‹ Missions dans l'Inde: Le Rajputana; trois séancesChapitre 14 sur 14 · L'ÉTAT MORAL DU PEUPLE · texte numérisé non relu

L'ÉTAT MORAL DU PEUPLE

Mesdames et Messieurs,

Le sujet dont j'ai aujourd'hui à vous entretenir me rappelle une page admirable de l'épitre que le grand apôtre des Gentils écrivait un jour à l'Eglise de Rome. Il y dépeignait, avec une couleur saisissante et sous un jour effrayant , l'état du monde païen. Pour lui, l'humanité est sous le poids de la colère divine , et il en voit la raison dans la méchanceté des hommes, qui, rendus capables de connaître leur Créateur et de le gloriiSer, n'ont pas voulu le connaître ni le glorifier. Ils ont, au contraire , changé la gloire du Dieu incorruptible en des images de l'homme corruptible, des oiseaux, des bêtes et des reptiles. Première chute qui en amena une seconde. La dégradation du culte fut suivie de la dégradation de l'adorateur, que Dieu abandonna aux convoitises et au péché.

Le tableau que fait l'apôtre, tout chargé qu'il est des plus sombres couleurs, n'a rien d'exagéré.

Il est une représentation fidèle, une photographie morale de la société idolâtre. Paul, s'il avait vécu parmi les païens , n'eût pu nous donner une description plus exacte de la genèse historique de leur mythologie et de leur situation.

Si ses paroles sont présentes à votre mémoire, vous connaissez l'Inde telle qu'elle est aujourd'hui. Ce que j'ai à vous dire ne sera qu'un commentaire sur le premier chapitre de l'épître aux Romains.

L'Asie a été longtemps regardée parmi nous comme le type de l'immobilité et du silence. Dans cette opinion, comme dans bien d'autres, il y a un mélange d'erreur et de vérité. Il est vrai que le peuple hindou, ainsi que tous les Asiatiques, s'attache à imiter ses ancêtres et à reproduire leur manière de vivre. Ce penchant à suivre constamment les routes frayées s'explique par la vénération des Hindous pour le passé, autant que par la torpeur. Habitués à considérer l'époque présente comme une époque d'ignorance et de corruption, qu'ils nomment l'âge de fer, remplis d'admiration pour les monuments des siècles passés, imbus dès leur enfance de l'idée que la sagesse était l'apanage exclusif des philosophes et des héros qui leur ont transmis des trésors de science et de littérature, d'histoire et de théologie, on comprend qu'ils aient plus de soupirs pour les temps glorieux de l'âge

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d'or que d'aspirations vers l'avenir. Le laboureur qui se croit moins sage et qui se sait moins instruit que ses pères, n'aurait garde de perfectionner des instruments construits sur les modèles primitifs dont des milliers de générations, avant lui, se sont contentées. Il s'indigne, si on lui propose de remplacer la faucille par une machine à faucher; il croirait impie de faire battre, l'épi par d'autres fléaux que les pieds de ses bœufs, ou de faire monter l'eau de sa citerne autrement qu'au moyen de la roue persane; en un mot, la seule pensée de changer quoi que ce soit à la routine de son travail, le remplit d'un pieux eflfroi, contre lequel le civilisateur essaie en vain de lutter.

D'ailleurs la loi des castes, qui condamne irrévocablement tout individu à suivre la vocation de sa famille, suflirait à elle seule pour étouffer l'initiative et empêcher l'essor du progrès. Là-bas, ce n'est pas le goût qui décide d'une carrière. On n'y voit pas des parents se demander : Pour quel métier, pour quel art mon fils a-t-il de l'aptitude? quelles sont ses inclinations? — Le jeune homme, de son côté, quelles que soient ses aspirations, quelques talents que le Créateur ait déposés dans son cerveau , ne peut consulter son cœur ni son esprit, n n'a pas à choisir sa vocation ; enchaîné par une fatalité héréditaire, il ne doit avoir d'autre ambition que celle de faire aussi bien que ses aïeux.

iS DEUXIÈME SÉANCE.

Né fils de cordonnier, toute sa vie il fera des chaussures; et s'il appartient à la tribu des marchands, bon gré mal gré il lui faudra vivre et mourir au milieu des épices. Avec un pareil système , on ne saurait marcher dans la voie du progrès.

Mais dans le domaine des idées, il en a été autrement. Rien ne peut enchaîner pour toujours la pensée humaine, pas même le plus terrible despotisme. D'ailleurs l'Inde a été le théâtre de conquêtes, de révolutions, de changements de dynasties, événements qui ne permettent pas à l'océan de la pensée de demeurer tranquille. Au surplus, grâce à la richesse du sol et à l'ardeur du climat, l'Hindou, qui a peu de besoins à satisfaire, n'est pas soumis à un travail opiniâtre. Il affectionne le repos, et cette inactivité du corps favorise le vagabondage de l'imagination.

S'agit-il de religion, nous avons un terrain plus mouvant encore. La conscience ne peut pas mieux que l'esprit demeurer toujours plongée dans le sommeil, ou satisfaite de religions mensongères. Elle a ses besoins , plus criants que ceux de l'intelligence, plus impérieux même que ceux du cœur. Il vient des époques où elle s'agite et son agitation se communique; les systèmes vieillis sont examinés, rajeunis, ou bien échangés pour de nouveaux; la diversité des opinions engendre la lutte ; la discussion demande et crée des arguments, des mou-

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vements s'opèrent, des partis se forment; il y a progrès dans un sens ou dans l'autre.

L'histoire religieuse de l'Inde fournit la preuve de cet a priori. Partie du sabéisme, elle a passé au panthéisme pur. Placé au milieu d'une nature sublime, dans les magnificences de laquelle la divinité du Créateur se voit comme à l'œil, oubliant de s'élever par l'induction jusqu'à l'Auteur de ces merveilles, l'Hindou leîs prit pour ses dieux; il se mit à adorer la création dont les éléments divers se présentèrent à lui comme autant de principes supérieurs et divins. Il en naquit un polythéisme vague. Plus tard, les penseurs, de la croyance à cette divimté de la création conclurent à l'éternité de la matière et se firent panthéistes. Les multitudes, qui ne pouvaient se satisfaire de ces spéculations stériles, aidées des philosophes intéressés, les brahmanes, pour qui toute reBgion extérieure était matière d'indifférence, dérivèrent peu à peu et vinrent échouer sur la plage empoisonnée de l'idolâtrie.

D'autre part, les théories panthéistes continuèrent à se développer ; et sept cents ans avant l'ère chrétienne commença une longue période, pendant laquelle le bouddhisme se répandit sur l'Inde, absorbant pour un temps le polythéisme.

Les attributs du Créateur et Conservateur de toutes choses sont, dans ce système, transportés

aux existences matérielles, qai sont éternelles dans lear essence. Au travers des espaces, ua esprit de vie est diffas , qai pénètre partout la lûatière et lutte incessamment pour gagner sa liberté. L'absorptioQ'de l'être dans cet esprit, et son repos immuable^ voilà l'état d'inaltérable félicité auquel l'homme doit s'efforcer d'atteindre au moyen de la méditation et à travers les pratiques d'une austérité purifiante. Quelques êtres privilégiés y sont déjà parvenus : ce sont les Bouddha qm,. dans une immobilité complète et l'absence entière de toute pensée et de tout sentiment, jouisseat d'uju repos, comble de la sainteté et perfection de l'anéantissement. Ces divinités froides, décolorées, mortes, l'homme pécheur, ballotté en tous sens sur les vagues impures de la pensée et des passions, les adore dans leur néant et ne connaît d'autre ambition que celle de leur ressembler un jour.

Ces étranges aberrations de la conscience, dont la contemplation donne comme le frisson de la mort, ont passé de l'Inde. Le peuple, qui se glaçait dans ces froides régions de l'athéisme, s'est rejeté dans le polythéisme et a cherché jà< se réchauffer par le culte de dieux qui sont au moins personnels et peuvent , dans son opinioa, s'intéresser aux vicissitudes de l'existence humaine ; le bouddhisme a passé de Tlnde , ne laissant pour traces que des temples superbes .et désolés; mais

je ne puis oublier qu'il est encore la religion d'au moins un cinquième de la race humaine, et je tou* drais faire appel, cbers auditeurs, à votre sympathie chrétienne en faveur de ces millions de créatures qui ont le même cœur, les mêmes désirs, ks mêmes infirmités que vous, les mêmes besoins de consolation et de bonheur, et qui , non-seulement sont sans Dieu dans ce monde , mais n'ont pour nourrir leur espoir que la pensée du néant

Ce fut le brahmanisme qui, refoulant vers le sud et vers l'est la religion de Bouddha, la remplaça dans l'Inde. L'univers est une divinité, être indescriptible en lui*mème , qui tantôt projette des mondes, tantôt les réabsorbe dans son essence impénétrable. Il n'y a rien dans la nature, soit ce leste soit terrestre, qui ne soit susceptible de recevoir l'adoration des hommes ; des millions de dieux et de déesses ont émané de l'être suprême, et l'Hindou peut faire son choix.

Du sein de ce polythéisme qui fimit par tout envahir, surgirent des partis dont chacun représente une idée nouvelle, et a sur son piédestal une divinité favorite. Je vous ai parlé de la divinisation du colonel Dixon; d'autres exemples pomraieiit être cités.

Dans le nord de l'Hindostaa vivait un homme qui 7 s'étant assujetti au despotisme de la convoitise, était devenu l'esclave de la boisson. Il passait

ses journées dans d'abominables orgies et le délire de l'ivresse le rendait fou. Il n'y a guère plus de huit mois qu'ayant eu probablement l'imprudence de s'approcher d'un feu, il périt victime d'une combustion spontanée. Terrible châtiment! que la justice divine inflige quelquefois à l'ivrogne. Une vie si horriblement bizarre, une mort si étrange, firent naître dans l'esprit des voisins l'idée du surnaturel. On rassembla avec un soin religieux les cendres de l'infortuné; un culte fut institué en son honneur; on fit l'apothéose de l'ivrogne défunt.

A nos yeux, tout cela ressemble fort à une mauvaise plaisanterie; dans le cœur de ces idolâtres, pourtant, il y avait du sérieux et de la dévotion. Le sourire, peut-^tre, effleure vos lèvres; mais, je le sais, au fond de votre cœur est une profonde pitié; vous plaignez ces jfirères dans leur égarement Dieu vous inspire de leur porter secours!

Les Hindous ne sont donc pas scrupuleux sur le choix de l'objet auquel ils adressent leurs hommages. On les dirait pressés par un instinct invincible de rendre un culte , de se prosterner devant quelque être qui leur soit supérieur, de chercher un appui hors d'eux-mêmes et une satisfaction aux besoins d'une conscience sans cesse désappointée. Ils adorent le serpent, en qui ils voient une puissance ténébreuse à apaiser; ils adorent le singe, dont le mutisme les efiâraie et qui leur parait un

être surnaturel; ils adorent la vache, et quand on songe aux bienfaits dont cet animal est pour eux la source féconde, on ne peut s'empêcher de trouver ce culte plus raisonnable que bien d'autres ; il est au moins une marque de gratitude.

Ce que j'ai vu de plus triste, c'est le culte de la matière inanimée. Nous avons tous, dès l'enfance, appris à connaître par des récits et des gravures, l'idole, ses prêtres et ses fidèles; mais rien ne peut rendre l'impression que produit la vue de cet abaissement. La première pagode que j'aie visitée dans l'Inde est encore présente à mon regard. C'était aux abords de l'antique ville de Sidhpur. Je frappai à l'une des portes ; un brahmane vint m'ouvrir. D était à moitié nu ; ses cheveux longs et que le peigne n'avait jamais touchés, tombaient sur ses épaules en mèches épaisses, coagulées par de la cendre boueuse; son front était bariolé de raies blanches et rouges, formant un dessin nommé tilik^ qui est une marque d'adoration; son dos et sa poitrine étaient couverts des cendres de la pénitence; dans ses yeux, à moitié fermés, se lisait l'astuce mêlée à l'abrutissement produit par l'usage de l'opium. Il est seul, car il m'introduit sans difficulté et me laisse entrer dans le sanctuaire avec mes souliers aux pieds, violation de la règle qu'il n'eût jamais permise devant témoins, mais à laquelle, étant seul, il est indifférent II me conduit dans une

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cour où sont caltivés quelques arbustes sacrés, où s'ébattent des pigeons, sacrés également, et, arrivé soos une obscure vérandah, ouvre une pesante porte et m'indique du doigt l'objet de soa adoration.

Je r^arde et ne vois d'abord pas grand' chose dans ce sombre réduit, où une petite lampe d'argent brûle nuit et jour, répandant, certes, plus de filmée que de clarté. J'avance la tète avec répugniance, car on respire ici une odeur de beurre raoce et de fleurs fanées qui, à mon sens, devrait avoir depuis longtemps fait fuir la divinité. Mais non! je la découvre entre une noix de coco et an bouquet de fleurs. C'est un petit magot d'or de la grosseur d'une noix, dans lequel un art très-primitif a creusé deux orbites, une bouche et des oreilles. Et c'est à cette hideuse caricature de l'espèce humaine qu'on a élevé ce vaste et superbe palais! c'est à ce lingot que de pauvres paysans apportent des offrandes de légumes et de fruits! c'est à oe morceau de matière inerte qu'ils viennent demander le redressement des torts , le pardon des péchés, la prospérité des familles!

J'ai vu, depuis, d^ centaines de dieux, quelques-uns riches, bien vêtus, somptueusement logés; d'autres, et c'est le grand nombre, pauvres, sans au(re vêtement que Thuile dont on les oint et la poudre roûge dont on Jes encense, exposés sous

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des arbres, an coin des champs, à toutes les intempéries de l'air. C'étaient tout uniment des blocs de pierre, des bornes , dont la divinité n'était reconnajssable qu'à la croûte noirâtre formée par l'huile des libations avec la poussière que soulève le vent. Plus d'une fois je m'arrêtai à les considérer avec stupéfaction. Je ne pouvais en croire le témoignage de mon regard; je ne me rendis à révidence que lorsque je vis, pour la première fois, des laboureurs rev^ant du travail de la journée, déposer à distance respectueuse leurs outils et leurs chaussures, et s'avançant jusqu'au pied de Fidole, toucher le sol de leur main droite, puis la porter à leur front

Est-ce bien la pierre qu'ils adorent ainsi, ou n'est-elle pour eux qu'un emblème visible d'une puissance invisible et éternelie? Un berger, quelque peu philosophe, à qui j'adressai un jour cette q«»es1ion, me fit la réponse suivante : «Nos dieux haintent les cieux et sont invisibles; mais par pitié pour l'humanité , qui ne les voit pas , ils descendent et viennent animer la pierre que le prêtre a consacrée. » Il y avait du bon dans cette réponse, car ce n'est pas le grand nombre qui supposent de la pitié dans le coeur de leurs dieux; mais, je le répète^ ce berger était un philosophe ; ses frères sont plus simples dans leur théologie, et quand ils se prosta:nent devant l'idole ce n'est pas au delà

de la pierre que s'en vont leurs hommages et leurs supplications.

L'instinct de la conscience qui pousse l'homme à se chercher un dieu personnel pour l'adorer, s'est manifesté d'une façon assez singulière parmi les Jaïns. Cette secte panthéiste, dont l'origine remonte haut dans l'histoire, et qui a été assez florissante pour semer çà et là dans l'Inde des temples, parmi lesquels on rencontre les plus beaux monuments de l'art hindou, les Jaïns, aux yeux de qui la matière est incréée , n'ont pu se contenter d'un système qui les laissait sans dieu à adorer. L'idolâtrie, si opposée à leurs principes, s'est glissée dans leur vie, et, ouvertement désavouée par une partie des prêtres de cette secte, elle n'en est pas moins devenue la religion de la foule.

D'autre part, le rigorisme philosophique a trouvé des défenseurs. Une nouvelle secte s'est formée, moins connue peut-être que la souche dont elle tira son origine et sur laquelle je désire vous donner quelques détails.

Les Dhundhyas se sont séparés des Jaïns devenus idolâtres. Leur nom, dérivé du verbe dhundhnaj chercher, indique peut-être leur but, qui est la recherche de la vérité. Ils sont très-répandus à Ajmere et à Naïa Naggar et comptent, dans leur nombre^ la classe presque entière des marchands, dont quelques-uns sont très-opulents. Leurs prê-

très sont des hommes qui, à un moment donné de leur existence, ont rejeté les souillures du monde, et^ crucifiant la chair avec ses convoitises, sont devenus saints et irréprochables. Non-seulement ils sout étrangers à toute relation sociale, mais la convoitise n'effleure pas même leur âme purifiée. Ils ne commettent donc ni vol ni adultère ; ils ne tombent jamais non plus dans le péché mortel de manger après le coucher du soleil ; le miel leur est interdit; car, pour se le procurer, il faudrait user d'injustice à l'égard des abeilles; ils sont exempts de toute idolâtrie; enfin, il ne leur arrive jamais d'ôter la vie à un être animé.

Cette dernière clause est, à leurs yeux, la plus importante. Pour l'observer dans toute sa rigueur, ils se condamnent à porter constamment sur la bouche un morceau d'étoffe , précaution indispensable dans un pays où l'air est peuplé de myriades d'insectes; et comme, en s' asseyant, ils risqueraient encore d'ôter la vie aux fourmis qui se promènent partout, jusque dans les maisons, ils portent, pendu à leur ceinture, un petit balai de coton, avec lequel ils époussettent soigneusement la place qui va les recevoir. Telle est leur crainte de détruire la vie animale, qu'ils se privent même des ablutions, si nécessaires à la santé dans un climat tropical , préservant ainsi la sainteté de leur âme aux dépens de leur corps. Depuis l'arrivée des

missionnaires, une pratique nouvelle a été adoptée par les DhundhyaSy et au récit que je vais vous en faire, vous jugerez si la logique de leur esprit est à la hauteur de leurs prétentions.

Le missionnaire de Beawr, M. Shoolbred, possède un microscope. A l'aide de ce puissant instrument, il ne lui fut pas difficile de démontrer à des Dhundhyas qui l'étaient venu voir, que l'eau dontils s'abreuvent est pleine d'animalcules. Grande fut l'horreur des saints! L'étanchement de leur soif coûtait donc, à chaque fois, la vie à des centaines d'êtres animés. La rumeur s'en répandit ; des conciliabules furent tenus. Il faisait trop chaud pour qu'on pût s'abstenir d'un liquide aussi précieux que l'eau. Il fut décidé toutefois que les saints prêtres ne seraient plus coupables dans cette affaire. Leurs disciples , tous pécheurs , offrirent de se dévouer. En conséquence, ils font bouillir l'eau et la livrent, pure de toute vie animale, à leurs conducteurs altérés. C'est ainsi, chers frères, que la difficulté a été éludée et qu'une parole bien connue a trouvé son application : Us coulent le moucheron et avalent le chameau.

