‹ Missions de la Colombie Britannique: Lettre du R. P. Lejacq à Mgr. D'herbomez: Mission de Saint-Joseph, William's Lake, le 29 novembre 1872Chapitre 1 sur 1 · Missions de la Colombie Britannique: Lettre du R. P. Lejacq à Mgr. D'herbomez: Mission de Saint-Joseph, William's Lake, le 29 novembre 1872 · texte numérisé non relu

Missions de la Colombie Britannique: Lettre du R. P. Lejacq à Mgr. D'herbomez: Mission de Saint-Joseph, William's Lake, le 29 novembre 1872

J'ai promis à Votre Grandeur quelques détails sur mon voyage de l'été dernier; mille occupations diverses m'ont empêché de le faire plus tôt, mais maintenant que nous avons pris nos quartiers d'hiver et que la terre a revêin son manteau de neige, je puis m'asseoir pour vous écrire quelques lignes. Vous connaissez déjà la route que j'ai suivie et les pays que j’ai parcourus; aussi me contenterai-je, sans vous prier de m'accompagner, de refaire en esprit ma longue course et de cueillir le long du chemin quelques fleurs etaussi quelques épines pour les présenter à Votre Grandeur.

Le 2 mai, je quittai la mission de Saint-Joseph, en compagnie du R. P. Mac-Gucuin, se rendant chez les Chilcoten, et de Baptiste, sauvage du fort Alexandria, qui devait lui servir d’interprète. Nous devions voyager ensemble jusqu'à Soda-Creek. Mon compagnon avait voulu se munir d’ane provision de farine que porlait, avec notre bagage, nn cheval marchant devant nous. Tont à coup, sans que nous ayons pu savoir pourquoi, cet animal fit volte-face et, prenant le galop,se mit à courir dans la direction de In mission. Ses brusqnes monvements eurent vite fait crever

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notre sac de farine, qui s'envola comme la poussière du chemin un jour de tempête. « Eh bien, dis-je au Père, lorsque nous eûmes recueilli Les débris de nos provisions, m'écoulerez-vous une autre fois quand je vous dirai : Note sollicite esse dicentes : Quid manducabimus? — Oh! oui, me répondit-il, c'est la première fois que, pour voyager, j'ai pris un peu de farine, mais ce sera la dernière. »

Nous arrivämes sans autre encombre à Soda-Creek vers le coucher du soleil; nous n’avions pas dîné, mais Bernard Kramonsalist se hâla de nous préparer un bon repas, Des le soir, je dis adieu au Père, et me rendis à bord du steamer qui, le lendemain matin, à trois heures, sifilait pour annoncer son départ. Nous arrivions à Quesnel à quatre heures de l’après-midi. Les bateaux de la Compagnie venaient de partir pour le lac Stuart; mais, commeils n'étaient pas encore loin, ils entendirent le sifflet du steameret s’arrêétèrent, Les gens qui s’y trouvaient revinrent par terre jusqu’à Quesnel pour avoir les dernières nouvelles du monde civilisé. A peine fus-je débarqué, qu’un grand cercle de jeunes sauvages employés au service des bateaux de la Compagnie m'entoura ; ils n’eurent rien de plus pressé que de me demauder quand allait avoir lieu le grand cataclysme, c’est-à-dire quand le soleil allait se coucher pour ne plus se lever de trois jours ! Quelques bonnes âmes, instruites des prophéties qui firent un peu de bruit l'hiver passé, avaient sans doute jugé bon de les communiquer aux sauvages, qui en paraissaient alarmés. Je les rassurai de mon mieux.

Le chef de Stellachoula m'aitendait aussi à Quesnel depuis une dizaine de jours ; il voulait me conduire dans son canot jusque chez lui. Vous connaissez déjà le schisme qui a eu lieu à Stellachoula. Le pauvre chef a été abandonné de tous les siens, tout le camp s’est rangé autour

d’un des watchmen qu'on avait l'intention de demander au Prêtre pour chef. Dans ce but, une pelite, mais charmante chapelle avait été bâtie à l'embouchure de Black. Water, c’est-à dire à une dizaine de milles de la pauvre chapelle de Stellachoula, Le chef était venu à Quesnel pour se mettre de son côté et gagner mes bonnes grâces. C'était une terrible affaire à arranger. Pour le moment je réussis à les raccommoder, mais je crains bien que cela ne dure pas longtemps. Enfin, quand la paix fut faite, je bénis la nouvelle chapelle sous le vocable de l’Ascension.

Les bateaux de la Compagnie avaient annoncé au fort Georges que le Prêtre montait ; on m'y attendait depuis bien longtemps. Après avoir patienté quelques jours encore, voyant que je n'arrivais pas, les soldats et les waichmen sautèrent dans un grand canot et descendirent la rivière. Ils me rencontrèrent à peu près à mi-chemin entre Bluck- Water et le fort Georges, dans l'après-midi. Hs me tirent aussitôt monter dans leur canot et me demandèrent si je ne voulais pas marcher toute la nuit, en me disant que leurs gens s’impatientaient de ne pas me voir arriver, Le soir, nous descendimes à terre pour prendre un peu de nourriture et, après avoir fait k prière, nous nous remimes en route, malgré les ténèbres et une grosse pluie. Nous arrnivâämes en vue du fort Georges juste au point du jour. Tout le monde étail encore couché. Mes hommes se mirent a lirer des coups de fusil, puis à chanter, pour annoncer mon arrivée. En un clin d'œil lout le camp fat sur pied, el accourut sur le rivage pour me rece« voir et me toucher la main. Ces pauvres gens étaient si contents de revoir encore le Prêtre! Le capitaine me céda sa maison; on alluma un grand feu pour me sécher et me chaulfer, puis je me rendis à l’église pour me préparer à dire la sainte Messe, à laquelle tout ie monde s’empressa d'accourir au premier coup de cloche. Je suis resté au

