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QU'ALLONS-NOUS FAIRE DE NOTRE ENFANT

Ecoutons la consultation.

La femme. — Si nous faisions d'Henri un commis de magasin? M. X... s'offre à le prendre chez lui; ne serait-ce pas une bonne situation pour notre fils?

L'homme. — Un commis de magasin!… Ecoute, ma femme, je te l'avoue franchement, je n'’aimerais pas du tout pareille situation pour notre garçon, et, si tu veux savoir pourquoi, je vais te le dire. ;

Supposons qu'Henri entre chez M. X... comme

commis, on l’emploiera d’abord aux commissions, à porter ies paquets, à balayer le magasin: il gagnera peu de chose, bien entendu, quelques piastres seulement par mois. Plus tard, si on est content de lui, on lui donnera davantage, sans doute, peut-être trois ou quatre piastres par semaine; mais cela suffira à peine aux frais de toilette.

Tu le sais, femme, les commis de magasin aiment à être bien mis. Cela attire la clientèle. Il leur faut du beau linge, de beaux habits, de belles cravates, des faux-cols, des gants, etc., etc. Or tout cela coûte cher et le salaire y passe vite. À mon avis, la situation d’une jeune commis se résume en deux mots : petits profits et grosse dépense.

Notre garçon, tu le comprends, n’apportera guère

DR CAL AL ES à di ii

d'argent à la maison. Heureux encore serons-nous s’il ne nous demande pas de le loger et de le nourrir gratis.

La femme. — Mais Henri est intelligent et instruit. Dans quelques années, il sera l’un des premiers commis du magasin et gagnera davantage. ‘

L'homme. — D'accord. Admettons qu'il gagne de huit à dix piastres par semaine; c’est là, je crois, le salaire des meilleurs employés de magasin. Il aura tout juste ce qu'il faut pour s’entretenir.… Tu n'as pas l'air de le croire... Eh bien! calculons un peu.

Salaire par mois, 30 à 4o piastres au plus.

Pension, de 12 à 15 dollars.

Blanchissage, 3 à 5 piastres.

Ajoutons quelque 5 à 10 piastres pour cigares et dépenses avec ses anis; il ne restera pas grand'’chose du salaire... Puis la toilette, les gants, les chapeaux à la mode viendront vite à bout du reste.

Mais c'est encore là envisager la situation par ses bons côtés. Supposons maintenant que les affaires aillent mal, que le patron tombe en faillite — et ceci arrive plus souvent que les années bissextiles — que fera notre garçon?

Trouvera-t-il facilement une place? Tu le sais, la carrière est encombrée. Pour un commis dont on a besoin, il s’en présente dix, vingt et davantage qui demandent la situation.

Si Henri ne l'obtient Pas, il lui faudra donc, comme tant d’autres, prendre la route de l'exil, et s'en aller gagner péniblement sa vie dans quelque manufacture des Etats.

La femme. — Tu vois toujours les choses en noir. Pourquoi notre garçon ne réussirait-il pas comme tant d'autres? Pourquoi ne se mettrait-il pas un jour uit. à son compte?

)n- L'homme. — Se mettre à son compte! Mais y

songes-tu, ma femme? Où trouvera-t-il de l'argent de pour ouvrir un magasin? Nous n'en avons pas à lui le donner, tu le sais. En mettra-t-il assez de côté, penura dant les années de la jeunesse? D'ordinaire, les jeunes ’as gens ne font guère de dépôts aux banques, et les eu. commis moins que les autres.

D'ailleurs, même en mettant les choses au mieux, même en supposant que des marchands, confiants dans l’habileté de notre garçon, lui avancent ce qu'il

et faut pour ouvrir un magasin, réussira-t-il à se faire

se une clientèle?

ux Peut-être... Mais peut-être aussi, comme tant d'’autres, il tombera.

ar Alors à trente ans, à quarante ans, il lui faudra

es de nouveau reprendre le collier de misère et rede-

et venir simple commis pour le reste de ses jours.

FA Non, ma femme, cette situation ne me semble guère avantageuse pour un garçon, à moins que

la sa famille ne soit déjà dans le commerce et ne lui n laisse, plus tard, une clientèle bien établie; ou enre core, à moins que le père ne puisse risquer une

bonne somme d'argent pour lancer son garçon dans . les affaires.

t Un fils d’ouvrier me semble avoir bien plus de e chances de succès dans la vie en apprenant un mélier. Il aura, du moins, un gagne-pain assuré;

puis, avec un salaire égal à celui d’un commis, il vivra mieux parce que les dépenses seront moins fortes et les habitudes plus modestes. Enfin, il lui sera plus facile de prendre à son compte et d’avoir, plus tard, des ouvriers sous ses ordres.

Connais-tu, en ville, beaucoup de commis qui soient devenus, vers les trente ans, des marchands heureux? Je pourrais, au contraire, te citer bon nombre d'hommes qui commencèrent par être des ouvriers et qui, aujourd'hui, sont des patrons ayant une bonne pratique et possédant une bonne maison. Femme, n'est-ce pas là notre histoire? Faisons de notre garçon un ouvrier; ce sera à Ja fois plus sage et plus sûr. Qu'en penses-tu?

La femme. — Je n'avais pas réfléchi à tout cela, mais je pense que tu as raison. Ainsi, c’est enten-

du; dès demain, Henri commencera son apprentissage,

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