‹ MiscellaneesChapitre 4 sur 30 · LE CATHOLICISME DE LOUIS VEUILLOT · texte numérisé non relu

LE CATHOLICISME DE LOUIS VEUILLOT

A mon ami François Veuillot.

Pour que l'on ne se méprenne pas sur le sens de ce titre, je me permets d'en donner l'explication. Il est trop évident que le catholicisme est un, et qu'il est essentiellement le même sous tous les cieux, par tous les climats, pour tous les hommes. Il n'y a pas, en soi, un catholicisme français, ni, et n'en déplaise à M. l'abbé Klein, un catholicisme américain. Car, à prendre au pied de la lettre pareilles expressions, l'on en arriverait vite à croire que la religion de vérité s'accommode et s'adapte au caractère des peuples qui la professent, et ici s'intensifie, là s'édulcore, fonce ses couleurs ou bien les atténue, suivant les tempéraments nationaux. Et alors Carmen Sylva aurait eu raison de dire: "Dieu est un être qui change d'aspect selon le point du monde d'où on le regarde. ' ' Cette inquiétante Pensée cl" une Reine peut, en effet, servir de formule à ceux qui s'imaginent que le bloc du catholicisme est assez souple pour se plier aux fantaisies locales, assez malléable pour se laisser façonner au gré des docteurs des divers continents. Il est, au contraire, certain, que la physionomie du catholicisme, dans ses lignes profondes, dans ses traits essentiels, est fixée,

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définitive, immuable. C'est l'exercice le plus vain, c'est un jeu dangereux, que de vouloir y apporter des changements, des modifications, altérer, en quoi que ce soit, une image dont on peut dire, comme de celle de Dieu, qu'elle laisse transparaître, qu'elle incarne et rend visible à nos regards humains: "Tu autem idem ipse es, et anni tui non déficient, (i) Mais toi, tu restes toujours la même, et tes années n'ont point de fin."

Cependant, si le magistère auguste de l'Eglise ne varie pas avec les latitudes géographiques, s'il n'y a absolument aucune différence entre le catholicisme, tel qu'il est enseigné à Rome, à Paris, à Washington et partout, son acceptation s'allie avec les dispositions psychologiques d'un chacun. Pour remonter aux origines de notre histoire, il ne viendra à personne l'idée de discuter la parfaite orthodoxie de saint Pierre et de saint Paul. La foi, en s 'emparant de ces grandes âmes, a-t-elle pourtant supprimé leurs particularités natives? Leur adhésion aux mêmes dogmes, à la même morale, au même Evangile, ne s'est-elle pas en quelque sorte nuancée de la couleur de leur esprit? C'est un principe incontestable en théologie, que la grâce ne détruit pas la nature, mais qu'elle la perfectionne et supplée à ses déficiences. (V) La nature, n'étant pas anéantie, mais enrichie et surélevée par la grâce, l'âme conserve, sous l'empire de la foi, ses propres et justes réactions. Sa croyance à un symbole unique pour tous les hommes, sa soumission à des disciplines transcendantes, prennent une forme et une

(i) Psalm., ci, 18.

(2.) 1a Pars., Qu, I., art. 8 ad im.

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tournure originales: reflet des qualités personnelles, sur lesquelles la grâce, ainsi qu'une greffe divine, a été entée.

Quand donc je propose à mes réflexions le catholicisme de Louis Veuillot, je n'entends pas signifier que sa foi est restée en deçà ou est allée au-delà du catholicisme éternel, a dévié même légèrement, par timidité, ou par excès, de la grande route royale. S'il n'y a pas apparence qu'on ait pu l'accuser de tiédeur, en revanche, ses ennemis de tout poil lui ont souvent jeté à la face ces mots: "plus catholique que le Pape!" C'était une injustice doublée d'une sottise. Je n'entends pas non plus opposer son catholicisme à celui de tant de ses illustres contemporains, avec qui il rompit plus d'une lance: Lacordaire, Montalembert, et surtout Dupanloup. Ce serait une singulière manière de le louer que de le faire au détriment de ces grands personnages, en qui l'Eglise salue des défenseurs et des saints. Qui ne voit que pareil éloge se retournerait contre lui, en définitive? "Dupanloupe aussi est un bon évêque," lui disait avec un bon sourire Pie IX, au cours d'une audience. (3) Notre question se réduit à ceci, tout simplement: quelle a été, dans l'àme de Louis Veuillot, la répercussion du catholicisme traditionnel? Quel échos y a-t-il éveillés? Quel en a été l'effet sur son talent et sur sa vie? Comment en a-t-il envisagé les devoirs? Comment son esprit et son cœur se sont-ils comportés à l'égard de cette Eglise,

