‹ Mirifiques aventures de Maître AntiferChapitre 9 sur 15 · AVENTURES MIRIFIQUES · texte numérisé non relu

AVENTURES MIRIFIQUES

Première escarmouche entre l'Occident et l'Orient, dans laquelle l'Orient est tl S S G 7* malmené par l'Occident,

Une semaine s'écoula. Du messager, pas morne l'ombre. Gilclas Trégomain disait qu'il serait moins étonné de voir apparaître le prophète Elie, retour du ciel. Mais il se gardait bien d'exprimer son opinion sous cette forme biblique devant maître Antifer.

En ce qui concerne Énogate et Juhel, tous deux ne songeaient guère à renvoyé du Kamylk-Pacha, un être purement imaginaire, et s'il n'y avait que ce bonhomme qui pût troubler ou retarder l'union projetée !. . . Non ! ils s'occupaient des préparatifs de Répart pour ce charmant pays du mariage dont le jeune homme connaissait la longitude, et la jeune fille la

latitude, ce pays qu'il leur serait si facile d'atteindre en combinant ces deux éléments géographiques. On pouvait être assuré que la combinaison se ferait le 5 avril. à la date fixée.

Quant à maître Antifcr, il était devenu plus insociable, plus inabordable que jamais. La date de la cérémonie se rapprochait chaque jour de vingt-quatre heures. Encore quelques semaines, et les fiancés seraient unis par d'indissolubles liens. Le beau résultat, vraiment! Au fond, leur oncle n'avait-il pas rêvé pour eux des alliances superbes, lorsqu'il serait riche? Et s'il tenait à ces millions, ces introuvables millions qui lui appartenaient, ce n'était pas avec l'idée d'en jouir par lui-même, d'en tirer profit, de mener la grande existence, d'habiter des palais, de rouler carrosse, de manger dans de la vaisselle d'or, de porter des boutons de diamants à son plastron?... Non, grand Dieu!

Mais il comptait faire épouser une princesse à Juhel, et un prince à Enogate ! Que voulez-

vous? C'était sa marotte, sa monomanie. Et voilà que son désir risquait de ne point se réaliser si le messager n'arrivait pas en temps utile, et faute de quelques chiffres, combinés avec ceux qu'il possédait-4ejà , la cachette de

MIR [FIQUES AVENTURE S

Kamylk-Pacha ne viderait que trop tard ses trésors dans sa caisse!...

Maître Àntifer ne dérageait plus. Il ne pouvait tenir dans sa maison. D'ailleurs, mieux valait qu'il fût dehors pour la tranquillité commune. On ne le voyait qu'aux heures de repas, et même ne faisait-il que mettre les morceaux doubles. Toutes les fois que l'occasion s'en présentait, le bon Trégomain s'offrait à ses coups de boutoir, avec l'espérance de provoquer une détente, d'amener un soulagement chez son ami, qui l'envoyait au diable. En somme, il y eut lieu de craindre qu'il tombât malade. Son unique occupation était d'arpenter quotidiennement la cour de la gare à l'arrivée des trains, les quais du Sillon à l'arrivée des paquebots, cherchant à dévisager parmi les débarqués quelque figure exotique pouvant être attribuée à l'envoyé de Kamylk-Pacha, un Egyptien, sans doute, peutêtre un Arménien, enfin un personnage étranger, reconnaissable à son type, à son accent, à son costume, et qui demanderait à un commissionnaire l'adresse de Pierre-Servan-Malo An- • tifer... ... . .. $ / « ../.* ' : ,: ■■

Rien!... non! rien de ce genre! Des Nor-

Lit: MAITRE A NT) FEU.

mands, des Bretons, puis des Anglais ou des Norvégiens tant qu'on en voulait... Mais un voyageur venu de l'Europe orientale, un Mal- . tais, un Levantin, il y fallait renoncer.

Le 9 de ce mois de février, après son déjeuner pendant lequel il n'avait pas desserré les lèvres, — si ce n'est pour boire et manger, — maître Àntifer se livrait à sa promenade habituelle, la promenade de Diogène qui cherchait un homme. S'il ne portait pas une lanterne allumée en plein jour, à l'exemple du . plus grand philosophe de l'antiquité, il avait deux bons yeux à prunelle incandescente, qui lui permettraient de reconnaître, et de loin, celui qu'il attendait avec tant d'impatience.

