‹ Missions de l'Orégon et voyages dans les Montagnes Rocheuses en 1845 et 1846 [microforme]Chapitre 24 sur 108 · A. NE. D. G · texte numérisé non relu

A. NE. D. G

Fort de la rivière des Arcs-à-Plat, 2 septembre 1845.

MONSEIGNEUR

Les Flat-Bows (Arcs-à-Plat), et les Aætenays forment maintenant une tribu divisée en deux branches. Ils sont connus dans le pays sous le nom de SÆkalzi, En avançant vers le territoire des &aætenays nous fûmes ravis de la beauté et de la variété des aspects qu'il offre. Tantôt nous traversions d'épais massifs de pins et de cèdres, où la lumière du soleil ne pénètre jamais; tantôt de sombres forêts où nous étions obligés, la hache à la main, de nous ouvrir une issue, et de faire des détours pour ne pas être arrêtés par les arbres dont les ouragans d'automne avaient jonché le sol, Quelques-unes de ces forêts sont si compactes qu'à douze pas je ne pouvais plus distinguer mon guide, Le moyen le plus sûr de se tirer de ces labyrinthes, c’est de se confier à la sagacité de son cheval, qui, si on l’abandonne à lui-même, suit la trace des autres animaux : cet expédient m'a sauvé plus de cent lois, Je ne puis m'empêcher, Monseigneur, de communiquer à votre Grandeur, les tristes et pénibles émotions qui vous sssaillent dans ces horribles con-

trées. Une indicible terreur s'empare de l’homme le plus brave et lui cause un frémissement involontaire ; il vous semble voir apparaitre un ours ou une panthère, et votre imagination est frappée de cette vision pendant tout le temps que vous cherchez votre route à travers ces noirs et redoutables repaires qui n'ont pas d'issue. En poursuivant notre marche sinueuse près de la rivière, à l'endroit où elle dévie de son cours naturel, nous aperçümes plusieurs sites dont la végétation charmait nos regards. Au lieu appelé le Portage , la rivière traverse un défilé de mon- Lagnes ou plutôt de rochers abruptes et redoutables ; et le voyageur se voit forcé, dans un espace de huit milles, de risquer sa vie à chaque pas et de braver des obstacles qui, à la première vue, paraissent insurmontables.

Tout ce que l'imagination peut concevoir de plus effrayant se trouve réuni ici pour vous terrifier; des ravins et des précipices profonds, des pics gigantesques, des sommets escarpés, des forêts inaccessibles, des abîmes horribles et sans fond, qui retentissent du bruit causé par les chutes d’eau; des sentiers longs. étroits et inclinés qui montent et descendent, et qui ont obligé plusieurs fois de prendre l'attitude d'un quadrupède, et de marcher à l’aide de mes mains. Pendant ce périlleux passage j'ai adressé souvent de ferventes actions de grâces au Tout-Puissant pour la protection qu'il m'a accordée dans les moments de danger. L'eau s’est frayé une route diversifiée à travers ces âpres rochers qui élèvent leurs têtes jusqu'au

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— 00:.— ciel, et nous avons trouvé des cataractes et des gouffres qui entrainaient des rocs et des arbres avec une force irrésistible. Pendant que l'œil se repose avec charme sur les sommets riches et rougeâtres des montagnes éloignées, sur les gazons élevés, sur les fleurs qui pendent du haut des rochers, l'oreille est étourdie par le bruit confus des ruisseaux et des rivières qui courent avec rapidité, du mugissement des cascades impétueuses et des torrents tumultueux. Une plaine étendue qui se trouve au pied du mont Portage offre toute espèce d'avantages pour la fondation d’une ville, Les montagnes environnant ce site agréable sont majestueuses et pittoresques. Elles rappelèrent à mon souvenir les nobles montagnes Pacho qui entourent la belle capitale du Chili (Santiago). D’innombrables petits ruisseaux jaillissent du sein pierreux des monlagnes, et répaudent une vapeur transparente sur les vallées. La jolie rivière des Chutes descend bruyamment et traverse la plaine avant de se jeter dans le Mc-Gilvray, qui suit pareillement son cours. Les carrières et les forêts paraissent inépuisables. J'ai remarqué de grands morceaux de charbon de terre le long de la rivière, et je suis convaincu qu'on pourrait se procurer ce fossile en abondance. Que deviendrait ce pays solitaire et désolé sous l'influence bienfaisante de la civilisation? Enfin tout le pays des Skalzi semble attendre qu’un peuple civilisé vienne le régénérer, On trouve de grandes quantités de plomb sur la surface de la terre; et nous avons été conduits à croire d'après les apparences qu’il renfermait de l'argent,

