DES TITRES DE LIVRES
Les livres sont k un ignorant autant de pièges pour le surprendre.
MOKTAIGNEi
f OMBiEN ne voît-on pas de gens, dit Peignot, * dupes du titre imposant d'un livre nouveau souvent trèsmédiocre, ou du Charlatanisme de ces prospectus séduisants dont on nous inonde tous les jours, apprendre à leurs dépens, mais trop tard, à s'en méfier.
Le titre est la physionomie extérieure du livre; c'est son aflSche, sa profession de foi, son langage, c'est lui qui attire l'amateur, qui retient ses regards, qui le séduit tout d'abord ; c'est un ensorceleur et trop fréquemment un dupeur éhonté. Le titre, c'est l'état civil d'un ouvrage, c'est presque l'ouvrage lui-même, c'est assez souvent la fortune d'une production littéraire, et quelquefois sa mise à l'index. On frémit en pensant à tout ce que peut évoquer un titre seul ! Vient-on à parler de Faublas on sourit malicieusement ; nomme-t-on Justine on s'enfuit effaré.
<^ Les titres des livres, écrit Voltaire dans sqs Mélanges historiques (titre sérieux) sont comme ceux des hommes aux yeux du philosophe qui ne juge de rien par les titres. »
* Peignot. Manuel du bibliophile.
Tout le monde Ut cependant et ce « Tout le monde » n*est pas philosophe, ce n'est pas dans la masse que se trouvent les lumières, le discernement, le bon goût et l'esprit critique; le public du moment se laisse entraîner par la voix confuse d'une renommée malsaine et par une curiosité féroce ; ce n'est qu'à la postérité qu'il appartient de faire justice à bon titre des mauvais livres en estimant ce qui souvent fut méprisé et en méprisant quelquefois ce qui fut apprécié. Tout lecteur est jiige du livre qu'il lit, autrement il serait indigne de lire, mais lorsqu'un ouvrage est nouveau, il faut le juger sur sa bonne mine, l'acheter par flair et par on^iity quitte à le condamner après lecture. Les écrivains romanciers, philologues, publicistes de toutes classes n'ignorent pas que le titre est l'amorce d'un volume, aussi passent-ils des nuits blanches à chercher, à passer en revue, à soupeser par la pensée, à alambiquer les diflférents titres que leur suggère une imagination fiévreuse. Trouver un bon titre! Voilà le grand problème, le grand art de tous les temps et chez tous les peuples.
Dans la préface à Vespasien de VHistoire naturelle de Pline l'ancien, il existe un passage fort bizarre à ce sujet, sur le compte des Grecs : « Jamais dit-il, jamais nation ne fut plus heureuse en titre merveilleux, on n'y tarissait pas : les uns appelaient leurs ouvrages des Rayons de miel, les autres des Cornes d'Abondance où vous pouviez trouver de tout au gré de vos désirs, oui, de tout, jusqu'à du lait de poule * ensuite parurent les Muses , les Paudectes , les
* Voyez les aimables réflexions que fait Naudé, dans son Mascurat sur ce passage de Pline : ,
Afflua divitiis omni Virtute redundans, Gallince ut feriur^ lac reperiré quea$:
Manuels, lés Prairies, les Tablettes et tels autres titres dont les charmes sont si puissants qu'ils pourraient vous faire manquer un rendez-vous. Mais si du titre vous passez à l'ouvrage, Dieux f quel vide ! Vous ne trouvez rien qui puisse apaiser votre moindre désir. » Les latins selon Pline tombèrent bientôt eux-mêmes dans ces extravagances et nos latinistes du moyen âge les imitèrent à qui mieux mieux, ce ne fat pendant un certain temps que titres prétentieux, de Thrésors des antiquités, Thrésorde la belle latinité, de Sucs des sciences. Moelles de la philosophie. Miroir de Sapience, Pensées ingénieuses. etc., etc.; les Lullistes ou disciples du savant chimiste Raymond Lulle ont porté la folie des titres plus loin que qui que ce soit *. Dans le catalogue de leurs ouvrages on trouve des : Art des Arts y Art universel, Art de ne rien ignorer, d'écrire et de parler de tout, V Œuvre des œuvres, le Phare des sciences, la Voie Roiale pour toutes les Sciences et pour tous les Arts, et mille autres titres semblables, mais le plus curieux de tous, le plus singulier peut-être, le plus abracadabrant, pour employer le terme juste, est celui annoncé par Sàvonarola, qui promet de le remplir. Ce titre est ainsi rédigé : « L Univers littéraire, où Von trouve un abrégé de tous les livres et VHistoire de tous les Auteurs dans toutes sortes de Sciences, d'Arts et de Langues depuis la naissance des Belles Lettres jusqu'à ce jour : avec l'Année, le Lieu et la Forme des Editions, les Commentaires, les Notes, etc. — Extrait des Principales Bibliothèques du Monde rangé par ordre alphabétique et en forme de Table Géhérale des Matières; enrichi de Caractères Hébraïques, Cadaïques, Syriaques, Grecs, Arabes, Persans,
* Voyez : De La Charlatanerie des Savans par AT. Meuken avec des remarques critiques de différents Auteurs ; traduit de latin en françois. 1721, in-12.