Il prit à travers les étroites rues de la ville, bordées de leurs hautes maisons de granit, pavées de galets aigus. Il descendit parla rue du Bey vers le square Duguay-Trouin, regarda l'heure au cadran de la sous-préfecture, se dirigea vers la place Chateaubriand, contourna le kiosque sous son berceau de platanes sans feuillage, franchit la porte évidée à travers la courtine du rempart, et se trouva sur le quai du Sillon.

Maître Àntifer regardait à droite, à gauche,

devant lui, derrière lui, fumant sa pipe dont il aspirait les vapeurs par bouffées violentes et précipitées. On le saluait de ci de là, car c'était un des notables de la ville de Saint-Malo, un homme estimé et considéré. Mais que de saints il ne rendit point, ne s'apercevant même pas qu'ils lui fussent adressés! Effet de l'obsession, — et de la distraction, qui en est la conséquence.

Dans le port, nombre de navires, des voiliers et des steamers, des trois-mâts, des bricks, des goélettes, des lougrcs et des chassemarées. La mer étant basse alors, il s'en fallait de deux ou trois heures que les bâtiments, signalés au large par le sémaphore» pussent entrer.

Maître Àntifer pensa donc que le plus sage serait de gagner la gare, afin d'y attendri' l'arrivée de l'express. Serait-il plus favorisé ce jour-là qu'il ne l'avait été depuis tant de

semaines?

Ce que c'est que de nous, et combien la machine humaine, si fragile, est portée à faire fausse route! Maître Antifer, occupé à regarder les passants, ne s'apercevait pas qu'il était suivi, depuis une vingtaine de minutes, par

un quidam véritablement digne d'attirer son attention.

C'était un étranger, — un étranger coiffé d'un fez rougeâtre à gland noir, enveloppé d'une longue lévite fermée jusqu'au col d'un seul rang de boutons, vêtu d'un pantalon bouffant qui tombait sur de larges souliers en forme de babouches. Pas jeune, ce type!... de

soixante à soixante-cinq ans, un peu courbé, et tenant ses longues mains osseuses étalées

sur sa poitrine. Que ce bonhomme-là fût ou non le Levantin attendu, il n'était pas douteux qu'il vînt des pays que baigne la Méditerranée orientale, un Égyptien, un Arménien, un Syriaque, un Ottoman...

Bref, l'étranger suivait maître Anliter d'un pas hésitant, tantôt sur le point de l'accoster, tantôt s' arrêtant par crainte de commettre une erreur. Enfin, à l'angle du quai, il hâta sa marche, devança le Malôuin, se retourna et revint si précipitamment sur ses pas que les deux masses se heurtèrent.

« Diable soit du maladroit ! ... » s'écria maître Antifer, ébranlé par la collision.

Puis, se frottant les yeux, abritant son regard sous sa main tendue à la hauteur du

front, voici que ces mots lui partent de la bouche, comme des balles de revolver :

« Hein?... Ah!... Oh?... Lui?... Serait-ce?... Pour sûr, c'est l'envoyé du double K... »

Si c'était ledit envoyé, il faut convenir qu'il ne payait pas de mine, avec sa face glabre, ses joues plissées, son nez pointu, ses oreilles écartées, ses lèvres minces, son menton de galoche, ses yeux fuyants, son teint de vieux citron trop mûr — enfin une physionomie qui n'inspirait pas précisément la confiance, tant cette figure chafouine refl était d'astuce.

« N'ai-je pas l'honneur de m'adresser à monsieur Antifer, ainsi qu'un obligeant matelot vient de me le dire? » fut-il baragouiné en un français déplorable , dont il vaut mieux épargner les abominations au lecteur, — langage en somme très compréhensible, même pour un Breton.

« Antifer Pierre-Servan-Malo ! fut-il répondu. Et vous?...

— Ben-Omar...

— Un Égyptien?...

