. La beauté n'osait se résoudre à déserter ce corps auquel elle devait ses plus chères victoires ; avec la douceur encore chaude d'un crépuscule elle s'y attardait complaisamment. Le temps avait posé sur le front hautain sa couronne de neige, mais le visage, épargné par les rides, conservait la pureté de ses lignes ; il gardait, après soixante années, sa grâce
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altière. Rien n'égalait le charme cruel de ses yeux glauques tachetés d'or, et l'on devinait à leurs éclairs ce qu'ils avaient jeté dans les cœurs de désespoir et de volupté.
Le nez dominateur, aux ailes frémissantes, indiquait l'homme de proie ; mais la bouche féline, dont le sourire avait ciselé les minces contours, montrait, comme une promesse rassurante, la gaîté de ses dents lumineuses. Les cheveux droits et courts, la moustache soyeuse et la fine barbe taillée en pointe, éblouissants de blancheur argentée, donnaient l'harmonie des choses anciennes à cette mâle figure, que pâlissait l'infinie tristesse d'avoir reflété tant d'orages.
L'air, le maintien, la voix, le geste, tout s'était ennobli et apaisé. Debout, sur son seuil, le vieux seigneur, vêtu d'un costume de velours noir à broderies mates, désignait à Pons l'entrée du logis. Le chevalier, troublé jusqu'au fond de l'âme par ce muet accueil, s'inclina sur
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la main de Taïeul, et d'un baiser plus léger qu'un souffle il effleura les doigts diaphanes, où luisait une opale éteinte.
— Soyez le bienvenu à Miremonde, reprit le châtelain avec une courtoisie d'autrefois.
Tandis que le chevalier iranchissait la porte, il surprit ce dialogue, échangé derrière lui, à voix basse :
— Eh bien ! mon maître ?
— Tu as raison, c'est miraculeux !
La salle où pénétra des Liguières était meublée selon le goût ancien, avec de riches armes de tous pays accrochées aux tentures fanées. En face de la haute fenêtre ouverte sur les jardins, une vieille peinture allumait aux derniers feux du jour les ors de son cadre. C'était le portrait en pied d'un adolescent d'une beauté souveraine. Debout, tète nue et l'épée au côté, le jeune cavalier, paré pour une fête, froissait une lettre entre ses doigts : il sou-
MIREMONDE IIÎ
riait, mais d'un étrange sourire de lassitude, qui attristait sa face orgueilleuse. Au loin, dans les profondeurs de la toile, l'œil devinait un pays de rêve, tout baigné de lumière bleuâtre, où glissaient des formes légères.
Pons, retenant à peine un cri de stupeur, demeura immobile devant cette peinture ; il pensait se mirer en la contemplant.
— Dites, seigneur ? Est-ce votre portrait ou le mien ? demanda une voix gracieuse.
Don Juan laissait errer ses yeux du chevalier au tableau, comme pour comparer le modèle et Timage.
— C'était moi jadis, fit-il avec un soupir.
Et, sans prendre garde à la confusion de son hôte, il s'assit à ses côtés, sur un divan.
— Ce Leporello est un drôle précieux ! Je lui ai ri au nez d'abord quand il m'a conté avoir vu mon double. Je vois maintenant qu'il disait vrai, tout en me flattant. Ah !
lia MIREMONDE
seigneur ! que votre vue est pour moi rajeunissante, et qu'elle fait de bien à mes vieux regards !
Le chevalier se taisait. Il avait préparé, pendant la route, plusieurs phrases de compliment d'une courtoisie élégante et simple, sur lesquelles il comptait pour donner à Don Juan une rare idée de son visiteur; les mots, hélas! refusaient de sortir. Enfin, saisi du courage des poltrons, il se lança, confiant dans son étoile :
— Vous me voyez, balbutia- t-il, confus et ravi. Je supplie votre bienveillance de m'épargner. Hier encore je n'aurais pu rêver l'honneur qui m'est fait. Daignez donc agréer mon hommage et me tenir pour un homme à vous.
— Le chevalier a votre voix!
n'est-ce pas, mon maître? s'écria joyeusement Leporello.
— Paix, coquin ! dit Don Juan, laissant éclater sa belle humeur.
Va dire qu'on nous serve !
Il y eut un silence : le pauvre
chevalier s'estimait rhomme le plus stupide du royaume.
— Ce portrait que vous regardez, reprit Don Juan, votre portrait, mon cher hôte, est dû à un artiste
florentin. Il n'est rien de plus beau chez le Pape, et je tire vanité de ce chef-d'œuvre. J'ai follement aimé les arts, en ma jeunesse.
Connaissez-vous Florence, chevalier?
— Hélas ! je ne connais rien. Je suis un pauvre Toulousain, prison-
nier de sa ville, qui voyage pour la première fois.
— Charmante cité que votre Toulouse! J'y reçus jadis le plus franc accueil...
— Les femmes y sont belles, hasarda Pons.
— Elles sont belles partout, répondit Don Juan... Mais voici Leporello. Eh bien, nous feras-tu souper, aujourd'hui?
Sur la table où des gerbes de frais iris tremblaient au col des vases, les faïences italiennes et les verreries de Catalogne reflétaient les flammes des candélabres. La riche vaisselle aux armes du maître, les mets choisis, les fruits, les vins rares, tout, dans ce luxe exquis, cherchait à flatter discrètement le convive d'un soir. Devant cette bonne grâce et ce goût suprême, Pons sentit l'assurance lui revenir. « C'est pourtant vrai, pensait-il, que je soupe chez Don Juan ! »
— Seigneur, dit-il en prenant
place, vous me traitez au-dessus de mes mérites.
— Vous vous moquez ; je crains, au contraire, que vous ne fassiez triste chère à la table d'un paysan
tel que moi.
Mais rien ne vaut un Français pour la courtoisie, et j'ai compté sur votre pardon.
Pons répondit par un salut.
— Ce vin, que Leporello nous verse, est de mon terroir, ces ortolans viennent de ma chasse, et je vous donne les fruits du verger.
Vous êtes chez un rustique, veuillez ne pas l'oublier.
Il6 MIREMONDE
— Vivez-vous toujours ici? demanda Pons.
— Miremonde est désormais mon univers. Je cherchais depuis longtemps un lieu de repos. J'ai fait halte ici, sous ces vieux arbres, et j'espère ne plus quitter leur ombre.
Tout me parle d'oubli sur ces hauteurs. L'été, je chasse l'izard et le bouquetin dans la montagne, j'arrose mes œillets, j'explore la vallée ; l'hiver, je relis l'histoire des guerres, ou je réchauffe mes souvenirs au coin de l'âtre. Je suis vieux...
« Se serait-il converti, par hasard ? songea des Liguières. Etaitce bien Don Juan, l'impie Don Juan, ce vieillard aux façons sereines, qui parlait de solitude et d'oubli? Le pécheur fourbu se repentait-il, et la bouche, illustrée par le blasphème, allait-elle psalmodier d'hypocrites sentences de sagesse et de vertu? Le chevalier n'était pas venu chez Don Juan pour entendre parler de la vanité
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des passions humaines : le premier huguenot rencontré sur les routes de Navarre suffisait à pareille besogne. C'était le récit de ses débauches qu'on attendait de lui, et surtout le mystère de sa prétendue damnation. Il s'agissait bien de philosopher !
