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que de quantité de Livres. Mais ces qualitez-là ne sont pas vénales comme les Livres, et je ne sçay, quand bien elles le seroient, si elles trouveroient autant d'acheteurs qu'ils en trouvent tous les jours. Ceux-cy parent des murailles, mais elles ornent les âmes, qui sont facilement négligées des hommes, pource qu'elles ne sont pas veuës des yeux du corps. Certes si l'abondance des Livres rendoit les hommes doctes, ou gens de bien, ceux qui seroient les plus riches, pourroient estre les plus doctes, et plus gens de bien du monde. Or nous voyons bien souvent arriver tout le contraire. Tu me diras icy que les Livres te servent d'aydes pour apprendre; mais prens garde qu'ils ne te servent d'empcsdiement. G)nime la trop grande multitude des combatans a quelquefois fait perdre la victoire à qui l'eust emportée avec un plu^ petit nombre; ainsi la multitude des Livres a porté préjudice au progrez de quelques-uns, qui eussent esté plus sçavans Disciples s^ils eussent eu moins de Maistres. La disette en ces deux cas est venue de l'abondance. Je ne veux pas dire par là, si tu as trop de Livres, qu'il t'en faille deflfaire, tu ne dois en rejetter pas un qui soit bon, mais tu dcHs en séquestrer quelques-uns pour te servir des meilleurs, et prendre garde que ceux qui pouvoient te profiter, estant lus à temps, ne te nuisent estans lus hors de saison.
Considère .encore en voyant cette grande variété de volumes, que la diversité des chemins trompe souvent le voyageur, et que tel qui alloit seurement par un seul sentier s'est trouvé embarrassé à un pas fourchu. Or si l'on peut
5*escarter où il n y a que deux voyes, que fera-t-on où il s'en présentera une infinité ? Ainsi tel qui eust profité efficacement du choix d'un seul Livre, en a ouvert et feuilleté inutilement plusieurs. Le beaucoup est à charge aux Apprentifs, et le peu suffit aux Maistres; Le trop est incommode aux uns et aux autres, quoy que les plus fortes espaulçs portent plus aisément l'excès du fardeau. Et ne croy pas t' ennoblir par l'éclat de tant de nobles Ouvrages, puis que ton nom n'est pas celuy de leurs Autheurs. Je ne voy que ce Roy d'Egypte dont je parlois tantost, qu'une Bibliothèque .ait rendu fameux; encore peut-on dire qu'il est plus illustre par la version des Septante, que par ses quarante-mille volumes. L'ouvrage de tant d'esprits paroistroit sans doute admirable, si depuis on n'avoit veu encore un plus grand miracle d'un seul esprit. Mais il faut prendre une autre route jque tu ne fais pour tirer quelque gloire de tes Livres ; c'est de les bien connoistre, et non pas seulement de les avoir, U faut les commettre à ta mémoire plûtost qu'à ta Bibliothèque, et les renfermer dans ta teste, et non pas dans un Armoire. Autrement le Libraire et l'Armoire me'sme emporteront toute la gloire qu'on peut attendre de ce costé-là. Pour conclusion, en gardant beaucoup de grands Autheurs, represente-tpy, que tu tiçns beaucoup d'illustres prisonniers, qui, s'ils pouvoient sortir ou parler, te feroient peut-estre condamner légitimement à une prison personnelle ; Maintenant ils pleurent dans le silence, avec ce regret, que bien souvent un avare ignorant possède en abondance, des biens dont beaucoup de sçavans ont tant de disette.