QUESTION DE LA PROSTITUTION
La délicate question de la réglementation de la prostitution a donné lieu dans ces derniers temps à des polémiques dont les débats du récent Congres de moralité publique, tenu à Bruxelles, ont fourni le texte. Il a paru int ressaut et utile au journal l'Étoile belge d’interviewer (1) à ce sujet un des membres les plus éminents du corps médical de Belgique, M, le docteur Thiry, professeur de syphilothérapie et de gynécologie à l’Université libre de Bruxelles. Voici le compte-rendu de cette information :
« D - Permettez-moi, Monsieur le docteur, de vous demander ce que vous pensez des débats du récent Congrès tenu à Bruxelles par la Fédération britannique et continentale, dont la Société de moralité publique de Belgique est une branche. Ne croyez-vous pas nécessaire d’éclairer 1 opinion publique sur une question que les adversaires du régime de moeurs en vigueur discutent avec vivacité?
„ R Je ne demande pas mieux que de mettre mes concitoyens en garde contre les théories séduisantes de M. DeLaveleye et de ses adhérents, quoique j’aie depuis longtemps renoncé à convaincre ces Messieurs (2). Les discussions si probantes auxquelles la maladie syphilitique a donné lieu au sein de la Société de médecine publique en 1880, et de l’Académie royale de médecine en 1887, ne leur ont rien appris. Jamais nous ne pourrons nous entendre, parce qu’ils refusent de placer le débat sur le terrain médical et hygiénique. J’ai polémiqué longuement, en 1881, avec M. De Lave eye, dans les colonnes de la Flandre libérale , sans parvenir à lui faire entendre
raison à ce sujet. . .
„ d. Comment appréciez-vous la thèse des adversaires de la prosti
tution réglementée? , ,
„ R . c’est une thèse essentiellement dangereuse, parce quelle est de
(1) Ce mode d’information est aussi utile que pratique quand il ne va pas jusqu’à l'indiscrétion.
(2) L’honorable professeur a tort : quand on a une idee qu’on croit juste il faut ^ jusqu’au bout. Que serait-il arrivé de la dosimétrie i nous avions reçu e contre ses adversai muets ? Le pilori n’est pas toujours pour ceux qu’on voudrait y faire monter.
DE MËDÏCINE DOSIMÉTRIQUE.
nature à tromper les esprits généreux, à leur faire prendre le change sur le but de la réglementation. Si jamais le législateur devait consacrer par son vote les théories de la Société de moralité, Ja santé publique serait mise gravement en péril.
» D. — Expliquez-vous, docteur.
• » R. — De tontes les maladies connues, la plus terrible, la plus contagieuse, la plus funeste, non seulement dans ses effets immédiats, mais encore dans ses conséquences éloignées, est incontestablement la syphilis fl). Elle constitue un fléau toujours prêt à se développer, à nous décimer. Le seul moyen de la combattre est de forcer les femmes publiques qui en sont atteintes à se soumettre à des visites sanitaires régulières et complètes,
. capables d’enrayer la propagation ultérieure du mal. De là le règlement astreignant les filles qui trafiquent de leurs charmes à se faire inscrire sur le registre des mœurs et à se laisser périodiquement examiner par des médecins désignés par l’autorité compétente. Partout où on les a adoptées, ces mesures ont produit les résultats les plus satisfaisants, les ravages ont diminué dans une proportion notable. Il résulte d’une statistique publiée par moi en 1880, que les filles clandestines malades sont plus nombreuses que les filles soumises; ainsi, tandis qu’il y a 10 p. de prostituées inscrites envoyées à l’hôpital Saint-Pierre, il y a 40 p. c. de clandestines. Ce rapport est très significatif, puisqu'il prouve que la liberté de la prostitution serait très préjudiciable à la santé publique et que cette liberté favoriserait puissamment la propagation de la maladie dans toutes les couches sociales. Jusqu’en 1880, la ville de Bruxelles pouvait être considérée comme étant la ville la plus saine de l’Europe; en 1875, lors du Congrès, il n’y avait dans mon service, à l’hôpital Saint-Pierre aucune fille atteinte de syphilis invétérée.
» D. — Que dites-vous, docteur, des objections faites par les adversaires de la réglementation?
