‹ Missions du CanadaChapitre 32 sur 72 · New- York · texte numérisé non relu

New- York

200 RELATION DES ANNÉES leTT-lÔTS.

fois à la française, le baisa et dit : « Voici l'unique <( maître de nos vies. C'est le seul, et non pas Agres- « koué, qui doit être invoqué. Il gouverne nos vies. c( Ce ne sont pas nos songes qui nous font vivre « longtemps. Jésus , fils d'une Vierge , vous êtes « sans égal en beauté. Faites-nous asseoir auprès de K vous au Ciel. — Nous qui sommes chrétiens , sou- « venons -nous de ce que nous lui avons promis « quand on nous a baptisés. »

« Sitôt qu'il fut attaqué du flux de sang, il me vint trouver, et après avoir prié Dieu, il me dit : « Je suis mort, » et demanda à se confesser, ce qu'il fit avec toutes les marques d'un véritable chrétien. Je lui rendis pendant sa maladie de grandes assiduités , et il ne cessait de me dire : « prions Dieu ensem- « ble. » Il le faisait souvent seul, et voulut que je dise de bonne heure les prières de l'Eglise pour les agonisants. Je ne pus pas lui donner le saint Viatique , parce qu'il avait un dévoiement d'estomac continuel. Il excita sa femme à vivre en bonne chrétienne, et ses parents à se convertir. Il résista constamment à l'imporlunité de ceux qui voulaient appeler les jongleurs pour le guérir par leurs superstitions ordinaires ; il leur répondait que sa vie était entre les mains de Dieu, et que, puisqu'il jugeait à propos de le retirer de ce monde, il en était content.

« Il voulu en outre faire un festin solennel, pour

y déclarer en public ses dernières -volontés. C'est ce qu'ils appellent le festin d'Adieux. 11 y fit parler deux hommes des plus considérables, qui dirent de sa part, tant aux anciens qu'aux jeunes gens ' , qu'il les exhortait à respecter notre gouverneur, comme leur père ; — qu'ils tournassent leurs armes contre les Outagamis ; — qu'ils se souvinssent après sa mort que le meilleur adieu qu'il leur laissait, était de vivre toujours en bonne intelligence avec nous ; — enfin qu'il les conjurait de se faire tous bons chrétiens et de quitter leurs superstitions, comme il avait fait. — Puis, se tournant vers moi : « Vous « écrirez, dit-il, à M. le gouverneur, qu'il perd le « meilleur serviteur qu'il avait parmi les Iroquois ; « et je supplie Monseigneur l'évêque, qui m'a bap- « tisé, et tous les missionnaires de prier Dieu que je « ne reste pas longtemps en purgatoire. »

« Les conviés s' étant retirés, il m'appela près de lui. « 11 faut donc enfin, me dit-il, nous séparer; je « le veux bien, puisque j'espère d'aller au ciel. » — Il me pria ensuite de réciter le chapelet avec lui, ce que je fis avec quelques chrétiens, et ensuite après la recommandation de l'âme, il m'appela , et me dit : « A7ine ga a gehiaia^ voilà que je me meurs. » Et puis il rendit fort paisiblement l'esprit. Je me mis aussitôt à genoux aupès du corps, avec toute la pu-

1. Les jeunes gens ou la jeunesse est synonyme de rjucrriers cbez les Sauvages du Canada.

rente, pour prier Dieu pour le repos de son âme : mais les pleurs nous ôtèrent la voix. Pendant qu'il expirait, son frère aîné lui prit la tête, disant : « cou- « rage, vous allez au ciel, où vous serez heureux. «0 vous êtes bon chrétien; Jésus vous aime, il « aura pitié de vous. »

« Il me demanda deux choses, un jour avant sa mort : la première de le faire enterrer à la française ; que je ne permisse pas qu'on remplît la fosse de ses habits et des autres choses qui avaient été à son usage, suivant la coutume des Sauvages, et que je lui fisse un cercueil de quatre ais qu'il fit apporter sur l'heure.

