AUTOUR D'UNE BÉNÉDICTION DU SAINT SACREMENT
Ce n'était pas à Saint-Martin qu'il y avait ce soir-là bénédiction du Saint Sacrement, mais à la chapelle du couvent de l'Adoration perpétuelle. On s'y rendait par une petite rue située derrière les halles et nommée rue Rapin, ou familièrement « la Mort aux Dévotes », à cause des bronchites qu'y prenaient ces dames en hiver. Très étroite et sinueuse, garantie du soleil par les vieux hôtels qui l'étreignaient, elle recevait les courants glacés de quelques méchantes ruelles avant d'aller aboutir à la rue Descartes, presqu'en face du droguiste dont le sort était lié à celui du magasin Pigeonneau.
M"0 Cloque, parvenue au tournant de la rue Rapin, aperçut, en face de la porte de la chapelle M. L'abbé Moisan chapelain de Saint-Martin, son
directeur de conscience, arrêté à causer avec le sous-lieutenant Marie- Joseph de Grenaille-Montcontour. La fatalité voulait qu'elle tombât aujourd'hui sur quelque membre de cette famille. Dans le passage où trois personnes de front se cognaient les coudes, il ne fallait pas songer à éviter la rencontre.
Ces messieurs, d'ailleurs, vinrent vers elle aussitôt qu'ils l'eurent reconnue, l'un son chapeau, l'autre son képi à la main.
Le sous-lieutenant de dragons était en petite tenue de cheval, éperonné et botté. De sa cravache il se taquinait la cuisse ; en parlant au prêtre, il avait laissé tomber le monocle. Il était grand, bien fait, élégant. Il avait une jolie figure avenante, le teint doré, la moustache blonde déjà longue, ondulée au fer, très soignée, un nez dont on n'avait rien à dire, les cheveux en brosse, coiffure alors à la mode, et des yeux bleus un peu foncés, non d'un beau bleu à la vérité, mais qui vous regardaient bien en face. Dès le premier abord, la personne la moins prévenue avait la certitude que le jeune officier n'était pas l'inventeur de la poudre, mais se sentait disposée à dire de lui : « un brave garçon ! »
Il parla tout de suite à Mlle Cloque, comme si de rien n'était. Il s'informa de sa santé, de son entourage ; il avait coutume de la taquiner un peu cavalièrement à propos de son ennemi Loupaing; son intention était d'amener le nom de Geneviève
dont il attendait que la tante parlât la première. L'abbé Moisan qui était rond en affaires, vint à son aide, en faisant de petits yeux significatifs. Mlle Cloque répondit d'une façon si brève et si sèche que les deux hommes furent étonnés. Le chapelain se tenait, par apathie naturelle autant que par prudence, à l'abri des querelles qui divisaient ses pénitentes, et il était clair que Marie-Joseph, avec l'insouciance de sa jeunesse, n'attachait pas d'importance à ces histoires.
Mllc Cloque qui ne voulait toutefois rien cacher et qui avait le parler net, trouva que le moyen le plus prompt d'éclairer le jeune homme sur les causes de sa présente réserve, était de le féliciter de la conduite qu'il avait tenue « aux débuts des événements » et qui avait été en opposition directe avec les agissements paternels.
— Aux débuts des événements? fit Marie- Joseph, semblant chercher dans sa mémoire. Ah ! parfaitement, mademoiselle, voilà comment c'est arrivé. J'avais été prévenu qu'un certain X..., appartenant au Journal du Département, en voulait à papa, et qu'il se vengerait prochainement. Vous comprenez ? Je n'attendais que le coup. Un soir, les camarades me montrent le journal au café, en me disant: « Ça y est! » — « Bon! je finis la partie et je vais giffier mon homme; qui est-ce qui vient avec moi? » Deux de mes amis se nomment ; l'un d'eux lit l'article et me prévient : « Dis donc! c'est assez sale... »>
— « Ça ne m'étonne pas de l'individu. » Je règle les consommations. On me dit : « Mais, lis tout de même, au moins. » Je lis et ne comprends pas un traître mot : « C'est de papa qu'on parle, làdedans?... » Les uns répondent : « Dame ! puisque tu étais prévenu du coup !... »Les autres me font : « C'est idiot. » Vous comprenez ? Suffisait qu'il y eût un camarade ayant dit oui pour que je lave ça à grande eau. Nous partons ; je demande l'auteur : on refuse de me le nommer. Je fiche ma main par la figure du rédacteur en chef. Echange de cartes. Le lendemain : explications. Journaliste affirme pas question papa ; de son côté, papa furieux, menace couper les vivres, et patati et patata! Moi, vous comprenez? me moquais du reste : j'étais quitte vis-à-vis de l'honneur. Et voilà ! dit-il, en se cinglant la botte d'un coup de cravache.
— Quel enfant terrible ! fit M. le chapelain, en croisant les deux mains. Et dire qu'il ressemblait à un petit ange quand il a fait sa première communion ! Vous en souvenez-vous, mademoiselle ? Je suis sûr que nous avons oublié tous les excellents principes de notre Sainte Mère l'Eglise : Notre-Seigneur a dit : « Si l'on vous frappe la joue gauche...
— Oui, oui, interrompit Mlle Cloque, mais voyez-vous, monsieur le chapelain, on ne saurait trop recommander d'avoir avant tout les mains nettes, par le triste temps où nous vivons. Sans
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doute il ne faut pas aller contre les enseignements de la sainte Eglise, mais c'est une façon d'honorer ses père et mère que de ne pas tolérer...
— Je m'en vais ! je m'en vais ! dit en souriant le bon abbé qui étendait les deux mains comme pour éloigner le démon. Je ne veux pas entendre davantage les paroles de mademoiselle — que l'on dit... hérétique !... ajouta-t-il, la main sur la bouche, du côté du jeune homme, et en riant franchement. Il faut que j'aille revêtir les vêtements sacerdotaux pour remplacer M. l'aumônier quia une attaque de goutte...
Il salua et disparut par la sombre petite porte de la chapelle.
— Et depuis lors, monsieur Marie-Joseph, vous n'avez plus relu les journaux?
— Si fait ! Je sais. On veut démolir papa, mais ça ne me regarde plus. C'est des affaires de boutique... Que papa soit pour la grande église ou pour la petite, m'en bats l'œil, moi...
— Comment ! mais, jeune homme! ce sont des choses qui ont cependant de l'importance. Et, si M. le comte, accusé d'avoir fait volte-face au parti de la Basilique, dans un but qui n'est pas tiré au clair, avait soutenu résolument la Basi lique — avec nombre d'honni. es gens — il faisait tomber du coup toute insinua 'on fâcheuse...
— Moi, vous savez, je ne connais pas bien ces machines-là. Chacun son métier, n'est-ce pas? Papa fait comme il l'entend; d'ailleurs, m*:
défendu de mettre le nez dans ses affaires. Pour la volte-face, par exemple, la vois pas. J'ai toujours entendu dire à papa que la Basilique, c'était une ânerie. Qu'est-ce que vous voulez? C'est son opinion à cet homme. Des goûts et des couleurs... N'est-ce pas? mademoiselle, c'est pas ça qui nous empêchera d'aller notre petit bonhomme de train?...
A propos! Maman a dû aller chez vous ; l'avezvous vue ? Elle avait quelque chose à vous dire...
Mlle Cloque était tout à coup suffoquée. Une telle insouciance des choses qui lui boulversaient la vie, à elle, était-il possible qu'elle l'entendît exprimer parla bouche de ce grand jeune homme franc et loyal jusqu'à la brusquerie? Les causes de son tourment, de ses insomnies, de sa haute tristesse, il en parlait le sourire aux lèvres ! La grande idée à laquelle elle était prête à sacrifier jusqu'au cœur de sa nièce, il la traitait du bout de sa cravache ! Et l'impeccabilité du nom paternel, l'honneur, ce culte doublement héréditaire chez un officier et chez un Grenaille-Montcontour, ne le réduisait-il pas, en somme, à une question d'amour-propre vis-à-vis de ses camarades? Oh ! certes, on est vite parti en guerre : un soufflet, un coup d'épée, à la rigueur une goutte de sang, et tout est dit, tout est « lavé à grande eau « selon l'expression même de Marie-Joseph. Mais, la blessure intime et profonde qui assom-
brit une âme noble, qui la fait se redresser pleine d'orgueil et de haine et subordonner toutes choses à la pureté du rôle que l'on joue dans la vie ; est-ce qu'il y avait trace de cela sur la figure de ce garçon avide avant tout de vivre et de jouir et qui débordait de santé et de bonheur?
— Je n'ai pas eu l'honneur de voir Mn'° la comtesse, dit froidement M"0 Cloque.
Mais Marie-Joseph ne comprit pas. Il dit seulement, avec les mêmes yeux pleins de sousentendus très clairs qu'il avait eus en prononçant ces mots pour la première fois :
— Elle aura beaucoup regretté. Elle avait des choses à vous dire...
Et il eut un sourire heureux. Il était tout content à l'idée d'un mariage auquel il ne voyait pas d'inconvénient, lui. Evidemment la jeune fille lui plaisait. Il ne tenait pas à une dot, du moment que papa avait dit que « ça s'arrangerait très bien comme ça ». Il n'avait quitté sa mère que pendant les années de Saint-Cyr ; les jeunes époux vivraient à la maison paternelle ; il y aurait deux enfants gâtés au lieu d'un. Il ne voyait pas plus loin. Il trouverait même une économie à supprimer sa « chambre en ville ». Et il était pressé. En honnête garçon qu'il était, peut-être évitait-il de nouer avec une maîtresse, dans la pensée qu'il aurait bientôt une gentille petite femme à lui.
Mllc Cloque le quitta brusquement, sur son dern'er mot, en lui faisant un bref salut.
— Je vais être en retard à la bénédiction, ditelle.
Et elle se confondit avec plusieurs dames qui pénétraient en même temps qu'elle dans le couloir humide et sombre.
Mlle Cloque n'avait point ici de chaise particulière et tâchait ordinairement de se placer au hasard de son arrivée, autant que possible dans le voisinage de Mlles Jouffroy qui étaient là chez elles, ayant, en qualité de pensionnaires du couvent, le droit d'entrer à toute heure, par le couloir mème des religieuses. Celles-ci ne paraissaient point au rez-de-chaussée abandonné au public, hormis deux d'entre elles qui se relevaient d'heure en heure devant le Saint Sacrement perpétuellement exposé. Elles occupaient une tribune située très haut, au fond de la nef, et se prolongeant à droite et à gauche en galerie étroite. Sur les murs grossièrement blanchis à la chaux, on distinguait à peine, là-haut, les deux longues théories de sœurs vêtues de flanelle blanche qui venaient s'agenouiller silencieusement à la queue leu leu. Leurs chants limpides et frais tombaient tout à coup comme une chute d'eau soudaine sans qu'on les eût aperçues ou entendues venir.
La dévotion , passée à l'état de pratique favorite, tend à se réfugier dans les plus petits sanctuaires,
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comme l'avait naïvement exprimé Mariette en faisant observer à sa maîtresse qu'elle ne mettait jamais le pied dans « ses cathédrales ». Sans doute M"* Cloque obéissait depuis longtemps à cette loi en fréquentant plus assidûment Saint- Martin et la chapelle de l'Adoration que l'église de Xotre-Dame-la-Riche, sa paroisse. Et il e^t probable que si le ciel eût permis qu'elle vit réalisé son vœu de reconstruction de la grande Basilique, elle n'eût jamais trouvé sous ces immenses voûtes le doux frisson d'intimité divine que lui procurait l'exiguïté même de ces murs familiers. Mais, ce que Mlltf Cloque ne s'avouait pas non plus à elle-même, c'était que son assiduité à la chapelle de l'Adoration redoublait, depuis quelque temps, et que la cause en était qu'elle boudait Saint-Martin.
Elle boudait du moins le Frère bleu qui tenait à Saint-Martin une place considérable. Depuis qu'il était avéré que le préposé à la petite boutique d'objets de piété jouait un rôle militant dans la propagation de l'idée du Chalet républicain, il répugnait aux ferventes basiliciennes de passer en face du guichet de leur redoutable adversaire. Et, peu à peu, sans se donner le mot, sans même peut-être y prendre garde, sous les mille prétextes ingénieux que l'on se donne à soi-même pour agir, elles émigraient vers la petite chapelle voisine. Cela avait commencé par la messe de neuf heures du dimanche, où l'on ne voulait plus, bien
entendu, se retrouver en face de M. Janvier; et cela gagnait les offices de la semaine.
C'était de la petite chapelle de l'Adoration qu'était partie la grande protestation, signée de plusieurs centaines de noms et portée à l'archevêché, il y avait de cela deux jours, par M. Houblon.
M lfl Cloque remarqua aussitôt que les demoiselles Jouffroy n'étaient pas là. Elle s'agenouilla à côté de leurs prie-Dieu, et, à chaque instant, elle tournait la tète du côté de la porte du couloir, afin de voir si elles n'arrivaient point. Les deux sœurs, impressionnables et versatiles, étaient devenues un sujet d'incessant tourment pour Mlle Cloque. Elle les aimait malgré leurs travers, malgré leur susceptibilité, leur jalousie, leur caractère pointu. Elle leur pardonnait tout. Et ces deux malheureuses girouettes tournaient à tous les vents. On les avait ramenées au parti de la Basilique et elles avaient signé la protestation. Le soir même elles prenaient une voiture, affolées, aux cent coups, et couraient après la fameuse liste qui faisait le tour de la ville ; elles ne voulaient plus signer ; elles voulaient qu'on effaçât leurs deux noms. Mlle Cloque ne parvenait pas à les persuader que c'était impossible. Elle les menait chez M. Houblon qui, après un discours de sept quarts d'heure, les rendait à leur amie et à la Basilique, aplaties, écrasées, sans plus aucune idée, sans plus aucune volonté : « des chiffons
sortis de l'eau », avait-il dit lui-même, en se flattant de sa victoire.
Pour n'être point à la bénédiction, où donc étaient-elles encore? Il fallait les surveiller comme des enfants !
Par contre, il y avait là Mme Bézu, M'1' Pigeonneau, les quatre filles de M. Houblon, Mme Chevillé, et toutes ces dames de l'Ouvroir qui avaient fidèlement suivi leur présidente dans sa révolte contre les compromissions et la République. La chapelle était comble. Le pauvre père Léonard, de l'ordre de Picpus, l'aumônier du couvent, s'était fait apporter sur une chaise, dans le chœur, et, en proie à son attaque de goutte, il grelottait, malgré la grande chaleur.
Mlle Cloque ayant compris que ces demoiselles neviendraient pas, avait appliqué les deux mains sur ses yeux, et, à genoux devant le brillant ostensoir, elle se réfugiait en Dieu.
Sa foi et son amour étaient sans bornes. Elle eût fait une martyre. Et ces instants d'anéantissement devant le Maître bien-aimé étaient, par l'intensité de l'ivresse, une ample compensation à ses misères. Elle n'apportait aucune jactance dans sa piété ; ce n'était pas pour se montrer, pour entretenir sa renommée de vertu qu'elle venait là. Elle venait là comme à la source même de toute beauté, de toute pureté, de tous désirs sublimes. Elle savait que l'être parfait était là, à. quelques mètres d'elle. Ses yeux pouvaient se
porter sur l'apparence même de l'incessant miracle. Et il lui arrivait de les sentir se mouiller d'admiration et d'étonnement, à cause d'une si grande chose, si proche d'elle. Même dans les moments de ses pires détresses, quand elle venait tomber là pour prendre le ciel à témoin de sa •douleur, si elle se rendait compte de la présence de Dieu, elle demeurait bouleversée et ne savait que dire : « Mon Dieu, je vous remercie! »
Il y avait à l'harmonium invisible, là-haut dans la tribune, une sœur d'un très beau talent et dont la voix était délicieuse. M. doublon disait d'elle : « C'est une sainte Cécile. » Et en effet, il est rare qu'une voix humaine vous communique une impression religieuse aussi vive que le faisait l'organe de cette blanche recluse. La divine passion qui l'animait et la candeur du sentiment d'amour qu'elle répandait dans cette petite nef communiquaient aux pieuses filles réunies là un avant-goût du ciel. Un jour, la sœur s'était interrompue de chanter, au beau milieu d'une bénédiction. Elle était tombée évanouie, au bas de l'harmonium. On avait mis vingt minutes à la ranimer. Elle avait dit, en se réveillant, qu'elle avait vu les ang-es. On n'en était pas étonné; on s'attendait à ce qu'elle fut quelque jour ravie en Dieu.
Le doux ébranlement de ce miracle possible donnait une solennité particulière aux cérémonies de la chapelle de l'Adoration. Ah ! comme
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on était bien là pour oublier les misères de la vie ! « Comment, disait M1'* Cloque, ceux qui sortent d'aussi près de Dieu, peuvent-ils encore être méchants ? -»
A un tintement de cloche qui vint de l'intérieur du couvent, les deux sœurs adoratrices, qui portaient un long manteau d'écarlate sur leur robe blanche, se relevèrent du pied de l'autel où elles étaient prosternées depuis une heure, et tirent, d'un même mouvement, une longue et profonde génuflexion. Deux autres sœurs toutes pareilles entrèrent et vinrent les relever de leur garde d'honneur.
M. l'abbé Moisan se leva et entama de sa bonne voix grasse le Tan tu ni crgo dont une toute petite flûte, en haut, indiquait les premières notes. A quoi l'harmonium trémolant et ronflant répondit d'un vaste éclat sonore, toutes les sœurs, ainsi que le public, chantant à l'unisson. Les nuages troublants de l'encens s'élevaient des cassolettes balancées par deux petits enfants de chœur qui se faisaient des signes des yeux et pouffaient, à cause du Père Léonard qui avait des grimaces de douleur. Quand le moment de la bénédiction fut venu, le malheureux goutteux fit signe au sacristain qu'il voulait se mettre à genoux. On vit les gros bottons dans lesquels ses pieds malades étaient emprisonnes, et l'un des deux gamins laissa éclater son rire pareil au bruit d'un petit jet de vapeur. Le in le
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giffla et eut à peine le temps d'agiter la quadruple sonnette au tintement prolongé ; M. Moisan faisait décrire à la sainte hostie un grand signe de croix au-dessus des têtes courbées des fidèles, et l'on entendait les gémissements étouffés du Père Léonard à genoux.
Une sonnerie plus longue que la première relevait les têtes. Mais Mlle Cloque demeurait alors souvent plongée dans une sorte de langueur bienheureuse où se baignait sa pensée, où s'épanchait son cœur, où, l'espace de quelques minutes d'illusion, elle touchait ses chimères.
Les cierges étaient éteints; il n'y avait plus que de rares personnes dans la chapelle, et on n'entendait plus que le murmure charmant des religieuses continuant à prier dans les tribunes, quand Mlle Cloque se reprit à la vie. Elle reconnut Mmo Pigeonneau-Exelcis qui avait eu la o-racieuseté de venir se mettre à côté d'elle, afin de la prendre à la sortie. On échangea un signe des yeux :
— Comme c'est aimable à vous!
— Est-ce que vous venez ?
— Mais certainement.
Et, dès qu'elles furent dans le corridor sombre allant à la rue Rapin :
— Vous ne savez pas ce qu'a fait Mme Bézu ? dit Mme Pigeonneau, d'un ton fiévreux et indigné. Figurez-vous qu'elle vient de me flibuster la clientèle des Dames Delignac, un pensionnat
qui nous valait plusieurs mille francs d'affaires ! Oh ! j'ai reçu mon congé tantôt : un avis d'après lequel on se fournira désormais uniquement chez l'éditeur Marne... C'est assez clair.
— Mais/ ma bonne, voyons! Qui est-ce qui vous dit que c'est Min* Bézu ?...
— Qui est-ce qui me le dit? Vous étiez là l'autre matin, Mademoiselle, quand elle a appris que nous faisions quelques petits travaux pour le Lycée? Vous vous rappelez comme elle m'a secouée. Je me suis dit : « Mme Bézu n'est pas femme à s'en tenir à une observation. Par où va-t-elle me procurer du désagrément ? Tiens ! elle a sa demoiselle chez les Dames Delignac ; eh bien ! ma fille, il va t'arriver une surprise de ce côtéMà. » Voilà la surprise. Et que je vous prévienne, mademoiselle Cloque, elle a juré de vous supplanter à l'Ouvroir ! ..
— Quant à cela, si Mme Bézu est en mesure d'y accomplir plus de bien que moi, je n'y vois pas d'inconvénient. C'est un honneur que je n'ai pas ambitionné et j'ignorais jusqu'à présent qu'il s'obtînt par L'intrigue. Mais, madame Pigeonneau, je suis bien attristée de ce que vous me dites ! Je le regrette d'autant plus que M" c Bézu est demeurée des plus fidèlement dévouées au saint parti de la Basilique... Peu m'importent les attaques personnelles, voyez-vous bien, du moment que l'on est d'accord sur les principe^
— Ne vous fiez pas à cela, mademoiselle Clo-
que ! M"* Bézu vous lâchera quand elle le croira de son intérêt.
— Mon Dieu ! qu'est-ce que vous me dites là r Ces dames avaient tourné dans la rue Descartes, et, frôlant les murs du couvent, elles passaient en face de la chapelle de Saint-Martin. Mlle Cloque saisit le bras de Mme Pigeonneau- Exelcis :
— Qu'est-ce que je vois ? dit-elle. Ah çà ! •est-ce que j'ai de bons yeux ? Voilà Mlle$ Jouffroy qui sont au guichet du Frère Gédéon ! . . .
— Ah ! s'écria Mme Pigeonneau, si vous voulez être édifiée du côté du Frère Gédéon, sachez qu'il nous fait depuis quelques jours une concurrence ouverte : nous n'avons pas un objet au magasin qui ne soit aujourd'hui dans sa boutique !... Oui, Mademoiselle, vous n'avez qu'à y aller voir. Il a toute la série des paroissiens, des Imitations, des Journées du Chrétien, des livres de première communion !... J'y ai envoyé hier quelqu'un, en cachette, demander un tome d'Henri Lasserre et les lettres d'Ozanam : on me les a apportés immédiatement ! Vous verrez qu'il vendra des romans!...
— Oh!., madame Pigeonneau!
Une voix bien connue les appela, à une dizaine de pas en arrière :
— Xe courez donc pas si fort, mesdames !.. C'était M. Houblon qui avait été prendre ses
quatre filles à la chapelle de l'Adoration. Ces demoiselles, de dix-huit à vingt-trois ans, toutes
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'habillées de même et sans goût, grandes et plates et presque laides, tenaient la largeur du trottoir, et leur papa marchait sur la chaussée, la redingote toujours boutonnée, le petit chapeau de feutre mou relevé négligea m ment sur son front brûlant.
M11* Cloque et la femme du libraire se retournèrent d'un même mouvement et s'arrêtèrent. Mais la voix de M. Houblon était parvenue jusqu'à M11'* Jouffroy qui, l'œil appliqué au guichet, n'avaient pas aperçu jusque-là ces dames. On se regarda de part et d'autre. Les deux sœurs étaient prises.
On les vit aussitôt s'agiter dans cette petite entrée de la chapelle qui était constamment grande ouverte sur la rue. Leur teint jaune, leurs coques grises, les rubans violets de leurs chapeaux, vire-voletèrent comme deux papillons levés soudain d'une même rieur. Que faire ? Mon Dieu! que faire? Elles ne savaient plus où donner de la tête. Comment expliquer aux deux terribles enquêteurs M:le Cloque et M. Houblon, leur nouvelle visite au Frère bleu? Elles prirent rapidement congé de celui-ci et foncèrent contre le danger comme deux bêtes affolées :
— Nous ne faisions que passer...
— Nous venions justement de chez vous, madame Pigeonneau...
— Nous avions absolument besoin d'un petit renseignement...
Heureusement le groupe était assez nombreux,* parla présence de Mll9S Houblon, et leur désarroi se trouva no}^ dans les nouvelles de la santé et des travaux des quatre jeunes filles :
— Comme elles ont bonne mine !
— Et la chaleur ne vous incommode pas ?
— Toujours musicienne?... A la bonne heure.
— Dieu me pardonne! je crois qu'elles ont encore grandi !
— Mauvaise herbe croît toujours ! dit le papa.
— Oh!
— Oh!
— Oh!
— Geneviève? Mais elle sort après-demain, jeudi.
— Léopoldine aussi, ajoutèrent immédiatement MUes Jouffroy.
— Et on vous les amène toujours au Faisan ? n'est-ce pas, Mademoiselle? C'est vraiment bien commode...
— Certainement. L'omnibus du Sacré-Cœur sera à l'Hôtel du Faisan à quatre heures moins le quart.
Les jeunes filles battaient des mains. Ne pourrait-on pas aller embrasser Geneviève à la descente de l'omnibus ?
— Et aussi Léopoldine ? ajouta l'aînée des demoiselles Houblon qui avait l'âge de savoir vivre.
— Mais oui ! mais oui !
— Ah ! quel bonheur !
Ce fut comme l'annonce d'un voyage d'agré ment.
— Sont-elles gaies !
— Quelles charmantes fillettes î
— Ah ! que c'est joli, la jeunesse !
— Dieu bénit les nombreuses familles.
— Hélas ! soupira M. Houblon, — avec un àpropos digne d'un homme éloquent, — comme les rois, qu'il bénit et qu'il découronne !..
Il faisait allusion à la perte de sa femme, morte depuis plusieurs années, et qu'il s'obstinait à regretter malgré qu'elle l'eût à demi-ruiné, rendu ridicule et beaucoup ennuyé.
Chacun eut une figure grave et les jeunes filles se turent.
Mais les demoiselles Jouffroy qui avaient absorbé au guichet l'influence du Frère Gédéon, en manifestaient l'insurmontable oppression. Elles se regardaient, à qui parlerait la première. Enfin, Hortense, la cadette, leva tout à coup des yeux de suppliciée sur M. Houblon :
— Ah ! monsieur Houblon, dit-elle, Dieu seul est juge de ce que vous nous avez fait faire... Mais nous craignons, hélas, d'être bientôt les victimes de notre bonne volonté. Cette malheureuse liste...
— Cette malheureuse liste? s'écria M. Houblon en se redressant de toute sa taille, et déjà prêt, s'il le fallait, à parler sept quarts d'heure de suite, comme la dernière fois.
En le voyant bondir, si résolu, les deux sœurs furent prises d'un tremblement. Au fond elles ne demandaient pas mieux que d'être encore une fois converties par lui, d'être persuadées qu'elles avaient bien fait de signer.
— Mais, dit Hortense, il paraît que la liste a été copiée à la préfecture, et les infortunés qui ont des parents fonctionnaires...
— Ah ! ceux-là, par exemple, fit M. Houblon, en se frottant les mains, ils sont fricassés !
La terreur envahit le visage de Mlles Jouffroy. Elles agitaient les mains, roulaient des yeux, dodelinaient de la tête ; elles bégayèrent.
— Eh quoi? fit Mllc Cloque, n'êtes-vous pas •complètement indépendantes, et libres de vos
actes ?