» R. — Ils ne contestent pas les effets salutaires de la réglementation au point de vue de la santé publique ; ils se bornent à la combattre au nom de la dignité et de la liberté de la femme, comme si une femme qui se prostitue avait encore de la dignité (2) ; comme si on devait laisser aux
(1) L’honorable professeur oublie de dire que le traitement mercuriel extinctif— comme ou se
plaisait à le nommer — a été pour beaucoup dans les ravages de la maladie. Certes, l’hygiène publique a beaucoup diminué ces ravages, mais une thérapeutique plus rationnelle y a été pour beaucoup. p, g
(2) Nous ne voulons pas nous faire le défenseur des prostituées, ni même les faire bénéficier de la
parole du Christ : *■ Il leur sera beaucoup pardonné parce qu’elles ont beaucoup aimé. » Mais dans le nombre, il y en a beaucoup que la séduction a amenées là. Et ceux qui leur disent Racca! y ont peut-être contribué. g r g
filles publiques infectées, le droit de contaminer ceux qui les approchent. L’intérêt général dans l’espèce prime toute autre considération. Les industries insalubres ou dangereuses font l’objet de prescriptions sévères; l’autorité croit devoir les réglementer : pourquoi n’agirait-elle pas de même vis-à-vis des femmes qui trafiquent d’elles-mêmes? La police fait saisir les denrées alimentaires reconnues impropres à la consommation; elle confisque et fait enfouir le poisson avarié ; et elle ne pourrait retirer de la circulation une femme malsaine (4)?
» D. — Les moralistes prétendent qu’en réglementant la prostitution on la légitime et on Ja légalise?
. » R. — Ce sont là des mots. Voyez les faits. Là où il y a réglementation, la maladie diminue progressivement et la prostitution ne s’étend pas. Au contraire, là où l’autorité se désintéresse de la question, la prostitution se développe d’une manière effrayante, comme à Londres et à Berlin, et l’on constate une exagération de la maladie vraiment effrayante. Quant à supprimer la prostitution, il n’y faut pas penser. La Société de moralité publique reconnaît elle-même que c’est un mal de tous les temps, qu’il n’est pas possible de détruire. La prostitution a existé à toutes les époques de l’histoire et dans tous les pays, sous tous les régimes. C’est un mal, assurément, mais un mal nécessaire (2). Sans elle apparaîtrait un ordre de passions étranges, malsaines et criminelles. On verrait aussi s’accroître dans des proportions effrayantes les séductions dont sont victimes les filles pauvres, les naissances illégitimes, adultérines, Jes viols, les assassinats et tous les crimes atroces et abominables commis par des brutes sur des femmes et de malheureuses petites filles. La prostitution a donc même un côté moral : elle limite la débauche et garantit la société toute entière contre les excès auxquels elle ne résisterait pas. Cette opinion n’est pas paradoxale; elle a l’autorité des hommes les plus éminents, les plus sages et les plus prudents. Saint Augustin n’a-t-il pas écrit : « Quoi de plus sordide, quoi de plus ignoble, de plus honteux, que les prostituées, les proxénètes et les autres pestes de cette nature? Et pourtant supprimez les prostituées, vous troublerez la société par le libertinage.'» C’est que saint Augustin, avant d'être saint, avait étudié la nature humaine; il avait vécu dans le monde, il en connaissait les entraînements et les passions. Le
(1) Tout cela est bien cru. On ne gagne rien en avilissant. La femme prostituée est toujours
femme, l’assimiler à du poisson avarié, cela n’est guère digne... du médecin. D r B.
(2) Nous n’irons pas jusque-là; le mal diminuera avec l’extension de la moralité; quand les
jeunes gens ne seront pas surmenés par une existence en serre chaude ; quand l’immoralité ne sera plus prêchée au théâtre, dans les romans soi-disant réalistes, comme si l’homme valait moins que la brute qui obéit à ses instincts. D r B.
de médecine dosimétrique.
célèbre docteur évangélique Thomas d’Aquin a pleinement approuvé les paroles de saint Augustin. Vous pourrez trouver le passage qui concerne cette approbation dans le livre LV du chapitre IV de l’opuscule 5ÇX : De Regimine Principwn opéré omiiia. Tome XVII, page 188 (Venetiis), MDXCIII. J’ai reproduit autrefois ce texte dans la Presse médicale, sans Je traduire, bien entendu, car, vous le savez :
« Le latin dans ses vers brave l’honnêteté, v
». D. — C’est très intéressant, docteur, mais pourquoi n’êtes-vous pas allé dire cela au public du Palais des Académies, qui n’a entendu soutenir que la thèse opposée?
» R. — A quoi bon? Pourquoi me faire siffler?
» D. — Je suis persuadé que vos adversaires sont plus courtois que vous ne croyez.
