UN TOAST DÉSINTÉRESSÉ
Au dernier banquet de la Société française d’hygiène, M. le professeur Peter a porté le toast suivant : « Je vais porter un toast, non seulement à la Société d’hygiène, mais à tous les hygiénistes qui permettent à l’homme de vivre pendant de longues années sans maladies, faisant que les médecins meurent de faim. Nous, médecins, nous vivons par l’intempérance et les intempéries; l’hygiène nous habitue, au contraire, à combattre 1 intempérance, les infusa qui concernent les médecins, et les circunifusa qui concernent les ingénieurs et les architectes. Eh bien ! au risque de sacrifier nos intérêts personnels, je bois. Messieurs, aux hygiénistes, ces bienfaiteurs qui se succèdent. »
C’est le cas de répéter : In vino veritas. C’est-à-dire que les infusa des médecins allopathes sont les drogues qu’ils font avaler à leurs malades. Quand il y aura moins de médecins et qu’ils seront mieux répartis, ils ne risqueront pas de mourir de faim. Faisant vivre les autres, ils pourront vivre eux-mêmes. Quant aux ingénieurs et aux architectes, qui ont dans leurs attributions les circumfusa, on sait comment ils s’en- acquittent, avec
DE MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE.
leurs constructions mal ventilées. Nos pères affectionnaient les vastes salles, les amples cheminées donnant souvent plus de froid que de chaleur, mais au moins il avaient de l’air en abondance, tandis que nos architectes nous le pèsent au poids de l’or. Il ne faut donc pas parler corde dans la maison du pendu; par conséquent,pas d’hygiène au milieu de nos infections générales. Les microbes seuls auraient le droit de réclamer.
Au même banquet — répondant à une espèce d’objurgation du secrétaire de la Société — M. le docteur Chevandier(de la Drôme) a dit : et En portant la santé à notre secrétaire général, ce n’est pas que je lui doive de la reconnaissance, car il vient de me faire tout à l’heure un grand chagrin : il m’a fait un instant oublier les douceurs de notre soirée, en vous rappelant le supplice auquel je suis condamné depuis de longues années déjà! C’est dur, en vérité, de votre part, mon cher Confrère, de venir me rappeler ici que je suis destiné à rouler sans cesse le rocher de Sisyphe; et vous avez fait luire l’espérance que j’étais sur le point de le placer sur le sommet de la montagne. Voudriez vous donc ajouter, aux regrets du passé, les cruautés de certaines désillusions? Ah! ce sommet de la montagne que vous me faites entrevoir, voilà déjà longtemps que je cherche à l’atteindre! A travers de nombreuses législatures, j’ai cru bien des fois que j’arrivais enfin au but : mais chaque fois, hélas! j’apprenais que la législature était finie... Je ne perds pas courage cependant ! Je continuerai à lutter pour la bonne cause, si mes électeurs veulent bien me le permettre. Vous ne connaissez pas,mes chers Collègues, toute l’étendue.de mon malheur; à chaque instant les mêmes arguments que je soutiens sont réfutés par les mêmes objections. Et voilà dans quel cercle je tourne sans cesse sans aboutir! Rien ne me décourage cependant; et lorsque je me sens au milieu de vous, je retrouve des forces nouvelles pour la lutte. J’espère mener à bonne fin la question qui intéresse plus particulièrement le corps médical. (Celle relative à l’exercice de la médecine. B.) Il en est d’autres encore non moins importantes... Nous les étudierons ensemble à la Chambre... »
Ces paroles sont graves, et devraient être dites ailleurs qu’à un banquet. Pourquoi le corps médical constitué, ne revendique-t-il pas ses droits au lieu de les confier à un député qui se déclare impuissant à remonter le rocher de Sisyphe au sommet de la montagne administrative? Pourquoi cette bureaucratie, ce fonctionnarisme dont a parlé un autre membre? Pourquoi, en un mot, lés médecins ne font-ils pas usage de l’influence politique dont d’autres se servent à leurs dépens? Pourquoi ne protestent-ils pas contre le monopole universitaire, ce Delenda Carthago que nous ne cessons de demander comme Caton l’Ancien, nous qui sommes presque aussi ancien que lui, et qui n’avons, par conséquent, plus rien à
gagner à un ordre de choses plus équitable, et — nous le disons avec une pleine conviction— plus profitable à la science et à l’humanité? Pourquoi ce maintien d’une institution moyen âge à notre époque de liberté; et pourquoi les membres du Corps enseignant restent-ils juges et parties dans la collation des diplômes professionnels, et encombrent ainsi la carrière médicale au point de la rendre impraticable? Nous ne disons pas du mal des médecins puisque le diplôme les couvre, mais pourquoi la place n’est-elle pas aux plus dignes? Pourquoi le service médical n’est-il pas assuré dans les villages les plus pauvres où languissent aujourd’hui des médecins plus pauvres encore, pour lesquels le docteur Munaret demandait un asile dans leurs vieux jours? Pourquoi, en un mot, n’institue-t-on pas des médecins cantonaux, comme il y a des curés et des vicaires? Car le corps a également ses droits comme lame. Mais ce serait beaucoup attendre de l’administration ; il faut donc que les médecins se sauvent eux-mêmes en s’imposant ; et pour cela rétablir leur ancienne corporation par un syndicat central, auquel viendraient aboutir et se fusionner les syndicats particuliers, trop faibles pour aboutir à un autre résultat qu’une stérile aumône.
fin de la sixième série des Miscellanées de Médecine dosimétrique.