Pauvres Indiens! ils foulent aux pieds des trésors sans s’èn douter, et se contentent de la pêche et de la chasse. Quand ces ressources leur manquent, ils vivent de racines et d'herbes, et regardent d’un œil indifférent le blanc qui examine les minéraux de leur pays. Ah! ils trembleraient s'ils connaissaient l’histoire de ces nombreuses et infortunées tribus qui ont disparu du pays pour faire place aux chrétiens qui ont rendu les pauvres Indiens victimes de leur rapacité. Après un voyage de quelques jours nous arrivâmes à la Prairie du Tabac, la demeure habituelle des Kœtenays. Leur camp se trouve dans une immense et délicieuse vallée, bornée par deux éminences dont la pente douce et régulière, couverte de cailloux unis, semble originairement avoir servi de limite à un grand lac.

A mon arrivée je trouvai environ trente loges de Kaætenays; la faim obligea plusieurs familles à passer la grande montagne. Ils allaient à la recherche du buffle. de l'élan, de l’antilope et du cerf. Je fus recu avec toute espèce de démontration de joie et de filiale affection par les habitants de ces loges. Ii5 me saluèrent avec une longue et retentissante décharge de mousqueterie, Plusieurs me montrèrent leur journal consistant en un bâton carré, sur lequel ils avaient merqué le nombre des jours et des semaines écoulés depuis mon séjour parmi les habitants du voisinage du grand lac Tête-Plate, Is avaient compté quarante-un mois et quelques jours.

M. Berland avait usé de son zèle pour maintenir les

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Kaætenays et leurs frères dans Îles bonnes dispositions dans lesquelles j’eus la consolation de les trouver. Depuis ma dernière visite ils ont accompli à la lettre toutes les recommandations que je leur avais faites et quiétaient restées dans leur souvenir. Je fus obligé de décider quelques points de controverse qu'ils avaient mal interprétés et mal compris. Ils se réunissent pour faire les prières du matin et du soir, persévèrent dans l'usage de chanter des cantiques, et observent fidèlement le repos du dimanche.

Le jour de la fête du Saint-Cœur de Marie je chantai la grand’messe, et pris ainsi possession de ce sol, qui était pour la première fois foulé par un ministre du Très-Haut. J’administrai le sacrement du baptême à cent cinq personnes dont vingt étaient adultes, Une importante cérémonie termina les exercices de la journée, Un grand calvaire fut érigé au milieu des applaudissements du camp. Les chefs, à la tête de leurs tribus, s’avançaient et se prosternaient devant ce signe sacré qui prêche si éloquemment l'amour de l'Homme-Dieu qui vint racheter l'humanité déchue. Humblement inclinés devant la croix, ils offraient à haute voix leurs cœurs à celui qui s’est déclaré notre maîtré et le divin pasteur des âmes. Cette station s’appelle le Saint-Cœur de Marie. Un de nos Pères doit bientôt visiter les deux parties de la tribu.

Ces pauvres gens, quoique pressés par la faim, me prièrent instamment de rester quelques jours au milieu d'eux pour leur donner les instructions relatives à leur conduite future. Ils les écoutèrent avec avidité.

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Après mon départ ils se divisèrent en deux petites bandes, et allèrent chercher des provisions dans les défilés des montagnes.

Le 30 août, je dis adieu aux Aætenays. Deux jeunes gens de leur tribu s’offrirent pour me conduire dans le pays des Pieds-Noirs; un troisième Indien. chasseur habile et bon interprète, compléta ma petite escorte. Je me mis en route vers les sources de la Colombia. Le pays que nous traversions était très pittoresque ; nos regards étaient agréablement frappés par de belles prairies qu’embaumait le parfum des fleurs, des arbrisseaux, et des brises fraîches et bienfaisantes ; par de jolis lacs et de riantes vallées entourés de pins chenus et solennels, qui balançaient gracieusement leurs branches flexibles.

Nous trouvâmes aussi de magnifiques et noires forêts alpestres qui n’ont jamais retenti du son de la hache. Elles sont arrosées par des rivières qui prennent leur source dans la chaîne de montagnes qui est à droite, s’élancent .impétueusement sur des rochers sauvages et se jettent dans des précipices. Cette chaîne étonnante ressemble à une barrière imprenable et colossale. |

Je suis avec les sentiments du plus profond respect. de votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur en Jésus-Christ.

P. J. DE SMET, S. J.

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