■ — Notaire à Alexandrie, et présentement descendu à Y Hôtel de V Union, rue de la Poissonnerie. »

DE MAITRE ANT1FER. Io3

Un notaire à cachet rouge! Évidemment, en ces pays orientaux, les notaires ne peuvent avoir ce type sui generis habituel au tabellion français, cravaté de blanc, habillé de noir, orné de lunettes d'or. C'est déjà fort étonnant qu'il se rencontre des garde-notes officiels chez les sujets des Pharaons.

Maître Antifer ne mit pas en doute qu'il eût devant lui le messager mystérieux, le porteur de la fameuse longitude, le Messie annoncé depuis vingt ans par la lettre de Kamylk- Pacha. Toutefois, au lieu de s'emballer comme on aurait pu le craindre, au lieu de presser ce l ien-Omar de questions, il eut assez d'empire sur lui-même pour le laisser venir, tant la duplicité empreinte sur ce visage de momie vivante engageait à la circonspection. Jamais Gildas Trégomain n'aurait pu croire son bouillant ami capable d'une telle prudence.

« Eh bien, que me voulez-vous, monsieur Ben-Omar? dit-il, en observant l'Égyptien qui se tortillait d'un air embarrassé.

— Un moment d'entretien, monsieur Àntifèr.

— Tenez-vous à ce qu'il ait lieu chez moi ? . . .

— Non... et il est préférable que ce soit en un endroit où personne ne puisse nous entendre.

— 11 s'agit donc d'un secret?...

— Oui et non... ou plutôt d'un marché... »

Maître Àntifer tressaillit à ce mot. Décidément, si ce particulier lui apportait sa longitude, il ne semblait pas qu'il voulût la lui livrer gratis. Et pourtant, la lettre signée du double K ne parlait pas d'un marché.

« Attention à la barre, se dit-il, et ne laissons pas prendre l'avantage du vent ! »

Puis, s'adressant à son interlocuteur, et lui montrant un coin désert à l'extrémité du

port : X, : -, V -'>

« Venez là, dit-il. Nous y serons aussi seuls qu'il convient pour causer de choses secrètes. Mais dépêchons, car il lait un froid sec qui vous coupe la figure !» .

Il n'y avait qu'une vingtaine de pas à faire. Personne sur les bateaux amarrés aux quais.

Le douanier de faction se promenait à une demi-encablure de là.

En un instant, tous deux eurent atteint l'angle désert et s'assirent sur un bout de mâture.

« L'endroit vous va-t-il, monsieur Ben- Omar? demanda Picrre-Servan-Malo.

— Bien... oh ! très bien !

— Et maintenant, parlez, mais parlez clair, en bon langage, et non pas à la façon de vos sphinx, qui s'amusent à poser des rébus au pauvre monde.

. — Il n'y aura pas de réticences, monsieur Antifer, et je parlerai franchement, » répondit Ben-Omar, d'un ton qui ne semblait guère être celui de la franchise.

Il toussa deux ou trois fois, et dit :

« Vous avez eu un père ? . . .

— Oui... comme c'est l'habitude dans notre pays. Après?...

— J'ai entendu dire qu'il était mort?...

— Mort depuis huit ans. Après?...

— Il avait navigué?...

— C'est à croire, puisqu'il était marin.

Après?... %

— Dans quelles mers ?...

— ■ Dans toutes. Après?...

— Ainsi... il lui est arrivé d'aller dans le Levant ?...

— Dans le Levant comme dans le Couchant! Après?. .

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— Durant ses voyages, reprit le notaire, à qui ces réponses brèves no permettaient pas de saisir le joint, durant ses voyages, est-ce qu'il ne s'est pas trouvé, il y a une soixantaine d'années, sur les côtes de Syrie ?

— Peut-être oui... peut-être non. Après ?.., » Ces « après » arrivaient à Ben- Omar comme

des coups de coude clans les côtes, et sa figure se décomposait en grimaces les plus invraisemblables.

« Louvoie, mon bonhomme, se disait maître Antifer, louvoie tant qu'il te plaira. Si tu comptes sur moi pour te piloter ! »

Le notaire comprit qu'il fallait aborder plus directement la question.

« Avez- vous connaissance, dit-il, que votre père ait eu l'occasion de rendre un service... un immense service... à quelqu'un... précisément sur les côtes de Syrie ?. . .

