‹ Missions de Jésuites en Russie et dans l'Archipel grecChapitre 17 sur 18 · I.nlr('-temj)s, nos Pères, qui avaient perdu, par la · texte numérisé non relu

I.nlr('-temj)s, nos Pères, qui avaient perdu, par la

faiitcdos Latins, leurs missions dans la ^lorée, avaient celles tIeTine, Naxie, Sanlorin, et, Tan I75'i, celles de Sivra, de Constantinople, de Sm\ rne et de Clhio. Dans la mission de (".hio, tous les Nôtres étiiient pour la j)lu|)art originaires de cette ile. Là, ils avaient obtenu le j)riviléi^e de choisir les jeunes gens qui avaient le plus (le talents et de vertus; ils étaient exempts de toutes les obligations envers la cathédrale, ne connaissaient que nos Pères. De cette école sont sortis (|uantité de sujets excellents qui devinrent évèques, su[)érieurs des ordres religieux, grands prédicateurs, grands pénitenciers à Lorelte et à Rome ; ils ont traduit dans leiu- langue plusieiu's ouvrages ascéti(jues. Au moment de la suppression, le P. Timoni,de(;hio, était une (les meilleures têtes delà Société, dont il fut Assistant. Il \ avait alors, en Sicile, douze Jésuites originaires de Chio, les uns supérieurs de nos maisons de Païenne, les autres professeurs de théologie, de philoso|)hie, etc.. supérieurs des missions, sans compter ceux qui cultivaient la vigne du Seigneur dans leur patrie.

La mission de Smvrne était occupée par nos Pères de France. iMusieurs de leurs fidèles (jnt soufiért le martyre pour la foi. Ils eurent le malheur de voir périr leur ('glise et la maison par un incendie. Tl n'v a pas encore dix ans (|ue, par les instances de AL Jean Daviers, célèbre missionnaire lazariste, notre mai-

son et notre église de Smyrne furent rétiihlies. Nos Pères de France avaient aussi la mission de Conslantinople ; il parait (|u'on v envoyait aussi des Pères oriuinaires de Sanlorin. La mission de Constantino[)le a j)rodnit des fruits innoml)rables en tout genre. Le cierge grec était alors réduit au silence, intimidé |)ar l'érudition de nos Pères, et rougissait à la \iie de leiu- zèle apostolique. Ils ont fait une quanlil( (le conversions i^armi les Arméniens, Géorgiens, Russes, Syriens ; ils entraient dans les bagnes et les prisons. Constantinople était pour eux le sanctuaire des vraies vertus ; le nomlire des catholiques n'('tait pas si nombreux qu'à présent, mais il n'en était pas un qui ne fût en spectacle devant Dieu, devant les anges et devant les hommes, au lieu qu'à présent on peut dire à Dieu avec le Prophète : Mulliplicasti f/enlem, sed non lœliiiam.

Les missions de Santorin et de Naxie appartenaient a la l'rance, celle de Tine appartenait d'abord à la |)r()vince de Venise; enlin elle fut cédée à la province de Sicile. La mission de Santorin fournissait quelques Pères à erll(> de (lonstiuitinople , celle de Tine avait au moins sept Pères qu'elle envoyait à Mycona, ^lilo , Thermia, Athènes, Modon, Syra et dans tous les lieux où se trouvaient des eatholi(|ues.

Par suite de la suj)pression, nos Pères de Constantinople et de Smyrne se retirèrent, vers l'an 1780,

— ()!) — quand ils furent remplacés par les Lazarisles. A Na\ie, resla le vénérable P. T.ofler que M.M. les r.a/.aiislcs retinrent honorablement parmi eux et à qui ils laissèrent, pour ainsi dire, tout le gouvernement de la mission ; ils retinrent aussi avec eux un de nos Frères [)our la pharmacie. Un zélé Lazariste, homme apostolifjue, retint aussi dans notre maison de Santorin quel([ues-uns de nos Frères. Les Lazaristes se chargèrent des missions de Constantiuople , de Smyrne, de Thessalonique, de Naxie et de Saulorin qui avaient de riches propriétés , et ne voulurent • point accepter celle de Chio, Tine et Syra qui n'avaient aucun ionds. Les Pères de ces trois dernières missions, pleins de l'esprit de notre Père saint Ignace, formèrent le projet, bien digne de lui, de ne pas se séparer. Que dis-je ? à l'exemple des apôtres, ils divisèrent entre eux le Levant, i bi abundavil inifjuilas, aucfa cstcliaritas illorum. Le P. Credo, Jésuite français, qui se trouvait alors à Chio, essaya de se multiplier lui-même en traduisant en grec vulgaire 17//- Iroiluclion de la vie dévote de saint François de Sales, qu'il fit distribuer gratis à chaque famille des îles, de Contanlinople et de Smyrne. Le P. Nicolas Castelli, originaire de C^hio, le Bourdaloue du Levant, et célèbre dans la langue grecque , parcourait successivement Chio et Smyrne, éclairait, touchait, encourageait les eatlif)iiques, et forçait les (irecs au silence.

Le P. JJelaiida^ de Santorin, plein d'une force divine, choisit Constantinople pour le théâtre de ses fatigues apostoliques. \'énéré par les Turcs^ craint des Grecs, recherché partons les malheureux, possédant le grec, le turc, le géorgien, l'arménien, il devint l'àme de l'Eglise de Cônstantinople. Il avait la permission d'entrer dans tous les bagnes ; il était en faveur dans tous les tribunaux turcs. Il était partout, pouvait tout, opérait tout, était également connu en Russie, Arménie, Perse, Syrie, etc.. A ceux-ci succéda le P. Lalomia, dcTine, prédicateur bien connu en Sicile, avant de venir en mission. Homme éloquent, profond théologien, zélé. Après avoir été successivement l'àme des évèques de Tine et de Syra, il parcourut Naxie, Santorin, Smyrne, Chio, Cônstantinople, donnant partout des retraites, opérant des conversions, faisant regretter les Jésuites. Jusqu'à ce joiu' les vieillards de Chio se rappellent encore son instruction sur l'occasion du péché. Le P. Roxhès fut chargé de la mission de Svra. Cette population provenait d'une bande de forçais, et voici comment : la peste avait emporté tous les habitants de Syra ; un bâtiment de guerre \ oulaut v faiie ses provisions, le commandant trouva que l'ile était déserte, qu'il n'\ restait ({ue (piaiante femmes. Il fit sortir du bâliincnt (juaranle galériens qui épousèrent ces femmes, et leur génération fut une génération de forçats. Nos Pères, pendant l'espace

(le vingt ans, n'étaient point encore venus a boni de les apprivoiser entièrement. Le P. Hoxliès, j)our y parvenir, sortit de la ville, et, à une lieue de là, sinune hauteur où doivent passer tous ees laboureurs pour aller à leurs travaux, il se bâtit une belle maison. Quiconque passait ou repassait près de sa retraite devait se confesser au Père qui ne retournait à la \ ille que poiu' V donner les Exercices de saint Ignace. A Tine était le P. Antoine Gagliardi que le Seigneur avait rempli de son esprit, à qui il avait comminiifjue la connaissance des cœurs, le don des larmes el le rare tiilent de donner les Exercices de notre Père sainl Ignace. Après avoir passé plusieurs mois à donneides retraites, il consommait le reste de l'année à parcourir chaque village, à eidtiver ce qu'il avait semc' dans les Exercices. Homme vraiment mortifié el faisant la pénitence la plus austère et jamais interrom])ue, il portait avec lui un petit sac de vieux morceaux de pain, et entendait les confessions jusqu'à onze heures et demie; alors il tirait du sac quelques morceaux de j)ain, les donnait à quelques femmes pour les faire bouillir dans l'eau avec un peu de sel , sans aiitre assaisonnement, et, a()rès avoir mangé cette soupe merveilleuse , il retournait au confessionnal ; et par son zèle, conservait tous les (idèles dans la grâce de Dieu. Le Seigneur lui manifestait le secret des cœurs. Si quelqu'tui loml)ail dans fjtiel-

(jue [)échë dont ixTsonneiie fût témoin, il nv Nivail point en sûreté ; le même jour, on tont an pins le lendemain , il voyait paraître devant lui le P. Gai^liardi qui Ini reprochait son [)éché et l'obligeait de se confesser à l'endroit même où il le rencontrait. Il a même prédit à quelques-uns ce qui leur arriverait dans quelques années, et les événements ont été conformes à ses prédictions. Il avait le don des larmes; et lorsque, exténué sous le poids des années, il ne pouvait plus parler, les fidèles l'engageaient à se montrer dans l'église. A peine paraissait-il en présence du peuple , qu'il fondait en larmes , attendrissait, amollissait tous les cœurs et les excitait à une vraie componction.

Parmi les Pères de Tine était le P. Aghaczi, Supérieur de la mission, qu'on peut apj)eler le jurisconsulte du Levant; il finissait tous les dillérends, présidait à tous les contrats. Excellent directeur des consciences, il était le confesseur du clergé et d'une partie du peuple. Il y avait dans la résidence un corridor très- long et très-large ; là la foule se rassemblait; le Père au bout du corridor les excitait avec ferveur à la contrition; ensuite il les confessait successivement. Après avoir consommé dans cette vie active une partie de l'année , nos Pères se retiraient les uns a[)rès les autres pendant quarante jours suiune monliigne, dans une grotte où ils vivaient entière-

ment séparés de tout commeree. C'est là qu'ils négociaient avec le Seigneur la conversion thi Levant. Des prêtres de Santorin, de Naxie et de Tine avaient aussi leurs grottes sur la même montagne et faisaient cet exercice de pénitence et d'union avec le Seigneur, sous les yeux d'un Père qui les animait plus encore par ses austérités que par ses instructions. Il existe encore dans Tine un chanoine qui a fait ces exercices de quarante jours en la compagnie et sous la direction de l'un de ces vénérables Pères. Il y a trois ans que mourut à Tine le chanoine François Philipucci, discij)lc de nos anciens Pères. Comme après la suppression ils étiiient dépouillés de tout, incapables de trouver à vivre, chaque village tâchait d'avoir l'un d'eux comme une précieuse relique. I^e village de Cilia obtint le P. Gagliardi, et ce Père habita chez les parents du chanoine Don François. Cet heureux discipledu vénérable Père, devenu prêtre, administra toute sa vie son propre village. Attentif à suivre les traces du P. Gagliardi, il n'admetUtit personne chez soi et préparait lui-même sa nourriture; riche d'im grand patrimoine, il s'empressa de tout distribuer en bonnes (A'uvres. Enfui s'étant couché un jour bien porliuil, il se leva vers le milieu de la nuit, fit appeler un prêtre, se confessa et flemanda le saint viati([ue. Le [)rêtre, qui le voyait en [)leine santé, s'y refusa. Fnlin, vaincu par ses instimces, il lui apporta

le Saint-Sacremeiil ; il dcmantla ensuite l'extrèmeonclion : nouvelle résistance parce qu'il paraissiiit plein (le santé; enfin le prêtre le contenta, et, immédiatement après avoir reçu la dernière onction, le fortuné disciple du P. Ga^liardi rendit paisiblement son âme au Seigneur. Je suis arrivé trop tard pour pou- ^()il• connaître le P. Gagliardi; mais depuis que j'ai entendu parler de lui, je me suis alléctionné spécialemenl à sa mémoire. Puis-t-il m'ohtenir du ( !iel une vie et une fin semblables à celles de mon ami Don François Philipucci!