— Si, si, dirent-elles ; mais... mais il y a... il y a le père de Léopoldine, notre pauvre frère...
— Monsieur votre frère ? Mais vous ne nous avez jamais donné à penser qu'il fût fonctionnaire! Un homme qui met sa fille au Sacré- Cœur?
— Précisément! c'est précisément à cause de cela que nous n'en parlions pas, d'abord pour éviter des tracasseries à la chère enfant, ensuite pour ménager la situation du père, vous comprenez ? On a besoin de faire vivre sa petite famille, et si l'on savait qu'un receveur particulier...
— Où ça, est-il receveur?
— A Grenoble.
— C'est loin.
— Mais ! que ne disiez-vous que vous aviez les mains liées? dit M. Houblon.
— Alors, vous croyez réellement que notre signature peut compromettre ?..
— Tout est possible, par le temps qui court! s'écria l'auteur du fier manifeste signe par trois cents fidèles. La franc-maçonnerie est affamée, c'est une hydre aux cents bouches quaerens que m dévore t !
Et il faisait des yeux effrayants, très sérieusement convaincu, d'ailleurs, que le texte rédigé par lui était propre à allumer l'incendie aux quatre coins du globe.
— Eh bien ! dit l'ainée des demoiselles Jouffroy, en se mettant à trépigner comme une enfant colère, ce que vous avez fait là, Monsieur, est infâme. Je vuus le dis à la face, et devant tous ! Vous êtes un grand coupable ! Jeter ainsi des familles sur la paille !...
— Voyons ! mon amie, voyons! fit M11' Cloque en s'efforçant d'adoucir le conflit, car elle sentait par les regards des deux sœurs qu'elles lui donnaient à partager la responsabilité de la mésaventure.
— Ma chère, dit Hortense, sur un ton aigre*. je ne vous conseille pas de parler : fous avez
z mis la main à la pâte dans ces affaires, pour ne pas vous montrer outrecuidante quand on vous ouvre les yeux sur les préci] ices...
— Mais il n'y a pas de précipices ! vous ne savez rien encore, ayez donc la patience d'attendre un peu avant de compromettre la sainte cause... Il n'y a point de grande chose accomplie sans quelques sacrifices...
Mme Pigeonneau s'agitait parce qu'elle avait hâte de rentrer au magasin, et elle n'osait se retirer au milieu de la bagarre.
— Voyons ! Mesdemoiselles, glissait-elle de temps en temps, il doit y avoir malentendu...
Les quatre jeunes filles pâlissaient et se tenaient rangées derrière leur père qu'elles tiraient à tour de rôle par la manche ou par les basques de sa redingote en lui soufflant :
— Allons-nous-en ! Allons-nous-en !
M. Houblon se trouvait dans un cruel embarras. Son désir était de se mettre à parler et de convertir ; mais, dans le cas présent, il se heurtait au caractère éminemment dangereux de son manifeste : il ne pouvait soutenir qu'il était anodin.
On était arrivé au coin de la rue Saint-Martin, vis-à-vis le grand magasin de blanc mis à l'index, par les Basiliciens, et les commis, de l'intérieur, se montraient en souriant, entre des mouchoirs de batiste et des cravates de soirée, ce combat de catholiques.
— Le Frère Gédéon ne nous a pas trompées!... s'écriaient les demoiselles Jouffroy.
Au nom du Frère Gédéon, Mmc Pigeonneau
commit l'imprudence de se mêler à la lutte :
— Le Frère Gédéon, dit-elle, ferait bien de s'occuper de ce qui le regarde... On ne fait pas de commerce dans une église.
— Oh ! vous, ma petite, dit Hortense, prenez garde qu'il ne vous en cuise de faire de la politique dans votre magasin !
— Mais, mesdemoiselles ..
— Il n'y a pas de « mais, mesdemoiselles » et puisque vous parlez du Frère Gédéon, nous vous ferons observer que si vous étiez aussi souvent à votre boutique qu'il se trouve à la sienne, lui. peut-être ne déserterait-on pas la vôtre pour aller chez lui... Chacun à sa place, en ce bas-monde, ma petite, on ne vous l'envoie pas dire ! . . .
Mlle Cloque aperçut les employés du librepenseur qui s'amusaient beaucoup derrière le linoe blanc :
— Mesdames, dit-elle, je vous en supplie, n nous donnons pas en spectacle !...
Mais les demoiselles Jouffroy étaient montées, ne voyaient et n'entendaient plus rien ; elles croyaient tout perdu du moment que M. Houblon ne se défendait pas, et elles parlaient à tort et à travers, vidant d'un coup toutes leurs petites rancunes secrètes, et essayant de compenser leur faiblesse de caractère par l'acidité de leurs propos.
Ml,e Cloque fit signe, d'un geste impérieux :
— Séparons-nous !
Chacun tira immédiatement de son côté. Les deux sœurs se trouvèrent isolées et parlant dans le désert. Ce fut le Frère Gédéon qui dut essuyer la queue de la tempête. Mais, cette fois-ci, c'était lui qui les tenait.
Le centre de la vie commerciale de Tours est la rue Royale, que Loupaing s'était promis de faire débaptiser aussitôt assis au conseil. C'est une grande et belle voie qui traverse toute la ville en se prolongeant en ligne droite, sur une étendue de plusieurs kilomètres, par l'avenue de (irammont d'un côté, et de l'autre, parle pont de pierre jeté sur la Loire, et la Rampe de la Tranchée. C'est rue Royale que sont situés tous les grands cafés, les cercles, les coiffeurs, les modistes, les libraires, les marchands de musique ainsi que les dentistes et les pâtissiers, renommée de la ville. Des tramways la parcourent d'un bout à l'autre ; on y voit à certaines heures des équipages assez brillants, des charrettes élégantes conduites par un officier. voire même des mails poudreux venus des châ-
teaux des environs. Du temps de M11* Cloque, il y avait à Tours beaucoup d'Anglais venus — cela est obligatoire à dire — « tant pour jouir de l'heureux climat du Jardin de la France, que pour y prendre le langage le plus pur », et l'on rencontrait fréquemment sur les trottoirs de la rue Royale, de blonds jeunes gens au visage rasé, au teint généreux, au pas démesurément long, et tenant à la main les accessoires du tennis. De quatre à cinq, avant le départ des trains, l'animation atteignait son comble, surtout le samedi, et notamment autour de chez Roche le célèbre confiseur.
L'hôtel du Faisan , un des plus importants, était f itué rue Royale, et précisément dans le voisinage de Roche et du dentiste Mônick dont la gloire était alors presque européenne.
Mlle Cloque en s'acheminant vers le Faisan, ne manqua pas de jeter un petit coup d'œil aux pâtisseries destinées à être enlevées en un tour de main par les pensionnaires de Marmoutier. Elle rencontra à travers les glaces, le regard à la fois amical et hautain, réservé et serviable, prometteur et sucré de Mlle Zélie, préposée depuis trente ans au maintien de la qualité traditionnelle des babas. Elle lui répondit d'un signe de tête : « A tout à l'heure ! »
Pendant les vacances de Geneviève, on venait là souvent, l'après-midi, et l'on était toujours sûre d'y rencontrer quelques figures amies.
Ml!e Cloque arriva en même temps que deux grands omnibus remplis de jeunes têtes tournant et virant de droite et de gauche, comme des oiseaux échappés. Elle avait reconnu Geneviève. Les familles se pressèrent autour du marchepied, avides d'embrasser leurs enfants, avant mêmede se reconnaître entre elles.
Il y eut un instant de brouhaha indescriptible, de baisers, d'interrogations sur la santé, sur les prix, sur mille détails particuliers : « Mère chérie !... Et grand'maman ?. .. Bonjour Tatave... Tu as encore oublié tes peignes ?... Madame de Montgomery... Mon étui à musique... Non, figure-toi, on s'est gorgé de crème !... C'est mon scapulaire... Sept fois nommée... Oh superbe ! Monseigneur y était... Je monterai à cheval, dis papa?... Les élections sont si mauvaises... »
Et, dès que sont prononcées ainsi les phrases essentielles qui établissent le premier contact avec le monde, ce sont encore des doigts sur la bouche, comme lors de la dernière visite de Mlle Cloque au salon du couvent, et l'on entend dans chaque groupe : « Oh ! cette Léopoldine !... Non, cette fois, c'est vraiment trop fort !... Situ avais vu la tête de la malheureuse sœur converse !... Il faut que cette Léopoldine ait le diable au corps !... Oui, oui, il paraît qu'elle est possédée!... Et pas moyen de l'arrêter!... La sœur en fera une maladie... Nous avons ri de tout notre cœur !... »
— Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ? interrogent les parents.
Et l'on se tourne vers Léopoldine qui, dès le premier abord avait attiré tous les regards par un corsage et un chapeau d'une recherche qui contrastait outrageusement avec le costume d'uniforme de toutes ces demoiselles. Mlles Jouffroy et leur jeune parente étaient allées se réfugier dans un coin de la cour de l'hôtel, entre des lauriers en caisse, les deux vieilles filles complètement hébétées de la note discordante de cette toilette et des clignements d'yeux et des commentaires qu'elle provoquait.
— Figure toi, tante, dit Geneviève à Mlle Cloque, nous n'avions pas passé la porte du couvent que la voilà qui se met à ouvrir un grand carton à chapeau qu'elle tenait sur ses genoux, et à tirer de là-dedans un corsage jaune et un chapeau! Avec elle, il faut toujours s'attendre à des choses extraordinaires ; mais, tu sais, on n'aurait pas tout de même cru ça ! La sœur qui était près de la portière, c'est à-dire à l'autre bout, et qui ne perdait pas Léopoldine des yeux, car il avait même été question de l'envoyer toute seule à part, et c'est pour ne pas trop l'humilier qu'on ne l'a pas fait — on a eu bien tort-; — où est-ce que j'en étais ? ah ! eh bien ! la sœur lui dit : « Mademoiselle, vous regarderez dans votre carton à chapeau quand vous serez arrivée. Jusque-là, tenezvous comme tout le monde... » Si tu avais vu
!a figure de Léopoldine ! non, rien que d'y penser j'en tremble encore : « Je fais ce qui me plaît ! » dit-elle. La sœur converse, bien entendu, n'a pas grande autorité, n'est-ce pas? elle lui dit : « Mademoiselle, je dirai à M"e de Montgomery que vous avez été impolie !... » — « Vous direz à Mmc de Montgomery que je me f. .. d'elle et de sa boîte. » Oui, oui, c'est comme ça qu'elle a parlé, croirais-tu : m Et puis, dit-elle, vous pouvez encore lui rappoiicr, puisque c'est là votre joli métier, que je lui ai fait un pied de nez, et que je lui ai tiré la langue ; et à vous aussi, belle dame!... » On a cru qu'elle devenait folle. La pauvre sœur était toute roug-e. Elle criait par la portière: » Arrêtez ! arrêtez ! » Mais, figure-toi, nous entrions dans le faubourg de Saint-Symphorien ; je fais observer à la sœur : « Prenez garde, ma chère sœur, de donner lieu à un scandale public, dans la rue; montée comme elle l'est, Léopoldine ne saura plus se contenir. » Nous continuons à rouler. Mais voilà-t-il pas Léopoldine qui se met à ôter son corsage, en pleine rue! La sœur crie, pleure, perd complètement la tète. C'était moi l'aînée, dans tout ça, n'est-ce pas ? Je dis à ces demoiselles : « Mesdemoiselles, détournez la tète et baissez tous les stores ! Nous demanderons pardon à Dieu de ce qui s'est fait ici... » Alors, sans se tourmenter, tout comme si elle avait été dans son alcôve, la malheureuse continue de se déshabiller et elle
prend dans son carton le corsage jaune que tu lui vois, et le chapeau qu'elle a sur la tête... C'est encore heureux qu'elle n'ait pas pu avoir une robe dans son carton?... Figure-toi qu'elle avait une glace f Où la cachait-elle ! C'est défendu, tu penses bien ! Elle se regarde, elle se bichonne, et puis, pan ! elle jette à la figure de la sœur son corsage d'uniforme : « Tenez ! dit-elle, eh ! là-bas, vous, la dame du bout, voilà votre sale casaque ! ça sent la vache ; vous ne pensez pas que je vais entrer dans le monde civilisé avec ça sur le dos!... Vous voulez que je reste comme les autres ? Alors pourquoi est-ce qu'on ne me laisse pas avec les autres ? Pourquoi est-ce qu'on me met à l'écurie, et qu'on intercepte mes lettres, et qu'on m'empêche de crier à mon père que je suis martyrisée dans votre jésuitière... Oui, jésuitière ! Vous n'êtes pas contentes? Eh bien, tenez: Vive la République ! entendez-vous, Vive la République !... » Il était temps que nous arrivions !
Le même récit se répandait dans chaque groupe, et l'on voyait de tous côtés, entre les omnibus, les voitures, les chevaux que l'on dételait ou attelait, jusqu'au bord des cuisines où des marmitons en bonnet blanc passaient affairés, des mamans, des papas, des sœurs ainées, tous penchés et attentifs à une aventure assez grave pour absorber l'intérêt du moment. Il n'y avait plus guère à cette heure
que les deux demoiselles Jouffroy, entre leurs caisses de lauriers, qui ignorassent l'exploit dont l'héroïne au corsage jaune avait bien garde de se vanter.
MH< Cloque fut saluée par plusieurs familles avec lesquelles elle échangea quelques mots, mais Geneviève s'étonna de voir les parents de ses bonnes amies du couvent et qui connaissaient sa tante de longue date, lui adresser un maigre salut du haut de la tête, tout en prenant des airs pinces.
— Tante, dit Geneviève, avant de nous en aller, il faut tout de même dire bonjour à mesdemoiselles Jouffroy et à Léopoldine ?
— Les demoiselles Jouffroy ne me disent plus bonjour, dit tristement M11" Cloque.
— Ah çà ! tante, mais qu'est-ce qu'il y a donc? On tomba, à ce moment, sur M. Houblon
et ses filles. Ce fut, entre ces demoiselles, des embrassements et des petits cris et des compliments à perte de souffle. Les quatre filles de M. Houblon avaient été élevées à Alarmoutier, et la plus jeune, d'un an seulement en avance sur Geneviève, n'en était sortie que l'année précédente. Prétexte à mille questions, au remuement de nombreux souvenirs que dominait aujourd'hui le récit du scandale de Léopoldine Archambault.
Les cinq jeunes filles, qui marchaient devant, entrèrent sans aucune hésitation chez Roche, et
il fallut répondre immédiatement aux politesses de M,le Zélie.
M11* Zélie avait pris au contact d'une clientèle choisie les manières d'une femme du monde. Elle avait la large bouche des bonnes personnes et le reo-ard d'une maîtresse de maison accueillante qui, avant la première parole, semble vous dire: « vous voilà ; je vous attendais. » Il ne faudrait cependant pas croire que dans cette grande maison de la rue Royale, régnât la petite intimité toute provinciale, la familiarité de quartier d'un magasin Pigeonneau, par exemple. Il ne fût jamais venu à l'idée de M. Houblon d'élever la voix chez Roche. Lui-même s'y fût jugé ridicule. C'était déjà là une atmosphère de grande ville et le ton de la passion y semblait déplacé.
Mle Cloque fut grondée. Pourquoi ne la voyaiton plus? Mme la comtesse de Grenaille venait tous les jours.
La pauvre tante de Geneviève fit ce qu'elle put pour maîtriser un mouvement d'inquiétudeetd'impatience au rappel d'une rencontre possible avec les Grenaille qu'elle évitait. Depuis des semaines, elle n'avait plus mis le pied rue Royale, et elle était d'ordinaire si peu accoutumée à redouter de trouver la comtesse, lorsqu'elle venait succomber ici à la gourmandise d'un baba, qu'elle n'y avait pas songé en entrant.
— Je ne sors plus guère, mademoiselle Zélie ; je me fais bien vieille, voyez- vous...
Et l'œil expert de Mllc Zélie voyait en effet qu'elle disait plus vrai peut-être encore qu'elle ne croyait. Les traces des grands soucis de M"e Cloque s'accentuaient de jour en jour.
— Allons ! allons! cette belle jeunesse-là va avoir vite fait de nous ragaillardir!... Voyons, mesdemoiselles, faut-il que je vous serve ? Tout l'étalage est à vous... Ah ! mille pardons !...
Mllc Zélie était appelée vers un autre groupe. Les cinq jeunes filles se regardaient avant d'oser choisir dans leurs petits paniers plats grillagés, un des gâteaux innombrables, frais, appétissants.
— Dépêche-toi, Geneviève, dit MUe Cloque, je n'ai pas l'intention de rester longtemps.
Geneviève étendait la main. Elle s'arrêta pour dire aux demoiselles Houblon :
— La voilà !...
Elle montrait Léopoldinequi passait, semblant se disputer en dessous avec ses deux tantes. Sans doute celles-ci avaient été averties de l'épisode de l'omnibus par la sœur converse, et l'on essayai t de vider cet incident en famille, au lieu d'entrer comme tout le monde à la pâtisserie.
Mais Léopoldine, s'avisant qu'on la regardait, fit volte-face, sans consulter ses tantes qui furent obligées de la suivre, et elle apparut, fière comme un paon, dans un des deux salons q-i composaient la maiscn ELo
15 s MADEMOISELLE CLOQUE
Très jolie, d'une beauté provocante, avec son teint mat et ses magnifiques cheveux noirs, le nez bourbonnien un peu trop accentué peut-être, mais une bouche exquise, une taille superbe pour ses dix-huit ans, et une toilette, grâce au scandale de la voiture, qui éclaboussait la modeste petite tenue réglementaire de Geneviève et les accoutrements grotesques de Mlles Houblon. Elle vint, sans gêne aucune, tendre la main à celles-ci qui se mirent assez gauchement à rougir pour elle et à rester embarrassées, louchant sur leur soucoupe et sur leur papa, sans savoir si elles devaient ou non répondre. Ce que voyant, Léopoldine, sans plus se préoccuper, mangea avec un appétit féroce dû aux quinze jours du régime de la sœur vachère.
Ml,cs jouffroy, blêmes de dépit, entre leur nièce dont elles étaient peu fières, et les deux principaux basiliciens vis-à-vis desquels elles avaient eu l'humiliation d'avouer l'existence du « fonctionnaire de la République », se drapaient dans une dignité artificielle, et pinçaient les lèvres, croyant voir partout des provocations et jusque même dans les amabilités de Mlle Zélie.
Les jeunes filles s'écartèrent peu à peu de Léopoldine qui, demeurée seule, continua de manger face à la rue où des jeunes gens tournaient longuement la tête, attirés par cette jolie fille à la bouche goulue et éblouissante.
Tout à coup, Mlle Cloque, restée debout pour ne
pas prolonger cette station, demanda à M. Houblon une chaise et un verre d'eau.
— Qu'avez-vous ? fit M. Houblon.
— Rien du tout, dit- elle ; mais je me fatigue vite et il fait si chaud!...
Elle avait vu entrer, dans le salon d'à-côté, M. et Mm* de Grenaille-Montcontour accompapagnés de Marie-Joseph et de leur jeune belleiille, la juive.
Et il fallait n'avoir pas l'air ému surtout devant Geneviève ; et il allait falloir affronter le contact et même les gracieusetés de ceux qu'elle considérait comme les pires ennemis de toutes ses conceptions morales, de la raison d'être de toute sa vie, de sa foi ; et assister à la rencontre des deux jeunes gens que sa conscience refusait d'unir, mais qu'elle ne pouvait séparer brusquement en ce moment-ci sous peine d'exposer la tendre et sensible Geneviève à donner lieu, malgré soi, à un scandale plus grave aux yeux du monde que celui de Léopoldine : à s'évanouir peut-être d'émotion, en face du sous-lieutenant.
Mllc Cloque pria Dieu de l'assister, et elle trouva la force de se lever et de garder toute sa présence d'esprit lorsque la famille de Grenaille pénétra dans la pièce. Elle les regarda s'approcher, les uns derrière les autres, par la porte, entre les étagères de verre garnies de bocaux de pralines ou de boites de sucre d'orge en piles. C'était la jeune juive qui venait d'abord, en toi-
lette noire, un transparent sur les bras nus, d'une beauté à faire retourner toutes les têtes sur son passage. Le sous-lieutenant la suivait ; puis venaient le comte et sa femme aussi grande que lui.
Ce qui soutint M'lc Cloque dans l'attitude de réserve qu'elle s'imposait, ce fut une indignation aussitôt éprouvée par elle à se rendre compte de ce qu'elle appelait l'extraordinaire inconscience de cette famille. Comment! C'étaient ces gens-là qui menaient toute l'histoire de la Basilique ; ils savaient que cette aventure passionnait et révolutionnait la ville ; ils étaient attaqués et traînés dans la boue tous les jours par le parti adverse qui s'agitait sans cesse davantage ; ils se trouvaient en présence d'une sainte fille reconnue comme la tête même de l'opposition, en face de M. Houblon, auteur de la protestation d'hier, — et ils venaient, la main tendue, la figure souriante, poussant devant eux leur fils qui ne demandait qu'à épouser, comme dans les contes, « la fille de l'ennemi ». Seulement, ici, c'était en pleine guerre qu'on allait à la noce. C'était donc qu'ils n'attachaient aucune importance à la guerre. Ne disait-on pas que, pour eux, la Basilique, c'était une affaire qu'ils traitaient? Hors des heures de négociations, ils n'y pensaient plus.
On entendait le petit bruit des cuillers contre les soucoupes, et le babillage des jeunes filles.
Subitement, tout s'interrompit. Marie-Joseph s'inclinait profondément devant M: L' Cloque et se retournait aussitôt vers Geneviève, en lui adressant de la tète et de toute la souplesse de son corps le plus gentil des saluts. La jeune fille rougit en lui donnant la main. Les quatre demoiselles Houblon se reculaient, tandis que Léopoldine ouvrait des yeux émerveillés sur le joli souslieutenant.
Le comte et la comtesse vinrent complimenter Geneviève de ses succès. On se mêla et l'on dit des choses banales. On mit la réserve de MHe Cloque sur le compte de sa faiblesse, car elle était visiblement troublée et ne parvenait point à dissimuler son malaise. Les conseils lui furent prodigués; il n'était question que d'hygiène. Les Grenaille excellaient dans les soins corporels. La comtesse nomma une méthode de gymnastique suédoise. Dès le matin, au saut du lit, elle la pratiquait; puis elle marchait un certain nombre d'heures ; elle avait maigri de huit livres. Elle mettait une telle ardeur à parler que sa voix couvrit heureusement une phrase fâcheuse qu'adressait une des demoiselles Houblon à la juive, en lui demandant si elle avait été élevée au Sacré-Cœur.
Cet entretien tout physiologique sauvait la situation. On n'en était pas redevable au seul hasard. Il répondait aux préoccupations dominantes et aux habitudes familière^ des t irenaille-
Montcontour. « Très bien, très bien, mais la santé avant tout, » tel était le mot favori de la comtesse.
Mlle Cloque était retombée sur sa chaise, et elle avalait de temps en temps une gorgée d'eau. Son chapeau, orné de dentelles noires, était noué, sous le menton, par des brides de soie, au nœud bien fait. Sous ses bandeaux de cheveux gris encore épais, ses yeux emplis d'anxiété cherchaient un refuge illusoire au milieu d'une conversation qui lui était étrangère. Elle n'avait jamais fait de gymnastique ni suédoise ni autre, et la tournure toute morale de son esprit se refusait à reconnaître l'importance de cette cure exclusivement matérielle. Elle pensait qu'elle se porterait très bien si la religion était triomphante et si sa nièce était heureuse.
— Est-ce que Mademoiselle a pris des leçons d'équitation ? de'manda la comtesse.
C'était une chose à laquelle la vieille tante n'avait point songé.
— Comment! fit Mmc de Grenaille, mais c'est indispensable !
— Pas pour faire une honnête femme, dit M"c Cloque.
On trouva que Geneviève, qui tout à l'heure avait rougi assez vivement, était pâlotte. Tout le monde la regarda, ce qui lui ramena le sang à la figure.
— Elle est délicieuse, dit le comte. Quel est
donc, ajouta-t-il, cette jeune personne, au corsage jaune, qui goûte d'un si bon appétit?
Mlles Jouffroy qui étaient restées tapies au fond de la pièce, en entendant ces mots s'agitèrent. La comtesse les reconnut et alla vers elles, étonnée qu'elles ne fussent point mêlées au groupe de M'10 Cloque et des Houblon. Ces demoiselles lui présentèrent avec empressement Léopoldine. On appela le comte et le sous-lieutenant qui s'inclinèrent, le papa extasié devant une si belle santé, le fils flatté dans sa vanité de joli garçon, de l'attention que n'avait cessé de lui accorder l'élégante jeune fille.
— Eh bien ! s'écria la comtesse, du ton qu'elle avait pour commander de seller son cheval, on voit que Mademoiselle ne sort pas de pension !
— Elle en sort, firent timidement les demoiselles Jouffroy.
Et leur conversation se perdit dans le bruit général. A cause de la beauté de Léopoldine et de la juive, des messieurs étaient entrés et la pâtisserie s'emplissait. M1Ie Cloque profita de la circonstance pour se lever et entraîner sa nièce. M. Houblon l'imita. Dans la mêlée, les Grenaille ne les virent pas sortir.
Geneviève ne comprenait pas ; elle crut que l'on passait seulement de l'autre coté pour saluer quelqu'un. Sa tante la poussa dans la porte, tout en jetant à Mllc Zélie le chiffre des gâteaux que l'on avait pris. Ce ne fut qu'une fois dans la rue, que la
jeune fille osa retourner la tète, et elle vit, à travers les glaces, entre un Anglais tout blond et un grand élève des Jésuites en redingote mal taillée, le sous-lieutenant qui causait avec Léopoldine. Alors, sans comprendre pourquoi elle avait lieu de s'attrister, elle se sentit tout à coup le cœur gros, comme cela ne lui était jamais arrivé. Elle fut sur le point d'interroger naïvement sa tante ; mais quelque chose encore d'inconnu lui fit avorter la question sur les lèvres. Elle marchait avec les grandes demoiselles Houblon sur le large trottoir de la rue Royale. Il lui sembla qu'elle ne voyait et n'entendait plus rien. Elles étaient toutes, d'ailleurs, un peu timides et gauches clanr la rue et ne parlaient guère. Pour couper les silences, tantôt l'une, tantôt l'autre de ses amies se retournait vers Geneviève et lui disait :
— Quelle chance, n'est-ce pas, d'être en vacances !
— Oui, répondait Geneviève.
M. Houblon reprenait près de sa vieille amie la question des suites retentissantes qu'il prévoyait au manifeste anti-gouvernemental. On s'en était ému dans les diocèses voisins, Dieu merci encore vierges du poison républicain. A Poitiers, notamment, où l'évèque avait été l'ami et le confident du comte de Chambord ; à Angers, que gouvernait Mgr Freppel, un mouvement se dessinait en faveur des catholiques tourangeaux et du grand saint Martin. La pieuse
EN VACANCES i \$
agitation gagnerait Paris qui caressait alors, lui aussi, le projet grandiose du Sacré-Cœur de Montmartre. S'il le fallait on irait à Rome. 11 était tout prêt à partir : il lançait un pied et tout le corps en avant comme s'il exécutait déjà le premier pas de cette noble mission.