« Là-dessus, se disait Pons, j'en sais , hélas ! autant qu'homme du inonde : Oisille a pris soin de m'édifier. Au surplus, j'ai aussi à le consulter sur mes propres misères. Peut-être serait-il habile de lui conter mes malheurs. Ce qu'il y a d'extraordinaire dans mon infortune l'amènera sans doute à jeter le masque, et je suis curieux de voir ce qu'il pensera de son convive, en apprenant que, sans une circonstance fortuite, mon corps, roulé par les cailloux du Gave, servirait de pâture aux aigles... A nous deux! »
Et le chevalier, pour entamer les hostilités, poussa le plus lamentable des soupirs.
Il8 MIREMONDE
— Quel âge avez- vous, mon cher hôte ? demanda Don Juan.
— Vingt ans, seigneur.
— Et vous soupirez de la sorte ?
— Hélas!
— Voici un hélas ! qui sied mal à votre printemps.
— Seigneur Don Juan, au jeu de la finesse, comme à tout autre, je m'attends à être battu par vous.
Je n'ignore pas qu'il vous serait facile de me tirer mon secret du cœur : je préfère donc vous dire franchement les causes de l'ennui qui m'assiège, et du triste état où vous me voyez.
— En vérité, chevalier, vous m'épouvantez !
— Où trouverais-je un confident plus expert dans les choses du cœur ? Je m'adresse à vous comme au médecin de l'âme.
— Parlez-moi comme à un ami.
Je vous écoute.
— Seigneur, je suis déplorablement malheureux ! J'avais une
maîtresse, trésor de beauté et de grâce. J'en étais éperdu...
— Elle vous a trahi ?
— Indignement.
— Avec votre meilleur ami, n'est-il pas vrai ?
Pons baissa la tète.
I.a main pâle de Don Juan se posa, consolatrice et caressante, sur l'épaule du jeune homme.
— J'ai souvent entendu cette histoire, mais elle me paraîtra nouvelle dans votre bouche. Poursuivez.
Alors le chevalier lui dit tout :
ses voyages capricieux à la poursuite du bonheur, ses désillusions, ses nouveaux espoirs et l'odieuse trahison des derniers jours. Il montra Oisille telle qu'elle était, sans l'excuser , sans la charger, aussi noire que son crime. Il fut éloquent et sincère. Son récit terminé, il s'arrêta, comptant sur une parole à la hauteur de son infortune.
laO MIREMONDE
— Est-ce tout ? lui demanda Don Juan.
Mon Dieu, oui ; c'était tout ! La foi menteuse, les serments profanés, les larmes fausses, la beauté prostituée, l'amitié perfide, c'était tout ! La question semblait une injure ou une ironie. La voix du chevalier devint amère.
— C'est tout ! fit-il.
Don Juan s'était levé, doux et grave.
— J'admire que vous soyez vivant, monsieur des Liguières, ditil du ton le plus sérieux.
Pons soutint de son mieux le regard qui plongeait dans le sien.
— Seigneur, s'écria-t-il, j'ai quitté Toulouse, décidé à mettre fin à une existence que l'infamie d'Oisille me rendait insupportable.
J'ai fui les hommes, et j'ai demandé à la nature de m'indiquer l'heure où je devrais partir.
— Elle vous a dit de rester, j'en suis sûr. Je la connais. C'est une
MIREMONDE I23
courtisane. Elle donne à chacun l'avis qu'il désire.
— J'ignore encore sa réponse.
— Je la devine, moi. Vous verrez de vieux jours.
Don Juan remplit une coupe et la tendit à Pons, avec un sourire.
— Chevalier, je vous propose un toast : voulez-vous ? A la santé de votre ami Roquetaillade !
Le chevalier eut un bond d'horreur.
— Votre Grâce, dit-il sèchement, m'avait promis de me traiter en ami, et non en écolier.
— Vous refusez ! répliqua Don Juan. Ah ! jeunesse, qui croit que tout lui est dû, c'est duperie que de te servir! Vous êtes un ingrat, seigneur Pons. Je boirai seul.
Des Liguières se mordit les lèvres.
— Vous avez la raillerie cruelle, murmura-t-il.
Don Juan alla vers lui, les bras ouverts, et le tint un moment embrassé.
— Excusez-moi, chevalier, la vieillesse a des privilèges dont elle est parfois tentée d'abuser. Sachez que je ne raille point la douleur.
Le dernier des manants . de la vallée viendrait me conter qu'il a été trahi par sa bergère que je Técouterais avec respect. Tout ce qui vient de la femme, joie ou peine, n'est-il pas sacré ? Votre visage, si étrangement semblable à celui de mon passé, m'autorise à vous traiter comme un fils. Vous êtes de haute race et de noble cœur. J'aime votre candeur et votre air. Je me suis cru votre père un instant.
La mauvaise humeur du chevalier céda devant cet élan de tendresse exquise. Il descendit en lui-même, et, d'un coup d'œil rapide, prit pour la première fois la mesure exacte de sa douleur.
— Ah ! mon maître ! s'écria-t-il, je ne suis encore qu'un enfant ; je n'ai pas l'habitude de souifrir.
Aidez-moi, par pitié, à lire au fond
MIREMONDE I25
de mon propre cœur. Puisque la science de Tamour est pour vous sans mystères, donnez-moi un peu de votre sagesse. Que je sois Théritier de votre génie !
« Science, génie, sagesse, murmurait Don Juan. . . Mots sonores ! »
Et il soupira à son tour.
— Chevalier, fit-il brusquement, j'ai grande envie de vous dire un conte.
— Je vous écoute avec toute mon âme.
— Mais vous boirez à la santé de Roquetaillade ? Vous me le promettez ? Je le veux.
— Je vous dois la vérité sans voiles, mon cher chevalier. Vous m'aimez, je le sens. Moi, j'aime en vous ce que je retrouve de moimême. Puisque vous rêvez de me continuer, il importe que vous connaissiez mes dispositions dernières. Voici le testament de Don Juan, mon héritier. Puissiez- vous en saisir le sens ! . . .
— Votre volonté sera la mienne.
Je jure...
— Ne jurez point, jeune homme !
Il ne vous sera peut-être pas donné de m'obéir. Ecoutez-moi :
Avant de recevoir ma lettre, vous me croyiez mort. Peut-être ne Vous trompiez-vous qu'à demi.
ia8 MIREMONDE
Je n'ignore aucune des légendes qui circulent sur ma fin dans le populaire. Ceux qui menèrent bruit ici-bas doivent distraire de leurs aventures les veillées oisives des bonnes gens. Il m'amuse de connaître ces fables par Leporello. Si j'étais meilleur clerc, j'écrirais l'histoire de ma vie ; elle différerait de la tradition. Mais le peuple m'accuserait d'imposture. Son jugement est rendu : rien ne le changera.