Cette mission, ce zèle, cette vie angélique de nos missionnaires était troj) agréable à notre Sauveur Jésus pour qu'il ne les marquât pas du sceau qui lui est pro])re et ne leur donnât [)as un gage de sa pr('dilection, un signe qu'il les acceptait pour ses disciples chéris : je veux dire une partici[)ation à sa croix et à ses ignominies. Il semble que le Sauveur ait dit alors de nouveau aux eimemis de son nom et de ceux qui le portaient si dignement : llœc est hora vrslra palcslas Irnehranim. L'enlèr j)arut se déchaîner contre cette petite réunion, la seule qui resliit des enfants de saint Ignace. Cleigé, prélats, religieux, séculiers, tous conspirèrent contre eux; Rome même s'en mêla. On envoya de Rome à Tine des notiiires apostoli(|ues. Clés hommes doux, ces anges de paix se vireni conlraints, en témoignage de leur doelrine,

à èlre accusés, interrogés^ |)uis déclarés innocents, puis accusés de nouveau et condamnés, enfin de nouveau absous. Tel fut le fruit d'une charité, d'iui zèle qui avait si bien, a])rèssa mort, fait revivre l'esprit de notre Société. Quelles pouvaient être les vues du Seigneur en laissant subsister ce petit noyau de l'ex- Société en Grèce tandis qu'il laissait disperser le corps entier? 11 parait donc que la Providence, en réunissant ce petit nombre de missionnaires, tous hommes extraordinaires en talents, en vertus, voulait augmenter en eux, après la suppression, l'union indissoluble, le zèle apostolique, l'esprit de mortification, et couronner ces vertus merveilleuses par la participation de son calice d'amertume. Au reste, n'abandonnons ]x>intle fil que nous donne cette union des anciens Jésuites pour nous diriger. Ils étaient morts les uns après les autres dans l'exercice de leur saint ministère ; et même, chose rare pour des apôtres qui étaient constamment en course dans les îles ou en Turquie, ils revenaient mourir à Tine où ils avaient formé leur sainte alliance. Pour ne pasman(juer l'occasion tie rétablir la Société, oud'v rentrer si elle se réliiblissait ailleurs, ils avaient envové l'un d'eux en Itidie, le Père Scortiialo, originaire de Tine. Celui-ci, apprenant que la Société subsistait en Pologne, s'y rendit ; (le la, il lui renvoyé en Italie pour les intérèlsde la Ciompagnie. V peine les autres apprirent-ils que Pie VU

rétablissait la Clom])agnie en Russie, que le P. Desperaniis, originaire de Chio, s'y rendit comme représentant des missions du Levant et passa à notre collège de Saint-Pétershoiirg. Alors il n'existait plus de cette mission que le P. Joseph Mortellaro. Né en Sicile, d'une famille très-distinguée, il entra tout jeune dans la Société, et, après avoir terminé ses études, il fut envoyé à Tine. Une humilité la plus profonde, un tendre et filial attachement envers la sainte Vierge, une sainte haine de soi-même furent son partage ; mais ce qui paraissait dominer en lui était un attachement in\ iolable à notre Mère la Compagnie Quelque difficile qu(> fût l'action qu'on lui demandait en . considération tle la Société, il quittait, abandonnait, sacrifiait tout au seul son de cette douce parole : La Compagnie (le Jésus. Il paraît que le Seigneur lui avait promis qu'il reverrait les Jésuites à Tine ; au moins assurait-il qu'il ne mourrait pas sans avoir vu les Jésuites à Tine. Courbé sous le poids des années, il donnait encore des retraites à Syra et à Tine. Il avait, avec ses épargnes, bâti une grande chapelle à sa bonne Mère la sainte Vierge, et chaque dimanche, chaque fête il y rassemblait les jeunes gens et les congréganistes pour chanter son office. Afin de pouvoir orner son église et sa chapelle, il épargnait toujoins et se refusait le nécessaire. Il cuisait un morceau de lard, et le bouillon réchauffé chaque jour faisait toute sa

noiirritiire. Pendant la semaine il lavait lui-même son linge. Toutes ces épargnes lui étaient dictées par son amour pour la sainte Vierge. Cessant j)()iir ainsi dire d'être homme puis(|u'il ne pouvait se tenir debout, il étiiit encore apôtre : il se traînait en rampant sur les routes les plus fréquentées, et, dans les endroits où elles sont plus étroites, il s'arrêtait, tendait les deux mains à droite et à gauche jusqu'aux murailles et ainsi ariêtail tous les passants. Quand il y en avait une quinzaine, il les prêchait, les exhortait à la pénitence, et dans un corps tellement courbé qu'il semblait rentrer en cette terre dont il était formé, il élevait les âmes vers le ciel. Enfm l'an 1 805, le Seigneur exauça les vœux de ce bon vieux Siméon : deux Jésuites de Russie, le P. Motte et le P. Venturi, lui furent envoyés. Consolé, après trentedeux années d'attente, de voir la Compagnie en possession de sa chère mission, le P. Joseph Mortellaro rendit en paix son àme au Seigneur. Mais la grâce de la conversion des Grecs exigeait encore des sacrifices douloureux ; et Dieu le fit voir après la mort du P. Moitellaro. Le P. Motte, persécuté à outrance, quitta la Compagnie, et mourut dans un hôpital. Le P. Ventuii, digne enfant de saint Ignace, succéda au P. Morlellaro ; ce zélé missionnaire, dont le nom ^ra immortel à Syra, fut persécuté, accusé et condanmé par l'évêque de Syra ; il mourut d'af-

niction ; mais après sa mort il fiit^ par la sentencede la Sacrée Congrégation déclaré nouvel apôtre du Levant. Nonobstant tous ces ellbrts de l'enfer, Dieu voulait qu'il V eut des Jésuites à Tine : le P. Jean-I' lancois Franco, Sicilien, y fut envoyé par sa Province, vers l'an 1813. En peu de mois il apprit la langue, reçut le don f/ratis datum des retraites; à sa voix, toute la face du pavs se renouvela, il n"y eut personne dans toute l'île qui ne fit une confession générale. Missionnaire infatigable, assis au confessionnal du matin au soir , il affermit, augmenta en |)eu de temps les boniicsrésolulionsella conversion dece peuple. Naxie, vS\ra, Santorin, Sm\rne, Cliio devinrent le théâtre où s'exerça son zèle, et où il rendit gloire à Dieu. Ignorant ce qui se passait dans le monde, et ne connaissant, n'estimant que le salut des âmes, il vole à Constantinople en 18'20, précisément à l'époque la j)lus fimcste pour les chrétiens, aux jours où les Turcs les massacraient indistinctement. Le P. Franco oublia les périls où il exposait sa vie pour ne s'occuper que du salut des âmes ; seul , tranquille au milieu des alarmes de la ville et de l'Empire entier , il annonça les vérités éternelles à tous les pécheurs. Pendant deux mois, le Seigneur opéra par son ministère des conversions prodigieuses. Retournant aux îles, chargé de bonnes fcuvres, glorieux trophées f|u'il avait remportés sur l'enfer , il tomba entre les

mains d'une escadre turque qui brûlait laviile deCliio. Le P. Franco voit toml)er à côté de lui tous ses compagnons sous le cimeterre des Turcs altérés de sang. Alors le Pacha regarda le P. Franco, et comme si une voix du ciel l'eût menacé lui-même il s'écria : « Laissez partir celui-ci. » Partout on vit le P. Franco, pendant dix-huit ans et plus, compter tous ses instants par de bonnes (euvTCS et parles conversions qu'il opéra. Mais il fallait aussi (ju il oHiit un sacrifice de douleurs à notre Seigneur, en reconnaissance des dons qu'il lui avait accordés, et que Dieu, en lui imp/imuit le caractère de ses élus, montrât ainsi (ju'il l'aimait et (ju'il lui appartenait. De 1830 à 1837, la scène chansTea totalement à l'éi^ard de cet infatigable ouvrier dans la vigne du Scii^neur : on cessa de vouloir l'entendre; ses discours, ses exhortations, tout en lui vint à déplaire; ï\ se vit un sujet de risée et de sarcasme : terrible angoisse pour une âme qui brûle plus que jamais du zèle du salut des âmes, et ne veut rien autre chose, ne désire plus rien au monde que de parler de Dieu, d'annoncer sa parole et d'envoyer des âmes au ciel. Quelle affliction de voir sourds à sa voix ceux-là mêmes qui nai^uère le révéraient comme un homme descendu du ciel ! Il ()artit donc du Levant qui lui doit la conservation de la foi, ne portant avec lui que la sainte croix et la ferme espérance d'être récompens'' du Pasteur des pasteurs, juge invariable (jui a écrit dans le ciel ses travaux et ses vœux.

Le départ du P. Jean Franco laissait un vide bien dangereux : nos lial)itants du l^evanl, entraînés par les passions, séduits [)ar les erreurs, eorrompus |)ar les mauvais compagnons, auraient liientôt ()erdu la crainte du Seigneur, et fait naufrage dans la foi, si Dieu n'avait envoyé le P. Bonaveuture Aloysio, que Dieu [)araît avoir revêtu de la vertu d'en haut, pour porter, annoncer son nom aux catholiques et même à ceux qui sont liors de l'Eglise. Il n'y a pas longtemps que,donnant la retraite à Santorin, il comptai! chaque jour, j)armi son auditoire, soixante à soixante-dix grées sehismaliques venus des campagnes, qui assistaient toute la joiuuiée aux saints exercices, et à qui des catholiques à leur aise donnaient indistinctement la nourriture.LesGrecs disaient en gémissant : «Plaise au ciel quece Père vienne prêcher dans nos villages ! »

Voilà deux ans, IMgr Justiniani passa à l'île de Samos pour administrer deux catholiques ; il obtint un (juarlier à part et une salle poiu' sa chapelle. Les Grecs les plus notables assistèrent par curiosité à sa messe. Notre Prélat fit un discours sur la vie que doit mener quiconque est baptisé. Tous ces messieurs, quoique sehismaliques , tout extasiés s'écrièrent : ISuiHjuam sic /orutusest homo, voilà un discours bien autre (jue celui de nos évê(jues ! Vous voyez, mon Révérend Père, par combien de grâces, le Sejgneur prépare ses voies. Il semble (ju'il réserve ses faveurs

pour la Grèce, et que là il euvoie par prédilediou les hommes de sa droite, puissants eu œuvres et en paroles. Il y envoya Mgr de Forbin-Janson, d'Avignon, qui , seul au milieu de la Babyloue de Smyrue, éleva longtemps la voix pour Dieu et son Eglise. Là, il osa délier à chaque moment toutes les sectes, traita tous les j)oinls de controverse , réfutii toutes les erreurs, et rendit muets tous nos frères errants. Dieu naguère envoya à cette ville prostituée le vénérable, le savant, l'éloquent Mgr Bonami, plus vénérable par ses vertus, par la science des saints, que par la dignité épiscopale; il attaqua, j)oursuivit, terrassa toutes les erreurs, et l'erreur devint muette en sa présence; et, alin qu'en partant il ne cessât point de faire entendre sa voix, il fit imprimer en langue grecque vulgaire un catéchisme très-détiiillé, où il développe les vérités de la foi catholique, puis met en plein jour et manifeste la honteuse défection de l'Eglise grecque; enfin, pour régénérer la nation, il fonda le grand collège de la Propagande où MM. les Lazaristes instruisent maintenant l'élite de la jeunesse du Levant.

