‹ Misères humaines [microforme]Chapitre 71 sur 201 · PLUS DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

PLUS DE TRAVAIL

Elle ne se sent aucun goût pour les ouvrages de la maison. S’occuper du ménage l'ennuie, ourler des mouchoirs de poche ou des serviettes la fatigue, raccommoder le linge ou mettre des pièces aux habits du petit frère, un vrai brise-tout, lui donne mal à la tête... Que la mère qui n'a pas fait d’études s'occupe de ces choses-là, à la bonne heure! mais elle, graduée de couvent, ne se sent aucun goût pour pa-

“reille besogne. Le seul travail qui lui plaise, est de faire, de temps à autre, un peu de broderie au crochet. Assise près d’une fenêtre donnant sur la rue, pendant que les doigts travaillent, les yeux voient ce qui se passe sur le trottoir, la jeune fille aime beaucoup cette distraction quotidienne.

Et la mère, pour ne pas faire de peine à son idole bien-aimée, accepte ce programme de désœuvrement et de paresse; elle l’approuve et le justifie sur toute la ligne.

— La pauvre enfant! Après six années de vie laborieuse au couvent, n’a-t-elle pas le droit de se reposer un peu maintenant?

Ne faut-il pas qu'elle s'amuse à sa fantaisie? C'est de son âge.

Tenir la maison en ordre lui agacerat les nerfs. Préparer le diner et les pâtisseries lui gâterait les doigts. Faire cuire un steak lui mettrait le visage en feu et la rendrait de mauvaise humeur pour le reste de la journée...

Laissons-la tranquille. D'ailleurs, elle aura bien le temps d'apprendre ‘out cela, quand elle sera en ménage.

Permettez-moi de vous le dire, Madame, votre raisonnement vient plus du cœur que de la tête. Vous aimez votre fille d’un amour aveugle, qui vous fait oublier les graves obligations que vous avez à remplir vis-à-vis d’elle, Cette lâche condescendance à tous les caprices de cette enfant sans expérience et sans prévoyance, mais c’est une trahison coupa-

prépare pour l'avenir de biea tristes

ble, qui lui jours.

Eh quoi! vou

s, la mère, au lieu d'aider votre fille

arder les habitudes de régularité acquises au

à g vous la laissez suivre toutes ses fantai-

couvent,

sies!.… Au lieu de lui donner l'amour du travail, si né-

cessaire pour protéger une jeune fille contre les tentations de son âge, vous la laissez gaspiller son temps dans une oisiveté pleine de dangers!

Au lieu de l'initier à la tenue du ménage, de lui faire apprendre des choses qu'il lui faudra savoir plus tard, vous cédez à des caprices ridicules, et vous acceptez de prétendues raisons qui ne sont, après tout, que des insultes pour vous!..

Singulière manière, en vérité, de préparer une jeune fille à devenir bientôt une maîtresse de maison, chargée de veiller au confort de son mari et à la sage distribution de l'argent qu'il lui metcra entre les mains! Sans parler, pour le moment, de votre grave responsabilité comme chrétienne, ne voyezvous pas combien une telle conduite sera préjudiciable aux intérêts futurs de votre enfant? C'est avant le mariage et non pas après qu'une jeune fille doit apprendre toutes ces choses pratiques. Autrement, elle s'expose à des aventures pareilles à celle que racontait dernièrement un journal de

Montréal.

UNE HISTOIRB

Une jeune femme, mariée seulement depuis quel. ques mois, eut un beau matin une vive altercation avec sa cuisinière. Celle-ci, dans sa celère, détache son tablier, laisse là son déjeuner et prend la porte.

La jeune femme resta fort embarrassée, mais son mari de lui dire : « Ne te trouble pas pour si peu, ma chère, fais-moi cuire un Sfeak et donne-moi une tasse de café, cela me suffira pour déjeuner. »

Or, la jeune femme dut avouer à sa grande confusion qu'elle ne savait comment s’y prendre.

« Ah! tu ne sais pas faire cuire un steak, ni pré. parer une tasse de café, reprit le mari... Eh bien! ma petite femme, il n'y à qu'une chose à faire. Retourne chez ta mère et demande-lui de t'apprendre ces choses-là. En attendant, je me mettrai en pension et, quand tu Sauras faire la cuisine, nous réprendrons la vie commune. »

Qui fut dit fut fait. La jeune femme revint chez sa mère. Elle avait plusieurs sœurs en âge de prendre mari. Dès qu'elles apprirent l'aventure de leur

6, aussitôt les voilà de se retrousser les manches et de se Met&re à cuisiner du matin au soir.

Donc, par Permission de la mère, la jeune fille

passe la matinée dans une oisiveté complète. L'aprèsmidi sera employé à se promener sur la rue et à visiter ses nombreuses amies. Là, elle entendra ces mille et mille riens si intéressants pour les jeunes demoiselles; là, elle se tiendra au courant de tous les cancans de la ville, et, le soir venu, elle saura conter à table une foule d'histoires plus piquantes encore que les faits divers du plus indiscret de tous les journaux.

Pourtant, on ne peut pas être toujours dehors; les jours de pluie ou de brume, force est bien de garder le logis. Que faire alors? Comment tuer les longues heures d’une journée entière passée à la maison? Le diable résoudra facilement la difficulté : tout doucement, i, chuchote à l'oreille de la jeune fille ces mots magiques : Lis des romans. Et, charmée du conseil, celle-ci se hâte de le mettre en pratique.

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