Je n'aurai garde d'infliger à votre patience le récit complet de mes actions. Je ne vous dirai de ma naissance que ceci : elle mit le deuil sur mon berceau. La duchesse Tenorio, ma mère, trépassa sans m 'avoir vu. Un languide sommeil l'enveloppa de ses ombres dès qu'elle eut accompli sa tâche. Elle expira, dormante et inerte, au bout de quelques heures. Mon front ne connut pas son baiser.
Il ne me reste rien d'elle, pas même un portrait. Un jour, étant
tout enfant, je demandai à mon père s'il possédait une image de la morte. Ma question chagrina le
digne seigneur. Il allait partir pour la chasse, plaisir qu'il aimait pardessus tout. Il me répondit, en sifflant sa meute, que les traits de la Duchesse défunte étaient à jamais gravés dans son cœur. C'était suffisant pour lui, en effet.
Je vous parlerai peu de Don Luis.
Nous n'eûmes pas la joie de nous aimer. Les charges qu'il remplis-
sait auprès de Sa Majesté Catholique, le souci de sa gloire et de ses affaires ne lui permirent pas de s'occuper de mon enfance. Il me donna cependant quelques leçons d'escrime : il tirait Tépée remarquablement. Je lui dois cette facilité à dégainer qui m'a joué parfois de si méchants tours. Au témoignage de ses amis, le duc, un des vingt-quatre de Séville, fut le seigneur le plus accompli de son temps. Je déplore de l'avoir si peu connu. Des circonstances diverses nous séparèrent tôt l'un de l'autre.
En vingt ans je ne le vis qu'une seule fois. Cette fois-là, il prit à peine le temps de me maudire et repartit en hâte. Nos deux orgueils se heurtèrent, et le dernier regard que nous échangeâmes fut un éclair de haine. Il me souvient, — j'étais fou alors ! — d'avoir salué son départ de quelque insolence. Je conserve de cela un regret sincère : de telles scènes sont façons de vilains.
J'ai grandi seul, au milieu des
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mensonges des laquais et des flatteries de mes précepteurs. On m'apprit à saluer et à danser, à monter à cheval, à m'escrimer selon les règles. Un gros moine, qu'on allait quérir dans la cave aux heures de la leçon, avait charge de m'apprendre la morale. Il me fut très utile, pour porter des messages aux caméristes. Plus tard, je reconnus ses services en lui obtenant une abbaye. J'ai su depuis qu'il était mort en odeur de sainteté après avoir brûlé force juifs sur la place de Tolède. Dans la pensée de ce saint homme, j'étais destiné à TEpiiscopat. Je trompai son espoir, et, quand j'eus quinze ans, j'entrai aux pages de la Reine.
J'étais alors, je vous assure, un joli cavalier. Je n'insisterai pas sur ce point, de peur d'alarmer votre modestie ; rappelez-vous ce que vous étiez à cet âge. Les dames de la cour se disputèrent l'honneur d'achever mon éducation. Elles me sollicitaient en si grand nombre
qu'en m'attardant aux pieds d'une d'entre elles, j'eusse péché contre la courtoisie. Ce fut ainsi que j'appris à mettre de "la diversité dans l'amour. J'eiFeuillai, une à une, ces fleurs faciles avec l'insouciance d'un enfant gâté. Mais aucune de ces passantes ne m'a laissé d'elle un souvenir. J'aurais peine, en fermant les yeux, à mettre des noms sur leurs visages ; c'est un ossuaire que ma mémoire. Je me rappelle seulement qu'elles étaient dépravées et charmantes, et surtout qu'elles étaient toutes la même.
Elles m'ont bien aimé !
Grâce à elles, j'avais à vingt ans les sens d'un vieux reître. Ce qui désole et ravit les jeunes hommes n'était plus pour moi qu'une habitude. J'allais au rendez-vous comme un soldat à la parade. La cour d'Espagne est par bonheur si riche en beautés qu'il m 'arriva rarement d'être de loisir. J'admire aujourd'hui d'avoir pu cheminer, sans" m'y perdre, dans ce dédale de
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félicités. Je dus commettre d'innocentes erreurs, et, parmi tant d'Arianes, brouiller (quelquefois les écheveaux. Pourtant on ne m'adressa jamais de reproches, et voici, selon moi, la raison de cette indulgence. Je passais déjà, sans nulle injustice, pour le moins fidèle des amants. Or, les femmes, — celleslà du moins dont je parle ! — se soucient médiocrement d'être aimées. Être préférées, tout est là pour elles. Chacune de mes belles amies prenait à me voler à une autre un double plaisir : celui, d'abord, d'affliger une rivale, auquel s'ajoutait l'ambitieux projet d'éviter, elle, une douleur semblable, en fixant à jamais mon inconstance. Chacune donc, alors qu'elle me faisait don d'elle-même, cachait au coin le plus pudique de son âme l'espoir de me trahir la première. Rendu clairvoyant par l'usage, je lisais cette pensée douce au ciel de ses v yeux, et, par la promptitude de mon adieu, je
l'éveillais loyalement de sa chimère. Ainsi m'accoutumai-je insensiblement à ne voir dans une rencontre d'amour qu'un assaut d'orgueil, un duel déloyal où chaque adversaire cherche à dépasser l'autre en perfidie. Je me rendais au lit d'une maîtresse, cuirassé comme pour un guet-apens, redoutant par-dessus tout de m'attendrir. A travers cette armure de méfiance, la volupté ne m'arrivait au cœur que glacée. Telles furent mes amours de jeunesse.
Tant de bonheur ne tarda pas à m'importuner ; je quittai la cour.
J'eus la curiosité de voir le monde ; je fus en Allemagne, en Italie, en France, chez le Grand Seigneur.
Partout ma réputation m'avait précédé. Je m'en apercevais à la décevante facilité de mes victoires.
Les femmes de toutes races et de toutes couleurs s'obstinèrent à devancer mes hommages. Furentelles mille et trois, ou davantage ?
Il me serait malaisé de le dire. Sur
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ce point, Leporello vous édifiera :
le drôle prenait des notes dans ses loisirs. J'en vins à souhaiter d'être dédaigné. Je forçai la porte des cloîtres pour y découvrir la vertu ; ce que j y trou- ^>f
TÛ
vai lassa Tïics vices.
Les dires de mes biographes y ne sont à ce sujet que vérité. Néanmoins, je veux rectifier en passant une inexactitude qui m'offense. Il circule des grimoires où l'on m'accuse de moyens brutaux à l'usage des pirates; philtres, breuvages, chaînes et cachots. J'aime à penser, chevalier, que vous n'avez jamais
daigné croire un mot de ces sottises.
Elles furent inventées, j'imagine, par quelqu'un de pauvrement renseigné sur la vraie nature du plaisir.
Sans parler de la flatteuse opinion qu'il vous plaît d'avoir sur mon compte, j'en appelle à vos propres souvenirs. L'expérience vous interdit d'admettre qu'une dame puisse être violentée... Mais je vois que vous faites un geste , parlez , de grâce. »
Pons rougit de se sentir deviné.
— Que Votre Seigneurie me pardonne, balbutia-t-il. Je songeais malgré moi...
— A quoi donc ?
— A la fille du...
Voyant Don Juan pâlir, il n'acheva pas.
— ... Ah! cette Anna!" Quelle horrible histoire ! J'en dirai deux mots, pour l'amour de vous.