Parvenir à une sainteté parfaite n'est pas, chez les Dhundhyas, le privilège exclusif des hommes. Bien des femmes abandonnent également le monde pour se plonger dans une vie de contemplations et d'austérités. Je les al rencontrées souvent dans

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les rues de la ville. Semblables à des fantômes, drapées dans les plis de larges linceuls, elles se promènent par petits groupes. On les reconnaît à leur démarche solennelle, à leurs yeux baissés, à leur bouche couverte, et au petit balai de coton qu'elles portent sous le bras. Leur présence excite la pieuse admiration du peuple qui voit en elles des natures angéliques de pureté et d'innocence.

Le dévouement à une idée est noble. La sainte ardeur de ces femmes me touche, et je déplore leur aveuglement. Il y a quelque chose de vraiment beau dans l'austère dévotion d'un sexe plus affectueux, plus tendre que le nôtre, surtout moins égoïste. Le brahmane, quel que soit son goût pour l'ascétisme, aime à vivre pourtant, ne fût-ce que pour jouir de l'admiration de la foule; la femme hindoue ne craint pas de s'immoler aux mânes de son époux. Le Dhundhya se prive de bien des douceurs matérielles de l'existence, mais il est entouré des hommages de son peuple; la Dhundhiyini pousse la noble ambition d'être sainte jusqu'au martyre. Elle s'est laissé persuader que le jeûne prolongé est un moyen infailUble de parvenir à la perfection, en même temps que d'attirer sur la secte entière des bénédictions sans nombre, et l'on en trouve qui, de bonne foi, se laissent. mourir de faim.

Au mois de juillet de l'année dernière, la ville d'Ajmere fut un jour agitée par des rumeurs ve-

nues de Beawr. On disait que les missionnaires y avaient attenté à l'honneur de la religion. Des bruits sinistres se répandaient. Nous ne savions que croire ni que penser, lorsqu'une lettre, venue de Beawr, nous apprit la cause de ce tumulte. M. Shoolbred et le médecin de la mission, le docteur Valentine, ayant ouï dire qu'une sainte Dhundhiyini de Marwar, s'était laissé persuader de jeûner jusqu'à la mort et était déjà demeurée sept jours sans nourriture, s'étaient rendus sur les lieux pour vérifier un fait si extraordinaire. Au centre de la ville, dans un bâtiment ouvert au public, ces Messieurs avaient en effet trouvé une femme âgée qui , enveloppée d'un linceul et gisant sur le varandab intérieur de la cour, ne donnait aucun signe de vie. Le médecin, s'étant approché, avait découvert le visage de l'infortunée, et, aux lèvres enflées, aux yeux égarés, à la maigreur diaphane de la face et des bras , avait constaté un rapide dépérissement causé par la privation de nourriture. M. Shoolbred, s' adressant à cette femme, l'avait conjurée de rompre le vœu qu'elle avait formé et de ne pas s'ôter la vie dont elle était responsable devant son Créateur. A toutes ses exhortations, la sainte Dhundhiyini, encouragée par la foule , avait répondu avec calme : « Ma religion m'ordonne de ne plus boire ni manger, et je veux obéir. » Voyant qu'il était inutile d'insister da-

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vantage, M. Shoolbred était allé faire un rapport aux autorités.

Le cas ayant été pris en considération , on arracha cette malheureuse aux mains des fanatiques. On lui fit prendre de la nourriture , mais il était trop tard : les sources de la vie étaient atteintes et la mort ne tarda pas à mettre fin à ce long et douloureux martyre.

Mes chers auditeurs, quand un homme, emporté par le courant impétueux d'un fleuve, est près de périr, chacun, n'est-ce pas, se fait un devoir de lui porter secours; et quand l'Ennemi des âmes, profitant d'une ignorance pour laquelle nous, chrétiens, aurons peut-être à répondre, persuade à nos frères qu'ils font une œuvre méritoire en se perçant le sein, je vous le demande, enfants du jour et de la lumière, quel est notre devoir? Le fait dont je viens de vous faire le récit n'exige pas d'autre commentaire que celui de votre cœur, et je laisse à votre conscience le soin d'en faire l'application.

Je quitte maintenant le sujet de l'idolâtrie pour vous rendre compte en quelques mots du mouvement actuel des idées parmi les Hindous. Une nouvelle impulsion a été donnée aux esprits par la double influence de la science européenne et du christianisme. Les lumières de TOccident, en révélant aux étudiants indigènes l'absurdité des no-

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tions que les prêtres leur avaient inculquées , les ont forcés à céder peu à peu le terrain. L'étude de la chimie, de la géologie, de l'histoire et de la philosophie, a obligé leurs esprits à se débarrasser d'un bagage d'idées ridicules et de préjugés insoutenables. L'idolâtrie ne pouvait subsister. On ne comprendrait pas un étudiant en géologie, par exemple, se prosternant, pour Tadorer, devant un morceau de granit, ou un débris de couche silurienne. Le brahmane perdit son auréole divine qui ne pouvait briller que dans de profondes ténèbres; la caste même devint une criante énormité aux yeux d'hommes qui avaient lu l'histoire et fait des investigations dans le domaine de la morale chrétienne. Il fallait embrasser le christianisme, ou se créer une carrière nouvelle.

Du sein de la fermentation, trois classes principales se formèrent parmi ceux qui refusèrent leur cœur à Jésus-Christ. Quelques-uns, rendus bigots, se renfermèrent dans les limites les plus étroites de leur religion, rebroussèrent jusqu'aux origines, se mirent à étudier les Yédas, et, répudiant le développement subséquent de l'idolâtrie, devinrent panthéistes védantiques.

D'autres, frappés des idées nouvelles, travaillés par leur conscience, sans vouloir du christianisme, se sont assimilé ses dogmes principaux, et, par l'allégorie , prétendent les retrouver dans la vie de leurs dieux.

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Enfin, des hommes libéraux, ne pouvant accepter les Védas ni les Puranas comme divins , à cause dès erreurs que ces ouvrages renferment, repoussant d'ailleurs l'Evangile, qu'ils considèrent comme non inspiré, se sont jetés dans le déisme.

Examinons à part chacune de ces trois classes. Nous aurons, dans cet examen, la preuve que l'esprit humain, partout le même, peut, en Asie comme en Europe, appuyer l'incrédulité de son cœur sur les lumières de sa raison.

L Les védantistes croient que la religion hindoue, divine dans son origine, se mélangea peu à peu d'éléments humains qui, en la corrompant, l'amenèrent à n'être plus qu'une grossière idolâtrie. La vérité a été donnée à l'homme dans une suite de révélations divines, dont l'ensemble forme les Védas. Ces livres enseignent le culte des éléments sous forme d'un polythéisme mal défini. Le firmament, l'océan, le feu, les vents, la terre, sont les principales divinités auxquelles s'adressent les invocations du poëte inspiré. Le monothéisme n'existe donc pas dans les Védas; l'Inde avait, il y a trois mille ans, déjà perdu de vue le Créateur des mondes, mais elle ne s'était pas encore enracinée dans l'idolâtrie, n n'était pas encore question de ces profondes distinctions sociales, en vertu desquelles l'Hindou évite son frère d'autre caste, de peur d'être

souillé par son contact. La femme était encore la compagne de l'homme; et le brahmane, qui devait plus tard s'ériger lui-même en divinité, n'était que l'interprète et le prêtre d'une nature déifiée *.

Il y a donc une sorte de progrès à abandonner les pratiques modernes pour se rattacher aux origines de la religion hindoue, mais ce n'est là qu'un triste progrès. D'ailleurs, les védantistes sont panthéistes , et les livres sur lesquels se fonde leur système sont moins les Védas que les commentaires qui en furent composés longtemps après.

Voici quelques traits de cette doctrine renouvelée des anciens. L'être des êtres, Brahm, bien qu'invisible, est la seule réalité. Il est tout existence, connaissance et joie. L'âme humaine est la portion consciente de la divinité. Tout le reste n'est rien. Le monde visible est une illusion, Maya^ ou émanation illusoire, produit de l'ignorance qui a le pouvoir de projeter ou suggérer l'apparence des choses.

Je discutais un jour avec un de ces védantistes sur la nature de l'existence. Mon antagoniste était un homme déjà âgé; ses cheveux grisonnants, son regard pénétrant et rif , la douce expression de son visage, l'amabilité de son caractère, m'avaient

' Voir pour plus de détails « India tliree thousand years ago » par John Wilson P. D.

donné pour lui nne affection singulière; j'ensse vonln le convaincre dans l'intérêt de son âme. Avec la pins grande politesse, il éludait tous mes aliments, esquivait toutes mes attaques; le mot Mcvya revenait sans cesse sur ses lèvres; pour lui, tout n'était qu'illusioa

A bout de raisons philosophiques qu'il ne voulait point entendre, je fis appel à son cœur; je lui parlai de son épouse, de cette fidèle compagne de ses jours, dans la société de laquelle il avait passé tant d'années; je lui parlai de ses enfants : d'un fils dont il m'avait à plusieurs reprises entretenu avec sollicitude ; d'une fille, au mariage de laquelle il venait de dépenser plus de deux mille roupies \ Je lui demandai s'il pensait que l'amour aussi est illusoire, et si son cœur lui permettait de reléguer les êtres dignes de son affection dans les brouillards du Maya. Je crois qu'il fut ébranlé, mais le sophiste triompha de l'hoînme : « Tout n'est que vanité, tout n'est que rêve de l'ignorance,» répéta-t-il.

Un argument ad hominem qu'employa jadis un sage de la Grèce, me revenant alors à la mémoire, je saisis un bâton et fis mine de lui en asséner un coup sur la tête. Il se contenta de dire en souriant : « Ce serait un mauvais rêve, mais ce ne serait encore qu'un rêve. »

* La roupie vaut 2 fv, 50 cent.

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Il n'y â plus rien à faire avec des philosophes de cette trempe. On ne peut qu'inroquer en leur fâyeur Celui à qui toutes choses sont possibles; et dont la grâce souveraine peut seule triompher de toute résistance humaine.

Dans un système qui détruit tout et ne voit pas plus de réalité dans le fond des choses que dans leur apparence, le bien et le mal se confondent; ce sont des mots vides de sens, et la morale n'est plus que la loi des rapports conventiomiels d'une société illusoire.

Latendancedecesystèmeestd'enleyeràrhomme le sentiment et la pensée , et de le rendre aussi inutile à ses semblables qu'à lui-même; car, la per* fection consistant pour lui dans une connaissanœ par&îte de son unité avec Dieo, il doit , pour obt^r cette connaissance, arriver à l'oubli complet de la matière qui est illusion, du monde visible qui est illusion, et de sa propre personne.

Les moyens indiqués pour atteindre ce but sont les suivants : s'abstenir de tuer, de voler, de maitir, et, d'une manière générale, s'abstenir; — observer certaines cérémonies , prendre certaines postures prescrites V L'une de ces postures est calculée de manière à préserver l'âme de toute sen-

* Yedanta Sara, cité par Morray Mîtchell dans c Letters to Indian Yoath. >

sation et de toute interniption venant du dehors. Pour obtenir ce résultât , le fidèle doit fermer les portes et les fenêtres de son corps : plaçant un genou en terre, il s'assied sur son talon, et, de ses dix doigts, maintient fermées ses oreilles, ses lèvres, ses narines et ses paupières. Il doit, en outre, supprimer toute respiration, toute action des sens *. Il est alors dans tes conditions de recueillement propres à la réflexion. Il fixe son esprit sur Brahm, la seule réalité, le contemple et demeure plongé dans la méditation.

Je vous laisse juger, chers frères , de la moralité d'un salut dont Tacquisition coûte à l'homme le sacrifice de toutes ses affections, l'oubli de tous s^es devoirs , et le jette dans des austérités sans valeur et des contemplations sans objet réel. Pauvres âmes, qui s'imaginent devenir plus mûres pour la félicité , à mesuré qu'elles s'assoupissent davantage du sommeil de la mort!

Si maintenant vous me demandez quelle est la position que ces réformateurs védantistes occupent en face de la société, je répondrai qu'ils m'ont paru se conformer, dans leur vie, à la religion extérieure et corrompue des temps modernes. Certains le font par indifférence; ils méprisent le peuple qu'ils appellent stupide, et pensent que l'idolâtrie est assez

^ Livre de l'abbé Du Bois.

bonne pour des sots. L'nn d'eux , que j'ai connu , portait constamment sur son front la marque d'idolâtrie dont je vous ai parlé, et, chef d'une tribu hindoue, permettait à ses ignorants disciples de se prosterner devant lui, de lui laver les pieds et de boire l'eau de ce lavage, les laissant croire que cette eau, nommée pao-amrit^ c'est-à-dire eau vive des pieds, purifie et restaure l'esprit. Il est en cela le vrai descendant des brahmanes des siècles passés, qui, dans leur orgueil plein d'arrogance et de mépris, avaient enseigné au peuple le refrain suivant, placé dans la bouche d'une divmité :

c Le monde entier est sonmis aux dieux, € Les dieux sont sous le pouvoir des incantations, c Les incantations appartiennent aux Brahmanes, « Le Brahmane est donc mon Dieu.

D'autres védantistes, grâce à l'influence du christianisme, peut-être aussi pour s'opposer à son progrès parmi les masses, appellent de leurs vœux le jour où la nation entière, rejetant les superfétations modernes, en reviendra aux Védas, comme seule règle de foi. S'ils se conforment au présent siècle mauvais, c'est en soupirant, et quand on leur demande pourquoi ils observent la loi des castes, continuent à garder leurs femmes prisonnières dans les zenanas, et en général suivent le culte de la religion moderne^ ils répondent avec une sorte de

LES tlËLlGlONS ET L*ÉTAT MORAL DU PEUPLE. 69

sagesse que c'est pour conserver leur influence sur leurs frères et demeurer en position de les amener peu à peu à la vérité.

Nous conversions un jour, mon collègue Robson et moi, avec un jeune homme de cette classe, éditeur d'un journal hindostani à Ajmere.

« Que voulez-vous que nous fassions? disait-il. Le mouvement que nous nous efforçons d'opérer correspond à celui de la réformation en Europe. Notre religion a besoin d'être rajeunie et nous voudrions bien pouvoir agir aussi ouvertement que Luther. Mais vos réformateurs n'avaient pas à lutter contre les effets pernicieux de la caste. Du jour où nous ne craindrions pas de rompre avec le passé, la nation nous reléguerait d'un commun accord parmi les pariahs. Que voulez-vous que nous fassions de plus que d'instruire en secret et par des conversations? »

Le jeune Hindou dont je vous rapporte ici les paroles est à cette heure occupé à apprendre le grec, seul, au moyen d'une grammaire et du Nouveau Testament qu'il veut connaître dans l'original pour se rendre compte plus exactement de son contenu. Cet homme, j'espère, n'est pas loin du royaume de Dieu.

II. Je passe à la deuxième classe d'Hindous, qui, en présence des lumières européennes, demeurent

attachés à leur religion • Ceux-ci , frappés du péché que le christianisme leur a fait sentir, le reconnaissent, quoique sans lui attribuer un sens moral profond. Ils en font une souillure produite par des erreurs et des négligences dans les pratiques cérémonielles. Ils s'appuient de préférence sur les Puranas et font, en particulier, grand cas du dieu Krishn, qui est à leurs yeux le principe divin personnifié et incarné sous forme humaine.

Krishn devient leur Jésus-Christ; et son histoire infâme, une longue allégorie. Ce rédempteur d'un nouveau genre sauve l'humanité d'un salut tout extérieur, accomph par une succession d'actes hé-* roïques et par d'autres encore qui, bien qu'immoraux en apparence, sont en réalité des allégories couvrant d'importantes vérités. Il est très-difficile, en même temps que peu attrayant, de discuter avec les gens de cette classe ; ils conviennent de tout, sont en toutes choses de l'avis de la personne qui leur parle, et adoptant aussitôt les vérités évangéliques qu'on vient de leur énoncer, vous en offrent le parallèle dans leur histoire allégorique de Krisha Si je ne savais que la charité doit toui croire et tout espérer, je penserais qu'ils n'ont pas assez de bonne foi pour qu'il nous soit permis de beaucoup attendre d'eux.

Je terminerai ce que j'ai à vous dire sur leur comptepar la lecture d'un chapitre de l'histoire

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de Krishn , tiré du Prem Sagar (Océan d'amour), l'Évangile de ces gens-lk

J'ai fait ma traduction aussi littérale que possible :

« Un matin le jeune Krishn se rendit au bois « pour paître ses génisses. Tous les jeunes patres « le suivirent, emportant avec eux des provisions « pour la jouri^ée. Arrivés au pâturage ils dépo- « fièrent leur nourriture sur le gazon , lâchèrent « leurs bêtes dans les prés, et se mirent à se pein- « dre le corps avec de l'ocre. Puis ayant tressé des

* guirlandes avec les fleurs et les fruits de la forêt, « ils s^en revêtirent en jouant, et s'amusèrent à « imiter le langage des oiseaux et des bêtes sau-

* vages. Leur temps s'écoulait ainsi dans la danse « et le chant, lorsque survint un démon ^ nommé « Aghasur. — Cet envoyé de Kans prend la forme

* d'un serpent énorme, ouvre la gueule et se poste « dans la forêt.

« Erishn et ses compagnons arrivent en pour- « suivant leurs jeux jusqu'au lieu où le démon, la « gueule béante, se tient en embuscade.

« L'ayant vu de loin, les jeunes pâtres s'écrièrent: « Frères, voici une grande colline et une immense « caverne. » — Ainsi parlant, et leurs troupeaux , «-paissant, ils arrivèrent auprès.

« Alors un jeune garçon , voyant cette gueule « béante, se prit à dire : « Frères, voici une grande

« et essayante caverne. N'y entrons pas; rien qu'à « la voir la frayeur me saisit. »

« A son tour, un jeune homme nommé Tikh prit « la parole : « Allons ! entrons ! Puisque Krishn « est avec nous, qu'avons-nous à craindre? Si nous « avons affaire à un démon, quel qu'il soit, il pé-

* rira conune a péri Bakhasur. »

* Ainsi discouraient les bergers, lorsque le ser-

* peut fit une si forte aspiration que tous, pâtres « et troupeaux entraînés, allèrent tomber dans le « gouffre. Une haleine chaude et empoisonnée se « fait sentir. Les bêtes, terrifiées, se mettent à « beugler, et les pâtres de s'écrier: « Krishn! «bien-aimé! viens à notre secours! nous allons « périr consumés ! »

« Krishn, rempli de tristesse à l'ouïe de ce cri « de douleur, s'élance aussi. Le serpent, dans la

* joie, referme la gueule. — Krishn alors se dilata « à tel point que les flancs du boa se rompirent. « Bergers et troupeaux sortirent à la fois.