(3) Mot que Veuillot rapporte dans une lettre de Rome. Comme je n'ai pas sa Correspondance sous la main, je ne puis donner la référence exacte.

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de ce dogme et de cette morale dont la divinité lui fut révélée aux approches de sa maturité?

Car l'on oublie trop que Louis Veuillot fut l'un des plus grands convertis de son siècle. Habitué que l'on est à voir en lui le soldat du Christ, toujours sur le rempart ou la brèche, prêt à répondre à toutes les attaques, l'on ne prend pas garde que ce chevalier n'a pas toujours été au service de la vérité. Est-ce parce qu'il n'a pas écrit de confessions proprement dites? Parce qu'il n'a pas jugé à propos d'étaler ses états d'âme, alors qu'il errait à la recherche de la lumière? qu'il n'a pas voulu faire de littérature avec son passé le plus intime? Je le félicite pour ma part de cette pudeur. Trop de convertis prennent le public à témoin de leur changement moral, l'initient à toutes les étapes de leur retour vers le Dieu de leur enfance. Huysmans, pour un, a abusé du genre. Il ne doit pas être permis de montrer au grand jour ses tares, d'opérer sous les yeux de tous sa propre dissection. Il me semble qu'il est des secrets qui doivent rester entre l'âme et Dieu. Veuillot n'a pas jeté en pâture à la curiosité de la foule tous ses antécédents, et il a bien fait, croyons-nous. Nous savons cependant qu'il resta éloigné de Dieu assez longtemps. Nous avons, sur ces années de son adolescence et de sa jeunesse, des aveux discrets, enveloppés, dans Rome et Lorette, par exemple, dans Pierre Saint ive, qui est, à quelques égards, un roman autobiographique, et dans sa Correspondance. Rome et Lorette peut même être donné pour un récit de sa conversion, mais combien délicat pour tout ce qui touche

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au passé, tout ce qui a trait aux résistances que son âme oppose encore à l'appel de la grâce. Louis Veuillot avait été baptisé; il avait fait sa première communion, mais il nous a confié lui-même que ses maîtres l'avaient bien insuffisamment préparé à ce grand acte. Et ç'avait été tout. Plus de religion à partir de ce moment. Il est des âmes qui ne souffrent pas de l'absence de surnaturel dans leur vie. Et ce sont les plus à plaindre. N'éprouvant pas d'aspirations divines, comment se tourneraient-elles, pour l'implorer, vers la vraie lumière? D'autres, et ce sont les plus grandes, ressentent le tourment de l'infini. Ce tourment les harcèle, les empêche de trouver une saveur réelle aux biens dont la vie les comble. Elles ont faim et soif d'autre chose, qui ne peut être que cette eau mystérieuse dont le Christ a parlé à la Samaritaine. Voyez Anatole France. Fût-il un mortel à qui ont été davantage prodigués tous les éléments dont le monde compose son bonheur? Et fût-il jamais homme plus malheureux? Nous avons là-dessus ses propres aveux, qui sont effrayants, qui nous entrouvrent un abîme. Cet écrivain a poussé les cris les plus désespérés peut-être qui soient sortis de lèvres humaines. (4) C'est qu'il ne suffit pas d'avoir de vagues aspirations vers un autre idéal que le temps présent pour y atteindre. Ah! nous rentrons ici dans le mystère de la prédestination, qui est toujours une

(4) Le lecteur désireux de se renseigner sur ce point pourra consulter Anatole France en pantoufles, de Brousson, Anatole France à la Béchellerie, de Le GofT; aussi le récit de l'entrevue que M. Henri Massis eut avec le célèbre écrivain, un soir, pendant la guerre. Cf. Anatole France et le soldat, ioieme volume du Roseau d'or. P. 57.

