‹ Misères humaines [microforme]Chapitre 130 sur 201 · QUELQUES EXPLOITS DE LANGUES MÉDISANTES · texte numérisé non relu

QUELQUES EXPLOITS DE LANGUES MÉDISANTES

Premier exploit

— Chère Madame, hier soir, j'ai rencontré votre cousine, M" X.., elle m'a parlé de vous.

— Ah! et que vous a-t-elle dit?

— Tenez, réflexion faite, je crois qu'il vaudrait mieux ne pas vous le répéter. cela vous ferait peut-être de la peine.

— Oh! pas du tout, chère Madame. Vous ne me connaissez donc pas? Je ne suis pas femme à me fâcher pour un mot, ni à crier pour une piqure d'épingle. J'aimerais bien, tout de même, savoir ce que ma cousine a dit de moi.

-— Puisque vous y tenez, je vais vous le répéter. Elle trouve votre toilette de printemps très élégante, mais elle a ajouté : « Cela a dû coûter cher au mari, je le crains bien. »

— Ah! ma cousine craint que ma toilette n'ait coûté cher à mon mari! Mais je vous demande un

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peu, qu'est-ce que cela lui fait? Je ne lui ai pas emprunté d'argent pour m'’habiller.

— Madame, je lui ai précisément fait une remarque dans ce sens.

— Cette cousine-là est une grande sottel Elle se mêle toujours des affaires des autres et ferait bien mieux de s'occuper de sa maison. Tout y est au gaspillage et à l'abandon... ses enfants sont élevés dans la rue... Ah! elle trouve mes toilettes élégantes! À coup sûr, on ne lui fera jamais pareil compliment à elle qui se fagotte en vrai mardi-gras… Toutes les dames en rient.… et les hommes se retournent pour regarder,

Soyez tranquille, jé ne suis pas fâchée, mais la

prochaine fois que je recontrerai Mr X..., je lui

servirai un petit plat de ma façon, et je vous prie de croire qu’il ne manquera ni sel ni poivre... Merci, Madame, au revoir!

Résultat : Quelques jours plus tard, bataille de cousines; — coups de bec et coups de langue; — brouillées pour plusieurs années.

Deuxième exploit

— Chère Madame, vous le savez, je suis votre amie. Me permettriez-vous de vous donner un con- Scil qui pourrait vous être utile?

— Mais certainement, Madame, très volontiers.

— Voici. Vous voyez beaucoup M"° R..., vous lui

contez tous vos petits secrets de ménage. Madame R... est une bonne âme, j'en suis certaine, elle n'y entend pas malice, sans doute, mais elle ne sait pas tenir sa langue, cette femme-là. Tout ce que vous lui confiez en secret, elle le redit ensuite à son mari.

— Pas possible!

— Mais oui, ma chère. Hier soir mon mari à rencontré le sien au club; ils ont bien ri ensemble de vos naïvetés.. Mon mari m'en a parlé à la maison.

— Ah! ils ont ri de mes naïvetés!.… C'est bien, Madame, je vous remercie de votre avis.

A la prochaine visite, M” R... aura autre chose que des confidences. L'on ne se moquera plus de moi au club, soyez-en sûre...

Au revoir, Madame,

Résultat : Bataille entre la naïve et la rapporteuse; — coups de bec et coups de langue; — femmes ennemies pour longtemps.

Troisième exploit

— Ma chère, vous êtes si confiante, si bonne! vous croyez que tout le monde vous ressemble... Mais, je vous en prie, dans votre intérêt, soyez donc plus prudente dans vos relations sociales.

Vous voyez beaucoup M”° C... Vous ne savez donc pas que, de ce temps-ci, cette femme fait beau-

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coup parler d'elle... Je ne veux pas dire qu'elle se

conduit mal... Oh non! mais c’est une femme légère et coquette, qui dépense bien de l'argent en toilettes.

Tenez, pas plus tard qu'hier soir, son mari lui a fait une scène affreuse à la maison.

Il venait de recevoir les comptes des fournisseurs et de la couturière, Il était d’une colère rouge, jurait et tempêtait comme un païen, accablant sa femme de reproches.

« C'est de l’extravagance, de la folie. Tu nous mènes à la ruine avec tous tes chiffons! »

M°* C... pleura beaucoup, elle eut sa crise de nerfs et se pâma. Vous savez, c'est sa grande ressouice, dans ces occasions-là! Puis viendra une migraine qui la fera garder la chambre, jusqu’à ce que la mauvaise humeur du mari soit passée. Ensuite, elle recommencera ses achats et ses folies.

Vous le voyez, chère Madame, cette femme-là n’est pas du tout ce qu’il vous faut comme conseillère et amie... Je pourrais vous dire bien d’autres choses

Sur son compte, mais je ne veux pas manquer à la charité.

Au revoir, Madame.

Quatrième exploit

— Ah! mais qu’elle est donc naïve, cette bonne Petite dame X...!

Elle ne sait rien, elle ne comprend rien. L’inno-

cents! après dix ans de mariage, elle s'imagine que son mari l'aime toujours, comme au jour de ses noces!

Ne serait-ce pas charité de lui rapporter ce que je sais et ce que l'on dit sur le compte de son mari? Du moins, cette aveugle qui ne veut pas voir serait mise sur ses gardes.

Oui, je lui rendrai ce service.

De fait, elle lui rend ce service.

Résultat : Violente querelle entre l’homme et la femme. Exaspéré par des reproches sans mesure, l'homme qui, après tout, n’était coupable que de légèretés imprudentes, se jette, par dépit, dans le mauvais chemin. Il boit, fréquente les club” et court les aventures. La femme, le cœur brisé, regrette amèrement, mais trop tard, d'avoir dit à son mari des choses qu’un homme n'oublie jarhais.

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