Mais un des dons les plus précieux que la divine Providence, toujours attentive au salut du Levant , fit à ces contrées jadis si agréables au Seigneur, mais devenues maintenant si ingrates et le repaire de tous les crimes, le nid de toutes les erreurs, j)ar suite U. 6

de l'oubli total de son Créateur , fut M. Jean Daviers , Lazariste. Le Seigneur , qui dispose les hommes en vue des événements , avait tlonné à M. Daviers un cœur ample, souple, compatissant, qui embrasse tous les genres de bonnes œuvres, prend toutes les formes, est tout h tous, s'oubliant soi-même , et uniquement attentif à soulager , ressusciter, embellir, perfectionner les âmes. Envoyé dans le Levant tout jeune encore, sur la fin du siècle passé, et destiné à la mission de Smyrne, il en fit le théâtre des vertus apostoliques, et y parut siciit lilium inlcr sp.'nas. A peine parut-il qu'il sut forcer le respect de toute la ville, et captiver l'affection de toutes les sectes et des pécheurs. Employé dans l'école des pauvres, il enseigna, avec les langues, la crainte du Seigneur ; il forma dans leur jeunesse Messeigneurs Mousabini , archevêque de Smyrne, Alberti, coadjuteur de Syra, Missire , naguère recteur de l'école grecque, appartenant à la Propagande de Rome, chéri et respecté de toutes les personnes en place, de tous les grands, révéré de nos amiraux et de leurs ofTiciers qui se trouvaient au Levant, en correspondance avec les ministres en France ; il obtenait des protections, des faveurs pour l'Église du Levant en général, et pour chacun de ses membres en j)articulier, qu'il fût ecclésiastique ou séculier. Il appela à Smyrne Monseigneur de Fori)in-Jans()n, d'Avignon, et tant

d'autres zélés prédicateurs qui ont annoncé la vraie religion à Smyrne. Sa maison servait d'hospice à tous les prélats, voyageurs et pèlerins <|ui passaient au T^evant, et il ne nianc|iiail pas d'engager les prédicateurs passagers à faire entendre dans leiu' église leurs voix apostoliques. Quasi jjlus Jésuite que Lazariste, il était l'apologiste de nos missionnaires , il les appelait pour les retraites de Smyrne, engageait ses confrères à les inviter dans leurs missions respectives, les conjurant de n'épargner aucune dépense pour recevoir et traiter honorablement nos Pères pendant leurs missions. Se trouvant au milieu des discordes qui toujours avaient lieu entre le clergé vénitien et l'Evèque, également cher à tous les partis, il était un vrai juge de paix. 11 accompagnait les • prêtres dans leurs visites, réconciliait les dissidents, donnant partout des retraites, des Iriduum, des mois de iNIarie ; ses jjas étaient comptés par des bienfaits. Il avait toujours une provision de remèdes, mais surtout de livres de piété, des images, des médailles. Attentif à faire étiiblir partout dans le Levant les Congi'égations , les associations pieuses. Toujours communiquant aux évèques, au clergé la notice des conveisions et autres bonnes œuvres qu'on lui annonçait de France. C'est à lui que les églises du Levant sont redevables des aumônes que leur envoie l'OEuvre de la Toi. C'est par ses soins que, dans cha-

Clin de nos évècliës, il se fait tant de souscriptions, on recueille dans le Levant tiuit d'aumônes pour l'OEuvre de la Foi. Se trouvant à Paris, pendant la révolution de juilletjtandis que chacun ne songeait qu'à sauver sa vie, M. Daviers traduisait trancjuillement en grec vulgaire \ii Journée du Chrétien, qu'il a fait imprimer à ses frais et distribuer gratis à tous les catholiques du Levant; et, afin de concourir aux bonnes œuvres de tous les missionnaires, il a composé un dictionnaire portatif franeais-grec vulgaire, qu'il distribue également gratis. Devenu sourd, il prêche, donne des retraites, entretient la correspondance avec tous les Prélats, les missionnaires et toutes les personnes en jîlace, soit de France, soit du Levant, qui peuvent servir la religion. C'est à lui qu'on est redevable de l'établissement des Sœurs de Clharité, des Frères de la Doctrine Chrétienne pour la mission du Levant, I! y avait naguère à Constantinople, pour supérieur des missions des Lazaristes, ]NL Brisset, homme vraiment puissant devant le Seigneur; il était, à la lettre, le |)ied des boiteux , l'a'il des aveugles ; comme il possédait le turc , le grec , l'arménien, il dirigeait un grand nombre de fidèles, révéré des grands, [jetit avec les petits, tout à tous.

Il a eu pour successeur .M. Leieu , jadis élève de Sainl-Aeheul , j)ersonnage tel qu'il faut à Constantinople , doux , prudent, discret, souple, insi-

nuant , chéri de ses inférieurs , jouissant de la confiance de tons les ordres et de toutes les classes. M. Dremerg , Lazariste, est missionnaire à Santorin ; jeune encore , mais possédant la gravité, la sagesse et les vertus religieuses, il est révéré et fait beaucoup de bien dans la mission. Enfin le P. François, Récollet, âgé de soixante-quatorze années, en a passé une grande partie au Levant : il a été deux fois Préfet des missions; il a refusé successivement les évècliés de Chio et de Santorin; il a une prédilection j)our l'ile deTine où les mœurs sont plussim[)les; il y passait sa vie à parcourir les villages , arri\ant dans chaque endroit à la pointe du jour et confessant jusqu'au soir. Le lendemain il confessait dans un autre village, les parcourait tous, et puis reconamenoait sa tournée, se nourrissant de pain d'orge; il est homme vraiment pénitent, humble et paisible. Tels sont, mon R.Père, les apôtres, les sauveurs que le Seigneur nous a donnés, les exemples qu'il nous a[)roposés, les médiateurs qu'il a choisis, sanctifiés et placés entre lui et la Grèce. Qui pourrait croire que leurs fatigues , leurs pénitences, leurs bonnes œuvres, leurs va^ux ardents, leurs sacrifices ne sont pas montés au ciel en odeur de suavité [)our désarmer la colère du Seigneur ? Est-il croyable que le Seigneur aurait envoyé et fait briller en Grèce tant de faisceaux de lumières, s'il avait décrété qu'elle

continuât à rester aveugle; et tant d'âmes que ces missionnaires, ministres de la parole de Dieu et dispensateurs de ses grâces, ont fait couronner dans le séjoiu" de la gloire , pourraient-elles ne pas interc('der et fléchir le Seigneur? Clés missionnaires qui se sont usés au salut des Grecs, parvenus à la couronne de gloire, auront sans doute demandé au Seigneur qui les couronnait de rendi'c leur triomphe complet en convertissant les pays qui furent le théâtre de leurs combats. Serait-il possible que tiuit de moyens de salut que le Seigneur des miséricordes a tant prodigués pour la conversion de la Grèce ne produisissent jamais les fruits que Dieu en attendait ? Quand arrivera le moment où les successeurs, les frères de nos pères , venienlcs venicnt cum exullatione, ils trouveront encore en Grèce d'énormes et d'innombral)les forfaits ; mais chaque prêtre zélé ne travaillera-t-il pas à la réconcilier avec Dieu ? mais, en célébrant la sainte messe dans la Grèce même et ailleurs, n'entendra-t-il pas la voix de son cœur qui, à la présence de la victime d'un prix et d'une clémence infinie, lui fait dire au Seigneur : Milif/asti oniupin irain tacun , avrrtisli captivitatem Jacob, operuisti omnia peccata eorum? Le Seigneur avant d'envoyer son Fils sur la terre a attendu fju'elle fiit [)lus coupable que jamais, afin de lui prouver que sa miséricorde surpasse sa justice ,

que sa l)onté est plus i>riUKle que la malice de ses ennemis. Jusqu'à quand donc le sang de Jésus-Cllirist, immolé , versé sur nos autels , aura-t-il demandé, crié miséricorde envers les Grecs sans être exaucé par son Père, qui cependant a mis en lui toutes ses complaisances ? Jusqu'à quand tant de saints missionnaires, morts dans la paix du Seigneur en Clrèce, tcstimonio fîclei probali, et non accipicnlfs repromissioncm , ne verront pas arriver au Cliel et déposer à leurs pieds les couronnes de ces Grecs pour le salut desquels ils ont abandonné leur patrie et le monde ; pour lesquels ils ont fait tant de vœux, de pénitences, essuyé tant de fatigues, de persécutions, oflért tant de sacrifices, etc. ? La France elle-même n'a-t-elle pas été réconciliée avec le Seigneur après tant d'excès et de crimes ? Que dirai-je de l'Amérique? Nos Pères avant la sup[)ression n'v trouvaient que des persécutions , des tourments , lu mort et j>as même de tombeau ; mais à présent venientes cum exuUalione portantes manipulos siio.s. Il en sera de même de la Grèce arrosée du sani> et des larmes de ses apôtres. Que les scélératesses des Grecs ne vous épouvantent donc pas , ne n(jus rebutent pas; que ce soit, au contraire, un plus puissant motif d'espérer : vérité que connaissait très-bien le roi Prophète lorsqu'il disait avec assurance au Seigneiu' : Domine, propitiaheris pcccato meo, multum est enim.

Les événements ;ui*,^mentent nos esj)érances : en effet la direction des affaires est maintenant entre les mains de M. Coletti ; et ce ministre, jadis sidangerenx , est devenu si favora])le aux nôtres que les méchants l'accusent d'être catholique. Dirait -on que c'est pour punir la Grèce et non pas plutôt pour verser sur elle toutes ses miséricordes que le Ciel a donné poiu^ roi à la Grèce le religieux , le vertueux Othon ? Pourquoi le Seigneur avait-il ménagé les événements pour (jue la Grèce eût dans lui temps pour représentant de la France M. deLagrenée, jadis élève de Saint- Aclieul et personnage exemplaire ; pour représentant de l'Autriche et l'érudit, le religieux , le zél(' baron Prokest ; le ministre du Danemark qui se ferait brûler vif pour la défense de la vraie religion ? Pourquoi tant de traits éclatants de lumière si ce n'est pour faire connaître aux Grecs où est la vérité ?

Athènes est le cloaque de tous les vices. Là tous les conspirateurs de l'Europe , tous les exilés, tous les désœuvrés , tous les adultères , tons les plus inlànies (h'-bauchés, tous les illuminés, tous les écri- \ailleurs impies sont venus se réfugier. Et cependant on compte îi Athènes plus de trois mille catholiques , et même le Préfet des missions m'assurait (jiic pas nn de ces calholifjnes n'v est moi't sans sacrements. L'impiété et la corniplion refluent sui-

— sole peuple. Le Seigneur a remédié à ce scandale en montrant à Athènes et à toute la Grèce, premièrement un tv{)e d'incrédulité et de dissolution , et le même homme devenu chrétien repentant, confessant la vraie foi, détestant, ahjurant ses erreurs, ses écarts , ses scandales en présence de son corps d'officiers , et mourant en j^leurant ses péchés. Telle fut la foi du général Pisani , commandant en chef toutes les troupes de la ^lorée. Un missionnaire , étant venu le supplier d'accorder la grâce à un soldat coupable , trouva Son Excellence au lit et indisposée ; ayant obtenu la grâce, il hasarda, en le remerciant;, de lui faire observer que la miséricorde oflérle et accordée par un Dieu d\me majesté infinie à tous les pécheurs [)énitents , mérite de plus grandes actions de grâce que celles que vient de recevoir Son Excellence au nom du soldat coupable. Ayant dit ces mots, il [)rit congé du malade. Huit jours après, il est appelé par le général ([ui en le vovant lui dit : « Je désire me confesser. ^Quand vous le voudrez, répond le prètie. — A prés*^nt , reprit le général ; vos réflexions siu' la miséricorde du Seigneur m'ont j)énétré ; je n'ai plus eu de repos depuis huit jours, je ne fais (jue me rappeler , détester et plein-er mes péchés. )) Il se confesse et demande le saint Viatique; maisquellefut la surprise du missionnaire, en entrant avec le Saint-Sacrement, de trouver le général mo-

ril)ond, pénitent, prosterné, et autour de lui tout son état-major. Alors, en présence de tous, il rétracte, déteste , al)horre toutes ses erreurs contre la religion , tous ses scandales , fait une claire et distincte profession de notre sainte religion , demande pardon de ses scandales, donne des ordres, prend des dispositions pour réparer le mal qu'il a fait et meiu*l dans la paix du Seigneur à qui il avait si longtemps et avec tant d'ingratitude fait la guerre. Ce prodige des miséricordes du Seigneur fut raconté dans les feuilles publiques d'Athènes. Oh ! combien d'impies se convertiraieni de la même manière s'ils connaissaient l'immensité de la miséricorde du Seigneur ! Le désespoir ne doit être le fait que des damnés et des démons. J'ai connu un énergumène qui fut surle-champ délivré de la possession du démon sans le moindre exorcisme, mais à la seule peinture f|ui lui fut faite de la miséricorde de Dieu. Disons-leur donc avec saint François Xavier : 0 fratres mei , o socii mei , meliorem Dcum habemus (juam putamus !