forl Georges une semaine tout entière, et j'ai été bien occupé tout le temps. Je faisais trois réunions par jour dans l’église; le matin, la prière, la messe, puis une grande instruction; vers le milieu du jour, le catéchisme, suivi d'explications ; le soir, la prière et une nouvelle instruction. Dans les intervalles, les sauvages se réunissaient autour de moi, dans ma maison, pour réciter la lettre du catéchisme, apprendre de nouveaux cantiques, et me poser des questions. Ils ne me laissaient de repos ni jour ni nuit. Souvent il était plus de minuit quand je pouvaisles congédier; le matin, dèsia première lueur du jour, le tintin-man était debout et rôdait dans le village, agitant sa clochette à la porte de chaque habitation. J'ai été content des sauvages du fort Georges. Tout le monde s’est renouvelé dans la ferveur, chacun a voulu faire un bilalam. De plus, un engagé de la Compagnie, métis anglais, natif de la Rivière-Rouge, est venu me trouver pour me dire qu'il voulait se faire catholique; il m’a demandé un chapelet, et m'a aussi prié de lui écrire les prières catholiques. Inutile de vous redire qu’au fort Georges es sauvuges se font un honneur et un bonheur de bien traiter leur Missionnaire.

Le capitaine, accompagné de deux jeunes gens, voulnt me conduire dans son canot jusqu'à Stony-Creek. Nous reslâmes cinq jours en route. Je ne vous conterai pas combien nous avons tué de castors, de canards et de perdrix, combien d’œufs de perdrix et de canards nous avons ramassés, ni combien nous avons pris de cepa-i ou truites saumonées. Chaque soir nous jetions trois gros hameçons, et le matin nous avions des poissons frais pour déjeuner. Un jour je tuai un rat musqué ; j’ordonnai à notre cuisiaier de le faire rôlir pour notre diner, je me le fis servir, et j'en mangeai la moitié au milieu des rires de mes sauvages, qui méprisent cet animal et n’y touchent que lors-

qu'ils sont pressés par la faim. Un de mes compagnons mangea l’autre moitié, et la place où nous dinâmes est à jamais immortalisée, Le nom de Tsayket-Zetno (à deux ils ont mangé un rat musqué) lui restera tant que la langue porleur sera parlée. Nous dûmes quitter notre canot pour faire à pied une petite partie du trajet. Nous n'étions plus loin de Nounla quard le tonnerre commença à gronder; nous eûmes beau presser le pas, une pluie {orrentielle nous surprit en route; mais les sauvages avaient eu soin de m'urmer d’un parapluie, le seul peut-être qui existât à cent lieues à la ronde. Quand nous arrivämes à Stony- Creek, tout le monde était déjà réuni, et mon interprète Nouska-i à son poste. Le chef Tom me prêta sa maison, et aussitôt je commençai la mission. Ily eut beaucoup d'entrain et d'enthousiasme. Chaque jour il nous arrivait des étrangers de Black-Water, de Quesnel, de Talenck, de Nattlé ou de Stella. Pour ne pas me répéter, je vous dirai une fois pour toutes que dans tous les camps je suivis à peu près le même programme qu’au fort Georges. Les sauvages de Stony-Creek sont assez bien disposés, quoiqu'ils ne valent pas ceux du fort Georges. lis font de plus fréquentes et de plus graves chutes et ne sont pas aussi généreux pour le Prêtre.

Je devais me rendre ensuite au lac Fraser. En passant par le lac Tachick, nous vies de nombreux nids de poules de Taitsons, et nous ramassâmes plusieurs corbeilles d'œufs frais. À l'extrémité de ce lac nous campâmes, en compagnie du capitaine de Stella, qui était venu à ma rencontre. Le soir, en fumant autour du feu, il se mit à m'adresser des questions qui m'étonnèrent un peu. Je ne savais où il voulait en venir. Il me demanda par exemple : — Qu'est-ce que c'est que le juge? Qu'est-ce que c'est que le gouverneur ? Si le juge prend un sauvage, l'attache et veut l’envoyer;au Join, en bas, au pays de la mer, est-il

permis aux autres sauvages de prendre les armes et de le délivrer? Le sauvage qui est pendu par le juge va-t-il au ciel ou en enfer? — Je répondis de mon mieux à toutes ces questions, mais je me doutais bien qu'il y avait quelque anguille sous roche. À Ja fin il me dit : « Mon frère Chenni a élé enchaîné l'hiver dernier par le jnge; on le conduisait en bas, quand surle frail du Rocher-Déboulé il a déserté ; maintenant il est à la maison et t'attend avec impatience pour te consulter sur ce qu'il a à faire. »

Je le priai alors de me raconter les choses telles qu'elles s'étaient passées. Voici la substance de son récit: son frère Chenni quitta Stella en antomne pour aller passer Fhiver au lac Babine, avec les parents de sa femme. Vers la fin de novembre, Kout-Sawiz, petit chef babine, alla traiter de la farine au magasin de Nelson, qui se trouve à 4 ou 2 milles du camp sauvage Il paya son sac de farine en belles peaux de castars. C'était le soir. Il mit de côté son sac de farine sans l'ouvrir, et le lendemain il invita tous les sauvages à venir dans sa loge pour les régaler avec du rababnnt. Quand tous les sauvages furent entrée, selon l’étiquette, on mit la chaudière sur le feu et la femme de Kont-Sawiz ouvrit le sac. Mais quelle ne fat pas sa surprise d’y trouver de la cendre au lieu de farine ! Je laisse à deviner le reste. On parla beaucoup; enfin on décida qu’il fallait aller demander nn autre sac de farine, et Chenni se proposa pour faire la commission.