— Aucunement. Après?...

— Ah ! fit Ben-Omar, très étonné de la réponse. Et vous ne savez pas s'il a reçu une lettre d'un certain Kamylk-Pacha ?

— Un pacha?..,

— Oui. * ' . ,. 4 ; L

— A combien de queues ?..

— Peu importe, monsieur Antifer. L'essentiel est de savoir si votre père a reçu une lettre qui contenait des renseignements d'une grande valeur...

— Je n'en sais rien. Après?...

; — N'avcz-voûs donc pas cherché dans ses papiers?... Il n'est pas possible que cette lettre ait été détruite... Elle renfermait, je vous le répète, une information d'une extrême importance...

: — Pour vous, monsieur Ben-Omar ?...

— Pour vous aussi, monsieur Antifer, car...

enfin... c'est justement cette lettre que je suis chargé de ravoir... et qui pourrait faire l'objet d'un marché.. . »

En un instant, ceci apparut clairement à l'esprit de Pierre-Servan-Malo : c'est que des gens quelconques, dont Ben-Omar était le mandataire, devaient posséder la longitude qui lui manquait pour déterminer le gisement des millions.

« Les gredins ! murmura-t-iL Ils veulent me soutirer mon secret, m'acheter ma lettre... puis aller déterrer ma cassette ! »

Et peut-être n'était-ce pas mal raisonner V

A ce moment de leur entretien, maître An-

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MIRIFIQUES AV1ÏNTUIÎES

tifcr et Ben-Omar entendirent les pas d'un homme qui, venant de ce côté, tournait l'angle du quai dans la direction de la gare. Ils se turent, ou du moins le notaire laissa en suspens une phrase commencée. On aurait même pu croire qu'il lançait un regard oblique audit passant, et faisait un signe de dénégation dont celui-ci parut très contrarié. En effet, un geste de dépit échappa à cet homme, et, pressant sa marche, il ne tarda pas à disparaître.

C'était un étranger, âgé de trente -trois ans, vêtu à l'égyptienne, teint bistré, œil noir et fulgurant, taille au-dessus de la moyenne, structure vigoureuse, air déterminé, physionomie peu engageante et même farouche. Le notaire et lui se connaissaient-ils donc ? c'é-

tait possible. Voulaient-ils, en ce moment, feindre de ne pas se connaître? c'était certain.

Quoi qu'il en soit, maître Antifer ne remarqua point ce manège. — ■ un regard et un geste, rien de plus, — et il reprit l'entretien.

« Maintenant, monsieur Ben-Omar, dit-il, voulez-vous m'expliquer pourquoi vous tenez tant à posséder cette lettre, à savoir ce qu'elle renfermait, et cela au point de vouloir me l'acheter, si je l'avais eue?...

— Monsieur Antifer, répondit le notaire d'un ton assez embarrassé, j'ai compté un certain Kamylk-Pacha parmi mes clients.

Chargé de ses intérêts...

— Vous avez compté, dites-vous?...

— Oui... et comme mandataire de ses héritiers...

— Ses héritiers ? s'écria maître Aniifer avec un mouvement de surprise, qui ne laissa pas d'étonner le notaire. Il est donc mort ?...

— • Il est mort.

— Attention! murmura Pierre - Servan - Malo, faisant grincer son caillou entre ses dents. Kamylk-Pacha est mort... Voilà qui est bon à retenir, et s'il se machine quelque chose...

— Ainsi, monsieur Antifer, demanda Ben- Omar, en glissant un regard en coulisse, vous n'avez pas cette lettre

— Non.

— C'est dommage, car les héritiers de Kamylk-Pacha, qui désirent rassembler tout ce qui peut leur rappeler le souvenir de leur bien-aimé parent...

— Ah î c'est pour le souvenir?... Les excellents cœurs î . . .

r eo

— Uniquement, monsieur Antifer. et ces

excellents cœurs, comme vous dites, n'auraient pas hésité à vous offrir une somme convenable, afin de rentrer en possession de cette lettre...

— Combien m'en auraient-ils donné?...

— Qu'importe.. . puisque vous ne l'avez pas?