« A cette vue, les dieux pleins d'allégresse firent « pleuvoir des fleurs et de l'eau étemelle pour ra- « fraîchir le corps des pauvres bergers. Ceux-ci « dirent alors à leur libérateur : < Frère, en ôtant « la vie à ce démon, tu nous as noblement sauvés. « Sans toi, nous étions bien morts. »

On comprend le parti que des brahmanes, instruits des vérités évangéliques, peuvent, au moyen

LES RELIGIONS ET l'ÉTAT MORAL DU PEUPLE. 73

de F allégorie , tirer de cette anecdote : le diable, sous la figure d'un serpent, séduit et engloutit rhumanité. Le Sauveur, homme-Dieu, se fait engloutir aussi et délivre ses frères, en triomphant du sépulcre et de la mort.

Tout absurde, toute grotesque qu'est cette histoirCy je l'ai choisie parmi les meilleures. Le livre duquel je l'ai tirée forme cette portion des Puranas, qui renferme la vie de Krishn (Bhagavat, chap. X). C'est un livre tissu de fables, de récits drolatiques, d'aventures scandaleuses, fruits d'une imagination aussi impure que déréglée. La foi qui se nourrit d'aliments aussi malsains ne peut procéder que d'un cœur perverti. Elle n'est pas respectable, ni digne d'un examen sérieux.

Une troisième école se compose de ces Hindous qui, ayant reçu dans les collèges du gouvernement une éducation soignée, d'une part, ont abandonné les systèmes religieux de leur patrie ; d'autre part, nourris des idées de Parker, d'Emerson, de Hume, de Strauss et autres auteurs de cette espèce, refusent leur adhésion aux vérités évangéliques.

Ce sont des déistes. On les trouve surtout dans les grands centres, comme Calcutta et Bombay, où fleurissent les sciences et les lettres.

Ces pauvres victimes d'une science faussement ainsi nommée mettent l'Evangile au même niveau

que les Védas. Ils disent reconnaître dans l'un et l'autre de ces recueils des vérités incontestables, mais aussi des erreurs fondamentales. Ils ne leur accordent qu'une inspiration secondaire, poétique. Leur système repose sur l'intuition. Le livre de la nature, expliqué par l'intuition intime du cceur, est la principale révélation que Dieu ait faite à l'humanité.

Leur méthode est d'examiner toutes choses à la lumière de l'instinct, et de prendre le vrai partout où il se trouve. Ils croient en un Dieu personnel, juste et miséricordieux, qui, dans sa justice, demandera compte à l'homme de ses actions, et usant de miséricorde, l'amènera à travers une période de souffrances expiatoires, à être digne de la félicité des cieux. Dans leur système, c'est donc l'élément de justice qui prédomine. Quand l'homme a payé la peine de ses crimes, ce n'est plus lui faire une grâce que de lui accorder les joies du paradis.

Système désolant pour celui qui se sent pécheur et qui ne sait voir une éternité, de bonheur qu'au travers du prisme décolorant de peines dont la durée est incommensurable.

On souffre à penser que c'est la tolérance mal entendue du gouvernement anglais, qui a jeté tant de jeunes savants dans la voie de l'erreur. Tandis qu'on sapait par la base les croyances qu'ils tenaient pour sacrées, et que les ouvrages des philo-

LES RELIGIONS ET l'ÉTAT MORAL DU PEUPLE. 75

sophes les plus hardis étaient laissés entre leurs mains, on leur interdisait dans les collèges l'étude de la religion chrétienne. En ne voulant pas paraître faire des chrétiens, on a fait des sceptiques et fermé l'accès à ce Sauveur, en qui il n'y a plus, pour le pécheur repentant, aucune condamnation.

J'en viens. Mesdames et Messieurs, à vous décrire l'état moral du peuple dont les systèmes religieux viennent d'être passés en revue, et c'est ici surtout que mes paroles seront un commentaire du premier chapitre de l'épitre aux Romains.

Triste tâche que celle que j'entreprends, mais dont je me fais un devoir, et que je considère comme souverainement importante. Instruit par ma propre expérience, je ne craindrai pas de soulever le voile des horreurs du paganisme, parce que je sais que vous éprouveriez un plus vif désir de porter l'Evangile aux nations idolâtres, si vous aviez une juste conception de leur misère morale. Tout convaincu que je fusse avant mon- départ pour les Indes , qu'il est urgent de délivrer tant d'âmes de la prison où Satan les tient enchaînées, l'énergie de ma conviction a été centuplée par le simple examen des faits; et c'est la douleur que j'ai ressentie qui m'invite à vous la faire partager, en vous parlant plus librement qu'on ne l'a peut-être fait ici avant moi

J'ai entendu des personnes estimables prétendre que les païens ne sont pas aussi mauvais qu'on le dit; que leur conscience, qui les accuse fréquemment, les excuse quelquefois ; que la position dans laquelle ils se trouvent, le milieu dans lequel ils sont nés, est un grand palliatif au blâme de leur conduite ; enfin, que les Socrates ne sont pas rares parmi eux.

Ma réponse sera le tableau que je me sens contraint de dérouler devant vous.

Satan est appelé dans l'Ecriture le père du mensonge, et les païens sont, sous ce rapport, des enfants qu'il ne saurait désavouer. L'esprit de mensonge est peut-être l'élément le plus important dans la caractéristique morale des Hindous. Ils ne paraissent pas connaître, ils semblent quelquefois même incapables de saisir la distinction qu'on doit faire entre le mensonge et la vérité, tant l'œil de leur âme est, sur ce point, obscurci des plus épaisses ténèbres. Quiconque entretient avec eux des relations de commerce, de politique ou de religion, apprend promptement à se défier de tout ce qu'ils disent; et il est d'autant plus difficile d'avoir foi à leurs paroles et de connaître leurs sentiments ou leurs desseins, qu'il ne leur en coûte pas plus de dire noir que de dire blanc sur un sujet quelconque. On dirait vraiment que l'identité des contraires et des contradictoires est devenue l'axiome

fondamental de leur raison. Surpris dans le déguisement de leurs intentions ou la falsification des faits, ils ne s'émeuvent pas ; l'expression de l'innocence demeure empreinte sur leur candide physionomie, et, mis au pied du mur, ils se dégageront par un nouveau mensonge. Chers auditeurs, croyez que je n'exagère en aucune façon. Interrogez tout Européen revenu des Grandes Indes; la seule différence de son langage au mien ne sera peutêtre que dans un choix plus énergique d'expressions.

Les enfants mêmes sont passés maîtres dans l'art de déguiser leur pensée, et le missionnaire a bien de la peine à leur faire comprendre que mentir est un péché, surtout lorsque le mensonge est une source de profit pour celui qui le commet. Jugez de ce que doivent être les personnes d'âge mûr et de ce qu'est une société oit la fausse monnaie est plus courante que la véritable.

Cette disposition funeste fait le désespoir de l'intégrité britannique, et un juge anglais me disait un jour qu'il était fréquemment impossible de décider d'une cause, parce que les deux parties mentaient également.

D'autre part, la vénalité des juges indigènes est si palpable qu'il ne viendrait à l'esprit de personne de la révoquer eh doute ; et la simonie, qui fait beaucoup de victimes, engraisse et enrichit les em-

ployés de l'Etat. H n'y a que la puissance divine qui puisse renouveler la face des choses ; elle est à l'œuvre, et c'est à nous, chrétiens, delà servir par notre obéissance et notre dévouement.

J'ai dit que les Hindous ne conçoivent pas que le mensonge soit un péché, surtout lorsqu'il est la source de quelque profit pour celui qui le commet. C'est que l'amour de l'argent a tellement ébloui les yeux de ces misérables, qu'ils ne sont plus capables de juger des moyens employés pour s'enrichir. Cette affection pour le métal précieux, qu'il n'est pas nécessaire d'aller sous les tropiques pour rencontrer, est développée d'une façon singulière chez les Hindous, non pas qu'ils soient particulièrement avares: le motif de leur cupidité s'explique par le but de leur vie, qui est de vivre; rien déplus. On ne trouve guère chez eux le désir de la gloire, la préoccupation des honneurs littéraires, politiques ou autres; l'amour de la patrie est chose inconnue, hormis chez lesRajputes, et rien n'intéresse les Hindous au delà de leur ventre (passez-moi l'expression , qui est prise du vocabulaire de ces gens-là). Demandez à qui que ce soit, riche ou pauvre, quel est le but de sa vie; il frappera délicatement sur cette partie très-proéminente de sa personne. C'est là, le plus souvent, toute sa réponse, d'ailleurs la seule qu'il ait à faire. Non! si grande est leur dégradation qu'ils ne recherchent pas même des plaisirs rde-

vés, les jouissances du cœur ou de l'esprit; bien manger, boire à sa soif, dormir de douze à quinze heures par jour ; en un mot, ressembler le plus possible aux brutes, qui leur sont supérieures par l'inconscience du mal, tel est pour eux le dernier mot de l'existence, le but suprême de leurs pensées*.

Je voudrais pouvoir dire qu'il en est autrement, qu'il y a beaucoup d'exceptions, que les gens riches, au moins, s'occupent de science, cultivent les arts, s'intéressent à la marche des affaires et à la prospérité de leur patrie. Il y a de nobles exceptions ; mais elles sont d'autant plus nobles à mes yeux qu'elles me paraissent plus rares ; et c'est de la masse que j'ai à vous entretenir.

D'après ce que vous venez d'entendre. Mesdames et Messieurs, vous comprendrez sans diMculté que le vol, sous toutes ses formes, soit fréquent dans ce pays. Les gens pauvres ne se font pas toujours un scrupule de remédier à leur pauvreté en dérobant aux riches une portion de leur superflu.

* Un exemple un peu burlesque, mais caractéristique, vous fera sentir à quel point la religion de l'estomac est plus haute, dans leur opinion, que ceUe de Phonneur. Un citoyen qui avait commis une faute, et au sujet de qui le magistrat chargé de prononcer sur le châtiment, 'hésitait entre la bastonnade et une amende pécuniaire, s'écria avec émotion: € Je vous conjure. Seigneur, de punir mes épaules plutôt que mon estomac. >

et les riches le leur rendent bien : ils tirent avantage de la faiblesse pour augmenter leur opulence, et se font un jeu de s'enrichir aux dépens de semr blables, qu'ils jettent et maintiennent dans la plus aflEreuse misère. La conscience de ces messieurs est assez élastique pour leur permettre de croire que le bien mal acquis est sanctifié par l'abandon fait aux brahmanes d'une partie du butin ; ceux-ci, de leur côté, se font une règle d'enseigner que le vol, le mensonge, et même le meurtre, sont choses permises à quiconque les fait dans l'intérêt de la caste divine.

La tribu des Banyas, marchands, donne, en particulier, l'exemple, d'une rapacité aussi cruelle que sordide. Ils spnt le fléau des campagnes, la terreur du paysan qui ne peut se passer d'eux. Le paysan ne sait ni lire ni écrire ; les Banyas savent lire, écrire et chiffrer, et quand le laboureur a des comptes à faire ou des marchés à conclure, c'est au Banya qu'il est forcé de s'adresser. Or celui-ci, bien qu'il perçoive des émoluments, ne se fait jamais faute de falsifier à son profit les comptes de ses protégés; et tout est avantage pour celui qui a de son côté la force, l'intelligence et le savoir.

Etablis au centre des villages, comme des bêtes fauves dans leurs tanières, ces hommes sans cœur se livrent de plus aux jouissances d'une usure effrénée. Il est des moments où le cultivateur, tou-

jours pauvre, a besoin d'argent ; soit qu'une famine ait pour quelque temps désolé la contrée, soit que la saison des semailles l'ait pris au dépourvu. Poussé par une dure et impérieuse nécessité, il s'adresse au riche marchand. Celui-ci, notez le fait, hii prête au 75 o/o! Le malheureux débiteur achète sa graine, la sème, et lorsque vient le temps de la moisson, il doit avec douleur abandonner à l'usurier les trois quarts de sa récolte.

Le quart qui lui reste n'est pas toujours suffisant pour lui permettre de nourrir sa famille et de garder quelque chose pour les semailles suivantes. Il en résulte qu'il doit sans cesse avoir recours à son oppresseur, que , réduit à un esclavage réel bien que tacite, sans avenir terrestre et sans consolations divines, accablé par l'infortune, rendu abject par la misère, il traîne péniblement une existence déplorable, et que, mourant tous les jours, il arrive enfin au terme de sa carrière sans pensée sur l'éternité et sans espoir.

Je lis l'indignation sur vos visages; j'ai peine moi-même à la contenir dans mon cœur. Rappelons-nous pourtant que l'origine de tout ce mal, c'est l'ignorance, l'ignorance d'abord de l'écriture et des lois de l'arithmétique , l'ignorance surtout des principes de la morale, l'ignorance de cet amour qui civilise, régénère, et adoucit les mœurs, Tignorance, enfin, de cet Évangile que l'indifférence du

chrétien leur refuse depuis des siècles, et que nous, chers frères, nous avons entre les mains.

Vous me direz peut-être que l'état de ces pauvres gens n'est pas plus déplorable que celui de milliers de nos frères qui, dans nos pays civilisés, dans nos villes , à nos portes , souffrent de toutes les douleurs causées par l'ignorance et la faiblesse d'une part, et la malice de gens habiles et forts d'autre part, — que le -mensonge, le vol, l'amour de l'argent engendrent ici même bien des misères, que l'usure et des métiers plus vils et plus déshonorants sont choses communes parmi nous, et qu'il est impossible d'écouter les gémissements de malheureux que la Providence a fait naître dans des régions éloignées, lorsque nos oreilles sont pleines des cris d'angoisse qui s'élèvent de nos quartiers les plus populeux.

La différence importante, incalculable, que je vois entre les Hindous et nous, c'est que les vices que vous m'avez signalés sont, grâce au christianisme, incessamment refoulés et que leur influence est par là bien amoindrie, c'est que les infortunes dont vous me rappelez le spectacle navrant, restreintes par les efforts d'une philanthropie éclairée à n'être plus la portion que d'une minorité, ne sont pas à comparer à celles dont j'ai commencé de vous faire le tableau. La masse de nos paysans n'est pas écrasée par le despotisme insolent de l'usurier,

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notre société n'est pas infectée tout entière, tant s'en faut, par l'esprit du mensonge, le goût du vol, l'amour sordide de la matière , qui là-bas ont envahi, empoisonné les populations des campagnes comme celles des villes.

D'ailleurs, si vous invoquez l'unité du sang, les liens de la parenté, les sympathies de famille, qu'il me soit permis de vous faire observer que les Hindous sont nos frères aussi. Ils appartiennent comme nous à la famille arienne qui , partie des plateaux de l'As|e centrale, se répandit en se divisant, à l'ouest et au sud. Nos langues, sous l'appellation commune de langues indo-européennes, descendent d'une même souche, et il n'y a qu'à examiner les traits de la physionomie hindoue pour se convaincre de l'unité primitive des deux races.

Dans des conditions semblables les facultés de l'un et de l'autre peuple , semblablement développées, parviendraient à la même hauteur, et la civilisation hindoue devrait ne le céder en rien à celle de l'Europe. Or, c'est le christianisme qui a creusé entre eux et nous une profonde distinction morale; le christianisme nous est venu du dehors; on nous l'a donné, et nous l'avons jusqu'ici refusé aux membres d'une moitié de notre famille. Dans la jouissance de la lumière et la contemplation qui nous a été offerte de perspectives infinies sur de célestes horizons, nous avons pu nous élever, tan-

dis que nos frères, pas plus indignes que nous, n'ont cessé de descendre degré par degré les profondeurs de l'abîme. Ils se sont attachés à la matière, ils l'adorent, ils ne vivent que pour elle ; et leur âme , nourrie de poussière , est torturée par lés douleurs d'un lent empoisonnement.

Passant un jour auprès d'une cabane , j'eus la curiosité d'avancer la tête au dedans. Dans un coin était une niche, au fond de la niche un dieu de plâtre, Ganpatti. Le propriétaire me fit l'honneur d'une cordiale réception. Il m'expliqua que j'avais devant moi la divinité qu'il adorait de préférence, et qu'à elle il devait les quelques biens dont il jouissait II me parla assez longuement de son idole et me parut la traiter avec déférence. Je ne compris malheureusement pas grand'chose à son discours, étant nouveau venu dans le pays ; mais désirant avoir en ma possession une véritable idole, j'offris à cet homme, non sans quelque honte, une petite pièce d'argent.

Il n'eut pas honte d'accepter ! il me vendit le dieu de ses pères! Sans doiite que le même jour il en achetait un autre au bazar.

L'histoire sacrée raconte qu'un magicien nommé Simon ayant entendu prêcher des apôtres, crut et s'imaginist qu'il pourrait acheter la religion et le don des miracles. La contre-partie de ce triste fait s'çst trouvée dans le lUgputana, où a plusieurs re-

prises on a fait entendre aux missionnaires que tel ou tel se ferait chrétien, c'est-à-dire se vendrait à la religion chrétienne pour une somme, variant selon la cupidité de l'individu, — et que, quelques cent mille roupies jetteraient le canton tout entier aux pieds de Jésus- Christ.

Voilà les fruits de l'idolâtrie ! Et si le peuple, de bonne foi, sincèrement, les yeux fermés, sans imaginer quelque chose de mieux ou de plus louable, s'est matérialisé d'une façon si fâcheuse, que devons-nous penser de l'état moral des prêtres qui, le sachant et le voulant, qui, les yeux ouverts et à bon escient, trafiquent, au profit de leur chair, des choses les plus sacrées et font un négoce lucratif de la piété de leurs semblables.

Leurs cérémonies, leurs simagrées, leurs machines, toutes calculées pour amener l'eau en abondance à leur moulin, le sont d'une façon si claire, qu'il faut bien l'imbécillité que l'idolâtrie a produite pour que l'adorateur puisse encore prendre le change là-dessus. Mais telle est la confiance qu'ont ces ministres du diable dans la stupidité d'un peuple qu'ils ont abruti , que leur impudence est sans parallèle.