Le marchand ne voulut pas changer, prétendant avoir donné de bonne farine et aceusant les sauvages d’avoir voulu Jui jouer un tour. Chenni alla rendre compte de son insuccès, Nouvelles discussions dans Je camp. L’affaire en était 1à depuis deux ou trois jours quand enfin les sauvages en vinrent à la conclusion : ils décidèrent qu'ils avaient droit à nn sac de farine ; ils l’avaient payé en belles peaux de castors, il fallait donc le prendre ou

par la porle ou par la fenêtre, Là-degsus Chenni et Netsani (celui qui ne voulut pas vous écouter en 1868 et qui voulait me tuer en 1869) sautent dans un canot et, rendant au marchand son sao de cendre, en réclament un qui renferme de fa farine. Sur son refus, Chenni va droit à la provision, se sert lui-même, passe le sac à Netsani, qui le porte au canot malgré les menaces de l'Américain, et enfin Kout-Sawiz peut faire son banquet.

Mais, à quelques jours de là, le Juge O'Reiliy, qui se rendait à Victoria, vint à passer. L’Américain fit sa plainte eu présentant le cas à son point de vue. Comme les suuvages n'avaient pas d'interprète, ils ne purent s'expliquer. Chenni fut saisi, mis aux fers et condamné à six mois de chain gang. Netsani était absent. Le juge engagea trois blancs pour escorter Chenni jusqu’à la fourche de la Skeena, et le condamné partit accompagné de 8es trois gardiens bien armés. Deux d’entre eux marchaient devant lui, le troisième le suivait, En descendant une côte, Chenni, parvenant à dégager ses mains, bondit tout à coup sur les deux hommes qui le précédaient, les précipita au bas de la montagne, où le troisième alla aussitôt les rejoindre, avant qu'il eût eu le temps de revenir de sa surprise. Quand ces hommes se relevèrent, le sauvage était déjà loin. Il était tout à fait inutile de le poursuivre dans les bois.

Teile fut à peu près l’histoire que me raconta Île capitaine de Stella.

Le lendemain matin, nous nous remîmes en route, À moitié chemin, nous renconträmes les jeunes gens du lao Fraser qui venaient à notre rencontre. Chenni étuit du nombre ; il se tenait à l'écart, un peu triste et honteux; à la fin, ils’approcha de moi et me dit: « J'avais hâte de te voir; ily a longtemps que mon cœur est malade; toi, tu vas mettre mon cœur à sa place. Quand nous arrive-

rons au Camp, j'aurai beaucoup de choses à te conter. »

À Natlé, nous trouvämes réunis tous les sauvages du lac Fraser. L'affaire de Chenni me donna occasion de leur faire connaître hien des choses qu’ils ignoraient. Voici la ligne de conduite que je traçai à Chenni: « Reste tranquille dans ton pays. Si le juge t'envoie chercher, ne te sauve pas dans les bois, va droit vers lui el présente ton cas sous son véritable jour. » — Je lui promis de le recommander au juge, si je le trouvais quelque part. Mes paroles le ranimèrent et il s'engagea à faire ce que je lui dirais. On m'annonça ici que les principaux personnages du pays Nechaouten devaient venir sous peu à un festin du côté du lac Français, je chargeai Kousle, le capitaine de Stella, de leur faire savoir que j'avais l'intention d'aller les voir en automne et je déterminai l'époque approximative de mon arrivée au milieu d'eux,

Pour me rendre à Stuarl’s Lake, je me fis accompaguvr par trois jeunes gens qui portaient mon bagage, Le fusil sur l'épaule, des mocassins aux pieds, je marchais devant, abaltant çà et là quelques perdrix. Nous campâmes au milieu de la montagne, dans la capitale des maringouins et des brülots. Je vous laisse à penser la belle nuit que nous passâmes. Le lendemain, j'eus lieu de me fâcher contre mes sauvages, attendu que, sans tenir compte de mes prescriptions, mon cuisinier usait trop prodigalement nos provisions. Les sauvages ne savent pas ménager; ils ne pensent pas au lendemain.

Le soleil commençait à baisser quand nous arrivâmes au lac Stuart, bien fatigués. Nous ne trouvâmes point de canot ; ce fut un désappointement, car nous avions encore 10 milles à parcourir le long du lac, sur du sable mouvant ou duns la vase. Nous tirâmes quelques coups de fusil dans l'espoir qu’on nous entendrait au camp et qu'on viendrail à noire secours, puis nous nous mimes à

— 925 — longer le lac clopin-clopant. Bientôt une nouvelle difficulté se présenta. Nous rencontrâmes un ereek profond. Comment faire ? Il fallut nous mettre à la recherche d'un tronc d'arbre, que nous roulâmes dans l’eau ; puis un des gens, ayant de l’eau jusqu'aux aisselles, passa à l’autre bord pour y fixer notre pont. C’est là-dessus qu'il nous fallut traverser le creek. À peine fûmes-nous de l’autre côté, que nous vimes venir à nous un gros canot. On avait entendu notre signal au camp et on volait à notre secours. Nous étions, pour cette fois, au bout de nos misères.

Le Prince avait fait réunir au fort tous les sauvages du lac Stuart; ceux de Pinchy, de Tachy et du Grand-Rapide y étaient. On me fit une réception royale. On tira plusieurs salves d’artillerie en mon honneur; tous les sauvages, le Prince à leur lêle, étaient rangés sur le bord du lac pour me recevoir et me souhaiter la bienvenue. Le Prince m’offrit sa maison et m'y conduisit; les sauvages venaient à la suite. Un bon feu petillait dans la cheminée, à côté de laquelle il y'avait une chaise. On vit que mes mocassins étaient trempés et tout crottés; on m'en offrit une paire de neufs. Un jeune homume me déchaussa et me rechaussa, puis on m'apporta de l’eau dans une jolie cuvette avec du savon de senteur et un magnifique essuie-mains. Je n'aurais pu m'attendre à mieux dans la capitale du monde civilisé. Quand je me fus un peu réchauffé et rapproprié, je donnai ordre au fintin-man de sonner la réunion. L'église était bien lavée et fort propre, les ornements de l'autel très-blancs. C’élait une vraie jouissance pour moi; mais, ce qui me causa encore plus de joie, ce ful, en me retournant pour adresser la parole à mes sauvages de prédilection, de voir l'église comble et toute cette foule silencieuse, recueillie et avide du pain de la parole divine.