Oui, j'ai versé le sang du vieiU lard ! Ce fut malgré moi, je le jure.
Il m'avait frappé au visage du plat de son épée. C'était un rude joû-.
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teur, en dépit de Tâge ; la partie était égale entre nous. Je ne voulais que parer ses coups. Les cris de sa fille attirèrent le guet. Je perdis la tête, et je ripostai. Il tomba.
Don Juan, écrasé par ce souvenir, se recueillit un instant dans son vieux remords. Il y eut un lourd silence.
— Mais elle ! reprit-il avec une farouche colère. Elle ! Ah ! je n'ai pas usé de violence envers cellelà !.. . Je la connus au bal de ses fiançailles avec Ottavio. Le malheureux ridolâtrait. Comme il était de chétive noblesse, le Commandeur le dédaigna longtemps. Il alla aux armées, s'y couvrit d'honneur, et revint, toujours épris et fidèle. Il attendit quatre ans. Jeune, candide, enthousiaste, il déposait aux pieds de sa dame la fleur d'un premier et unique amour. J'étais corrompu et flétri. Il m'a fallu huit jours pour être préféré à un tel amant ! J'ai commis une action
lamentable en prenant cette femme à cet homme. Mais elle, de quel nom appellerez-vous sa chute ?
Cette insensée, dont Tabsurde caprice me donnait la nausée le premier soir, a mis de ses mains son père au tombeau. Ma part me suffit dans le crime, et j'entends qu'on lui laisse la sienne. D'ailleurs, Ottavio et elle se sont payés. Je vous dirai comment tout à l'heure...
Laissons ces choses. A quoi bon vous retracer toute ma vie? Le premier venu vous apprendra que Don Juan Ténorio est l'homme qui s'amusa le plus en ce monde.
Il faut que cela soit vrai, puisque tous le disent. Soit, je me suis diverti sans relâche. Il est aussi des gens qui rament nuit et jour sur les galères de Sa Majesté.
Que poursuivais-je ainsi dans mes courses folles ? Un poète de votre pays prétend le savoir. Il veut que mes désirs errants aient cherché l'Amour. A l'entendre, une vision sublime illuminait ma
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nuit. Mes bras n'ont enlacé tant de fantômes que pour étreindre, ne fût-ce qu'une seconde, la fuyante illusion divine ; martyr glorieux, j'ai succombé pour m'être fait du bonheur une idée trop haute ; mon cœur s'est brûlé à sa propre flamme !... J'imagine que vous avez lu ces jolis vers. L'aimable esprit qui les rima à ma louange me fait, en vérité, beaucoup d'honneur. Mais je vous ai promis d'être sincère. Ce n'est, hélas ! qu'un rêve de poète. Bien que je préfère cette erreur à celle des maîtres sots qui m'accusent d'avoir abusé d'enfants endormies, je ne puis vous la laisser partager. Je m'embarrassais peu d'un tel idéal. L'ennui, l'incurable ennui des heureux, avait tari en mon cœur la source de joie. Je n'ai jamais cherché qu'à me fuir moi-même. Misérable forçat du plaisir, je demandais au jour présent l'oubli de la veille, et demain s'était à peine levé que j'en étais las ! Ayant bu le dégoût à toutes
les coupes, où aurais-je pu retrouver Tivresse?
... Mais je deviens maussade, et je m'égare. J'oublie d'ailleurs que je vous dois un conte ; le voici :
Une de mes distractions favorites était de fuir, pendant quelques semaines, la scène banale de mes succès et de chevaucher, seul, à l'aventure. Mon caprice m'avait conduit cette fois en Castille, dans la riante sierra de Gredos. Un jour que je longeais les bords du Tietar, je me pris sottement de querelle avec un chevalier de Saint-Jacques, qui prétendait faire boire sa monture avec la mienne. On dégaina.
Dès la première passe, un joli coup de pointe à l'épaule m'étendit au revers d'un fossé. Je m'évanouis.
Leporello, toujours prudent, avait assisté à l'affaire, caché derrière un arbre. Me voyant privé de sentiment, il prit peur et s'en fut aux environs chercher du secours.
Je m'éveillai, couché sur un bon lit, dans une chambre inconnue.
Une servante qui filait à mes côtés répondit à mes questions que Dona Andréa, marquise de Montalvo, m'oflFrait l'hospitalité sous son toit.
Leporello m'apprit le reste. Des paysans, le voyant en peine, lui avaient indiqué le manoir de la marquise. Cette noble dame, femme d'un compagnon du feu roi, vieillissait, retirée du monde, en son domaine de Pulgar. Sa charité la rendait célèbre dans cette partie de la contrée qu'on appelle la Vera.
Mon valet était venu sonner à la grille, demandant assistance pour son maître. Don Miguel de Ercilla :
c'était le nom que je prenais en voyage. Aussitôt, Dona Andréa, avait envoyé ses gens à mon secours et m'avait fait installer dans la meilleure chambre de sa demeure. Elle me priait de rester l'hôte de Pulgar, jusqu'à complète guérison. Force m'était d'accepter un asile, d'ailleurs si courtoisement offert : ma blessure était cuisante, et la fièvre commençait à
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me gagner. J'envoyai Leporello me mettre aux pieds de la marquise.
Un chirurgien des environs me pansa de son mieux. Il prétendit m'avoir sauvé. En tout cas, grâce à lui ou à la nature, j'étais sur pied au bout de huit jours. Aussitôt rétabli je pris mes dispositions pour un prompt départ. Je sollicitai de Dona Andréa la faveur d'une audience de congé. Elle me fit répondre que je lui serais agréable en m'attardant encore à Pulgar. La maison entière était en fête : sa fille unique revenait du couvent le jour même. J'étais convié à me mêler aux réjouissances ordonnées pour cet heureux retour. La gratitude me rendait esclave des moindres désirs de M'"'' de Montalvo : je consentis à rester.
En m'habillant, je questionnai Leporello.
La mère, me dit-il, a grand air sous son deuil. Quant à la fille, je n'ai pu la voir. Je sais seulement
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qu'elle a seize ans à peine, et qu'elle arrive de Notre-Dame-de- Grâce d'Avila. Les gens d'ici paraissent adorer leur jeune maîtresse : ils ne tarissent pas d'éloges sur ses vertus.
Quelque ingénue de province, pensai-je.
On annonça le comte de Ercilla aux dames de Pulgar. Les moindres détails de cette entrevue sont présents à mon esprit : vous souffrirez que je m'y complaise.
Il me semble voir la vieille marquise, coiffée du chaperon des veuves, s'avançant vers moi, droite et simple. Non loin d'elle brillaient, dans la clarté douce du vitrail, une robe blanche et des cheveux blonds.
— Elvire, dit Dona Andréa, le comte est notre hôte.
C'était presque une enfant encore, qui me parut de beauté médiocre. Au furtif regard qu'elle jeta de mon côté, deux larges yeux de pâle azur illuminèrent sa maigre
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figure. Avec une révérence de pensionnaire elle me tendit la main.
Je pris ses doigts frêles et je les baisai : leur fraîcheur était délicieuse, et, sans y prendre garde, j'y laissai mes lèvres plus longtemps peut-être qu'il n'eût convenu.