Arméniens, Allemands, Ethiopiens, Egyptiens quelquefois Italiens, Espagnols, François, Bohémiens, Hongrois, Anglois, Fiamans et de ceux des autres Nations le plus souvent en Latin et quelquefois en Langue Vulgaire, par P. D. Raphaël, Savonarola de Padoue, de l'ordre des Clercs Réguliers appelé::^ Théatins et professeurs en Théologie.
Au seizième et au dix-septième siècle, les titres pompeux étaient fort à la mode dit Ludovic Lalamie dans ses Curiosités Bibliographiques, on ne voyait alors que Boucliers, Châteaux, Palais, Trésors ou Théâtres du monde, de rhonneur, du plaisir, de la vie humaine, etc. D'autres ouvrages portaient les noms plus modestes de Tableaux, de Jardins, etc. — Guillaumet, Chirurgien de Henri IV a publié : Le Miroir des apothicaires en forme de dialogue (1607) la Pallade des Plantes; la ballade de Drogues tandis qu'il est des titres comme le Coupe-cul de la mélancolie de Béroalde ou le Cri d'un honnête homme qui se croit fondé à répudier sa femme (1768). — Qjiel nombre prodigieux de Clé:^ d'or ne trouvons nous pas à cette époque! que de Méthodes Royales,, d'Echelles du Parnasse, de Répertoires des Sciences, d'Inventaires du cerveau humain. Baillet, dans les Jugements des Savants (tom. I. pp. 534 a fin) a consacré tout un chapitre aux Préjugés des titres des livres, on y trouve les plus plaisantes citations de titres incroyables avec les imitations qu'ils nous ont procurés; Gabriel Peignot dans son Livre des singularités à également cité un grand nombre de livres remarquables par leurs titres.
Les ouvrages de dévotion au dix-septième siècle peuvent être distingués par l'originalité de leurs titres extravagants. Il y a : La Porte Royale du Paradis, très-utile à chacun pour heureusement s'y rendre (1635) ^ ^^^^ ^^^^ ^^^ ^^ cendre, ap-
porté par un ange au prophète Elle pour reconforter le moribond. (163 1) La Lampe de Saint Augustin et mouchettes de cette lampe; Le fusil de la Pénitence avec V allumette de l'amour de Dieu; Les mèches alluma au feu divine Agrafes et Œillets pour les culot-, tes des croyants; Souliers à hauts talons pour ceux qui ne sont que des nains dans la sainteté; la seringue spirituelle pour les âmes constipées en dévotion^ etc. Il est curieux de consulter pour les titres d'ouvrages, le catalogue qui se trouve à la fin de chaque volume de la Bibliothèque française de FAbbé Gouget.
Au xvm*' siècle, les titres d'ouvrages sont prétentieux, pommadés; ils se ridiculisent à force de quémander la singularité; ils oflfrent le plus souvent une apparence libertine, un m3rstère plein de révélations; c'est la science fallacieuse du titre dans tout son éclat. Si nous jetons un regard furtif sur les petites œuvres obscures de cette époque, nous lisons : Ah que c'est bétel Sirop au cul ou l'Heureuse délivrance; Mes bagatelles^ ou les Torts de ma jeunesse; Ma tante Genièue, ou Je l'ai échappé belle; Honorine ou mes 22 ans; l'Encyclopédie perruquier e; les Deuirgineurs et Combabus; les Bijoux des neuf soeurs; l'Art de plumer la poule sans crier; l'Amusette des grasses et des maigres; le fe ne sais qwi, etc.