Je denneurai à Nakazié une dizaine de jours. L'attention

et l’entrain des sauvages se soutinrent fout le temps, Je leur donnai pourtant sur les doigts, surtout à propos des dettes. Un sauvage prendra à crédit tout ce qu’on voudra lui donner, tout ce qu'il pourra arracher au marchand, sans s'inquiéter du moment où il pourra payer. Beaucoup sont déjà grevés de dettes, et je ne sais ni quand ni comment ils pourront se libérer. Quand je proclemai qu'il n'y avait point de baptême pour un sauvage qui avait des dettes, il y eut un moment de découragement. Quelques-uns même tombèrent dans une espèce de désespoir et s’écriaient dans leurs loges: «Il n'y a point de paradis pour nous; c’est en vain que nous faisons la prière. »n Le Prince lui-même, qui est fort endetté, fut consterné et voulait donner sa démission de chef, en disant qu’un chef qui a des dettes ne pouvait être agréable à Dieu.

Pour aller au lac Mac-Leod, la Compagnie, comme à l'ordinaire, me fournit un cheval et se chargea du transport de mon bagage. Charles Ogden avait la charge du packtrain, Joseph Tapage et Benjamin Deschamps prenaïient soin des chevaux. La pluie, les maringouins et la boue rendirent ce voyage assez pénible. Tous les Sikke— nés étaient à leur poste lorsque j’arrivai, il n’en manquait pas un seul. L'église n'était pas entièrement finie, mais on l’acheva vite; j'eus la consolation de la bénir et de la dédier à saint Louis, la veille de mon départ. Les Sikkenés continuent à être bons. Tous les règlements qui existent parmi les aulres sauvages se sont introduits comme d'eux-mêmes parmi ceux-ci. Au dire de la Compagnie, ces sauvages, qui, au commencement, aimaient mieux mourir que de recevoir Île fouet, vont maintenant d'eux-mêmes prier le chef de le leur infliger quand ils se sont rendus coupables de la moindre faute.

Vous savez, Monseigneur, que tous les ans la Compa-

gnie va au portage des montagnes Rocheuses pour «crier le cuir », pour me servir de l'expression consacrée. L'an dernier, il s'y trouva un révérend qui demanda à Charles Ogden passage sur la barge jusqu’au lac Mac-Leod, Charles Jui répondit que les sauvages avaient le prêtre catholique; alors il dit qu'il voulait pousser jusqu'au fort Simpson pour visiter la mission de M. Duncan. Charles lui refusa ce passage, en lui disant qu'il lui fallait pour cela l’autorisation du bourgeois, M. Hamilton. [1 le renvoya à l’année prochaine, c’est-à-dire à l’année présente. Le révérend s’y sera-t-il rendu cet automne ? C’est ce que je n'ai pu savoir.

Il y a une troisième bande de Sikkenés, qu'on nomme les Sekkenés du Portage, aussi nombreuse que celle qui vient au lac Mac-Leod. Il paraît qu'ils n’ont jamais vu le Prêtre, et même qu'ils se soucient fort peu de le voir. Quand on leur a demandé pourquoi ils ne venaient pas au lac Mac-Leod afin d'apprendre la prière et d'écouter le Missionnaire, ils ont répondu qu'ils avaient trois prêtres qui leur permettaient de jouer et qui ne les faisaient pas fouetter, et qu’ainsi ils élaient mieux partagés que les gens du lac Mac-Leod. Ces trois prêtres, dontils sont si fiers, ne sont autre chose que trois sauvages visionnaires, dans le genre de ceux que vous trouvâtes au lac Stuart en 1868.

De retour au fort Saint-James, j'y trouvai peu de sauvages. Je dis la messe dans une des salles du fort. M» Ogden et toutes ses filles y assistèrent, ainsi que les autres catholiques de l'endroit. Je baptisai l’enfant de M. Hamilton et le samedi je me mis en route pour le lac d'Ours; je passai le dimanche à Tachy, où il y avaitun certain nombre de sauvages.

Kotchos, du Grand-Rapide, et Sozé, d’Yakousli, consentirent à faire la tournée du lac d'Ours et du Rocher-

Déboulé. Vous devez vous souvenir que Kotchos m'avait déjà accnmpagné l’année dernière. C'est mon interprète; Ü parle toutes les langues : porteur, sikené, atna. Il nous demanda dix jours pour aller de Tachy au lac d'Ours. Nous n'eûmes point à souffrir de la faim durant cetemps:; grâce à nos fusils et à nos hameçons, nous eùmes même assez bonne table. Nous tuâmes plusieurs castors et quelques lievres, et chaque matin nous trouvions des truites à nos hameçons. Le temps était magnifique; si les maringouius nous avaient laissés tranquilles, nous aurions pu qualifier notre voyage d'agréable, Quand nous arrivâmes au lac d'Ours, tous les Sikkenés n'étaient pas encore rentrés; on les attendait d’un jour à l’autre. M. Mackenzie, en charge du poste, me fit l'accueil que le Missionnaire recevait jadis dans toutes les maisons de la Compagnie. Il me traita pendant tout mon séiour avec la plus cordiaie hospitalité.