Il est inutile de s'informer ici du clergé schismatiques ; on aurait honte de passer pour le connaître. Il serait inutile de tenter une controverse avec lui ; le désir de commander les aveugles les étourdit. Comme César aimait mieux être le premier dans un village que le second à Home, de même ces sehismalicpies aiment mieux être membres du synode, j)asser

pour chefs de l'Eglise, quoique esclaves du roi et du gouvernement, que devenir subordonnés au Pape. Vous les convaincrez donc, mais vous ne les amènerez pas à se rendre, parce que, conséquemment , ils devraient avouer qu'ils ont trompé le peuple, et de ce fait deviendraient desimpies zéros.

Oui, nous voyons avec joie s'élever sur la Grèce des signes de la miséricorde de Dieu. Et de fait, au moment où rEuro[)e avait à son choix tant de princes, tant de familles distinguées mais infectées d'hérésie, à mettre sur le trône de Grèce , elle choisit de préférence pour roi de la Grèce le prince qui est le plus attaché à la foi et à la pratique des devoirs qu'elle impose, (lomment s'est-il fait qu'après que toutes les puissances de l'Europe ont été pour ainsi dire aux petits soins pour accorder aux Grecs tout ce qu'ils demandaient, ils aient, nonobstant leurs résistiuices réitérées et menaçantes pour que le successeur du roi se fît grec de religion ; ces puissances, dis-je, désunies sur les points tle religion et d'intérêt [)olitique, s'accordent constamment, unanimement à rejeter les instances des Grecs, et à assurer au roi et à ses successeurs la liberté de conscience ? Comment se faitil que la Grèce ne cesse d'aimer son roi qui professe une religion opposée à la sienne , qui humilie ses pontifes et ses ministres et accueille avec res()ect ceux de l'Eglise catholi(jue.

Vous trouverez étrange, mon Révérend Père, que j'ose avancer qu'il faut ensevelir l'Eglise grecque. J'ai pour cette ancienne et célèbre Eglise toute la vénération qu'elle mérite. La question serait de savoir si Dieu, après avoir été tant oflénsé par elle, consent à la rétablir. Consultez sur ce point les révélations de sainte Brigitte. fLib. 7, Revel. c. I9.J

Deux choses y sont prédites : 1 ° que leur empire et royaume ne seront jamais rétablis, s'ils ne se soumettent à l'Eglise romaine; 2° s'ils ne se conforment en tout à ses constitutions et rites : ce serait de fait leur Eglise ensevelie. Voici im fait à noter : le cardinal Mai, étant seciétaire de la Proj^agande, fil faire un choix des jeunes gens du Levant et établit une école indépendante de la Propagande, puis consacrer pour évèque du rite grec Mgr Missire. Les jeunes gens étaient instruits dans toutes les cérémonies du rite grec, ordonnés de la même manière. Le Seigneur ne sembla pas agréer cette nouvelle œuvre; deux élèves sont morts, les autres sont restés infirmes pour toute leur vie et ont repris le rite latin ; le collège s'est dissous et il est abandonné. Toutes ces églises des rites particuliers sont, surtout à présent, la honte de l'Eglise. Quoi de plus odieux que l'apostasie récente (le plus (le quarante mille catholiques Ruthènes, arrivée voilà quelques années en Pologne! Ils avaient pour moteurs de la défection \cuv>, évêques et

leurs métropolitains ! Quand nous étions en Pologne, il nous était plus difïicilc d'ahsoudre les prêtres unis que leurs peuples. Les prêtres, à raison de leurs superstitions, de leurs scantlales domestiques, de la mauvaise éducation et conduite de leurs enfants, écartiiient plus les Russes de notre relii^ion que nos instructions ne pouvaient les y attirer. Les fidèles qui leur étaient soumis restèrent, par une providence paternelle et spéciale vraiment miraculeuse, bons, il est vrai, mais extrêmement ignorants en fait de religion, si on excepte ceux qui appartenaient aux terres de la Compagnie, lesquels étaient instruits par nos Pères, se confessaient à nous et communiaient de la main de leur prêtres unis. Vous médirez: Mais comment les induire à changerde rite? Je réponds : Clela est difïicile, mais si le Seigneur le veut, non (rit impossihi/c apiid Deum omne verhum. La crainte de voir la Compagnie amener les Russes à ce retour vers Rome fut une des causes de notre expulsion.

En 1820 nos PP. de Pologne ayant demandé à la cour de Saint-Pétersbourg la permission d'envoyer à Rome quelques Pères |)our l'élection du Général de la Compagnie , cette cour , dont la politique consiste à avoir sous la main les cliefs de toutes les Eglises pour mieux en contenir les membres, craignant que si notre Général était à Rome elle ne vînt à perdre son autorité sur nous , porta

le décret impérial de noire totale expulsion de la Russie. T^a di{Ticulté de trouver des missionnaires qui parlassent les langues du Cauease , et plus encore des prêtres qui voulussent venir exposer leur vie dans une mission ou les habitants infidèles croient gagner le Ciel en faisant captifs ou massacrant les chrétiens; enfin parce que le général en chef et toutes les autorités civiles et militaires demandèrent à Sa Majesté de nous laisser au Caucase, nous y restâmes donc ; mais tous nos autres Pères furent expulsés en 1820. Notre résidence ordinaire était Mozdock, centre de nos missions depuis 1807. Nous représentions seuls notre Compagnie chassée de toute la Russie et partout calomniée à l'instigation du ministre Galitzin. Sans se lasser, le gou\ernement nous faisait les offres les plus avantageuses et les plus honorables pour nous engager à abandonner l'Institut. Mais notre réponse donnée de vive voix et par écrit était chaque fois : « ?ious voulons, avec la grâce de Dieu, vivre et mourir dans la Compagnie de Jésus. »

Entre-temps le Seigneur nous envovait de grandes consolations, nous ménageait de puissantes protections pour nous soutenir contre les persécutions que quelques-uns nous suscitaient afin de plaire au ministre dont le neveu s'était fait catholique. Ce fut au temps de cette pers('Cution que nous eûmes la

consolation de terminer, par le moyen des aumônes abondantes que, cliaque trimestre, nous envoyaient les oflTiciers de l'armée de Géori^ie , une superbe église en l'honneur de l'Assomption ; nous nous hâtâmes de la bénir le jour de la fête.

Vers la mi-septembre , je commençai mes Exercices annuels de saint Ignace. Le Révérend Père Supérieur s'était chargé de recevoir et d'entretenir divers étrangers. Polonais , Suisses , Italiens , qui habitaient dans le grand hospice que nous avions bâti j)our les voyageurs ; et moi j'étais séparé des autres. Un soir vers les dix heures on réveilla nos ilotes et notre R. P. Supérieur; on me laissa dormir pour ne pas me distraire de mes Exercices. Tous les habitants de la ville , qui renferme huit à neuf mille âmes, ^ irent clairement et distinctement dans l'air pendant un assez long laps de temps deux grands vaisseaux ; sur chacun était assis un Pontife tenant en main deux clefs; un de ces vaisseaux était plus grand que l'autre, et son Pontife plus véni rable et majestueux. Enfin le petit vaisseau s'approcha peu à peu du grand jusqu'à ce rpi'il vînt se confondre avec lui , et alors il ne parut j)lus que le grand vaisseau et son vénérable Pontife. On me raconta cette apparition (juand je finis mes Exercices ; tous attestiiienl Tapparilion, T^a population superstitieuse était tout alarmée, conjectuiant que bientôt il arriveiail

— 9b un déluge. Il me parut plus naturel de déclarer que ces deux vaisseaux désignaient les Eglises Grecque et Latine; que la Grecque viendrait enfin tellement s'unir à la Latine que le nom et le fait de l'Eglise Grecque ne subsisteraient plus.

Je ne puis vous donner jusqu'à j)résent aucun renseignement sur les moines du mont Atlios. Si M. Eugène Bore me transmet quelque notice , je me ferai un devoir de vous la communiquer. Usa plus de dix ans (pie je concourus à envoyer à Home deux jeunes religieux de ces monastères. Ils n'avaient d'autre science que celle de leur langue. Ils ont fait leiu' abjuration à Rome ; mais, quoiqu'ils persistent, ils ne font rien poar le service de Dieu. On me dit (jue ces moines font métier de séduire les peuples en opérant continuellement de faux miracles. Ils ont été démasqués voilà cinq à six ans j)ar un des leurs , jeune homme qui lui aussi n'avait d'autre science que celle de la langue grecque. Ils l'ont persécuté en Turquie, en Grèce; partout, ils ont eu recours à la magie pour le faire périr , et ils sont du moins parvenus à lui causer un grand dommage dans les facultés de l'âme. Pour leur (échapper , il se fît d'abord Turc ; enfin il se mit sous la protection d'un prêtre gazetier en iMorée. En tlernier lieu , voilà deux ans, il est venu se réfugier à Cliio chez Mgr Justiniani chez qui je vis. Après deux

mois d'épreuves il a fait sa (l()ul)le al)jiiration ; il est souple , docile , vit retiré , mais il a été impossible de le déi^ourdir; il restait pensif, la tète baissée, sans se remuer de toute la journée , jamais il ne Iravaillail , ni ne parlait. 11 est resté cinq mois chez nous ; nous apprenons qu'il est à présent dans leen virons de Smyrne et qu'il persévère dans la religion catholique.

Dans le courant du xiv*' siècle, si fécond en fauv spirituels , l'hérésie des Palamites alla se nicher et subsiste encore dans des monastères du mont Athos , dont les moines professent une nouvelle espèce de quiétismc. Ils prétendent être parvenus à la |)crfection de l'oraison et tle voir avec les yeux du corps une espèce de lumière qui est Dieu lui-même. Pour arriver à cette vision ils se courbent ou penchent la tète sur l'estomac, retiennent leur haleine, observent le mouvement de leur barbe, et croient parvenir ainsi, peu a peu, à force de contention, à l'étiit sublime du pur quiétismc ou repos. L'abbé Barlaam, autre fanatique du même siècle , les attaqua. On les appelle Palamites, parce qu'ils suivent la doctrine de Grégoire Palamas , archevêque de Thessalonique qui, de son temps, ennemi acharné des Latins, enseignait que la lumière que les Aj)ôtres virent siu- le mont Thabor était Dieu lui-même. On appelle Omplialopsyci ceux (jui supposent l'àme U. 7

dans le nombril, à cause de la position dans laquelle ils se mettent quand ils prient, croyant voir dans le nombril la lumière qui est Dieu même. On les appelle aussi Esicasti. Une secte encore plus absurde, mais récente , existe encore au mont Athos. Un célèbre docteur appelé Nicodème a enseigné que nous ne poa\ ons faire rien de plus agréable à Dieu qu'en communiant cliaque jour sans faire attention à nos j)écliés et à notre indignité. Ces sectaires s'appellent halivadhh, nom qu'on leur donne, parce qu'ils ne bénissent pas le dimanche les kalivats (espèce de grains bouillis, mêlés avec du sucre, des dragées, d'autres douceurs que les Grecs font bénir en mémoire des trépassés : ils en donnent pour raison que le dimanche est le jour de la résurrection, jour auquel il ne convient jjas de faire la mémoire des morts. S'il se trouve avec eux qui leur sont opposés, ils dissimulent en faisant comme eux. S'ils parviennent à corrompre quelques prêtres, ils se font remettre luie grande quantité de saintes hosties et se communient eux-mêmes de leurs propres mains , chaque jour et partout où ils se trouvent. Us ne croient pas que Notre-Seigneur Jésus-Christ soit tout entier dans chaque petite partie de l'hostie. C'est pfjurquoi ils divisent chaque hostie en plusieurs parties, et celui qui n'a reçu qu'une partie de l'hostie [jense n'avoir reçu cju'un seul membre de notre Siui-

veur. Après la communion , ils s'enlre-tlomandenl quel membre ils ont reçu: l'un prétend avoir reeu la lêle, celui-ci la bouche, celui-là les mains et l'autre les pieds. Avant 1821, ils ont été persécutés par les autres moines qui eu ont étoufïé ou massacré un grand nombre, et la persécution contre ces mallieureuK fous dure encore.