Tous les ans après les pluies, dans cette saison qui est le printemps de l'Inde, une fête solennelle se célèbre à Naïa Naggar. Les dieux, placés sur des chariots somptueux, à l'ombre de riches tentures.

sont promenés dans la ville, puis menés au rivage du lac. Là, en grande pompe, on les lave en présence d'un concours nombreux d'adorateurs recueillis. De retour dans leurs pagodes, ils reçoivent des vêtements neufs. Grande est leur joie, grande aussi celle des pauvres fidèles.

Mais après ce bain annuel, les divinités se sentent toujours prises d'un appétit prodigieux qu'il faut à tout prix satisfaire. Donc, le lendemain de la 'fête les temples se remplissent d'oflBrandes de toute espèce, de provisions de graines, d'épices et autres denrées qu'on pense devoir flatter le palais des dieux. Après quelques heures, ou quelques jours , on informe le public que le repas est consommé , et tout le monde est satisfait. Je laisse à penser le régal que font les prêtres en pareille occurrence. Mais une si bonne aubaine ne leur arrive qu'une fois l'an. Durant les douze mois d'intervalle, mille moyens ingénieux de se procurer des provisions sont inventés et mis en œuvre, dont un seul, cité comme exemple, vous fera connaître la nature, i

Il y a donc bientôt deux ans qu'un beau jour les prêtres de l'endroit firent circuler l'histoire suivante. Un homme , dont on ne donnait ni le nom ni l'adresse, s' étant marié, venait d'être rendu père de trois filles également belles et admirables à voir. En quelques instants les nouveau-nées eurent atteint la taille moyenne de l'âge adulte. L'une

de ces enfants s'emparant des outils de sa mère, se mit à carder le caton; une autre commença à moudre la graine avec activité ; la troisième, montant sur le toit de la maison paternelle, entonna des chants en Thonneur des dieux.

On conçoit Tétonnement dans lequel une conduite si extraordinaire jeta les parents de ces jeunes personnes. Revenus de leur première surprise, ils demandèrent à leurs enfants la raison de ce prodige.

« Nous sommes, répondirent-elles, envoyées par « les puissances célestes. Nous venons annoncer « que bientôt des calamités sans nombre fondront « sur les habitants de cette contrée pour les pu- « nir de leur oubli des dieux. La famine, la peste, « la guerre, des fléaux inconnus jusqu'ici, leur « sont réservés. Il n'y a qu'un moyen d'apaiser la * colère divine et de détourner de dessus vos têtes « les malheurs qui vous menacent : que chacun, « abandonnant sa mauvaise voie, porte de son meil- « leur en offrande aux idoles. A ce prix, la paix et « la prospérité vous seront conservées.. »

Cela dit, elles disparurent, et les parents désolés de répandre partout la nouvelle de cette apparition.

La piété s'effraya, la contrition remplit les cœurs. Bientôt les temples regorgèrent de biens et les brahmanes rendirent grâces aux dieux.

Tels sont les prêtres hindous. Chez les prêtres mahométans, on trouve moins de bassesse. Précepteurs d'une religion qui est la même pour eux et pour leurs disciples , ils ne traitent pas ceux-ci comme les brahmanes traitent les Hindous. Leur culte, qui présente un mélange de vérité et d'erreur, correspond à un niveau plus élevé de moralité.

Je serais, sur ce point, plus affirmatif encore si un détail , que je vais vous communiquer et que j'appris quelques mois avant de quitter Ajmere, ne m'avait rendu suspect l'ensemble des pratiques musulmanes.

Dans une salle contiguë à l'une des principales mosquées de la ville se font des tours d'escamotage aux dépens de la crédulité du public. Au milieu de la salle s'ouvre un canal qui descend dans les souterrains de l'édifice, et que les prêtres Représentent aux pieuses Mahométanes comme une communication avec le monde invisible des anges et des saints. Or ces femmes, — et l'on a soin de choisir celles dont les bras sont les plus chaînés de bracelets et d'anneaux, — se laissent persuader que quiconque plonge jusqu'à l'épaule le bras dans ce canal, obtient un gage d'union avec les puissances célestes. C'est là une manière pleine de charme dans sa nouveauté de communier avec les saints.

Chaque dévote s'empresse à son tour d'obéir à

rexhortation qu'on lui fait. Mais son bras, pris comme au trébuchet, ne ressort qu'avec peine et dépouillé de tous ses ornements. Les saints du paradis ont accepté l'hommage et ajouté ces bijoux à ces trésors que la rouille ne saurait consumer et que les larrons ne dérobent jamais.

Les Musulmans attendent le retour de leur prophète. Je crois que, s'il revenait à la vie, il désavouerait hautement une conduite si peu en harmonie avec l'esprit de ses ordonnances.

Pour achever mon commentaire sur les paroles de Paul, il me reste, Mesdames et Messieurs , à soulever le voile qui recouvre la grande plaie du paganisme, l'immoralité, et à vous décrire ses ravages et ses hideuses conséquences.

Je ne m'attacherai pas à rechercher les causes variées dont l'action réunie a produit la dégradation des Hindous, Elles peuvent toutes se subordonner à celle indiquée par Paul, la corruption du culte. Séparé par sa rébellion du Dieu de sainteté, l'homme en perdant son idéal avait aussi perdu le désir et la force de le réaliser. L'équilibre rompu, les passions triomphèrent d'un reste de raison, et étouffant la voix de la conscience, jetèrent l'honme dans un gouffre. Il perdit le goût des choses spirituelles et de la pureté. Son âme, changée en chair, ne voulut plus se nourrir que des objets grossiers

de convoitises charnelles; elle oublia mêtne le langage de l'innocence et se fit un vocabulaire qui correspondît avec sa situation.

Les Hindous, qui sont obscènes dans leurs actions , le sont plus encore dans leurs paroles , et leurs conversations ordinaires rappellent cette haleine fétide qui annonce un intérieur vicié. Longtemps avant d'en connaître le sens , leurs enfants apprennent à répéter des noms et .des expressions qu'il serait d'une haute inconvenance de vous rapporter, dont la seule mention révèle tout un monde d'horçeurs et laisse sur l'esprit une trace de souillure.

Tout s'en ressent. La littérature indigène est telle qu'il ne convient pas de la mettre entre les mains des personnes du sexe féminin, et que l'étudiant de la philologie a bien de la peine à vaincre son dégoût pour les lectures qu'il est forcé de faire. Aussi les Européens sont-ils placés dans la dure nécessité d'envoyer en Europe leurs enfants dans un âge encore tendre, autant par crainte de les voir de bonne heure infectés par l'atmosphère de souillure morale que l'on respire dans ce malheureux pays, que par celle de les voir succomber à l'ardeur d'un climat meurtrier.

Parmi les causes secondaires de l'immoralité chez les Hindous , est celle de l'exemple de dieux qu'ils ont eux-mêmes inventés. Krishn, cette incar-

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nation idéale de la beauté et des grâces physiques, — Krishn, dont les agréments personnels sont minutieusement décrits dans une foule de pièces populaires que tout le monde sait chanter, — Krishn, par excellence le dieu des femmes hindoues qui lui rendent leur culte avec empressement, et nourrissent leur cœur des détails de ses exploits, — Krishn, mes frères, est l'apôtre le plus intrépide du mensonge, du vol , de l'adultère. D suflSt de rappeler que les seize mille adultères qu'il commit avec les épouses d'autant de bergers, forment le sujet de vers remplis de grâces et tout brûlants d'une ardente imagination, pour se faire une idée de ce que doivent être les hommes et surtout les femmes, qui abreuvent leur esprit de tout cela.

Parmi les causes secondaires de leur immoralité, il faut encore mentionner la loi qui interdit à la veuve de se remarier. Cette loi, ce préjugé est une source intarissable de maux de tout genre. Fiancée dès son bas âge, mariée lorsqu'à peine elle sort de la première enfance, la femme hindoue, mère à quatorze ans , à cet âge si tendre est souvent déjà veuve. Condamnée à passer sa vie entière sans se chercher cet appui légitime dont elle a tant besoin, surtout lorsqu'une petite famille réclame d'elle la nourriture et la protection, exposée à des tentations d'autant plus grandes qu'elle est plus jeune et que la société qui l'entoure est moins

scrupuleuse, il faudrait qu'elle eût, pour résister aux séductions, des forces qu'elle ne saurait puiser dans l'exemple de ses dieux. Elle tombe, et le plus souvent ne trouve pas même quelqu'un pour la plaindre, et pour élever des enfants qui n'ont plus de foyer.

Voilà pour les Hindous. Chez les Mahométans, d'autres coutumes concourent à produire les mêmes pernicieux effets. Tout disciple de Mahomet est tenu, s'il en a les moyens, de visiter au moins une fois en sa vie le tombeau de son prophète. Hommes et femmes sont soumis à cette obligation et se dirigent sur la cité sainte, parfois de bien loin et au travers des dangers de routes difficiles. Pour faciliter le voyage à des personnes célibataires d'un sexe plus délicat que le nôtre, la coutume s'établit de former des mariages temporaires qui ne devaient durer qu'autant que le pèlerinage.

Cette coutume devint loi, et à ce titre se répandit dans l'empire mahométan. On finit par la mettre à exécution dans des circonstances bien différentes de celle qui fut l'origine de cette étrange manière de faire. De nos jours donc, toutes les fois que l'intérêt ou la convoitise y trouve son compte, il se forme entre Mahométans des unions temporaires dont la durée se fixe par-devant le magistrat, ainsi que le sort des enfants qui en pourraient provenir.

Cette légalisation du péché fut de tout temps le

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rêve des libertins. Elle encourage le désordre, elle ouvre à la passion une carrière faussement honnête et recouvre le vice d'un manteau d'innocence que le diable, n'en doutons pas, a tissé de ses mains. Sous ce voile d'hypocrite justice, l'immoralité n'a plus de bornes, la convoitise ne connaît plus de frein.

Une coutume encore plus honteuse , dont l'origine et la sanction remontent jusqu'à l'imposteur qui écrivit le Koran, a cours dans le monde mahométan. Inventée, je pense, pour donner l'horreur du divorce, vous jugerez de sa vertu par l'énoncé de cette loi. Quiconque répudie sa femme après l'avoir deux fois menacée et lui avoir deux fois pardonné, a le droit de la reprendre en mariage, mais il ne peut le faire qu'après que la personne ayant été légalement unie à un autre, a accompli auprès de cet autre les devoirs conjugaux et a été de nouveau le sujet d'un acte de divorce *.

Un drame de cette nature se joua, l'an dernier, tout près de ma demeure. Un homme que je connaissais fort bien, et qui avait assisté plus d'une fois à notre culte de famille, répudia un beau jour une femme avec laquelle il vivait depuis assez longtemps. Un tiers, qui me donnait cette nouvelle.

* Koran, Sûra H, commenté par Savary. Voir l'introduction au Koran de Georges Sale.

m'apprit du même coup que la personne répudiée venait de conclure avec un voisin déjà marié une union temporaire. Tout cela se passait dans le plus grand calme, et mon étonnement à l'ouïe de cette abominable histoire , excita fort celui des gens à qui j'en parlai. Une coutume si ancienne, une coutume ayant pour elle l'autorité du livre sacré, n'avait rien que de très-légitime aux yeux de ceux qui la pratiquaient. On ne saurait , d'ailleurs , se faire beaucoup de scrupule à cet égard, puisque les joies terrestres sont l'image des voluptés raflBlnées et étemelles dont la source intarissable est dans le paradis , et qu'Allah promet pour récompense aux croyants.

Je pourrais, mes chers auditeurs, multiplier les anecdotes; plusieurs se pressent dans ma mémoire, que je n'oserais vous détailler. Je sais que quelquesuns d'entre vous qui s'occupent, dans cette ville, d'aller comme notre Seigneur chercher les pécheurs parmi les pécheurs, pourraient nous en raconter de bien lugubres. L'impression, d'ailleurs, que je veux vous laisser ne serait pas produite par la multiplicité des récits. Il y a, dans notre société européenne des vices, il s'y passe des tragédies dont rien ne surpasse la noirceur. C'est une vase impure, mais pesante, qui demeure cachée au fond de l'océan, et que des tempêtes seules, en la faisant

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monter à la surface, dévoilent à tous les regards.

Dans l'Inde, c'est l'océan tout entier qui est infecté. Nous n'avons pas chez nous des coutumes, des lois pareilles à celles que je vous ai énoncées. Ici c'est une minorité qui se cache, qui n'est pas saine ; là-bas, la société est atteinte jusque dans les sources de sa vie privée comme de sa vie publique. Ah! ce n'est pas de l'Inde que pourrait sortir cette définition de l'hypocrisie, qu'elle est un hommage rendu par le vice à la vertu; car le vice s'y montre au grand jour, et c'est cette publicité du crime, unie à l'indiiférence pour les coupables, qui m'a* frappé comme le symptôme le plus triste du mal.

Les conséquences physiques d'un pareil état de choses sont propres à inspirer, en même temps que l'horreur, une profonde pitié. Le châtiment qu'une justice souveraine ne ménage pas aux débauchés , et dont ils reçoivent en leurs personnes la marque flétrissante, pèse comme un fléau sur les populations. On rencontre jusque dans les vallées les plus reculées et dans des lieux pittoresques, que la nature s'est plu à embellir des charmes d'une végétation magnifique, des créatures au visage hâve, amaigri, à la démarche mal assurée, qui se promènent, faibles et tremblants, plus semblables à des spectres qu'à des hommes. Des maladies honteuses étendent partout leurs ravages ; et l'un de mes collègues, qui venait de séjourner

deux mois dans le canton 'de Mairwara, m'apprit à son retour qu'une population vigoureuse en apparence se décimait, consumée par les maux qu'engendre la débauche.

D'après ce que je vous ai dit des prêtres, vous ne serez pas étonnés d'apprendre qu'ils sont coupables des plus grands désordres, et que leur exemple comme leur conduite fait des milliers de victimes.

Il existe dans le Rajputana une secte qui a pour centre de ralliement le nom et les autels du dieu Rama. Elle a pour chefs des honmnes qui, sous le nom de Ramsnés, passent leur vie à répéter chaque jour des milliers de fois le nom de leur dieu, et qui, proches parents de la divinité, considérés comme .saints et irréprochables, ne laissent pas que d'exercer sur leurs disciples une autorité sans bornes et tout entière dirigée vers le mal.

Vêtus d'un grand drap de teinte carminée , un chapelet entre les mains, sans cesse occupés à prononcer le nom de Ram, ils parcourent les campagnes pour quêter des moyens de subsistance que les paysans ne leur refusent jamais ; et dans les visites qu'ils font aux membres de leur secte, ils usent de tous les privilèges et usurpent, du plein gré de leurs disciples, les droits les plus sacrés de l'intimité conjugale.

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Un culte se célèbre partout dans l'Inde, qui est en même temps effet et cause de corruption. Habitués à reconnaître et à saluer une divinité dans toute puissance naturelle qui se montrait à leur observation, les Hindous ont cru devoir déifier la force qui agit constamment dans tous les règnes de la création pour combler les vides faits par la mort et reproduire incessamment la nature. On lui a élevé (}es temples et des autels, et l'homme y va se prosterner devant les plus hideux symboles..

Bien des femmes , oubliant la pudeur qui convient à leur sexe, ou qui peut-être ne l'ont jamais connue, n'ont pas honte d'entrer dans les édifices où l'on célèbre ce culte. La stérilité, qu'elles regardent comme un opprobre, souvent hélas! le souvenir brûlant de chants en l'honneur de Krishn, quelquefois l'ambition d'offrir au dieu le sacrifice qu'elles savent lui être agréable, les poussent dans ces temples de la prostitution.

Chers frères, il ne me reste plus qu'un fait à vous citer, et je serai au bout de ma pénible tâche. J'hésite d'autant moins à vous le présenter, qu'il est devenu mémorable dans les annales de la jurisprudence britannique, qu'une éclatante publicité lui a été donnée, et qu'il est connu partout où se lisent les journaux anglais.

Il y a, je crois, environ deux ans qu'un jeune homme de Bombay, éditeur d'un journal indigène,

98 DEUXIEME SÉAN€E.

et qui sans avoir rejeté la religion de ses pères avait pourtant profité des lumières européennes, eut la noble audace de déchirer le voile dont on essayait encore de couvrir la conduite ignominieuse des prêtres. Il publia dans son journal des faits dont je vous ferai un résumé rapide.

Parmi les nombreuses sectes religieuses de l'Inde il en est une dont les ramifications enferment le continent entier de leur réseau. A Bombay elle compte ses partisans par dizaines de milliers , et dans la plupart des villes, Ajmere entre autres, son influence se fait sentir.

Les grands-prêtres de cette puissante tribu se nomment Maharajs. Ils enseignent que l'amour est le salut de l'humanité et la source du bonheur.

Ils enseignent que l'union avec Dieu consommée par l'amour est le but auquel tous doivent tendre, et qu'il n'est pas de sacrifice trop coûteux pour arriver à la perfection, l'absorption dans l'essence divine.

Ils se servent d'une phraséologie que le chrétien •ne craindrait pas quelquefois d'employer pour exprimer les rapports ineffables de l'enfant de Dieu avec son Père, et leur langage paraîtrait à l'esprit dé l'innocent empreint d'une véritable sublimité.

Ils enseignent en outre que la divinité est incarnée dans la personne des grands-prêtres de la

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secte, — qu'en conséquence l'union avec le Maharaj efface les souillures morales de la personne qui en est le sujet, la sanctifie et lui fait obtenir dans la consommation du salut le comble de la félicité.

Le Maharaj actuel de la secte , que l'intrépide éditeur n'avait pas craint de nommer, intenta à son adversaire un procès dont le retentissement fut immense. Des centaines de témoins furent appelés à charge ; des savants de premier ordre prêtèrent à la bonne cause le concours de leur érudition; le triomphe de la vérité fut complet.

U ressortit de dépositions nombreuses que le Maharaj en question est un homme dont la vie n'a été qu'un tissu de crimes, sanctionnés par les coutumes de la secte ; on découvrit qu'il recevait fréquemment la visite de personnes mariées, infidèles par principe aux devoirs conjugaux , — et que, chose inouïe! on pouvait, au moyen d'une somme d'argent, se procurer l'odieux plaisir d'assister au spectacle de l'adultère érigé en cérémonie religieuse.