Lorsque je relevai la tête, le visage d'Elvire était couleur d'aurore, et je m'aperçus qu'elle était jolie.
« Cette espiègle est mon trésor, disait la marquise, jouant avec les nattes ambrées de l'enfant. J'eusse voulu qu'elle restât au couvent une année encore pour y devenir parfaite ; la place des cœurs purs est parmi les anges. Voici qu'il lui plaît de revenir, parce qu'elle s'ennuie, dit-elle ! Je voudrais gronder. »
La jeune fille passa la tête sous le bras de sa mère, et se blottit frileusement contre son cœur.
a C'est là ma place, » dit-elle, d'un ton de câlinerie mutine.
Une étreinte passionnée rappro-
cha les deux têtes, boucles d'or et cheveux gris ; et j'entendis un murmure de tendresse. Ainsi cachée sous les voiles de sa mère et tout abritée de chaste amour, cette vierge de seize ans me parut plus inaccessible et plus lointaine de moi que Tlnfante.
La marquise avait du savoir et de Tesprit ; la conversation s'établit, facile et légère. Elvire, penchée sur un métier de tapisserie, demeurait dans un coin, silencieuse.
— Vous ne dites donc rien, mon ange? fît sa mère. Comte, excusezla : vous Tintimidez. Singulière enfant ! Toujours, quand elle arrive, elle m'assourdit de son babil.
N'avez- vous rien à conter, mon cœur, sur votre belle vie de Notre- Dame ?
— Je me hâte, dis-je en me levant, de rendre à dona Elvire la liberté et la voix. Je n'ai que trop usé de vos bontés , senoras ; je prendrai congé ce soir même.
— Vous m'offensez en parlant ainsi, répondit la marquise. Vous n'êtes point guéri, seigneur comte .
Il vous faut quelques jours encore, l'air de nos montagnes et les breuvages du docteur. Elvire serait confuse de vous chasser.
Une pensée mauvaise traversa mon cerveau. Soit ! me dis-je. Et m'approchant de la jeune fille : Je supplie Votre Grâce, murmuraî-je, de ne point s'apercevoir de ma présence.
Elle leva vers moi ses yeux limpides où flottait une ombre de crainte.
— Vous ferez pleurer ma petite nonne en lui parlant comme aux dames de la cour. Venez ça, ma mie, et montrez-nous ce grand ouvrage.
— C'est pour la chapelle d'Avila, ma mère. Un morceau du Dernier Jugement.
Je me penchai sur la tapisserie.
Le front d'Elvire était à deux lignes de mes lèvres.
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— Cet alguazil fait une laide grimace ! dis-je en désignant un personnage que la brodeuse habillait de soie rouge.
— S*il vous plaît, c'est un diable de Tenfer.
— En vérité ! Pourquoi en veutil à cet homme jaune?
— C'est un damné, celui-là.
Voyez : ici sont les menteurs et tous ceux qui firent de la parole un mauvais usage. Leur langue est arrachée par la fourche ardente.
Son doigt mignon, rougi par l'aiguille, courait au milieu des figures, atroces ou grotesques, des tourmenteurs et de leurs victimes.
— Alors, celui-là n'a fait qu'impostures : il a plus de cent diables à ses trousses.
— C'est un courtisan.
Elle dit cela de sa voix la plus fraîche. Soudain, la fureur comique d'un démon la mit en gaîté, et, pour la première fois, je la vis rire. Le rire est l'épreuve de la beauté, mon cher Pons. Chez la
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plupart des femmes, il n'est qu'une grimace qui rompt les lignes du visage, et montre à nu les basfonds de Tâme. Les sottes et les impures n'y résistent pas ; mais celles qu'il embellit, croyez-moi, sont de race divine.
Le rire d'Elvire était un miracle.
Il chantait, comme une claire musique, et secouait d'un frisson sa gorge enfantine. Chez elle, tout riait, le col pâmé, les frémissantes épaules, les joues épanouies, la bouche illuminée. Devant cette forme chaste, ainsi renversée, je sentis la morsure du désir. A l'espoir d'entendre, un matin d'amour, ce rire-là sonner sous mes baisers, mon vice, un instant endormi, eut un éveil sauvage. Et je me jurai — de tels serments m'étaient faciles ! — de cueillir sans tarder cette fleur d'enfance !
Pour apprivoiser ce cœur farouche, il fallait des ruses d'oiseleur. Je me fis caressant, fraternel ; j'imitai de mon mieux l'accent
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d'Elvire pour lui parler des choses qu'elle aimait. Peu à peu, je la surpris à s'enhardir. Mes badinages ramenèrent sur ses traits cette gai té qui la rendait si belle.
Au bout d'une heure, nous étions amis. Notre entretien commencé à voix haute sur un ton de coquetterie décente, s'achevait tout bas en un murmure de confidence, plein d'aveux, de silences et de soupirs.
Elle me contait sa vie de recluse ; je lui disais des histoires guerrières. Elle aurait voulu vivre au temps de chevalerie, et panser de ses mains les blessures des preux.
Elle m'avoua, dans sa franchise ingénue, qu'elle eût désiré me guérir elle-même prétendant connaître un baume d'une vertu souveraine ; et, m'ayant questionné sur les causes de ma présence à Pulgar, elle me félicita gentiment de ma vaillance.
— Vous fûtes attaqué par des bandits ? demanda-t-elle.
Leporello, toujours zélé, me
donnait à Toffice pour un paladin ; d'après lui, j'avais défendu Thonneur d'une belle voyageuse dont le carrosse était assailli par des mécréants. Je dus répéter, en l'embellissant, le récit de mon valet; mais je lui sus gré de son imposture, en voyant palpiter d'enthousiasme le jeune sein d'Elvire.
— J'aime les coups d'épée donnés pour les dames, s'écria-t-elle, toute rayonnante de bravoure naïve.
— Est-ce au couvent, Senorita, que vous avez pris ces goûts de bataille ?
— Mon père était soldat, répondit-elle.
— Pardonnez-moi ces longueurs, mon cher hôte ; je m'oublie à revivre, une à une, les secondes de cette heure bénie. Tout ce qu'elle dit ce jour-là fut divin. La grâce un peu sauvage de ses pensées m 'apparaissait à travers un cristal.
Elle me dévoila le mystère de son âme : la bonté, la foi, l'héroïsme
s'y reflétaient en images fidèles.
L'idée du mal glissait sur son esprit comme l'eau sur un marbre.
Chimères enfantines, sereines mélancolies, espoirs crédules, tout me semblait nouveau dans sa bouche. Sa candeur soufflait sur mon vieil ennui des bouffées d'avril. Je l'eusse écoutée parler toujours. Il fallut la quitter. Je m'arrachai d'elle, pénétré d'un trouble inconnu. Elle m'avait grisé de sa douceur.
Certes, j'avais rencontré bien des jeunes filles ; je me connaissais en pudeurs menteuses. Je savais ce qu'il peut se cacher, derrière un front d'ange, de ruse sournoise et de froid calcul. Mais, cette fois, c'était bien l'innocence ! Sa voix sonnait le son de l'or; un azur profond bleuissait ses yeux. La Vertu, ignorant le péril, le dédaignant peut-être, venait de s'égarer sur mon chemin. L'apparition de cette étrangère m'irrita comme un défi.