La langue greccjue littéraire ou le grec ancien s'enseigne dans les universités, les gymnases, etc.; mais personne ne l'écrit, et il en est peu qui l'apprennent en perfection quoiqu'on s'en occupe tant d'années, parce qu'on siu'charge la jeunesse de tant de diverses études qu'elle ne peut qu'effleurer chaque branche de connaissances. Tous les élèves sortent sachant quelques définitions et rien de plus : ex omnibus parum, pjc loto nihil. Dans les ouvrages imprimés, les lois, les catéchismes, les feuilles publiques, les sermons, surtout des prêtres grecs, on emploie la langue des lettrés qui a des règles fixes et des expressions moins triviales que la langue vulgaire, dette dernière langue est pour ainsi dire la même pour tous les Grecs; ils se comprennent partout où ils sont; il y a parfois un peu de dilTérence dans la [)rononciation, dans les termes. Partant nos catholiques n'ont pas une prononciation si délicate, des termes si choisis que les Grecs schismatiques , différence qui nait de ce que les catholiques appren-

nont pour la plupart à lire de nos missionnaires qui jamais ne parlent très-bien^ ou ne prononcent pas correctement. Le i^rec des lettrés se parle en perfection par tous les hahitiuils. Un gros village de Chio, à cinq lieues de notre ville, appelé Wolisso, patrie du grand Bélisaire , a de riches et fertiles campagnes que tous les propriétaires louent aux habitants des villages voisins; pour eux, ils dédaignent le travail, regardant comme une honte pour une personne qui parle bien le grec de s'occuper du travail des mains. Tous les habitants se répandent dans les grandes villes de Smvrne, de Constanlinople, etc., où, avec des formes nobles et distinguées , ils demandent l'aumône en termes choisis. Grâce à cette industrie, ils ramassent d'assez grandes sommes qu'ils vont ensuite dépenser en paix dans leurs villages. Le trésor étant épuisé, ils font de nouveau leur ronde.

Vous avez bien raison, mon R. Père, de m'éerire que beaucoup de Grecs sont seulement hérétiques matériels; ceux des campagnes croient (pi'il n'y a entre nous d'autre diflérence que celle du rite. Ils nous saluent respectueusement et nous prient de les bénir. lueurs prèlres leur ordonnent de nous fuir; mais le peuple n'en tient compte. Ils ont même du respect pour nos images. Ln syndic , un peu plus illuminé, ordonna de porter hors de leur église un tableau (le Notre-Dame du Hosaire ; il tomba mort

siir-le-cliamp. Le tableau est resté dans l'église, et est vénéré par les peuples. De même que les Grecs de la Morée , ceux de Smyrne , de ( lonstantinople et des grandes villes prétendent tout savoir , et ne connaissent [)as Dieu, et ne cherchent pas à le connaître. Le Seigneur asait, dans sa miséricorde, accordé pour archevêque, à Smyrne, Mgr Russal)ini, [)rélat également doué de la science des saints, de la vertu des pontifes et que le Saint-Siège a employé avec succès dans des négociations importantes et délfcates. Il avait choisi pour vicaire patriarcal Mgr Hillereau qui en France avait exercé son zèle à donner des retraites au clergé. Mais hélas ! de ces deux vénérables prélats il faut dire qu'ils étaient nés pour des temps meilleurs.

Messieurs les Lazaristes de Constantinople avaient ouvert deux collèges : l'un à la ville , l'autre à la camj)agne ; ils ont dû céder l'un à des maîtres séculiers , et celui de la ville aux Frères de la Doctrine Chrétienne. Dans le collège dit de la Propagande, à Smyrne , on enseigne l'anglais, le français, le turc, le grec, la tenue des livres ; on y forme des marchands , mais pas des élèves pour le sanctuaire. Il y a trente-neuf ans ([u'avant connu le génie des Levantins , j'ai demande au Seigneur de nous ouvrir un collège à Constantinople. Quelle émulation , quels progrès , quel développement de resj)rit n'existe-

rait'il pas dans une classe composée de Turcs, Grecs, Russes , Arméniens , Géorgiens , Persans , Syriens , Egyptiens; mais tant que notre Société n'aura pas un état reconnu et la protection de la France , Smyrne et Constantinople nous seront fermés. Messieurs les archevêques eux-mêmes, tout dévoués (ju'ils nous sont, n'osent j)rononcer même notre nom. (]es villes sont le repaire des faux sages que décrit l'Apôtre saint Paul : Evanuerunt in cogilationibus suis, etc.. montes infideliiim ut non fulgeat illis illuminaiio Evangelii gloriœ Christi. Nous n'aurions besoin que d'un seul mot du gouvernement français : car son ambassadeur et ses interprètes sont d'excellents catholiques. Il serait bien facile de convertir les Kalmouks , les Tartares : ces peuples sunples, laborieux, saisissent de suite les dogmes de la foi , et dès qu'ils sont baptisés , ils honorent par leurs mœurs notre sainte religion. Il n'en est pas ainsi des Arméniens de Constiuitinople : beaucoup se sont convertis plus par désir de manger du poisson en carême que par amour de leur salut. Je ne saurais décider lequel est le [)lus coupable, ou du juif qui a nié la divinité de Jésus-Christ qu'il ne voyait pas, ou de l'Arménien qui a nié et nie encore l'humanité du même Sauveur qui fut si visible. Et de fait, vous voyez jusqu'à ce jour ces malheureux Arméniens , à l'exemple des juifs , éparpillés, vaga-

Iwncis dans tout l'univers , sans roi , sans pairie , sans repos, sans privilège, etc. Chose surprenante ! l'Arménien connaît toute les langues; on en trouve qui en parlent ou en écrivent dix et plus. Cependant il est inouï que quelque Arménien ait composé un ouvrage utile à la religion, à l'humanité ; ils ne lont que des traductions.

Après vous avoir donné un couj) d'ceil sur ce qu'on peut faire en Turquie , ce serait le lieu d'exciter votre compassion pour les iidèles qui y ("ont leur demeure. Mon R. Père, il n'y a |)as encore un siècle que Dieu était très-honoré , glorifié à Constantinople et à Smyrne. Tant que le Turc nous faisait la guerre , tous les chrétiens, préparés chaque jour à la mort , vivaient en paix avec leur conscience , en paix avec Dieu ; chaque chrétien était le bon grain. A peine le Turc a-t-il accordé aux chrétiens une certaine paix , les chrétiens ont commencé à faire la guerre au Seigneur : ils se sont multipliés ; mais, ne nous y trompons pas , ce n'est plus qu'un amas de paille ! ! ! Si , comme moi , vous étiez près de ces deux Babylones , Smyrne et Constantinople , votre amour pour Dieu vous forcerait à vous écrier comme saint François Xavier : ce II serait moins dur de mourir que de vivre au milieu de tant d'ennemis de Dieu , dont je ne puis me tlérober la vue et dont je ne puis empêcher les crimes. »

Et vous direz cependant au maître de la moisson : Eccc e(jo millo me. Il est vrai, mon R. Père, il est temps que nous commencions à mettre un pied en Turquie. En attendant que le Seigneur nous fasse luvrir les portes de Constantinople , qui vous empêche de venir vous aguerrir dans l'île de Chio qui nous attend à bras ouverts? Notre R. Père Aloysio, supérieur de la résidence de Syra (que le Seigneur dans ces circonstances nous a accordé comme le virum secundum cor suum ), élant revenu , pendant l'Avent, donner la retraite aux catholiques de Chio, a, d'un commun accord avec nous, écrit à notre T. R. P. Général que la Turquie n'était pas éloignée des Cyclades ; qu'en attendant que le Seigneur daigne dissiper les préjugés et lever les obstacles qui nous écartent de Constantinople et de Smyrne , Mgr Justiniani , évêque de Chio , foulant aux pieds tous les préjugés, nous demandait, avec instiuice , de commencer à nous établir dans son île et d'y bâtir d'abord un petit pensionnat , certain (ju'une grande partie des bons négociants de Constantinople , vSmyrne , Odessa , Trébizonde , Alep , Bevrouth , Alexandrie , le Caire, etc. , ne manquerait pas (Tcnvover leurs enfants à Chio si nos Pères voulaient s'y établir. (Jiio est de tout le Ix'vant l'endroit le plus salubre , le plus tranquille; les mœurs y sont plus |)ures (jue partout ailleurs ;

les vivres y sont à bon marché. Mgr Justiniani est prêt à nous accorder toutes les facultés pour entreprendre à Chio toutes les œuvres possibles , et désire même ardemment se joindre aux missionnaires , parcourir en personne avec eux les villages et les montagnes. C'est ini des plus saints prélats (jui honorent maintenant notre Eglise et un des derniers rejetons de la célèbre et religieuse famille Justiniani qui depuis la lin du quatorzième siècle possède l'île de Chio et qui compte dix-neuf de ses membres lesquels, très-jeunes encore, furent martyrisés pour la foi. Monseigneur est parentde saint Laurent Justiniani; il nourrit et hal^ille tous les pauvres, et pourtiuit lui-même est aussi pauvre qu'eux. Tandis que cette année il m'a fait faire des habits neufs, lui-même porte encore la pelisse que portait feu Monsieur son père, mort en 1812. Que vous diraijc de lui , mon U. Père? Privé depuis cinq ans de la compagnie de nos Pères et de nos Frères , me trouvant ici seul Jésuite, je suis dédommagea de mes privations par la religieuse société de ce digne prélat qui s'aj)pelle Ignace et parait vraiment n'avoir pas péché dans Atlam. Nous demandons à notre T. R, P. Géneial de nous envoyer au moins deux Pères et un Frère Français pour commencer; mais voici l'embarras : Mgr Justiniani, qui ne reçoit au plus que deux cents thalers, ne j)eut nous donner aucun

fonds pour notre pensionnat, et notre T. R. P. Général ne peut pas non plus nous aider. Ne pourrait-on pas amasser des fonds suffisants ou par des souscriptions, ou bien en engageant M. le président de l'OEuvre de la Propagation de la Foi à nous aider pour cette bonne œuvre ? Faites donc quelques efibrts ; hâtez-vous , mes R. Pères , de venir vous associera la consolation dont je jouis à Chio. Je vous attends^ et si une fois je vous vois arriver et vous fixer ici, je n'aurai plus rien à désirer. Venez ! le P. Henry nje peut déjà plus gravir les montagnes, venez l'aider et lui fermer les yeux.