Vous savez qu'au lac d’Ours se réunissent des Atnas, des Porteurs et des Sikkenés. Les Atnas ne veulent pas du Prètre et se sauvent quand il arrive; les Porteurs p'ont pas élé des plus édifiants, j'ai dû leur adresser des reproches; quant aux Sikkenés, ils sont très-bons et se soni tenus loin des blancs. Cette année, j’ai rencontré là une brancbe de la famille sikkenée qui n’avail encore jamais vu le Prètre. L'église du lac d'Ours est en construction, on y travailla un peu pendant mon séjour, mais elle ne put être terminée avant mon départ.

J'avais hâte de continuer ma route vers le lac Babine ; en un jour nous descendimes le Drift- Wood river et nous arrivämes à Tatla-landing. il n’y a plus là que deux blancs. Quelle différence avec l'an dernier! Nous leur confiâmes uotre canot et ils nous transporlèrent dans leur bateau au Babine-landing, c’est-à-dire à l’eutrée du Frying-pau-pass.

Je voudrais, Monseigneur, pouvoir vous décrire, au moins approximativement, toutes les misères que nous eùmes à supporter sur ce triste trail. Il y a déjà longtemps que je rôde dans les pays sauvages, je suis habitué à voir des chemins mauvais, mais jamuis je n'ai rien vu de comparable à celui-ci.

Le Frying-pan-pass est le roi des traîls, il réunit tous les agrémentsdes mauvais chemins, Pendant des milles entiers on marche sans toucher le sol, sur des troncs d'arbres, à une hauteur de 15 ou 20 pieds, quelquefois plus, puis on trouve des marais, où l’on s’enfonce dans la boue jusqu’à la ceinture, des montagnes à pic dont la cime se perd dans les nues et qu'il faut escalader, des torrents qu'il faut traverser sur des ponts composés d’un seul tronc d'arbre. Des moustiques altérés de votre sang vous harcèlent sans cesse, et, pour donner le dernier coup au tableau, je dois vous dire que la pluie ne cessa de tomber depuis notre départ du lac Tatla jusqu’à notre arrivée au lac Babine.

Ce fut le dimanche vers huit heures du matin, assez à temps pour célébrer la sainte Messe, que nous y parviames, après ce rude voyage. Il ÿ avait peu de sauvages, presque tous étaient depuis quatre jours à la pécherie pour faire les préparatifs de la pêche du saumon qui allait bientôt arriver. Après la sainte Messe, j’envoyai des jeunes gens annoncer ma venue et dire à tout le monde de se rendre au camp de Rotlat. Beaucoup arrivèrent le soir même, le lendemain malin presque tous étaient présents. On commença par délibérer sur ce qu'on allait faire, et voici ce que l’on décida. L'église n'étant pas encore achevée, on décida qu’on y travaillerait dans les moments libres et que, lorsqu'elle serait terminée et bénite, je descendrais avec eux à la pécherie, car il était indispensable de ne pas laisser monter le sau-

mon sans faire ses provisions d'hiver. On me donna une petite maison près de l'église et je commencçai la mission.

Un de mes premiers soins fut de prendre des informations sur l'affaire du sac de farine. Netsani m'était pas venu me toucher la main; il était toujours le même; pendant l'hiver il avait mal parlé, il se vantait de n’avoir pas peur du juge et menaçait de le tuer. Je lui fis dire de venir me trouver. Quand il arriva, je lui fis la leçon, lui recommandant de ne pas faire le fou en présence du juge, mais de présenter son affaire sous son véritable point de vue; je lui dis que, s’il était raisonnable et qu’il promit d'être désormais un bon sauvage, peut-être le juge lui ferait grâce; mais s’il se livrait à des gestes désordonnés, il était sûr d’être enchaîné et envoyé au loin, au pays de la mer. Netsani promit de suivre mes conseils, de plus il voulait désormais faire la prière. Je n’y consentis pas pour le moment ; je voulais attendre que son cas eût été jugé.

On venait d'annoncer la prochaine arrivée du juge, M. Fitzgerald, au lac Babine, pour le mercredi suivant; il fut résolu qu'on l'attendrait afin d’arranger cette affaire. Il vint, en effet, au jour marqué. Avec tous mes sauvages, j'allai à sa rencontre pour lui toucher la main et Jui souhaiter la bienvenue. Je l’entretins aussitôt de la grande question qui me préoccupait. M. Fitzgerald se félicita de ma présence, qui l’aiderait à tout arranger pour le mieux, et voulut bien, en considération du prochain départ des sauvages pour la pécherie, ne pas différer de s’en occuper,

Une heure après, il revint au camp, accompagné d'une douzaine de blancs et du marchand qu'il était allé chercher au landing des blancs, Je lui offris une maison pour jui servir de tribunal; il accepta et demanda Kotchus pour interprète. Je ne vous raconterai

qu —

pas tous les détails de cette grande cause; je me contenterai de vous dire que Netsani, fidèle à mes avis, parla comme je lui avais dit. Le juge conclut que les sauvages, ne connaissant pas les lois des blancs, n'étaient pas si coupables. Le sac de farine ne méritait donc pas le chaingang. Mais il y avait d’autres plaintes contre Netsani. Le juge lui infligea une rude semonce, disant que lui seul était mauvais parmi les Babines, que les blancs ne se plaignaient que de lui, et lui demanda pourquoi lui seul ne faisait pas la prière et n’écoutait pas la parole du Prêtre. Le coupable fit de belles promesses et parla d'une manière convenable. Le juge demanda alors aux chefs ce qu’ils pensaient et si l’on pouvait compter sur les promesses de Netsani. Il me consulta ensuite sur le traitement à lui infliger. Je le priai de pardonner encore une fois, mais d’avertir Netsani qu’à l’avenir personne ne voudrait plus intercéder pour lui. « Je suivrai votre avis, » me répondit-il; puis, se lournant vers le sauvage : « Le Prêtre, lui dit-il, me conseille de ne pas t’enchaîner encore, c’est pour cela que je te laisse libre; mais sois bien averti, une fois pour toutes, que, si je te trouve en défaut, je t’enverrai au pays de la mer, bien loin, Sois désormais un bon sauvage. Fais la prière comme tous tes gens et je te regarderai de bou œil, comme tous les autres sauvages. » Netsani se mit à genoux, renouvela ses promesses; le juge lui tendit la main et lui dit de toucher celle du Prêtre et de tous les blancs. L'affaire était terminée. Tout le monde fut content de La sentence.