— Hélas! soupirait Mlle Cloque, nos ennemis sont déjà bien avancés. On ne rachètera pas les terrains vendus.
— Sauvons l'honneur ! s'écriait M. Houblon en brandissant sa canne. Je compte, dit-il, confidentiellement, frapper un grand coup à l'occasion de la fête de Saint-Martin, au mois de novembre. Il nous faut 15.000 pèlerins autour du tombeau et une seule voix imposante s'échappant de toutes ces poitrines pour flétrir les profanateurs!
— Dieu peut faire un miracle. Vous avez raison, mon ami, ne désespérons jamais.
Ils avaient obliqué à droite par la rue de l'Ancienne Intendance qui aboutissait à la rue Saint- Martin. On aperçut Mmo Pigeonneau-Exelcis, dans l'ombre de son magasin, qui adressait de discrets signes de la main pour fêter le retour de Geneviève. Il fallut entrer. La librairie semblait un peu désertée. Les ralliés au Chalet républicain l'abandonnaient. D'un coin sombre se leva le marquis d'Aubrebie occupé à palper des petites statuettes de saint Louis de(ionzague. Il avait l'œil pétillant comme lorsqu'il venait de
dire une méchanceté ou de lâcher quelque égrillardise enrubannée à la mode d'antan.
— Fi ! le vilain coureur ! dit Mlle Cloque.
— Hélas ! ma bonne amie, je suis passé chez vous sans vous rencontrer ; vouliez-vous que je fisse ma partie avec Mlle Pelet?
— Vous l'avez donc vue?
— Je l'ai fait déjeuner.
— J'espère, au moins, que vous lui avez servi son paquet?
— Non, dit-il, je vins la voir, au dessert : elle était ivre.
— Comment! vous avez fait boire cette malheureuse ! mais c'est ignoble !
— Ce qui est ignoble, c'est qu'elle ait perdu l'habitude de boire et de manger. La seule vue de la table l'a grisée. Elle est si gourmande ! Je n'oserai jamais lui faire de chagrin.
— Oui, on sait qu'il suffit d'un défaut pour vous attendrir... Enfin! Dieu vous pardonnera peutêtre parce qu'il y a un peu de bonté en vous.
Mme Pigeonneau, montée sur un escabeau, venait d'atteindre des objets soigneusement enveloppés et faisait de mystérieux gestes à M"c Cloque : « Venez donc voir ! venez donc voir!... » Le marquis, tout en causant, ne perdait pas une ligne de la taille de la jeune femme qu'il était agréable de voir se tendre avec les bras levés, ou se courber soudain sur la table, portant sur un seul coude, un petit doigt taquinant la bouche.
Elle mouvait une demi-douzaine d'écrins tout frais déshabillés de leur fine chemise de papier de soie. Le maroquin était vert sombre, noir, cha mois ou vieux rose.
— Qu'est-ce que c'est que ça? fitM"e Cloque. D'un mouvement du pouce, Mnic Pigeonneau
pesa sur les boutons de cuivre, et de magnifiques missels de mariage apparurent dans leur lit capitonné.
— Ah ! très bien ! fit la pauvre tante de Geneviève ; c'est très joli, en effet, très joli... Nous avons bien peu de temps pour regarder vos merveilles, madame Pigeonneau, nous avons seulement voulu vous dire bonjour... Allons ! fillettes...
Sur le pas de la porte, on se sépara de la famille Houblon. Le marquis accompagna M"c Cloque et sa nièce jusqu'à la rue de la Bourde.
Le savetier cognait à tour de bras sur le cuir. La folle agitait son mouchoir blanc à la fenêtre de l'hôtel d'Aubrebie. Dans le temps d'un clin d'oeil, Geneviève pensa au grand tumulte ordonné de la vie du couvent, à la petite existence enclose derrière cette porte de la rue de la Bourde, et à l'espoir chéri de l'avenir.
Mariette vint ouvrir, et ce furent aussitôt des exclamations qui amenèrent les figures de.Loupaing et de sa mère, à la fenêtre, derrière le
magnolia.
— Mademoiselle a encore grandi! Comme vous avez bonne mine ! Dame ! ce que c'est que d'être sage !... Et des récompenses, en veux-tu en voilà, bien sûr ; ce n'est pas seulement la peine de le demander...
Et la bonne fille embrassait les mains de Geneviève en la retenant au bas des marches.
— Ah ! ce n'est pas trop tôt que Mademoiselle arrive, parce qu'il y a notre tante qui se fait un mauvais sang ! ... Hou ! ... Il y a tant de méchants sur la terre, voyez-vous !... Eh là là! chère mignonne, vous au moins, vous êtes un ange, on en est sûr...
Avec cette clarté de vision des natures sensibles qui changent de lieu, Geneviève regarda la petite allée sablée entre la porte de la salle à manger et la haie des fusains, l'extrémité d'une corbeille ovale de rosiers en face de l'autre flanc de la maison, et sousle magnolia, la porte basse grillagée à hauteur de genoux, et peinte en vert, qui ouvrait du côté de la plomberie, pour les personnes venant de la rue de l'Arsenal.
— Tiens! dit-elle, les fusains ont poussé... Tante, tes rosiers ont besoin d'eau.
Mais c'était pour dire quelque chose, car, au fond d'elle, elle éprouvait l'angoisse étrange que donnent les endroits connus, où l'on revient vivre après en avoir été séparé. Et, pour la jeune fille qui n'avait passé ici que des vacances monotones et solitaires, beaucoup moins gaies en vérité que les mois d'étude dans le beau couvent aux jardins immenses, aux nombreuses figures souriantes, et où elle jouissait en raison de son intelligence et de sa tenue, d'un traitement un peu privilégié, cette petite allée, cette maigre verdure et cet horizon borné par la grosse et vilaine maison du propriétaire, produisaient l'effet d'une insurmontable oppression. Il s'y joignait l'inquiétude sourde causée par tout ce qu'elle avait remarqué d'ambigu autour de sa tante depuis la descente de l'omnibus: les demoiselles Jouffroy qui ne lui disaient plu^ bonjour; bien d'autres personnes qui lui faisaient grise
mine, et surtout cette froideur vis-à-vis des Grenaille-Montcontour, que l'on avait laissés, sans même leur serrer la main, sans un petit adieu de la tête, pendant qu'ils tournaient le dos...
A peine avait-on pénétré à l'intérieur, que Geneviève, succombant à la commotion de ses nerfs, se jeta en pleurant au cou de sa tante.
— Eh bien! voyons, mon enfant, qu'est-ce qu'il y a?
— Rien, rien, tante, je suis heureuse de te voir...
Et M11' Cloque se demandait: « Est-ce qu'elle a compris ? Est-ce que je ne vais pas être obligée de lui avouer tout?... »
On monta l'escalier; on installa Geneviève dans la chambre toujours réservée pour elle et qui était la plus luxueuse de la maison. Le mobilier était en palissandre, un peu piqué, mais si soigneusement tenu qu'il faisait encore bonne figure. Il datait du mariage du frère de MUe Cloque, et tout ce qui avait appartenu de plus intime à ce digne homme victime de sa probité, avait été recueilli là. Il y avait une armoire à glace, une chaise longue, et les tentures du lit et de la fenêtre étaient de reps gris uni, quelque chose de sobre et de très distingué dans ce temps-là. Une étagère montrait sur ses trois tablettes les reliques du père et de la mère de Geneviève : un porte-feuille, une bourse aux mailles d'acier, une pelote en tapisserie où étaient piquées des épin-
gles à tète bleue ou blanche qui avaient servi autrefois, et une de ces anciennes épingles de cravate à deux tiges réunies par une chaînette d'or. Les photographies sur la cheminée, la pendule de marbre noir avec, comme sujet, une chienne de bronze léchant un petit enfant abandonné, tout était souvenir, tout rappelait le culte des parents disparus.
Une grande fenêtre donnait sur les ferrailles, les tôles, les tuyaux, les charrettes à bras de la cour de Loupaing; il fallait se pencher et regarder directement en bas pour apercevoir les fleurs du jardinet et la verdure des fusains. Au delà du mur de clôture, sur la rue de la Bourde, on voyait l'hôtel d'Aubrebie.
Bien avant les événements qui avaient apport • tant de trouble en ses projets, M11* Cloque avait fait faire pour sa nièce plusieurs toilettes d'un goût très entendu, qu'on était allé lui essayer à Marmoutier et qui étaient là toutes prêtes, étendues sur la chaise longue. Leur vue rit diversion, et Geneviève voulut s'habiller de suite.
— Va te reposer, tante, tu vas voir, j'irai t'embrasser...
— Mais, mon enfant, nous ne sortirons plus aujourd'hui !
— Qu'est-ce que ça fait! qu'est-ce que ça fait î je vais faire toilette pour nous toutes seules. . .
Ce ne fut qu'après la porte refermée, et lors
qu'elle se trouva réellement seule dans cette chambre triste et silencieuse, qu'un second mouvement d'angoisse étreignit ce cœur de dix-sept ans ouvert à toutes les ardeurs et cultivé pour la tendressepar une éducation religieuse surchauffée. Eile ne pouvait plus se sentir seule. Elle appela:
— Tante ! Tante ! non, reviens, tu m'aideras...
M1" Cloque avait eu le temps de passer dans sa chambre séparée de celle de Geneviève par la longueur d'un couloir; elle n'entendit pas. Alors la jeune fille se ravisa à la pensée que sa tante se moquerait d'elle, car elle était sévère pour les caprices et n'admettait pas que l'on changeât d'idée.
Affalée sur la chaise longue et livrée à ellemême. ce qui n'arrivait jamais au couvent, elle s'abandonna à la rêverie, tout en enlevant son corsage. La figure de Marie-Joseph passait et repassait à ses yeux. Et, plus encore par un pressentiment de femme que par raison, elle avait l'impression que quelque chose de mauvais s'était produit. Aussitôt, elle joignit les mains, leva les yeux sur le crucifix, posé au chevet de son lit, et dit : « Mon Dieu ! mon Dieu ! éloignez de moi le malheur ! » Sa piété était si naïve et si vraie qu'elle ne douta pas que Dieu ne fût touché par son grand désir, et elle se releva, presque rassurée. Les images qu'elle avait coutume de caresser dans ses moments heureux de confiance se représentèrent à son esprit.
Une entre autres lui revenait sans cesse. C'était à la fin des vacances de l'année précédente, aux derniers jours de septembre. Le matin, au déjeuner, sa tante lui avait dit, avec toutes sortes de circonlocutions coupées et recoupées par les entrées de Mariette, qu'une chose très grave avait été sérieusement discutée entre elle et la famille de Grenaille-Montcontour, et qu'il fallait en savoir beaucoup de gré à M. le comte qui se contentait de la dot réglementaire exigée pour les mariages d'officiers... Quels battements de cœur, pendant ce repas-là ! Et l'aprèsmidi, on avait été faire visite à la comtesse, à l'hôtel du boulevard Béranger. Il faisait beau ; on avait fait un tour de jardin avant de se quitter. C'était un jeudi, on entendait sur le mail la musique militaire. Et on se promenait en causant, un peu à bâtons rompus, dans les grandes allées droites bordées de buis. MmB de Grenaille montrait à Mlle Cloque une frise de faïence artistique d'un goût assez médiocre, qu'elle venait de faire appliquer sous la corniche de l'hôtel. La jeune juive cueillait les dernières fleurs delà saison ; on lui voyait faire par moments une jolie grimace, en fronçant ses sourcils bruns, épais et bien arqués, lorsqu'elle se piquait les doigts, et aussitôt après elle souriait en regardant Geneviève de ses yeux mauves et en montrant ses dents admirables. Une rose thé qui penchait la tète au centre d'un massif était trop éloignée pour que la
jeune femme pût l'atteindre, et elle avait appelé Marie-Joseph. Le sous-lieutenant s'était élancé,avait atteint adroitement la rose, et, au lieu de la remettre à sa belle-sœur, il l'avait directement offerte à sa future fiancée, en la regardant comme il n'avait jamais fait encore. Elle l'avait reçue de sa main ; leurs doigts se s'étaient même pas effleurés. Elle avait rougi, puis pâli et tremblé. Pour se donner une contenance, elle avait fait remarquer au jeune homme une gouttelette de smg qui lui perlait à la main. « Oh! ce n'est rien ! » avait-il dit simplement, sans chercher à faire de madrigal; et il l'avait essuyée de son mouchoir. Mais elle, deux fois avant de partir, lui avait demandé: « Et votre blessure?... » Il lui avait répondu seulement par un sourire, mais qui voulait dire beaucoup, du moins elle n'en doutait pas. Ils s'étaient parlé au travers de cet incident de rien du tout. C'est le vrai langage de l'amour. C'était une petite chose qu'ils ne pouvaient plus oublier.
Elle se leva, se recoiffa, enleva son affreux filet de pensionnaire et noua négligemment l'épaisse torsade de ses cheveux; sur le front et sur les tempes, ils frisaient naturellement et formaient une sorte de mousse d'un blond d'or. Cette < eule modification lui changeait complètement la physionomie; avec ses doux yeux de velours, son nez bien fait et sa bouche fine, elle était charmante. Deux toilettes la tentaient; mais elle se
dit qu'il fallait être raisonnable, et prit une robe unie et une petite blouse écossaise. Dès qu'elle se jugea bien, elle alla frapper chez sa tante.
M1,e Cloque était assise dans son fauteuil contre la fenêtre de la cour. Elle avait ôté son chapeau remplacé par un bonnet noir. Ses lunettes étaient relevées sur le front; elle croisait les mains, les deux index en compas appuyés sur les lèvres ; et ses yeux attristés reposaient sur les feuilles du catalpa qu'un air faible agitait. La scierie criait dans le lointain ; les bruits métalliques de la plomberie couvraient le clapotis de la fontaine.
Geneviève entra avec tout le parfum de la jeunesse, et sourit.
La vieille tante écarta les mains d'admiration, en la voyant transformée.
— Oh! dit-elle, pourquoi t'es-tu faite si jolie?
— Embrasse-moi, tante!
Geneviève courut au fauteuil.
Quand elle releva la tête, sa tante la regarda avec un air si accablé qu'elle eut peur. Quelque chose chavira visiblement, dans l'eau sombre de ses yeux. Ce fut comme un naufrage de son espoir ébranlé mais que sa dernière prière avait redressé tout à l'heure.
M11- Cloque lui appuyait les deux mains sur les cheveux, et, du pouce, relevait tendrement la mousse d'or de son front. La pauvre tante était plus malheureuse que la nièce. Il lui sein-
blait que le monde allait s'écrouler, et que c'était elle-même qui donnait la chiquenaude fatale ; et elle s'épouvantait d'assister de si près, au supplice de sa chère enfant. Elle ne disait rien. Ce fut Geneviève qui eut le courage de demander:
— Dis-moi ce qu'il y a.
— Il n'y a rien ! il n'y a plus rien ! ma pauvre Geneviève ; il ne faut plus penser à... cela; à lui, oui ma fille chérie, il ne faut plus penser à lui... tout est fini !...
Geneviève poussa un petit cri. Elle laissa tomber sa tête entre les genoux de sa tante. Elle était abasourdie ; elle ne songea même pas à demander pourquoi tout était fini ; elle sentait seulement le sol lui manquer, tout fuir, s'ensauver d'elle, les choses, les gens, en tous sens, dans une course folle qui la laissait isolée, avec une pente vertigineuse autour d'elle.
Presque aussitôt, elle pleura. Les sanglots secouaient la lourde masse de ses cheveux dans le giron de la tante qui fit comme elle.
Lorsque Geneviève s'essuya les yeux, elle aperçut par la fenêtre Loupaing qui regardait. Elle s'enfuit à l'autre bout de la chambre. M11' Cloque ferma la fenêtre. Cet autre ennui tarit leurs larmes et elles commencèrent à pouvoir parler. .Alors la tante raconta ce qui était arrivé.
Elle endossa elle-même les premières responsabilités. Elle dit à Geneviève que si son père
avait vécu, il n'aurait pas laissé cette malheureuse liaison. s'engager si avant, parce qu'il eut bien vu, lui, comme elle l'avait fait elle-même sans avoir le courage de s'arrêter, le défaut imperceptible mais dangereux de cette famille.
— Vois-tu, mon enfant, disait-elle, ce sont des gens qui donnent dans toutes les nouveautés. Je ne prétends pas qu'il soit nécessaire de rester perpétuellement encroûté ; il y a des innovations qui sont bonnes, mais il y a une chose qui ne change point, c'est l'honnêteté et c'est le respect
le notre sainte religion. On ne transige point avec cela. Quand le moindre accroc se produit, tout se déchire. Sans doute, il faut être bon, et je n'ai point de haine pour les infidèles ; mais, cela n'empêche pas que si vous recevez tous les jours à votre table des personnes qui ne sont même pas chrétiennes, il y a des chances pour que la religion soit reléguée au second plan dans la maison. Est-ce que c'est possible? Est-ce. qu'on t'a appris à admettre une chose pareille?
— Non, tante.
— La religion au second plan, c'est la religion foulée aux pieds, et avec elle tous les principes, toute la morale. Après ça, c'est la débandade... Ah ! si j'avais su plus tôt le rôle que jouaient les Niort-Caen dans la famille! Je me disais: ce sont des juifs, c'est vrai, mais ils ont laissé leur fille abjurer; c'est déjà un bon pas de fait, et il y
a peut-être possibilité de les ramener au bien, à la vérité ; c'aurait été une belle tâohe pour toi ! Mais, c'est tout le contraire qui arrive; c'est le comte et la comtesse qui se laissent mener par le bout du nez et qui suivent ces juifs partout où il leur plaît de les mener. Je n'ose pas penser une pareille extrémité, mais je crains bien qu'ils aient perdu la foi ! Oui, oui, leur religon est toute extérieure, c'est facile à voir; il n'y a qu'à regarder leur manière de vivre de plus en plus agitée et toute matérielle, tout entière livrée aux soins du corps, aux sports, aux plaisirs ou aux affaires...
Elle confessa qu'elle avait été fascinée par ce que cette union pouvait avoir de flatteur et de brillant. C'était unegrandefaiblesse,ellel'avouait. Elle ne savait pas qui avait pu lui mettre dans les veines ce penchant insurmontable pour le panache. « Ce n'est que l'ombre de ce qui est grand, mon enfant, il faut tâcher de ne pas confondre... »
Puis, elle raconta tous les incidents ; les insinuations des journaux ; l'attitude du. comte, l'influence des Niort-Caen dans l'affaire de la vente des maisons de Saint-Martin, u Ce Niort-Caen, vois-tu, je ne le connais pas, mais je jurerais que c'est quelque suppôt de l'enfer, vomi pour notre perte, pour la ruine de tout ce que nous aimons !... 11 agit en dessous ; on ne le voit pas; c'est lui qui mène tout ! »
Elle dépliait la pile du Journal du Départcm ent ; elle lisait les articles à haute voix, ramenant ses lunettes sur les yeux ou les relevant sur le front. Elle dit même très franchement la belle prouesse de Marie-Joseph...
— Tu vois bien ! lit Geneviève, il n'est pas comme son père !...
Alors Mlle Cloque raconta l'entrevue qu'elle avait eue avec le sous-lieutenant, rue Rapin, d'où elle avait rapporté la certitude que l'héroïsme du jeune homme ne dépassait pas les limites d'une question d'amour-propre vis-à-vis des officiers de son régiment; elle dit avec quelle facilité il avait accepté dès le lendemain les raisons ou les ordres de son père qui le menaçait de lui couper les vivres.
— Ce n'est pas un mauvais garçon; il est bon et brave. Je ne doute pas qu'il ne soit capable d'accomplir de belles actions sur le champ de bataille; mais le plus difficile, à mon avis, c'est de les accomplir, ces belles actions, sur le- champ très terre à terre de la vie de chaque jour. Au milieu du feu et au son des trompettes, j'imagine que le plus poltron peut se couvrir de gloire; mais c'est une aucre affaire quand il s'agit de soutenir son honneur mordicus contre un papa qui vous menace de vous priver de votre argent de poche...
— Mais tante, tante, disait Geneviève entre deux sanglots, réfléchis aussi que c'était son ;
IÔO MADEMOISELLE CLOQUE
il faut se soumettre aux volontés paternelles...
— Non pas ! quand votre père vous ordonne de ne pas le défendre contre une odieuse accusation. L'intention du comte était bien évidente, il ne voulait pas que Ton soulevât une question d'honneur qui eût pu l'empêcher d'exécuter une opération financière avantageuse... Il a préféré laisser dire qu'il trahissait la cause de Saint- Martin dans un but intéressé. Et il n'a pas eu honte d'exécuter ouvertement ce qu'on l'accusait de préméditer... Oui, ma fille, je le sais depuis hier seulement, mais il faut que je te dise tout pour que nous soyons bien d'accord sur ce que nous avons à faire ; eh bien, le comte a acheté trois maisons dans le lot dont la société s'était rendue acquéreur ; trois maisons, j'en suis sûre, puisque la maison où est situé l'Ouvroir en fait partie ; c'est en allant acquitter le loyer entre les mains du notaire, en qualité de présidente, que j'ai su le nom de notre nouveau propriétaire. On l'ignore encore; tu es la première personne à qui je le dis... Il les a eues à moitié prix de leur valeur. Cela va mettre du beurre dans leurs épinards ! D'un coup de main, il avait là de quoi compléter ta malheureuse petite dot, mon enfant !... C'est comme cela qu'on fait aujourd'hui.
Geneviève ouvrit ses yeux humides ; elle cherchait désespérément une occasion d'innocenter le comte. Sa tante la devina :
— Oui, oui, tu vas me dire que c'était dans un but excellent qu'il agissait en s'enrichissant de cette façon, et qu'il pensait à assurer le bonheur de son fils. On n'arrondit passa fortune aux dépens de l'église de Dieu! Mieux vaut cent fois la pauvreté!... Ah! ça, est-ce que ce n'est pas ton avis ?
— Si, ma tante, si, si, bien sûr; mais... enfin, c'était donc bien, bien nécessaire, dis-moi, cette basilique ? Voyons ! puisqu'on construit tout de même une église?...
M"c Cloque leva les bras au ciel.
— Comment! s'écria-t-elle, tu en es là! C'est là que vous en êtes tous, aujourd'hui ! « Est-ce que c'était nécessaire ! » Mais sache donc, ma pauvre enfant, que tout ce qui s'est fait de plus beau et de plus grand dans le monde n'était pas nécessaire. Est-ce qu'il était nécessaire que Xotre- Seigneur pérît sur la Croix? Est-ce qu'il n'aurait pas pu nous sauver par un moyen plus simple, puisqu'il était tout-puissant ? Non, non ! 11 a voulu nous montrer la beauté du sacrifice pour lui-même, sans utilité, sans autre but que de satisfaire un besoin secret que les hommes ont longtemps porté dans leur cœur et qui consiste à désirer faire bien, faire mieux, faire le mieux possible. Entends-tu ? jamais on ne fait*assez bien, jamais on ne doit se dire même : « J'ai bien fait », parce qu'il y a mieux à faire. Regarde nos vieilles cathédrales qui ont été bâties à l'âge
de la foi ; regarde leurs flèches qui montent, montent tout le temps qu'elles peuvent ; elles ne s'arrêtent que parce que tous les moyens leur manquent d'aller plus haut proclamer la gloire de Dieu. Aucune même n'est finie; la foi est tombée avant que ces braves gens aient épuisé leurs dernières ressources ; qui sait jusqu'où ils seraient allés? Voilà des exemples!... Ah! aujourd'hui, ce n'est plus cela, non! il s'agit, à l'heure qu'il est, de mesurer à un millimètre près ce qu'il est indispensable que l'on fasse, après quoi on l'accomplit ric-à-rac. Eh bien ! ma fille, tout ce qui est exécuté dans ces conditions-là est condamné d'avance et n'a ni vie ni durée, parce que le cœur n'y est pas. C'est lui qui anime, tout. Quand il y est, on va sans compter. Voilà pourquoi si nous avions du cœur, on ne marchanderait pas à Dieu quelques pouces de terrain ; on ne lui dirait pas : « Avec tant de mètres carrés on va vous faire une petite église très convenable ! » Quant à ceux qui lui rognent son terrain pour s'y faire des maisons de rapport, non, mon enfant, non ! je le dis bien haut, ces gens-là n'auront jamais rien de commun ni avec moi ni avec les miens!...
Mlle Cloque s'échauffait. Sa nièce ne l'avait encore pointentendue parler si haut. Ellemarchait dans la chambre ; le plancher craquait, et, sur la commode, les flacons et les verres tremblaient dans les plateaux. En prononçant ses derniers
mots, et comme pour leur donner la force d'un serment, elle avait frappé l'un contre l'autre deux livres de piété reliés en maroquin qui étaient posés sur la table du milieu ; l'un en retombant à faux avait bâillé et laissé échapper une image et des petits papiers du Saint-Rosaire qui se mirent à voleter ; des porte-plumes avaient sauté dans l'écritoire.
Geneviève se pencha pourramasser les papiers et l'image. M,le Cloque fut un peu effrayée de son propre emportement.
— Ma pauvre Geneviève, dit-elle, j'ai tort de me mettre comme cela en colère, mais, vois-tu bien, il y a uue chose que je n'ai jamais pu supporter,c'est la tiédeur, c'est ce qui est fait à moitié ; c'est ce qui n'est ni bien ni mal. Malheureusement c'est ce qu'on veut nous imposer aujourd'hui de tous côtés. Ah! il avait bien raison, le grand homme qui m'a prédit un jour que nous entrions dans le règne de la médiocrité. Nous y sommes plongés jusqu'au cou; nous y nageons à pleines eaux. On parle d'une beauté nouvelle ! « L'idéal Niort-Caen ! » tu vois ça d'ici ? Mais comprends donc que c'est de cette contagion que je veux te garantir. Ton père t'aurait parlé comme moi: je le conn lissais bien, lui qui a, toute sa vie, sacrifié son bien-être à ses opinions. Il aurait préféré te donner à un aventurier qui s'en va avec sa seule bravoure planter les couleurs de son pays au fin tond de l'Afrique,
plutôt que de t'assurer une sécurité établie à coups d'expédients. Je me suis laissée tromper, comme une vieille sotte ; que veux-tu ? C'est difficile de se faire à l'idée que nous ne vivons que sur des mots comme me l'a dit cent fois ce vieux sacripant de marquis qui aurait quelquefois raison s'il n'était pas un mécréant. Les Grenaille- Montconcour, c'était un si vieux nom ! Autrefois, un nom, cela signifiait quelque chose. Il y a toute une lignée de braves dans leur galerie... Le comte, un homme si bien, si distingué! Le fils officier : avec celui de prêtre, où trouver un métier plus noble? Mais il paraît qu'il n'y a plus ni noms ni métiers ; on dit que tout cela, c'est des mots qui ne garantissent plus rien ; il faut encore aller là-dessous trier les bons et les mauvais...
