SCENE IV
HIPPOLYT!, THÉRAMÈNI.
Hippolyt e.
, tout est-il prêt ?... Mais la Reine s’avance» Va , que pour le départ tout s’arme en diligence. Fais donner le signal , cours, ordonne et revicn Me délivrer bientôt d’un fâcheux entretien.
s c E JJ e v.
PHEDRE, CENONE, HIPPOLYT E.
PHEDRE» <4 (Enone , dans le fond du Théâtre.
HjE voici.... Vers mon coeur tout mon sang se retire. J’oublie , en le voyant , ce que je viens lui dire. CE N O N I.
Souvenez-vous d’un fils qui n’espere qu’en vous.
T K A G Ê D I E. ji
Phidrî, à Eippolyte.
Or» dît qu’un prompt départ vous éloigne de nous , Seigneur. A vos douleurs je viens joindre mes larmes.
Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes.
Mon fils n’a plus de pere , et le jour n’est pas loin Qui de ma mort encor doit le rendre témoin.
Déjà mille ennemis attaquent son enfance.
Vous seul pouvez contre eux embrasser sa défense.... Mais un secret remords agite mes esprits:
Je crains d’avoir fermé votre oreille à ses cris.
Je tremble que sur lui votre juste colere Ne poursuive bientôt une odieuse merc.
Hippolyth.
Madame , je n’ai point des sentimens si bas.
Quand vous me haïriez je ne m’en plaîndroîs pas. Seigneur. Vous m’avez vue , attachée à vous nuire.... Dans le fond de mon coeur vous ne pouviez pas lire 1..»
A votre inimitié j’ai pi is soin de m’offiir.
Aux bords que j’habitois je n’ai pu vous souffrir,
In public, en secret, contre vous déclarée.
J’ai voulu par des mers en ctre séparée.
J’ai même défendu, par une expresse loi.
Qu’on osât prononcer votre nom devant moi.,..
Si pourtant à l’offense on mesure la peine»
Si la haine peut seule attirer votre haine.
Jamais femme ne fut plus diene de pitié.
Et moins digne, Seigneur, de votre inimitié 1
■ Des droits de scs enfans une mere jalouse ,
3* PHEDRE
Pardonne rarement aux fils d’une autre épouse , Madame ; je le saii. Les soupçons importuns Sont d’un second hymen les fruits les plus communs. Toute autre aitroit pour moi pris les mêmes ombrages.
Et j’en aurois peut-être essuyé plus d’outrages.
PHEDRE
Ah ! Seigneur , que le Ciel , j’ose ici l’attester ,
De cette loi commune a voulu m’excepter i Qu’un soin bien different me trouble et me dévore !
Madame , il n’est pas tems de vous troubler encore. Peut-ctte votre époux voit encore le jour.
Le Ciel peut à nos pleurs accorder son retour. Neptune le protège, et ce Dieu tutélaire Ne sera pas en vain imploré par mon pere.
On ne voit point deux fois le rivage des morts. Seigneur Puisque Thésée a vu les sombres bords ,
En vain vous espérez qu'un Dieu vous le renvoie;
Et Pavarc Achéion ne lâche point sa proie...
Que dis- je? il n’est point mort puisqu’il respire en vous.
Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux. Je le vois , je lui parle , et mon c«rur ... le m'égare. Seigneur. Ma toile ardeur , malgré moi, se déclare! Hip'polyte.
Je vois de votre amour l’effet prodigieux :
Tout mort qu’il est , Thésée est présent à vos yeux. Toujours de son amour votre amc est embrasée ?
PHEDRE
Oui, Prince, je languis , je brûle pour Thésée, ïe l’aime , non point tel que l’onr vu les enfers , Volage adorateur de mille obie's divers ,
Qui va du Dieu des morts de honorer la couche;
Mais fidcle, mais fier, er même un peu farouche , Charmant , jeune , traînant tous les cœurs après soi , Tel qu’on dépeint nos Dieux , ou tel que je vous voi. Il avoit votre port, vos veux , votre langage; Cette noble pudeur coloroit son visage lorsque de notre Ctere il traversa ics flots.