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grâce gratuite. Cette grâce ne suppose-t-elle pas du moins, chez le sujet, de la bonne volonté, de la rectitude, de l'honnêteté? André Hallays parle de "l'effrayante sécurité des âmes en état de grâce." (5) Et il exprime une fausseté, mais qui devient une grande vérité, si on l'applique aux âmes en état de péché mortel. Tant pis pour celles qui s'en contentent, qui n'ont pas le goût d'en sortir! Leur effrayante sécurité est à faire trembler. Ce n'est pas sur des âmes, confites dans leurs égarements, que la grâce aura prise, mais bien plutôt sur celles qui, au milieu de leurs erreurs, conservent la nostalgie de la patrie véritable, et soupirent vers les horizons éternels. Veuillot était de ces dernières. La foi morte le laissait avec une inquiétude qui devint lancinante. "Avant d'aimer le Christ, je n'ai aimé que la gloire," a dit Lacordaire. Avant de s'éprendre du divin Maître, Louis Veuillot connut d'autres amours qui ne sont pas faites pour donner à une âme élevée les satisfactions qu'elle réclame. Quelques passages de Rome et Lorette nous font entrevoir la nature de ces liens, et toute la difficulté qu'il eut à les briser. Le jeune homme errait donc comme les brebis sans pasteur, pour employer l'expression toujours neuve et saisissante des Saints Livres. (6) Il était assis à l'ombre de la mort. (7) Son esprit ne recevait pas la clarté de celui qui illumine tout homme venant en ce monde. (8) Son pauvre cœur était désemparé. Situation tragique, surtout

(5) Pèlerinage de Port-Roval.

(6) III Rcg. XXII, 17. Matth. IX, 36.

(7) Psahn. evi, 10.

(8) Joann. I, 9.

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pour une nature foncièrement honnête, capable de sursauts, avide d'absolu. C'est à Rome que la grâce l'attendait, là qu'il trouva son puits de Jacob. Dans ses magnifiques lettres à Madame Léontine Fay- Volnis, dont il devait dire plus tard: "c'est peut-être là ce que j'ai fait de mieux," (9) il y a, sur cette rencontre du Christ avec la Samaritaine, un commentaire véritablement inspiré. Et je ne crois pas que dans aucun Père de l'Eglise il y ait rien de plus beau, de plus vécu, sur ce sujet. En l'écrivant, Veuillot se rappelait-il ces heures romaines où Jésus lui avait aussi parlé? Il ne se doutait pas, en partant pour la Ville Eternelle, de ce qui l'y attendait. Il y allait en simple voyageur, en touriste, pour condescendre à une invitation pressante de son ami Gustave Olivier. Et voici qu'une excursion qui, dans sa pensée, n'était destinée qu'à alimenter sa curiosité profane, allait aboutir à la transformation de tout son être intérieur et marquer le point de départ d'une vie nouvelle. A Rome, Louis Veuillot a reçu l'illumination pleine et entière. Sa conversion eut quelque chose de subit. La grâce s'est emparée soudainement de cette âme toute d'une pièce. Les relations qu'il fallait dénouer, les sacrifices divers qu'il fallait accomplir, je ne dis pas qu'ils ne la firent pas saigner. Où eût été alors le mérite? Mais elle ne recula pas devant les exigences divines, qui avaient du reste leurs ineffables compensations. On le sent à certains mots de ses lettres à son frère, par exemple: "Mon cher, un homme qui se

(9) Cf. cette correspondance dans Revue des Deux-Mondes d'août et septembre 1913, avec une Introduction par M. François Veuillo .

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confesse vaut mieux qu'un homme qui ne se confesse pas." Cela ne trahit-il pas un contentement intime d'avoir enfin déposé son lourd fardeau de faiblesses dans le sein de la miséricorde infinie? Son âme en est devenue légère, comme ailée. Il dira encore, pour montrer l'harmonie qu'il met entre sa croyance et sa conduite: "je n'ai rien à cacher. Je puis dire que j'habite une maison de verre." Cette expression chante la merveille des opérations divines, capables, en si peu de temps, de donner la transparence du cristal à une âme jusque-là plongée dans d'épaisses ténèbres.