C'est surtout dans la Petite Bibliographie bibliographîcoromancière de Pigoreau qu'il nous est loisible de parcourir la série des titres romanesques la plus curieuse; il y a des romans de lettres, des romans pastoraux, des romans noirs à faire trembler l'ombre d'Anne Radcliffe, sous l'influence de leurs titres pompeux. Tous ces contes de brigands, de cavernes, de souterrains, tous ces mystères, ces ombres sanglantes, ces spectres funèbres portent des titres aussi grotesques que possible. C'était alors le beau temps des
Regnault-Warus, des Plaucher-Valcour, des Maugenet, des' Legai, des Auguste Lafontainc, des de Jouy et autres terribles producteurs auxquels les titres longs et filandreux ne coûtaient pas grande peine. Notre école romantique ne fut guère plus sage dans l'enseigne de ses élucubrations. Que de titres baroques on retrouve dans ces vieux fonds de cabinets de lecture où dorment dans la poussière des miliers d'oubliés. Un titre peut faire vendre un livre, mais il le ressuscite bien rarement.
On ferait un gros et intéressant volume de tous les exemples que Ton pourrait rapporter de la folie singulièredes titres des Livres. Tous les jours la collection s'enrichit et il serait bon d'ea dresser un nomenclature anecdotique et amusante. Cette monomanie fut commune à tous les siècles, à toutes les nations littéraires ; on en trouve la preuve dans tous les catalogues que l'on parcourt bien des années après leur apparition. Le Bibliophile le plus sage se laisse encore aller de temps à autre à acquérir des ouvrages dont le titre seul excite en lui une vague curiosité. Il y a là matière à un livre du plus vif intérêt, qu'on inntaleïzk: Histoire des titres de livres, singulitrs, piquants, spécieux, curieux, particuliers, . galants, extravagants, ridicules^ etc.
Ne l'entreprendra-t-on pas ?
Octave Uzanne.
LES LIVRES IMPRIMÉS EN COULEUR AU XVin« SIÈCLE.
Les brochurettes, imprimées en diflférentes couleurs, eurent autrefois une réelle vogue; les femmes, les petitsmaîtres, les inaoyables du temps, — ^ et n'en trouve-t-on pas toujours? — se les disputaient, les passaient de mains en mains, les oubliaient adroitement sur la toilette d'une élégante, sur le sopba d'une actrice à la mode, dans un bureau de nouvelles, dans un cabinet d'esprit, en un mot partout où Ton jasait de belle humeur, avec la verdeur, l'entrain, le sans-gêne d'une époque qui adora le libre langage.
C'est là tout le xvra*? N'est-ce pas indiquer d'un mot ses tendaiices au bavardage et ses préférences aux caquetages mignons? Jamais on ne rencontra dans une civilisation pareille étude sentimentale, pareille dévotion pour les légères productions intellectuelles; — ce fut même là un signe, et pas le moins caractéristique, à coup sûr, de la profonde passion des âmes pour les frivolités, le papil-
lotage, les colifichets, ainsi que le désigne une Italienne de beaucoup d'esprit, amie du style et bonne observatrice de mœurs. Il y eut du colifichet à tous les étages de la société, à la Cour, à la Ville, dans les provinces, dans les châteaux; — la fenmie régna et gouverna.
La forte empreinte d'un siècle se trouve dans sa littérature, dans ses journaux, ses brochures, ses correspondances et ses mémoires; — certes, l'analyste ne doit rien négliger s'il veut prendre une hauteur exacte, s'il veut pénétrer au cœur même de son sujet, s'il veut intéresser, et, ce qui vaut mieux, instruire^
Les grands côtés du xvm* sont connus et complètement élucidés; les points de vue sociaux, moraux et encyclopédiques ont fait l'objet de travaux aussi nombreux qu'importants ; mais la vie intime du siècle, son firou-firou féminin et railleur, ses bulletins si piquants, écrits dans un boudoir, ses petites guerres de mots, son incessant travail de ruelle, ce travail de sape et de mine devenu si redoutable à la fin, — tout cela reste encore enveloppé d'un épais voile; les philosophes n'ont pas eu à leur disposition un élément principal de jugement, une sensation critique éprouvée au contact des factums et des pamphlets, — quelque chose leur a manqué pour diagnostiquer le xvm® avec exactitude et profondeur.
