RENTREE EN FRANCE
Je m'embarquai le 7 juillet avec M. Lefèvre-Pontalis, laissant en Indo- Chine à leurs postes respectifs six de nos compagnons : MM. Massie,
Counillon, de Coulgeans, Lugan , Guissez et Tostivint. M. A acle d'autre part entrait dans l'administration civile du Tonkin.
MM. Cupet, de Malglaive, Cogniard . Rivière, Dugast et Macey avaient quille ou allaient quitter la colonie par d'autres bateaux. Les deux premiers devaient avec M. Friquegnon me retrouver à Paris pour rédiger au ministère des Affaires étrangères la carte d'ensemble de nos études géographiques. Les circonstances ramèneraient, lors de la quatrième période de m. Cogniard, la mission, MM. Lefèvre-Pontalis,
Rivière et Macey auprès de moi.
MM. Cogniard et Dugast ne pouvant voir se réaliser leur désir de collaborer, à bref délai, 'à de nouveaux travaux en Indo-Chine, allèrent, peu après, rejoindre au Soudan le colonel Archinard. Le pauvre Dugast devait trouver la mort dans la mission de guerre qui succédait pour eux à notre mission pacifique.
Lieutenant d'infanterie de marine, Louis Dugast était sorti de Saint-
SITUATION DE LA MISSION AU LAOS ET AU SIAM i95
Gyr en 1889, quelques mois à peine avant d'entrer dans la mission. Son oncle, le commandant Morlet, chef de bataillon en retraite, préparateur au Muséum d'histoire naturelle, mon collaborateur pour la conchyliologie me l'avait présenté alors qu'il était encore au Lycée. Dugast, à ce moment, m'avait demandé d'être de la mission dès qu'il serait officier. Je le luiavais promis, eten 1880, je l'avais emmené. Tous nous le considérions un peu comme notre enfant, surtout Gogniard avec qui pendant vingt mois il marcha presque constamment, parcourant le Laos du Nord au Sud, jusqu'au cœur des régions sauvages où il avait, ainsi que son compagnon, supporté les plus dures fatigues et les plus grandes privations.
Je ne saurais faire mieux, en rappelant le souvenir de mes deux collaborateurs et pour honorer la mémoire du cher et vaillant camarade que nous avons perdu, que de citer un fragment des notes du capitaine Gogniard. puis un passage du rapport dans lequel le colonel Archinard présente l'assaut et la prise de la ville de Dienné.
Extrait des Votes du capitaine Cogniard :
« 12 avril. — Journée inoubliable pour moi parla perte que j'y ai faite de mon pauvre petit Dugast qui ne m'avait pas quitté depuis la mission Pavie. Quelle nuit, veille du conduit ! A 5 mètres le canon tonne de 10 en 10 minutes, de la ville comme pour nous défier, des hurlements incroyables. On s'attendait à être attaqué, j'avais partagé la garde : moi jusqu'à 10 h. 1/2, mon petit Dugast jusqu'à 1 h. 1/2, mon autre lieutenant jusqu'au malin. .1 essaie de laisser dormir Dugast le plus longtemps possible, mais lui, qui s'en doute, me rappelle que c'est l'heure... Le jour se lève, on rapproche 1 artillerie à 25o mètres et le feu continue sans interruption pour augmenter la brèche... J'avais fait faire du café en grande quantité, j'en avale deux tasses avec un biscuit dur comme du bois... A dix heures on vient me prévenir que le colonel demande les commandants d'unités. Il nous dit <pic trois compagnies iront à l'assaut par la brèche et il charge le commandant Klobb de les désigner. Gc sont la->'. lieutenant Fraisse, la.'!, capitaine Lespiau, et la i° commandée par moi.
Nous voilà partis: d'un bond nous traversons le ruisseau et sautons dans la brèche ! Combien de temps sommes-nous restés accrochés là nous battant corps à corps ? Le restant de la colonne et l'état-major qui regardaient prétendent que cela a dure une heure! Le lieutenant Fraisse est blessé de trois balles, le capitaine Lespiau est tué d'une balle dans la tête. Mon pauvre Dugast que j'envoie à l'ambulance avec les deux bras traversés me désobéit pour aller à quelques pas, en se cachant de moi. se faire tuer par cinq balles en lie la gorge et le cœur. A 2 h. 1/2 le feu cesse, la ville est prise, c'est seulement à ce moment que j'apprends que mon pauvre pelil ami est mort. A cinq heures on nous prévient que l'on va procéder à l'enterrement des officiers, je fais prendre
les armes à ma compagnie. On a commandé pour la conduire un officier de spahis et me voilà parti derrière mon pauvre petit cousu dans un drap blanc. Sur un tertre près d'un buisson les artilleurs creusent deux tombes, le colonel prononce un discours, et je reste là! La nuit se fait, je suis en tenue de combat, noir de poudre, de poussière et de sang. Je m'accroupis près des tombes que l'on creuse; on allume de la paille pour éclairer les travailleurs, et avec celte lumière que le vent rend intermittente, je reste là jusqu'à o heures à re-
lu Dugast.
garder les trous dont l'un surtout doit contenir une partie de mon cœur! Ils sont là à cinq mètres mes pauvres compagnons, dans leur drap blanc. Je les fais déposer bien doucement et moimême je place, sur le corps de celui que j'aimais comme mon enfant, le fanion tricolore qu'il avait fait lui-même et qui avait éclairé notre position sur la brèche ! Celle terre que l'on jette durement sur le corps à peine couvert, je la ressens moi-même si fort que je pleure, je pleure comme un enfant, c'est la détente de mes nerfs crispés depuis une douzaine d'heures.
