‹ Miscellanées bibliographiques (volume 2)Chapitre 19 sur 101 · EDWIN TROSS · texte numérisé non relu

EDWIN TROSS

ET SES PUBLICATIONS RELATIVES A L'AMÈRiaUE

'il est un libraire auquel ses confrères doivent rendre hommage, c'est assurément à Edwin Tross, Tun des rares libraires-antiquaires de notre époque, qui a eu, mieux que tout autre^ une véritable connaissance de la librairie ancienne.

Un bibliophile militant, M. Â. Madden,dans ses «Lettres d*un bibliographe », a consacré un chapitre à la mémoire de niomme» et personne depuis, que nous sachions, n'a donné une analyse des magnifiques réimpressions auxquelles Edwin Tross a consacré une partie de sa laborieuse exis-* tence*

Au moyen âa catalogue de la vente faite au mois de mars 1876, il nous a été donné de pouvoir nous rendre compte de ses travaux.

Parmi les publications qui tul ont assuré un souvenir durable dans la mémoire des bibliophiles^ il en est de fort intéressantes relatives à TÂmérique, et qui forment l'objet de cette notice; plus loin^ nous nous occuperons de celles qui ont permis à ce libraire instruit de se montrer un des dignes successeurs des Aide, des Glunte^ des Elzévier, etc.

Catalogue des ouvrages relatifs à l'Amérique, publiés par Eduûn

Tross, et imprimés avec luxe.

Histoire du Canada et voyage que les Frères mineurs Recollets y ont fait pour la conuersion des infidèles, divisez en quatre liures, où est amplement traictë des choses principales arriuées dans le pays depuis 1615 jusqu'à la prise qui en esté faicte par les Ânglois; avec un Dictionnaire de la langue huronne. Nouvelle édition, publiée par Edwin Tross, avec une notice sur Gabriel Sagard Théodat. Paris , 1864-66. 4 vol. in-8.

L'édition originale de cet ouvrage important est d'une rareté excessive. La nouvelle édition, d'une exécution t]rpographique remarquable, est imprimée en caractères antiques.

Le Grand Voyage du pays des Hurons, situé en l'Amérique, vers la mer douce, es derniers confins de la Nouvelle-France dite Canada, par Gabriel Sagard Théodat. Avec un Dictionnaire de la langue huronne. Nouvelle édition, publiée par Edwin Tross. Paris, 1865. 2 vol. in-8, front, grav. {Voir fac-similé du titre, page /2.)

Dictionnaire de la langue huronne, par Gabriel Sagard Théodat, recollet de Saint-François, de la province de Saint- Denis en France. A Paris, chezDenis Moreau, rue S, Jacques^ à la Salamandre d'argent, m.dc.xxxii. Auec priuilége du Roy. Réimpression figurée, gr. in-8.

Tirage à part à 66 exemplaires, tous sur grand papier de Hollande ancien.

Histoire de la Nouvelle-France, contenant les nauigations, découuertes et habitations faites par les François es Indes

Occidentales et Nouuelle-France. Avec les mœurs de la Nouuelle-France. Par Marc Lescarbot. Nouvelle édition, publ. par Edwîn Tross. Paris, 1866. 3 vol. pet. in-8, avec quatre cartes.

Les Muses de la Nouvelle-France. Paris, 1866. Pet. in-8, Tirées' à 40 exemplaires, sur papier vergé.

Cette partie manque souvent aux éditions anciennes. Cet ouvrage a été imprimé avec des caractères imitant les anciens.

Les Navigations françaises et la révolution maritime du xiv« au XVI® siècle, d'après les documents inédits de France, d'Angleterre, d'Espagne et d'Italie, par Pierre Margry. Pari s y 1868. I fort vol. in-8, avec deux grandes planches.