On l'entend bien de cette manière, puisqu'un homme considérable vient de publier h Secret du roi, puisqu'un chercheur nous^ donne les Mémoires du cardinal de Bernis,
deux ouvrages qui jettent de vifs rayons sur la vie intime, sur les mobiles, sur les plans de conduite, les projets et les tentatives avortées d'une époque tracassière, qui dépensa pour la réalisation de ses espérances une sève, une force, une surabondance de vie indispensables à sa défense; — mais qui se croyait attaqué? Personne. Et le rire s'envolait joyeux et sonore.
Les brochurettes eurent les honneurs de l'engouement; ces petits livres, si coquettement imprimés en bleu, en rouge, en vert, en jaune, se répandirent à profusion; le livre vert, de 1759, par Caraccioli, attira l'attentioni Livre mignon, tenant peu de place dans la poche d'une élégante, 79 pages d'impression, et un style qui passe du demi-grave au doux, du plaisant au demi-sévère avec une incroyable abondance d'expressions charmantes. Il est un mot, de néologie récente, qui peint ce genre : les stylistes des livres en' couleur furent des expressionnistes. Rien ne pèse, rien ne s'attarde dans leur argumentation aussi rapide qu'une improvisation defgénie.
Le livre à la mode de 1759 est imprimé :
A verte - feuille
De l'Imprimerie du printemps,
Au Perroquet.
L'année nouvelle.
Gomment ne pas réussir avec de semblables éléments de succès ! G)mment ne pas faire battre le cœur des fenîmes, toujours si avides de nouveautés et d'inconnus ? Comment rester en chemin, quand on franchit la distance du premier coup?
Aussi voyez le flair de ces écrivains fantaisistes, néologues acharnés, aussi hardis à lancer une nouvelle qu'ingénieux à inventer un mot, — et ce n'est pas là ce que nous reprochons, la néologie marquant, au contraire, le mouvement d'une langue écrite et parlée, — ils sont tout miel, tout prévenances pour le lecteur; un exemple va le prouver.
En 1759, le livre vert débute ainsi; on a Ùk mieux depuis dans ce genre :
A Messeigneurs
les Petits - Maîtres
et
Mesdames
les
Petites- Maîtresses.
« Messeigneurs et Mesdames,
« Vos élégances voudront bien me permettre de leur dédier un Ouvrage qui, par son rapport avec les plus jolis rubans et les couleurs les plus agréables, doit nécessairement mériter vos suffrages. Tout ce qui est nouveau plaît; ainsi ce Livre plaira. Si un pantin a pu vous amuser pendant l'espace de deu:^ ans., ce volume a lieu d'espérer un pareil honneur. Il ne faut qu'un mot aussi neuf que lui
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pour le mettre en vogue et pour lui procurer un crédit étonnant. Les Cabriolets ont eu leur saison et l'ont encore ; ce Livre aura la sienne, ou il seroît bien malheureux. Prononcez, Messeigneurs et Mesdames, nommez cet Ouvrage, divin, enchanté, joli à croquer, enfin sémillant, et sa fortune est faite. Il pourra parier avec les Pensées de Pascal, la Recherche de la Vérité, la physique de Descartes et celle de Newton : que dis-je ? il ira plus loin; et j^aurai la gloire d'avoir su trouver un moyen de vous prouver tout le cas que fait de vos élégances celui qui est,
Messieurs et Mesdames,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Est-ce joliment troussé ? La confiance en soi est la vertu des audacieux ; réussir leur suffit; la foule les acclame; et ils savourent leur gloire, ces affamés de grossière ambroisie : orgueil et modestie, quel mélange !
En 1760, c'est-à-dire un an après le livre vert, voici venir le livre en vermillon, avec ce titre :
Le Livre
La Mode
Nouvelle Edition,
Marquetée, polie et vernissée.