Devant le monde inexploré qui m'était promis, ma curiosité s'exaspéra. La loi de mon caprice était implacable et je lui obéissais en esclave aveugle. Elle prononça la sentence d'Elvire.
Cette sentence, il m'était facile de l'exécuter. J'avais la certitude tranquille d'être aimé déjà de cette enfant ; ses regards, en m'apercevant, se chargeaient d'aveux. Son amour attendait, désarmé, ma première audace. Elle n'était pas de celles qui se marchandent, lorsqu'elles ont résolu de se donner.
Jusqu'alors, je devais mes triomphes à ma seule renommée ; j'étais las de ces joies qu'on ramasse.
Elvire au moins ignorait Don Juan.
Elle n'aimerait en moi que moimême. N'était-ce point mon rêve inavoué, de refléter mon image au fond d'une âme neuve et de m'y contempler, rajeuni ?
Mais c'était un époux qu'elle attendait... La foi qu'on n'engage point devant l'autel n'existait pas
MIREMONDE l^^
pour sa piété naïve. Sa conquête exigeait un crime. Je n'en étais plus à les compter. Au surplus, ma cruauté frivole s'amusait de l'idée d'un mariage ; c'est un féroce conseiller que l'ennui. Pourtant, je pressentais confusément qu'il y aurait un lendemain grave à ces noces hasardeuses. Mais ne savais-je pas mes devoirs ? La duchesse Tenorio, veuve d'un époux vivant, serait assurée d'un sort digne d'elle... D'ailleurs, je ne raisonnais point; j'allais au mal, comme la flèche au but.
Quelques jours passèrent. Un soir, nous étions au jardin; dona x\ndréa, un peu souffrante, s'était retirée. C'était la fin d'une journée radieuse. El vire, décoiffée, palpitante, suivait le vol des libellules à travers le verger. Tout à coup, elle poussa un cri : la fuite d'un reptile l'avait surprise. Sans y prendre garde, elle se blottit contre ma poitrine. Je fermai mes bras autour de sa taille, et j'imprimai
sur son front la marque de mes lèvres...
Pons, j'ai vu couler bien des larmes, j'ai versé le sang; j'ai entendu la colère de Dieu gronder sur la mer, je n'ai rien vu d'aussi solennel que l'effroi de cette vierge en face du baiser! Elle s'affaissa, comme un lis coupé, tandis qu'une
ombre de mort voilait sa pâleur.
Je l'enveloppai d'une étreinte nouvelle.
« Elvire, reviens à toi ! Je t'aime. »
Une fraîche rosée ranima ses yeux et je sentis renaître sur sa bouche un sourire dont je bus le parfum.
— As-tu peur encore ? demandai-je.
MIREMONDE I«)9
— Peur ! Et de quoi ? Vous êtes gentilhomme, et je suis fille noble.
— Voulez -vous de moi pour époux, dona El vire ?
Sa petite main tomba dans la mienne :
— Miguel, je vous donne mon âme?
— Tu m'aimes donc ?
— Du jour où je vous vis, je vous appartins.
Je rouvris les bras pour la saisir.
— Rentrons, soupira-t-elle. A demain, Miguel.
Elle posa ses doigts sur ses lèvres, et je vis la blancheur de sa robe se perdre dans Tombre du jardin.
— ... Ah ! chevalier ! j'ai hâte d'en finir!... On nous maria. Les noces d'Elvire de Montalvo et du comte Miguel de Ercilla mirent la verte Vera tout en fête. Les pâtres du Gredos m'amenèrent l'épousée sous un dais de feuillage. Je la reçus des mains de sa mère, au
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son joyeux des cloches de Pulgar, par un matin d'été.
A peine le prêtre eut-il béni les anneaux, que j'emportai Elvire comme un voleur. Un château que je possédais aux environs de Ségovie était préparé pour nous recevoir.
Ce fut là... Ici, je veux me taire !
Il est des souvenirs qu'on n'évoque point sans les profaner.
Mes sens, repus à toutes les auberges du plaisir, dormaient depuis longtemps d'un lourd sommeil.
Le réveil m'attendait sur le sein d'Elvire. Celles qui se livrent tout entières sont les enchanteresses sans rivales. Seules, elles savent le secret vainqueur. L'extase qu'on devine en leurs yeux mourants opprime les volontés les plus fières ; leur chaste abandon, leur pudeur docile font murmurer des mots désappris. On croit leur donner la joie, on la reçoit d'elles ; elles la multiplient en la purifiant. La volupté est fille de l'innocence.
Les délices de cette nuit nuptiale me ravirent au ciel de TAmour.
Elle me berça, la bonne compagne, en des songes aussi frais que son haleine, et, dans Tenlacement de
ses bras maigres, pour la première fois je goûtai Toubli.
Elle s'endormit au matin, heureuse et lassée. J'écoutais le bruit léger de son souffle à travers son sourire. Elle était si charmante ainsi que j'eus peur. Je craignis, si j'étais encore là à son réveil, de rester le prisonnier de sa faiblesse.
Un geste, devenu inconscient à la
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longue, me faisait rejeter aussitôt les fleurs respirées. Ma vanité m'interdisait Tattendrissement à régal d'une honte. Le souci de ce que j'appelais ma liberté me rivait à mon destin solitaire. Et puis, tant de lendemains m'avaient menti que jamais je n'eusse osé croire au retour d'une heure pareille. Que sais-je encore? Je ne devais comprendre que plus tard qu'il est des parfums immortels et des ivresses qui durent.
J'effleurai d'un baiser les cheveux d'Elvire, et je partis. Une courte lettre, que je confiai à Leporello, lui révélait de quel époux, indigne de sa vertu, elle allait désormais subir le nom.
J'avais toujours souhaité de voir les Indes : je décidai de faire ce voyage. Je mettrais entre El vire et moi l'Océan. Leporello me rejoindrait à Palos.
L'amiral de Sayavedra, qui appareillait pour les pays de l'or, était mon ami. Il donna en mon
honneur une fête à son bord. Ce fut une orgie, j'en avais besoin. Au milieu d'aventuriers et de courtisanes, je redevins Don Juan; on m'admira. Tous m'enviaient :
j'étais si heureux!
Dès que Leporello fut arrivé, je m'enfermai avec lui.
— Eh bien ? demandai-je ?
Sa face de coquin s'assombrit :
— C'est fait, mon maître !
— Qu'a-t-elle dit ?
— Rien. Pas un mot. Après avoir lu votre lettre, la senora porta la main à son cœur, et tomba toute droite, à la renverse.
Les femmes sont accourues, qui l'ont ranimée.
— Elle a parlé, alors?
— Non. Elle semblait absente d'elle-même, et fixait un angle du mur... Celle-là n'est pas comme les autres , monseigneur î . . .
— Va-t'en ! m'écriai-je.
A ce moment, les cloches du bord sonnèrent le départ, et le vaisseau leva l'ancre.