Chacun fit aussitôt ses préparatifs de départ. J’allai de mon côté dire adieu au juge; il me demanda si j'avais besoin de quelque chose et promit de m'envoyer des provisions. Le lendemain matin, en effet, je reçus à la pêcherie, où je m'étais rendu, les présents de M. Fitzge«

rald. Ils consistaient en provisions de farine, thé, sucre, tabac, etc.

Je demeurai quatre jours à la pêcherie, c’est-à-dire jusqu'au lundi. Chaque matin et chaque soir, je réunissais les sauvages. Pendant le jour, ils travaillaient à la pêche. Les Babines ne sont pas des saints; s'il y a un certain nombre de bons parmi eux, il y a aussi des indifférents. Je crois pourtant pouvoir vous assurer que cette mission leur a fait du bien et les maintiendra dans de bonnes dispositions, au moins pour quelque temps.

Mais laissons là les Babines, et partons pour le Rocher- Déboulé.

L'été dernier, les Atnas ont causé un peu de trouble aux blancs. Un de leurs villages ayant été brûlé par accident, les sauvages réclamèrent une indemnité aux blancs, qui refusèrent de payer. Alors les sauvages empéchèrent les marchandises de monter leur rivière; mais ils ne molestèrent personne. Le gouverneur vint, sur ces entrefaites, à l'embouchure de la rivière et envoya dire aux sauvages de venir le trouver afin d’arranger l'affaire. Trois des principaux personnages se rendirent à l’invilation, les autres restèrent au camp. M. Fitzgerald, ignorant la présence du gouverneur, arrivait d’un autre côté, et, ne sachant comment on le recevrait dans le village brûlé, il se fit accompagner d’une vingtaine de mes sauvages, les plus robustes du Rocher-Déboulé, Un Atnx qui se trouvait dans les environs, ayant appris ce qui se passait, prit les devants dans son petit canot et alla porter l'épouvante dans le camp brûlé : « Le juge arrive pour nous enchaîner tous, » disait-il. On crut qu'il {voulait les punir de n'avoir pas répondu à l'invitation du gonverneur, el, en un clin d’æil, tous les canots furent à l'eau et tous les sauvages en route pour aller tronver le gouverneur. Quand le juge arriva, quelques heures

après, il ne rencontra plus que des vieillards et des enfants; il en fut quitte pour rejoindre le gouverneur, qui arrangea cette affaire.

Le Rocher-Déboulé est le rendez-vous de tous les sorciers et joueurs de profession, Il est facile d’en déduire les conséquences : les jeunes gens ne peuvent pas résister à la tentation, ils jouent, et les malades se font souffler. Au printemps dernier, presque tout le monde a joué; le grand chef Telusa Jui-même a fait comme les autres. Quand vint la nouvelle de mon arrivée au lac Babine, ce fut un vrai remue-ménage parmi eux; les bons firent beaucoup de bruit; un des capitaines, nommé Kwass, se distingua parmi eux et tout le monde rentra dans le devoir ; les coupables se soumirent volontiers aux peines qu'ils avaient encourues,

On me rapporta que Telusa avait mal parlé de moi; il avait promis, soit par plaisanterie, soit sérieusement, de me frapper sur la tête avec un bâton. Je ne pouvais laisser passer cela. Chaque fois que je suis venu ici, je suis toujours descendu dans la loge de Telusa ; cette fois, je lui envoyai demander s’il me recevrail encore chez lui, J ne daigna pas me répondre. J'allai m'installer dans la loge du second chef, nommé Nadipis, et je fis sonner la réunion. Telusa n’y vint pas. A la fin de mon discours, que j'accentuai très-fortement, je signalai l’absence du premier chef en exprimant la peine que j'en éprouvais. Dès que la séance fut terminée, Telusa se dirigea seul vers moi et, se jetant à mes pieds, me fit amende honorable, s’accusant de ses fautes et me demandant une pénitence ; il me dit que je n'avais qu’à parler, qu'il se soumettrait à tout.

Le moment difficile était passé, je demeurais maître de la situation. Tout alla à merveille, les coupables se relevèrent de leurs fautes et tout le monde fit les plus belles promesses. Puissent-ils y être fidèles!

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Il n'y a pas encore d'église au Rocher-Déboulé; les bois sont équarris, mais on ne s'élait pas encore entendu pour l'emplacement. J’espère qu’elle sera terminée pour l'été prochain. Comme à l'ordinaire, les sauvages du Rocher- Déboulé ont été très-bons pour moi; chez eux, je n’ai manqué de rien.