Vous rougissez, je le sens, vous rougissez à la pensée de crimes dont, hélas! ne rougissent pas ceux qui les commettent, et vous me blâmez paitètre d'avoir poussé si loin mes révélations. Ëh bien! j'aime encore mieux m'exposer à votre blâme

100 pEUXIEMB SÉÀNCK.

que d'encourir celui de ma conscience, qui m'eût reproché de me taire, et j'aurais le cœur léger, même sous le poids de votre indignation, si j'étais sûr que vous l'étendez aux religions mensongères qui enchaînent tant de vos semblables et les font se livrer en aveugles à des excès si funestes.

J'aime encore mieux, au sein de cette assemblée, faire monter à votre front les couleurs d'une modestie qui vous honore, et reconnaître à ce signe que vous avez sondé la profondeur de l'abîme au fond duquel se débattent dans la fange vos frères et vos sœurs, plutôt que de vous laisser partir d'ici la sérénité sur le visage et l'indifférence dans le cœur; et je déclare ici, devant l'Étemel, au nom de qui je vous ai parlé, que quiconque se dit chrétien et connaît les choses que vous venez d'entendre, s'il dedieurait désormais dans l'indifférence, serait coupable du sang de ses frères et que le Dieu des vengeances le redemanderait de sa main.

Si nous, qui sommes pécheurs et portons dans . notre nature corrompue les germes de tous les vices, pouvons tant souffiir ^ la pensée de ce qui se passe dans les nations païennes , songez à la douleur indicible que doit éprouver Celui dont les yeux sont trop purs pour supporter la vue du mal et qui pourtant voit tout ce que nous voyons et encore tout ce que nous ne voyons pas, qui découvre des intentions de perversité dans des actions bon-

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nés ou indifférentes eii.^apîtsfcwée/ sfar/, DîeîL'a>mour, lit partout la haine et Foubli de Son nom dans les cœurs de Ses créatures, et dont les regards embrassant l'ensemble avec tous ses détails, sont chaque jour offusqués par le spectacle de multitudes plongées dans l'ivresse de l'idolâtrie , et occupées à déshonorer leur Créateur dans leurs actions, dans leurs paroles, dans leurs pensées, jusque dans les cérémonies de leurs impures religions.

Ah! chers frères, je n'ai pu vous montrer qu'une partie de la vérité et déjà vous êtes remplis d'horreur. Que serait-ce si vous pouviez voir, comme notre Seigneur les voit, toutes les conséquences qui découlent de ces turpitudes?

Que serait-ce, si vous pouviez entrer avec Son Esprit dans des familles idolâtres, et vous rendre compte d'un état social dont vous n'avez aucune conception, — voir ces hommes, pires que la brute, se livrer sans contrainte aux plus honteux débordements, faire de leurs compagnes avilies des esclaves pour les servir ; nourris par ces malheureuses victimes, ne leur laisser, pour satisfaire leur faim, que les restes d'un repas ; leur refuser l'amour et les soins qu'ils se prodiguent à eux-mêmes , et ne les remercier de leurs services que par des injures ou le silence plus dur encore du mépris !

Que serait-ce, si vous pouviez voir les personnes d'un sexe au sujet duquel on a dit que la corruption

102 DStfXâBW séANGE.

duJHfflflpnr èçtce-^u'îl j^ Aè pire, flétries dès leur adolescence, dans leurs corps et dans leurs cœurs, endurcies par les mauvais traitements, oublier quelquefois , dans leur dégradation , jusqu'à l'instinct maternel; ne pas reculer, pour complaire à leurs maîtres, devant le meurtre de leurs enfants, ou bien les laisser vivre, vivre et grandir sans autre éducation que d'imiter les vices de leurs parents et d'être bientôt comme eux, immoraux dans leur conduite, obscènes dans leur langage !

Quelles seraient vos impressions, si je vous conduisais par la pensée dans une salle de mariage, et vous faisais assister à un banquet de noces, repas auquel les hommes seuls prennent part, tandis que leurs compagnes debout derrière eux, pour obéir à une coutume du pays, abreuvent époux, frères et nouveaux mariés, d'injures et d'obscénités qui se vocifèrent en chœur pendant des heures entières?

Vous diriez que Satan est véritablement le prince de ces contrées païennes, qu'il y règne avec une impudence sans parallèle dans les nations civilisées, et que, n'ayant pas à voiler son jeu comme il est obligé de le faire partout où le nom de Christ est proclamé et où la puissance de l'amour chrétien déploie son efficace, il profite du délai que loi accorde la négligence des enfants de Dieu pour se livrer, avec effronterie, à la jouissance de faire

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parader aux yeux de TÉtemel et de Ses saints anges, une moitié de la race humaine, dont il s'est rendu maître, par laquelle il se fait adorer, et qu'il entraine, sans peine, au fond de l'enfer.

MeB(fet:mes tt Messieurs,

La catastrophe conniie sous le uom de grande rébellion des Cipayes fut la cause de la mission dont j'ai aujourd'hui à vous raconter l'établissement. J'étais en Angleterre lorsque les premières rumeurs de ce désastre y parvinrent, et je jugeai que l'indîgaation produite par la conduite perfide des soldats incUgènes fut moins grande que le sentiment d'humiliation devant Dieu. A chaque nouveau courrier de malheur, à chaque nouveau coup portéN au cœur de la nation anglaise, celle-ci sentit davantage, dans cette terrible épreuve, un châtiment infligé par Celui qui aime trop les siens pour les laisser jouir en paix d'une prospérité mal acquise ou mal employée; et tandis qm quelques sceptiques, aveuglés par la douleur, s'écriaient que tout le mal venait des missions chrétiennes, la voix puissante de l'opinion s'élevait pour accuser l'An-

gleterre de n'avoir pas compris sa responsabOité morale envers une contrée idolâtre, commise comme un dépôt sacré entre ses mains, et pour demander qu'on s'occupât davantage des intérêts spirituels de l'empire hindou.

Nulle part ce cri de la conscience ne se fit entendre plus énergique qu'en Ecosse ; nulle part on ne répondit à cet appel au devoir avec plus d'empressement que dans l'Eglise à laquelle j'appartiens. La rébellion une fois domptée, la paix rendue à l'empire, il fut décidé, au sein de l'Eglise presbytérienne unie, d'entreprendre la conquête spirituelle d'une partie de l'Inde.

Un comité s'organisa, dont le premier soin fut de choisir un champ propre à l'établissement d'une mission. Il n'eut, hélas, que l'embarras du choix, car il est encore dans l'Inde de vastes étendues, fertiles et très-peuplées, où Satan règne sans partage. Le comité se décida pour le Râjpûtànà.

Le choix de cette région fut heureux. Non-seulement la mission y est protégée par le commissaire de la reine, mais cet homme pieux favorise nos entreprises et nous fortifie du concours de ses lumières, de sa sagesse et de ses faveurs.

Ce choix fut heureux aussi en ce sens que le chef-lieu de la province, ville antique, riche et influente, pourra facilement, lorsque la lumière divine l'aura éclairée, faire rayonner cette lumière

dans toutes les directions, A trente lieues au nord d'Ajmere se trouve la cité florissante de Jeypûr, dont les 150,000 habitants sont encore soumis au despotisme des Brahmanes. A vingt-cinq lieues ouest est une autre capitale râjpûte, Jodpûr, Au sud, au pied des collines et au bord d'un lac, s'élèvent les palais et les antiques édifices de la fameuse Odhipûr, et tout donne lieu d'espérer que Tarbre du royaume éternel planté à Ajmere, et qui ne porte encore que quelques feuilles, étendra plus tard ses racines et enverra ses branches jusqu'aux recoins les plus éloignés des Etats ràjpûtes.

Les deux pionniers de la mission quittèrent les rivages de l'Angleterre en automne 1859. L'un d'eux, le bienheureux Steele, tombé malade à Bombay, poussé en avant par un courage invincible, s'en alla mourir sur les frontières de la patrie qu'il avait adoptée. Son tombeau est à Ennpurah, et devient un objet de pèlerinage pour chaque nouvel arrivant, qui va chercher auprès de la fosse où dort son frère une leçon d'humilité et d'obéissance en même temps que de dévouement.

Demeuré seul, M. Shoolbred alla s'établir àNaïa Naggar, où il a fondé une œuvre prospère.

Lorsque la nouvelle de la mort touchante de Steele fut parvenue en Ecosse, l'Eglise, aiguillonnée par ce premier échec, entreprit de combler immé-

ilO • TROISlilIfB SÉANCE.

diatement le vide. Deux hommes furent aussitôt envoyés, dont i'un, M. Robson, avait fait deux ans d'études théologiques à Genève, où il a laissé de nombreux amis.

L'année d'après, en 1861, je partis moi-même avec un jeune médecin plein de talent, et qui laissa une belle carrière en Europe pour aller porter les secours de son art à des infortunés dont la misère ne les réclamait que trop.

Enfin trois nouveaux missionnaires et un second médecin sont arrivés depuis peu dans le champ de la mission.

Ces hommes que le Seigneur a ainsi appelés à commencer au sein de l'antique civilisation hindoue une œuvre diflScile, l'Eglise d'Ecosse les a choisis parmi ses meilleurs ouvriers. Elle a pensé qu'après la piété^ la plus grande condition du succès consiste dans une sérieuse préparation, et que de fortes études scientifiques et théolc^ques sont une garantie pour la solidité d'une œuvre aussi importante que te fondation d'une église en pays païen.

Je crois, chers frères, cette remarque nécessaire, parce que je connais le préjugé de notre patrie à cet égard. Il semble^ et plusieurs me l'ont dit de reste, que tout instrument soit bon pour défricher un sol nouveau, et que, passez-moi la franchise de l'expression, il ne faille envoyer dans les

LA MISSiON. H1

contrées lointaines que le rebut de nos écoles, ou même de simples illettrés. On ne voudrait pas pour nos églises de ministres qui n'auraient pour toute pr^ration à leur sainte et ardue tâche que du zèle et point de talent, que dé la piété et point de connaissances; et pourtant la lutte qui se livre sur les frontières de la civilisation n'est pas, croyezmoi, de nature à être changée en victoire par autre chose que par la piété, c'est vrai, mais la piété unie au talent et à l'instruction.

Les difficultés que le soldat du Christ rencontre dans l'Inde ne le cèdent en rien à celles que nous avons à surmonter dans notre vieille Europe. La première qui se présente au jeune missionnaire à son arrivée dans le pays est celle de l'étude des langues '.

Dans le Ràjpûtânà, nous sommes en présence de

* Pour la discussion avec les Musulmans , il est bon d'avoir une certaine connaissance de l'arabe et du persan. D'autre part, lorsqu'on prêche dans le bazar, il est quelquefois difficile de se donner même l'apparence d'uùe victoire, si l'on est incapable d'opposer tîes citations sanscrites à celles dont les Braihmanes ont toujours la bouche pleine. De même, dans nos pays, on aurait quelquefois mauvaise grâce à vouloir faire de la théologie ou de la controverse, quand on ne Saurait discuter un texte grec ou nise locution hébraïque. D'ailleurs ^ on trouve des Brahmanes qui ne reculent pas devant l'étude du grec ppur essayer de nous confondre, et un missionnaire m'a dit avoir lutté avec un philosophe hiûdou qui ne voulait recevoir comme valables et discuter que dl9i dtatlou» bébfAïqlies 4^ l'AncfeU 1>9StMueiit.

trois dialectes : Yurdû, que parlent les mahométans; Yhindi^ langue des brahmanes et des gens lettrés, et le mairwari^ patois basé sur le sanscrit, qui a sa grammaire et sa littérature, et dans lequel traduire la Bible est* encore pour nous une question ouverte, parce que les campagnards ne comprennent guère que leur patois.

Cette première difficulté vaincue, le missionnaire se trouve en présence de plusieurs religions, de systèmes philosopbiques et théologiques divers; et si l'attaque est souvent peu aisée, la défense ne l'est guère davantage. On rencontre parmi les Jalns d'habiles défenseurs de l'athéisme; le Brahmane sait employer des arguments fort subtils en faveur d une religion qui nous parait grossière et .qu'il lui plaît de concevoir comme symbolique; le védantiste parvient souvent à donner à ses idées panthéistes le vêtement d'une logique rigoureuse ; enfin, parmi les Maulvis, il en est qui, non contents de défendre les droits de Mahomet à l'inspiration, sont encore zélés à attaquer le Fils de Dieu jusque dans Ses paroles et les écrits de Ses apôtres.

Nous avons eu à soutenir, à Ajmere, pendant deux dimanches de suite, une discussion très-serrée avec quelques-uns d'entre eux, sur l'ignorance où le Christ se disait être des projets de Dieu, et sur cette parole: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné ?» — d'où ils concluaient à la non-divinité du Seigneur.

Une autre fois, le thème de nos entretiens étant la possibilité des miracles et leur nécessité, mon collègue s'étant avisé de citer un passage du Koran où l'Etemel dit à Mahomet qu'il ne l'a pas envoyé pour faire des miracles, son antagoniste eut la présence d'esprit de répondre par cette parole des Ecritures :« Il ne sera point donné de miracles à la génération méchante et adultère, » — et de nier que notre Seigneur eût jamais accompli aucun prodige réel.

Ces gens-là possèdent et lisent des ouvrages de controverse; les publications les plus récentes leur sont fréquemment envoyées, et, au fond de l'Inde, nous fûmes plus d'une fois surpris par la mention d'auteurs européens que chacun ne connaît pas chez nous.

Il a paru, l'an dernier, le premier volume d'un commentaire sur le Nouveau Testament, écrit par un fidèle soldat du Croissant, qui profite avec habileté des écrits rationalistes les plus modernes pour étayer ses propres opinions. Cet ouvrage est écrit en anglais et en hindostani , et ne tardera pas à apporter aux Mahométans des armes nouvelles, et aux serviteurs de Jésus-Christ un obstacle de plus.

Je vais maintenant vous donner quelques détails sur les branches diverses de notre œuvre. Elle n'a

i U . TROISIÈME SÉANCE.

rien de brillant ; si je vous en parie , ce n'est pas pour vous faire d'attrayantes descriptions ; je vous raconterai avec simplicité les travaux auxquels nous nous livrons, dans l'espérance qu'il suffira de vous les faire connaître pour attirer votre sympathie et vous exciter à la prière.

Tous les matins, à dix heures, les domestiques de la maison missionnaire sont invités à son de gong à se réunir pour assister au culte de famille. Quelques voisins se joignent d'ordinaire à eux, et un petit auditoire de quinze à vingt personnes se forme ainsi chaque jour autour de la Parole de Dieu. La lecture de quelques versets, un court commentaire, quelques questions, enfin la prière, voilà en résumé ce service quotidien.

Nous y attachons une grande importance. La famille est la base de la société; et le culte domestique, le fondement sur lequel repose la famille. La société hindoue s'est corrompue, parce que la famille a commencé par se corrompre, et il importe d'entreprendre, de ce côté d'abord, l'œuvre de rénovation.

Cette remarque m'amène à en faire une seconda Les païens, qui ont été habitués à voir leurs prêtres parler d'une façon et agir d'une autre, accoutumés d'ailleurs à faire de la religion quelque chose de matériel, ne veulent croire personne sur parole. Des faits, voilà ce qu'il leur faut; encore sont-ils

lents à se laisser persuader, même par le témoignage de leur observation personnelle.

Or donc, la prédication la plus imposante à leurs yeux, c'est la vue d'une famille chrétienne, vivant au milieu d'eux et ne vivant pas comme eux. Autant ils sont dissolus , querelleurs , enclins au désordre, autant l'exemple d'une famille pieuse, sainte dans toute sa conduite , où l'on ne voit ni querelles, ni discorde, ni coups donnés, ni injures prodiguées, autant un tel exemple les frappe par le contraste et leur paraît l'ouvrage d'un principe supérieur. Cette démonstration pratique du christianisme a d'autant plus de prise sur le cœur de l'idolâtre , que celui-ci ne saurait y voir une machine pour le séduire, une arme pour l'arracher à la religion de ses pères et le forcer à devenir chrétien*.

Une œuvre également importante que nous avons été amenés à entreprendre, est celle de l'instruction publique. L'ignorance du peuple hindou est complète, et cette ignorance est une des premières chaînes que le libérateur de ce peuple esclave soit appelé à briser. L'ignorance favorise le despotisme

* £n conséquence, on ne peat trop recommander aux jeunes missionnaires d'emmener avec eux parmi les païens des compagnes dévouées, qui puissent montrer aux regards surpris et bientôt touchés des Hindous ce que doit être une épouse, une mère de Êunilie, et les rapports qu'elle doit entretenir a?ec la société.

des prêtres et facilite les fourberies des marchands; elle est la compagne du vice et la mère des superstitions ; elle dégrade l'esprit, et par l'esprit le cœur. Sous son influence, l'homme, livré à une vie d'instincts et de passions, descend d'autant plus bas dans l'avilissement que sa condition première était plus élevée.

Il a donc fallu songer à ouvrir des écoles, n'eût-ce été que pour préparer une génération capable de lire l'Écriture sainte ; et je le dirai tout d'abord , c'est sur la jeunesse que le christianisme a le plus de prise; c'est elle qui donne aux missionnaires les plus grandes espérances.

Nous avons fondé un grand nombre d'écoles de village. Plusieurs sont dans une condition trèsprospère, et comme le Nouveau Testament est un des premiers livres que nous mettions entre les mains des enfants, ces écoles sont des centres d'où la lumière rayonnera.

Elles forment aussi une base d'opérations trèsavantageuse pour l'évangélisation.

Je voudrais , mon cher auditeur, pouvoir vous emmener avec moi dans une de ces courses matinales que je faisais trois ou quatre fois la semaine pour visiter les écoles. Il faut partir avant l'aube, car à peine le soleil se sera-t-il montré , que déjà ses rayons brûlants nous obligeront à revenir au plus vite. Nous galopons pendant une heure à tra-

vers le jungle, des chacals attardés s'enfuient à notre approche; une troupe de flamants, effarouchés par les pas des chevaux, s'envolent à grand bruit d'ailes; le ramage des oiseaux ne vient pas réjouir notre oreille , car les oiseaux ne chantent pas dans cette atmosphère étouffante des tropiques; en revanche, la brise nous apporte les notes nasillardes et traînantes du chant d'un laboureur qui invoque son dieu avant de commencer le labeur du jour.

Bientôt voici des champs de blé, de maïs, des plantations de roses ou de pavots; des vaches qu'on mène paitre, des buffles qui s'en vont boire à l'étang.

Nous approchons du village, assemblage de huttes en terre qui, de loin, se confondent avec l'apparence générale du sol. Seule, une pagode de pierre élève sa pointe grotesque dans les airs. Des agriculteurs, qui nous voient passer, abandonnent les cornes de leurs charrues pour nous courir après, des pâtres congédient leurs troupeaux et se mettent à notre suite; toute une multitude nous escorte à notre entrée; à peine sommes-nous arrivés sur la place publique, que déjà la foule la remplit.