Après vous avoir entretenu de bien tristes réflexions sur la Grèce, et en même temps par de solides espérances fondées sur la miséricorde du Seigneur et sur notre correspondance aux dons qu'il prodigue aux enfants de saint Ignace, je vais avec toute l'allégresse j)ossible vous entretenir de la Russie dont la conversion vous donne comme à moi de si saintes espérances.

En 1804, je suis allé avec une quinzaine de compagnons d'Angleterre en Russie , où nous avait pré(;édés et jDréparé les voies le P. Rozaven, jadis notre su[)érieur à Londres. De Saint-Pétersbourg je passai dans la Russie Blanche , et après quelques mois de noviciat, je fus envoyé àWitebsk, chef-lieu du gouvernement , pour y rétablir le pensionnat.

Sept mois après, on me rappela à Polocz on je fus de nouveau employé dans le pensionnat et dans les écoles publiques. Au bout d'un an et demi, encore novice, je partis pour la mission du Caucase où je suis resté jusqu'en 1 827 à Mozdok, ancienne capitale de la Circassie, et par où doit passer quiconque va de Russie en Géorgie, en Asie, ou revient de l'Asie en Europe. Le Seigneur m'a ménagé l'occasion de jouir de la bienveillance de tous les chefs, soit militaires, soit civils et de tous les officiers. Notre mission s'étendait delà mer Caspienne à la mer Noire, de la Circassie à la Géorgie; nous fûmes à même de connaître le caractère et les mœurs des diflérents peuples , tant Russes que conquis, de tous les peuples nomades, de toutes les armées et des militaires qui les composent. Vous avez donc raison de vous adresser à moi pour avoir des informations sur la Russie et sur ses dispositions religieuses. Je vous avoue franchement que je suis très-alléctionné à cette nation , et que, sorti de Russie depuis dix-huit ans, je ne me trouve pas si joyeux dans le Seigneur que je l'étais alors. Si donc, dans le jugement que je vais porter de cet empire hospitalier et digne d'un meilleur sort, il vous semble que que je lui suistroj) favorable, excusez-moi, mon Révérend Père, je l'aime sincèrement, et vous direz : Ecce (jitomodo amabat!

Tandis (jue, cliassées par la révolution française,

toutes les personnes attachées à la religion, a leui-s princes , se voyaient persécutées , dépouillées , et erraient de royaumes en royaumes, toujours harcelées et molestées; aujourd'hui accueillies, demain oi)Iigées de se retirer; la Russie seule les a constamment accueillies , consolées, nourries, employées, honorées. Elle s'appauvrissait, contractait des dettes |K)ur nous donner un asile ; elle oiil3liait ses propres sujets et faisait avancer les émigrés. Elle laissait son clergé dans la misère et pensionnait le clergé catholique. Les églises russes étaient sans pasteurs , les peuples étaient sans églises , et la Russie envoyait à ses frais des missionnaires catholiques aux colonies et et nous bâtissait des églises. Dans le temps de la peste on ne laissait pas sortir les prêtres russes de la ville ; nous, nous pouvions chaque jour, sans être assujettis au\ quarantaines, visiter deux fois les pestiférés. Il me semble que tant de bonnes œuvres si constantes, se produisant au milieu de tant d'obstacles si propres à les entraver , devaient avoir un j)rincipe plus qu'humain, et méritaient une récom- |)ense supérieure à l'agrandissement de leur emjiire: je veux dire la conversion d'un peuple qui a si bien honoré le Seigneur dans ses membres persécutés.

La Russie avait bien mérité d'exercer cette grande charité envers les défenseurs de la foi et tant d'émigrés, j)ar le zèle qu'elle déploie pour conserver la

Compagnie persécutée par toutes les puissances de l'Europe catholique. Lorsque Clément XIV ordonna la suppression des Jésuites dans les pays où son Bref serait promulgué, la Russie refusa de le publier, et, sourde aux instances de ses propres tribunaux et à celles des puissances étrangères, elle honorait nos Pères, leur confiait l'instruction de ses peuples, l'éducation de sa jeunesse, enfin jusqu'à l'église des catholiques et le collège de sa capitale. Que de bonnes œuvres ont été la conséquence de cette protection accordée à la Compagnie !

Quand la Russie nous confia les collèges de la Pologne devenue russe et le pensionnat de Saint-Pétersbourg, n'a-t-elle pas déposé dans nos mains ses espérances, les futurs ofïiciers et chefs de ses armées, ceux ([iii dcvaieiil un jour gouverner ses provinces, les magistrats, les juges de son peuple, les appuis de son trône? La force morale de la Russie actuelle, sa noblesse jadis témoin de toutes nos œuvres, pourrait-elle oublier des maîtres qui lui ont prodigué leurs soins et enseigné la vérité ? Des milliers de Français, tous confesseurs de la foi, évêques, prêtres, religieux, nobles réfugiés en Russie, ont été partout chargés de l'éducation de la première noblesse. Sous des maîtres si savants, si zélés pour la foi, les jeunes Russes ne se seront-ils pas sentis attirés vers cette foi catholique qui jjroduit tant de vertus ? La jxjrtion

— MO — la plus noble, la plus chrétienne, la plus éclairée de la noblesse française se consacrait aussi à l'étlucation de la jeunesse russe ; amis de la croix et la portant avec courage, ils ont moins inspiré à leurs élèves la science du monde que celle des amis de Dieu. Nous avons vu beaucoup de personnes, de Russes surtout, delà haute noblesse, lisant journellement Bourdaloue, Massillon, Bossuet, La Rue, (iheminais, etc., et nos bons auteurs ascétiques. La religion catholique est la religion des savants; mais nulle part vous ne trouverez la noblesse et même la classe supérieure des marchands si foncièrement instruite qu'en Russie. Je ne vous dirai pas que S. Exc.INLYermoloir, jadis ambassadeur en Perse et général en chef de la Géorgie, et quasi la seconde personne de la Russie , possède en perfection la langue latine; que même étant campé en face de l'ennemi, il lisait le P. Maflèi Dp rébus inilicis ; ([u'il faisait ses délices deRuinart : Acta Sanjtoriim ; (ju'élant à Paris avec le corps de l'armée, il s'échappait de l'état-major de l'empereur pour converser avec les savants. Enfin il y a beaucoup de dames en Russie qui ont ap[)ris le latm pour j)ouvoir lire les livres de l'antiquité dans la langue originale.

Le Russe est de tous les peuples celui qui apprécie, estime et récomj)ense le plus les savants, met plus d'intérêt à son éducation et fait à ce sujet de plus grands sacrifices. Quand nos Pères furent expui-

ses de la Russie, un général, ensuite un vice-gouverneur, m'offraient près de huit cents thalers par an, la table et le vêtement pour m'engager à me charger de l'éducation de leurs enfants. Le contraste de notre conduite avec celle des prêtres russes a éclairé tellement cette nation qu'elle s'aperçoit facilement que la religion où la vertu est le plus cultivée est la vraie, et que celle où fourmillent les péchés dans ses ministres est fausse. Il y avait à Saint-Péterbourg un grand nombre de catholiques russes comme aussi en divers endroits de la Russie. L'empereur nous avait confié les missions de presque toutes les colonies qu'elle renferme : le Caucase, le Volga, Astrakhan, Odessa, la Sibérie, étaient administrés par nous, et dans la plupart des ports nous avions des résidences. A Moscou même, il y avait deux églises catholiques, l'une allemande et l'autre française. Le séjour des troupes russes en France leur a dessillé les yeux et dissipé les idées fausses. Tous les Russes se moquent à présent de leurs anciens préjugés. Ils tournent en ridicule leurs miracles supposés, n'ont plus de foi à leurs fausses reliques. Dans leur séminaire, on étudie à fond le grec et le latin; leurs séminaristes lisent avec plaisir nos bons théologiens. Leurs évêques, quand l'occasion s'offrait, ne manquaient pas de me présenter leur clergé et leurs séminaristes. Au mometitoù l'on venait d'exiler tous nos Pères, le métro-

politain envoyé en Géorgie, une des premières tètes de leur clergé, me dit en présence de notre commandant , du corps des officiers, de ses prêtres et séminaristes : « Prenez courage, mon Père ; le crime, le seul crime de votre Ordre est sa supériorité en talents et vertus. Si vous aviez été înoins savants, moins vertueux, les méchants n'auraient jamais conspiré contre vous ». Et l'empereur Alexandre lui-même, quelques jours après l'exil de la Compagnie, parut triste tlevant le prince Galitzin, le général A... et le métropolitain Siestr/.encewicz, les trois qui lui avaient extor<jué le décret qui nous proscrivait. Interrogé sur la cause de sa tristesse, il répondit : Je suis triste parce que, pour complaire à troisaveugles,f ai privé mon Empire de trois cents savants.

Les fils mêmes des popes, qui , par ordre et aux fixais de l'empereur, étudient la médecine, savent et parlent très-bien la langue latine ; partout ils se montraient nos amis et me racontaient, non sans horreur, les scandales de leurs propres pères, me rentlaient tous les services et guérissaient gratis tous nos catholiques. Le jjeuple se convertissait facilement dans les hôpitaux. Quand je finissais de confesser un soldat polonais, ses voisins, soldats russes, me disaient les larmes aux yeux :« Mon Père, me laisserez-vous mourir sans m'accorder le même bonheur que vous venez de procurer à mon camarade polonais ? » Et à

nez (le procurer à mon camarade polonais ? Et à l'instant le médecin, qiioicjue russe lui-même, substituait à l'écriteau qui pendait au-dessus du malade un nouvel écriteau où était écrit : Polonais', et sans éprouver ni sans contradiction, ni recherche Je réconciliais avec l'Eglise et avec Dieu nombre de malades qui, la grâce reçue, mouraient bientôt. J'en ai enterré avec tous les honneurs militaires plus de trois cents. Le Seigneur lui-même, [)ar des signes à la [)oitée de ce simple peuple, leur faisait connaître que notre religion était la seule vraie. Les Circassiens qui habitaient les plaines aux pieds des montagnes faisaient chaque jour des excursions , tuaient, enlevaient hommes, femmes, jeunes et vieux, prêtres et séculiers, et selon qu'ils étaient plus forts ou plus infirmes, les échangeaient dans les montagnes pour des chevaux, bœufs, vaches, et les vieillards pour des moutons. Chaque jour ils faisaient des ravages ; jamais ils n'ont enlevé un catholique pendant vingt ans. Arrêté une fois, ils me donnèrent la liberté, dès que je me déclarai prêtre français.

Comme là toutes les maisons sont en bois, chaque semaine il arrive quelque incendie ; ce malheur n'arriva jamais à nos catholiques. Nous avons eu la peste six ans ; l'infection faisait des ravages tout autour de notre quartier , aucun des nôtres n'a été infecté. Ces traits de providence eurent lieu de 1807 jus- U. 8

qu'en 18*27, année de notre départ : Sigrm aulem infidelibus.