Pendant mon séjour au Rocher-Déboulé, il y a eu un cas de maladie bien curieux. La femme d’un des watchmen tomba subitement malade et sans connaissance. Longtemps elle demeuradans cet état, et quand elle en sortit, elle éprouvait un grand malaise à la tête et beaucoup de diflculté pour respirer; peu de temps après, elle retomba dans le même état. Elle assurait que pendant ses moments de cerise elle voyait un homme méchant qui voulait lui enlever son souffle. Les sauvages s'étant réunis pour prier autour de sa couche, l'homme méchant s'en alla et un ñomme bon prit sa place : il faisait le siyne de la croix et disait à la malnde de faire de même. Celle-ci demanda le baptême avec beaucoup d'instance, assurant qu’elle n'avait plus que peu de temps à vivre. Elle eut plusieurs crises de celte nature, mais je croyais bon de différer de la baptiser. Tous les sauvages ct la malade elle-même attribuaient cette étrange maladie à un sortilége de Tarmanoas, Enfin elle eut une attaque tellement violente, qu’on vint en toute hâte me chercher, J'accourus et la trouvai avec tous les symptômes de la mort. Je craignis de n'avoir pas le temps de ia bapliser et je me hâtai de lui administrer ce sacrement. À peiue eut-elle été baptisée, qu'elle commença à se ranimer peu à peu; sun mal disparut comme par enchantement et il ne lui resta qu'un peu de faiblesse, Quand elle me fit ses adieux, au moment de mon dépurt, elle me dit : « Si je suis encore en vie, c'est grâce à ton baptéme, ou à ta médecine, » car les sauvages emploient ls même met pour ces deux choses,

Cette aventure a produit un grand effet sur les sauvages et leur a donné une haute idée du baptême.

J'avais promis aux Babines de célébrer aveo eux la fête de l’Assomption, Les gens du Rocher.Déboulé m'accompagnèrent une partie du chemin. J'avais été obligé de chasser mon interprète, qui s'était mal conduit, et un des jeunes gens qui portaient mes effets m'ayant abandonné sans m'averlir, je demeurai réduit à deux compagnons, qui, heureusement, se conduisirent bien et s6 partagèrent mes bagages, qu'ils portèrent jusqu’au landing du lac Babine. Le soleil était déjà couché quand nous y arrivâmes; deux jennes gens avec un canot m’y attendaient ; je pris mon repas avec le commis de M. Nelson, puis nous descendimes la rivière pour aller à la pêche. rie. Le temps était pluvieux et froid.

Quand nous parvinmes au but de notre voyage, il était plus de minuit, tous les sauvages étaient couchés; mais les chants de mes jeunes gens les eurent bientôt réveillés, et tout le moude se leva sur-le-champ pour toucher la main au prêtre. Je passai là la fête de l’Assomption; j'avais Toulès pour interprète.

Cette année le saumon n’a pas été aussi abondant qn'à l'ordinaire. De mémoire d’homme, jamais ce poisson n’a manqué au lac Babine, Les sauvages craignent qu'il n’en advienne de la Skeena comme du Fraser ; ils attribuent la diminution du poisson au steamboat des biancs, Ils auront de la peine à se tirer d’affaire cet hiver.

Les sauvages me munirent de provisions pour mon retour au lac Stuart, où le petit chef Allés voulut me conduire dans son canot, Arrivé au lac Babine, j'ullai faire mes adieux au commis da M. Nelson, qui me donna ds la farine, du lard, du sucre, etc., et en passant devant le fort je rendis visite à M. Charles Ogden, qui me fit aussitôt toutes sortes d'offres bienveillantes; de plus, en che-

min je tuai force gibier, de sorte que nous étions loin de manquer du nécessaire ; mais le temps était fort mauvais, il pleuvait chaque jour, et parfois c'étaient des averses torrentielles. Au bout de quatre jours nous arrivâmes à l’extrémité du lac. Un employé de la Compagnie, nommé Joë Flatt, qui fait le service entre le lac Babine et le lac Stuart, me procura un cheval pour porter mes bagages à travers le portage; mais, arrivés au lac Stuart, nous ne trouvämes point de canot. Nous eûmes là un jour de retard dont je profitai pour visiter ce lieu. Ce serait un bel endroit pour une mission ; mais la terre ne vaut rien, il y a 4 ou 2 pouces de détritus sur un fond de sable ou de gravier.

Les coups de fusil que nous avions tirés avaient été entendus et compris des sauvages qui récoltaient les graines à une certaine distance sur les bords du lac. Un canot arriva et nous partimes. Nous allâmes camper à Maïkot, le pays des graines, et le lendemain, accompagné de tout le monde, je me rendis à Tachy. L'église était achevée, je la bénis et la dédiai à sainte Cécile.

En continuant ma route, je passai à Pinchy, où je célébrai la sainte Messe dans l’église des sauvages. C’est la plus belle de toute la contrée. Au fort, où j'arrivai ensuite, e trouvai très-peu de sauvages. J'avais hâte de continuer mon voyage afin d'arriver au pays nechaouten à l'époque que j'avais désignée ; la Compagnie me donna un cheval pour porter mes bagages jusqu’au lac Fraser. Je ne fis que passer à Natlé et à Stella. Je demeurai trois jours à Conslatto, où il y avait à nommer un chef, des capitaines, des soldats, des watchmen, et à désigner uu emplacement pour l’église. Les sauvages de ce lieu sont bien disposés; quelques-uns d’entre eux vont passer l'hiver à la côte, à Kitteinat ou à Kullup.

Les sauvages de Conslatto firent ce qu'ils purent pour m'empêcher d'aller à Nechaouten, ils échouëèrent contre

ma résolution bien arrêtée. Je désignai quatre d’entre eux pour m’accompagner, et nous pariimes. Nous voyageâmes sur le lac Conslatto de l’ouest à l’est, durant une dizaine de milles, puis nous primes le érail qui se dirige vers le sud jusqu’au lac Youtson, qui est plutôt une chaîne de lacs qu’un lac proprement dit. Arrivés là, nous trouvâmes deux canots, un en écorce, l’autre en bois. Durant vingt milles environ nous voguâmes vers l’ouest ; à ce point le lac suit la direction sud-ouest et se prolonge encore jusqu’à 5 ou 6 milles. Un des chaînons se termine là. Une grosse rivière rapide qui bondit et écume sur un lit de roches sert de trait d’union entre deux chainons. Nous mimes nos canots à terre, et durant 3 ou 6 milles nous continuâmes notre course à pied.

