DU PLAGIAT
[n l'a dit plus d'une fois déjà, le nom de cette sorte de vol littéraire rappelle les actes que les anciens Romains punissaient du fouet (ad plagas). Ce vol, dont il y a, malheureusement, de nombreux exemples, consiste « à tirer d'un auteur (particulièrement moderne et national, ce qui aggrave le délit) le fond d'un ouvrage d'invention, le développement d'une notion nouvelle ou encore mal connue, le tour d'une ou de plusieurs pensées ; car il y a telle pensée qui peut gagner à un tour nouveau; telle notion établie qu'un développement plus heureux peut éclaircir ; tel ouvrage dont le fond peut être amélioré par la forme; et il serait injuste — a dit un éminent lettré, — de qualifier de plagiat ce qui ne serait qu'une extension ou un amendement utile. »
Jean- Jacques Rousseau répondait un jour, avec une éloquente indignation, à d'envieux confirères qui l'accusaient de plagiat véritable, c'est-à-dire d'un acte absolument répréhensible : « Ce sont des gens pourvus de bien peu de talent par eux-mêmes qui se parent ainsi de ceux d'autrui; et quiconque, avec une tête active et pensante, a senti le délire et l'attrait du travail d'esprit, ne va pas servilement sur la trace d'un autre, pour se parer des productions étrangères par préférence à celles qu'il peut tirer de son propre fonds. »
Loyauté à part, le plagiat profite à celui qui le pratique.
et non au public. — L'érudit qui nous fournit cette judicieuse remarque, M. G. Vapereau, * ajoute, à Tappui de son dire, ces réflexions excellentes : « Un livre existe, il est dans un certain nombre de mains : celui qui cherche à se l'approprier en changeant le titre et en lui faisant subir diverses mutilations est un honteux plagiaire, coupable à plusieurs égards, devant la conscience littéraire de tous les temps, comme devant les tribunaux modernes... Qjiant aux pensées isolées, bien que souvent elles portent un cachet personnel, elles peuvent être utilisées de nouveau, sans constituer nécessairement un plagiat. La nouveauté dans les conceptions de l'esprit humain n'est pas une chose aussi absolue qu'on peut le croire. « Il y a des gens, a dit Pascal, en devançant la théorie de Buffbn sur le style, qui voudraient qu'un auteur ne parlât jamais des choses dont les autres ont parlé... Mais si les matières qu'il traite ne sont pas nouvelles, la disposition en est nouvelle. Qiiand on joue à la paume, c'est une même balle dont jouent l'un et l'autre, mais l'un la place mieux. »
Bayle tolérait le plagiat dans les dictionnaires, à condition toutefois que le compilateur eût assez de science et de conscience pour corriger les fautes de l'auteur copié par lui. « Mais, hélas ! ajoutait-il, c'est le propre de ceux qui composent aux dépens de leur prochain ; ils enlèvent les meubles de la maison et les balayures aussi; ils prennent le grain, la paille, la balle et la poussière en même temps. »
Montesquieu a dit, dans ses pensées détachées : « Plagiat ! avec très-peu d'esprit on peut faire cette objection-là : il n'y a plus d'originaux, grâce aux petits génies. U n'y a
* Dictionnaire universel des Littératures.
point de poète qui n*ait tiré sa philosophie des anciens. Q.ue deviendraient les commentateurs sans ce privilège ?... »
Le chevalier d'Aceilly, qui ne détestait pas les emprunts littéraires, a écrit, pour essayer de se justifier, mainte joyeuse épigramme. Nous placerons ici la meilleure de ces spirituelles improvisations :
Dis-je quelque chose assez belle ?
L'antiquité toute en cervelle
Prétend l'avoir dite avant moi.
C'est une plaisante donzelle ! »
Q.ue ne venoit-elle après moi ?
J'aurois dit ij chose avant elle.