— Dites toujours...

— Oh!... quelques centaines de francs...

— Peuh ! . . . fit maître Antifer.

— Peut-être môme quelques milliers...

— Eh bien! fit maître Antifer, qui, à bout de patience, saisit Ben-Omar par le cou, l'attira jusqu'à lui et lui coula ces mots dans l'oreille, non sans réprimer une violente envie de le mordre, eh bien... je l'ai, votre lettre !

— Vous l'avez ?. . .

— Votre lettre paraphée d'un double K !

— Oui..* le double K!... C'est ainsi que mon client signait !

— Je l'aï... je l'ai lue et relue... Et je sais, ou plutôt je devine pourquoi vous tenez tant à la posséder !...

— Monsieur...

— Et vous ne l'aurez pas !

— Vous refuseriez?...

— Oui, vieil Omar, à moins que vous ne me Tachetiez...

— Combien?... demanda le notaire, qui mit la main à la poche pour en tirer sa bourse.

— Combien ?... Cinquante millions de francs !»

Quel bond fit Ben-Omar, tandis que maître Àntifer, la bouche ouverte, les lèvres retroussées, toutes ses dents dehors, le regardait comme il n'avait jamais été regardé sans aucun doute.

Puis, d'un ton sec, un ton de commandement maritime :

« C'est à prendre ou à laisser, ajouta-t-il.

— Cinquante millions ! répétait le notaire d'une voix hébétée.

— Ne marchandez pas, monsieur Ben- Omar... Vous n'obtiendriez pas cinquante centimes de rabais!

— ■ Cinquante millions ?...

— • Ça les vaut... et comptant... or ou billets... ou un chèque sur la Banque de France. »

Le notaire, un instant abasourdi, reprit peu à peu son sang-froid. Nul doute que ce damné marin sût de quelle importance devait être

MIRIFrQUES AVENTURES

cette lettre pour les héritiers de Kamylk- Pacha.., En effet, ne contenait-elle pas les renseignements nécessaires à la recherche du trésor? La manœuvre, opérée dans le but d'en prendre possession, se trouvait donc déjouée. Le Malouin était sur ses gardes. Il faudrait en venir à lui acheter cette lettre, c'est-à-dire cette latitude que compléterait la longitude dont Ben-Omar était le dépositaire.

Mais, j)ourra-t-on se demander, comment Ben-Omar savait-il que maître Antifer fût détenteur de cette lettre? Est-ce que, lui, ancien notaire du riche Égyptien, était le messager chargé, en exécution des dernières volontés de Kamylk- Pacha, d'apporter la longitude annoncée?.. . C'est ce que l'on ne tardera pas à savoir.

Dans tous 1 G S C31S 5 El quelque mobile qu'obéit Ben-Omar, qu'il agit ou non à l'instigation des héritiers naturels du défunt, il comprenait bien que la lettre ne pourrait plus être rendue qu'à prix d'or. Mais cinquante millions...

Aussi, prenant un air doucereux et finaud :

« Vous avez dit cinquante millions, je crois, monsieur Antifer?

— ■ Je l'ai dit.

— Eh! c'est une des choses les plus plai-

santés que j'aie entendues de ma vie...

— ■ Monsieur Ben-Omar, voulez-vous entendre, maintenant, une autre chose plus plaisante encore ?...

— Volontiers.

— Eh bien, vous êtes un vieux filou, un vieux coquin d'Egypte, un vieux crocodile du Nil...\

— Monsieur...

— Soit 1 . . . je m'arrête!... Un vieux louvoyeur en eau trouble, qui avez voulu m'arracher mon secret, au lieu de me dire le vôtre... celui que vous aviez vraisemblablement mission de me communiquer...

— Vous supposeriez?...

— Je suppose ce qui est !

— Non... ce qu'il vous plaît d'imaginer...

— Assez, abominable fripon !

■ — Monsieur...

— Je retire abominable, par déférence ! Et voulez-vous que je vous dise ce qui vous tient au cœur dans ma lettre ?. . . »

Le notaire put-il croire que Pierre-Servan- Malo allait se livrer en achevant cette phrase? Le fait est que ses deux petits yeux s'allumèrent comme des escarboucles.