I. Les marins de Normandie aux côtes de Guinée avant les Portugais. — ir. Les deux Indes au xv^ siècle et l'influence française sur Christophe Colomb. — ni. La navigation du capitaine de Gonneville et les prétentions des Normands è la découverte des Terres Australes sous Louis XII. — IV. Le chemin de la Chine et les Pilotes de Jean Ango. — v. L'hydrographie d'un découvreur du Canada et les pilotes de Pantagruel. L'une des planches représente les bas^eliefs de Viglise de Saint-Jacques à Dieppe^ l'autre reproduit un dessin de la main de Cfmstaphe Colomb.

Notes pour servir à l'histoire, à la bibliographie et à la cartographie de la Nouvelle-Fraùce et des pays adjacents, 1 540-1 700, Par l'auteur de la Bibliotheca americana vetustissîma. Paris, 1872. i fort vol. in-8.

Ouvrage remarquable. La bibliographie et la cartographie ont été rédigées avec une rare exactitude; on y trouvera peu d'additions à faire. Les notes historiques et documentaires contiennent beaucoup de pièces inédites de la plus haute

importance, entre autres une série de documents sur Françoy s de la Roque, sieur de Roberval.

Relation originale du voyage fait en 1534 par le capi- ' taîne Jacques Cartier aux Terres Neuves de Canada, Norembergue. Labrador et pays ad jacens, dite Nouvelle France, publ. par M. Michelant. Paris ^ 1867. Avec description du manoir de J. Cartier et une deuxième série de documents iniilits sur le Canada^ publ. par A. Ramé. In-8, avec cinq gravures en bois.

Texte original, publié pour la première fois d'après un manuscrit français de l'époque. On ne connaissait jusqu'à présent cette relation que d'après la traduction faite sur le texte italien publié par Ramusio. La première série des documents sur le Canada a paru à la fin du Discours du voyage fait par Jacques Cartier.

Discours du voyage fait (en 1534) par le cap. Jacques Cartier aux Terres Neufues du Canada^ Norembergue, Hochelaga, Labrador et paysadjacens, dite Nouvelle-France. Publ. par H. Michelant. Documents inédits sur Jacques Cartier et le Canada, publ. par Â. Ramé. Avec 2 grandes cartes. Paris^ 1865, Pet. în-8.

Bref Récit et succincte narration de la navigation faite en 1535 parle capitaine Jacques Cartier aux lies de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres. Réimpression figurée de l'édition originale rarissime de m.d.xlv, avec les va-* riantes des manuscrits de la Bibliothèque impériale. Précédé d'une brève et succincte introduction historique par M.d'Avezac PariSy 1863. Pet. in-8.

Le bibliophile Job,

UILLUSTROMANIE

ous ne prétendons pas parler ici de l'illustration ordinaire du livre en général, de ce discernement éclairé qui doit guider un éditeur dans le choix du procédé et du sujet de ses gravures; nous laissons aux critiques autorisés, aux aristarques vénérables le soin de traiter et d'approfondir cette question. Pour nous, notre but sera de dire quelques mots sur cette illustration beaucoup plus compliquée qui dépend uniquement de la sagacité du Bibliophile-Icono* mane.

La coutume d'illustrer certains ouvrages de plusieurs séries de vignettes, d'estampes diverses et de portraits variés, ne remonte pas à la plus haute antiquité; c'est au fameux Dibdin, croyons-nous, que nous devons cet art aimable qui prit naissance en Angleterre et s'y affirma vers 1830 ou 1835 *. Plusieurs Bibliomanes de la Grande-Bretagne s'appliquèrent, vers cette époque, à orner d'une façon toute nouvelle l'Histoire nationale du célèbre Macaulay d'après le procédé suivant, que nous avons lu^ décrit dans un numéro du Chamber's Journal .

* Bthîiofhiîes et Btbliotnanes m AngUtirre, — Revue Française, 1858.

-SS- II faut tout d'abord se procurer deux exemplaires de Touvrage. — On coupe le premier feuillet de l'exemplaire no 1, afin de l'appliquer sur une grande feuille de papier très-fin avec des marges fort laiges. De cette façon, le verso du feuillet est perdu et Ton doit avoir recours au second exemplaire. — On prend des feuilles in-folio, parce que le format de Macaulay ne permettrait pas l'insertion de gravures tant soit peu longues ou larges.