Geneviève se redressa tout à coup. Elle crut avoir découvert un dernier argument qui lui semblait irrésistible :
— Mais enfin, ma tante, comment expliques-tu qu'ils soient venus me chercher, moi, qui ne suis pas riche, tant s'en faut ? Est-ce que ce n'est pas une preuve de désintéressement, ou tout au moins de la loyauté de ses... de leurs sentiments ?...
— C'est cela qui m'avait le plus touchée, ma fille ; c'est cela qui m'a fait donner tête baissée dans cette histoire; mais aujourd'hui le monde est tellement bouleversé qu'il ne faut plus se fier à rien, à ce qu'il paraît... Je ne vais pas jusc^'à dire que le jeune homme n'ait pas été sincère.
non, mon enfant, non ; je crois bien que c'est lui qui t'a distinguée spontanément, et j'ai même dans l'idée qu'il a trouvé au commencement un soupçon de résistance de la part de la famille, et cela à cause de ta situation modeste. C'est quelque temps après qu'il y a eu un brusque revirement et que la famille s'est montrée la plus disposée à la réussite du projet du fils. Qu'est-ce qu'il s'était donc passé ? Les raisons d'agir de ce monde-là sont tellement compliquées, il y a tant de mystère dans leurs dessous qu'on s'y perd. Mais il y a une chose à laquelle il faut penser, mon enfant, c'est que l'argent n'est pas la seule richesse, et il est assez curieux de voir que ce sont les gens qui font le plus les malins, qui sont les premiers à reconnaître cette vérité de tous les temps. Ta dot n'est pas grosse ; mais on sait ce que tu vaux par toi-même ; on sait comment tu as été élevée, la bonne renommée que tu t'es faite au couvent; on sait aussi la belle droiture de ton pauvre père; ta mère est morte bien jeune, mais tous ceux qui l'ont approchée ont reconnu quelle sainte femme c'était... Tout ça vaut bien un peu d'argent !...
Retiens ceci, c'est que, si nous devons être humbles de cœur comme Notre-Seigneur nous le recommande, il ne faut pas tout de même être à plat, nous autres pauvres, devant ceux qui ont la puissance de la richesse, ni nous estimer trop heureux, parce qu'ils daignent
l66 MADEMOISELLE CLOQUE
nous apprécier. En nous demandant d'unir notre sort au leur, ils y trouvent quelquefois leur compte..,
Mlle Cloque était retombée dans son fauteuil. Geneviève était venue s'asseoir auprès d'elle, les coudes sur le bras du vieux siège de cretonne, et se tamponnant des deux mains les yeux avec son mouchoir.
— On étouffe... dit la tante. Elle rouvrit la fenêtre.
En face, à travers le magnolia, Loupaing était toujours là qui regardait. Geneviève surprit la douleur et le dégoût qu'éprouvait la malheureuse à ce perpétuel espionnage. Elle connaissait les doux projets de retraite de sa tante, aussitôt le mariage accompli. Et, une idée imprévue, un argument suprême, lui monta, du fond de sa nature de femme. Elle dit avec un gros soupir :
— Alors tante, te revoilà encore pour longtemps avec ce vis-à-vis-là?... puisqu'il n'y aura rien de changé...
Mlle Cloque leva les yeux sur elle. Elle comprit tout à coup l'inanité des raisonnements auxquels elle avait recours pour convaincre cette petite fille qui aimait. Au moment où elle la croyait rendue, voilà qu'un sourd instinct de finesse féminine s'éveillait en elle et qu'elle essayait de tenter la pauvre vieille dans son goût d'un entourage pieux et tranquille,
qu'elle essayait de la flatter dans ce qu'elle avait d'innocente sensualité!
Par cette enfant ignorante et naïve, la ténacité, l'aveuglement et la sombre puissance de l'amour étaient révélés à la vieille Mle Cloque. A soixante-dix ans, elle trembla comme avait fait déjà Geneviève en recevant la rose de la main de Marie- Joseph ; et elle eut peur comme à la présence soudaine d'un ennemi plus redoutable qu'elle n'en avait jamais imaginé.
— Geneviève! dit-elle.
— Tante?
— Geneviève ! tout ce que je te dis, c'est comme si je chantais !...
La jeune fille sans répondre se laissa retomber à genoux, se cachant la figure contre la jupe de sa tante, et ses sanglots reprirent de plus belle. Peu à peu, entre les spasmes qui la secouaient, et tout en mâchonnant son mouchoir humide, elle tâchait d'articuler quelques mots:
— Non !... non !.. ne crois pas ça... tante ! je t'aime bien, va!... Si tu savais!... tu as raison, tante... oui, oui.. . je suis sûre que tu as raison .. Je comprends bien, va, tout ce que tu me dis. Ah ! si tu savais !.. .
— Mais si je savais quoi? Voyons, ma chcre enfant ; quoi?
— Je ne sais pas! je ne sais pas!...
Et Geneviève secouait entre les genoux de 'a tante, la masse épaisse de sa chevelure blonde.
IÛ8 MADEMOISELLE CLOQUE
Elle faisait signe: « Je ne sais pas! je ne sais pas! » et elle mordait, mangeait son mouchoir pour ne pas crier.
A un mouvement que fit Mlle Cloque pour refermer la fenêtre, Geneviève ouvrant les yeux, lui vit une figure si désespérée que ces mots lui sortirent du cœur avant même qu'elle eût voulu les prononcer:
— Tante, je ferai ce que tu voudras !
— Tu me promets d'être raisonnable ?
— Je te le promets.
Mlle Cloque était résolue à ne pas laisser traîner les choses. Sa décision de rompre était irrévocable et elle voulait éviter le retour de scènes aussi pénibles. Elle redressa doucement Geneviève, la mit debout, l'embrassa. Puis elle alla prendre dans le buvard qui était sur la table du milieu une lettre déjà sous enveloppe et à laquelle il ne manquait plus que de mettre le nom et l'adresse.
— Mon enfant, dit-elle, je n'ai pas voulu agir d'une manière définitive avant de te prévenir ; mais puisque tu m'as promis d'être raisonnable, je suis d'avis qu'il ne faut pas remettre à demain ce que nous devons faire aujourd'hui. Voilà une lettrequej'adresse à M. lecomte... Tupeuxlalire. Nous n'avons pas à le dégager d'une parole qui n'a pas encore été prononcée officiellement : je le prie seulement de ne pas donner suite « à un projet qui nous avait souri, mais que Dieu n'eût
pas béni, je le crains, puisqu'il n'admet pas deux poids et deux mesures, alors que nos familles ont prouvé qu'elles n'usaient pas de la même balance pour peser les choses les plus essentielles de ce monde ». Je vais écrire l'adresse. Nous irons la jeter à la boite après le diner. Cela nous fera une petite promenade...
Geneviève, les larmes taries, lut la lettre sans un nouveau signe d'émotion, et la rendit à sa tante qui l'embrassa de nouveau.
— Merci, mon enfant, lui dit-elle, tu es courageuse, je te reconnais bien là. Si ton père te voyait, il serait content de toi. Sois comme lui toujours ; il n'a connu que son devoir ; il lui a tout sacrifié.
Elles restèrent sans presque plus rien dire. Après la secousse violente, elles étaient relativement apaisées. On ouvrit encore une fois la fenêtre sur le jardin. Les parfums du soir commençaient à monter. Il venait d'épaisses bouffées des fleurs du magnolia grêle. De temps en temps, Geneviève se mouchait ; et des restes décroissants de sanglots lui donnaient comme un petit hoquet. Les bruits de la scierie et de la plomberie étaient tombés. On ne voyait plus personne chez Loupaing. Geneviève se pencha à la fenêtre :
— Il est là-bas qui arrose, dit-elle.
— C'est l'heure du diner, fit M:lc Cloque, nous allons le trouver en bas.
Mais elles dînèrent vite sans s'occuper beaucoup de cette brute. Le jet de la lance contre les fusains venait par moments s'éperler en gouttelettes jusque sur le pas de la porte entr'ouverte. Par deux fois même la petite pluie fine frappa les vitres. Mais ce fut à peine si on tourna la tête. On •eût dit que la lettre à mettre à la poste les brûlât. L'une et l'autre, pour des raisons diverses, avaient la même hâte d'en finir. Sans quelles y fissent aucune allusion, tous leurs mouvements semblaient combinés en vue de cette même action à accomplir. La tante la considérait comme une fin, une conclusion définitive à la période d'inquiétude et de tergiversations qu'elle venait de traverser. Qu'est-ce donc qu'y voyait la nièce pour désirer ainsi l'achèvement de ce qu'elle redoutait le plus? Qui sait jamais ce qui se passe dans les jeunes têtes? La logique ne les gouverne point, et elles n'ont pas le sentiment de l'irrévocable.
Il était encore presque jour quand elles sortirent, mais quelques femmes de la rue de la Bourde étaient déjà installées aux portes pour prendre le frais. Celles qui connaissaient M"c Cloque lui adressaient un signe de la tête ; et toutes, sans distinction, se poussaient le coude en se montrant Geneviève :
— La demoiselle à Mllc Cloque est arrivée...
On tournait soit à droite, soit à gauche de la vieille église Saint-Clément en ruines et servant
de halle au blé, pour atteindre l'entrée de la rue Saint-Martin. Là, au coin d'un magasin de quincaillerie, il y avait une boîte aux lettres. M Cloque tenait la lettre à la main sous son mantelet. Arrivée devant la boîte de fer, elle s'approcha de tout près, car elle n'avait pas de bons yeux, pour voir la fente; et elle y glissa l'enveloppe. Puis elle passa le doigt tout le long de l'étroite ouverture et donna un petit coup sec au flanc de la boite, parce qu'elle n'avait pas entendu tomber la lettre. Ce fut tout. On continua son chemin.
— Nous allons plus loin? demanda Geneviève. — t Qu'est-ce que tu dirais d'une petite prière à
Saint-Martin?
— Je veux bien.
— J'y vais quelquefois le soir, parce qu'il n'y a personne. C'est ce Frère surtout que je tiens à éviter depuis les événements, car il a montré un cynisme dans toute cette affaire!...
Et elle apprit à Geneviève qui n'écoutait qu'à demi, le rôle de plus en plus important qu'avait joué le Frère Gédéon dans la propagande en faveur du Chalet Républicain, et l'extension croissante de sa boutique de librairie, en concurrence avec cette pauvre petite dame Pigeonneau qui était demeurée, elle, si « bien pensante » au milieu des sollicitations des différents partis.
La rue s'allongeait devant elles sous la nuit tombante, et dans la partie la plus éloignée qui inclinait un peu vers la droite au delà du magasin
Pigeonneau, les petites lumières jaunes des becs de gaz naissaient une à une en se rapprochant. Les deux hautes tours de l'ancienne basilique ctaient déjà noyées dans l'ombre. La maison de blanc de Rocher, le franc-maçon, fermait sa devanture à grand bruit. Mlle Cloque cita à sa nièce les maisons où « l'on n'allait plus... »
Elles tournèrent à la rue Descartes et entrèrent à la chapelle provisoire. Le guichet du Frère bleu était fermé et sans lumière. Elles poussèrent la porte de cuir rembourré, avec le léger frémissement aux épaules qu'ont les femmes vraiment pieuses et qui vont passer quelques minutes en prière devant Dieu.
Il leur fallut tâtonner pour se diriger dans l'obscurité de l'intérieur. Deux bougies seulement étaient allumées du côté de la chapelle de la Vierge, et tout au loin, dans le grand trou noir du chœur, clignotait la lampe au feu couleur de groseille. Les grandes baies aux vitres blanches ne laissaient plus tomber qu'un jour malpropre qui semblait se réfugier contre les murs plaqués de marbre.
Elles s'agenouillèrent dès les premières chaises venues et s'absorbèrent, les mains sur les yeux. Mais un bruit venu de la chapelle de la Vierge leur fit aussitôt relever la tête, et il fut facile de reconnaître la voix bien timbrée du Frère Gédéon qui parlait assez durement à des gamins rangés autour de lui. Presque au même instant éclata un
chœur de voix aigres soutenues par le Frère dont le bras rythmant le chant passait et repassait à grands coups devant la flamme d'une des bougies.
— Il exerce les enfants pour la fête de l'Assomption, chuchota M)le Cloque à l'oreille de Geneviève.
Le bras vigoureux du Frère semblait marteler chaque mot du cantique à la Vierge, qui arrivait pointu comme le vinaigre, mais très nettement articulé:
De Marit-e
Qu'on publie-e.
Et la gloire et la grandeur /...
Puis, après un sourd bougonnement du Frère penché sur les petites tètes, on le vit se redresser, et il entonna, lui tout seul, un autre cantique, pour leur donner le ton :
Le Saint Nom de Marie-e C'est le nom le plus beau,... etc.
Les enfants reprirent avec lui ; mais cela allait tout de travers; il les interrompit et recommença seul, patiemment. Ancun progrès n'étant sensible, il se fâcha. Il les cognait sur les cheveux, sans leur faire grand mal, avec une petite baguette de bois qu'il avait à la main Dans un mouvement un peu vif, il atteignit une des bougies qui
lu.
174 TJADEMOISELLE CLOQUE
se renversa. Les gamins furent saisis d'un fou rire. Il leur lança :
— Allez-vous-en ! allez- vous-en ! que je ne me mette pas en colère!...
Toute la marmaille s'enfuit pêle-mêle au travers des chaises, butant, tombant, se relevant avec des cris étouffés. Malgré les culbutes, en un clin d'œil ils avaient atteint la porte de sortie. Alors on entendit le Frère leur crier très fort :
— Et que j'en pince un qui sorte sans faire son signe de croix !..
Dans l'ombre où leurs yeux s'accoutumaient, M11* Cloque et sa nièce distinguèrent la grappe de cette dizaine de bambins, chacun suspendu par un bras au bénitier; elles entendirent le gargouillement de l'eau et virent les enfants se signer d'un geste grand comme eux.
Puis le Frère se disposa à traverser la chapelle, sa bougie à la main.
« Mon Dieu ! soupira Mll° Cloque, il va nous voir ; j'aurais pourtant préféré l'éviter... »
Il s'avançait, protégeant la flamme d'une main. La lumière qui donnait en plein sur son visage, avivait le bleu cru du rabat. Il fit un mouvement en reconnaissant Mlk Cloque qui le fuyait depuis plusieurs semaines, ce qu'il savait très bien. Il n'hésita pas un instant ; il s'arrêta et dit:
— Comment! c'est vous, mademoiselle; vous avez donc été malade?...
Il fit un salut très digne à la jeune fille, et, vivement, sans attendre la réponse de l'ancienne fidèle de Saint-Martin, qu'il soupçonnait devoir être glaciale, il ajouta :
— ' Il faut que je vous montre une pierre provenant de la première des Basiliques élevées sur ce sol même, dite Basilique de Saint-Perpet : c'est du v° siècle... Les fouilles donnent des résultats merveilleux !...
M11" Cloque prise immédiatement au siège de sa plus brûlante curiosité, demanda :
— On a donc commencé les... travaux ?
Le Frère jugea habile de ne pas l'incommoder par une réponse affirmative.
— Oh ! dit-il, d'un ton dédaigneux, toujours des fouilles, vous savez...
Et il glissa confidentiellement :
— Il y a quelques petites pierres vénérables que l'on m'a permis de vendre !...
— Ah !...
— Je ne veux pas, vous comprenez, qu'elles tombent entre les mains du premier venu. Je me disais justement : « Quel dommage que Mlle Cloque ne passe pas par chez nous !... » Je vais vous faire voir les plans qu'on a déjà pu lever... Vous y touchez du doigt les trois basiliques superposées ; c'est net comme le fond de l'œil... Je vous attends à la sortie.
Et il gagna sa boutique avant que Mlto Cloque eût eu la possibilité de placer une réflexion. Elle
demeura très ennuyée d'être ainsi prise au piège. Plus moyen de sortir sans passer devant le Frère qui l'attendait. Et ce qu'il lui avait proposé l'intriguait. Fort au courant de la question de Saint-Martin, elle savait parfaitement que les premières fouilles effectuées sous le sol de la chapelle provisoire, et arrêtées déjà depuis longtemps, n'avaient pas permis de se rendre, un compte exact de cette fameuse hypothèse des trois basiliques successives, selon M. le chanoine Beauséjour, ou des six basiliques selon l'architecte diocésain. Si l'on avait pu dresser de nouveaux plans, si clairs, n'était-ce pas que les travaux avaient repris en dehors de la chapelle, travaux non plus seulement de fouilles, cette fois, mais préludes de la construction hybride, de l'objet de l'aversion des basiliciens ?
— Allons ! dit-elle à sa nièce, en se levant ; viens voir cela, mon enfant ; il faut en passer par là...
Elle ne put dissimuler sa surprise en trouvant la boutique du Frère considérablement modifiée. Au lieu des trois ou quatre tiroirs pour les chapelets et les médailles qui constituaient autrefois avec les feuilles du Saint-Rosaire et les Annales de la propagation de la Foi, le petit fond commercial du Frère Gédéon, c'était aujourd'hui un étalage de rayons bondés d'ouvrages brochés et répandant l'odeur de la menuiserie fraîche. On n'avait même pas eu le loisir de peindre ; cela
sentait son provisoire, comme une maison qui se lance et qui n'attend que le terme pour élargir ses murs. Et il y avait à même le sol une demidouzaine de ces hautes boîtes noires, à coins cuivrés, où les commis-voyageurs enferment en un étroit espace de quoi monter des magasins On avait aussi établi plusieurs étagères volantes portant un nombreux choix de statuettes en biscuit ou en nickel, la plupart enveloppées encore dans les chemises de papier de soie.
Le Frère Gédéon était assis sur une de ces fécondes armoires à pacotille ; un trousseau de clefs suspendu par l'anneau au petit doigt, il rangeait sur la plate-forme des autres boites une série de pierres informes sur chacune desquelles il avait fixé préalablement des étiquettes en papier gommé.
En présence de tout cet appareil commercial, M1 e Cloque n'eut qu'une idée qu'elle ne put retenir :
— Ah çà ! mon cher Frère, s'écria-t-ellc, savez-vous que Xotre-Seigneur chassa les vendeurs du temple ?
Le Frère la regarda derrière ses lunettes, et l'on vit l'arc de son nez éprouver sa flexibilité :
— C'est un sujet que j'ai là en chromolithographie à quarante-cinq centimes sans le cadre, reproduction fidèle d'un tableau célèbre...
Et il désignait du doigt l'étage d'une des boîtes noires qui scandalisaient MUe Cloque. D'ailleurs,
il poursuivit, sans perdre de temps, et en présentant un des cailloux à la lumière :
— Voici de la Basilique de Saint-Perpet ; voici de la Basilique d'Hervé;... enfin voici un morceau qui provient certainement de la Basilique qui était debout à la fin du siècle dernier...
— ■ Celle qui a été brûlée par les mains des révolutionnaires!... dit Mlle Cloque d'un air sarcastique.
— ■ Elle a été détruite en 1802, dit le Frère, sans souligner davantage la réfutation que comportait cette date.
Ils discutèrent sur les constructions élevées par Saint-Perpet et par Hervé. C'étaient des thèses et des hypothèses dont les journaux locaux étaient remplis depuis des mois.
— Mais les plans ? dit MHe Cloque.
Le Frère tint à lui mettre de côté une des pierres, moyennant cinq francs, avant de lui montrer les plans.
Enfin, il tira de derrière un casier une immense feuille de papier bristol qui produisit comme une imitation d'un bruit d'orage, au milieu du silence. M"e Cloque prit elle-même la bougie et se baissa sur les grosses lignes bleu, rose et rouge brique, sur les tronçons de courbe, aussi de couleurs variées, qui se rejoignaient en se superposant sur le plan :
— Voyons ! dit-elle, voici la rue Descartes,
EXLCUTION 179
voici la chapelle, voici la limite de l'emplacement de la chapelle provisoire... C'est écrit en toutes lettres... Voici le sol occupé par la maison de M. le Chapelain... Eh bien ! mais ! dit-elle, sur le ton d'une inquiétude croissante, comment a t-on pu lever le plan de toute cette partie-là qui se trouve sous la maison du droguiste?
— Mais! dit le Frère, en jetant par terre la moitié de cette maison... tout ce qui donnait sur la cour, par derrière...
— Ah ! ah ! la moitié de la maison est par terre ! c'est cela que vous appelez de simples fouilles ! mais on est tout bonnement en train de nous démolir ! c'est commencé, votre construction de la nouvelle église ! voilà la preuve que c'est commencé !... La moitié du droguiste est par terre ! dit-elle en se retournant vers Geneviève, et on a déjà retourné le sol, puisqu'on a pu dresser ces plans-là !... Voilà où nous en sommes, ma pauvre fille...
Elle était reprise d'une sainte colère, comme si cette fatale échéance la surprît encore, malgré toutes les confirmations successives qu'elle avait eues de l'adoption définitive du projet moyen. Jamais, jamais, elle ne cesserait d'espérer la reconstruction de la Basilique.
Sans s'émouvoir, le Frère Gédéon replaça sa feuille de bristol derrière le casier. Il s'excusa d'avoir laissé tenir la bougie à Mlle Cloque et revint à ses pierres :
ISO MADEMOISELLE CLOQUE
— Vous n'en prenez qu'une?... C'est tout ce qui restera des fameuses basiliques de Saint- Martin !...
Mlle Cloque, exaltée, entendit résonner cette parole dont l'impudence lui échappa. Elle n'en retint que la triste réalité. Etait-ce possible? Dieu de Dieu! Etait-ce possible? De ce monument trois ou quatre fois relevé de ses ruines au cours des siècles, et chaque fois pour resurgir plus grandiose, il ne subsisterait plus que ces quatre pierres qui pouvaient tenir dans sa poche ! ces quatre pierres. . . et puis le médiocre Chalet Républicain !
— Je les prends toutes ! dit-elle en happant de la main ces restes sacré', des époques de foi et d'héroïsme.
Le Frère les enveloppa l'une après l'autre, posément, dans du papier de soie ; même il dégarnit un petit saint Michel argenté, pour mettre une double enveloppe au morceau de Saint-Perpet qui était grumeleux. On n'entendait que le friselis du papier mince et sec.
— Mais, dit MUo Cloque en ouvrant son portemonnaie, c'est que je ne vais pas avoir assez d'argent sur moi pour vous régler cela...
Le Frère Gédéon achevait de lui faire un \ aquet du tout, et il le lui mit dans la main :
— Ah ! bien ! par exemple ! dit-il aimablement, j'espère que nous aurons l'occasion de nous revoir !
EXÉCUTION I Si
Ces dames sortirent tristement, en reprenant pour rentrer, le chemin par où elles étaient venues. Neuf heures sonnaient au-dessus de leurs têtes, à la Tour de L.TIorloge. En arrivant à l'extrémité de la rue Saint-Martin, elles virent le facteur qui faisait la levée de la boite. La petite porte en était entre-bâillée, et M"° Cloque distingua, malgré sa vue basse, qu'un gros tas de correspondance passait de la boîte dans le sac du facteur.
— Il y avait beaucoup de lettres, dit-elle, c'est pour cela que je n'avais pas entendu tomber la mienne.
Elles s'étaient arrêtées toutes les deux, un instant inappréciable, devant cette opération du facteur. Cela leur affirmait que la lettre était bien partie, qu'elle suivait son chemin. Mlle Cloque, ranimée dans son indignation contre le comte par la nouvelle du commencement des travaux exécrés, se félicitait de l'acte qu'elle avait enfin accompli aujourd'hui et qu'elle voyait se poursuivre et porter ses fruits par le voyage de cette enveloppe. Dans sa délicatesse, elle était seulement ennuyée que Geneviève fût rappelée à l'idée pénible pour elle, de la lettre, par la rencontre du facteur.
Mais Geneviève, prenant tout à coup sa tante par le bras et s'appuyant contre elle, avec l'attitude caressante et ardente qu'elle avait souvent :
le 2 MADEMOISELLE CLOQUE
— Tout de même!... tante, si ta lettre allait le3 faire changer d'opinion !...
M,,e Cloque faillit laisser tomber les quatre dernières pierres des Basiliques de Saint-Martin.
M110 Cloque venait de faire construire un petit hangar formant abri au-dessus de la porte de la cuisine et pouvant contenir la provision de bois et une cage à poules. Il fallait bien tacher d'améliorer cette maison, que cependant elle n'aimait guère, puisque les circonstances la contraignaient d'y faire un nouveau bail. Les frais d'un déménagement l'épouvantaient, car sa situation de fortune avait été aggravée par la conversion ; et, à prix égal, si elle eut pu éviter un odieux voisinage, elle n'eût trouvé qu'un simple appartement, ce qui, aux yeux du inonde qu'il faut ménager quand on a une jeune fille, eût été déchoir.
Hélas, les amitiés s'égrenaient une à une autour d'elle. Les esprits tournaient du côte du parti victorieux. La haute intransigeance de Ml;* Cloque
effrayait les âmes faibles, et jusqu'au sein même de l'Ouvroir, des défections inavouées étaient sensibles.
Elle passait les clous à Mariette pour qui c'était une joie que de suspendre sous l'appentis nouveau mille objets encombrants. Un bruit vint de la porte basse fermant le jardin sur la cour du plombier, et MUe Cloque et sa bonne purent reconnaître à travers le treillage., une longue femme qui s'avançait, l'œil vif et le teint animé, méconnaissable ; c'était la Pelet.
La Pelet venait chez Mlle Cloque avec autant d'aisance que si rien ne se fût passé entre elles, et bien qu'on ne l'eût plus revue depuis trois mois. Elle se mit aussitôt à parler sur un ton gaillard. Elle émettait les idées les plus décousues.
— Voulez-vous bien vous sauver ! fit Mariette en brandissant le marteau qu'elle tenait à la main.
Mllc Cloque, charitable, allait implorer pour la pauvresse.
— Vous ne voyez pas, dit Mariette, qu'elle vient de chez Loupaing qui fête son élection ? Ils l'ont fait boire ; elle est saoule comme une bourrique...
— Est-ce possible? soupira Mla Cloque.
— Encore bien heureux si ce n'est pas lui qui l'envoie! ..
— Oh!...
Mais, la Pelet, qui effectivement sentait le
vin, reprit par cœur la louange du nouveau conseiller municipal, qui lui avait si mal réussi lors de sa dernière visite. Elle la colportait partout depuis lors ; elle avait contribué au succès de Loupaing et venait de toucher sa récompense.
M1,e Cloque la poussa doucement jusqu'à une chaise, car elle titubait.
— Croyez-vous, dit Mariette, que ça ne mérite pas la damnation ?