Et, au bas de la page, une indication qui ne pèche guère par modestie :
En Europe
Chez les libraires
Toujours de la forme; ces messieurs les amuseurs d'élégantes adoraient la forme, une forme à eux, s'entend, car le style académique n'eût pas fait leurs petites aflfaires. Ils aimaient à lâcher ailes déployées les inventions les plus capricieuses de la néologie ; et, somme toute, ne leur devons-nous rien à ces linguistes de premier jet, de haut vol, recherchant surtout dans la phrase, dans la contexture du mot, dans l'arrangement de la draperie littéraire, ce qui rendait leur pensée avec une énergie mélangée de couleur locale ? Il y a gros à parier que nous leur devons quelque chose. Sans les néologues des XVI, XVII et XVm* siècles, notre belle langue française posséderait-elle les trésors inestimables de clarté, de précision, de vigueur, d'harmonie, qui en font l'instrument par excellence de la philosophie, de la poésie, du roman et de l'histoire ? — Ne soyons pas injustes envers les petits, envers les humbles. Au point de vue des perfectionnements de notre langue, mettons Scarron à côté de Bossuet, Rabelais à côté de Masillon et Saint-Evremont à côté de Biaise Pascal ; ces grands ouvriers eurent le même amour, la même passion : l'exactitude du mot.
Le livre vermillon, si vermillon même que cent dix-huit ans laprès l'impression a conservé tout son éclat, tout son
prestîge typographique, se réclama du livre vert, son aîné dans Fart de plaire, dans Tart, — assurément difficile — d'attirer et de retenir une clientèle. Et voici la mise en scène, souvent copiée, jamais égalée.
Aux Messieurs Et Dames A Vapeurs, .
« Messieurs et Mesdames,
« La couleur verte n'ayant duré que huit jours, ainsi que toutes les modes, je vous offre le plus beau des vermillons, tel enfin qu'il brille sur vos visages, magnifiquement et furieusement enluminés, et tel qu'il doit être, selon l'avis des plus habiles Tronchins, pour enjoliver et égayer vos vapeurs. Quel plaisir de retrouver sur un papier Texpressîon même de vos charmantes figures, et d'y voir ce joli coloris qui pare aujourd'hui les physionomies de nos Petits-Maîtres et de nos Petites-Maîtresses, vraiment habiles dans l'art de se peindre avec élégance ! Cet ouvrage va devenir un tamis, où vos inquiétudes noires venant à s'évaporer, il ne vous restera plus que des langueurs agréables*, propres aux gentillesses de la société. J'ai voulu aller par gradation, du noir au vert, et du vert au couleur de rose pour vous prouver, Messieurs et Mesdames, que dans toutes Les nuances, je suis également
Votre admirateur et serviteur,
Bravo, n'est-il pas vrai ? Les dames à vapeurs, — elles en ont encore aujourd'hui — directement mises en cause,
mais avec des câlineries d'expression telles que les plus hargneuses ne tinrent pas longtemps rigueur à l'écrivain, — ces dames formèrent la clientèle courante, ce que nous avons nommé depuis, dans notre langue moderne, un peu mathématicienne, le fond de boutique; — elles furent les premières à rire de certains travers, de certains ridicules, de certaines façons d'être, d'un ensemble particuUèrement original ; ce rire n'eut pas le scepticisme froid, métaphysique, pour ainsi dire glacial, qui marqua les œuvres de l'esprit et les actions des coureuses de nouvelles au XVIII* siècle ; — leur rire, sans dépasser la mesure, apprécia les stylistes et s'appropria leurs découvertes.
vn
Les Mémoires secrets^ ce recueil des travers, des vices de l'époque, glace de Venise dans laquelle se reflète une civilisation sur le déclin^ à la date du 9 juillet 1776, nous donnent une note précieuse : « Les vapeurs étant plus que jamais le tic des jolies femmes, on a fait une chanson sur ce ridicule; elle est assez bien faite, et fort à la mode; elle a pour titre La Vaporeuse, et est sur l'air : Toujours, toujours, il est toujours le même.
J'ai des vapeurs quand un galant soupire ; De déplaisir
L'amour me fait mourir ;
Ne pouyez-vôus languir,
Messieurs, -sans me le dire ?
Epargnez la fadeur,
Trêve de vive ardeur ; J'ai des vapeurs quand un galant soupire.
A ma toilette un abbé me fait rite ; .
Mon perroc^uet Retient tout son caquet ; Mon singe est plus coquet Depuis qu'il vient m'instruire ; Mais s'il m'offre son cœur, Percé d'un trait vainqueur:
J'ai des vapeurs quand un galant soupire.