» R. — J’ai fait l’expérience de leur courtoisie : en 1881, dans ma polémique avec M. E. De Laveleye, je ne me suis pas un seul instant départi du ton et de la mesure qui sient à des hommes d’opinion contraire qui se respectent. Le célèbre professeur de Liège, au contraire, s’est laissé entraîner à faire des allusions blessantes contre lesquelles j’ai dû protester. Ni lui, ni personne, n’a écrit depuis lors, sur la question, une seule ligne que je n’avais précédemment réfutée. A quoi bon prêcher les sourds ou montrer l’évidence à des aveugles (1)? Les corps savants m’ont tous donné' raison : le système de la réglementation et de la surveillance de la prostitution. A l’étranger, les médecins, en immense majorité, professent la même opinion. Le Congrès tenu à Berlin, en 1880, a fait la lumière sur les résultats épouvantables du beau régime cher au cœur de tous les partisans de la Société de moralité publique. Un procès scandaleux qui vient de se plaider dans la capitale de l’Allemagne est caractéristique à cet égard (2). Des faits incontestables prouvent actuellement que la prostitution non surveillée et non réglementée aboutit, non seulement au proxénétisme, mais à la multiplication de cette classe honteuse que Ton appelle les « souteneurs». Voilà l’immoralité énorme que n’ont pas entrevue ceux qui se prétendent les défenseurs de la moralité publique et qui croient, invoquant
(1) Mon honorable collègue Thiry a subi la peine du talion. Quand j’ai produit la dosimétrie à l’Académie royale de médecine dp Belgique, il a été un de ceux qui m’opt condamné sans m’entendre. De quoi se plaint-il alors? D r B.
■ (2) Berlin est la ville la moins propre à servir de capitale à l’Allemagne libérale, puisque c’est le régime militaire qui y domine. Le jeune empereur actuel le comprend,’ puisqu’il se dispense, gutant que possible, de résider dans ?à caserne offlpielle, D r B.
la dignité de la femme, qu’il faut non seulement supprimer les maisons publiques, mais encore la prostitution réglementée et la surveillance hygiénique qui se fait au profit de tous.
» D. — Vous ne croyez donc pas au succès de la nouvelle campagne entreprise par la Société de moralité publique?
» R. — Moins que jamais! Ce qui vient de se passer à Berlin; les mesures nouvelles que l’on cherche à prendre en Italie; les dispositions législatives que propose, en France, M. Fallières, ministre de la justice, prouvent que les partisans d’une moralité fantaisiste reviendront bientôt de leurs illusions et comprendront enfin la nécessité indispensable de l’inscription des filles publiques, de leur surveillance continue et même des avantages qu’a la maison de prostitution sur celle qui se dissimule dans la rue ou dans les endroits où la police ne peut pénétrer. Et pour finir, permettezmoi d’apprécier la mesure que l’on projette à Berlin, celle de la prostitution reléguée dans des maisons spéciales. J’applaudis à cette mesure; je n’y mets qu’une seule réserve c’est que les filles publiques ne soient pas séquestrées dans des espèces de Ghettos, et qu’on leur accorde un peu de cette pitié que mes adversaires ont si souvent invoquée pour elles. »
Conclusion. — Dans la prostitution, il y a deux questions : la moralité et l’hygiène publique. Quelle est celle qu’il faut favoriser? Ni l’une, ni l’autre; mais tenir entre elles un juste équilibre. Le moral doit tenir compte du physique, et vice versa. Beaumarchais, de cynique mémoire, a dit :
« Boire quand on n’a pas soif et faire l’amour en toute saison, voilà ce qui nous distingue des autres bêtes. » Ce n’est pas flatteur pour des créatures qui se prétendent faites à l’image de Dieu. Ce qui est vrai, c’est que la bête n’a pas les vices de l’homme; et nous ajouterons que le sauvage n’a pas les vices de l’homme civilisé. Ce que nous nommons « pudeur » n’est souvent qu’une sorte d’éventail. Il faut donc éduquer la génération actuelle si l’on veut quelle soit chaste. Heureusement que la classe ouvrière vaut mieux que les classes élevées qui se prétendent dirigeantes. L’ouvrier ne lit pas nos romans réalistes, il n’en a pas le temps; et peut-être s’il l’avait, ses bons instincts les lui feraient répudier. La prostitution n’est pas connue dans les quartiers ouvriers : elle s’étale dans les quartiers riches. Voyez Londres, cette Sodome des temps modernes ! C’est dans les maisons de prostitution qu’il faut porter la hache de l’élagueur; empêcher qu’on y verse à boire des liqueurs frelatées, et leur donner autant que possible un aspect honnête, puisqu’il s’agit d’un besoin, le plus impérieux de tous. Supprimer la traite des blanches, en ne permettant que des engagements volontaires, pt par tous les moyens restituer de malheureuses filles égarées au foyer
DE MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE.
domestique. Voilà les véritables moyens de moralité publique. Quant aux moyens hygiéniques préconisés par le docteur Thiry, nous les approuvons, à la condition qu’ils soient appliqués avec la discrétion qu’exige le sentiment humain. Ainsi dans les dispensaires placés sous la surveillance de la police, écarter toute présence inopportune, y amener les filles non comme des coupables en les exposant à la honte de la rue, mais avec le mystère qu’exige toute mesure de police.