La Pelet, un peu calmée, après le premier flot de paroles, marmottait sur sa chaise :
— Nous la tenons, il l'a bien dit, oui, nous la tenons, de ce coup-là, la fraternité universelle!... Fallait un homme... le voilà ! Le fait est qu'il est bâti... et râblé... Mais qu'est-ce que je dis donc là, bonne Sainte Vierge ! devant cette chère demoiselle qui est confite en dévotion?... Vous m'avez mise à la porte, je le sais : c'est une faute, c'est pas diplomate — on me l'a dit, c'est pas moi qui le dis, — ça ne fait rien, je ne suis pas rancunière pourvu qu'on prenne soin de mon malheureux corps... Eh pardi ! c'est toujours les entrailles qui sont d'un chétif !.. Elles ne veulent rien garder, ça je peux le dire, mademoiselle Cloque : figurez-vous un caniveau où on passerait le balai à toute heure... Ça n'empêche pas que si c'était un effet de votre bonté, j'aimerais bien que vous me donniez à boire !...
La bonne et sa maîtresse levaient les main^ et cherchaient un moyen de dégriser la misérable.
Elle continuait, hypnotisée par celui qui venait de décréter, en buvant, la fra e n;té universelle :
— Oh ! il est fort, celui-là ; il ira loin, à présent que le voilà un pied dans l'étrier. Il y a de l'avenir pour les travailleurs... Faut pas faire la bégueule, entendez-vous bien ! et, quoique son beau-frère ne soit qu'un gâcheur de plâtre...
Mariette haussa les épaules en reprenant son marteau :
— Bon ! dit-elle, voilà le plâtrier à présent ! p: vait qu'il était aussi delà réjouissance... C'est ic frère à Mme Loupaing...
— ... Qu'un plâtrier, oui ! — vous ne pourrez toujours pas dire qu'il n'a pas les mains blanches... ah ! ah!.. — Eh bien ! quand il viendra, cet honnête homme, vous dire qu'il trouve votre demoiselle à -son goût...
Les deux femmes se retournèrent d'un seul bond, comme si on avait profané devant elles le Saint Sacrement.
— Allez-vous-en ! dit Mlu Cloque, aUez-vousen ! Je vous défends de prononcer le nom de ma nièce...
Elle dut arrêter du bras Mariette qui allait lui casser la tête avec son marteau. Elles la relevèrent à elles deux et la conduisirent dehors. La Pelet avait peut-être eu peur. Elle semblait dégrisée tout à coup. Elle s'éloigna en demandant pardon ; elle se retourna plusieurs fois, dans la petite allée, et murmura des ex-
cuses si humbles que M11- Cloque regretta sa violence et faillit rappeler la vieille. Mais elle craignit que Mariette ne lui fit un mauvais sort.
Toutes les deux continuèrent, tristement, en plantant leurs clous, et sans tenir compte des divagations de la Pelet, à déplorer l'élection scandaleuse de Loupaing. Il avait eu cent cinquante voix de majorité sur son adversaire, un ancien maire de Tours sous l'Empire, et qui se présentait avec l'étiquette de conservateur.
— ■ C'est le gâchis, dit Mariette.
— Dieu veut nous éprouver, dit M1 ' Cloque. Mariette hésita, tourna sa langue. Enfin elle
lâcha :
— Mademoiselle!...
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— ... Ah ! tant pis, mademoiselle, faut que je vous dise ! . . .
— Mais dites donc !
— Eh bien ! c'est toujours rapport à Loupaing. . . faut vous méfier de cet homme-là, il vous fera du mal. Voulez -vous savoir ce qu'il a dit?... Il a dit qu'il attendait vos compliments pour son élection, avant que le soleil soit couché!...
— Mes compliments pour son élection ! s'écria M1" Cloque, mais il est fou !...
— Voilà ce qu'il a dit. Mademoiselle sait bien que c'est aujourd'hui qu'elle va lui payer son terme... Faudra bien que mademoiselle lui cause...
Mlle Cloque haussa les épaules en soupirant :
— Et ce n'est pas tout ça, mademoiselle, c'est que si vous ne faites pas ce qu'il a dit, cet hommelà est capable de tout !... « Quand je me mets à ma fenêtre, à la fraîcheur, — écoutez bien ce qui est sorti de sa bouche, — et que je regarde autour de moi, je n'aurais-t-il qu'un œil, je veux que tous les gens que je vois soient des amis. » Voilà ses paroles exactes !
— Ah ! ça, mais, Mariette, qui est-ce qui vous avertit si bien de ce qui se passe chezLoupaing?
Mariette leva une épaule sans répondre.
— Je parie que vous avez encore été bavarder ! La vieille bonne cognait sur un clou à tour de
bras.
— Mais dites -le moi ! avouez-le, au moins : Vous avez encore été bavarder!...
Mariette bégaya sans regarder sa maîtresse et en lui prenant un clou dans la main :
— Des fois... des fois, bien sûr que je leur ai parlé, comme ça, en passant, par hasard. Mademoiselle ne se rend pas compte de ce qui est possible et de ce qui n'est pas possible...
On sonna à la porte de la rue de la Bourde, ce qui évita à Mariette un abatage !
— Allez donc ouvrir, tenez ! ce doit être Geneviève qui revient avec les demoiselles Houblon.
Mais, au lieu de Geneviève et des demoiselles Houblon, on vit venir par la petite allée sablée M. l'abbé Moisan, chapelain de Saint-Martin. Il
tenait d'une main son parapluie et son bréviaire entr'ouvert d'un doigt marquant la page, et de l'autre son chapeau, car il aimait marcher tête nue. De chaque côté de sa bonne figure placide, on voyait trembloter ses bajoues.
— Bonjour, Mademoiselle, lança-t-il de loin, d'une voix grasse où l'on croyait toujours entendre comme la résonnance d'une voûte d'église, et qui exerçait une mystérieuse onction sur les fidèles.
— Monsieur le chanoine,., prononça MUc Cloque avec une fine intonation soulignant le titre honorifique.
Il étendit la main, en fermant les yeux, comme pour signifier: « n'insistez pas... »
M. le chapelain de Saint-Martin avait été nommé chanoine honoraire, le jour même où les démolisseurs avaient attaqué la maison qu'il occupait à côté de la chapelle provisoire. On savait son goût prédominant pour le repos et pour une calme demeure où l'attachaient de longues habitudes. Aussi cette distinction — d'ailleurs bien due à ses mérites, — était-elle venue à propos pour arrêter La grimace que l'abbé Moisan commençait de faire au Chalet Républicain qui le dérangeait. Elle l'avait soudain rendu raisonnable, et, lui qui souriait si complaisamment jusqu'ici aux révoltes de M11' Cloque, il venait aujourd'hui, à l'instigation, il est vrai, des Grenaiile-Montcontour, lui apporter des paroles de
conciliation et de paix. Il s'agissait non seulement d'essayer de faire revenir la tante de Geneviève sur la rupture dont le bruit, répandu, avait vivement blessé cette famille, mais encore d'éviter les manifestations hostiles que préparaient à grand bruit les quelques Basilicienspour la fête de Saint-Martin qui tombe le 1 1 novembre. Dans le fond, un attrait secret motivait sa visite, comme toutes celles qu'il faisait à sa pénitente, et c'était l'espoir d'une partie de piquet.
Ceci, il ne l'avouait pas ; une pudeur l'empêchait de demander à jouer ; il épiait une occasion et, en la saisissant aux cheveux, découvrait maladroitement sa rouerie. Il parla d'abord de Geneviève :
— Cette pieuse enfant, partout où elle va, est un .objet d'édification. On dit qu'elle unit les qualités d'une maîtresse de maison aux plus précieuses vertus morales. Quel dommage que cette union...
— Je ne regrette rien ! déclara vivement Mlic Cloque.
— Si vous ne regrettez rien, il n'en est pas de même pour l'autre partie, Mademoiselle, je vous prie de le croire. M. le comte et Mmo la comtesse, pour ne parler que de la famille, ont été bien durement éprouvés par votre détermination.
— Je sais, je sais ! M. d'Aubrebie qui fait exprès, — on le dirait ma foi ! — de fréquenter plus que jamais ces gens-là depuis que je ne les
MARCHE LENTE igi
vois plus, s'est chargé de me rapporter leurs insistances. Ils ont été vexés de voir une malheureuse comme moi, abandonnée de tous, faire fi de leurs gracieusetés. Ce n'est pas à nous qu'ils tiennent aujourd'hui, c'est à repriser l'accroc de leur amour-propre. Peut-être aimeraient-ils un retour de ma part pour se donner l'agrément de le repousser ? Je reconnais que tout ce qui était humainement possible pour me faire revenir sur ma décision, ils l'ont fait... sauf une chose : c'est de changer leur opinion et leur manière de vivre. Le nouveau chanoine éprouvait de la timidité à défendre l'opinion des Grenaille-Montcontour à laquelle il avait fait grise mine jusqu'à présent.
— Leur... manière de vivre, dit-il? leur manière de vivre peut se modifier...
Mlle Cloque le regarda d'uu air incrédule.
— Sans doute, continua l'abbé. Ne disait-on pas que cette famille alliée... la famille Niort- Caen, pour tout dire, était grandement responsable du ton qui règne chez eux ?...
— Eh bien l cette famille, elle n'est pas morte, que je sache ?...
— Non, mais on parle... vous ne l'avez donc pas entendu dire ?... on parle... d'un... divorce!...
La sainte fille sauta de son fauteuil :
— Un divorce ! s'écria-t-elle, et c'est ce scandale que vous venez me proposer pour m'attendrir ! monsieur l'abbé, voyons ! vous n'y pensez pas! Comment ! c'est vous qui me dites cela ?
IQ2 MADEMOISELLE CLOQUE
Mais, fit-elle, en voyant entrer M. d'Aubrebie qui venait à son heure habituelle, mais, un méchant parpaillot comme le marquis ne dirait pas pis !...
— Cependant, Mademoiselle, quand il s'agit d'expulser la brebis...
— ...Galeuse! acheva le marquis, en refermant la porte. Mais d'abord il n'y a plus de brebis galeuse de nos jours, pas plus qu'il n'y a de lépreux, et précisément pour la bonne raison que l'on n'expulse plus : on soigne; on traite; on s'accommode avec le mal ; il vous livre ses secrets et on le guérit. On n'arrache plus les dents, on les remet à neuf. Si, au lieu de révoquer Tédit de Nantes, cette vieille bête de Louis...
Il s'arrêta et sourit en voyant toute la personne de sa vieille amie s'enfler déjà, comme une soupe au lait :
— Tout beau ! tout beau ! dit-il, avec un geste apaisant de la main, j'ai surpris le vilain mot de divorce en entr'ouvrant la porte, laissez-moi vous rassurer : ce divorce n'aura pas lieu.
— Mais enfin ! dit Mllc Cloque, « il aura lieu », « il n'aura pas lieu » , . . . il y a donc un motif tout ^au moins?
— Curieuse! fit le marquis. Et, avec une affectation de plaisanterie : puisque monsieur le chanoine a tant fait que de commencer ce chapitre, nous aurons l'honneur de l'entendre nous en exposer lui-même les péripéties...
L'abbé Moisan se récria :
— A vous, monsieur le marquis, à vous ! Mlle Cloque fit remarquer :
— Est-il bien nécessaire d'entrer dans des détails?
— Oui, dit le marquis, car autrement, ma bonne amie, vous ne dormiriez pas de cette nuit, en vous épuisant à les imaginer. Samedi dernier, la belle Rachel...
— Qui ça, la belle Rachel?
— Mais la jeune Mmc de Grenaille-Montcontour, la juive ! Je vois décidément qu'il faut vous mettre les points sur les i. La belle Rachel, disais-je, suivant une chasse à courre dans la forêt d'Azay se perdit...
— ... Corps et biens! lâcha l'abbé.
— Ce n'est pas encore le cas de le dire, monsieur l'abbé, vous allez plus vite que les piqueurs. Rachel perdue, on la cherche, on l'appelle. C'est en vain. Elle ne vient pas au déjeuner servi sur l'herbe au lieu dit la Croix-du-Rond. On s'inquiète, on songe à l'étang qu'ont grossi les pluies dernières. On y court, on reste un quart d'heure devant cette eau saumâtre et profonde qui recouvre peut-être Rachel sous sa tranquillité perfide...
— Il fallait plonger au lieu de perdre du temps, observa M"6 Cloque.
— Mais on venait de déjeuner, ma chère amie.
— Et son mari? Est-ce que ce n'était pas son
devoir de retrouver sa femme avant de déjeuner ?
— Justement, son mari n'assistait pas à cette chasse, ayant été retenu, le matin, par une de ces migraines inopinées auxquelles il est sujet. Bref, au lieu de courre le cerf, on passa la journée à la recherche de la malheureuse jeune femme. Vers quatre heures, la comtesse, suivie du capitaine de Champchevrette, atteignait, épuisée, une ferme de maigre apparence, nommée la Ménardière, près de la lisière de la forêt. « Entrons là, dit-elle au capitaine, nous y prendrons un bol de lait. » L'endroit est clos de haies vives, les barrières sont fermées : « Il n'y a personne là-dedans » iait M. de Champchevrette. Il met toutefois pied à terre, enjambe une haie et court à la découverte à travers d'interminables plants de choux. Aucun bruit, pas un chien, pas une âme. Il heurte la porte à clairevoie de la cour ; il fait fuir trois poules effrayées, et remarque entre la clôture de bois barbelé d'une étable et le pas humide de purin, la rondelle rose d'un groin de porc. C'est tout. Il fait le tour de la maison, penché sur chaque fenêtre, les deux mains en auvent sur les tempes, l'œil écarquillé contre les vitres. Tout à coup, le voilà fixé à l'une d'elles avec la solidité de ces bougeoirs-appliques que vous connaissez et que Ton fiche contre les glaces à l'aide d'une sorte de petite ventouse en caoutchouc. Qu'a-t-il vu ?
C'est une laiterie ; il y a des pintes de grès, des faisselles à fromages, une baratte à battre le beurre, et, contre un coffre de bois, Rachel de Grenaille-Montcontour, née Xiort-Caen, se faisant haussera portée de la bouche un grand seau de fer-blanc à demi plein du lait qu'on vient d'y traire !.;. Le tableau, paraît-il, était exquis. Un demi-jour venait de l'étable voisine où l'on apercevait la croupe de plusieurs vaches. Et cette jeune femme dont toute la personne est une volupté, comme chacun sait, la taille cambrée, la gorge tendue sous son corsage d'amazone, arc-boutée à deux mains en arrière contre le coffre, buvait avec ivresse une véritable rivière de lait !
— C'est bien innocent, dit M11' Cloque.
— C'est la réflexion que se fait le capitaine de Champchevrette à qui, d'ailleurs, il suffit d'avoir reconnu Rachel et de l'avoir vue vivante pour n'insister pas davantage. Il ne songe pas à s'étonner qu'elle ait pu leur fausser compagnie depuis le matin pour venir ici se gorger de lait. Il court au-devant de AIme la comtesse. Il lui fait signe de loin : « Accourez, madame, accourez ! » Ses grands gestes d'allégresse tranquillisent déjà la belle-mère. L'air mystérieux du capitaine, dès qu'elle approche, et ses recommandations de « silence!... pas de bruit!... » la préparent à une surprise agréable. Enfin, c'est en souriant que la comtesse, relevant ha ;
jupe, de la main qui tient la cravache, se plaque à la petite fenêtre de la laiterie...
— « Cognez-vous même contre les carreaux ! dit tout bas le capitaine ; mais ne la faites pas avaler de travers !... »
Ce fut ce pauvre Champchevrette qui faillit perdre la respiration. La comtesse se retourne vers lui d'un air féroce, elle brandit sa cravache et menace de lui en cingler la figure.
— « Ah ! c'est comme cela que vous vous payez ma tête !.. »
Le capitaine pare le coup, se relève ahuri, se remet à la fenêtre pour avoir avant tout le mot de l'énigme. Il regarde ; il veut pousser une exclamation : elle est étouffée dans sa gorge...
Dois-je continuer ?
M. l'abbé Moisan faisait une bouche en culde-poule, mais sa physionomie, si grasse, exprimait une indulgence absolue. M1,c Cloque avait soudain baissé les yeux, afin de ne dire ni oui, ni non. Le marquis se répondit à lui-même :
— Vous le voulez ! eh bien voici la scène dont furent témoins le capitaine de Champchevrette conjointement avec Mmc la comtesse de Grenaille- Montcontour par la fenêtre de la laiterie. Toujours adossée au coffre de bois, la belle Rachel qui venait d'absorber une nouvelle lampée, fermait les yeux et penchait la tête sur le côté pour la mettre au niveau d'un petit jeune homme...
— D'un petit jeune homme ! s'exclama M"c Cloque.
— D'un petit jeune homme qui regardait avec convoitise la raie blanche demeurée entre les lèvres de la gourmande, et qui, s'étant approché, l'épongea soigneusement du fin bout de la langue...
— Assez ! s'écria M1 Cloque, je ne veux pas entendre des abominations î
— C'est fini, dit le marquis. Le nom seulement du petit...
— Oh ! oh ! interrompit Mi!c Cloque, peu importe ! quand on s'entoure comme font les Xiort- Caen, d'une séquelle de gamins élevés sans foi ni loi, d'un tas de blanc-becs qui, à quinze ans, sont déjà à la Bourse, il ne faut pas s'étonner...
— .. Mais ma bonne amie, celui-ci avait encore sur la tête la casquette au velours violet des R. R. P. P. Jésuites. C'est le fils d'un notaire d'Azay, que M. Xiort-Caen fait sortir les jours de congé. On dit qu'il est joli comme un amour ; la comtesse elle-même raffolait de lui : même il paraît...
— Marquis, taisez-vous ! Je vous ai averti que je ne voulais plus rien apprendre.
Le marquis tenait à son trait final ; il en trouva un autre :
— 11 paraît que ce n'est pas un mauvais élève: il fait partie de la congrégation de la Sainte
Vierge... On lui voyait trois ou quatre croix de mérite qui balivotaient sur sa veste.
— Oh ! dit Mlle Cloque, j'étais bien sûre que votre histoire finirait par tourner contre la religion. Vous n'en faites jamais d'autres !...
— Vos prières, mademoiselle, dit l'abbé Moisan avec un geste conciliant, finiront par attirer l'attention du bon Dieu sur M. le marquis, et il le touchera de sa grâce. Tout s'arrange finalement. Ne disiez-vous pas, monsieur le marquis, que le scandale d'un divorce qu'on avait, hélas, redouté, serait épargné à nos fidèles populations tourangelles ?
— Mais, dit le marquis, il n'est question de divorce que parmi les gens qui s'amusent de ces historiettes. Dans la famille de Grenaille, il nsse passera rien du tout . .
— J'espère qu'on a pu éviter au mari, dit MIle Cloque, la douleur d'apprendre ?...
— On n'a rien évité. Le tort de la comtesse a été de crier trop fort les premiers jours, pour une malheureuse peccadille: une raie de lait ! je vous demande un peu, une raie de lait !
— Et sur laquelle le coupable lui-même avait pris soin de « passer l'éponge » ! dit le chanoine honoraire qui ne voyait que le plaisir de faire un mot.
Le marquis sourit ; M1Ie Cloque s'indigna :
— Comment! c'est vous, monsieur l'abbé, qui vous mettez à plaisanter aussi sur des choses qui
intéressent l'honneur des familles ! vous n'ète> pas ému par ces déplorables mœurs ?
— En bon chrétien, dit-il, je suis plus touché par le pardon que par la faute, et il convient d'oublier la malheureuse pécheresse, en faveur du mari qui a absous...
— Peuh ! dit le marquis, le mari n'était guère en position de faire le geste de l'absolution. On sut que sa migraine n'était que feinte et qu'il avait passé la journée en compagnie d'une demoiselle de l'Alcazar.
— Mais, c'est abominable ! dit MUi Cloque, cette famille-là est pourrie !
— L'eussiez-vous mieux aimée ensanglantée d'un meurtre ? Il n'est rien de tel que l'humilité de conscience, à savoir : l'assurance que l'on ne vaut guère soi-même, pour vous porter à accueillir avec politesse les méfaits d'autrui. N'est-ce pas votre avis, monsieur le chanoine ?
— Nous sommes tous pécheurs, dit l'abbé en s'inclinant.
— Mais ! avec ces systèmes-là, s'écria M1U Cloque, vous encouragez tous les vices ! nous sommes pécheurs, je ne dis pas non, encore faudrait-il s'entendre là-dessus, car il y a des degrés dans le mal ; mais en tous cas, nous devons tendre à ne pas l'être...
— La perfection engendre l'orgueil qui est bien détestable en société ! Je ne dis pas cela à
votre intention, ma bonne amie, car je vous sais cousue de petits défauts : monsieur votre directeur qui est là ne me contredira pas...
M. l'abbé Moisan leva deux doigts, en prenant une attitude de haute discrétion.
— Et puis, continua le marquis, si vous vouliez vous donner la peine d'y regarder d'un peu près et de remonter aux origines, vous verriez que ce goût de vertu farouche n'est nullement chrétien. Jésus n'a fait que prêcher la douceur et l'indulgence. Pour le cas particulier de la femme adultère, je n'ai pas besoin de vous rappeler ses paroles mémorables. C'est M. Niort-Caen, le père de Rachel, qui les a citées, paraît-il, à Mme la comtesse de Grenaille-Montcontour, non sans un manque de tact qui est familier à cet homme d'affaires de génie, mais dont l'à-propos me ravit. N'est-il pas piquant, en effet, de voir une tradition si intelligente de vie sociale, renouée à dix-huit siècles d'intervalle, par un homme de sang sémite, comme l'était Jésus ? et ceci contre une société qui se pique d'être chrétienne et qui ne rêve en toutes choses que la guerre et que le sang ?...
— Marquis, en vérité, vous vous égarez. Songez au moins que vous êtes en présence d'un ministre de Jésus-Christ !...
— Je sais, dit le prêtre, qu'il y a malheureusement beaucoup d'abus...
— Comme ce serait drôle, reprit le marquis,
de voir les juifs nous ramener au véritable christianisme !
— Il est clair que vous voulez rire, dit Mllc Cloque ; j'aime mieux cela !
— Je ne ris pas ! Je dis seulement que notre religion et notre morale sont forméeà l'idéal de cette vieille Rome exclusive et cruelle où j'eusse autant souffert d'être citoyen que d'être condamné aux galères. L'essence même du christianisme, n'était-ce pas une certaine douceur d'amour, un arôme pénétrant et charmeur, un parfum oriental qui se heurta sans le pénétrer, au cerveau rationaliste des Latins ? Cette vertu subtile qui était propre à répandre tantde bonheur par le monde, ils crurent l'analyser et en conserver l'efficacité en la réduisant en formules écrites, qu'ils codifièrent, selon leur manie, et auxquelles ils donnèrent enfin force de loi, ce qui était une de leurs plus grandes satisfactions. La hache et les baguettes étaient là désormais et ne faillirent plus à aucune époque et sous des formes variées, à éviter que quelqu'un manquât du bienfait nommé « religion chrétienne » par les docteurs, et « amour », tout simplement, par l'homme tendre qui l'avait le premier répandu.
M ' Cloque faisait des efforts surhumains pour ne pas bondir, et sous le bord de la robe noire, sa pantoufle qui avait quitté le talon, frémissait et tremblait. M. l'abbé Moisan avait repris
ses lèvres en cul-de-poule qui voulaient dire : « Heu ! heu ! que savons-nous de tout cela ? » et au fond : « Dieu est bon et tout est mieux que l'on ne dit ».
Il trouvait toujours de l'à-propos aux paroles cle chacun, et il opinait tour à tour du côté de sa pénitente, et du côté du marquis. Il pensait à part lui qu'une bonne partie de piquet les eût mis tous d'accord.
Mlle Cloque demanda au ■ marquis à quel « arôme oriental » étaient selon lui, parfumés les tripotages exécutés autour de l'affaire de la Basilique.
— Ce n'est pas le moment, dit le marquis, de juger la question de la Basilique; elle est trop brûlante...
— On n'y voit que du feu ! jeta le chanoine.
— Comme vous dites, cher monsieur l'abbé. •Quant aux « tripotages » laissez-moi vous dire <}ue je ne vois dans tout cela pas l'ombre d'une opération qui ne soit licite...
— Licite ! s'écria M11' Cloque, licite !... c'est admirable en vérité ; ils ont des mots à eux pour justifier leur morale de boursicotiers, de tripaiouilleurs!... Pendant que vous y êtes, dites-moi clone s'il y a un terme dans cet argot pour exprimer la filouterie et le vol commis au préjudice d'une des grandes idées qui gouvernent le monde, telle par exemple que la suprématie de la religion catholique?
— Ah ! dit l'abbé, voilà un point que l'on nomme spécieux.
— Je me place, dit le marquis, au point de vue d'une morale...
— Il n'y a pas deux morales, monsieur le marquis, il y en a une seule et unique !
L'abbé pour prévenir tout mécontentement hasarda :
— Toutefois, mieux vaut-il deux morales que pis du tout.
Ce n'était pas habile. M1Ie Cloque frappa sur la table :
— C'est la même chose ! dit-elle, d'une façon comme de l'autre, vous n'aboutissez qu'à l'anarchie !
Sans s'émouvoir, le marquis poursuivait sa censée :
— Si vous eussiez vu, dit-il, la figure de M. Xiort-Caen lorsqu'il apprit le double événement que j'ai eu l'avantage de vous exposer ! 11 ne s'est point emporté, il n'a même pas manifesté de surprise, contrairement à M. le comte de Grenaille qui voulait s'arracher les cheveux et qui, néanmoins, a fort bien dîné. M. Niort- Caen a pri^ les deux coupables, et il leur a tenu un petit discours si bien fait, que chacun de> époux fut convaincu qu'il avait commis une imbécillité. Ils ne se sont point jeté dans les bn.s l'un de l'autre en larmoyant, en se traitant de misérables ; ils se sont regardés dans lus yeux
et ont convenu qu'ils étaient des nigauds de s'être ainsi laissé prendre. « Puisque nous sommes si maladroits séparément, a dit l'un d'eux en souriant, ne nous quittons plus. » C'est ce qui fut décidé.
— Le joli monde! s'écria Mlle Cloque. Vos deux époux ne méritaient pas mieux, en effet, que l'éloquence opportuniste de votre Niort-Caen, puisqu'ils n'avaient fait que de jouer chacun de leur côté. Car on en est là : on joue, on plaisante, on rit, même en adultère !.. Saperlipopette! lança-t-elle, en agitant le pied si fort que sa pantoufle s'en alla, j'aimerais mieux encore une belle passion, une grande flambée où l'on exposât ses jours, dût-elle être suivie d'un cataclysme foudroyant!
— Oh ! oh ! dit l'abbé, comme vous y allez ! mademoiselle Cloque !
Le marquis s'était baissé ramasser la pantoufle. Il la présenta galamment à sa vieille adversaire. En se relevant, il aperçut par la fenêtre le mouchoir blanc de sa femme et se retira.
