LA JEUNE FILLE ET LA VIE MONDAINE
L'avocat du diable. — Tenez, voici deux jeunes filles, deux anciennes amies de couvent qui causent ensemble. Leur conversation sera sans doute intéressante.. Ecoutons.
Marie. — Mais enfin, ma chère Mathilde, laissezmoi vous le dire en toute franchise, vous voilà bien loin de la vie chrétienne que vous meniez au couvent, il y a deux ans à peine.
Mathilde. — Mais pas du tout, Marie, je continue toujours à prier, matin et soir: je vais à la messe le dimanche et je communie trus les mois.
Marie. — Ces praiiques de piété sont bonnes, sans doute, mais encore faut-il que la vie y corresponde. Prier est bien, mais agir est mieux, ou plutôt, l’on ne prie que pour avoir la force d'agir et de faire de bonnes œuvres. Or quelle est votre vie aujourd'hui? Vous êtes une des élégantes les plus remarquées sur la rue. Vous courez les bals et les soirées et, je le sais, vous ne vous faites aucun scrupule de porter des robes décolletées…
Mathilde. — Je ne fais pas la mode. Je la suis. Il faut bien s’habiller comme les autres, si l’on ne veut pas être ridicule... Personne, excepté quelques vieilles prudes, ne se scandalise de cela dans le monde.
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Marie. — En êtes-vous bien sûre? Puis vous dansez toutes sortes de danses, même les plus risquées…
Mathilde. — Oh! je ne prends pas de mal à cela.
Marie. — Vous n’y prenez pas de mal, soit! mais d’autres peuvent y prendre du mal...
Mathilde. — C’est leur affaire.
Marie. — C'est aussi la vôtre. Si par vos toilettes et vos manières trop peu gardées, vous fournissez l'occasion, n'’êtes-vous pas responsable comme chrétienne?
(Ouvrant un livre sur la table.) Comment! les ouvrages de Z...l Vous lisez cela, vous, une jeune fille honnête!
Mathilde. — Tout le monde en parle dans les salons, il faut bien les lire, si l’on nv veut passer
pour une niaise….
Mari ais ces romans sont, dit-on, tout à fait mauvya,
Mati Aü! bah! c’est très amusant... D'ail-
leurs je ,….se les endroïts dangereux, cela ne me fait rien.
Marie. — Mais cela nourrit votre intelligence, cela échauffe votre imagination, cela fait appel à votre cœur... Marche-t-on dans la boue sans se salir?.. Peut-on écouter de mauvais propos sans qu'il en reste dans le cœur des germes empoisonnés que l’occasion fe: mûrir? Au lieu de ces romans, pourquoi ne pas lire des livres qui élèvent l'âme, quelque ouvrage de piété, qui vous feraient du bien au cœur?
Mathilde. — Les livres sérieux me fatiguent, les ouvrages de piété m'ennuient... C'est bien plus amusant de lire des romans.
Marie.. — Oui, mais pour une jeune fille, souvent rien de plus dangereux que de lire sans discrétion n'importe quel roman... surtout les romans à la mode... La plupart d'entre eux sont sensuels et libertins.….
Mathilde,. — Vous êtes trop scrupuleuse, ma chère. Je suis chrétienne, sans doute, mais je n'ai nulle envie de m. faire nonne... Je suis curieuse, je veux savoir comment les choses se passent dans le monde, et le roman me dit tout cela. Dn reste, soyez tranquille, je ne ferai pas de folies. Je veux m'amuser, mais je suis bien décidée À avoir toujours une conduite honnête... Vous allez m’excuser, Marie, j'ai à faire toilette, je vais au théâtre ce soir.
Marie. — Âu théâtre, vous, jeune fille, et à ce théâtre où l’on joue des pièces que les hommes euxmêmes trouvent vraiment scandaleuses|…
Mathilde. — Oh! cela m'est bien égal. Je vais au théâtre pour voir les toilettes et entendre la musique. Le reste m'est indifférent. D'ailleurs, on n’a de mauvaises pensées que lorsqu'un veut en avoir.
Marie. — C'est vrai; mais avouez-le : les circonstances et le lieu ne sont-ils pas tout à fait favorables pour les avoir et pour les vouloir?
(On apporte en lunch du poulet froid.)
Marie. — Eh quoi! de la viande le vendredi?
Mathilde. — Mon estomac ne supporte pas le maigre, j'ai une santé délicate.
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Marie. — Alors commient faites-vous pour aller au bal trois ou quatre fois la semaine et pour danser jusqu’à minuit, deux heures « à :aatin?
Mathilde. — Ah! ça, c'est une autre affaire... Le bal ne me fatigue pas du tout.
Marie. — Voilà donc, ma chère Mathilde, votre vie d'aujourd'hui. Plus de mortifications, plus de travail sérieux, plus de règlement. Des préoccupations de chiffons, de toilette, des romans pour tuer les heures oisives de la journée, et, le soir, le bal, la danse ou le théâtre.
Et vous vous croyez encore bonne catholique, parce qué, matin et soir, vous faites un bout de prières distraites, et que le dimanche vous allez à la messe... Vrai, Mathide, ne vous faites-vous point illusion ?
Mathilde. — 7 x oubliez... Je communie tous les mois.
Marie. — Vous communiez tous les mois, mais comment faites-vous donc pour obtenir l’absolution, avec. une pareille vie?
Mathilde. — Ah! ma chérie, ceci est mon secret! Permettez-moi de le garder.
L'avocat du diable. — Te secret de la jeune fille, je vais vous le dire... De fait, elle se confesse et communie tous les mois. Com ae il n’y a encore dans sa vié que des mondanités, elle n'en fait pas grand cas. Après éxamen de quelques minutes À peine, elle entre au confessionnal, s’accuse vague:
ment de quelques peccadilles, reçoit l’absolution et communie le lendemain. Le soir même, elle retourne au théâtre ou au bal et reprend tranquillement ses habitudes frivoles et mcndaines.
Si quelque confesseur, désireux de la ramencr à une vie plus sérieuse, se montre un peu sévère; s'il interroge et parle de réformes, elle ira en trouver un autre plus accommodant et moins questionneur. Plutôt que de manquer sa communion du mois, elle f--a tous les confessionnaux de l’église. Cette commaion fait partie de sa religiosité sentimentale, elle lui sert à tranquilliser sa conscience.
Vers les trente ans, les remords viendront, je Île sais, mais les habitudes seront prises. D'ailleurs, je serai là pour arrêter toute velléité de changement.
Mais nous nous sommes attardés ici assez longtemps. Allons visiter un outre quartier de la ville.