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LES BONS SAUVAGES

Fragments d’une lettre du Père Hoëcken, missionnaire de la Pr compagnie de Jésus , près les Potawattomies, à un Père de la

même compagnie. ( Traduction de l'italien.)

Résidence de Saint-Stanislas, 27 décembre 1839.

«..... Il faut rendre cette justice à nos sauvages ; ils

sont tous exemplaires, dévoués de cœur aux pratiques À religieuses , respectueux envers les missionnaires, assi- È dus enfin à s'approcher, toutes les trois semaines au Ù plus tard , du sacré tribunal et de la table sainte. Jamais : jour ne se passe sans que nous n’en voyions quelqu'un ” prendre part à l’un de ces deux sacrements ; et pour les solennités , le nombre de ceux qui veulent y participer | augmente; il varie entre vingt et trente fidèles. Un des £

traits qui les distinguent le plus, c’est une obéissance aveugle, je ne dis pas seulement aux ordres du prêtre,

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D'AMÉRIQUE. 45 mais à son plus faible désir , et je ne sais quoi d'enfantin et d’irrésolu qui les empêche de rien entreprendre sans conseil.

» Sans affection pour les biens terrestres, ils ne demarndent d'autre fruit à leur travail que le nécessaire de leurs besoins. Ailleurs , la culture des champs retombe sur les hommes, comme plus robustes; ici, les femmes en sont chargées. Jaloux cependant de rétablir l’ordre ainsi renversé dans les occupations, et de faire aimer l'agriculture à ceux qui pouvaient la rendre plus utile, je rassemblai, par un jour de printemps , tous les hommes de la tribu , et je leur donnai quelques leçons d'agronomie., Tous furent émerveillés autant que satisfaits de mon enseignement. On passa sans délai de l'exposé de mes théories à leur application; et dans le double but de diriger les travaux de mes Indiens et d'exciter leur émulation , je me mis à leur tête, maniant et leur apprenant à manier comme moi les instruments aratoires. Nos communs labeurs n’ont pas été sans résultats ; une culture plus parfaite a couvert ies sillons d'une moisson plus abondante ; et jamais nos sauvages n’avaient recueilli plus de blé qu’ils n’en ont récolté cette dernière automne. Ce sera, je l'espère, un encouragement pour eux ; l'avenir les verra développer, sur l'impulsion d'un premier succès, cette science de7 guitare APE es je leur ai communiqué les notiongf énhtaires. ;

» Avec cette tribu , le temps£t ma santé te d'en visiter une autre , où mon re eut Mssÿ qelque succès. C'est la tribu des

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sordre commun à presque tous les Indiens, s’adonnait immodérément à la liqueur; mais une fois que l'eau sacrée eut coulé sur son front, je ne sais quel changement voisin du prodige éteignit en lui cette passion si difficile à guérir. Depuis qu'il est néophyte, il n'a pas touché même une goutte de boisson enivrante; et si l'on vient lui en offrir , il répond à ceux qui les lui présentent qu'il a renoncé aux liqueurs et pour jamais abjuré l'ivrognerie. A lui comme à tous ses sujets, les promesses du baptême, mais surtout celles faites en confession, se représentent toujours comme un invincible frein contre le désordre. La confession, c'est pour eux, ainsi qu'ils l’appellent , l’éternelle répudiation de toute faute ; il s'en faut tellement que le vice, à leurs yeux, puisse compatir avec le caractère de chrétien dès qu'on “en est revêtu, qu'ils regardent, au contraire, avant d’être convertis, les iniquités dont ils se sont souillés dans l’idolâtrie comme un obstacle au baptême ; et qu'avaut de le recevoir et de changer de culte, ils s’en vont -répétant en eux-mêmes : « Comment pourrous-nous apprendre les prières chrétiennes et invoquer le Dieu dont nous voulons devenir les enfants, chargés de fautes comme nous le sommes ? Oui, nous commencerons par laver notre conscience des taches qui la flétrissent, et puis nous nous ferons enseigner ce que le chrétien doit savoir. »

» Les ministres protestants ont essayé de faire des

sectateurs parmi ces sauvages, mais leur prosélytisme s’est exercé sans fruits, pour ne pas dire sans honneur, Au lieu de les écouter, on les questionne, et l’un d’enir'eux fut un jour soumis au plus rude comme au plus

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D'AMÉRIQUE. 17 désespérant examen, « Où est ta femme ? lui dit un Indien. » Un signe fut la seule réponse du ministre, qui montra du doigt la demeure où résidait son épouse. « Ton vêtement est sans douie une robe noire ? poursuivit le sauvage. — Non, répliqua le protestant , je n'en use pas.— Célèbres-tu la messe ? — Oh, jamais: repart vivement le ministre, — Assurément tu portes la tonsur<? — Non, encore. — Hé bien! reprennent à la fois tous les sauvages, va-t-en ; retourne aux lieux d’où tu viens; nous n'avons pas besoin de toi. Si nous avions dit à la robe noire comme à toi : As-tu par hasard une femme ? Oui, nous aurait-il dit; mais, âu lieu de nous montrer une épouse , il nous aurait fait voir un bréviaire, »