C'est ici que commence la tâche la plus difficile : pour illustrer un volume, il faut se procurer un portrait gravé de tous les personnages qui y sont mentionnés. Si Macaulay raconte une bataille, s'il parle d'une entrevue, s'il fait le récit d'une fête, il ùlui se procurer par tous les moyens possibles, per fas et mfas, une gravure de tous ces événements et l'insérer en son lieu et place.

Un exemple à l'appui : Macaulay {v^ partie, i®»" vol.) cite dans une seule demi-page, à propos de l'éloquence de la chaire en Angleterre, le nom de vingt-deux grands dignitaires ecclésiastiques, mentionne douze églises, deux universités et trob cathédrales; voilà donc trente-neuf gravures nécessaires pour quinze ou vingt lignes d'impression. Ajoutons à cela des vues, des devises, des armoiries et même des autographes; les quatre tomes de Y Histoire d'Angleterre arriveront ainsi à former plus de cent gros volumes infolio.

L'illustration d'un livre dans ces conditions prend les proportions d'une véritable manie furieuse; le procédé, bon en lui-même, est déplorable dans une conception aussi extravagante^ car un amateur, pour enrichir un seul et même exemplaire, pille, arrache, déchire, coupe, taille ou^détruit de bons et charmants vieux volumes^ pour y puiser les diffé-

rentes gravures qu'il compte utiliser^ Lord Spencer, pour illustrer son Décamiran, dépensa près de cent soixante guinées, et sir George Freeling, non content de faire avec trois exemplaires de ce même ouvrage dix forts volumes, y joignit encore deux nouveaux tomes de supplément f>our les autographes et dessins ainsi qu'un atlas de grandes planches *.

Les Bibliophiles français comprennent avec un sens plus rassis, et avec un goût peut-être plus sûr, Tart d'illustrer certains ouvrages; ils agissent avec moins de fougue et avec plus de délicatesse que leurs confrères d'outre-Manche, et ajoutent modérément des suites d'épreuves bien choisies, des portraits fins, gracieux et dignes d'intérêt, aux livres qui en sont dignes; en un mot, ils se gardent bien d'ensevelir le texte sous une avalanche de gravures diverses et incohérentes. Tous les ouvrages ne se prêtent pas aux illustrations et toutes les éditions ne sont pas faites pour en recevoir, il faut le pluis souvent un guide sûr qui apprenne à connaître, à chercher^ à trouver et à choisir les suites d'estampes qui conviennent et s'adaptent à un exemplaire de telle édition ou de tel format **•

Ici surtout et plus qu'en toute chose, un amateur doit se mettre d'accord avec le temps ; il ne doit point se hâter de faire laver, encoller et relier les livres qu'il pense orner de vignettes nouvelles ; un jour, il trouvera un élément d'illustraûon sur lequel il ne comptait pas, le lendemain ce sera une nouvelle découverte et ainsi de suite. L'art d'illustrer soi-même un volume, réclame plus qu'un sentiment éclairé^ plus qu'un goût délicat, qu'une éducation particu-

* Journal des Débats^ octobre 1856.

•• Lt Manuel de V amateur d* Illustrations ^ de J. Sîeurin, bien qu'incomplet, nous parait le meilleur guide en ce geore.

liire de l'œil, il demande un travail de patience et d'investi* galions quotidiennes; ce n'est pas tant sur les quais qu'un Bibliophile saura découvrir des eaux-fortes avant la lettre et«*« après la pluie, c'est plutôt dans les bons catalogues^ dans les cartons de certains petits marchands, dans les éditions dépréciées, dans des lots de gravures disparates, dans tous les bazars de bric-à-brac enfin, où les productions de l'art échouent péle-méle.

Les ouvrages les plus faciles et les plus intéressants à illustrer sont les Mémoires, les Histoires de France eu général, ou de la Révolution en particulier, les Grands Écrivains de notre littérature et les principaux maîtres de la littérature étrangère; Rabelais et Boccace; Beroalde de Verville et Erasme; Voltaire et Sbakespere; enfin à notre époque, Musset et Byton, Balzac et Hoffmann.