M lltlKIQUKS AVENTI'R ES

Non! le Malouin, tout emballé qu'il fût, et bien que la colère eût visiblement empourpré sa face, n'en resta pas moins sur la réserve en disant :

(f Oui... ce qui vous tient au cœur, vieil Omar que vous êtes et dont on ne voudrait pas, même « à l'américaine », ce ne sont point les phrases qu elle renferme, cette lettre, et qui rappellent les services rendus par mon père au signataire du double K. Non! ce sont les quatre chiffres... vous m'entendez bien, les quatre chiffres...

— Les quatre chiffres?... murmura Ben- Omar. *v

— Oui... les quatre chiffres qu'elle contient, et que je ne vous livrerai qu'au pr.ix de douze millions et demi chacun! Là-dessus, assez causé!... Bonsoir... »

Après avoir fourré ses mains dans ses poches, maître Antifer fit quelques pas en sifflant son air favori, dont personne, pas même lui, ne connaissait l'uri^iiic, et qui rappelait plutôt les aboiements d'un chien perdu que les mélodies d'Auber»

Ben-Omar, pétrifié, semblait avoir pris racine sur place, comme un dieu terme ou une

DIS MAITHK ANTIFER

borne milliaire. Lui qui avait compte rouler sans peine cette espèce de matelot comme un simple fellah, — et Mahomet sait s'il en avait exploité de ces malheureux paysans que leur mauvaise fortune conduisait à son étude, l'une des meilleures d'Alexandrie !

11 regardait d'un œil hagard, inconscient, le Malouin s'éloigner de son pied pesant, tanguant sur les hanches, haussant les épaules, tantôt Tune tantôt l'autre, Gesticulant comme si son ami Trégomain eût été là, en train de recevoir un de ses abatages habituels.

Soudain, maître Antifer s'arrêta brusquement. Avait-il rencontré un obstacle? Oui!... Cet obstacle, c'était une idée qui venait de lui traverser le cerveau. Il s'agissait d'un oubli, facile à réparer en quelques mots.

Il revint alors vers le notaire, non moins immobile que la charmante Daphné, lorsqu'elle se transforma en laurier, au vif désappointement d'Apollon.

« Monsieur Ben-Omar? dit- il.

— Que voulez-vous ?

— Il y a une chose que j'ai omis de vous glisser dans le tuyau de l'oreille?

— Laquelle?...

— C'est le numéro. . . ...

— ÀhUe numéro?... répartit Ben-Omar.

— Le numéro de ma maison... 3, rue des Hautes-Salles... Il est bon que vous sachiez mon adresse, et soyez sûr que vous serez amicalement reçu le jour où vous viendrez...

— Où je viendrai?...

- Avec les cinquante millions en poche ! »

Et, cette fois, maître Antifer se remit en marche, tandis que le notaire s'affaissait, en implorant Allah et son prophète.

DE MAITRE A.NTIFER

Dans lequel un principal clerc, d'humeur peu endurante, s'impose à Ben-Omar sous le nom de Nazim.

Pendant la nuit du 9 février, les voyageurs de Y Hôtel de l'Union, logés dans les appartements du côté de la place Jacques- Cœur, auraient couru le risque d'être troublés au plus profond de leur sommeil, si la porte de la chambre 17 n'eût été hermétiquement close et drapée d'un épais rideau, qui empêchait les bruits du dedans de se propager au dehors.

En effet, deux hommes, ou tout au moins, l'un deux se laissait aller à des éclats de voix, à des récriminations, à des menaces, qui témoignaient d'une irritation portée à l'extrême. L'autre s'appliquait à le calmer, mais n'y réussissait guère avec ses supplications engendrées par la peur.

• MIRIFIQUES AVENTL'IïKS

Il est d'ailleurs fort probaJ)le que personne n'eût rien compris à cette orageuse conversation, car elle se tenait en langue turque, peu familière aux natifs de l'Occident. De temps en temps, il est vrai, quelques locutions françaises s'y mêlaient, indiquant que les deux interlocuteurs n'eussent pas été gênés de s'exprimer en cette noble langue.