Digne sujet des vœux des filles de Minos.
Que faisiez vous alors? Pourquoi , sans Hippolyte» Des Héros de la Grèce assembia-t il l’élite ?
Pourquoi trop jeune encor , ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bordj? Par vous auroit péri le monstrede la Crete ,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite.
Pour en développer l’embarras incertain ,
Ma sœur du, fil fatal eût armé votre main....
Mais non , dans ce dessein je l’aurois devancée. , l'-amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.
C’est moi , Prince , c’est moi dont l’utile secours Vous eût du labyrinthe enseigné les détours Que de soins m’eût coûté cette tcte charmante î Un fil n’eût point assez rassuré votre amante. Compagne du péril qu’il vous falloir chercher. Moi-môme devant vous j’aurois voulu marcher ;
Et Phedre, au labyrinthe avec vous descendue,
SC scroit avec vous retrouvée ou perdue.
$4 PHEDRE
Hippolyte.
Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame , oubliez-roue Que Thésée est mon pere , et qu’il est votre époux î
PHEDRE
Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire. Prince ? Aurois- je perdu tout le soin de ma gloire i Hippolyte.
Madame, pardonnez!... J’avoue, en rougissant.
Que j’accusois à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vuej Et je vais....
PHEDRE, l’interrompant.
Ah ! cruel ! tu m’as trop entendue!
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Eh ! bien , connois donc Phedre et toute sa fureur. J’aime ... Ne pense pas qu’au moment que je t’aime , Innocente à mes yeux , je m’approuve moi-même ,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison ,
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes ,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes !
Les Dieux m’en sont témoins , ces Dieux qui , dans mon flanc ,
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang;
Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d'une foible mortelle.
Toi même en ton esprit rappelle le passé.
C’est peu de t’avoir fui , cruel ! je t’ai chassé.
J’ai voulu te paroître odieuse, inhumaine.
Pour mieux te résister , j’ai recherché ta haine.
TRAGÉDIE. J
De quoi m’ont profite mes inutiles soins?
Tu me haïssois plus.... je ne t’aimois pas moins!
Tes malheurs te prêtoient encor de nouveaux charmes. J’ai langui , j’ai sdchd dans les feux , dans les latines.
Il suffit de tes yeux pour t’en persuader ,
Si tes yeux , un moment , pouvoient me regarder.... Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire ,
Cet aveu si honteux , le crois-tu volontaire ? Tremblante pour un fils que je n'osois trahir.
Je te venois prier de ne le point haïr.
Toiblcs projets d’un cirur trop plein de ce qu’il aime! Helas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même !
Venge toi , punis-moi d’un odieux amour.
Digne fils du Hdros qui t’a donnd le jour,
Ddlivre'P univers d’un monstre qui t’irrite !.... la veuve de Thesde ose aimer Hippolyre!
Crois-moi , ce monstre affreux ne doit point t’échapper :
Voilà mon coeur. C’est- là que ta main doit frapper. Impatient déjà d’expier son offense .
Au devant de ton bras je le sens qui s'avance. Frappe!.... ou si tu le crois indigne de tes coups*
Si ta haine m’envie un supplice si doux ,
Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempde ,
Au ddfaut de ton bras, prête-moi ton dpcc.
Donne...,
( Elle lui arrache son êpêe hors du fourreau , et veut s'en
frapper. )
<E.N ONE, l’arrêtant.
Que faites-vous, Madame!... Justes Dieux!..*
D ij
16 PHEDRE
Mais on vient. Évitez, des témoins odieux.
Venez, rentrez, fuyez une honte certaine.
( Elle emmene Phedre , qui emporte l’e'pe'e d’Hippolyte . y.