Un amateur joindra, par exemple, à la grande édition in-S^ des Lettres de madame de Sivigni, les vingt-cinq superbes portraits de personnages historiques gravés au burin par Céroni d'après les Émaux de Petitot; pour les Historiettes de Talkmant des T(iaux, il saura choisir une centaine des vigoureuses figures de Desrochers ainsi que plusieurs fins chefs-d'œuvre de Ficquet et de Savart ; pour les Mémoires de Saint-Simon f il prendra tout ce qu*il rencontrera sous la signature de Marcenay ou de Gaucher; pour la Correspondance de Grimm, il compilera les portraits gravés dans l'œuvre

blonde des Saint-Aubin, des Lemire, des Leveau, des Ta-

ninet et des de Launay.

S'agit-il d'illustrer Corneille ? Voici trente-cinq vignettes de Gravelot, format in-8®, vingt-quatre compositions et deux portraits de Moreau, dans le magistral format în-40, enfin dix-sept vignettes in- 12, de Devéria, pour les chefs-

d'œuvrc de Pierre et Thomas Corneille. — Veut-on ajouter des suites à Molière ? Il n'y a que Tembarras du choix : Boucher, Moreauy Duplessis«Bertaux, Desenne, Hillemachery Lalauze et Foulquier, nous offrent des sujets incomparables et finement exécutés qui peuvent tous être insérés dans un format in-8^ *.

Le grand in-8^ est le format le plus propre à recevoir des estampes de toutes sortes; on pourrait ainsi recueillir, poOr les seuls Contes de La Fontaine, les suites de figures d'Eisen, de Marinier, de Moreau, de Duplessis-Benaux, de Tony Jobannot, deDevéria, de Hersent, deBergeret, de Granville et autres. — Sur un catalogue que nous avons sous les yeux, nous voyons les Œuvres coniplites de Voltaire, avec les avertissements et les notes de Condorcet, soixante-dix volumes, édition de Kehl, grand in-8°^ 1785- 1789, cotées au prix de 10.000 francs. Il n*y a là rien d'exagéré, car à ce superbe exemplaire en grand papier, sont ajoutés les suites de vignettes les plus belles, et les portraits les plus rares. Ce même exemplaire, moins le luxe de tant d'illustrations, ne dépasserait pas le prix de 800 francs.

L'Histoire de France de MM. Michelet, Guîzot ou Henri Martin est aisée à orner des soixante-six portraits de rois par Desrochers qui se trouvent facilement; les seize vignettes de Duplessis-Benaux, fort jolies de composition et d'exécution et dont aucun iconographe ne fait mention, conviennent admirablement à Y Histoire de la "Révolution française; nous citons ces suites d'estampes, au hasard et au courant de la plume, car il faudrait plusieurs volumes « qui restent à

* Dans la savante Iconographie MoUéresque de M. Paul Lacroix, nous trouvons plus de soixante suites de figures importantes pour illustrer 1^ oeuvres de Molière.

Jaire », pour donner un simple aperçu des œuvres remarquables qui se prêtent à la plus gracieuse illustromanie.

Dans cette causerie sans prétentioni nous tenons surtout à engager les Bibliophiles à acquérir le plus possible les suites de gravures au burin ou à Teau-forte qu'ils pourront découvrir; il est encore temps, mais une époque viendra où un Eisen acquerra la valeur d'un Albert Durer, où Gravelot et Moreau feront prime, où Part du xvin« siècle sera apprécié à sa juste valeur. Alors il sera bien tard ; le Voltaire que nous citions pourrait être recherché à 28 ou 30.000 francs, les quais et la rue des Saints-Pères seront veufs de tous les livres ornés de gravures en taille- douce» et les amateurs qui auront su se créer une collection de volumes judicieusement illustrés seront fiers à bon droit des trésors qu'ils possèdent.

Octave Uzanne.

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