Un bon feu de bois flambait au fond de la cheminée, et une lampe, posée sur un guéridon, éclairait certains papiers à demi cachés sous les plis d'un portefeuille à fermoir, défraichi par l'usage.

L'un de ces personnages était Lien-Omar.

La ligure déconfite, les yeux baissés, il regardait les flammes de l'âtrc, moins ardentes à coup sûr que celles dont s'étoilait la prunelle étincelante de son compagnon.

Celui-ci était ce personnage exotique, de physionomie farouche, d'allure inquiétante, auquel le notaire avait fait un signe imperceptible, au moment où maître Antifer et lui causaient à l'extrémité du port.

Et cet homme répétait pour la vingtième fois :

« Ainsi, tu as échoué?...

— Oui, Excellence, et Allahm'est témoin...

— A mon grand regret.

— Ce Malouin, que le diable brûle... (ceci fut dit en français) a refusé de te donner la lettre?...

— r lia refusé !

— Et de te la vendre ?...

— La vendre?... Il y consentait...

— Et tu ne l'as pas achetée, maladroit?...

Et elle n'est pas en ta possession ?... Et tu te représentes ici sans me l'apporter?...

— Savez-vous ce qu'il en demandait, Excellence? : *•""- fâ&i îpîg

— Eh! qu'importe?...

— Cinquante millions de francs !

- — Cinquante millions... »

Et les jurons s'échappèrent de la bouche de l'Egyptien, comme les boulets d'une frégate qui fait feu de tribord et de bâbord. Puis, pendant qu'il rechargeait ses canons :

« Ainsi, notaire imbécile, ce marin sait de quelle importance peut être pour lui cette affaire ?...

— IL doit s'en douter.

— Que Mahomet l'étrangle... et toi aussi !

s'écria l'irascible personnage, en arpentant la chambre à pas précipités. Ou plutôt, c'est moi qui me chargerai de ce soin en ce qui te concerne, car je te rends responsable de tous les malheurs qui arriveront...

— Ce n'est pourtant point ma faute, Excel-

DE MAITRE ANTIFRR.

lence!... Je n'étais pas dans les secrets de Kamylk-Pacha...

— Tu aurais dû les connaître, les lui arracher de son vivant, puisque tu étais son notaire !... »

Et les sabords vomirent de nouveau toute une double décharge de jurons/

Ce terrible personnage n'était autre que Saouk, le fils de Mourad, ce cousin de Kainylk- Pacha. 11 avait alors trente-trois ans. Son père mort, se trouvant le seul héritier direct de son riche parent, il en eût hérité l'énorme fortune, si cette fortune n'avait été mise à l'abri de sa convoitise. On sait pourquoi, et dans quelles conditions.

Voici, du reste — très sommairement — les événements qui s'étaient accomplis, depuis que Kamylk-Pacha avait quitté Alep, emportant ses trésors, afin de les déposer dans les entrailles de quelque îlot inconnu.

A quelque temps de là. en octobre 1831, Ibrahim, suivi de vingt-deux navires de guerre, portant trente millé hommes, avait pris Gazza, Jaffa, Caiffa, et Saint- Jean d'Acre était tombé entre ses mains l'année suivante, le 27 mars

Il semblait donc que ces territoires de la

MIRIFIQUES ÀVKNTURtëS

Palestine et de la Syrie allaient être définitivement arrachés à la Sublime-Porte, lorsque l'intervention des puissances européennes arrêta le fils de Méhémet-Ali sur cette route de conquêtes. En J 833, le traité de Kataye fut imposé aux deux adversaires, le sultan et le vice-roi, et les choses restèrent en état.

Heureusement pour sa sécurité, pendant cette période si troublée , Kamylk-Pacha, ayant mis ses richesses à l'abri dans cette fosse scellée de son double K, avait continué ses voyages. Où le conduisit son brick-goélette sous le commandement du capitaine Zô?... En quels parages lointains ou rapprochés des continents alla-t-il parcourir les mers?... Visita-t-il l'extrême Asie et l'extrême Europe?... Nul n'aurait pu le dire sauf son capitaine ou lui, car, on le sait, personne de l'équipage ne descendait jamais à terre, et les matelots ignoraient absolument en quelles régions de l'Occident ou de l'Orient, du Midi ou du Septentrion, la fantaisie de leur maître les avait transportés.