Mlle Cloque haussa les épaules dès qu'il fut sorti:
— - Ça lui va bien, dit-elle, de parler de l'aisance des mœurs : il a été esclave toute sa vie. Avant la démence de sa femme il en était amoureux fou ; il a mangé une fortune à payer ses caprices politiques ; il s'est battu trois fois par jalousie, et il a failli mourir de chagrin quand elle a perdu le peu d'esprit qu'elle avait. Et de-
puis, vous voyez avec quelle pieuse fidélité il lui rend un culte qu'on peut comparer à celui que nous avons pour les morts ! Mais il nie la religion et le sacrifice!...
— C'est une espèce de revanche que prennent certaines gens contre l'infortune, dit l'abbé Moisan.
Et il insista en prononçant à plusieurs reprises le mot « revanche ». Enfin Mlle Cloque comprit:
— Sapristi! dit-elle, et moi qui oubliais que je vous en dois une au piquet !
Le chanoine se frappa les genoux; il emplie la chambre de son gros rire.
— Eh bien, ma parole! ce n'est pas de refus.
— Avouez que vous l'attendiez ! dit Mlle Cloque .
— Heu ! heu ! ... 11 ne faudrait pas vous imaginer que je ne prenne pas plaisir à la conversation des hommes intelligents !...
Et comme il s'installait à la petite table de Jeu :
— Cependant, Xotre-Seigneur a dit : « Heureux les pauvres d'esprit... »
Mais M11' Cloque s'étonna que Geneviève ne fût pas rentrée :
— Les demoiselles Houblon m'avaient juré de la ramener à quatre heures;... il en est cinq, cJ: bien sonnées.
L'abbé la rassura. Le nom de Geneviève lui rappelait le but premier de sa visite. Il pensa que la conversation du marquis était peu favora-
2û6 MADEMOISELLE CLOQUE
ble à la poursuite d'un tel sujet, car elle avait aigri Ml,e Cloque. Décidément il était bien difficile de contenter tout le monde. A part lui, pour le moment, sa partie de piquet lui suffisait. Il s'y absorba. Mais cinq heures et demie sonnèrent sans que la jeune fille fût de retour. La vieille tante avait des distractions qui rendaient le jeu difficile. Elle prononça tout haut, malgré elle :
— Où est-elle ?
— La voici, dit l'abbé en ramassant une carte qui était tombée.
— Je parle de ma nièce, dit Mlle Cloque.
— La chère enfant! fit M. Moisan que l'inquiétude n'atteignait point, voyons, décidément, qu'en faisons-nous? Il faut pourtant la marier.
— Il vaut mieux attendre que de faire cela à la légère.
— Sans doute, sans doute.
— Il est vrai, que si je venais à lui manquer, la pauvre petite, je me demande ce qu'elle deviendrait !
— On ne sait qui vit, qui meurt...
L'abbé était très embarrassé de placer ce qu'on l'avait évidemment chargé de dire, et il voulait malgré tout s'en soulager, par acquit de conscience. Il étendit la main au-dessus du petit tapis vert, jusque sur le bras de sa partenaire, comme pour prévenir un mouvement de révolte, et lui glissa sans la regarder:
— Si — à Dieu ne plaise, — il y avait jamais
un malheur, mademoiselle Cloque, soyez assurée que votre nièce trouverait une seconde mère en la personne de M"2 la comtesse... Pas plus tard qu'hier, Mrjc la comtesse me disait...
M ' Cloque l'interrompit d'un regard droit, qui alla chercher bon gré mal gré ses yeux fuyants. Il y lut une si froide décision qu'il se repentit d'avoir accompli sa mission. Et la vieille fille continuait à le dévisager, luttant contre son respect inné, absolu, du prêtre, qui la retenait de mépriser cette basse servilité vis-à-vis dune maison puissante.
— Monsieur l'abbé, dit-elle, je vous prie une fois pour toutes de ne plus me reparler de ce sujet. Mme la comtesse doit bien se douter que je n'ai pas pris sous mon bonnet la résolution de rompre avec sa famille, mais que ma nièce a été consultée; et elle est de mon avis. Nous n'en changerons ni l'une ni l'autre.
Elle surprit un léger étonnement sur la figure du chanoine :
— Oh ! dit-elle, vous pensez que Geneviève a eu du chagrin de cette rupture un peu brusque ? C'était tout naturel. Cette union flattait son imagination. Mais c'est une fille intelligente et courageuse, et la raison a eu vite fait de prendre le dessus. Dieu merci ! elle est bien guérie.
— On la trouve pâlotte, dit le prêtre, en faisant une moue interrogative.
— La pauvre enfant aurait besoin de distrac-
tions qu'une bonne femme comme moi n'est guère en mesure de lui procurer. Elle sort tous les jours avec les demoiselles Houblon... Elle n'est jamais rentrée si tard !...
— Tenez, dit l'abbé en prêtant l'oreille, je suis sûr que la voilà...
— Non, c'est un fiacre qui s'arrête ; elle ne revient jamais en voiture.
— Faisons-nous la belle ? demanda-t-il en battant les cartes.
Mais Mlie Cloque s'était levée et regardait à la fenêtre de la rue :
— C'est curieux, dit-elle, il y a un fiacre à la porte de la maison ; avez-vous entendu sonner, monsieur l'abbé ?
Sans attendre sa réponse, elle se précipitait dans la cage de l'escalier. Elle entendit en bas une porte se fermer, une autre s'ouvrir, puis des chuchottements. Elle descendit quelques marches ; elle aperçut le bonnet blanc de Manette, qui passait rapidement de la salle à manger à la cuisine :
— Mariette !
— La bonne referma promptement la porte de la cuisine comme si elle n'avait rien entendu. Alors Mlic Cloque, tout en dégringolant l'escalier, et la voix pleine d'angoisse» cria :
— Mariette ! Mariette î
Mariette la sentant si près, se hâta de monter
au-devant d'elle à grandes enjambées et sans rien dire.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— N'y a rien du tout, mademoiselle... de quoi donc que vous vous tourmentez ?
— Vous mentez ! qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?
Et avec une brusquerie et une agilité extraordinaires, Mllc Cloque bouscula sa servante et fut en bas avant que celle-ci eût eu le temps de formuler une réflexion.
Elle ouvrit la porte de la salle à manger et vit le dos des quatre demoiselles Houblon tournées du côté du vieux fauteuil de velours rouge qui garnissait le coin à gauche de la cheminée. En entendant la tante de Geneviève, toutes les quatre firent en même temps :
— Ce n'est rien ! ce n'est rien du tout ! L'une d'elles tenait à la main un flacon d'eau
de mélisse des Carmes, une autre un verre d'eau où elle remuait rapidement le sucre, en l'approchant des lèvres de Geneviève.
M :° Cloque avait fendu leur groupe et était venue tomber aux pieds de sa nièce qu'elle pensait trouver morte. Geneviève lui sourit aussitôt, au milieu de sa figure décomposée, et répéta comme les autres :
— Ce n'est rien, ce n'est rien du tout.
— Mais enfin, qu'est-ce qu'il lui est arrivé ?
Au lieu de répondre directement, l'aînée des demoiselles Houblon dit :
— Oh ! nous savions bien que ce ne serait rien, et nous ne voulions vous prévenir que lorsque Geneviève irait tout à fait mieux... Je parie que vous ne nous avez pas entendu sonner?
— Non, mais j'ai entendu la voiture.
Mlle Houblon se pinça les lèvres. Ah! on avait entendu la voiture. Plus moyen de cacher à la tante que Geneviève avait été assez souffrante pour ne pas revenir à pied.
— Enfin, me direz-vous ce qu'elle a eu?
— Une faiblesse, cela peut arriver à tout le monde. Elle était très gaie ; nous entrons chez Mme Pigeonneau ; on cause de la pluie et du beau temps — ah! vous savez, entre parenthèses, que Léopoldine Archambault est revenue; nous l'avons vue passer justement, avec Mlles Jouffroy, — quand voilà tout à coup cette pauvre Geneviève qui s'assied précipitamment, qui pâlit, à propos de rien, et qui perd connaissance : un bon petit évanouissement.
— Mais enfin, qu'avait-elle vu? qu'avait-on dit devant elle ?
— Des riens, mademoiselle ; ce que l'on dit tous les jours. Ce n'est pas la vue de Léopoldine...
— Est-ce qu'on sait jamais, avec ces têtes-là ?
— Oh ! elle avait une de ces toilettes ! dit en levant les yeux une des demoiselles Houblon.
— On se demande, ajouta une autre, ce qu'elle revient faire à Tours.
— Ce n'est pas un petit trajet que le voyage de Grenoble !
Geneviève reprenait peu à peu ses forces. Elle se souleva dans le fauteuil, et comme sa tante l'embrassait:
— Oh ! ça va mieux ! dit-elle, et elle se mit debout.
Mics Houblon se retirèrent en promettant de venir prendre des nouvelles dans la soirée.
— Pourquoi vous dérang*er encore?
— Papa va présider la réunion de ces messieurs de la confrérie du Tiers-Ordre de Saint-François : il s'agit de s'entendre sur la conduite à tenir pour la fête de Saint-Martin qui approche. — Vous savez qu'on s'attend à du grabuge ! — Aujourd'hui, l'important est de se compter afin de connaître exactement ses forces, pour le jour de la lutte suprême...
— Ah ! Monsieur votre père a bien du mérite ! car la cause que nous soutenons avec lui est ingrate. Mesdemoiselles, vous avez lieu d'être fières de lui appartenir.
Remontée à sa chambre, M"* Cloque fut toute confuse d'avoir oublié le chanoine durant cette alerte :
— Monsieur l'abbé, que je vous fasse mes excuses : j'ai été retenue en bas...
Mais l'abbé n'avait pas trouvé le temps long.
Il faisait des réussites. Mlle Cloque, dans sa précipitation avait laissé ouverte la fenêtre de la rue de la Bourde. Il n'avait pas osé la fermer. Le vent d'octobre qui soufflait fort dérangeait son jeu. Et il maintenait ses petits paquets de cartes à l'aide des pierres des Basiliques qu'il avait prises sur la cheminée.
— Comment! s'écria Mlle Cloque, mais ce sont des reliques de Saint-Martin !
— Est-ce possible ? dit l'abbé ; elles constituent d'excellents presse-papier.
Et il les remit lui-même en place, non sans respect, mais avec une certaine familiarité d'homme habitué au toucher des objets sacrés.
Il se leva pour prendre congé. 11 chatouilla du doigt le menton de Geneviève :
— Elle est pâlotte, elle est pâlotte, dit-il en regardant la tante d'un air entendu.
On envoya chercher le docteur Cornet, médecin de la maison. Puis on mit Geneviève au lit dès avant le dîner, non qu'elle fût malade, mais à cause de la fatigue qui résultait de son indisposition. La tante préférait d'ailleurs que la jeune fille, déjà ébranlée, ne fût pas témoin de l'entretien qu'elle devait avoir avec Loupaing, durant lequel il était possible que l'on échangeât des paroles vives.
Elle avait coutume d'aller elle-même tous les trois mois, payer son loyer, entre les mains du propriétaire. Elle tenait à honneur de s'y
rendre aujourd'hui plus que jamais, puisque celui-ci l'avait grossièrement provoquée.
Le docteur Cornet arriva comme la nuit tombait. C'était un petit homme aux cheveux gris, épais, mal peigné, plus mal mis encore, qui avait une figure hideuse, une voix de femme et des manières brusques. Quoiqu'il fût laid et bourru, il était agréable. Il pratiquait l'homéopathie.
Par une étrange contradiction avec la tournure de son esprit voué au respect des plus vieilles traditions, M11* Cloque allait en médecine aux excentricités. Elle avait recours au médecin homéopathe, et encore, pour son usage personnel, trahissait-elle en secret le docteur Cornet en faveur d'une certaine médecine italienne, appelée électro-homéopathie et qui était répandue dans le clergé. On en faisait venir les remèdes de Bologne, en petits tubes remplis de granules blancs, ou en flacons de verre coloré contenant un liquide étiqueté: électricité blanche, rouge, jaune et bleue. Des brochures envoyées franco donnaient la manière de se traiter soi-même.
Le docteur Cornet tâta le pouls de Geneviève couchée tristement sous ses rideaux de reps gris passé. Une veilleuse répandait dans la chambre sa pauvre lueur. Il voulut qu'on la remplaçât par une bonne lampe, au moins jusqu'à dix heures du soir.
— Ou'est-ceque c'est que ce lumignon-là ! dit-il. 11 faut de la lumière à cette jeunesse.
Quand on eut apporté la lampe, il s'approcha de la tète de Geneviève. Il rabattait ses gros sourcils et la regardait attentivement dans les yeux. Il ne lui fit pas tirer la langue, mais il lui posa des questions qui avaient l'air d'être à cent lieues du cas présent. Il passait pour original ; on s'amusait de ses interrogations déconcertantes et on y répondait sans méfiance. C'est ainsi qu'au milieu de vingt autres sujets, il demanda à Geneviève si on avait l'habitude, à son couvent, d'apprendre aux jeunes filles à composer des vers, si on les exerçait à noter leurs impressions personnelles. Cette curiosité fit sourire la nièce et sa tante.
— Ce docteur Cornet, on le ferait venir rien que pour vous égayer... s'il n'était pas d'une indiscrétion !. .
Mais en descendant l'escalier, il dit à M1!e Cloque qui lui demandait: « qu'a-t-elle? »
— Elle a un secret. Il faut étourdir cette petitelà, coûte que coûte.
Et il ajouta, après une hésitation:
— A votre place, moi, je tâcherais de jeter un coup d'œil dans le pupitre de cette enfant. Je parierais qu'il y a là-dedans des pattes de mouches qui nous renseigneraient mieux qu'elle ne le fera elle-même, la petite coquine...
Mlle Cloque le regarda d'un air effaré:
— Qu'est-ce que vous voulez dire, docteur?
— Rien. Faites donc ce que je vous dis, faites donc !
Et il s'enfonça dans l'ombre de l'escalier en serrant autour de son cou un foulard blanc sur lequel il releva le col d'un vieux pardessus. Il mît son chapeau de feutre mou, presque gras. Il était fait comme un voleur.
« Quel drôle de pistolet, pensa Mlle Cloque. On se demande où l'on va pêcher la confiance que l'on a dans ces êtres-là. »
Elle remonta un moment près de Geneviève qu'elle crut devoir tranquilliser en lui disant que le docteur ne la trouvait point malade. Elle n'osa pas l'interroger, bien que la conclusion du médecin l'inquiétât. Un secret! Geneviève! une fille si franche, si expansive même, qui, à chaque instant, avait des candeurs enfantines ! Elle ne voyait qu'une hypothèse admissible à la rigueur: la persistance d'un penchant pour le jeune Grenaille-Montcontour. Mais comment ne s'en serait-elle jamais aperçue depuis trois mois que cette affaire était enterrée et que Geneviève causait avec elle à cœur ouvert de toutes choses et notamment de la construction de Saint-Martin qui ramenait à chaque instant le nom du comte sur leurs lèvres? Quelle puissance de dissimulation il eût fallu supposer à la pauvre petite! Ces médecins s'imaginent toujours avoir affaire à des femmes romanesques. Sans doute, il jugeait la nièce d'après la réputation qu'
2l6 MADEMOISELLE CLOQUE
la tante de vivre par l'imagination. Mais précisément une des surprises de M11' Cloque était de découvrir chez Geneviève une nature très positive, très calme, très raisonnable. Elle lui avait dit à plusieurs reprises, en souriant : « Toi, tu n'es pas de la famille! Nous n'avons jamais eu tant de bon sens ! » Quant à aller fouiller dans les pupitres, il fallait que le docteur la connût bien peu pour croire qu'elle consentirait à commettre un indélicatesse de cette taille !
— Ce malheureux docteur aura beau faire, ditelle en bordant le lit, il restera toujours un vrai paysan du Danube.
— Il est amusant, dit Geneviève ; il ne fait pas peur.
— Il n'est peut-être bien pas si fort, après tout !... Il n'a rien ordonné ; il dit qu'il faut que tu manges et que tu t'amuses... Si tu es encore faiblotte ce soir, je t'appliquerai sur les tempes une petite compresse d'électricité rouge.
Et elle laissa la jeune fille en refermant doucement la porte de cette chambre grise où la lampe à abat-jour opaque ne répandait qu'un cône de lumière sur le pied du lit, sur la petite table au pupitre et sur une chaise garnie d'effets ; au plafond le halo sautillait, donnant l'illusion de nuages fumeux et éphémères ou dansant en sarabande ; sur l'oreiller, dans la pénombre, penchait la tête gracieuse de Geneviève, et sous le
front droit que découvrait la mousse blonde, le mystère était clos.
MIlfl Cloque passa dans sa chambre prendre l'argent du terme ; elle mit son chapeau, ses gants, et descendit résolument chez Loupaing. Manette l'attrapa au passage :
— Vous y allez donc tout de même, mademoiselle ! Voulez-vous de moi pour vous donner un coup de main ?
— En voilà une idée !
— Oh ! mademoiselle, j'ai si grand peur de cet homme-là ! Faites au moins ce que je vous ai dit, sans ça il est capable de tout. Et qu'est-ce que ça coûte un compliment, je vous le demande un peu?
— Laissez-moi donc tranquille et occupez-vous de ce qui vous regarde. Vous monterez le bouillon à mademoiselle dès qu'il sera chaud.
Le cœur lui battait cependant, en ouvrant dans l'obscurité la petite porte grillagée qui fermait son jardin, sous le magnolia ; car il lui répugnait d'affronter l'imbécile jacobin. Par une fenêtre éclairée du rez-de-chaussée, elle aperçut coup sur coup les bonnets blancs de la mère et de la femme de Loupaing. S'il était ivre, elle ne se trouverait du moins pas seule vis-à-vis de lui.
Elle frappa à la porte entr'ouverte. Une voix de stentor répondit de l'intérieur :
— Entrez donc nom de D ... !
Et comme elle poussait la porte, la même voix ajouta :
— C'est la maison du peuple, chez moi, nom de D... ! Ici tout le monde est chez soi !
Mllc Cloque eut la présence d'esprit de dire :
— Pas moi, du moins, monsieur Loupaing, car vous ne me faites pas grâce de mon loyer, que je sache ?
Il y avait, en face de Loupaing, son beau-frère le plâtrier. Celui-ci ôta sa casquette et se mit à rire.
— Ah! dit Loupaing, en frappant un grand coup sur la table où il était assis, voilà mademoiselle Cloque, tonnerre de D... ! Ne manquait plus que ma bonne amie !...
Ce mot fit encore rire le plâtrier.
Mais la vieille fille regarda Loupaing d'un air si calme, si résolu et si digne> qu'il n'ajouta plus rien, et fut, des deux, le plus mal à l'aise.
Elle avait le nœud des brides de son chapeau, sous le menton, irréprochable, comme toujours ; ses bandeaux gris étaient bien lissés, sa figure honnête de femme n'ayant connu jamais qu'une ligne de conduite, qu'une foi, qu'un but, en imposait à tout le monde .
La mère et la femme de Loupaing arrivèrent en même temps de la pièce voisine ; elles dirent bonjour poliment à la locataire, et lui demandèrent des nouvelles de sa nièce.
— On sait donc déjà qu'elle a eu une petite indisposition ?
MARCHE LENTE 2IQ.
— C'est votre bonne qui nous a dit ça en passant.
— Ah!
— A cet âge-là, dit la mère Loupaing, d'un air entendu, les demoiselles c'est comme du verre : faut y faire bien attention. Ma fille est là pour vous le dire : si je ne l'avais pas tenue au doigt, à l'œil, elle, de son temps!... C'est-il pas vrai, Victorine ?
— Elle est si comme il faut, votre petite demoiselle ! observa Mme Loupaing, en regardant son frère, ça serait grand dommage qu'elle ne réussisse point dans ce qu'elle veut faire...
— Il n'y a rien de tel que de ne pas viser audessus de sa condition : ça vous évite bien des déboires.
— Ah ! dame ! c'est qu'on ne commande point comme on veut à ses fantaisies !...
— Faut avoir eu des filles pour savoir ce que c'est. C'est délicat, oh! oh ! c'est délicat.
Tandis que les deux femmes donnaient ainsi leur inévitable avis, sans émouvoir autrement M"0 Cloque qui savait par cœur les mœurs de ce petit monde, elles avaient saisi chacune un coin de leur tablier et le passaient, en guise de torchon, sur la toile cirée de la table toute maculée de ronds de vin rouge à bon marché et qui avait déjà déposé une poussière de tartre. En même temps elles disaient l'une et l'autre dans le nez de Loupaing :
— Lève-toi donc ! lève-toi donc un peu pour dire bonjour !
Mais Loupaing était assis là comme au conseil municipal; il se carrait, s'élargissait, se faisait, sur sa chaise, plus pesant que nature. Il avait le teint allumé ; il était rasé de frais, ce qui dessinait nettement la ligne tombante des moustaches qu'il allongeait par un emprunt sur les deux joues, pour se donner, disait-il, l'air d'un tribun. Il était en gilet, et sa chemise mal boutonnée et souillée de larmes de boisson violâtres, laissait entrevoir la flanelle rouge.
Mlle Cloque tira d'une enveloppe qu'elle tenait à la main, un billet de banque. Elle le déposa sur la table et laissa tomber par-dessus, en les comptant, des pièces d'or :
— Je viens m'acquitter de ma petite dette. Si vous avez eu l'obligeance de me préparer ma quittance...
Loupaing frappa un nouveau coup sur la table, qui fit sauter les trois louis :
— Nom de D !... dit-il, c'est pas tout ça !... Je ne refuse pas votre argent, mais je suis un homme de cœur et qui est sensible au sentiment : sacré mille millions de nom d'un nom ! faut-il que je vous apprenne que je suis nommé du conseil municipal?
— Je le sais, dit Mlle Cloque. Je pense que cela peut vous être utile ainsi qu'à votre famille, et j'en suis heureuse pour elle et pour vous. Mais,
je me fais de ces fonctions une haute idée. Je crois qu'il y faut à la fois des principes fermes et généreux, et des capacités éprouvées ; j'ajouterai que la vie même de ceux qui prétendent gouverner leurs concitoyens devrait pouvoir leur être proposée en exemple... Vous me trouvez difficile, mais c'est que je suis vieille et que je sais le prix du mérite réel. J'ai vu bien des hommes élus, monsieur Loupaing, aux plus hautes fonctions, même au trône de France, et je les ai vus retomber sous les huées de ceux mêmes qui les avaient élevés. A mon âge, on n'applaudit plus qu'aux belles actions, non aux succès.
— Autrement dit, vous vous f... de mes électeurs comme de moi, sous le prétexte que je ne suis pas pour les calotins !...
— Je ne dis pas cela, monsieur Loupaing. Je dis seulement que je vous ferai des compliments, à vous et à vos électeurs, le jour où vous aurez montré que vous étiez digne de leur choix. L'occasion peut se présenter un jour ou l'autre, il y a tant de bien à faire!...
— Nom de D !... faut-il, à l'âge que vous parlez, en avoir tout de même un culot! Vous pouvez vous vanter que vous êtes la première personne qui ose rouspetter devant moi et qui ne me tourne pas un compliment !...
Il fit glisser sa chaise en arrière, dans un mouvement de colère. Le plâtrier roulait sa casquette entre ses doigts. Sa mère et sa femme
se penchaient de chaque côté du conseiller, pour le calmer.
— Mademoiselle est plus savante que nous autres, vois-tu bien ! faut pas lui en vouloir de ce qu'elle sait parler... Faites donc pas attention, mademoiselle Cloque, il est un peu butor : c'est l'honneur qui le rend injuste...
Il roulait un œil furieux, en cherchant que dire ; il allongea le bras vers le billet et la monnaie d'or restés sur la table, et les attira à lui; il les couvrit de ses deux mains arrondies comme s'il les y chauffait. Et il sembla que la chaleur de ce petit brasier montât dissiper l'hébétude de sa demi-ivresse. Il eut l'air de se raccrocher tout à coup à une idée perdue. Le plâtrier lui lançait des regards à la fois timides et brûlants ; les deux femmes d'ailleurs insistaient:
— Tu oublies donc ce que tu sais bien ! voyons Loupaing!
Il n'abandonna point toutefois son air farouche ; il recogna sur la table :
— Nom de D... ! s'écria-t-il, en regardant Mlle Cloque qui attendait tranquillement sa quittance: mais c'est qu'elle n'a pas peur!..
— Il n'y a que les méchants qui aient peur, monsieur Loupaing ; il arrive souvent malheur aux honnêtes gens, c'est vrai, mais ils ne le craignent point.
— Eh bien ! sacré nom ! on s'aperçoit que vous êtes de la vieille garde, vous ! J'en connais
plus d'un, avec du poil au menton, qui ne se tiennent pas si droit sur les jambes... C'est pas du sang de navet qu'il y a dans votre famille ; ça se voit; c'est bon à retenir!... On en fera peutêtre bien son profit, soit dit en passant. Voulezvous toper là et qu'on soit bons amis ?
M,lc Cloque étonnée d'un revirement si soudain, et sans comprendre le sens énigmatique de ces paroles, dit, en acceptant simplement la quittance qu'une des femmes lui tendait :
— Monsieur Loupaing, je ne demande pas mieux que nous vivions en bons termes; il n'a pas dépendu de moi que nous ne l'ayons toujours fait...
Loupaing se leva en la voyant gagner la porte :
— Voulez-vous la lance ?
— C'est un peu tard, dit M"° Cloque, la saison est bien avancée pour que j'arrose mes fleurs !
— Ça ne fait rien, dit Loupaing, je vous la porterai moi-même... A quoi que ça sert de s'asticoter, voyons! on n'est-il pas des braves gens?... Je vous la porterai. Je l'ai dit.
M"** Cloque salua et sortit.
— Vous ne nous laisserez pas sans nouvelles de cette chère petite demoiselle! cria la mère Loupaing, sous le porche.
MUe Cloque reçut une lettre anonyme en caractères d'imprimerie découpés aux ciseaux et présentant une analogie frappante avec les elzévirs épais de la Semaine religieuse:
« Si vous voule^ connaître les embûches » qui vous sont tendues au sein de VOuvroir, » faites en sorte de ne pas être des ouvrières » de la première heure, et tene^vous dans o les ténèbres du corridor extérieur. Alors, » ceux qui auront des bouches parleront et » ceux qui auront des oreilles entendront. » On a trouvé une faute à vous reprocher. » Vous saurc^ laquelle en méditant sur ce » texte : Un bienfait n'est jamais perdu. »
Signé fsicj :
« Quelqu'un de bien informé, sans être
RÉUNION DE « ZELATRICES » 225
» précisément dans la dévotion, et qui veut » du bien à son prochain. »
Elle affirma à Geneviève et elle se déclara très sincèrement à elle-même qu'il ne fallait tenir aucun compte de tel avis. Elle chiffonna la lettre et la jeta au feu avec dégoût. Mais, de la nuit, elle ne ferma l'œil.
— Si tu veux venir avec moi, dit-elle, le lendemain, à sa nièce, tu verras par toi-même le cas qu'il faut faire de ces sortes de paperasses.
Vers trois heures de l'après-midi, elles sortirent par un temps gris et désolé de novembre. M"° Cloque portait à la main son sac à ouvrage ainsi qu'une petite chaufferette à braise chimique, en cuivre, dont les dimensions dépassaient à peine celle d'un gros paroissien.