Quelle odieuse prison que l'orgueil ! J'étais Grand d'Espagne, mes désirs ordonnaient : je n'avais qu'un mot à dire à Sayavedra. Il eût mis un canot à la mer : rien n'était irréparable encore. Sur cette terre d'Espagne, qui s'effaçait là-bas, dans la nuit, m'attendaient la paix et le pardon. Je ne dis rien.
Je ne voulus pas que derrière moi l'on rît de Don Juan : je portai le poids de ma triste gloire.
Aux Indes, où je demeurai près d'une année, j'accomplis ma besogne coutumière. Mon nom, dans ces capitaineries lointaines, aujourd'hui fait scandale encore. Je souillai de mes débauches cette terre de gloire.
Je m'étais flatté d'amuser mes regards au spectacle d'un autre univers, mais pour refléter ces vierges merveilles, il fallait des yeux que je n'avais plus. Je retrouvai sur cette terre sauvage l'âme prolongée de la patrie. Cette ombre me voila la beauté des
choses. Ainsi, il n'était rien, sous ce nouveau soleil, qui n'eût déjà fatigué mon cœur ! En cet étrange et joyeux décor se continuait le vieux duel monotone de Thomme et de la femme, aussi vain que dans Tancien monde, et, comme là-bas, perfide et cruel. J'y répétai mon rôle insipide. La comédie où je jouais depuis tant d'années le même personnage ne gagnait rien à changer de tréteaux. J'éteignis les lumières du théâtre, j'arrachai mon masque, j'essuyai mon fard et j'allai, histrion avide de grand air, demander à la solitude un peu de liberté et de silence.
L'amertume de l'exil est salutaire. L'isolement m'inspira des pensers nouveaux. Je sondai le vide de ma destinée. Où en étais-je après tant de fortunes ? J'avais trente ans et plus de souvenirs qu'un aïeul.
J'étais né riche, beau, puissant, illustre, le sort m'avait comblé de ses faveurs. De quelles joies pouvais-je manquer ? Je fis mon compte.
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J'aboutis à ceci : de toute cette vie, pompeuse et bruyante, il me restait la mémoire d'une heure.
Les plus enviées donneuses d'amour, dames de haute lignée, courtisanes savantes, avaient lassé en moi le désir : une enfant m'obsédait de son charme. J'avais bu la soif à son baiser.
Je compris alors que pour peupler le désert où se consumait ma tristesse, il suffisait de la seule Elvire. Non qu'une vraie clarté dessillât m^s yeiix ! Je songeais aux enchantements de cette nuit unique, avec l'égoïste regret d'un buveur dont la coupe s'est brisée, encore pleine, et je ne plaignais que moi-même, en me rappelant l'hymen parjuré. J'évoquais la forme d'Elvire, sa frêle beauté heureuse de s'offrir, sa grâce d'épouse fière d'être vaincue . Je m'enivrais, comme un fiancé, de cette pure image, et je maudissais l'orgueil stupide qui m'avait fait partir, inassouvi. Pourquoi m'être
ainsi hâté de fuir? J*avais craint les déboires du réveil ; et si le rêve s'était prolongé? Peut-être est-il de rares créatures auprès desquelles le lendemain se suppose, et dont la foi persiste longtemps.
Si elle était de celles-là, l'abandonnée? Si j'avais passé, moi, l'insatiable, à côté d'une telle joie, sans l'épuiser.
Je remuai les cendres de mon cœur : il y couvait un feu qui m'épouvanta. J'essayai de railler, par habitude. AUai-je par hasard devenir amoureux de ma femme, moi. Don Juan Tenorio? Je voulus chasser l'importun fantôme : il s'obstina doucement à me suivre.
Je dus renoncer à me tromper moi-même. Il me fallait une seconde nuit, dans les bras d'Elvire.
Je la désirais éperdument.
. D'après les lettres de mon intendant, la duchesse, ma femme, avait quitté la maison, le jour même de mon départ, pour se réfugier auprès de sa mère. Un
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courrier récent venait de m'apporter la nouvelle de la mort soudaine dedona Andréa. La marquise de Montalvo n'était plus : le malheur de sa fille avait hâté sa fin.
Je partirais, j'irais à Pulgar !
J'apporterais à Torpheline inconsolable, à Tépouse délaissée, mon amour victorieux de l'absence :
Don Juan pour la revoir, traverserait les mers! Quelle femme n'eût payé de toutes ses larmes un pareil hommage ? J'estimais cela suffisant ; j'étais ainsi. Arrivée au suprême degré d'inconscience, la vanité devient de la candeur. Je pensais m'acquitter royalement envers Elvire, et j'escomptais déjà par avance les transports d'allégresse et de gratitude qui salueraient l'aube de mon retour.
Combien la traversée me parut longue ! N'ayant jamais attendu jusqu'alors, j'ignorais le charme des choses lointaines. La vie m'avait gâté implacablement. En me gorgeant de joies immédiates, elle
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m'avait interdit de connaître la seule illusion qui l'embellisse : le douloureux et divin espoir. Je m'étonnais, comme un enfant, de l'inévitable ; les lenteurs infligées à mon impatience m'inspiraient une sorte de colère. Quand j'atteignis le but de mon voyage, il ne me restait plus des heures de l'épreuve qu'un besoin brutal et la honte mauvaise d'être dompté.
Je revis d'un œil sec la maison quittée. C'était le soir. La bise aigre et glacée de novembre couvrait le sol de Pulgar d'une jonchée de feuilles ; le parc, témoin des aveux d'Elvire, était la proie saignante de l'automne. Les choses semblaient, à ma venue funeste, se vêtir d'une plus sombre mélancolie.
Je connaissais, pour en avoir été l'hôte, les moindres détours de la demeure : je parvins, sans rencontrer personne, à la chambre d'Elvire.
Elle était accoudée, languissante, sur la croisée ouverte à la nuit :
« Miguel ! » cric.-t-elle.
Et ce fut tout. Elle restait là, terrifiée, inerte. Je voyais son cœur affolé battre sous sa guimpe, j'entendais trembler ses mains sur la soie de sa robe.
Je m'attendais tout au plus à des larmes. Cette muette stupeur m'offensa. J'ignorais les âmes de cette trempe. Ce fut la minute où je jouai ma vie.
— On me nomme Don Juan, répondis-je.
• Je fis un pas vers elle : elle pâlit comme jamais on ne vit pâlir.
— Je suis la veuve du comte de Ercilla, dit-elle.
— Vous êtes ma femme!...
— Hélas ! je le sais!...
Amaigrie, fanée par les larmes,
elle semblait le fantôme d'une sainte : j'osai lui parler de sa beauté ! La honte incendia son visage.
— Par pitié, taisez- vous ! supplia-t-elle... Si vous êtes chrétien, vous partirez !
Croyant qu'elle faiblissait, je tendis les bras.
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— Elvire, tu es à moi! Je te veux !... Rappelle-toi ton serment au pied de l'autel...
Et j'ajoutai, sans songer que je blasphémais :
— Je t'aime... Comprends-tu?
— Eh bien, faites !
Et, les mains croisées sur son sein, sans un cri, sans un geste, immobile et glacée, — elle attendit.