Louis Veuillot est donc un converti. C'est à Rome, centre de la catholicité, qu'il a retrouvé la foi et les pratiques religieuses. Là que son esprit a été frappé par la vraie lumière. Là que son cœur ardent s'est enfin apaisé dans l'amour du Christ. Il avait une âme de feu, d'une sensibilité extrême, "sensitive que je suis'," violente et passionnée. Elle ne s'était pas accommodée de l'inquiétude métaphysique. Elle avait aussi trop de noblesse pour n'avoir pas souffert de ses compromis avec la morale mondaine. La foi lui apparut comme un refuge. Il en embrassa tout de suite toutes les conséquences, dans l'ordre de la vie privée et de la vie publique, avec une sorte d'ivresse, que les luttes du dehors, les chagrins intimes, devaient accentuer. Il est rare qu'un converti n'apporte pas de ferveur dans ses convictions nouvelles. Ce qui fait, des grandes conversions, des cas psychologiques si intéressants à étudier, c'est précisément l'ardeur avec laquelle ces âmes brûlent ce qu'elles ont adoré, adorent

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ce qu'elles ont brûlé. "Le siècle le plus malade, a dit Lamennais, n'est pas celui qui se passionne pour l'erreur, mais celui qui reste indifférent en face de l'erreur ou de la vérité." (10) La grâce fait-elle des conversions parmi les indifférents, les sceptiques dégagés qui prononcent de haut le mot de Pilate: "quid est veritasl qu'est-ce que la vérité?", (n) et qui s'en moquent pas mal? Sans doute, la toute-puissance divine est capable de produire des revirements, même chez les âmes de cette sorte. Mais, en général, ce n'est pas dans ce domaine qu'elle se manifeste. Elle opère plutôt parmi les âmes ardentes et passionnées. Elle a prise sur elles, car elles sont actives et vivantes. Elles ont des sources d'énergies. Il ne s'agit que de les canaliser, de les orienter dans le bon sens. Que faire avec des êtres flasques et mous, qui n'ont pas d'aspirations, des âmes invertébrées, si je puis dire? Comment fonder sur cette argile glissante, sur ce sable mouvant? Ah! combien les autres, les personnalités bien caractérisées, offrent une matière autrement précieuse à l'action divine! Une fois que la grâce s'en sera emparée, aura détourné vers le bien des puissances qui jusque-là s'étaient trompées d'objet, alors ce sera comme un flot qui emportera tout, qui balaiera tous les obstacles. . .

Le catholicisme de Louis Veuillot gardera toujours, profondément gravée, ce que j'appellerai sa marque de naissance. J'ose dire, et les distinctions faites au

(10) Essai sur V Indifférence en ?naticre de religion. In if.

(11) Joann. XVIII, 38.

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commencement de cette étude précisent et déterminent le sens de mon expression: Louis Veuillot fut le plus romain des catholiques de son temps. Le Christ, chef invisible de l'Eglise, lui apparaîtra toujours à travers son chef visible, le successeur de Pierre. La divinité de l'Eglise romaine s'est imposée à sa pensée et à son cœur avec une si extraordinaire netteté qu'il confondra, dans son esprit, son amour, son dévouement, le Fondateur avec l'institution qu'il a fondée. Certes, il n'est de catholicisme véritable que romain. Mais la Providence avait ses vues particulières sur celui qui devait rencontrer le Christ-Jésus au seuil de la Ville Eternelle, "chère cité de l'âme," a dit Byron. Elle le destinait à être le soldat de la vérité, le défenseur de la seule Eglise, dans un siècle et dans un milieu où elles étaient également méconnues, calomniées, persécutées. A cette fin, le Divin Maître fit resplendir, aux yeux de Louis Veuillot, ses traits éternels à travers ceux de son Vicaire ici-bas. Et l'écrivain en fut ébloui. Et il consacra désormais son génie à démontrer le caractère sacré de cette vision.

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