Geneviève promenait à coté de sa tante une figure résignée. Elle l'accompagnait dans toutes ses courses et semblait partager l'agitation que causait à la vieille fille l'approche des élections à la présidence de l'Ouvroir et de la fête de Saint-Martin.
Elle ne donnait aucun signe d'émotion secrète. Elle montrait moins d'entrain que du temps qu'elle était au couvent: mais elle avait dix-huit ans sonnés, ce n'était plus une enfant. Elle n'était pas gaie : mon Dieu, cela pouvait s'expliquer par le manque de jeunesse autour d'elle. Enfin, si elle avait moins bonne mine qu'autre-
fois, cela tenait évidemment au peu d'exercice qu'elle prenait ; et on aviserait à y remédier aussitôt après les fêtes.
Elles longèrent le mur de la chapelle provisoire, tronquée déjà de l'appendice qu'habitait encore trois semaines auparavant M. l'abbé Moisan, et offrant à vif la plaie de son flanc mutilé, sur le large espace béant de l'ancienne maison du droguiste.
Elles allaient prendre une petite ruelle faisant suite à la rue Rapin, pour gagner l'Ouvroir ; mais elles la trouvèrent complètement obstruée par les décombres, et firent le tour par la rue Néricault-Destouches. Devant la porte, une demi-douzaine de voitures de maître attendaient déjà celles de ces dames à qui leurs occupations ne laissaient que le loisir de tirer quelques aiguillées à la salle de travail.
On rentrait de la campagne, et les premiers froids concordant avec le zèle des commencements d'année et des intrigues de l'élection prochaine, réunissaient au complet la pieuse association de bienfaitrices des pauvres.
Bien que, au dire des méchantes langues, on travaillât moins en fait qu'en paroles à l'Ouvroir de Saint-Martin, les résultats étaient éloquents, et cette institution fournissait chaque année aux familles nécessiteuses un lot considérable de brassières d'enfants, de petits bas de laine, de layettes complètes, de couvre-pieds au crochet
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tunisien. Qu'importait-il, après tout, que ces objets fussent imprégnés du subtil parfum de charité qu'y laisse la main même de l'ouvrière mondaine, ou qu'ils fussent achetés tout faits, à la dernière heure, par les zélatrices paresseuses ?
Dans une vaste salle dont la nudité absolue avait pour but de faire pénétrer jusqu'aux moelles des femmes du monde, le sentiment des affres de la pauvreté, elles se pressaient autour du petit poêle de fonte ronflant, qui supportait une vieille boîte de conserves emplie d'eau, et envoyait dans l'espace vide d'ornement l'éclair sinistre de son noir tuyau en zig-zags. De tristes becs de gaz d'école primaire, efflanqués, descendaient du plafond fumeux. Pour tout mobilier : des chaises grossières ; pas même un porte-manteau. Aux angles de la pièce, les parapluies inclinés les uns sur les autres, dans une complète promiscuité, prenaient des airs boudeurs ou pleurnichards. Le long du mur, les socques et snow-boots, soigneusement séparés par paires, chacune suintant sa petite mare, baillaient avec contorsions leur veuvage des pieds dévots. Au milieu du désert d'un panneau, pendait un lamentable crucifix de grabat.
On respirait une odeur d'eau tiède, de roussi et de caoutchouc.
C'était là que Mn" Cloque, — depuis vingt ans l'âme de cette réunion, depuis huit ans honorée
annuellement de la présidence, — avait eu la joie de remarquer, et précisément ces derniers jours, en dépit de la lettre anonyme, « un regain de la belle union de jadis, de la féconde entente des âmes et des cœurs dans l'amour de Notre- Seigneur, en vue du bien ».
Il était incontestable que la plupart de ces dames, depuis quelques semaines surtout, lui manifestaient un empressement qui la touchait. Elle y reconnaissait une consolation envoyée du ciel et destinée à lui faire prendre en patience la méchanceté des temps. Non que ces dames se fussent jamais ouvertement éloignées d'elle ! La plupart ne lui avaient point soulevé d'opposition déclarée : tout au plus donnaient-elles, en tapinois, quelques gages timides au parti adverse. Peut-être ne leur manqait-il, pour trahir, qu'une occasion du genre de celle qui avait amené la rupture éclatante des deux sœurs du fonctionnaire de Grenoble. Le fait était qu'elles n'avaient pas trahi.
La présidente entra en négligeant, cela va sans dire, de s'attarder aux « ténèbres du corridor extérieur. »
— Eh bien ! ma chère amie, dit aussitôt une de ces dames, vous seriez arrivée une minute plus tôt, vous interrompiez un véritable panégyrique prononcé en votre honneur par Mmc Bézu ! . . .
— Je ne m'en dédis pas, lança celle-ci.
— Oh l fit Mllc Cloque» en souriant* et d'un air
confus, mesdames, attendez que je sois morte ! Et, en prenant la chaise qui lui était réservée près du poêle :
— Ah ! qu'il fait bon, mesdames, se sentir les coudes, par ces malheureux temps de désordres et de haines ! Dieu nous préserve de la division entre nous !
— Voilà qui s'appelle être l'interprète du sentiment général ! soupira M"" Chevillé.
— Ce ne serait certes pas ma faute, dit Mme Bézu, si nous cessions jamais de composer autour de vous comme une couronne d'un métal inaltérable !
— Hélas ! dit M11* Cloque, en priant Geneviève de lui enfiler son aiguille, il souffle autour de nous de telles tempêtes ! Mais, comme rien n'arrive ici-bas sans la permission de Dieu, il faudra bien qu'un jour ou l'autre Tordre soit rétabli... Les consolations nous viennent, Mesdames, en se donnant la main, comme les malheurs. Et, tenez, voici qui est de bonne augure, pour ne vous citer qu'un exemple : figurez-vous que mon propriétaire, Loupaing, depuis son élection, est devenu doux comme un agneau : il m'accable de prévenances...
— Ces gens-là sont tous les mêmes. Regardez nos farouches radicaux. Une fois au pouvoir...
— Dieu ne permet jamais au mal de dépasser certaines limites : il y a comme une soupape de
sûreté qui s'ouvre au moment où l'on croit tout perdu.
M1,e Cloque menait la conversation doucement et prudemment, asseyant l'entente sur des sujets propres à tenir tout le monde d'accord.
Elle caressait en silence un projet cher à son cœur. Son désir était de ramener, à l'occasion de la fête de Saint-Martin, les deux seules zélatrices qui eussent brisé avec elle : elle se promettait secrètement d'embrasser les demoiselles Jouffroy.
Par contre, on remarquait un embarras chez la plupart de ces dames. Leurs phrases avaient des terminaisons biaisées, des pentes tortueuses ou de brusques glissades, ménagées, semblait-il, en vue de faire trébucher la plus pressée ou d'entraîner la plus hardie dans la discussion d'un sujet qui les possédait toutes.
Mllc Cloque soupira :
— Je ne serai contente, que lorsque toutes les brebis seront rentrées au bercail.
L'allusion aux dissidentes n'échappa à personne, et les pensées allèrent aux deux sœurs qui ne venaient plus à l'Ouvroir à cause de Mllc Cloque, mais qui voyaient les zélatrices des différentes œuvres, et s'étaient, disait-on, fort agitées ces dernières semaines.
Les paroles de la présidente furent suivies d'un silence trop complet.
On entendait les chutes molles de la braise
sur la plaque de tôle, au pied du poêle ronronnant. Une goutte d'eau coula au flanc de la boîte de conserves, et, surprise par le contact de la fonte brûlante, jeta un long « pfuiii » désespéré.
Cette gêne fut heureusement allégée par l'entrée de la femme de journée préposée à l'entretien de la salle. Elle ouvrit la porte rougie du poêle et y agita le charbon à l'aide d'une tige de fer. Elle alluma les quatre becs de gaz, en annonçant qu'il pleuvait. Chacun tourna la tête du côté de son parapluie.
Un bruit naquit aux environs de Mro" Bézu. Il s'élargit aussitôt et s'enfla, pareil à ces nouvelles que chacun sait et dont personne n'ose parler le premier. Mlle Cloque le connaissait comme les autres, car elle se hâta de dire :
— Ce n'est pas vrai ! c'est un cancan.
La veille, pendant la messe, à la chapelle provisoire — où Mlla Cloque retournait en vertu de sa sympathie pour les choses condamnées à périr — la chaisière lui avait insufflé dans l'oreille : « Faut bien vous dire ce qui est ! Eh bien, la demoiselle à ces demoiselles Jouffroy a été à la chasse avec M. le comte et tout le tremblement. Paraît que ce n'est pas croyable, mademoiselle Cloque! Mais le pire, c'estqueces demoiselles, — que l'on dit, — l'ont laissée aller à cheval avec plus de trente messieurs et autant de militaires !... Moi, je n'y suis pour rien. »
Immédiatement une longue protestation s'unit à celle de Mlle Cloque.
— Que résulte-t-il de cela, dit Mmo Chevillé, même en mettant les choses au pire ? Que la jeune fille a été autorisée à suivre une chasse à courre. Evidemment elle y était accompagnée de plusieurs personnes de son sexe, et elle était sans doute confiée à la garde de Mme la comtesse.
— Madame, dit Mmo Bézu, ce n'est pas possible, cela ne se fait pas. Une mère ne confiepas sa fille à une étrangère, surtout dans une partie déplaisir de cette sorte !
— Mais, dit Mllc Cloque, Mmc la comtesse n'est pas une étrangère pour ces demoiselles.
— Enfin, vous, ma bonne, confieriez-vous votre nièce pour une chasse à courre ?
— Oh ! moi, moi, je suis peut-être un peu rigoriste sur ces questions-là... Et d'abord, j'aurais une bonne raison de refuser : c'est que Geneviève ne monte pas à cheval.
— Est-ce que la jeune Archambault montait, à Marmoutier ? demanda quelqu'un en se tournant vers Geneviève.
La jeune fille répondit d'une voix blanche et qui semblait étouffée dans sa gorge :
— Oh ! non, madame, on ne faisait pas d'équitation à Marmoutier.
— Elle aura donc appris pendant les vacances. Geneviève cousait avec une application exagérée, la tête sur son ouvrage.
— N'avez-vous pas mal à la gorge, ma chère petite ?
— Oh ! non, madame, c'est un chat...
— Méfiez-vous des granulations! Et puis, je me permettrai de vous faire observer, mon enfant, qu'il est très malsain de travailler la tête basse...
On fut promptement divisé en deux camps au sujet de l'affaire de Léopoldine à la chasse à à courre, l'un soutenu par Mme Bézu qui trouvait que la conduite de ces demoiselles était d'une « inconséquence » et d'une légèreté blâmables ; l'autre enclin à l'indulgence et qu'avait paru diriger d'abord la charitable Mllc Cloque, mais dont s'empara bientôt la majorité des dames de l'Ouvroir avec une chaleur dépassant hardiment l'opinion de condescendance de la présidente, et qui s'enflamma jusqu'à l'apologie en règle de « ces deux saintes filles dont la vie, toute d'humilité et d'abnégation, s'écoulait derrière les murailles d'un cloître, et dont les opinions modestes n'avaient jamais heurté qui que ce fût. »
Du coup, M",e Bézu s'emporta, et elle fut appuyée par M"- Cloque. Mme Bézu qui, au su de toutes briguait la présidence de l'Ouvroir, était opposée d'instinct à ce qu'on exaltât aucune des zélatrices. Elle s'éleva contre les tendances neutres et incolores des demoiselles Jouffroy. En toutes choses, il était nécessaire d'avoir une foi, un programme. Or, ces demoi-
selles allaient à l'aveuglette, se laissaient mener par les événements comme des épaves à la dérive.
Mlie Cloque, qui ne savait point mentir à son opinion, dit :
— Mmo Bézu a d'excellents principes.
Ivre de se sentir soutenue par celle même dont elle ambitionnait la place, Mmc Bézu se lança dans une diatribe à perte d'haleine contre les demoiselles Jouffroy. Pour se ménager l'assentiment durable de Mllc Cloque, elle introduisit de ci de là quelques pointes à l'endroit des Grenaille-Montcontour avec qui ces demoiselles avaient entamé des relations « qu'on ne s'expliquait pas ». — « Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es. » « La fréquentation des gens à demi-tarés ne va pas sans vous laisser aux mains quelques traces -douteuses... »
Des allusions aussi malveillantes provoquèrent une explosion d'indignation. Il surgit une armée de défenseurs aux Grenaille-Montcontour. On vit tout de suite que leur parti était loin d'être affaibli, même dans cette réserve d'élite du 'monde pieux. On les défendait pêle-mêle avec les demoiselles Jouffroy. On eût dit que leur cause était commune.
Cette bagarre n'était pas préparée. Dans l'intervalle des cris, ces dames se regardaient, s'interrogeaient des yeux : où allait-on? ne s'égaraiton pas? qui donc allait trouver la transition?
REUNION DE « ZELATRICES » 235
Tout à coup, Mme Bézu blêmit. Sa tête maigre et bilieuse trembla, et les arguments lui manquèrent. Le soulèvement en faveur des demoiselles Jouffroy n'indiquait-il pas une arrière-pensée politique, un complot organisé en vue d'opposer à sa candidature celle de l'une des deux sœurs? Comment s'expliquer autrement cette entente chaleureuse en faveur de filles sottes qui, jusque-là, n'avaient guère fait parler d'elles? Une telle conjuration, tramée dans l'ombre, la prenait au dépourvu. A quel philtre ces deux vieilles cruches avaient-elles eu recours pour se constituer une clientèle .si disciplinée, et comment avaient elles manœuvré pour que leur projet eût pu échapper à ses investigations?
Mme Bézu rapprocha sa chaise de Mllc Cloque et résolut d'unir désespérément ses propres forces à celles dont pouvait encore disposer sa rivale.
C'était un baiser de Judas, impudent et malhabile : la suite du panégyrique. On n'en fut point dupe. Cette outrecuidance, au contraire, excita les ennemies de Mme Bézu, tout en favorisant les intentions de la plupart. Mais M11'" Cloque, toujours fascinée avant tout par les principes, et jugeant que Mme Bézu avait raison dans la circonstance, donna tête baissée dans le piège.
— Je suis fière, dit M'"" Bézu, en prenant la main de sa voisine, de pouvoir, dans ces malheureuses dissensions, tendre la main à notre digne présidente. Je savais bien, en parlant
comme je l'ai fait, attirer l'approbation d'une personne d'un âge et d'un jugement si respectables, et qui a fourni, elle la première, l'exemple de rompre avec les gens dont les demoiselles Jouffroy semblent être devenues les créatures ! . . .
Mlle Cloque, tout en lui laissant sa main, hochait la tête et lui faisait signe de ne point manquera la discrétion.
— Mllc Cloque, poursuivait Mme Bézu, a été encore la première à flétrir la pusillanimité de ces demoiselles qui, lors de la grande protestation du mois de juillet, se couvrirent de ridicule avec leur aveu d'un fonctionnaire du gouvernement caché dans leur famille, là-bas, à Grenoble.
— Permettez!... fit MUe Cloque.
Mais Mmc Bézu ne permettait plus rien ; elle était lancée.
— Qui a tenu cachée, durant de longues années, l'existence de son propre frère fonctionnaire, peut à bon droit être soupçonné de receler d'autres flétrissures...
— Flétrissures ! s'écria quelqu'un ; mais, madame, il n'y a pas de flétrissures à avoir un frère fonctionnaire.
— De la Sainte-République ! n'est-ce pas ? reprit Mmc Bézu d'un ton sarcastique. Mais madame, ignorez-vous le rôle de propagandiste révolutionnaire que doit jouer, pour se maintenir en place,. le plus petit percepteur des contributions ?...
REUNION DE « ZELATRICES » 237
— Pardon ! madame, vous ignorez sans doute que le frère de M,,os Jouffroy vient d'obtenir une fort belle situation ? il est nommé receveur général...
— Ah?
— Mais !... s'il vous plaît !... prononcèrent en même temps plusieurs personnes que ce nouveau titre éblouissait.
M"c Bézu, comme les autres, était sensible à la sorte d'ahurissement que produit sur les cervelles l'évocation soudaine d'un personnage puissant, fût-il républicain. L'image imprévue du « haut fonctionnaire et jouissant d'un traitement de préfet... » lui coupa tous ses moyens.
Evidemment les demoiselles Jouffroy bénéficiaient du lustre que cet événement jetait sur leur famille.
A la suite de cette petite douche, des voix aigres-douces s'élevèrent dans le groupe qui penchait de plus en plus vers les compromissions.
— Si les hommes doués de hautes capacités se mettaient tous à refuser obstinément leurs services au gouvernement, c'en serait promptement fait de notre malheureux pays...
— Le régime de l'abstention a bien des inconvénients...
— Il nous faut des hommes politiques pour maintenir haut et ferme le drapeau de la France vis-à-vis de l'étranger !
Ce langage était insupportable à Mllc Cloque.
— Un homme d'honneur, dit-elle, ne saurait prêter son concours à un gouvernement anarchique et anti-chrétien, c'est coopérer à la ruine de son pays !
Il se produisit un silence court et solennel. Toutes sentirent que la vieille présidente ultramontaine avait mis le pied sur la chausse-trappe. Il était urgent que quelqu'un l'achevât. Ce fut à qui parlerait la première :
— Ma chère amie, fit Mmo Chevillé, quand on fait tant que ça la petite bouche vis-à-vis des autorités de son pays, on devrait bien ne pas contribuer d'autre part à introduire des gens sans aveu dans l'administration de la cité.
On eut les épaules allégées. On poussa des soupirs. Ouf! ça y était!
— Que voulez-vous dire ? fit Mlie Cloque, anxieuse.
— Je m'entends, je m'entends... Il est préférable de ne pas revenir sur un véritable traquenard où nous avons eu, toutes ici, la légèreté de nous laisser introduire assez sottement.
— Pardon !».. dit Mmc Bézu.
On l'Interrompit :
— ^ MmoBézu, votre alliée, proteste! Et en effet, il convient de lui rendre cette justice que c'est elle qui nous a ouvert les yeux. Mmc Bézu n'a donc été ni légère, ni sotte, puisqu'elle a su, de ses propres moyens, découvrir le pot aux roses...
REUNION DE « ZELATRICES » 239
— Je ne comprends pas, répéta M"° Cloque.
— Un va vous faire comprendre, ma bonne. On vient de parler à côté de vous, de « créatures! » Eh bien! il faut convenir que vous en avez qui ne vous font guère honneur. On se demande en vérité, dans quel but votre beau zèle s'en va s'appliquer à secourir des voleurs de profession : une misérable, dont la vie, passez-moi l'expression, mesdames, n'est qu'une fosse à ordures ! qu'on est venu nous prôner à l'égal d'une sainte, d'une vierge-mère !...
Mlle Cloque s'aperçut qu'il s'agissait de la Pelet, et de son fils que ces dames avaient contribué à placer dans les tramways.
— Vous voulez parler sans doute de la Pelet, dit-elle. Il est vrai, hélas, qu'il m'est venu sur son compte de tristes renseignements : j'ignorais...
— Mais, ma chère, il ne fallait pas ignorer ! Par votre ignorance vous nous avez mises dans de beaux draps !... Que ne vous êtes- vous documentée plus tôt ! Nous avions bien raison de nous méfier ! Si nous n'avions pas courbé aveuglément la tète devant votre toute-puissance de présidente, — oh! oh! vous nous l'avez fait sentir, le poids de votre dogmatisme !... — nous n'aurions pas dérogé, pour vous complaire, à nos statuts qui nous recommandent la plus grande circonspection dans la distribution de nos charités, et ne nous indiquent pas, que je sa-
che, de nous intéresser particulièrement aux filles-mères !...
— Elle m'était recommandée par le curé de Notre-Dame-la-Riche !
— Ta ! ta ! ta ! nous savons ce que valent les recommandations des curés de paroisses ; ils nous adressent sans cesse le rebut de leurs œuvres.
— La pauvre fille ainsi que son fils, sa bru et un petit enfant étaient dans la plus noire misère. Si vous les eussiez vus dans le taudis d'où on allait d'ailleurs les expulser, votre bon cœur...
— Ma chère amie, notre bon cœur c'est une autre affaire; il ne peut, malheureusement, exercer sa commisération sur toutes les détresses de ce monde. Il importe avant tout, pour le renom de notre Œuvre, que nos bienfaits ne s'égarent pas. La dignité de la vie et la rectitude des opinions doivent nous servir incessamment de guides dans le choix de nos protégés. Ce n'est pas à vous qui êtes si à cheval sur les principes, de condamner cette sévérité.
— Je comprends plutôt la sévérité envers les grands qu'envers les petits, dit Mlle Cloque.
Mais, elle n'osait blâmer absolument le langage de Mmo Chevillé. Elle se souvenait d'avoir chassé la Pelet qui avait émis devant elle des opinions avancées.
— Ce qui est fait est fait, reprit Mmc Chevillé. Mais il y a du nouveau...
— Du nouveau ? interrogea toute tremblante, Mllc Cloque.
— Si vous l'ignorez, ma chère, c'est que vous continuez à être mal renseignée. Où donc vous informez-vous de ce qui se passe ? Xous sommes averties de source certaine — mon Dieu, je puis bien vous le dire, c'est le Frère Gédéon qui nous a garanti le fait, — que M. Niort-Caen, pour l'appeler par son nom, victime d'un vol de la part de notre protégée, va déposer une plainte en police correctionnelle. Mme la comtesse a été volée, elle aussi ; M. d'Aubrebie a avoué à M""' Pigeonneau qu'il avait été volé ; enfin Mllea Jouffroy l'ont été. M. Niort-Caen n'a pas de ménagements à garder vis-à-vis de nous, et il a résolu de se plaindre. Nous verrons un de ces jours dans les journaux républicains : l'affaire de la protégée de rOuvroir ! Qu'est-ce que vous dites de cela ?
Mlk Cloque était atterrée. Par une étrange ironie du sort, ces dames soulevées contre elle à cause deson dogmatisme et de son intransigeance, choisissaient pour l'attaquer le seul fait où son dogmatisme et son intransigeance eussent été à demi tempérés par la pitié. Elle s'était séparée, il est vrai, de la Pelet reconnue indigne, mais elle n'avait pas osé lui nuire en la trahissant près des personnes qui la secouraient.
— Mon Dieu, dit-elle, mais si cette malheureuse est condamnée, que vont devenir ses enfants
— Ses enfants, je vous conseille d'en parler ! Savez-vous ce que fait son fils, notre protégé aussi, celui pour qui nous avons obtenu une place honorable : il s'est improvisé orateur de club ; il tient chaque soir des discours incendiaires, et il serait mis à pied depuis longtemps si la Compagnie n'était déjà entre les mains du conseil municipal.
— Mon Dieu ! mon Dieu! soupira Milc Cloque. Mmc Chevillé, le teint animé, venait de jeter
sur le cercle de ces dames le regard d'un leader essoufflé qui n'attend plus que les applaudissements de son parti. Quelques-unes baissèrent prudemment la tête sur leur ouvrage ; d'autres se regardaient avec des visages penchés, soulevant les sourcils et les épaules, élargissant les coudes d'un air qui voulait dire : « Dame ! qu'est-ce que vous voulez ! cette vieille Cloque n'a que ce qu'elle mérite !... » Il y en avait de plus hardies qui faisaient ouvertement les gros yeux en regardant la présidente, et qui avançaient des lèvres menaçantes : « J'aurais grand'honte! » Enfin quelques voix se firent entendre :
— Il nous est très pénible, ma chère amie, d'être obligées de vous exprimer un reproche, mais l'affaire, vous êtes la première à le comprendre, a un caractère de gravité tel !...
— Il s'agit de l'honneur de notre institution !...
— Avouez que vous avez été coupable d'une certaine incurie.
RÉUNION DE (( ZELATRICES » 243
— Il faut appeler les choses par leur nom : ce que vous avez fait là, c'est trahir les statuts !
Et toutes, aussitôt, se ruèrent à la curée :
— Il ne suffit pas, ma chère, d'avoir des principes !
— C'est très joli de se monter la tête avec des histoires de Basiliques ! et de faire signer des listes, et d'être plus catholique que Mgr l'Archevêque ou que le Pape !
— On commet des gaffes, comme le dernier des mortels...
— La pire des imprudences, c'est de prétendre imposer ses opinions à tous.
— Le mieux est l'ennemi du bien.
Et on entendait, dans le charivari de ces femmes vomissant leur bile :
— ... Se plier aux nécessités...
— ... Dieu ne demande pas l'impossible!
— ... Envoyer promener ceux qui ne sont pas contents !
La pauvre M "'Cloque que l'émotion suffoquait et qui ne voyait plus clair, tourna la tête du côté de Mme Bézu qui, tout à l'heure, lui pressait les mains.
On ne put s'empêcher de rire. M"' Bézu, à mesure que s'aggravait le cas de M11" Cloque, avait petit à petit retiré sa chaise, en se garantissant les yeux, de ses mains sèches, comme si la chaleur du poêle l'incommodait. Elle était maintenant à une bonne distance, et cousait avec
ardeurla manche d'une chemisette de nouvëau-né. Quelqu'un cria sur le petit ton chantant qu'on emploie en province pour appeler la marchande en entrant dans un magasin :
— Mme Bézu!...
Mmc Bézu releva une figure étonnée, absorbée. On eût juré qu'elle était à cent lieues de la question.
Cependant elle comprit à tous les yeux dirigés vers elle, que l'on exigeait son avis:
— Heu ! heu ! dit-elle, simulant de n'attribuer que peu d'importance à la chose, il ne faut point perdre de vue les principes de la charité chrétienne... Notre digne présidente a pu se laisser abuser... C'est avec les meilleures intentions que l'on se laisse aller... parfois... Mon Dieu ! il faut tenir compte de son grand âge.
Geneviève, indignée, à bout de patience, et qui comprenait la perfidie de ces dernières phrases doucereuses, prit sa tante par le bras :
— Tante! allons-nous-en !... viens, viens!...
— Pas encore, ma petite enfant, dit Mllc Cloque dont la voix tremblait ; il ne sera pas dit que même au grand âge auquel on fait allusion, j'aurai manqué de tête autant qu'on mêle reproche... Et, cependant, il y aurait de quoi être troublée, car c'est à cet âge-là, et un pied déjà dans la tombe, que j'aurai encouru le premier blâme de ma vie. Non, sans doute, que je n'en aie mérité d'autres, car je n'ai point la prétention
d'être parfaite, mais j'ai l'orgueil de dire que la loyauté de mes intentions m'avait jusqu'ici garantie de si grandes épreuves... Ce n'est pas sans raison que Dieu m'envoie une humiliation... particulière. Je l'accepte sans récriminer. Je ne quitterai point mécontente cette réunion où, depuis vingt ans...
Sa voix chevrotta à ce rappel de si longues années de doux entretien autour du poêle ; et un mouvement se dessina dans la salle.