Le régent, qu'on s'est hâté de prévenir, fait sortir de son réduit la troupe des enfants; ceux-ci s'asseiçnt sur la terrasse de la place, et l'examen de leurs travaux commence.

Peut-être êtes-vous distrait des devoirs de jury

ii8 TROISIÈME SEANCE.

par l'aspect bizarre de la foule qui vous entoure : des hommes demi-nus, qui se pressent les uns sur les autres pour vous examiner de pied en cap; des pères ouvrant de grands yeux à la vue du prodige rare d'une progéniture qui sait épeler, ou qui commence à lire ; d'autres qui se livrent tout haut à des exclamations d'une surprise mêlée de frayeur, ou vocifèrent des remarques sur l'érudition et les progrès des écoliers; au loin, cachées derrière un arbre ^ ou réunies en groupes sur le seuil des cabanes, des mères qui allaitent leurs marmots et jettent sur la scène des regards furtifs.

Le tumulte, toujours grand, s'apaise. J'ai fait signe à l'écolier le plus avancé de se lever ; je lui ai remis un Nouveau Testament, ouvert à l'endroit de la parabole des talents ou de celle de l'enfant prodigue. J'ai annoncé à ces paysans qu'un de leurs enfants va lui-même leur faire entendre des paroles de sagesse et de vérité : tous se taisent, et la lecture se fait.

Suit une prédication simple, aussi simple que possible. L'Evangile est annoncé aux pauvres, et les trésors de la grâce divine sont ouverts devant tous. Je prononce le nom du Seigneur peut-être pour la première fois dans cette partie du monde ! Des âmes immortelles entendent ce nom, qu'il suffit d'invoquer pour être sauvé, et qu'elles n auraient pu invoqtier jusqu'ici. Le doux nom de Jésus passe

LA MISSION. il9

de bouche en bouche ; on se le répète ; chacun l'essaie sur ses lèvres ; et c'est, cher frère, un spectacle pour vous aussi neuf qu'émouvant, un spectacle qu'il valait la peine de faire trois mille lieues pour contempler, qui fait entonner dans le ciel des cantiques d'allégresse et qui enivre de joie le cœur du missionnaire.

L'œuvre n'est pas terminée; non, sans doute.

Il faudra revenir cent fois à la charge; des mois, des années seront nécessaires pour ouvrir enfin ces intelligences comprimées par l^ignorance,ces cœurs endurcis par le péché. Mais l'œuvre est commencée, et le Seigneur, qui connaît les siens, ne les laissera pas périr.

En attendant, il faut de la patience. L'impudence des prêtres, la stupide apathie des paysans éloignent le triomphe de la vérité et donneraient au serviteur du Christ bien des moments de découragement, s'il n'était soutenu par les promesses de son Père céleste et les prières de ses frères dans la foi.

Figurez-vous un Brahmane, que, prêchant un jour sur la place pubhque d'un village, j'avais appelé auprès de moi et confondu devant tous, avouant à haute voix et avec le sourire calme du cynisme, que ses actes n'étaient qu'imposture, ses prédications que mensonge, et que son estomac était le dieu au service duquel il faisait tourner la piété aveugle de son peuple!

Figurez-vous un autre prêtre de village interrompant une de mes prédications pour gourmander la multitude et lui adresser ces paroles, qui sont restées gravées dans ma mémoire : « Frères, « qu'est-ce que ceci? Savez- vous ce que vous faites « en écoutant le Padré? Vous prenez le chemin « d'abandonner le culte de l'idole, et quand vous « serez devenus chrétiens, comment, moi, votre « chef, comment subsisterai-je? »

A ces mots, la foule émue qui, jusque-là, semblait avoir goûté l^ vérités que j'annonçais, se dispersa. L'argumentation de leur conducteur spirituel leur avait paru décisive.

La génération qui s'élève dans nos écoles aura l'instinct du vrai plus développé. C'est sur elle, je le répète, que se fondent nos meilleures espérances.

A Ajmere, le gouvernement a établi un collège où la jeunesse reçoit une éducation soignée. Au collège est attachée une bibliothèque bien pourvue; une salle est consacrée à des instruments de physique, de chimie, d'astronomie et de mécanique. L'enseignement de la vue est plus efficace, làbas, que celui de la raison; la vie des indigènes est une vie des sens plus que de l'esprit ; quelques expériences de chimie et de physique leur apprennent autant que bien des heures d'étude; un télescope braqué sur le firmament est une arme puissante

pour les convaincre de la fausseté de leurs notions scientifiques et les arracher à l'illusion que leurs livres sacrés ont une origine divine.

Le collège d'Ajmere est donc excellent pour le but que se propose le gouvernement, qui est de dépouiller l'Hindou de ses erreurs et de ses préjugés. Mais une telle éducation, en purifiant son esprit, balaie en même temps de son cœur les croyances religieuses, et l'âme, qui n'a plus de base sur laquelle appuyer sa foi, livrée désormais à l'incertitude, oscille quelque temps dans un doute pénible, l'érigé en système et s'assied dans le scepticisme.

Telle est l'histoire du développement intellectuel et moral que subit l'étudiant indigène. Dans le collège d'Ajmere, la lecture et l'étude des livres sacrés du paganisme font partie de l'enseignement. La Bible y est interdite! et voilà pourquoi la mission a cru bien faire en établissant un collège basé sur des principes chrétiens. Un ami nous a donné son télescope, d'autres ont promis des instruments de physique; la libéralité de quelques chrétiens nous a fourni les commencements d'une bibliothèque, et le collège s'est formé.

Chaque matin l'enseignement est ouvert par la lecture, l'explication du Nouveau Testament et la prière. Cette innovation a été tellement du goût de la population que bien quelques jeunes hommes ont quitté le grand collège pour suivre nos leçons.

iS3 TROISIÈME SÉANCE.

Plusieurs ont déjà acquis une connaissance des doctrines chrétiennes qui ne leur permet plus de prendre part qu'à regret et en rougissant aux cérémonies païennes ; et leur attachement pour les missionnaires est touchant, ne fût-ce que comme indice que le cœur, longtemps fermé aux affections, peut s'épanouir aux doux rayons de l'amour chrétien.

Je vous parle là, chers frères, d'une œuvre obscure, sans éclat, mais aussi importante que silencieuse, aussi sûre que lente, et pour laquelle je réclame votre concours et vos prières.

Même si l'enseignement gouvernemental avait été conforme à nos désirs, nous eussions trouvé dans le fait que les pariahs en sont exclus une raison suffisante pour fonder un collège rival. D'accord en cela avec ses principes de tolérance mal entendue, l'Etat accepte la distinction des castes et fortifie de son exemple les préjugés des Hindous à l'égard de la classe déshéritée.

Le christianisme, qui laisse à chacun son rang dans la société, ne veut pourtant connaître aucune distinction du genre de celle qui nous occupe. Que l'esclave demeure l'esclave, et Je maître le maître, soit; mais que le maître sache, au besoin, reconnaître un frère dans son esclave et le traiter comme tel. Que le Brahmane ou le Kshatriya demeure ce qu'il est, supérieur dans la société au Pariah qui

balaie, les rues de la ville ; ce que l'Evangile ne saurait permettre, c'est qu'il se croie souillé par le contact, ou même par la présence d'un homme qui est son semblable, et ne lui est quelquefois pas inférieur en talents naturels ou en éducation. Les Parialis sont invités à venir s'instruire dans nos écoles, et vous allez voir que cela nous créa une difficulté pratique.

Un jour, M. Shoolbred vit entrer timidement dans son école un de ces êtres méprisés que repousse la société hindoue : c'était un enfant de bonne mine, à l'air intelligent. Le missionnaire lui accorda l'entrée et le fit placer parmi d'autres écoliers à l'un des côtés de la salle. Aussitôt la masse des écoliers se précipite avec des signes d'horreur vers le côté opposé. Le pauvre enfant, la larme à l'œil, se lève pour partir. M. Shoolbred s'y oppose et donne ses raisons. — L'enfant se rassied. L'instant d'après l'école était vide.

Peu après nous reçûmes une lettre de notre collègue Martin, lequel nous mandait l'eflfroi causé à Nusseerabad par la nouvelle de cette aventure et le désarroi complet de son école.

Le même jour nous eûmes, à Ajmere, la surprise de voir nos gamins arriver munis qui de bâtons, qui de grosses pierres.

« Que veulent dire ces apprêts?

« C'est, nous répondent-ils avec le plus grand

sang-froid, pour chasser le premier Pariah qui osera se présenter. »

Nous remontrâmes. Le lendemain, de cent quatre étudiants il ne nous en* restait que dix, et c'étaient des Mahométans, étrangers à l'objet de la discussion.

J'abrège. Peu à peu, l'ébuUition se calma; les jeunes rebelles revinrent l'un après Tautre payer l'amende de deux annas * que nous avions imposée; malgré nos invitations réitérées, aucun Pariah ne se montra et l'enseignement reprit son cours. Cette simple application des principes du christianisme à la vie fit plus d'effet que bien des sermons et nous acquit plusieurs élèves. C'est ainsi que chaque coup porté par la malice de Satan à l'édifice en construction, est utilisé par l'amour du Seigneur pour consolider la bâtisse, et que chaque nouvelle épreuve est suivie d'une bénédiction.

Parmi les diflScultés que nous avons à vaincre dans nos efforts pour inculquer aux enfants, comme, au reste, à tous les Hindous, de saines notions religieuses, une, très- considérable et à laquelle je ne m'étais pas attendu, provient de l'incapacité où ils semblent être de comprendre que la religion est l'affaire du cœur avant tout, qu'elle n'est ni extérieure ni physique, et que ce qui souille l'homme,

* L'anna vaut 15 centimes.

n'est pas ce qu'il avale, mais ce qui sort de son cœur. Ces pauvres gens appellent religion quelque chose de si superficiel qu'ils en sont venus à imaginer que la circoncision fait le Mahométan, qu'il suffit de manger de la viande pour être chrétien, et qu'en conséquence tout Hindou, quelque attaché qu'il fût à son culte, deviendrait à l'instant un disciple de Jésus-Christ si quelque dure nécessité l'obligeait à avaler de la graisse de bœuf. Ils ne conçoivent pas que la raison ait quelque chose à faire avec les croyances religieuses, et jamais la pensée ne leur viendrait que l'éloquence seule suffit à transformer des opinions. Les parents ne s'effraient pas de ce que leurs enfants ont à lire et à étudier le Nouveau Testament, mais ils prendraient peur s'ils voyaient entre leurs mains un livre relié en maroquin. L'attouchement du cuir, qu'ils penseraient être du cuir de vache, creuserait dans leur idée un abîme entre eux et leurs enfants. Aussi n'employons-nous dans nos écoles que des ouvrages brochés. C'est là une manière de se faire tout à tous, à laquelle n'ont peut-être jamais pensé les commentateurs des épitres de Paul.

Lors du baptême du premier néophyte chrétien dans le Râjpûtânâ, une foule de curieux se rendirent à ce spectacle nouveau avec la conviction que le premier acte du missionnaire serait de faire manger à son disciple m morceau de yache rôtie,

et lorsque l'événement eut donné le démenti à leurs prédictions, encore plusieurs jurèrent-ils avoir vu un charme jeté sur la tète dii jeune chrétien à un moment donné.

Un marchand de la cité vint un jour nous présenter son fils. Il nous donna ses instructions avec une grande solennité : « Je n'ai point d'objection, « dit-il, à ce qu'il lise la Bible; mais je demande « qu'on ne lui enseigne pas l'anglais, car je désire « que mon fils ne devienne pas chrétien. »

Après que la mission eut été fondée à Ajmere, les opinions les plus curieuses naquirent dans les esprits. On ne pouvait crpire, malgré notre dire, que nous fussions venus nous établir si loin de notre patrie dans un but désintéressé. Nous avions beau répéter, avec les démonstrations les plus vives de l'amour le plus ardent, que nous n'avions d'autre désir, ni d'autre intention que d'annoncer à tous et à chacun la nouvelle joyeuse d'un salut gratuit; personne ne voulait nous croire; car on ne peut imaginer les sentiments qu'on n'a pas éprouvés soi-même, et le désintéressement est inconnu aux Hindous.

Jaloux, comme Paul, de notre réputation, nous crûmes devoir, à plus d'une reprise, entrer dans de minutieuses explications des motifs qui nous avaient engagés à quitter famille et amis, raconter comment des sociétés se sont formées pour envoyer

aux païens l'Evangile et des évangélîstes, appeler à l'appui de nos explications le témoignage de notre conduite : nous ne faisions point de commerce, nous n'avions aucun emploi civil, nous étions étrangers à toute affaire politique; qu'étions-nous venus faire, sinon prêcher et faire le bien? — Par politesse, on avait l'air d'acquiescer à nos discours ; mais il était facile de lire l'incrédulité et la défiance dans les regards.

Après bien des paroles nous apprîmes que les bruits suivants s'accréditaient dans l'opinion publique : « Ces Padré sont des scélérats qui ont com- « mis des crimes dans leur patrie, et pour se sous- « traire aux châtiments, ont pris refuge parmi

* nous. » — D'autres disaient : < Cette opinion

* est absurde, ne voyez-vous pas qu'ils sont en « rapport d'amitié avec les gouverneurs anglais? « Ils ont été envoyés par la reine Victoria, qui « leur a donné l'ordre de nous faire tous chrétiens, « et leur permet de puiser librement dans les tré- « sors de l'Etat. Un beau jour ils fermeront sur « nos enfants les portes de leurs écoles, bourreront « leurs prisonniers de graisse de bœuf et jetteront « sur tout le pays un charme qui nous fera passer « au christianisme en un jour. »

Vous pouvez concevoir si le langage d'une pareille défiance est propre à faciliter l'œuvre de l'évangéliste. Ah! c'est bien là que se fait sentir l'in-

fâ8 TROISfÈME SÉANCE.

capacité de l'homme et son inhabileté à régénérer son semblable déchu. Mais nous allons en avant, soutenus par les promesses de notre Dieu, la foi en la toute-puissance de sa grâce irrésistible et les prières que nos frères ne cessent d'élever en faveur des païens.

Voici un épisode qui vous fera comprendre mieux que bien des paroles à, quelles sortes d'esprits nous avons affaire. Je fus un jour à Beawr rendre visite à mon collègue. C'était peu après que j'eus reçu la triste nouvelle de la mort de mon père, et j'avais entouré mon chapeau blanc d'un large crêpe. Nous nous rendîmes en ville pour prêcher. Apprenant que des prêtres Jaïns étaient occupés dans une grande cour à lire au peuple les livres sacrés, nous y allons.

A peine nous sommes entrés, la lecture cesse, les rouleaux sacrés sont dérobés à notre vue, un air de consternation presque risible se répand sur les visages. Mon aîné prend la parole, et avec son feu accoutumé apostrophe les prêtres, attaque les notions erronées dont leurs livres sont pleins, exhorte la foule à en comparer les doctrines avec celles de Jésus-Christ.

En vain mon collègue déploie toutes les res- . sources de son éloquence et de sa riche imagination, personne ne l'écoute. C'est sur moi que se portent les regards ; et les miens, que je promène

çà et là dans l'étonnement d'une conduite si peu ordinaire, semblent causer l'eflFroi partout où ils se portent. Chacun, quand je le regarde, est prêt à rentrer sous terre, je ne sais si je dois être flatté ou humilié de cette attention générale.

Nous rentrons à la maison, méditant sur une circonstance aussi inexplicable. Le lendemain, le voile fut levé. Le pandit de M. Shoolbred nous apprit que le crêpe de mon chapeau avait causé l'émoi de la population. Récemment arrivé d'Ajmere, le chef-lieu de la province, on m'avait pris pour un grand prêtre de la religion chrétienne. Ce crêpe était un charme puissant destiné à ensorceler quiconque aurait l'infortune d'y jeter un regard.

Et c'est comme cela, cher^ frères, que les Hindous comprennent la conversion!

Pour notre école d'Ajmere nous avons eu beaucoup de peine à nous procurer une maison sortable, et celle que nous occupons ne nous a été cédée qu'après force difficultés, non pas que la population soit tellement entassée, qu'il nous fût impossible de trouver une place libre; nous n'avions pas non plus à redouter le haut prix des loyers. Il s'agissait tout uniment de trouver un propriétaire qui ne se fit pas scrupule de donner à des chrétiens la jouissance de sa maison. Nous y parvînmes enfin ; ce ne fut, toutefois, que lorsque nous eûmes expressément promis de ne pas égorger du bétail et

de ne cuire jamais de la viande dans l'enceinte de l'édifice. A ces conditions près, le propriétaire fut libéral. H lui importait peu que l'Evangile fttt ou ne fût pas prêché dans sa maison, et nous tombâmes incontinent d'accord.

Or donc nous prêchons dans la salle de l'école, et tous les dimanches au soir il s'y tient une réunion d'évangélisation et de discussions publiques. Toutes sortes de sujets s'y traitent également : l'inutilité des ablutions, la nécessité d'une expiation pour le salut du pécheur, le mauvais exemple donné par les dieux du paganisme, les droits de la conscience, l'insuffisance d'une religion naturelle, la corruption originelle des hommes, les contradictions contenues dans le Koran, les péchés du faux prophète, la justice et l'innocence du Christ.

Ces réunions forment peut-être la branche la plus importante de l'œuvre, celle, au moins, dont les fruits ont été jusqu'ici les plus évidents. Elles sont d'ordinaire très-animées. Parfois un vieux Brahmane arrive, mâchant du bétel et faisant glisser rapidement entre ses doigts les grains de son chapelet. Il pense nous fermer la bouche par le chant de quelques strophes sacrées, et, après chaque phrase qu'il a prononcée, balance agréablement la tête et sollicite du regard l'approbation de la foule. Confondu peut-être dans l'argumentation, sans s'émouvoir il change de terrain. Vaincu, il triomphe encore du geste et de la voix.

LA MISSION. i3i

D'autres fois, c'est un prêtre mahométan qui soutient la discussion. Il lève dévotement les yeux au ciel en prononçant le nom d'Allah, et garde, sous son large turban, un visage imperturbable. Il connaît le Nouveau Testament, en complète doctement les récits ou les corrige par ceux du Koran, discute avec grâce et urbanité l'inspiration respective des deux livres sacrés.

