PARIS ARTHÈME FAYARD & C«, ÉDITEURS
Il a été tiré de cet ouvrage :
Vingt-cinq exemplaires sur papier du Japon numérotés de 1 à 115.
Soixante-quinze exemplaires sur papier vergé pur lil des Papeteries Lafuma, numérotés de 26 à 100.
l'Vf
ou
comment l'esprit vient aux filles
Un mois de mai de la guerre.
L*Empyrée -Montmartre, pour jouer sa grande Revue de printemps « Ça gaze! », a engagé dix- huit jeunes femmes, un petit compère « faible du poumon », un tragédien octogénaire pour les rôles indispensables du Père la Victoire, du Grognard de Raffet et du Général Jottre.
La loge de M*^'' Mitsou, première vedette. Papier qui imitait la toile de Jouy blanche et rose, quand il était blanc et rose. Mitsou n^a pas connu ce temps-là. Un tréteau en
guise de table, nappé de ser.viettes-éponge. Toilette, seau et broc de chambre de bonne. La poudre de riz dans des boîtes de carton. Un très beau brillant, monté en bague, parmi les crayons gras et les boîtes de rouge. Petit divan, moelleux comme un banc de square, deux chaises cannées peintes au ripolin. Allure générale de « c'est-bienassez-bon-comme-ça ».
L'entr acte. Mitsou, seule, se repose, vêtue de bas couleur de fraise cousus par Tourlet à son maillot de jambes, d'une paire de souliers d'or et d'un kimono de crépon mauve. La nature a paré Mitsou des beautés que requiert la mode actuelle : point de nez, — ou si peu, — l'œil très grand, noir comme le cheveu, la joue ronde, la bouche étroite, boudeuse et fraîche, voilà pour le visage. Pour le corps, il le fallait mince, avec la jambe longue et noble, le sein bas et petit : nous avons tout cela, sans autre défaut qu'un peu de maigreur au-dessus du genou. Mars la trentaine rembourrera cette cuisse de page, et aussi
ce dos de nymphe anémique : Mitsoii n'a que vingt-quatre ans.
Mitsou est seule, assise à sa table de maquillage. Les deux jambes, ouvertes en V, demeurent rigides pour ne point « pocher » les bas au genou, mais le jeune dos ploie, et le cou se tend comme celui d'une gazelle altérée. Mitsou, immobile, n'aurait presque pas l'air vivante, si de temps en temps elle ne se poudrait la joue, n'avivait de rouge sa bouche ou n'aiguisait au crayon l'angle de l'œil. La main diligente ne pense à rien, ni le grand œil sombre et poli, ni la jeune figure morne et sereine...
Bruit, dans le couloir, de pas boiteux. Un vieux doigt sec frappe à la porte, celui de Boudou l'avertisseur.
- BouDou, entr' ouvrant la porte. [Il a soixante-douze ans et parait plus âgé.) — La fin de l'entr'acte. Ça va être à vous. Mademoiselle Mitsou.
Mitsou, lentement éveillée. — Merci, Boudou. Il va mieux, votre pied?
BoLDOu. — Pas beaucoup mieux. Si jeudi il n'y a pas de changement, je le laverai, et j'y mettrai une chaussette de laine et une chaussette en coton l'une par-dessUs l'autre. Il faut tout essayer, c'est mon principe.
Il s'éloigne, laissant la porte entr'ouverte. Bruit, dans le couloir, de pieds mous. Passage, dans la pénombre, de Beautey, le tragédien octogénaire. Il s'arrête un instant et les ampoules de la loge éclairent l'uniforme glorieux des Grognards, mais aussi les yeux sanguinolents et la lippe affreuse de Beautey.
Beautey, à Milsou. — Ça va, petite?
MiTsou, précipitemment, penchée sur son miroir. — Oui, oui. Monsieur Beautey, merci bien... Oh! je suis en retard...
Beautey. — Tu veux que je t'aide?
MiTsou, épouvantée. — Non, non, Monsieur Beautey, ne vous donnez pas la peine. . . Pensez-vous ! (// s'éloigne.)
MlTSOtJ 9
MiTSou, a\:ec un frisson. — Je mourrais plutôt que de le regarder eii face. Montrer de^ gens si vieux que ça, ce n'est giière convenable. Moi qiii ne peux déjà pas régarder un cheval par terre...