Ce fut surtout après le départ de la Compagnie que le Seigneur, qui avait toujours fait prospérer la Russie, étendit sii main sur elle. 1" L'empereur Alexandre, prévoyant luie révolte , abandonna la capitale, vint en Crimée, et, tourmenté, affligé, hors de lui-même, mourut à Taganrog, Dieu sait comment ! 2" Quelques jours après, suivit la moil de l'impératrice Elisabeth. 3° On fit publier que Constantin était empereiu\ 4" Huit jours après, l'on publia Nicolas. 5" Survint la révolte, et après avoir exilé les Jésuites innocents, il fallut exiler la noblesse: un jeune gentilliomme déclara qu'il n'aiH'ait jamais tramé contre l'empereur, s'il n'aTait pas lu la bible ; l'empereur lui-même était président de la Société biblique de Russie. G" Il siu'vinl une inondation si terrible que l'eau de la Neva montait à Pétersbourg jusqu'au premier étage; il y eut une quantité de marchandises corrompues. 7° Succéda une stérilité et une famine si grande, que nombre de propriétaires, ne pouvant nourrir leurs esclaves, durent leur donner la liberté. 8° Pendant sept ans continuels, le midi de la Russie fut dévasté par une si grande fjuanlité de sauterelles, quà midi on ne vovait pas le soleil ; elles ravagèrent les campagnes, vignes, arbres fruitiers. 9'' Les membres de la Société biblique, Écossais, |X)ur procurer la chasteté à leui-s

adeptes, leur enseignèrent la manière de se faire eunuques ; quantité de soklats se mutilèrent. L'empereur dut renvoyer avec ignominie tous ces missionnaires, jadis si chers, et faire disparaître toutes leurs i)il)les. 10" Quand nous étions au (Caucase, avec dix mille liommes, l'on tenait les Circassiens en respect; toujours les Russes étaient vainqueurs; à présent ils se laissent vaincre avec une armée de cent mille hommes. I 1° Quand nous étions au Caucase, ou y envoya douze mille Polonais prisonniers; nous leur inspirâmes tellement l'obligation d'être fidèles à la Russie, qu'il y eut tout au plus vingt soldats (|ui passèrent du côté de l'ennemi. A présent le corps lie l'armée polonaise du Caucase et celle de la Géorgie sont passés chez les ennemis et leur ont appris à vaincre les Russes. 12° Nous évitions de déclamer contre le schisme russe ; mais le prince Galitzin, ministre des cultes, ayant publié que les Jésuites condamnaient l'Église russe, quantité de nobles et autres qui croyaient jusqu'alors que les deux Eglises dilléraient seulement par la liturgie^ ont dit : « Donc notre Église est condamnable, parce que les Jésuites sont trop sages poiu* se tromper, et trop vertueux |)our nous tromper. » Conséquemment un grand nombre embrassa notre religion. L'empereur voulut sévir, et le mal augmenta, de sorte (ju'il fut obligé de suspendre la peine d'exil en faveur de ceux qui déjà

avaient eml)rassé la foi catliolique. Alors un plus grand nom])re de grands vendaient secrètement leur domaine, prenaient des passe-ports pour voyager à l'étranger, se faisaient catholiques et ne revenaient plus en Russie. Toute la famille si nombreuse du prince Galitzin s'est faite catholique. Enfin, survint la révolte de la Pologne, où plus de cent mille Russes périrent. Tous ces fléaux iu^rivèrent après que les catholiques et les Jésuites ont subi la vengeance du prince Galitzin dont le neveu s'était fait catholique. Enfin, pour qu'il ne manquât rien au tableau, il était prédit que le métropolitain catholique, Siestrzencewicz , ennemi acharné des Jésuites, moiu^rait au moment où le dernier Jésuite aurait ordre de sortir de la Russie. Ce fut le h"" décembre 1826 que je reçus ordre du commandant de remettre notre église et notre mission au prêtre notre successeur, et cette même année et ce même jour le métropolitain mourut. Toutes ces injustices, toutes ces fautes ont été l'occasion de multiplier la Compagnie en Europe ; mais aussi tous ces fléauv ont fait ouvrir les veux, et les Russes ont regretté les services de la Com[)agnie. Vous m'ol)jecterez peut-être la tyrannie exercée dernièrement par la Russie pour entraîner dans l'apostasie plus de quarante mille Ruthènes de la Pologne : je réponds (jue ce fut un crime; mais qu'il fut tliflicile de résister au fanatisme du corps de la

nation qui venait de perdre cent mille de ses meilleurs soldats par l'ingratitude des Polonais. L'empereur Nicolas doit tolérer beaucoup de choses et même commander beaucoup de choses que son cœur désapprouve. Je suis loin d'excuser les crimes et les fautes ; je me borne à les expliquer.

Il y a en Russie, dans ce vaste empire où l'on admet toutes les sectes, des partis de scélérats puissants ; au premier sujet de colère, on les a vus empoisonner, étrangler, étouffer, massacrer leurs s(juverains. Il est inouï que jusqu'à présent lui em[)ereur de Russie soit mort autrement que j)ar violence. D'ailleurs la plupart des persécutions (jui ont eu lieu en Russie proviennent des subordonnés et non de l'empereur. Toute la famille imj)ériale fut toujours bonne, humaine, charitable, respectueuse envers notre religion. La grand'mère de l'empereur Nicolas, l'impératrice Catherine,. a sauvé la Société de l'extinction totale fulminée par Clément XIV. La conduite de cette impératrice fut attaquée par le Sénat qui lui objectait la loi de Pierre le Grand contre les Jésuites. «Pierre le Grand, comme empereur, réponditelle, a fait celte loi, et moi, comme impératrice, je l'abolis.» Le père de Nicolas, l'empereur Paul, étiiit très-alléctionné au P. Griiber notre Général , qui avait ses entrées libres au palais à toute heure, même la nuit ; il y célébrait même (juelquefois la messe en

présence de l'empereur seul. On croit que ce dernier est mori catholique. Toute la famille royale, Alexandre, Constantin, Nicolas, Michel, les grandes-duchesses, venaient fréquemment chez le PèreGriiberet avaient pour lui la plus grande vénération. J'ai certaines assurances que l'empereur Alexandre est mort catholique. Je crois la même chose de l'impératrice Elisabeth. L'empereur Nicolas, signant un décret pour notre départ, en réponse à la supplique que nous lui avions adressée par ordre du Très-Révérend Père Fortis, notre Général, commanda de nous fournir les sommes nécessaires ])our faire honorablement notre route, (( afin , ajouta-t-il , qu'ils aillent rejoindre leurs confrères et avec eux prier le Seigneur pour moi et pour mon empire » . A peine eûmes-nous passé la frontière de l'empire, qu'on publia ])ar toute la Russie nos noms comme proscrits, et cependimt, un an après, l'empereur Nicolas laissait regretter en sa présence le renvoi des Jésuites du Caucase.

Ln grand obstacle à la conversion des Russes provient de la loi qui, sous ])eine d'exil en Sibérie, cou fiscation des biens, etc., défend à tous les Russes de changer de religion et ordonne aux autres sectes de se faire de la religion russe, s'ils veulent abandonner la leur. JMais celle loi était bien plus sévère pour toute la famille royale : aucun de ses membres ne pouvait changer de religion, et tout prince qui vou-

lait s'allier avee la famille impériale devait se laire Russe, de sorte que la famille impériale no [xmvait contracter aucune alliance avec celles d'Autriche, de France, d'Espagne, de Portugal, du Piémont, de Naples, etc. . . Elle devait en rpielque sorte se dégrader, car , il lui fallait borner ses alliances au\ petits princes protestants d'Allemagne, ou tout au plus à la Prusse. Comme maintenant l'empereur Nicolas vient de permettre à la grande-duchesse Olgha, sa fille, de se faire catholique pour épouser un archiduc d'Autriche, c'est un pas de bon augure pour le retour des Russes à l'unité.

Maintenant un mot sur une secte qui existe en Russie, celle des Starovères (ancienne foi) , dont la religion consiste à abhorrer ceux (jui prennent du tiibac à fumer ou en poudre. Ces sectaires ne vous laissent pas entrer dans leurs maisons, ni boire, ni manger dans leurs vases, etc.. Ils sont adonnés à toutes les superstitions; ils ont recours au démon pour obtenir quêteurs femmes ne puissent malverser en leur absence , pour que personne ne puisse les tuer à la guerre, .etc.. La même superstition a lieu chez toutes les tribus des Cosaques. Toutes les colonies russes établies dans les endroits anciennement occupés parles Tartares, les C^almouks et autres idolâtres , ont parmi eux beaucoup de possédés du démon ou de gens soullranl de maic'li-

ces , tellement qu'à la présence de quelque bon catholique ces malheureux , sans même qu'on leur ait adressé la parole , se déchirent , hurlent et fuient avec horreur. J'en ai vu qui étaient si forts que dix hommes pouvaient à peine les tenir. Je faisais communier im de nos enfants catholiques , et alors cet enfant tenait seul en respect le mallieureux énergumène, comme s'il eût tenu un agneau. Une sorcière s'était échappée des mains d'une multitude de soldats polonais. Mon Supérieur en fit communier douze des plus fervents , et leur ordonna d'aller la prendre chez elle. A leur approche elle s'écria : « Voici douze rois, il faut que je me rende »; elle les suivit à l'oratoire , et fut délivrée au premier exorcisme. La maison d'un colonel était infestée ; le diable y ap[)araissait chaque nuit. J'y allai passer la nuit , et il n'osa paraître. J'engageai le colonel à inviter le clergé russe à v passer la nuit suivante. Us y vinrent en grand cortège , avec la croix, l'eau bénite et tous leurs ornements d'église. Le diable les maltraita tellement qu'ils se sauvèrent pèle-mèle, et abandonnèrent croix, eau bénite, images, évangiles, etc.. La troisième nuit un bon catholique, qui avait communié le malin , y passa la nuit , et le démon n'osii paraître. Enfin une jeune fille catholique l'ayant aperçu la quatrième nuit , elle fil le signe de la croix ; le démon disparut et la maison fut délivrée.

Un mari tenait avec violence les bras de sa femme. Je lui dis : « Ne lui faites pas violence. » — « Mais, (( mon Père, elle veut vous frapper. « — « Liiissez-la faire. » — Elle allongea le bras |)our me frapper avec violence ; mais , arrivé à deux doigts de ma figure , le démon s'écria : « Je suis bien fort, mais tu es bien plus fort que moi. » Les démons vantent leur force , leur grand nombre , devant l'exorciste qui est seul. On leur dit : « Etes- vous plus forts que votre Créateur? — Oui, oui. — On leur présente de l'eau pure, ils la boivent. » On leur dit : « Eli bien ! je \ais ajouter à cette eau le nom de Dieu votre Créateur , et nous verrons si vous la boirez. » — On la bénit, on la leur présente, ils se mettent à hurler, etc.. « Voyez , reprend-on , quelle est votre faiblesse, et combien grande est la force du Créateur. Rien de plus faible que l'eau; mais si nous la bénissons, vous êtes vaincus. » Mors ils se taisent. — Comme dans ces derniers temps on a ("ait peu de cas de l'eau bénite , de l'invocation des Saints, etc.. Dieu, qui veut renouveler la dévotion envers ces objets , (ait que souvent un peu d'eau bénite a plus de force contre le démon que tous les exorcismes. Il arrive que le démon s'écrie : « Quand tous les Jésuites me commanderaient , je ne partirai [)as. » Alors la délivrance est assurée ; envoyez noire dernier Frère lai, et il chassera cet

ennemi de la Compagnie. Il m'est arrivé, avant que j'entrasse dans une maison, que le mauvais esprit, qui la veille ne craignait pas tous les Jésuites ensemble, s'écriait: « Ah! voilà qu'il vient, allons-nousen », et partait avant mon arrivée. J'exorcisais une fille dans la maison d'un prêtre russe ; elle se mit soudain à raconter toutes les polissonneries de cet ecclésiastique : « Je l'ordonne de te taire , lui disje ; mais tu peux publier mes péchés , si Dieu te le permet. )« Elle répondit en gémfssant : « Bofj ne relit , Dieu ne le permet pas. » Cependant le démon déclare aussi quelquefois les péchés de l'exorciste , mais d'ime manière que l'exorciste seul comprend ce qu'il dit. Il paraît qu'il fait cette manifestation par ordre de Dieu même qui veut purifier son propre ministre , l'exciter à une plus grande contrition , à s'amender de quelque défaut , à se tenir plus humble , et par là à le rendre plus fort pour chasser le démon. Généralement parlant , tant que l'exorciste a une foi vive, le démon ne peut lui nuire. — Une énergumène n'avait fait que cracher sur ma figure, et mon surplis était couvert et tout noir de crachats. Les exoi'cismes étant finis, il ne restait rien, ni sur ma figure, ni sur mon surplis. — Ln prêtre russe m'engagea à exorciser une énergumène dans sa propre maison : j'exigeai que tout le clergé de la paroisse fût présent; alors je comman daiau démon,

— 1-23 — par tous les mystères de notre rédemption, de manifester dans laquelle des deux Églises il pouvait être chassé ; alors celte femme s'échappe de mes mains, court embrasser les prêtres, les diacres, etc. , en s'écriant : « Ceux-ci sont mes amis; mais, pour ce prêtre français, je ne puis le souffrii* » . Je dis à ce clergé : «Eh ! Messieurs, il paraît que vous avez de bons amis en enfer. » Le prêtre alors me dit : « Jusqu'à présent je vous méprisais; mais aujourd'hui j'avoue que ce n'est pas sans raison qu'on vous appelle Révérend. » Un jour de dimanche., au moment où le prêtre consacrait, un des assistants se déclara énergumène, et le démon commença à se moquer des prêtres russes en criant à haute voix dans l'église : « Maintenant je ne vous crains plus, vous, prêtres russes : le Père français est parti, pohularii, pohularii, je me divertirai à mon aise » .