Mais on prononce à ses oreilles le nom du Fils de Dieu, et son visage prend une expression sinistre ; ou bien, il s'entend dire que Mahomet ne peut rien faire pour l'humanité condamnée, parce qu'il est un homme pécheur, et son œil commence à briller. II parle plus vite et sans ménagements, ses gestes deviennent saccadés ; défait dans ses raisonnements, il couvre la voix du missionnaire de ses perçantes et aigres clameurs ; il triomphe par le bruit, et, la lèvre frémissante de rage, se lève, se drape avec fierté dans les plis de son châle et disparaît.

Parfois encore, c'est un Jaln qui, du sein de la foule, élève la voix pour contredire les assertions de révangéliste. On lui parle de péché, il soutient que le péché n'existe pas. On lui parle de Dieu, l'univers e§t le seul Dieu qu'il reconnaisse, et y eût-il un Dieu personnel, créateur, encore serait-il l'auteur du mal comme du bien.

La discussion se prolonge; le soleil est près de

disparaître. Le Jaïa qui, depuis un instant, jetait sur l'horizon des regards inquiets , salue l'assemblée et se lève pour partir.

« Restez, lui dit le missionnaire, il n'est pas tard. »

L'embarras est visible sur le visage du partant.

« Ah! je vois ce dont il s'agit. Vous considérez comme un péché de manger après le coucher da soleil , et vous tenez à ne pas aller dormir sans avoir soupe. Allez; nous nous souviendrons que vous croyez à l'existence du péché. *

L'assistance éclate de rire , et le Jaïn s'en va cacher sa confusion.

Bien quelques figures se sont gravées dans ma mémoire, que j'ai vues venir et revenir souvent à nos réunions du dimanche. Bien quelques âmes y ont laissé leurs illusions funestes , qui ont commencé à. prendre plaisir à la voix de l'Étemel. Plus d'un brahmane qui était venu fier et hautain en présence de la foule, est revenu, seul proposer des questions sérieuses et acheter un Évangile de Luc ou de Jean.

J'aurais plusieurs cas intéressants, touchants même à vous raconter; car, bien qu'à Ajmere, ville fanatique et pleine d'hommes violents, aucun Hindou ne soit sorti du milieu de sa nation pour demander le baptême , «des âmes ont été réveillées. Dieu en connaît qu'D a élues et qui peut-être ne

se révéleront jamais à nous*.— Quelques personnes se réunissent même, en secret , pour lire les Évangiles. Ces gens savent que nous insistons sur le baptême et une profession publique de la foi chrétienne ; il n'en faut pas davantage pour les rendre timides.

Ce qui me l'a fait supposer, c'est qu'un jour nous apprîmes que le régent supérieur de notre collège, brahmane instruit et aimable, pour lequel j'ai conçu une vive affection, et qui vint à mon départ jusqu'à Beawr pour me revoir et me parler, avait été surpris par un voisin , à genoux devant un livre et récitant une prière au Dieu, des chrétiens. C'était, en effet, une prière adressée à Jésus- Christ, et qui se trouve à la fin d'un manuel de lecture en usage dans nos écoles.

Le bruit s'en répandit: quelques brahmanes arrêtèrent notre homme à son passage dans une rue, et d'une voix menaçante lui demandèrent s'il était vrai qu'il eût abandonné la religion du pays.

«Non,» leur répondit le timide Madhu Lai, « mais je ne puis croire qu'une idole entende mes prières, et je ne suis pas loin de penser que Jésus e^ le Sauveur des hommes. *

Là-dessus, on l'assaillit. Il dut se réfugier chez

* Depuis que ces paroles ont été prononcées, un prêtre 3am a demandé le baptême, et suit en ce moment un cours d'instruction religieuse.

un marchand de ses amis. — Cette aventure nous fut rapportée par la rumeur populaire. Interrogé, Madhu Lai nous confessa sa foi en notre Seigneur. Retenu par la douleur qu'il éprouverait à se voir en butte au mépris de son peuple, à la haine de sa famille, le pauvre homme n'ose encore se décider à être chrétien.

« Quand vous reviendrez, * me dit-il à mon départ, « j'espère que nous serons frères. »

Dieu veuille exaucer ce souhait, et pour Madhu Lai et pour moi !

Une quatrième branche de notre œuvre consiste dans la prédication en plein air, sur les places publiques. Indispensable pour éveiller et maintenir éveillée l'attention du peuple, elle est moins fructueuse que tout autre genre, parce que le bruit, . l'agitation, les va-et-vient de la foule, des sujets fréquents de distraction conspirent à empêcher le recueillement et le sérieux nécessaires à la réflexion. Les obstacles de toute espèce que rencontre la prédication en plein air, sont portés, dans une grande ville, à leur plus haut degré, et l'expérience d'un grand nombre de vétérans missionnaires, comme la nôtre propre, nous a appris à n'en user que trèsmodérément. On risque, en voulant semer trop ouvertement la Parole de vie, de jeter bien des perles devant les pourceaux. La hardiesse de cette

évangélisation excite le fanatisme et soulève les passions. A Ajmere surtout, les Musulmans, dont le respect pour leur prophète tient de l'idolâtrie , n'aiment pas à l'entendre accuser publiquement en présence des Hindous qui applaudissent à l'humiliation de leurs hautains compatriotes, et attisent par leur joie malicieuse le feu de la rage mahométane.

Les préjugés, heurtés de front, s'enfoncent et s'enracinent bien plutôt qu'ils ne cèdent, parc e que la publicité de la discussion , en mettant l'orgueil et l'amour-propre en garde, contient l'essor des sentiments généreux et augmente souvent l'endurcissement du cœur. Une grande prudence est donc indispensable, et l'exemple de Paul, qui semble avoir préféré à la prédication dans les rues l'enseignement plus calme de la synagogue, ou, comme à Athènes, les conversations particulières et un discours fait dans l'enceinte d'un bâtiment public, nous a aflFermis dans la conviction que le sermon au bazar ne doit pas être d'une occurrence quotidienne.

Un étudiant en théologie me demandait récemment quel est le genre de nos discours publics. Suffit-il de parler à cœur ouvert , sans autre préparation que celle d'une piété nourrie des Saintes Écritures, et de se fier, pour le fond comme pour la forme, à l'inspiiation du moment? — Je sais

que quelques-uns le pensent. Je sais aussi que nous avons trouvé cette méthode aussi défectueuse sur* les degrés d'une pagode que dans la chaire d'un temple chrétien. Il ne peut être question d'écrire ou d'apprendre un sermon; les fréquentes interruptions, les questions des auditeurs, les objections qu'ils ne se font jamais faute de présenter, excluent ce genre. Il faut une préparation pour ne pas tomber dans la répétition ; il la faut solide , étendue, mais d'un caractère un peu différent. Notre coutume est de choisir un sujet limité, précis, d'ordinaire une erreur du paganisme et la vérité particulière qui lui est opposée, de nous rendre maîtres des points divers de l'argumentation, du pour et du contre, des objections et des réponses à leur faire, enfin de nous tracer le plan général d'un discours, et de nous en remettre, pour le débitj à Celui qui a promis de placer Lui-même les paroles dans la bouche de Ses serviteurs. Si l'on peut joindre à cela les ressources d'un esprit prompt et souple, surtout celles d'une imagination capable d'enrichir le discours d'images, de tableaux, d'illustrations, on peut à bon droit espérer de captiver l'attention d'un peuple lui-même très-imaginatif , très-scnsitif et plus disposé à se laisser toucher que convaincre.

Quelquefois la prédication , suggérée par une circonstance imprévue, doit se passer d'études pré-

LA MISSION. i37

liminaires, et les occasions en sont assez fréquentes pour qu'il ne faille pas chercher à les multiplier.

Nous eûmes, un soir, la douleur de perdre notre fidèle catéchiste, Abdul Massih , emporté par une fièvre du pays, et le lendemain de bonne heure nous confiâmes à la terre sa dépouille mortelle. Sur le bord de la fosse, en présence d'indigènes rassemblés par l'attrait d'une scène peu commune, M. Shoolbred, prenant pour texte la belle page de Paul sur la résurrection , improvisa un discours éloquent sur la certitude d'une vie glorieuse, réservée au germe fragile que nous venions de semer dans la poussière. C'était une occasion sublime d'adresser à des infortunés qui ne saveiit rien au delà des misères terrestres, un appel sérieux, et mon collègue sut en profiter avec l'habileté que donne l'amour des âmes.

C'est ainsi encore qu'ayant eu la curiosité d'assister à la solennité du lavage des idoles au bord d'un étang, dominant la foule de toute la hauteur de mon cheval, j'improvisai mon premier discours public.

Enfin, permettez-moi de vous décrire plus longuement un événement qui donna lieu à la meilleure improvisation que j'aie jamais entendue sortir de la bouche de mon collègue Shoolbred. C'est par de tels récits, me semble-t-il, que l'œuvre missionnaire et les gens qui en sont les tristes objets, vous deviendront le plus familiers.

Apprenant un jour qu'un prodige éclatant devait avoir lieu la nuit suivante dans un village voisin, nous partîmes , mes deux collègues , le catéchiste et moi, pour nous rendre sur le théâtre du miracle annoncé. Nous traversâmes le lit de la rivière dont les sables brillaient aux rayons de la lune. Bientôt nous mîmes pied à terre, et, franchissant une haie d'épines, nous étions dans le hameau.

Devant nous, une hutte était ouverte, au fond de laquelle nous découvrîmes l'idole de la déesse noire, Kâli, adossée à la paroi et éclairée par la lumière douteuse d'une petite lampe. Le prêtre de cette idole peut à son gré devenir une incarnation de la déesse; rempli de la présence de Eâli, il fait des miracles.

Une représentation avait été annoncée ; quelques villageois attendaient déjà dans la cour. On nous apporta un petit lit de sangles, et nous nous préparâmes par le recueillement à ce qui allait se passer. La lune, dans son plein, répandait sur l'assemblée des flots de lumière ; la température était douce, agréable. Quelques paysans des environs, trois ou quatre cipayes arrivèrent à la file. Chacun allait , à son tour, déposer une grosse poignée de blé aux pieds de l'idole, faisait une révérence, et venait s'accroupir sur le sol auprès de ses compagnons.

Vers les onze heures, un des frères de l'avatar,

ayant rempli de charbons ardents quelques encensoirs de terre , y versa à plusieurs reprises d'une poudre aromatique et enivrante dont la fumée alla caresser la grossière figurine et s'en vint flotter autour de nous. En même temps , un bruit inferiial de gongs et de tambourins commença, qui dura jusqu'à minuit. De temps à autre, du sein de cet effroyable tapage, montait un chant doux et monotone en l'honneur de la grande divinité dont on attendait l'apparition.

Le prêtre était venu s'asseoir devant l'idole. Les mains jointes , les lèvres agitées par la prière et l'émotion, il demeura longtemps dans une immobilité complète. — La musique se tait. Un tremblement convulsif s'empare de l'imposteur : la déesse s'était incamée.

On fait signe aux impotents d'approcher.

Un jeune tailleur se présente. Il est boiteux depuis deux ans, et le médecin de la mission, qui le reconnaît à l'instant, m'assure lui avoir offert de le guérir en quelques semaines. — Kâli frappe la terre de ses deux mains, touche le genou du malade, saisit une poignée de blé et la jette dans les airs ; puis, toujours agitée par un tremblement convulsif, déclare d'une voix sépulcrale au crédule Hindou, que sa santé va devenir meilleure.

Depuis plus de douze mois qu'il la consultait, la déesse lui faisait cette invariable réponse, et le

pauvre homme avait encore le courage de revenir à la charge. — Le missionnaire s'avance alors, et, présentant à l'avatar son poing fermé, lui promet cent roupies s'il devine juste. L'offre est séduisante. Kâli ouvre la bouche, la referme, garde un silence prudent.

Mais voici bien une autre affaire! Le docteur s'approche à son tour; il tient à la main un flacon d'ammoniaque concentré. Quel rare parfum pour les narines de la déesse ! — Aux premières exhalaisons, l'avatar est saisi; son tremblement cesse tout d'un coup, il lève les bras au ciel et s'écrie : « Ourgaï! Ourgaï! » — « Elle s'est envolée ! Elle s'est envolée! »

Il était une heure du matin. L'assemblée, muette d'étonnement, se leva comme un seul homme. Il y eut un instant de silence complet. On entendit, dans le lointain, quelques chacals jeter à la brise leur glapissement funèbre. On eût dit l'adieu sarcastique de l'Adversaire en fuite. — La voix tonnante du missionnaire rappela tout le monde à la réalité ; levant son bras vers le ciel, il tança rudement le vil imposteur, l'adjurant au nom du seul vrai Dieu et de son Fils Jésus-Christ, de laisser là ses abominations et de prendre le sac et la cendre. Le pauvre homme vint s'asseoir aux pieds de l'apôtre, et, les touchant de ses mains jointes, jura solennellement de quitter pour toujours son train déshonnête.

LA MISSION. i4i

Se tournant alors vers la foule désabusée, M. Shoolbred mit en contraste des honteuses séductions de l'idolâtrie le grand mystère de piété, Dieu manifesté en chair.

Nous quittâmes ces lieux le cœur rempli d'une tristesse poignante que je voudrais, chers frères, vous voir partager, bien sûr que vous n'auriez pas de repos avant d'avoir donné à votre conscience le soulagement d'un devoir rempli et d'une bonne œuvre consommée.

Le travail le plus attrayant pour nous est celui de l'évangélisation dans la province. La saison froide, qui dure trois mois, eçt la seule pendant laquelle l'Européen puisse voyager sans crainte. Encore doit-il se tenir à l'abri dans le milieu du jour, car, même dans la partie la plus froide de l'année, les rayons du soleil sont assez puissants pour mettre en danger de mort l'imprudent qui oserait les affronter trop longtemps. L'hiver, dans l'Inde, est, au demeurant, une saison magnifique : il ne pleut pas, le ciel est toujours pur; la campagne est ici verdoyante et couverte de troupeaux ; là, dorée des plus riches moissons.

Les missionnaires quittent leurs stations et s'en vont, deux par deux, mener une vie nomade. Ils dressent leurs tentes à l'ombre de quelque large bananier auprès d'un village, prêchent le matin à

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la fraîcheur ou tard dans la soirée, et pendant les heures brûlantes du jour reçoivent des visites.

Bien accueillis par ces gpns rustiques et débonnaires, qui se font souvent un plaisir de leur apporter des fruits et du laitage, ils jouissent d'avoir laissé derrière eux les discussions et les luttes fatigantes des villes, et de pouvoir parler à cœur ouvert à des âmes simples, naïves, aisément captivées par les récits bibliques, et que touche souvent aux larmes la bonne nouvelle du salut.

Des questions que, dans leur joyeux étonnement, nous adressent quelquefois ces âmes ingénues, viennent pourtant troubler la joie du serviteur de Dieu et lui arracher un soupir. — « Si ces choses sont vraies, » s'écrient-ils, « pourquoi nos pères sontils morts sans les avoir connues? * — D'autres disaient : « Combien y a-t-il de temps que cet avatar que vous annoncez descendit du ciel pour sauver les hommes? » — Et comme des enfants qui, sans le savoir, tourmentent et déchirent le cœur par leurs naïves demandes : * Pourquoi donc, » ajoutaient-ils, « n'êtes-vous pas venus plus tôt auprès de nous, pauvres pécheurs? »

Que de questions, hélas! d'une douloureuse réponse, que notre conscience, qui les avait prévues, nous fait recevoir comme un châtiment, et qui laissent dans le cœur un véritable remords !

Die village en village, de vallée en vallée, nous

semons la semence divine avec une joie qui se mêle de tristesse à mesure que les horizons de l'idolâtrie et ses aspects hideux se déroulent à nos regards. Les trois mois d'hiver s'écoulent rapidement dans ces occupations captivantes, et la brise, qui, déjà, n'est plus fraîche, nous force à replacer, à regret, nos bagages sur le dos des chameaux et à reprendre le chemin de la maison.

Le peuple des campagnes paraît plus disposé que celui des villes à recevoir la vérité. L'intelligence moins développée, est aussi moins égarée. L'idolâtrie a des racines moins profondes »dans des cœurs qui ne se nourrissent pas de sophismes; et l'instinct d'une raison qui n'a pas été faussée par les lumières d'une philosophie trompeuse, a dégagé en partie le paysan du joug des prêtres. Nous en avons eu la preuve dans la découverte que nous fîmes un jour d'une société secrète très-répandue dans la province- Cette société, espèce de francmaçonnerie entachée des souillures du paganisme, est une réaction contre le despotisme de la loi des castes. Ceux qui en font partie se nomment Sam/s. Ils se réunissent, pendant les veilles de la nuit, pour célébrer des mystères dans lesquels les coutumes hindoues sont mises de côté. On y mange de la viande, on y boit des liqueurs fermentées ; le Brahmane et le Pariah, assis côte à côte, s'y traitent de frères et mangent du même plat. Ënfin^ les

iU TROISIEME SÉANCE.

femmes y sont, paraît-il, admises, et les désordres, voilés sous le nom d'une sainte fraternité qui ne connaît plus de distinctions sociales, poussés jusqu'à la débauche la plus honteuse.

Ce sont là des excès déplorables; mais Satan, qui y excite, fait une œuvre qui le trompe. Sans le vouloir, il renverse les barrières qui s'opposent le plus aux progrès de l'Evangile parmi les Hindous.

Je terminerai, Mesdames et Messieurs, cet exposé de nos travaux par quelques détails sur une œuvre qui nous intéresse vivement : je veux parler de l'orphelinat que les circonstances nous ont amenés à former, et qui sera, nous l'espérons, une pépinière de jeunes chrétiens. Vous savez que l'Inde fut décimée, il y a quatre ans, par une famine terrible qui fit, dans toutes les provinces, des milliers de victimes. Le Râjpûtânâ ne fut pas épargné. Des familles entières périrent de faim. Ailleurs, des parents, enlevés par le fléau, laissèrent leurs enfants orphelins et dépourvus de toute subsistance. Les Hindous ne brillent pas par la philanthropie ; on ne saura jamais combien de jeunes créatures, dispersées par la mort de leurs parents, comme des brebis par celle du berger, se sont perdues dans les bois, ont été dévorées par les bêtes sauvages, ont péri au pied des arbres et dans les buissons.

Mon collègue Martin, qu'on savait charitable,

reçut un jour la visite d'un paysan amenant avec lui un jeune garçon, qu'on venait de trouver dans le jungle et que les privations avaient mis dans un état voisin de l'idiotisme. Cet enfant, accueilli, soigné, nourri par le missionnaire, donnait déjà quelque espérance, lorsque, repris sans doute par le désir d'une vie sauvage, il disparut.