« La seconde, que je dressasse une haute croix auprès de sa tombe, afin qu'on la vît de loin, et qu'après sa mort, on se souvînt qu'il avait été chrétien. J'exécutai exactement ce qu'il souhaitait de moi. Étant sur le bord de la fosse, je fis cesser les cris et les pleurs ordinaires de ses parents et amis, qui étaient venus pour escorter le corps, et lui rendre les honneurs d'une pompe funè!)re. Je les exhortaià se faire chrétiens, s'ils voulaient avoirle bonheur de le revoir et d'être éternellement heureux avec lui ; — que leur tour viendrait de mourir. Ensuite, je me mis à genoux et priai d'une voix haute et en leur langue pour le repos de l'àme du défunt. Après quoi, lui penchant la tête, je lui dis le dernier adieu , me réjouissant avec lui de ce qu'il avait hautement pro-

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fessé le Christianisme, et que dans l'affliction que notre séparation me causait je me consolais dans la pensée qu'étant mortel aussi bien que lui, j'espérais de nous revoir dans le Ciel.

tt L'assemblée fut touchée de mes paroles , et ne pouvant plus contenir leurs sentiments, je fus interrompu par leurs cris et leurs lamentations. Les uns disaient que j'étais digne de compassion , les autres qu'un si bon chrétien devait vivre plus longtemps, et d'autres enfin qu'il était heureux dans le Ciel. Je ne pus alors me dispenser de verser des larmes, et d'en arroser le corps du défunt que je tenais embrassé. Les trois Français qui étaient auprès de moi ne furent pas peu attendris en cette rencontre. Nous lui couvrîmes la face , et après l'avoir mis dans le cercueil que je lui avais fait du mieux quej'avais pu, nous le descendîmes dans la fosse, sans qu'aucun de ses parents y mît la main, que pour arrêter la terre avec des écorces, de peur qu'elle ne touchât le cercueil, ce qu'ils font fort proprement. Étant de retour à mon logis , je gardai le grand deuil pendant huit jours à la façon du pays et de toute la parenté, pendant quoi je reçus les visites.

« Voilà, mon Révérend Père, quelle a été la fin de Daniel Garakontié, notre bon ami, et le meilleur de tous les chrétiens Iroquois.

« Il avait différé plus de dix ans à se faire baptiser, apportant pour raison qu'il ne connaissait pas

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encore assez bien les obligations du Christianisme , ou qu'il ne se sentait pas encore assez fort pour les garder. Mais dès que Dieu lui eiit fait la grâce de recevoir le baptême, il s'est déclaré si hautement pour la Foi, qu'il a toujours combattu publiquement les superstitions de sa nation, et a partout donné des marques de son zèle pour notre sainte religion.

« L'innocence dans laquelle il a vécu depuis son baptême a été telle, qu'à peine trouvait-on dans sa conscience les péchés qui sont ordinaires aux gens de bien. Il est vrai qu'étant chez les Hollandais, il y a cinq ou six semaines, il fut pris de quelques coups de vin qu'on lui donna, et qu'il but, ne pensant pas que le vin eût la force d'enivrer, mais seulement l'eau-de-vie. 11 fut tellement touché de s'être laissé ainsi surprendre, qu'à son arrivée ici, il fit une confession publique, et me dit qu'il avait commis un grand péché, donnant toutes les marques d'un aussi grand regret que s'il n'eût pas fait cette faute par inadvertance. Je reconnus par là de plus en plus quelle était la tendresse de sa conscience.

« Je n'ajouterai que ce mot à bien d'autres choses que je pourrais dire à sa louange, et qu'on pourra trouver dans les Relations qui ont fort souvent parlé de lui. Il y quelque temps que, se trouvant à la Nouvelle-York, les hérétiques lui demandèrent s'il était encore chrétien. 11 leur répondit hardiment que sa

foi durerait autant que sa vie. Ils furent si édifiés de cette réponse, qu'ils louèrent sa constance, et même l'exhortèrent à persévérer jusqu'à la mort. C'est la grâce que Notre-Seigneur lui a faite. Il s'est trop recommandé aux prières de Votre Révérence pour l'inviter à se souvenir de lui en ses saints sacrifices; je la prie de n'y pas oublier.

« Mon Révérend Père,

« Son très-humble, etc.

« Jean de Lamberville. »

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