Comme notre supérieur méditait continuellement la sainte Écriture, il avait plus de puissance contre les mauvais esprits. Un jour, pendant qu'il disait la messe, un des chefs de la bande infernale commença à haute voix à se plaindre : « Quel malheur pour nous que ce Polonais soit venu ici! Depuis tant de siècles je gouvernais , commandais ici ; tout le montle m'obéissait ; maintenant ce Polonais me chasse, et il faut que j'obéisse. » Observez qu'ils ne font ces confessions que quand Dieu, pour sa gloire,

les y contraint. H y a parmi cu\ une hiërarcliie : quand vous attaquez un inférieur, les supérieurs viennent à son secours; si vous chassez un supérieur, tous ses subalternes se mettent à crier. Le jour de SLiint Jean-Baptiste, l'un d'eux, en partant, me disait : a Ce n'est pas toi, c'est le vieillard Jean-Baptiste qui m'a chassé ». Et le même jour, jjar tout le village, chaque démon criait : « Notre maitre a été chassé, il faut nous en aller ». Ils sont quelquefois forcés d'avouer leur fail^lesse. Nous faisions des exorcismes le mardi gras, au moment où devait se célél)rer la clôture des Quarante- Heures. Alors quatre à cinq démons supérieurs, étant venus au secours du démon exorcisé, mais repoussés, ce semble, par notre Sauveur Jésus-Cihrist exposé, et la ferveur du peuple rassemblé, disent au démon exorcisé : « C'en est fait, nous ne pouvons plus vous secourir, nous partons ; faites, vous seul, ce que vous pouvez ». Et alors ils s'enfuirent, faisant un tapage horrible sur le grenier de la maison...

Mais laissez-moi vous rapporter lui fait singulier arrivé à deux Français, tous deux de Marseille : l'un s'appelle Pascal, cl l'autre Ladi. Le premier, ancien soldat de Bonaparte, ne croyait pas aux démons, ni M. Ladi non plus, lui cjui depuis tant d'années ne s'était pas confessé. Je faisais les exorcismes dans la maison de M. Pascal, au Caucase. I^e démon était

trop faible : une magicienne en envoya une quantité d'autres à son secours. Au moment où je récitais le psaume Exvrgal Deus , tout à coup une multitude de voix se font entendre. Par la bouche delà patiente, ils me défiaient en disant : a Tu es seul, et nous sommes en si grand nombre! nous te vaincrons ». Pascal, qui auparavant n'avait entendu qu'une voix, commença à croire; et, se rappelant sa bravoure, se lève iurieux, et, prenant la sainte croix, l'applique au col de la patiente en disant : a Coquins, fripons que vous êtes, comment avez-vous osé entrer dans le corps d'une chrétienne? Vite, vite, sortez d'ici, coquins, sajis quoi ! . . . Alors le bon Pascal a cru de tout son cfcur qu'il y a des diables, et Ladi se convertit tellement, que de retour à Odessa, où il est architecte, il fait l'office de missionnaire , engage un chacun à se confesser, en racontant publiquement ce qu'il a vu au Caucase.

On s'attendrirait pour ainsi dire sur le sort de ces malheureux esprits. Quand à la messe on lit le Ki/rie eleison, la Consécration et surtout à la communion du saint sang : Calicem salutaris accipiam, lauda7is invocabo Dominum, et ab inimicis ?neis salvus ero, alors ils pleurent comme des enfants qu'on fouette, et crient : « Que deviendrai-je? où m'envoies-tu ? )> Tous ces prodiges s'opèrent facilement en Russie où il s'agit de prouver la vérité de la religion. Mais nous avons fait inutilement les exorcismes dans la Galicie

autrichienne où tous sont catholiques, où il n'est pas nécessaire de prouver la vérité de la religion : alors, malgré tous les efforts, on ne réussit pas : signa autem infidelibus, prop/ietiœ fîdelUms. Voici un cas où nous n'avons pas pu délivrer un patient, dans la Galicie autrichienne. Mais le Seigneur força le démon à manifester quelques vérités qui vous regardent, puisque chez vous (à Vais; on enseigne la théologie. Nous avons été occupés pendant trois ou (piatre mois, au même exorcisme, tous nos professeurs de théologie, d'Lcriture sainte, d'histoire ecclésiastique, de droit canon, de philosophie. Le patient était un ancien professeur d'Écriture sainle, possédant bien le grec et l'hébreu : cor ru plia ojjlimi jifssima. Il paraissait un saint Père en expliquant l'Écriture sainte; mais cette science lui étiiit venue, comme aux anabajitistes, par le démon. Après les premiers exorcismes, il devint ignorant. Il s'était déchaîné contre saint Thomas d'Aquin, avait écrit contre saint Joseph, contre l'autorité de la sainte Vierge, contre l'éternité des peines. Dieu l'obligea de rétracter tous ces points. Un jour, à voie plaintive, il se mit à crier : « Saint Joseph, ne me fraj)pe/. plus, je ne le ferai plus. Dieu le Père, commandez a saint Joseph de ne plus me flageller. » Nous ne voyions personne ; mais le patient avait les veux fixés comme s'il avait saint Joseph devant lui, et voulait le re|x)usser avec ses mains. Tout à coup

son corps parut couvert de longs poils comme les cheveux d'une femme; ensuite il fut transformé en manière de singe. Enfin il s'écria : a Audial exorcista, audial exorcista : sanctus Josephus fuit certissimus sponsus BeaUe iMariœVirf/inis. — Audiat exorcista, audiat : Bcata Virgo, percommunicationem, rjaudet omni potcntia divina. — Audiat exorcista, audiat, audiat : .\os fuimus felicissimi , beati, fortunati cum Dec Paire; oh ! quam bonus Deus! fjuam bonus Pater pro nabis, et nos infp'ali , inr/ratissimi rebelles illi fuimus, inyrati, ingratinos ; et nos punit in œternum, ah ! œlernum, in œternum ! Audial exorcista, audial, audial : Et istcsop/iisla Parisiensis, isle Thomas Aquinas, ah! quam parvum ingeniwn habuitsi comparetur meo ingénia, et Uunen, ah! Deus cogil me fateri, ille, ille, ille sophisla semper me vieil. » Enfin quand nous le lourmonlions, il s'écriait :« Quare me lorquetis , quare igiturnoiuit Deus ulhaberem unionemhgpostalicam? »

Oi)servez que nous ne lui demandions pas ces choses; Dieu le forçait à les avouer, parce que nous étions tous professeurs, et que ces aveux pouvaient nous être utiles.

J'oubliais de vous dire combien il est consolant d'observer quelle conversion totale opère le saint nom de Jésus dans un énergumène qui est délivré. On trouve des femmes qui premièrement étaient abominablement impudiques , blasphématrices, ivrognes ,

etc., devenir à l'instant un parfait modèle de chasteté, de sobriété^ de vénération pour le saint nom de Dieu et de Jésus. Au moment où elles sont délivrées, elles tombent comme mortes, on leur jette de l'eau bénite: alors elles reviennent à elles, prononcent le nom de Jésus, restent quelque temps en silence, tiennent les bras en croix; enfin elles remercient l'exorciste, demandent pardon à leurs parents, vont trouver leurs prêtres russes, leur re|)rochent leur impuissance, vont chaque jour s'informer si leur bienfaiteur l'exorciste reviendra bientôt. Elles deviennent comme missionnaires, vont trouver les autres |)ossédés, les préparent, nous les amènent, les assistent pendant les exorcismes. Une année, huit de ces femmes délivrées vinrent pieds nus, traversant un tlésert de 24 lieues, pour assister à la fête de l'Assomption dans notre église. Observez que quand on prononce mal le nom de l)aptéme, il n'opère rien sur l'exorcisé ; il faut prononcer le nom comme il est écrit dans la langue, et non pas autrement. Observez encore que l'exorciste, iimnédiatement après la messe, et les jours qu'il s'est confessé , a plus de facilité pour chasser le démon, qui alors peut plus diflicilement s'emparer de son imagination. Une petite vanité pleinement volontiiire peut être cause que le Seigneur retire sa grâce, gratis data, et que l'exorciste éprouve bien des contradictions et des confusions. Un jour que

trop présomptueux et me liant à moi-même, j'ex(jrcisais au nom de saint Tliomas cl'Aquin, le démon répondit : Thomam nosco, te non novi. Quand le démon crie : Jp ne sortirai jamais, qu'il crache au visage de l'exorciste, la délivrance est prochaine. Il ne peut souffrir le nom de jNIarie. Va-t-e?i, me disait-il , lu n'es bon que pour être le théologien de Marie. » (^nand on dit : « Et lacté modico pastus est, etc. » , il s'écrie avec horreur : « Quelle honte pour le Fils de Dieu ! f>

Je m'arrête, mes Révérends Pères, et vous prie de ne pas donner de publicité, au moins en mon nom, à ce que je vous confie. A mon âge, on peut faillir, faute de mémoire, à la parfaite exactitude ; je fais avec vous ce que fait un iuA alide : ne pouvant plus combattre, il [)arle volontiers de ses anciennes campagnes, mais sans ordre. Pardonnez à mon âge; faites comme dit Virgile : retirez l'or ex stercore Enn a ; censure/., condamnez, je vous permets tout. Me trouvant seid, il m'a été doux de pouvoir é[)anclier mon cœur dans le vôtre ; mais je ne prétends rien de plus. Daignez me répondre et me faire les questions que vous jugerez à propos. Je salue dans le Seigneur tous nos Révérends Pères. Je désirerais que votre R. Père Recteur daignât m'inscrire dans le catalogue des pauvres à qui il fait l'aumône, et me procurât Vtlisloire des martyrs du Japon par le U. 9

P. Grasset, V Histoire de la Compagnie de Jésus par Crétineau-Joly, et une nouvelle théologie bien complète qui vient d'être composée et imprimée en France. En voyez -moi aussi les catalogues des deux Provinces, afin que je vous connaisse tous. Envovezmoi aussi de petites images. Si la détresse de la maison ne permet pas de me faire cette aumône, achetezles toujours, envoyez-les-moi, et marquez-en le prix, adressez votre envoi à M. Michel Badetti, à Marseille, pour lequel vous trouverez une lettre ci- incluse. Il me fera parvenir à Chio tout ce (|ue vous hii adresserez pour moi.

Adieu, mes Révérends Pères. Je me recommande à vos saints Sacrifices et prières , et je suis bien en N.-S. votre très-humble serviteur,

Gilles He>ry.

Chio, le 8 février 1846.

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