Certai^ rabin s'en vint un jour me dire, Dieux 1 que d'appas !
On n'y résiste pas ;
Et puis, d'un ton plus bas.
Aimez, belle Thémire,
Un peu de volupté
Sied bien à la beauté :
J'ai des vapeurs quand un galant soupire.
Un beau marquis que tout Paris admire, Me divertit, Il chante, il danse, il rit.
Il pétille d'esprit, Il folâtre, il soupire ; * Quelquefois, tout à coup.
Il tombe à mes genoux :
J'ai des vapeurs quand un galant soupire.
Un financier (n'allez pas en médire) Me traite au mieux.
Ses soupers font des dieux !
Son Champagne mousseux, En pétillant m'inspire ; Mais dès qu'il s'attendrit, Tout son feu me transit :
J'ai des vapeurs quand un galant soupire.
Il est charmant, partout on le désire, Mon médecin,
Cest un homme divin ; Ses doigts, d'un blanc satin, S'exercent sur ma lyre, Puis il toucha mon bras ; Un jour il le serra :
J'ai des vapeurs quand un galant soupire.
Couplets du temps, ni meilleurs, ni pires ; toutes les chansons de ruelle ont leur prosodie spéciale; ne leur demandez pas l'élégance, le rhythme, le nombre exact, la césure bien placée, la rime riche, les hachures si délicates et si savantes de Técole poétique moderne ; — non, elle ne vous donnera rien de ces merveilles du travail et de l'art; elle est la chanson de combat, elle dit, elle commente, elle jase comme une commère hargneuse, elle épie les nouvelles de cour, de ville et de province, elle dénonce, elle intimide, elle chante Tamour, le plaisir, la gaîté, l'entrain, elle excite les sens des blasés, elle offre de riants tableaux aux épicuriens; — la chanson de ruelle touche aux mondes les plus divers, aux courtisans, aux belles marr quises, aux ministres, aux ambassadeurs, au Roy lui-même, à ses favorites, quelquefois indignes de fixer l'attention de l'histoire, à la société d'esprit, à la société des élégances, à la société des réformateurs, à la société corrompue des Gourdan et des Brissault ; — bref, la chanson, tour à tour joyeuse, cynique, ordurière, méchante, humoristique, causeuse, a les qualités et les travers de l'époque qui la vit . fleurir; elle marche devant elle sans souci, avec l'humeur du scepticisme, avec l'entrain de ceux qui ont besoin de s'étourdir. Et le siècle ne finira pas dans le rire, car la chanson de ruelle, si redoutable et cruelle à la fois, creuse déjà l'abîme dans lequel roulera la Monarchie, elle prépare
- i87 les chutes et les crimes; — aux coins des jolies lèvres qui ont esquissé tant de sourires il y a néanmoins un trésor inépuisable de réticences malignes et de préoccupations démoniaques. A ces titres, les couplets sur les vapeurs devaient figurer ici*
vm
Toutes les dames d'alors eurent des vapeurs. Dans l'élégante société de Sceaux, le chevalier de Jaucourt, clair-dùlunCy comme on l'appelait le plus souvent avec un arrièregoût ruelliste prononcé, tint le sceptre ; M"'® de Montesson, qui aura plus tard une brillante aventure avec le Duc d'Orléans, faisait, elle aussi, des vapeurs avec le comte de Guines, un vaporeux platonique, qui enverra sous peu promener ces belles imaginations et fera une fin dans la diplomatie. — On le voit, vapeurs par-ci, vapeurs par-là, vapeurs partout, et même sur le trône dans la personne de la Reine^ vers la fin du siècle, il y aura des vapeurs, hélas ! brusquement dissipées par l'éclair, prélude des longues tempêtes. — Mais le livre vermillon aura rempli sa courte destinée, ea occupant le quart-d'heure d'une petite-maîtresse.
Disons, avant de pousser plus loin l'examen de ct% livres à la mode au XVin% que les impressions en couleur reprennent faveur, et une faveur^ d'ailleurs, méritée puisque la gravure leur prodigue ses trésors.