A Beawr, M. Shoolbred fut plus heureux. Un enfant de six ou sept ans, qui errait par les campagnes, se Qourrissant de fruits et de ce qu'il pouvait obtenir de la pitié des paysans, fut recueilli sous le toit de la mission. Plusieurs autres, à moitié morts de faim, exténués, furent bientôt ajoutés à ce commencement de famille.

Quelque temps après, le gouverneur anglais nous manda qu'il avait à sa charge quatre petites filles qu'il nous priait de recevoir, et dont il nous conta en quelques mots la douloureuse histoire. Trouvées errantes par des gens sans cœur, on les avait vendues comme esclaves à des femmes de mauvaise vie; une circonstance providentielle les fit rencontrer par le magistrat, et celui-ci s'était hâté d'arracher ces pauvres victimes au triste sort qu'on leur réservait.

Il n'en fallait pas tant pour nous émouvoir. Nous n'avions pas assez d'argent pour loger, nourrir, élever cette petite troupe de déshérités; les élèves d'une école du dimanche écossaise, qu'on informa

de la situation, s'étant cotisés, nous envoyèrent de quoi bâtir une modeste maison de quatre pièces; quelques'personnes bienveillantes se sont chargées ensuite des frais d'éducation d'une partie de nos chers enfants, et voilà comment notre orphelinat a pris naissance.

Je voudrais avoir le temps d'entrer dans quelques détails à l'égard de nos orphelins , de vous raconter les maux physiques, les vices moraux qu'ils avaient déjà contractés, leur frayeur des visages blancs, bientôt leur joyeuse fierté à la vue de petits vêtements, l'ardeur avec laquelle, une fois apprivoisés , ils se sont mis à l'étude ; tellement, que sur seize que nous en avons, huit au moins peuvent lire leur Nouveau Testament , et que les filles savent faire et raccommoder leurs vêtements de coton. Tous ont reçu le baptême, tous assistent chaque jour au culte de famille qui s'ouvre par le chant d'un de leurs cantiques. Bref, cette petite troupe heureuse, gaie, proprement vêtue, offre, avec la jeunesse qui s'élève comme elle peut dans les rues de la ville, le contraste d'un parterre de fleurs avec un champ de broussailles. Ils sont la joie comme ils sont le printemps de la mission.

J'en viens à vous parler des fruits de notre mission. Si vous vous rappelez qu'elle compte à peine quatre ans d'existence, et que des œuvres très-

florissantes dans d'autres parties de l'Inde ont longtemps continué sans qu'un seul païen se tournât vers le Seigneur, que l'un des premiers missionnaires dans l'Inde, le bienheureux Thomas, prêcha tant d'années sans succès que la première demande de baptême le rendit fou, qu'une station du centre de l'Inde , où les chrétiens se comptent par milliers, fut près de douze ans stérile, que Moffat fut dix ans en Afrique avant d'avoir vu le repentir dans un seul cœur, enfin que le Seigneur permet souvent qu'une longue période d'épreuves et d'attentes trompées apprenne aux siens la patience et la foi, vous vous réjouirez avec nous et vous rendrez grâces de ce que quatre ans ont suffi , dans le Rajputana, pour amener six âmes à la foi chrétienne.

Cette bénédiction éclatante sur un genre de travail dont les commencements sont toujours rudes, annonce un terrain bien préparé; et due, je n'en doute pas, aux prières ferventes de nos frères, elle est un gage certain que le Seigneur exaucera encore celles qui lui seront adressées et nous donnera victoire sur victoire.

Un prêtre, brahmane de haute classe, versé dans l'étude des livres sacrés, habitait la ville de Naïa Naggar. Jeune , de bonne mine , beau parleur et lecteur excellent, il gagnait beaucoup d'argent en récitant les poëmes inspirés. Plein de confiance

as TROISIÈME SÉANCE.

dans ses talents et sa supériorité , il vint un jour assister au culte de famille que tenait chaque matin M. Shoolbred, et commença sur un ton hautain des attaques virulentes contre le christianisme. Battu, il revint à la charge , et plusieurs jours de suite, sa rage croissant à chaque nouvelle défaite, il mit en œuvre tout ce qu'il avait de savoir et d'intelligence pour soutenir ses thèses erronées. A bout d'arguments, il cessa ses visites, et le missionnaire avait oublié ces violentes passes d'armes, lorsqu'un beau matin, jugez de son étonnementi il vit reparaître son intrépide antagoniste. Bisham, c'est le nom de ce jeune brahmane, revenait humble et soumis. Il s'assit pour écouter, et s'habitua à prendre chaque jour le chemin de la maison missionnaire.

Sur ces entrefaites, M. Shoolbred partit pour la province. J'étais venu le remplacer à Naïa Naggar et travaillais un jour dans la véranda de ma demeure, lorsque je reçus du docteur Valentine, qui habitait à quelque distance, un billet fort court, écrit d'une main tremblante, et rédigé à peu près dans les termes suivants : Cher ami, rendez grâces avec moi. Gloire soit à notre Dieu ! une brèche à la muraille vient de se déclarer. Bisham se dit chrétien et demande le baptême; il désire professer publiquement sa foi. Venez au bazar avec nous.

Chers auditeurs, je vous demande pardon de vous

entretenir si longuement de cette conversion; mon langage doit vous paraître enfantin ; c'est que ma joie fut enfantine aussi. Cette conversion était la première dans un pays païen de dix-huit millions d'âmes! Je ne me contenais plus; mes genoux se dérobaient sous moi, je versai des larmes. Comme Siméon, 'j'aurais pu mourir; j'avais vu le jour du Seigneur, et il me semblait entendre les anges, dans l'allégresse, entonner leur saint cantique: « Gloire soit à Dieu, au plus haut des cieux! Paix sur la terre! Bonne volonté envers les hommes!

Le soir même nous fûmes au bazar, le docteur, le catéchiste , le jeune néophyte et moi ; et au milieu de la place publique , devant une foule trop confondue pour être courroucée , l'ancien prêtre des faux dieux, devenu le premier chrétien du Rajputana, annonça d'une voix émue mais ferme et vibrante, qu'il avait donné son cœur au seul vrai Dieu, au Dieu de Jésus-Christ.

La consternation régna d'abord dans la ville, puis fit place à la fureur. Bisham, persécuté, se réfugia sur le terrain de la mission. Nous lui assignâmes une cabane, et pendant un mois il fallut le nourrir; pas un marchand ne voulait lui vendre une livre de farine pour se faire du pain.

Les Mairs ne sont pas bigots. L'agitation calmée, le jeune chrétien put se montrer, et désireux qu'il est de consacrer désormais sa vie à annoncer

la bonne nouvelle, il reçoit du missionnaire deBeawr des leçons quotidiennes de théologie, et s'en va déjà, chaque semaine , prêcher dans les rues la repentance et la foi.

Deux Mairs, soldats du régiment indigène, ont été convertis, et le commandant anglais nous a rendu le témoignage qu'il n'avait pas de-meilleurs soldats. Vrais chrétiens montagnards, loyaux et francs, rudes mais civils, leur honnête physionomie , leur figure épanouie fait plaisir à voir. La connaissance qu'ils ont acquise des vérités chrétiennes mettrait à la honte bien des gens plus favorisés dans leur éducation; et leur zèle joyeux, leur amour naïf, seront , avec l'aide de Dieu , un levain puissant pour faire fermenter la masse qui les entoure.

L'un d'eux était marié. Je ne dirai pas combien il eut à souflrir de la part de sa femme idolâtre pendant que, hésitant encore, il mûrissait dans son cœur le projet de demander le baptême. Le jour oti il annonça la détermination qu'il avait prise, malgré ses exhortations et les professions de dévouement qu'il prodigua à son épouse, celle-ci partit, vomissant des injures sur celui qu'elle abandonnait. Le lendemain, le pauvre homme eut la douleur d'apprendre , sur le bruit public toujours prompt à se répandre, que la compagne de ses jours s'était rendue chez un de ses confrères, avec lequel elle comptait vivre désormais.

Un laboureur, une femme, ont suivi le noble exemple que leur donnaient les montagnards, et, dès lors en butte aux persécutions et au mépris d'un peuple qui ne les veut plus connaître, ils ont dit adieu aux douceurs des relations sociales et se sont joints à l'Église naissante. — L'arbre est planté; ses rameaux s'étendent, et à l'ombre de son feuillage toujours vert les oiseaux de l'air font leurs nids. Car la Parole de Dieu demeure à toujours et ses promesses continueront de se réaliser jusqu'à la fin des temps.

L'heure qui s'avance m'oblige à laisser de côté bien des choses. J'employerai les instants que m'accordera encore votre indulgence à vous parler de la mission médicale dans le Rajputana.

Notre Seigneur était le médecin du corps aussi bien que de l'âme. H ne soignait pas les intérêts de l'une au détriment de ceux de l'autre, et II allait partout faisant du bien, c'est-à-dire prêchant l'Évangile et guérissant les malades.

Chez les Hindous, l'âme périt faute d'une nourriture qui lui soit propre ; mais le corps est souvent aussi miné par des maladies, que ces malheureux ne savent pas guérir. Après la saison des pluies, l'ardeur du soleil , agissant sur une végétation luxuriante , développe des miasmes et engendre des fièvres meurtrières. Des milliers d'Hin

dous sont ^moissonnés , auxquels quelques grains de quinine auraient rendu la santé. — L'éclat incomparable du jour, la poussière d'un sol demeuré neuf mois sans pluie, enflamment leurs yeux et leurs paupières; des soins entendus leur sauveraient la vue ; ils la perdent faute de remèdes. — La petite vérole emporte ou mutile des moitiés de villages quand la vaccine, appliquée à l'avance, aurait rendu impuissant ce terrible fléau. Des maux, souvent légers, deviennent incurables par suite d'une négligence dont l'ignorance des premiers principes de l'hygiène est seule la cause. Un homme est-il saisi d'un mal dont on ignore la raison, on conclut qu'il est sous l'influence d'un charme; vite on l'enduit tout entier d'une couche épaisse de fiente de vache , pour détruire le maléfice. Je reçus un jour la visite d'un paysan qui, s'étant fait à la jambe une grave blessure, avait cimenté la plaie avec de la boue; un prêtre y ayant ajouté sa bénédiction, le pauvre invalide ne comprenait pas que la guérison se fît attendre. Nous voilà bien loin, n'est-ce pas, du sauvage robuste et heureux que rêvait notre pauvre Jean- Jacques, et qui, privé de médecins , n'ayant jamais entendu parler de drogues et de remèdes, ne s'en serait porté que mieux?

Les chrétiens d'Ecosse , qui ne nourrissent pas leur esprit de chimères, et qui ont cru, sur la foi

dès Écritures, qu'avec le péché la douleur est entrée dans le monde, ont envoyé aux Indes des médecins avec leurs missionnaires. Le jeune docteur dont je vous ai parlé a trouvé dans le Rajputana une carrière telle qu'en pourrait rêver le philanthrope le plus bouillant. Son art a été le salut de bien des infortunés dont le cœur est forcé de s'ouvrir sous l'influence d'un amour qui embrasse leur être tout entier. Son art a frayé la route à l'Évangile dans des lieux dont l'accès était fermé aux missionnaires par le fanatisme des prêtres et l'indifférence du peuple ; et il est la preuve la plus convaincante, en même temps que la plus pratique, de l'affection du chrétien pour ses semblables. La guérison engendre la gratitude, la gratitude éveille l'amour, et lorsque la chaleur vivifiante de l'amour a pénétré dans l'âme jusque-là froide, inanimée du pécheur, vienne la Parole divine, accompagnée du souffle de l'Esprit- Saint, et celui qui était mort revit

A un mille environ de notre demeure est un petit village nommé Kiranipura. Nous avions, M. Robson et moi, essayé mainte fois d'y fonder une école. Nos tentatives n'avaient pas abouti.

« Nous n'avons pas le temps de nous amuser à lire et nous n'en voyons pas la nécessité, » avaient dit les villageois; « les produits du sol , le laitage de nos troupeaux suffisent pour nous rendre heu-

reux, et nos enfants feront comme leurs pères. » Ce n'était pas tout indifférence; nous pouvions lire dans les regards une défiance profonde, toujours prête à se changer en animosité. Je fus même accosté, dans une promenade, par un de ces laboureurs qui, saisissant la bride de mon cheval, s'écria d'un ton presque suppliant, quoique mêlé d'aigreur : « Je vous en prie, ne revenez pas chez nous, c'est inutile; nous avons peur. Quand vous nous aurez instruits, vous augmenterez les impôts , et nous n'avons déjà que tout juste pour subsister. » Et nous qui avions tant parlé , tant expliqué ! C'était humiliant, pour ne rien dire de plus.

Nous nous décidons à un dernier effort. Notre cher médecin était alors en séjour sous notre toit. Nous le prions de nous venir en aide ; il accepte. Un domestique prend les devants avec une pharmacie portative et nous partons. Arrivés dans le village, nous faisons halte auprès du bananier sacré, à l'ombre duquel les paysans ont l'habitude de venir chaque soir causer en fumant la pipe. A peine avons-nous expliqué le motif de notre venue, que des courriers partent dans toutes les directions. Bientôt un aveugle, des fiévreux, toute une armée de malades apparaissent sur le seuil des cabanes et se dirigent vers nous. Le docteur administre ses drogues, distribue des coups de lancette, applique des bandages, le tout gratis et avec une habileté

qui remplit l'assistance d^une admiration presque superstitieuse.

Comme nous allons partir, arrive, porté sur un petit lit, un jeune invalide. Il est d'une maigreur effrayante ; sa faiblesse est extrême ; il souffre, depuis plusieurs mois, d'une inflammation dans les os de la hanche, et le moindre attouchement lui arrache des cris.

J'abrège. Il fallait un traitement suivi ; une de nos chambres, transformée en hôpital, reçut le pauvre malade. Au bout de quinze jours il retournait dans son village, à pied et chantant. Que de fois ne l'ai-je pas retrouvé dans la campagne ! A ma vue il jetait ses outils, et bien vite venait me toucher les pieds, de ses mains jointes, en signe de gratitude et de dévouement.

Quant au médecin, il n'osait plus se montrer à Kiranipûra. On le prenait pour une incarnation céleste ; on aurait voulu l'adorer.

J'abrège encore. Nous avons dans ce village une école florissante. Nulle part nous ne sommes reçus avec plus de cordialité et l'Evangile y trouve accès dans les cœurs»

Que n'ai-je le loisir de vous parler des succès de la mission médicale, des bienfaits que le médecin répand partout sur ses pas : des villages mis à l'abri de la petite vérole, des moribonds arrachés au choléra, des fiévreux guéris, des boiteux qui mar-

chent d'un pas ferme, des sourds qui entendent, même un aveugle recouvrant la vue! — Ah! frère aimé, bienheureux collègue! j'envierais vos rudes labeurs, votre vie fatigante et pénible, mais embellie par le souvenir du bien que vous avez fait et la pensée des misères qu'il sera votre partage de soulager encore, — j'envierais votre carrière glorieuse, si je n'avais le privilège de vous accompagner dans une œuvre qui embrasse les intérêts spirituels avec les intérêts matériels de l'humanité souffrante, et dont les fruits se recueillent également dans le temps et dans l'éternité.

Y a-t-il ici quelque jeune médecin qui se sente à l'étroit dans cette ville opulente et rassasiée de tous les biens que procure une civilisation avancée, qui ne puisse appliquer les ressources de son art à quelque souffrance sans se dire qu'à son défaut d'autres se trouveraient pour le remplacer dans cette œuvre, qui, ayant soif de faire le plus de bien possible et de travailler dans un champ où les douleurs seraient le plus criantes et ses secours le plus urgents, ne trouverait ici qu'une demi-satisfaction à son ambition d'être constamment utile, — pieux, dévoué, aimant son Sauveur, et que n'aurait pas à effrayer l'étude de langues ^dilficiles, puisque son art est universel et supérieur au langage, — y at-il, d'autre part, dans cette assemblée, quelques

Lk MISSION. J57

chrétiens libéraux qui soient prêts à assurer à un champion de l'amour divin sa subsistance dans des

régions lointaines? — Ah! chers frères, ce

rêve dont je vous fais les confidents, et dont la réar lisation ne demande, de votre part, qu'un élan généreux, est-il destiné à demeurer un rêve?

Répondez!

Y a-t-il ici quelque jeune serviteur de Jésus- Christ qui se sente à l'étroit dans une contrée que la lumière divine inonde de ses clartés, qui, prenant à la lettre les instructions suprêmes de son Maître, ait l'ambition de saisir le flambeau de l'Evangile, d'aller porter le feu dans les antiques palais du Prince de ce monde et la lumière à des âmes assises depuis trente siècles dans les ténèbres, qui regardant autour de lui, hésitant à la vue de tant d'infortunes dont il est entouré au sein même de sa patrie, se dirait qu'après tout l'Evangile y est annoncé, que quiconque entend le cri de sa conscience peut, s'il le veut et si l'Esprit-Saint l'y pousse, arriver à la lumière, que les temples sont nombreux, toujours ouverts, que les assemblées de tout genre, les réunions de prières, les séances et les cours publics, les brochures rehgieuses, les commentaires, les Livres saints, enfin, ofirent, à qui les désire, des moyens surabondants de trouver la vérité, qui, heureux dans son âme, et serrant avec bonheur, pour son propre compte, cette pa-

i58 TROISIÈME SÉANCE.

rôle ineffable que « quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé, » — penserait avec tristesse et serrement de cœur, que des millions de frères, que les trois quarts de la famille humaine ne peuvent invoquer un nom qu'ils ne connaissent pas , — y a-t-il, d'autre part, dans cette assemblée, quelques chrétiens libéraux qui soient prêts à assurer à un champion de la vérité, sa subsistance dans des régions lointaines? — Ah! chers frères, ce rêve dont je vous fais aussi les confidents et dont la réalisation ne demande non plus, de votre part, qu'un élan généreux, est-il destiné à demeurer un rêve ? Répondez ! oui, répondez ! enfants du Dieu des miséricordes, car c'est Lui qui vous parle par ma bouche. C'est Lui, qui, en m'ordonnant de retourner pour un temps dans ma patrie, voyant que j'avais peine à accepter d'être sitôt arrêté dans ma course^ me consola par l'assurance qu'il ne faisait que me changer de poste et qu'il voulait que je fisse ce que je viens de faire, chers compatriotes, vous exprimer cette plainte douloureuse, à l'ouïe de laquelle saint Paul quitta jadis l'Asie pour accourir en Europe, vous jeter ce cri d'angoisse : « Passez en Macédoine et venez nous secourir ! » — Ainsi soit-il !

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