» L'expérience m'a fait sentir qu'il existe une grande différence entre un ministère local et un apostolat errant. Que le missionnaire se fixe, le fruit de ses travaux n'atteindra pas la moitié des résultats qu'il obtiendrait en cultivant plusieurs champs tour-à-tour. J'ai résidé moimême , et j'ai fait peu de bien ; tandis que dans toutes mes excursions apostoliques , il m'est arrivé ou de baptiser des enfants même protestants sur le point d’expirer, ou de réconcilier avec l'Eglise , leur Mère, des désespérés qui doutaient de son amour , ou enfin de ramener à la sainteté d’une vie pure et chrétienne des hommes de licence invétérée et de débordements sans frein.

» Je reviens à mes Indiens, l’objet, après Dieu, le plus cher à mon cœur. Encore une fois ceux que la grace a convertis par mon ministère sont des hommes saints, généreux pour Dieu, pleins d’édification pour leurs frères. Leur piété, grave et cour: ;euse pour Jésus- Christ, sait être filiale et tendre envers Marie, Comme

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nous, ils l'appellent leur aimable Mère ; chaque jour ils chantent à sa gloire quelques cantiques empreints de leur amour ; la pratique du Rosaire les trouve aussi fidèles, et dans leurs promenades comme dans leurs voyages, c'est leur bonheur d'en remuer les grains et d'en réciter les prières.

» Sans doute, ma carrière est semée de bien des épines : les misères, les embarras et les tribulations m'accablent ; mais aussi la Providence jette çà et là quelques fleurs sur les aspérités de ma route; et c'est assez pour me faire oublier mes peines, du spectacle de ses miséricordieuses opérations sur mes braves Indiens. Voyez ce jeu de son amour ! une jeune indienne, assez mal accoutumée à visiter notre demeure, s’en vint un dimanche s'asseoir au seuil de notre porte ; elle avait avec elle un tout petit enfant qu’elle tenait reposé sur un siège portatif, conformément à l'usage de toutes les mères de l’Inde. Trois heures elle resta là silencieuse et changeant {parfois de place , lorsqu’enfin survenant, je lui demandai si l'enfant qu'elle élevait pouvait être baptisé, sans qu’elle y mit obstacle; etquoiqu'elle fût ennemie déclarée de toute espèce de meligion , quoiqu'elle fût animée dé haineuses préventioæs contre nous, elle prêta son fils à mes vœux. Je baptisai cette pauvre petite créature, et Ba mère s'en retourna chez elle joyeuse et presque triomphante de remporter son enfant chrétien.

» Une chose qui m'a frappé profondément , c’est que Dieu tourne en justice æontre nos ennemis ce qu’il a de bonté pour nous. Voici un exemple de ses vengeances : Favorable au début de mon apostolat dans sa peuplade, un fadien s'était d’abord fait mon maitre de langue, et

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D'AMÉRIQUE. 9 touché de la générosité de ses services, séduit par certaines apparences flatteuses de justice et de droiture , je le traitai avec beaucoup d'égards et lui donnai quelque chose de ma confiance, Mais mon estime n'était qu'une erreur; son dévouement, qu'une feinte, Il m'honorait en face, et j'appris qu'en secret il décriait et les missionnaires et les missions, tellement qu'en un jour d'ivresse il avait raconté sur nos intentions les fables les plus insensées assurément , mais aussi les plus déshonorantes. l'atigué de ces calomnies , parce qu'elles risquaient de compromettre mon ministère en détruisant ma réputation , je vais au chef de la tribu, lui détaille tout ce que le sauvage a fait circuler contre moi de bruits injustes et flétrissants , et déclare que le semeur d'aussi funestes zizanies ne saurait manquer d'être bientôt puni de son crime. En effet, voilà qu'un jour, fidèle à ses habitudes de débauche, notre accusateur s'enlvee, et en tombant se coupe la langue. Le malheureux ! incapable de trouver aucun rémède dans la hutte des sauvages, il vient ivre encore et tout sanglant des pieds à la tête, se présenter à notre résidence, et nous passämes une journée entière à lui prodiguer des soins, cherchant à cicatriser la plaie de cette langue qui nous avait tant outragés.

» Permettez, mon R. P., de répéter en finissant ce que je vous ai déjà dit : c’est que la récolte est abondante et mûre parmi ces bons sauvages, mais qu'il monque des bras pour la cueillir. Cent tribus réclament à grands cris des missionnaires qui leur enseignent les principes de la foi catholique , la nature de leurs devoirs et la règle des mœurs ; on peut dire qu'elles sont affamées, et c'est avec une avidité sans mesure qu'elles

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