Adieu, mon petit. »
Extrait du Rapport du colonel Archinard :
« La compagnie du capitaine Gogniard, comme celle du capitaine Lespieau, n'arrive aussi que difficilement à prendre pied dans la ville : le lieutenant Bénedetti peut cependant prendre position à la gauche de la compagnie Lespieau.
« Au moment où le capitaine Gogniard prescrit à son second lieutenant, le lieutenant Dugast, de se porter à la gauche du lieutenant Bénedetti, il l'aperçoit blessé et couvert de sang. Il lui donne l'ordre de quitter le comhat et de se rendre à l'ambulance. Le lieutenant Dugast se retire de quelques pas, mais, prenant trois tirailleurs avec lui et suivi de son domestique noir, il longe un peu la colline et se met à grimper vers un endroit où le mur d'enceinte olï'rait une petite brèche près d'une maison ruinée par l'artillerie. »
« Le talus est très haut et très raide, les coups de fusil parlent des ruines, le domestique du lieutenant Dugast reçoit une balle, les tirailleurs s'arrêtent pour répondre, le lieutenant arrive seul au sommet ; là, son revolver déchargé, il essuie un l'eu violent dirigé contre lui. Pendant longtemps il peut se maintenir, protégé par un petit pan de mur, qui est resté debout : un faible saillant du mur d'enceinte le cache à la vue des tirailleurs qui ne sont pas encore entrés dans la place, mais de loin je peux le voir lancer des pierres et des mottes de terre sur les ennemis qui l'approchent ! »
« J'espère que les tirailleurs qui sont dans la place et qui, en cheminant derrière le mur, doivent venir de ce coté, vont bientôt le dégager, car ce serait miracle qu'il continue à échapper aux balles qui plein ont autour de lui et qui l'ont déjà plusieurs lois atteint. »
« Les meilleurs tireurs d'une des compagnies restées en réserve près de l'artillerie sont aussitôt désignés. Ils s'avancent cl. par des feux ajustés, empêchent à peu près les défenseurs de tirer par les ouvertures de la maison ruinée. »
« Le capitaine Gautheron, de létal-major, est envoyé dans la place pour tenir le commandant supérieur au couranl de la marche du combat. En passant, il doit donner l'ordre d'envoyer soutenir le lieutenant Du-
gast ; lui-même pousse quelques tirailleurs de côté pendant que j'envoie le lieutenant Baudot, de l' état-major avec quelques tirailleurs choisis par lui, pour sauter par-dessus le mur et se porter par I intérieur au secours du lieutenant. »
« Dugast allait être sauvé : il n'avait plus de coups à craindre que par devant, et. tout en sedéfendanl à coups de pierre, il conservait l'abri du pan de mur ; mais un sofa se montre tout à coup à une des fenêtres de la maison ruinée ; nous le voyons, habillé d'un grand burnous blanc, se pencher tout à fait en dehors et, avant d'être frappé lui-même, il peut tirer un coup de fusil en rasant le mur ; Dugast tombe, la balle l'a traversé de part en part, et, ses bras en croix, son corps glisse lentement sur le dos tout le long du talus en suivant les sinuosités du sol. »
Le capitaine Cogniard, depuis sa sortie de Saint-Cyr avait presque constamment été en campagne, lorsqu'il entra dans la mission il venait de passer six mois à la commission d'abornement de la frontière chinoise. Après la dure campagne au Soudan dont un triste épisode vient d'être retracé, il retourna au Tonkin, y prit une part aclive sous les ordres du colonel Pennequin au règlement de la frontière, conquit son grade de chef de bataillon avec lequel il revint à la légion étrangère peu après, séjourna en Tunisie et revint de nouveau au Tonkin ou actuellement, comme commandant de la région de Laokay, il entretient chez les populations, l'esprit de sympathie et de reconnaissance pour nous, qu'y avait développé à un si haut degré le colonel Pennequin.
M . Vacle, en entrant dans l'administration du Tonkin, eut tout un rôle extrêmement important. Depuis la mort du résident Hougeiy, le pays de Ghobo et de la basse Rivière Noire se trouvait dans un état de trouble extrême, des troupes françaises nombreuses tenaient la campagne pour réduire les chefs révoltés et lâcher de s'emparer des auteurs du massacre, événement qui datait déjà de six mois. Les résultats de cette campagne étaient nuls et menaçaient de s'éterniser. M. Brière, alors résident supérieur au Tonkin, demanda alors à M.Vaclc, qui connaissait le pays et
ses habitants, d'entreprendre de ramener le calme dans celle malheureuse légion. Vacle accepta cetlc mission délicate, il devint le collaborateur actif du colonel Pennequin <pn vinl peu après prendre le commandement de toute la région. Un succès rapide et complet résulta de leurs efforts et toutes les troupes purent être retirées. Vacle se trouva ainsi très en évidence et fut choisi par le gouverneur général, M. de Lanessan , pour aller administrer Luang-Prabang et le Haut-Laos , lorsque le Siam , en i8g3, dut se retirer du pays. Il s'acquitta avec distinction de cette nouvelle mission et sut se faire chérir îles chefs et des habitants que depuis cette époque il a continué à conduire à leur satisfaction et à celle de son pays.
Les services qu'il avait rendus dans la mission me permirent de demander la décoration de la Légion d'honneur qui fut accordée à ce compagnon simple et bon. à qui j'ai voué une affection aussi sincère (pic vive et qui avait toujours eu pour règle à l'égard des indigènes les principes de douceur que je recommandais moi-même.
Fis;- Go. — M. Pavie el les neveux de Déo van tri à Paris.