— Oui, chevalier, j'ai fait cela :
j'ai violé l'épouse ! N'était-ce pas mon droit ? Trop faible pour lutter contre l'outrage, trop fière pour appeler les valets, Elvire céda, froide et pâmée. Mais elle ne me livra ^ que sa dépouille. En vain mon baiser chercha le sien : l'horreur et le mépris lui scellaient les lèvres. Je meurtris son sein sans le réchauffer. Elle se refusait, en s'abandonnant... Lorsqu'elle s'afr faissa, demi-mourante, on eût dit que la beauté s'était enfuie avec l'amour de ce corps profané. Ma rage se changea en épouvante, et
je m'enfuis, de la fuite des lâches ! . . .
Don Juan se tut, la voix lui manquait.
— Vous plaît-il d'entendre la fin ? murmura-t-il ?
— Oh ! dites-moi tout, je vous en supplie !
Le seigneur de Miremonde, appuyant sur sa main son front de cire, acheva lentement le triste récit.
*i Je n'avais point prévu ce comble d'injure, Cette puissance, qui me rendait si vain» s'était brisée contre une force invincible. Il *^'- était quelque chose ici-bas de plus hautain que ma volonté ; je ne pouvais rien contre certaines âmes.
Elle ne m'avait même pas fait Thonneur de lutter, cette enfant chétive ! Prise en Tétau serré de mes bras, elle était restée libre et lointaine. L'orgueil de Don Juan gisait écroulé sous son dédain. Me rappelant alors de quelle façon se donnait Elvire lorsqu'elle se don-
nait, je comparais Thorreur inutile d*un tel attentat à cette belle nuit d'inoubliable amour, dont le regret me servait de remords. J'étais banni du ciel entrevu. Ce qu'il y avait encore d'humain au fond de mon cœur disparut au souffle du désespoir, et je sombrai dans l'ignominie.
Ici commence une période de ma vie dont il messied de remuer la fange. Devenu le bouffon de mes propres vices, je perdis jusqu'à cette noblesse native qui m'avait illustré dans l'orgie. Je me grisai des plus grossiers breuvages, je m'étourdis des bruits les plus vils.
Le vacarme insolent de mes folies monta jusqu'au trône. Ni la disgrâce royale, ni les foudres de l'Église ne changèrent ma conduite. Ce fut à ce moment que je devins célèbre. Leporellq dut renoncer à tenir sa liste. Deux sœurs s'égorgèrent à cause de moi...
... Une nuit, je donnais à souper dans mon palais de Séville. Les
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amis de Don Juan se divertissaient ; mes moindres mots soulevaient de grands rires. Soudain, un de mes domestiques me remit une lettre scellée de noir. Je crus à quelque exhortation pieuse, comme j'en recevais à tout propos, et je réclamai le silence. Je voulais offrir à mes convives le régal d'une lecture à voix haute. La plus belle de mes voisines me prêta, pour briser le cachet, une des épingles de ses cheveux. J'ouvris la lettre... et, dès le premier mot, je la lus tout bas! La voici, je la sais par cœur :
« Adieu, Miguel, mon cher « époux ! Reçois mon âme... Ceux « qui m'ont assistée dans ma mi- « sère voulaient me dicter des « paroles de haine : ils t'appellent « d'un nom que je ne connais « point... Ecoute ceci, qu'il faut (( bien que tu saches : je n'ai jamais u cessé de te chérir ! J'ai follement « espéré ton retour... Celui qui « revint un soir, ce n'était pas toi.
« Mais à celui-là aussi je par-
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« donne... Pourquoi m*as-tu bri- « sée ? Je t'appartenais. J'étais ta « femme et ta servante. Il fallait « m'ordonner doucement, j'eusse « obéi... Nous ne nous reverrons « plus, mon Miguel ! Apprends au « moins comme t'aimait
« Elvire. »
C'en était trop ! Une clarté subite inonda mon cœur et je conçus l'horreur de mon crime. L'adieu d'Elvire échappé de mes mains vint tomber sur la table banale, au milieu des coupes et des fleurs. En quel lieu inconnu se mourait-elle ?
Je me levai pour y courir. Je saurais la sauver et la reprendre !
Cependant l'orgie continuait autour de moi sa fête outrageante.
« Eh bien, Don Juan, cette lettre ? fit quelqu'un... Nous écoutons... »
A cet écho du passé, ma raison s'enfuit.
« Arrière, vous tous ! » criai-je.
Et je fondis, l'épée en main, sur
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mes hôtes ; leur foule s'évanouit, épouvantée. Chacun s'en fut répéter la nouvelle que Don Juan venait d'être frappé de démence.
Leporello, fou de. terreur, rampait à mes pieds.
— Qui t'a remis cette lettre ? lui dis-je.
— Un Père de Saint-François, monseigneur.
— Ce moine , le connais-tu ?
Allons, parle!
— Oui, maître. Mais vous m'avez défendu de prononcer son nom devant vous...
— Ottavio ! m'écriai-je. »
Ceux d'autrefois me payaient
leur dette !... Pardonner, c'était bon pour Elvire ; mais dona Anna ne pardonnait point. J'étais à la merci de sa haine. Soit ! j'irais m'humilier aux pieds d'Ottavio ! Il avait souffert, celui-là, il pouvait comprendre. Je n'espérais plus que dans sa pitié.
Je courus au couvent de Saint- François. Tout y dormait. J'appe-
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lai, je menaçai : rien ne répondit.
Enfin la porte du vieux cimetière céda sous mes coups ; je troublai de mes cris la paix des morts. La grille d'un tombeau me barra le passage. Au sommet du mausolée magnifique, la statue du Commandeur UUoa blanchissait la nuit.
Encore un que j'avais oublié !
Que me voulait-il ? L'horreur de sa vue m'imposa silence.
« Il s'agit bien de toi ! » murmurai-je.
Et, saisi d'une rage sacrilège, je tendis le poing vers l'assassiné. Je crus voir alors, — chimère ou prodige, — s'abaisser lentement son bras de pierre. Le geste affreux désignait une tombe. Mes yeux obéirent, et je lus ces mots gravés sur un marbre que la lune caressait d'un rayon livide :
Elvire, duchesse Texorio Dix-huit ans.
Je jetai un cri que j'entends encore.
Une main se posa sur mon épaule : Ottavio se tenait devant moi.
— Nous l'avons mise là, auprès de lui ! me dit-il. Cette fois, enfin, es-tu las de crimes ?
— De quels crimes parles-tu ?
Je n'en connais qu'un.
Mon esprit avait fui loin de moi :
je m'élançai pour renverser la statue dont la froide majesté m'insultait. Cet effort insensé me terrassa.
Les membres raidis, l'écume aux lèvres, je m'abîmai sur la tombe d'Elvire. Des fossoyeurs me trouvèrent là, au matin ; ils me rapportèrent dans mon palais, me croyant mort. »
Ce fut en effet cette nuit-là que Don Juan mourut.
Le . conteur avait tout dit : il s'arrêta.
La nuit prit fin avec son récit.
Le premier rayon qui blanchit les vitres éveilla les alouettes de Miremonde. Debout, à la fenêtre
ouverte, Pons admirait ce lever d'aurore, et son cœur, guéri des maux de Tenfance , s'emplissait librement de clartés nouvelles.