HISTORIENS ARMÉNIENS
foi relative pour les faits qui se sont accomplis dans un rayon plus éloigné en Asie Mineure, une foi nulle pour les affaires de Grèce ou d'Italie. Là éclate, en effet, sa profonde ignorance géographique et historique. Quand il rencontre sur son chemin la guerre marsique (sociale), il avertit le lecteur que les Marses , les Péligniens et les Marrucins sont des peuples « qui demeurent au delà de la Libye, aux environs de Gadès » (c. 29) . Il fait intervenir le Sénat romain pour empêcher la destruction d'Athènes par Sylla (c. 32); il prolonge les jours du vieux Marins jusqu'au retour de Sylla en Italie (c. 35), etc. Quoique les erreurs ne manquent pas non plus dans la relation des affaires asiatiques (1), le témoignage de Memnon mérite ici une sérieuse considération. Son impartialité est complète , car sa patrie eut à souffrir autant de Mithridate que des Romains ; il s'abstient des exagérations de chiffres familières aux historiens romains ou amis de Rome : à Ghéronée, il ne compte que 60,000 Asiatiques (c. 32), à Tigranocerte 80,000 (c. 57). Il me paraît certain que Memnon n'a consulté directement et d'une manière suivie aucune des grandes histoires grecques qui existaient de son temps, Posidonius, Strabon , Nicolas, Diodore ; sa source principale, pour ne pas dire unique, au moins dans les livres qui nous sont parvenus, ce sont les chroniqueurs d'Héraclée qui l'ont précédé et dont il synthétise les ouvrages comme Tite- Live synthétisait l'œuvre des annalistes de Rome. Ces chroniqueurs . s'appellent Nymphis (m® siècle), Promathidas (début du P"" siècle) et Domitius Callistratos , ce dernier avant Auguste. On peut encore voir sur un point particulier, l'histoire du tyran Denys le Gros, combien Memnon a suivi de près Nymphis (Memnon c. 4 = Nymphis fr. 16); on doit présumer qu'il a utilisé de la même façon les chroniqueurs de l'époque de Mithridate. Son récit a donc toute la valeur d'un témoignage contemporain, mais dont l'autorité est limitée à la sphère accessible aux informations de la Chronique : c'est l'histoire faite avec les journaux du temps.
e) Sources arméniennes.
La littérature historique de l'Arménie, antérieurement à la conversion des Arméniens au christianisme (iv® siècle), ne consistait, suivant le témoignage formel de l'historien national Moïse de Khorène , qu'en quelques chants populaires conservés par la tradition , dont il a recueilli di-
(1) Erreur sur l'âge de Mithridate à son avènement (c. 30); le massacre d'Éphèse placé après le siège de Rhodes (31) ; erreur sur le nom du général qui occupa Chios (33) ; Archélaos donné pour amiral à Mithridate encore en 73 (38, 40) ; erreur sur l'époque de la victoire de Lucullus devant Cyzique (40).
moïse de KHORÈNE.
vers fragments {Histoire cV Arménie, I, 3; 10; 21; 30, etc.). Aussi faut-il considérer comme un véritable roman historique la prétendue Histoire ancienne de V Arménie, soi-disant extraite des archives de Ninive (!) par Mar Apas Katina, savant au service de Valarsace, lequel aurait été viceroi d'Arménie et frère d'Arsace Y Mithridate P^ roi des Parthes (1). L'époque de la fabrication de ce roman n'est pas exactement connue ; peut-être Moïse de Khorène lui-même en est-il l'auteur; il n'en reste d'ailleurs que les extraits conservés par Moïse de Rhorène (v^ siècle) et Jean Gatholicos (ix® siècle) dans leurs Histoires d'Arménie. M. Langlois a donné une traduction suivie de ces extraits, en français, dans le tome V des Fragmenta historicoimm grœcorum de Didot (ii^ partie, p. 13 suiv.).
Le récit de Mar Apas Katina s'arrête à la mort d'Arsace P"", fils de Valarsace. La suite de l'histoire appartient en propre à Moïse de Khorène (2). Celui-ci paraît avoir eu, à travers Africanus, Eusèbe et Josèphe, une vague connaissance de l'histoire de Mithridate et de Tigrane, mais il a combiné ces renseignements de source grecque avec l'histoire de Gyrus, des légendes arméniennes (3) et ses propres inventions; l'amalgame qui en est résulté est dénué de tout caractère historique. On en jugera par le résumé suivant (Moïse, II, 11). Ardaschès, roi d'Arménie, s'empare de l'empire des Parthes, nomme son filsDicrân (Tigrane) viceroi d'Arménie, et donne sa fille en mariage à Mihrdat (Mithridate), roi des Ibères ; puis il entreprend la conquête du « pays entre deux mers » (l'Asie Mineure). Il fait prisonnier le roi de Lydie Grésus (!), conquiert toute l'Asie Mineure, enfin, franchit la mer sur une multitude de vaisseaux, et profitant de l'anarchie qui régnait à Rome, soumet l'Occident. Ardaschès est assassiné par ses propres soldats, et l'armée des Grecs, reprenant l'offensive , envahit l'Arménie ; mais Tigrane les bat, confie à son beau-frère Mithridate le gouvernement de Madjak (Mazaca de Gappadoce) et retourne en Arménie. Longtemps après, dit Moïse, on montrait encore dans les citadelles arméniennes, Ani et Armavir, comme trophées de l'expédition d'Ardaschès, des statues de dieux helléniques , œuvres des sculpteurs célèbres, Scyllis et Dipène (4). Dans un autre passage (II, 15) Moïse, brodant sur un texte de Josèphe (Ant. jud. XIV, 3, 4), raconte les guerres de Pompée contre Mihrdat. Pompée, vainqueur après de terribles combats, fait prisonnier Mihrdat, fils de Mihrdat, et
(1) Cp. Fréret, Œuvres, XII, 187 et Mém. Acad. Inscr. XLVII, 98; Quatremère, 'Journal des Savants , 1860, p. 304 ; Langlois, Etudes sur les sources de Vhistoire d'Arménie de Moïse de Khorène, dans Bulletin de VAcadéinie de Pétershourg , 1861, III, p. 531-583.
(•2) Traduction française par Levaillant de Florival; latine par Whiston, Londres, 1736.
(3) Quant aux extraits de Polycrate, Evagoras, Camadrus, Phlégon, que dorme Moïse (II, 13), ce sont d'impudentes falsifications.
(4) Sur ce détail, où éclate la confusion entre Cyrus, Xerxès et Arsace, cf. Otfried Mul- LER, Kleine Schri/ten, II, 634.