Un éditeur a tenté de remettre en vogue, en honneur, en crédit auprès des dilletante ès-lettres ce genre d'impressions; et notfe opinion, franchement exprimée, est qu'il réussira, car l'imagination est flattée, surprise, bercée par Les fioritures typographiques de la page ; — les penseurs eux-mêmes, les graves ainateurs, ne reculent pas devant un livre coquettement édité ; il semble que le sens prenne des ailes et vienne à vous avec un joyeux murmure. Est-ce une illusion ? Mais elle nous a paru une lecture facile entre toues, agréable entre les plus agréables, la lecture des livres à la mode ; — et pourquoi notre approbation sans réserves serait-elle isolée ?
Les impressions en couleur conviennent à la fantaisie, au conte, au théâtre, aux actualités, aux Muettes, aux réimpressions de ces genres, aux croquis d'histoire qui n'abordent pas le lourd in-8° ; bref, la couleur rajeunit, elle pare, elle charme ; et comme les dames du bon temps savaient poser une mouche, elle revêt un manteau de fantaisie, pouraller au cœur en passant par l'imagination.
Les livres imprimés en couleur méritent d'être lus et relus, conservés avec soin; ils montrent la civilisation du xvm* sous son vrai jour, ils ont les soucis galants des dames, les mille coquetteries de^ hommes acharnés à plaire, toujours eii quête de sensations nouvelles, voulant épuiser les délices et les amertumes de l'amour. Observations de mœurs, délicates analyses, marquées à fleur de coin des plus malicieuses échappées de plume, voilà les livrés en cbu-
leur peints d'un seul iflot. Les perruques grises d'une certaine école morose, et les perruques blondes d'une certaine autre école, plus ennuyeuse que littéraire, rie veulent pas que l'on remette en honneur les pamphlets, les couplets et les chansons de ruelle ; c'est là bien de la témérité, croyonsnous sincèrement. Les frères de Concourt, aussi habilesi styUstes qu'observateurs attentifs et philosophes aimables, ont ouvert la voie; et le xix* siècle ne se terminera pas sans posséder, dans ses détails et dans son ensemble, les travaux, les indiscrétions, les railleries, les, lardons et brocards, les grivoiseries des couplets des ruelles et des livres imprimés en couleur au xvni*'.
Ces brochures, que nous appellerions maintenant des plaquettes, sont curieuses à observer à plus d'un titre; ell^s fournissent la note légère,- l'humour, le caprice, le papillotage d'une société qui portait dans ses amusements le sérieux plein de trouble et d'anxiété des grands mouvements de la vie ; — elles sont écrites à fleur de peau avec les encres teintées qui donnent au livre nous ne savons quel charme de vague et de mystère ; — elles proclament à chaque page, à chaque ligne, au début de chaque chapitre, leur brièveté d'existence, leur passage, clandestin pour ainsi dire, sur une toilette de jolie femme, dans la poche d'un peti^maître; et, circonstance peu reniarquée, quoique remarquable entre toutes, ces brochures .ont survécu aux destructions de livres, aux arrêts, aux saisies, aux plus minutieuses perquisitions ; elles ont toujours Torgueil de
vivre, la passion de raconter, le bonheur de lancer une spirituelle méchanceté, — Et que d'esprit on dépensa dans ce genre ailé, que de fugues, que d'inventions surprenantes, que de néologies franchement exprimées ! La néologie, — réndons-lui cette justice en passant — jeta dans la circulation philologique jdes mots qui ont enfin leur place, non pas j à la porte de l'Institut, non pas sur les marges étroites de
son Dictionnaire, mais bien au cœur même de l'ouvrage. ■ due de fluctuations de sens, d'emplois, de nuances, de
i variantes, ne subirent-ils pas, ces mots de ruelles et de
f feuilles volantes ! Les énumérer serait écrire un des plus
i attrayants chapitres de l'histoire comparée de notre langue;
nos linguistes, savants et autorisés, nos maîtres, nos éducaf teurs, écriront sans doute un jour ce livre, qui sera rempli de
piquantes révélations, de rapprochements aussi heureux qu'inattendus. — Voilà, présentées au courant de la plume, les réflexions suggérées par les brochurettes impri- ^ mées en couleur au siècle du rire et de l'élégance. — La
traditioii des encres teintées revient à la mode, signe de goût, marque de progrès, preuve d'intelligence et de force.
Léon de Labessade.