Jules Janin a plaidé avec beaucoup de verve la cause du plagiat — naturellement, de celui qui sert à développer à l'occasion l'idée d'autrui, à la rendre plus lumineuse, plus attrayante, et à répandre le plus possible les vérités fécondes : « Le plagiat est de droit naturel... il ne vaut pas la peine qu'on l'accable de ces malédictions, car, de deux choses l'une : ou votre plagiat est habile, et alors vous avez bien fait, ami plagiaire ! vous avez donné la vie à une chose morte, vous avez fait nouvelle une idée vieillie, vous avez rendu possible un chef-d'œuvre oublié, vous avez remis en honneur une pensée étouffée sous le luxe ou sous la pauvreté de son entourage primitif; ou bien, si votre plagiat n'a pas réussi, eh bien ! ce sera tout à fait comme si vous n'aviez volé personne. — Mais quel courage, quelle persévérance, que de zèle, que de travail, que de journées sans pain, que de nuits sans sommeil, pour arriver à ces plagiats heureux que la foule salue en passant ! »
Scudéry disait : « Ce qui est estude chez les anciens est volerie chez les modernes. » La Mothe le Vayer partageait cette opinion : « Prendre des anciens et faire son profit de ce qu'ils ont écrit, c'est comme pirater au-delà de la ligne ; voler ceux de son siècle, en s'appropriant leurs pensées et leurs productions, c'est tirer la laine au coin des rues, c'est ôter les manteaux sur le Pont-Neuf... L'on peut dérober à la façon des abeilles, sans faire tort à personne ; mais le vol de la fourmi qui enlève le grain entier ne doit jamais être imité. » Le cavalier Marin, de son côté, déclarait très-firanchemeift, qu'à son avis, prendre sur ceux de sa nation c'était larcin ; mais que prendre sur les étrangers c'était conquête. — Il est incontestable que Virgile a imité Homère ; Montaigne, Sénèque et Plutarque; Corneille, Calderon et Guilhem de Castro (imitateur lui-même de Diamante); Racine, les tragiques grecs; Molière, Plante et Tirso de Molina; La Fontaine, Athénée, Phèdre, l'Arioste et Jean Boccace ; Boileau, Horace et Juvénal; sans qu'aucun lettré leur ait jamais cru devoir adresser un reproche sérieux à ce sujet.
Le génie aura toujours des droits exceptionnels. Qpoi de plus juste, d'ailleurs !
Somme toute, en général il est fort sage, selon nous, de n'emprunter des ailes à personne. Lorsqu'on ne peut atteindre les hautes cimes, à l'aide de ses propres forces, combien il vaut mieux se contenter de rêver à mi-côte, ou même au pied d'une montagne géante, dans les sentiers sinueux, tapissés d'une mousse soyeuse, et joyeusement animés par le tapage des nids, joint au murmure des clairs ruisseaux. Qjie les heures passent vite, en ces frais vallons verdoyants, tout remplis d'une ombre favorable et de l'enivrant parfum
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de la menthe ; ou bien, en mai, des douces senteurs de la violette et de Taubépine ! . . . .
Mon verre n*est pas grand, mais je bois dans mon verre !
s'écriait le ravissant poète des Nuits et de Namouna^ que, jusqu'à la fin de sa vie, l'on accusa, tous les huit jours, d'imiter B3n:on. — Si vous n'avez rien de neuf à raconter à vos lecteurs, laissez votre encrier soigneusement fermé, a dit un éminent philosophe, qui, par parenthèse, lirait avec stupéfaction nos gazettes, nos revues, et beaucoup de nos livres, — s'il n'était mort depuis plus de cent ans ! L'originalité, firanche et saine, est, à coup sûr, un don rare et charmant : l'homme heureux qui le possède, et qui, avec cela, sait tenir sa plume d'une main ferme et légère, ne songera point, évidemment, un seul instant, à convoiter le bien du voisin. On peut dire, sous forme d'axiome, qu'un écrivain d'une redit valeur ne sera jamais un plagiaire. Bien entendu, nous ne voulons parler ici que des appropriations coupables *, — puisqu'il est convenu qu'il y a eu, de tout temps, des plagiats sans conséquence, et même, parfois, des plagiats utiles !
Il nous semble curieux de reproduire, en les cueillant presque au hasard, quelques-uns des emprunts si nombreux qui ont été faits, à diverses époques, à des auteurs obscurs ou célèbres, par des écrivains français dont la plupart sont
* Pour ne citer de celles-là que deux exemples, pris dans l'antiquité, nous rappellerons que le philosophe Chrysippe a pillé cyniquement Euripide, et qu'Epicure a écrit trois cents volumes sur des sujets très-différents, sans alléguer un seul auteur. — Il faut ajouter qu'à Toccasion ses contemporains lui en faisaient volontiers compliment !
illustres; — cela prouvera, une fois de plus, qu'il n'y a pas de règle sans exception. Du reste, les plagiats que nous allons citer rentrent peut-être dans la catégorie de ceux qui méritent la qualification à^innocents. Le lecteur en jugera :
MONTAIGNE
Or, je vous veulx monstrer combien la religion que je tiens est plus douce que celle de quoy vous faites profession. La vostre vous a conseillé de me tuer sans m'ouïr, n'ayant receu de moi aulcune offense, et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous estes de m'avoir voulu tuer sans raison.
VOLTAIRE
Des dieux que nous servons connais la différence, Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance ; Le mien, lorsque ton bras vient de m'assassiner. M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.