Nous arrivâmes alors au second chainon, où nous trouvâmes un gros canot; nous primes la direction ouest pendant une douzaine de milles ; le lac continuait dans cette même direction à perte de vue, maïs il nous fallait entrer dans un lac latéral situé au sud et séparé seulement de celui-ci par une barrière de castors. Nous hissämes notre canot par-dessus cette barrière et nous continuâmes à voguer toujours vers le sud pendant une dizaine de milles. Nous mîmes alors pied à terre; nous n’étions plus qu’à une journée de marche de Chezenk, où tous les Nechaouten sont réunis à certaines époques de l’année. Le lendemain, c'était un samedi, nous étions partis à pied, espérant arriver le soir même à Chezenk; nous avions déjà fait plusieurs milles quand, à un coup de fusil que jetirai sur une perdrix, j’entendis une réponse, c’est-à-dire un coup de fusil, puis un second, Les sauvages n'étaient pas loin. Nous ne fûmes pas longtemps, en effet, sans en apercevoir une pelite troupe qui se dirigeait vers nous. C’élaient des Nechaouten. Les trois principaux personnages de la tribu étaient là; puis un vieux

chef et sa femme, un grand jeune homme et quelques enfants. Nous nous arrétâmes, et on s’assit sur le bord du érail, On me dit qu’il était inutile d'aller plus loin, parce que les sauvages, après avoir longtemps attendu le Prêtre, s'étaient dispersés, n’ayant plus de provisions. La nation avait député les trois principaux chefs pour attendre le Prêtre et lui exprimer le vif désir que tous avaient de le voir et de l'entendre. C’est pour cela qu'on était venu a ma rencontre.

Nous n'avions plus qu’à rebrousser chemin; c'est ce que nous fimes tous ensemble jusqu’à un petit lac où nous campâmes. Dès que le campement fut établi, on me servit à manger, puis on m'invita à parler du bon Dieu. Le vieux chef et sa femme étaient venus à ma rencontre dans l’espoir d’être baptisés, car ils ne comptaient guère ne revoir une seconde fois. Je les interrogeai, pour m'assurer s’ils savaient ce qui est requis pour pouvoir être baptisé. Je fus surpris de leurs réponses, surtout de celles de la vieille, qui était aveugle. J’ignore où elle a pu apprendre tout ce qu’elle savait. J'ai baptisé bien des femmes jeunes qui avaient souvent vu le Prêtre et qui ne répondaient pas à mes questions avec tant de précision et de clarté. Sa foi et son désir du baptème étaient encore plus grands que sa science, Je remerciai le bon Dieu de m'avoir fait trouver cette pauvre vieille au milieu des bois. Il a des élus partout,

Les Nechuouten sont à peu près une soixantaine. Ils ne sont réunis qu’un moment au printemps, vers le mois de mai. L'été et l’automne, ils sont dispersés dans les bois pour la chasse; l'hiver, ils vont à la mer du côté de Bella-Coola; au bon printemps, ils retournent dans leur pays pour chasser. Il serait bien difficile de les voit au lac Stuart,

Le lundi nous reprimes le chemin de Gonslatio, où nous

arrivämes le mercredi. Le samedi suivant, nous descendimes au lac Fraser par la rivière Nechako.

J'ai oublié de vous dire que nous avions tiré un caribou au lac Youtson; il traversait le lac à la nage quand nous FPaperçûmes; les sauvages voulurent aussitôt lui donner la chasse, maïs je les priai auparavant de me mettre à terre, car notre canot étut en écorce el le lac agité par un vent violent. Du rivage je contemplai la chasse : c'était très-intéressant. Ce ne fut qu'au quatrième coup de fusil que le pauvre animal; baissa Ja téte il était mort, On l’amena à terre; en un clin d’œilil fut écorché, dépecé et mis sur des branches d'arbres, Mes sauvages ne prirent que quelques morceaux qui ne pouvaient se sécher facilement et nous partimes, espérant bien trouver le reste au retour. Ce retour était impatiemment attendu, car mes compagnons comptaient faire un grand festin. Ils retrouvèrent, eu effet, leur cache ; la viande était bien conservée, ils la mirent dans le canot et nous continuâmes noire route jusqu’au moment du campement. À peine étions-nous installés, qu’ils firent un grand feu et remplirent de viande toutes les chaudières. Quand la viande fut cuite, on la vida dans des plats et les chaudières furent aussitôt de nouveau remplies. Je les laissai faire quelque temps; inais, quand je crus qu'ils avaient assez mangé, même pour des sauvages, je dus mettre le holà. Les chaudières se remplissaient pour la troisième fois... Je leur demandai s'ils prétendaient manger fout le caribou avant de se coucher. Je pense que c'était leur intention; mais, ne me voyant pas d’humeur ä le leur permettre, ils eurent peur ei s’en tinrent là.

Je passat Le dimanche au lac Fraser ; le lundi je descendis à Hounla; la nuit suivante J'étais à Stony-Creek, où il yavail peu de sauvages, Tom ct le capitaine de

Noalkré se chargèrent de me conduire au fort Georges, où j'arrivai le jeudi; j'y restai jusqu'au samedi après midi, quoiqu'il y eût peu de monde. La nuit du samedi je me rendis à Black- Water, d’où je partis le dimanche après midi pour atteindre le steamer qui devait partir de Quesnel le landi matin. Enfin le mardi j’arrivai à la mission de Saint-Joseph.

Mon voyage a duré cinq mois, pendant lesquels j'a toujours joui d’une bonne santé, à part quelques jours de fatigues occasionnées par le voyage sur le Frying-panpass. Je vous demande maintenant, Monseigneur, la permission de clore mon récit et je me dis votre enfant dévoué et affectionné en Notre-Seigneur et Marie Immaculée.

LEJACO, 0. M, 1.

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