BIT TE R MAN N
Qui., ma charmante madame Miller, je vais m’en occuper tout de suite. Ah 1 diantre soit de moi ! la chambre verte est embarrassée, où pourrais-je placer monsieur le major?
Donnez-lui la petite chambre rouge , sur l’escalier ; l’appariement est propre, et la vue très-agreabîe.
Fort bien , ma bonne et chère madame Miller; mais cetf chambre a toujours été celle du secrétaire de monsieur .« comte. Il me vient une excellente idée : vous connaissez la maisonnette du bout du parc? nous y logerons le secrétaire.
Vous oubliez, mon cher Bittermann, que l’étranger l’habite.
Qu’importe l’étranger? Il faut qu’il en sorte.
Cela ne serait pas juste* C’est de votre aveu qu’il l’occupe; même je crois qu’il vous en paie généieusement le loyer.
BITTERMANN.
J’en conviens, il me paie fort bien, et ce petit accessoire n’est pas à dédaigner pour un pauvre diable d’intendant ^ mais....
Eh bien! mais....
BITTERMANN.
Je ne sais qui c’est; je me romps la tête depuis plusieurs mois, pour deviner ce qu’il est, ce qu’il cherche...
4e ne l’ai point ensore rencontré, et ne suis pas eu*
2* MISANTROPIE
rieuse de le voir; mais tout ce que j’entends dire de lui, me donne l’idée d’un homme qu’on peut souffrir par-tout. On assure que, dans le secret , il fait beaucoup d’actes de bienfaisance.
BITTERMANN.
J’en conviens.
Il n’insulterait pas un enfant.
BITTERMANN. [
Non : il en est incapable.
Il n’est à charge à personne.
BITTERMANN.
C’est une justice qu’on lui rend.
Eh bien! que voulez-vous de plus ?
BITTERMANN.
Eh bien ! je veux savoir qui il est. Si l’on pouvait, du moins, l’engager adroitement dans une conversation! Mais point du tout : rien. Je le rencontre dans l’allée obscure des tilleuls, ou là-bas, près du ruisseau; (ce sont là ses promenades favorites); je veux quelquefois entamer l’entretien. «Le tems est beau aujourd’hui? ( Imitant tlncomiu. ) 5» Oui. — - Les arbres commencent à fleurir ? — • Oui. — y Monsieur, comme je vois, fait un peu d’exercice? • — > y Oui.» Eh ! va-t-en au diable, dis-je tout. bas. Et tel maître, tel valet; tout ce que j’ai pu savoir du sien, c’est qu’il s’appelle Frantz.
Vous perdez de vue l’arrivée de monsieur le comte.
BITTERMANN.
Oui, Dieu me pardonne. — Vous voyez pourtant quel inconvénient il résulte de ne pas connaître les gens.
11 se fait déjà tard; je vais m’occuper de ce qui me regarde, faite$-en autant de voire .côté. (Elle sort . )
BITTERMANN seul , avec humeur .
Oui, oui, je ferai ce que je dois faire... En voilà encore une de la même trempe que l’Inconnu. On ne sait qui elle est. Madame Miller ! Eh , bon Dieu ! il y a tant de Miller dans le monde ! Je sais que noire maîtresse a reçu celle-ci, il y a trois ans , dans ce château, et l’y a établie. Mais d’où venait-elle ? pourquoi ? à quelle occasion ? Ah ! voilà le nœud 1 — Elle se chargera , nous dit Madame, de l’économie intérieure du ménage. Mais, ne me suis-je pas glorieusement acquitté, pendant vingt ans, de la conduite de la maison, soit pour le dehors, soit pour l’intérieur? et cette madame Miller , n’a-t-elle pas tout appris de moi? Elle ne savait , en vérité , rien de ce qui peut concerner un ménage.