Bruit, dans le couloir, de dix petits talons de bois; passage, dans un désordre anglais bien agréable, des cinq Tirelireli-gîrls. Mais Mitsou, blasée, ne tourne pas la tête. Passent, Tun après Tautre, le Pain de Régime, la Grise du Papier, la Saccharine, lô petit compère faible du poumon... Entrée d'une Vieille Dame montée sur savates, qui porte les palmes académiques épinglées sur le pan gauche de sa palatine en peluche ; l'Habilleuse.
Enfin bruit et cris comme d'un nid de souris traquées, et irruption, dans la loge, de Petite-Chose. Pefite-Ghose est-elle laide, ou jolie? Bien, ou mal faite? C'est un bout de femme qu'un incessant et astucieux tortillement défend de toute estimation sérieuse. Des cheveux teints descendent en
nuage jusqu'au bout de son nez, qui d'ailleurs ascensionne à leur rencontre. Les cils noircis, les pommettes farceuses, les coins de la bouche, tout cela remonte, comme rebroussé par un coup de vent. Les épaules frissonnent, la croupe danse, les mains empoignent la gorge — pour la signaler ou la soutenir? — et si les genoux se frottent l'un à l'autre en marchant, est-ce parce que Petite-Chose a froid, parce qu'elle veut faire rire, ou simplement parce qu'elle est cagneuse? Mystère. Que Petite-Chose tombe à la Seine : ses amis les plus intimes, appelés à la Morgue, ne seront pas capables de la reconnaître : personne ne l'a, en vérité, jamais vue...
Petite-Chose, vêtue d'un 'peignoir de bain sans fraîcheur et coiffée d'une banane « stylisée » en carton peint, se jetant sur Mitsou. — Cache-les moi, Mitsou, cache-les moi ! On veut les flanquer dehors et me coller l'amende !
Mitsou, paisible, les sourcils hauts. — Qui?
Petite-Chose. — Les deux petits, là, qui sont si jolis ! [Elle désigne le couloir.) Cache-les moi le temps que Boudou ait fmi sa ronde ! [Câline, excessivement tortillée.) On ne leur cherchera pas de misères chez toi, tu es vedette, tu as le droit de recevoir qui tu veux!
MiTsou, royale. — Ça ne serait pas la peine d'être vedette, si on ne pouvait pas recevoir. Mais moi je n'ai jamais personne ici et je ne veux pas de monde que je ne connais pas.
Petite-Chose, pressante. — Rien qu'une minute, Mitsou ! Dans ton grand placard ! Ils sont si jolis ! [Sans attendre la réponse, elle appelle à demi-voix dans le couloir.) Vite, vite, vous les deux, là-bas ! Au trot !
Elle attire dans la loge deux jeunes souslieutenants, un kaki et un bleu-horizon. Le kaki est très bien ; le bleu est mieux.
MiTsou, les regardant comme deux meubles. — Je n'ai rien à faire à tout ça, moi !
12 MITSÛU
Le Kaki, — Mademoiselle Mitsou, nous vous avons beaucoup admirée tout à l'heure. Permettez-moi de voug prés...
MiTsou, sans paraître l'entendre, à Petite- Chose, par-dessus la tête du lieutenant kaki.
— Tu comprends bien que si jamais mon ami a l'idée de venir ici avant le deux, avec des associés à lui qu'ils ont pris une avant-scène, ça me fera du joli dans ma loge !
Le Bleu, que r inattention de Mitsou agace,
— Mademoiselle, je ne veux pas vous imposer plus longtemps uiie présence qui...
MiTsou, de même, à Petite-Chose. — Tu comprends bien que pour moi, ça ni'est in^ différent qu'ils soient dans mon placard ou ailleurs, ce n'est pas la question, c'est pour l'air que ça a. Tu sais bien que je ne suis p^s une personne à...
Petite-Chose, irrésistible. — Je le sais, je le sais ! Mais tu le feras pour moi, tu es si gentille ! {Aux deux sous-lieutenants.) Ouste, vous les deux, dans le placard! [A Mitsau.) Y a plein de drames dans la maison, çom-