Mais, après ces pérégrinations multiples, Kamylk-Pacha commit l'imprudence de revenir vers les Échelles du Levant. Le traité de

DE MAITRE A NTIFER .

Kataye ayant suspendu les ambitieuses marches d'Ibrahim, la partie nord de la Syrie s'étant soumise au sultan, le riche Égyptien pouvait croire que son retour à Alep ne devait plus offrir aucun danger.

Qi\lc malheur voulut que, au milieu de l'année 1834, son bâtiment fût poussé par le mauvais temps jusque dans les eaux de Saint-Jean d'Acre. La flotte d'Ibrahim, toujours sur l'ofensive, croisait le long du littoral, et, précisément, Mourad, investi de fonctions officielles par Méhémet-Ali, se trouvait abord de l'un des navires de guerre.

Le brick-goélette portait les couleurs ottomanes à sa corne. Savait-on qu'il appartint à Kamylk-Pacha ? peu importe. Quoi qu'il en soit, il fut chassé, accosté, enlevé à l'abordage, non sans s'être courageusement défendu, — ce qui amena le massacre de l'équipage, la destruction du navire, la capture de son propriétaire et de son capitaine.

Kamylk-Pacha ne tarda pas à être reconnu par Mourad. C'était sa liberté à jamais perdue. Quelques semaines plus tard, le capitaine Zô et lui, secrètement conduits en Egypte, furent enfermés dans la forteresse du Caire.

D'ailleurs, si Kamylk-Pacha se lut réinstallé dans sa maison d'Alep, il est probable qu'il n'y aurait point retrouvé la sécurité sur laquelle il comptait. La portion de la Syrie, dépendant de l'administration égyptienne, pliait sous un joug odieux. Gela dura jusqu'en 1830, et les excès des agents d'Ibrahim furent tels que le sultan retira les concessions auxquelles il avait dû se résigner. De là, nouvelle campagne de Méhémet-Àli, dont les troupes remportèrent la victoire de Nezib. De là, craintes de Mahmoud menacé jusque dans la capitale de la Turquie d'Europe. De là enfin, suprême intervention de l'Angleterre, de la Prusse, de r Autriche, d'accord avec la Porte, et qui arrêta le vainqueur en lui assurant la possession héréditaire de l'Egypte, le gouvernement à vie de la Syrie depuis la mer Rouge jusqu'au nord du lac deTibériade, et de la Méditerranée jusqu'au Jourdain, soit toute la Palestine en deçà de ce fleuve.

Il est vrai, le vice-roi, enivré de ses victoires, croyant à l'invincibilité de ses soldats, peut-être encouragé par la diplomatie fran-

çaise sous l'inspiration de M. Thiers, refusa l'offre des puissances alliées. Leurs flottes

agirent alors. Le commodoro Napier s'empara de Beyrouth en septembre 1840, malgré la défense du colonel Selves devenu Soleyman- Pacha. Sidon se rendit le 25 du même mois.

Saint- Jean d'Acre, bombarde, capitula après la terrible explosion de sa poudrière. Méhémet-Ali dut céder. Il fît revenir en Egypte son fils Ibrahim, et la Syrie tout entière rentra sous la domination du sultan Mahmoud.

Kamylk-Pacha s'était donc trop hâté de regagner son pays de prédilection, — celui où il pensait pouvoir tranquillement achever une existence si troublée. Il comptait y rapporter ses trésors, en employer une partie à payer ses dettes de reconnaissance, — dettes sans doute oubliées de ceux qui lui avaient rendu service... Et, au lieu d'Alep, c'était au Caire qu'on l'avait jeté dans cette prison où sa vie était à la merci d'ennemis sans pitié.

Kamylk-Pacha comprit qu'il était perdu.

L'idée de racheter sa liberté au prix de sa fortune ne lui vint même pas, — ou plutôt, telle était l'énergie de son caractère, son indomptable volonté de ne rien abandonner de ses richesses ni au vice-roi, ni à Mourad, qu'il se retrancha dans une obstination

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