— ... Où, depuis vingt ans, au milieu d'amitiés précieuses et de si pieux devoirs pratiqués en commun, j'ai goûté sans doute trop de plaisir — Dieu me le fait expier cruellement... — non, ce n'est pas l'amertume aux lèvres, mais au contraire en exprimant ma reconnaissance à tous les cœurs qui m'ont accordé jusqu'à ce jour le trésor de leur sympathie et de leur confiance, à toutes les voix qui, depuis huit années, m'ont comblée d'un honneur que je résigne aujourd'hui...
Il y eut des chuchotements, des trémoussements ; quelques-unes de ces dames se levèrent ; on entendit des « Ma chère amie!... » « Mais ma bonne amie, on ne vous demande pas cela ! . . . »
— Mesdames, reprit M1.1- Cloque, je remets ma démission entre vos mains. Mes prières, soyez-en assurées, se joindront aux vôtres afin d'obtenir du ciel qu'il vous guide sagement dans le choix d'une nouvelle présidente. Mes vœux ne
cesseront point d'appartenir à l'Œuvre sainte, à laquelle j'ai consacré presque le tiers de ma vie...
Après le premier mouvement de protestation contre la décision de Mlle Cloque, on s'était rassis, on avait repris son ouvrage et on laissait parler la vieille fille.
— Mais avant de me séparer de vous, continua-t-elle ; je tiens à vous avertir que le dommage que j'ai pu vous causer par ma faute, s'il est encore réparable, sera réparé, dussé-je y épuiser le restant de mes malheureuses ressources...
Il y eut çà et là de petits sourires d'incrédulité. On entendait de droite et de gauche :
— Des mots ! . . . des mots ! . . .
— Oui, le mot de la fin ! . . .
MiIc Cloque fit un violent effort sur elle-même; elle dit :
— Aucune répugnance ne m'arrêtera pour éviter que le nom de votre œuvre soit traîné dans la boue. En sortant d'ici, j'irai trouver M. Niort- Caen...
On haussa les épaules. On savait qu'elle avait brisé l'avenir de sa nièce pour ne pas la laisser approcher de cette famille ; et elle parlait d'aller trouver le juif Niort-Caen, le destructeur de la basilique rêvée, et de l'aller trouver dans l'attitude d'une suppliante !
— J'irai trouver M. Niort-Caen, disait M110 Cloque, et je le prierai de renoncer à déposer sa
RÉUNION DE « ZELATRICES » 247
plainte, de la retirer si la menace est accomplie. . . Oh ! oh ! je saurai découvrir des termes pour l'adoucir : Dieu m'aidera. Mais je fais ce serment que, moi vivante, l'Œuvre de l'Ouvroir de Saint-Martin ne sera pas tournée en dérision.
Sa résolution devenait inquiétante. On avait agité devant elle cette image de Xiort-Caen comme un épouvantail. On avait compté qu'à ce seul nom, elle se fût effrondrée.
De tous côtés on s'exclama :
— Mais personne n'a exigé de vous une pareille démarche !
— Nous ne sommes pas si féroces !
— On dirait que nous vous mettons le couteau sous la gorge !
— Ça n'a pas de bon sens, vous n'obtiendrez rien...
— A quoi bon tant d'embarras ?
Soudain on s'avisa que si, par hasard, elle revenait avec la victoire, son ascendant pouvait renaître, une réparation lui serait due. Quelquesunes s'offrirent à l'accompagner.
— Nous ne vous laisserons pas seule dans un moment si critique, dit MmeBézu.
— En effet, opina M",c Chevillé, on pourrait nommer une délégation...
Mais M"0 Cloque les arrêta fermement de la main :
— La faute que j'ai commise vous est étran-
gère, dit-elle, il ne convient pas que vous en assumiez à aucun moment la responsabilité : je serai seule à tenter de la réparer.
Dix personnes se précipitèrent pour lui présenter son parapluie, ses caoutchoucs :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! mademoiselle Cloque, que tout cela est donc regrettable !
— Voyez comme les choses arrivent ! qui est-ce qui aurait dit cela, il y a seulement un quart d'heure ?
— Enfin, il faut espérer qu'il n'y a rien de perdu. Tout s'arrangera !
— Et n'oubliez pas, quoi qu'il advienne, mademoiselle Cloque, que vous avez une amie sur qui compter...
Geneviève l'attendait, une main sur le bouton de la porte.
Elles sortirent. Elles avaient toutes les deux le cœur si gros qu'elles ne trouvèrent rien à se dire. La femme de journée les attrapa dans le corridor :
— C'est-il bien possible que ces demoiselles s'en aillent par un temps pareil ! mais il pleut à plein temps ! rentrez donc plutôt, je vous préviendrai quand l'averse sera tombée.
— Non, non, nous sommes un peu pressées...
Dehors, il faisait sombre, la nuit étant venue avant que les réverbères ne fussent allumés ; la pluie jaillissait très haut sur Les pavés.. Les deux
REUNION DE « ZELATRICES » 249
pauvres femmes relevèrent leur robe, et le froid les saisit.
— Allons jusqu'à la station des voitures, dit M"° Cloque. Je te reconduirai à la maison, et j'irai tout de suite là-bas.
Presque aussitôt assise dans le fiacre, Geneviève eut un grand frisson suivi d'un tremblement nerveux qui ne s'arrêtait plus. Elle se contenait depuis une demi-heure, à demi paralysée plutôt, par un aspect de la vie bien nouveau pour elle. Tout d'abord, aux premiers mots ambigus adressés à sa tante, elle avait cru se trouver mal ; puis l'indignation l'avait soutenue ; aux attaques ouvertes, elle avait éprouvé elle-même la colère qui lui semblait si affreuse sur la figure des autres ; elle avait eu envie de parler, elle aussi, mais les mots ne lui étaient pas venus, et elle avait attendu, croyant qu'on allait se battre, ce qui ne lui eût pas paru plus épouvantable. A la fin, le sentiment que ces dames étaient arrivées à leurs fins, de longtemps préméditées, et que sa
malheureuse tante sortait de là sacrifiée, lui avait causé une suffocation.
— Mon enfant, voyons, ma petite enfant! nous traversons de grandes épreuves ; mais il faut du courage.
— Oh !... balbutiait Geneviève, comme elles sont méchantes !... as-tu vu?...
— Xous devons les plaindre; elles sont dans l'erreur. Ce qui leur pèse, ce sont mes idées arrêtées ; elles croient qu'on peut faire le bien en se laissant tourner aux quatre vents. L'expérience les instruira... Allons, mon enfant, tâche de te remettre, on va se demander ce que tu as eu...
La voiture s'arrêta à la petite porte de la rue de la Bourde.
Geneviève embrassa sa tante qui lui dit :
— Va te reposer, je serai rentrée pour dîner.
— Oh, ma pauvre tante! quand je pense que tu vas là-bas... comme ça doit te coûter !
La porte s'ouvrit avant qu'on eût sonné. C'était la mère Loupaing qui sortait. Depuis qu'on se faisait assaut de prévenances, les Loupaing avaient obtenu le droit à ce passage réservé par contrat à la seule locataire.
— Baisse ta voilette, dit vivement Mlle Cloque. Maisl'œil alerte delà mère du plombier avait
eu le temps de saisir, à la lumière de la Lanterne, les traces surabondantes de l'émotion de la jeune fille.
— Eh! cette chère demoiselle! s'écria-t-ellei
en ouvrant son parapluie sur la tête de Geneviève, n'avez-vous point eu quelque accident, par hasard ?
— Mais non ! mais non ! lançait Mlle Cloque, de l'intérieur de la voiture. Dépêche-toi de rentrer, Geneviève, tu vas être trempée...
— Eh ! là, mon Dieu ! dit la mère Loupaing, un malheur est si vite arrivé !... Vous voilà donc repartie toute seule, mademoiselle Cloque, faut-il que je dise au cocher où c'est que vous allez ?
— Vous êtes trop bonne; dites-lui, s'il vous plaît, de me conduire jusqu'à Notre-Dame-la- Riche.
Ce ne fut que plus loin, au tournant de la rue, devant la caserne, que Mlu Cloque baissa la glace et dit au cocher :
— Vous me mènerez jusqu'à la Rampe delà Tranchée, à droite, vous savez bien, la grande propriété avec une maison neuve...
Le cocher, ruisselant, montra la grimace de son profil :
— Chez le juif ? dit-il.
— C'est ça.
La voiture roula, sous la pluie, dans la triste rue aux longs murs monotones. Les becs de gaz s'allumaient; une troupe d'enfants sortait d'une école, trois ou quatre sous le même parapluie, criant, riant, courant. On passa devant la noire façade sculptée de Notre-Dame-la-Riche ; puis, par une série de petites rues où de vieilles maisons du
XIORT-CAEN 253
moyen âge formaient des saillies pittoresques, on aboutit aux quais de la Loire, qu'on remonta jusqu'à l'entrée du pont de pierre, entre les deux squares où les statues blanches de Rabelais et de Descartes baignaient leur marbre dans l'ombre diluvienne.
De là, M110 Cloque apercevait la double ligne droite indéfinie des réverbères, prolongée au delà du pont immense par la Rampe de la Tranchée qui s'élève en pente douce et se perd à l'horizon. Et elle laissait ses yeux aller sur cette guirlande lumineuse établie là ce soir, lui semblait-il, comme pour solenniser sa montée au calvaire. Le vent d'Ouest plaquant l'eau à baquetées sur la glace de gauche, le large fleuve ne se laissait deviner par elle que sur la droite, dessiné par les lumières des jetées tant de fois parcourues lorsqu'elle allait à Marmoutier. Des souvenirs nombreux et confus revenaient à son esprit agité, troublé et meurtri par la rapidité des événements. Elle les chassait ; elle voulait ne s'appliquer qu'à préparer ce qu'elle allait dire, en arrivant là-bas. Les battements de son cœur lui rappelaient ses vingt ans, son pas de somnambule en arrivant dans la rue d'Enfer au bout de laquelle était la maison du grand homme !... — Qui donc conduit les timides, quelle force étrange les mène et les soutient dans ces démarches résolues où ils vont comme à la mort? — Malgré elle, son imagination parcourait L'intervalle
entre l'émotion de jadis et celle d'aujourd'hui.
Que de choses écoulées ! que de tristesses! Et que de vérité dans les paroles prononcées parle beau prophète, en la relevant, dans l'antichambre, en présence des domestiques ! La médiocrité? Elle pleuvait comme l'eau du ciel. Tous l'adoptaient, la proclamaient ouvertement : c'était la devise des temps nouveaux. On l'embrassait de cet élan d'universelle paresse qui précipite le monde vers le moindre effort, vers le petit confortable physique et moral, vers une espèce de sérénité égoïste et sans grandeur. « Qui sait, cependant, avait ajouté Chateaubriand, s'il ne naîtra pas de ces autres conditions de la vie nouvelle, une sorte d'héroïsme que l'on a ignorée jusqu'ici? » Ah! quant à cela, par exemple, elle n'en pressentait pas la réalisation ! Elle était trop vieille, elle n'assisterait qu'à la décrépitude...
Et la voiture était déjà engagée dans la Rampe de la Tranchée, que la pauvre fille n'avait pas encore mis en ordre deux idées, parmi les choses qu'il allait falloir dire tout à l'heure. « Mon Dieu! fit-elle, nous voilà déjà arrivés!... » Elle eut un léger désir, à peine formulé, un peu lâche : a Peut-être, ne sera-t-il pas chez lui !... » Mais son sentiment du devoir lui redonna immédiatement du courage. Cependant, comme le fiacre, ayant franchi la grille ouverte, s'élançait avec coquetterie, au trot, sur la pente mon-
tante des allées du parc, une idée glaciale la saisit : « Ce que je viens faire là, c'est par acquit de conscience: je n'obtiendrai rien. Et tout le monde est contre moi, aussi bien mes frères en Jésus-Christ que ce fils de ses bourreaux... Mon I Heu, que vous ai-je fait pour que vous ayez voulu l'humiliation que je vais souffrir ici ? »
Après quoi, elle ne pensa plus qu'à une chose, à ne pas se faire arrêter à la grande entrée, à passer d'abord par les communs demander si M. Niort-Caen est là, si on peut lui parler à lui tout seul.
Mais, des communs, on renvoya la voiture devant le perron abrité par une marquise et donnant sur le vestibule. Deux domestiques accueillirent M"e Cloque. On la débarrassa de son parapluie. — M. Xiort-Caen ? demanda-t-elle. Je désirerais avoir un entretien particulier.
Elle donna son nom. On la fit entrer dans une petite pièce chaude où une lampe, sur une table à tapis de billard, éclairait des journaux et des revues. L'impression dominante pour elle, ici, c'était que cette maison était vide de toute pensée comme de tout signe chrétiens. Elle se sentait sur une terre étrangère. Elle n'eût pas été étonnée si l'air qu'elle y respirait y eût porté une odeur insolite.
Elle tressaillit. Une voix qu'elle reconnaissait pour être celle de la « belle Rachel » appela dans une pièce voisine :
— Marie-Joseph !
Marie-Joseph était là. Mlle Cloquepensa à Geneviève, à ce qui aurait pu être. Si les événements de Saint-Martin n'avaient pas fait éclater brutalement les antinomies des mœurs et éclairé les penchants secrets, Geneviève serait peut-être là, ce soir, et elle-même, s'apprêtant à dîner à la table d'un juif.
Mlle Cloque ne connaissait pas Niort-Caen. Du temps qu'elle fréquentait les Grenaille-Montcontour, le père de Rachel habitait encore Paris, la maison présente n'étant pas achevée ; et lorsqu'il venait par hasard chez les parents de sa fille, il évitait, avec une prudence extrême, que sa présence y fît la moindre sensation. Quant à lui, sans avoir jamais rencontré la vieille fille, il était amplement édifié sur tout ce qui la concernait, et par l'union qui avait failli se conclure, et par les affaires de Saint-Martin.
Au bout d'un quart d'heure, on vint la prévenir que « Monsieur » l'attendait. Le temps lui avait paru à la fois long et trop court. Elle n'était pas prête. Elle se sentait des jambes « de chiffon » ; elle contenait son cœur. Elle trébucha contre la corne d'un tapis, et dut s'appuyer au bras du domestique qui la précédait. Elle disait à cet homme :
— Ce que c'est que d'avoir de mauvais yeux! Cependant, quoique émue, elle gardait sa
fierté. Elle croyait porter derrière elle la grande
ombre de la Basilique qu'elle avait agitée sur la ville, et elle comptait être traitée par Niort-Caen avec la considération qu'on accorde à l'ennemi.
On lui fit traverser de nouveau l'antichambre ; on ouvrit une porte, puis une autre, et, au fond d'une grande pièce, à une table encombrée de dossiers et de paperasses, elle vit Xiort-Caen.
Une lampe à globe dépoli laissait sa figure en pleine lumière ; on n'en apercevait qu'une masse adipeuse et de couleur jaune, et des cheveux drus, à courte ondulation naturelle, grisonnants à peine et séparés par une raie.
Il se leva lorsqu'on annonça la visiteuse, et sa taille se ploya sans que sa physionomie exprimât rien. D'un geste bref il indiqua un siège.
M,ifl Cloque fut blessée par sa première parole.
— Je vous ai fait attendre, dit-il, parce que j'avais un travail à terminer et que je préférais vous écouter à mon aise.
Ce n'était pourtant que l'expression un peu crue d'une franche serviabilité.
Elle lui exposa en quelques mots l'objet de sa visite, s'efforçant, malgré elle, à supprimer les parenthèses, les mille considérations morales qui faisaient corps dans son esprit avec la question principale, mais qu'un secret instinct l'invitait à juger oiseuses, en face de cette figure.
Il avait repris sa place à la table, un coude appuyé au fauteuil de bureau ; il se tenait la ma-
choire inférieure, d'une main très blanche, assez fine, que déparaient de vilains doigts. Il portait de courtes côtelettes descendant des tempes. Toute la face était noyée dans une graisse molle, cireuse et mobile où les yeux, le nez et la large bouche rasée semblaient se déplacer et voguer en désordre comme des épaves sur une eau mouvante. Sa main nerveuse remontait par moments jusqu'au front aux rides puissantes, puis redescendait en appuyant fortement sur toute cette cire qui en semblait modelée à nouveau. Etait-ce un tic, une lassitude des muscles, un massage réparateur, ou une manière de masquer son visage ? La tête penchée sur le côté, les genoux croisés dans une attitude un peu sans façon, prêtant de biais sa large oreille, il se pétrissait et se repétrissait.
Dès qu'il comprit que l'essentiel était dit, il arrêta Mllc Cloque, d'un signe de la main, et, pour la première fois, la regarda.
Il ne voyait d'elle que la flamme ardente de ses yeux foncés, qui étincelait dans sa face blême; le reste de sa personne, noire, se confondait presque avec la teinte sombre du siège.
— Parfait ! dit-il, d'un timbre métallique qui fut désagréable. En résumé, mademoiselle, vous venez me trouver pour me prier de faire en sorte qu'il n'y ait pas de suite à la plainte déposée par moi contre la fille Pelet ?
Comme il semblait peser ses expressions,
Mlle Cloque comprit que la plainte était déjà déposée. Elle dit :
— C'est cela même, monsieur.
— Il est clair, reprit-il, que vous devez porter à cette fille un intérêt tout particulier pour vous être chargée d'une démarche...
Ce fut elle qui l'arrêta :
— Rien ne me coûte, monsieur, lorsqu'il s'agit non de moi, mais de l'intérêt collectif d'une institution de bienfaisance.
Elle était choquée qu'il fît une allusion à la répugnance qu'elle devait éprouver. Mais elle comprit, par la suite, qu'il n'y mettait point de méchanceté ; il s'informait seulement, sans souci de délicatesse.
— Je tenais, dit-il, et nullement froissé de sa riposte vive, à savoir à quel degré vous étiez attachée personnellement à la fille Pelet.
— C'est bien simple, monsieur. Je l'avais chaudement recommandée ; je suis jusqu'à un certain point responsable...
— Il ne s'agit pas de cela ! L'employiez-vous à quelque ouvrage ? Vous rendait-elle des services dont la privation dût vous être nuisible ?...
— Mais non, monsieur.
— En quoi donc souffrirez- vous de son internement ?
— Mais, je vous répète, monsieur, que j'ai crié sur les toits que c'était une sainte femme, que je l'ai fait agréer au nombre des pauvres de l'Ou-
2ÔO MADEMOISELLE CLOQUE
vroir de Saint-Martin, et que toutes ces dames elles-mêmes se trouvent compromises, en quelque sorte, par une poursuite contre leur protégée...
Il se renversa dans son fauteuil, s'empoigna d'une main les sourcils entre le pouce et l'index et en ramena la peau mobile, à gros plis, jusqu'à la racine du nez. Sa bouche ébauchait une affreuse grimace découvrant les dents.
— Je ne comprends pas bien, dit-il.
Elle allait reprendre, tout à fait étonnée de cet entêtement. Mais il n'aimait pas se faire dire deux fois la même chose. Il l'arrêta :
— La fille Pelet m'a volé, dit-il ; elle a commis autour de ma maison plusieurs vols manifestes.
Ml1c Cloque inclina la tête.
— Vous le reconnaissez. lien résulte donc que vous avez été abusée en tenant cette fille pour recommandable, et que vous avez abusé l'Ouvroir de Saint-Martin, en la lui recommandant?
Mlle Cloque fit un signe d'acquiescement et de regret, toujours choquée de son insouciance à éviter les termes pénibles.
— Cette fille, reprit Niort-Caen, nuisible par ses instincts, l'est devenue dans des proportions beaucoup plus graves par l'ascendant qu'elle a reçu de ce double concours. Voulez-vous donc lui maintenir cette sorte de brevet qui lui permet d'opérer impunément?...
— Je ne dis pas...
— Que dites-vous donc?.
— Je désirerais éviter du bruit...
— Du bruit? fit-il, comme s'il persistait à ne pas comprendre ce motif d'ordre moral ; mais il ne s'agit pas de bruit : il s'agit de coffrer une voleuse.
— Xous craignons les commentaires des journaux... On est peu généreux, par le temps qui court ; la charité elle-même ne trouve pas grâce devant les inimitiés politiques... Mon Dieu, monsieur, il est certes bien délicat de m'ouvrir devant vous de ces questions, puisque, hélas ! de profonds fossés nous séparent... Je m'adresse à votre intelligence que Ton dit très haute. Eh bien ! monsieur, vous devez comprendre combien c'est une chose pénible de voir une institution renommée pour ses bienfaits à la cause de l'humanité l'intimidation de Xiort-Caen lui faisait employer des mots qui n'étaient pas de la langue chrétienne), de voir, dis-je, cette institution exposée aux railleries et aux quolibets de plumitifs trop heureux...
— En un mot, interrompit Niott-Caen, l'Ouvroir de Saint-Martin voudrait ne S*Stre pas trompé?
Il dit cela d'un ton doux, en appuyant sur les mots, mais sans ironie apparente. C'était mettre si justement le doigt dans la plaie, qu'elle n'osa dire oui.
Elle ouvrait de grands yeux et restait bouche bée. Il n'exigea point de réponse. Mais il dit, et cette fois-ci, sans dissimuler la malignité du ton :
— Il y a bien les faits qui sont là...
Il la regarda du coin de l'œil. Elle ne perdit point l'équilibre, et poursuivant le développement logique de son point de vue à elle :
— Il y a des considérations qui peuvent primer les faits. Sauvegarder, par exemple, l'honneur d'une institution...
Il jeta tout à coup sa tête en avant :
— Hein? s'il vous plaît ?...
— Je dis : sauvegarder l'honneur...
— Excusez-moi, dit-il, je n'entends pas bien le sens de tous vos termes. L'honneur d'une institution me paraît être, lorsqu'elle a commis une erreur, de le reconnaître loyalement, pour la réparer si c'est possible.
— Cependant, monsieur, s'il y avait moyen de réparer cette erreur sans s'attirer la déconsidération qui ne manque pas de résulter d'un aveu de faiblesse?...
Il ne put s'empêcher de sourire imperceptiblement.
— L'honneur! dit-il, je crois que j'arriverai à comprendre ce que c'est. C'est une espèce de tyrannie d'origine despotique, qui décrète l'impeccabilité soit d'un individu, soit d'un groupe, et prévoit les moyens de coercition à employer
pour maintenir, jusque malgré l'évidence, la considération attachée à cette perfection arbitraire. Celle-ci vient-elle à être prise en défaut, s'il s'agit d'un individu on recourt à la force et on tire l'épée, selon d'antiques usages, pour prouver que le fait imputé n'est pas vrai ; s'agit-il d'un groupe, on étouffe, encore par la force, les traces de la défaillance, et la renommée est sauve...
— Oh, monsieur, je vous en prie, n'épiloguons point sur les mots, je crains que nous ne nous entendions pas. Je ne suis pas assez éloquente, moi, pour trouver des définitions. Tout ce que je sais, c'est que, dans ce que nous entendons par l'honneur, de père en fils, il y a un idéal à atteindre, tandis que je n'en vois guère dans ce qu'on nous propose de mettre à la place. Celui qui tient absolument à ce que les taches ne paraissent pas sur son habit — quelle que soit sa recette pour les effacer, — est bien près d'éviter de se tacher. Quand il sera de mode que tout monde se dégraisse sans pudeur, on ne prendra plus guère de précautions pour garder ses vêtements intacts.
Xiort-Caen leva ses sourcils en se frottant toujours la main sur la râpe de sa peau rasée. L'éclair de ses yeux montrait qu'il comprenait. Et il s'intéressait certainememt à cette bonne femme assise là devant lui, qui était sa dérisoire adversaire, d'avance vaincue, mais jamais découragée, et qu'il sentait meurtrie jusqu'à n'être plus qu'une plaie vivante.
S'il eût été logique qu'il lui parlât, quel colloque !
Il était né sans aucune servitude d'esprit; il possédait un sens critique impitoyable; il apportait dans ses entreprises une ténacité humble, patiente et muette ; il venait inculquer son fructueux positivisme à une ville de province française toujours un peu prompte à donner dans le miroir aux alouettes. Elle, elle était l'héritière fidèle d'une race fière, sensible, capricieuse, Imaginative. C'était par orgueil encore qu'elle implorait le destructeur systématique de ses dernières chimères. Elle l'implorait sans bassesse, et, à la froide raison que lui opposait la nouvelle puissance, quand elle agitait, en signe de négation, les maigres dentelles de son chapeau de dévote, l'œil d'un poète eût pu voir encore remuer en claquant au vent les bannières des Croisés.
— Revenons au fait, dit Niort-Caen, en lui coupant le secret plaisir qu'elle avait à faire parade de ses idées.
Elle étendit une main et pencha la taille, persuadée qu'il allait, d'un mot, lui casser net toute espérance.
En effet, il dit :
— Ma plainte a été déposée régulièrement ; l'affaire suit son cours. Je n'y puis plus rien... Ce n'est pas à moi d'aller dire au juge : « Je me suis mis le doigt dans l'œil ; je suis venu vous déranger
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inutilement : la fille Pelet est la plus honnête mère de famille... »
Mlie Cloque se leva :
— C'est bien, monsieur, il ne me reste donc plus qu'à vous saluer.
— Croyez, mademoiselle, que je regrette personnellement de ne pouvoir vous donner satisfaction.
Et elle répéta encore :
— Ainsi donc, rien?
— Rien du tout.
Elle s'était menti à elle-même en se disant sans espoir lorsqu'elle était entrée ici : elle n'avait jamais cessé de croire qu'un mot, — que Dieu lui inspirerait, peut-être, — parviendrait à troubler son ennemi.
Et, cinglée comme d'un coup de fouet, par les trois petits termes secs et catégoriques de la négation de Xiort-Caen, cette cervelle de catholique que n'atteignait pas la notion de l'impossible» ne franchissait encore qu'à petits pas le longtapis de la grande pièce, dont chaque fleur imprimée au centre de losanges qu'elle comptait, prenait la figure, pour sa foi tenace, d'une raison d'espérer.
Sur quoi comptait-elle? était-elle folle ou stupide?
Elle attendait de Xiort-Caen ce qu'elle avait vainement attendu du ciel : un mot ! Un mot qui déposât en elle le germe d'une nouvelle série
d'espérances. Elle n'exigeait pas que ce mot fût logique ou reposât sur des promesses solides et fécondes, mais bien qu'il fût un mot. Quand il n'eût valu qu'à adoucir cette fin d'entretien un peu rude ; quand il eût été presque clairement mensonger ; quand il n'eût été que gonflé de vent comme une bulle de savon éphémère mais qui monte et brille au soleil, elle eût été heureuse.
La terrible et magnifique magie verbale s'imposait à cette vieille imagination latine en détresse. Et, en couvrant une à une, de ses bottines de satin humides, les fleurs inscrites dans les losanges du tapis de Niort-Caen, elle pensait à cet autre homme qui l'avait jadis reconduite aussi, avec une certaine froideur, à la porte de sa maison, mais qui avait su déposer en elle des paroles dont elle avait vécu.
Xiort-Caen n'eut pas l'idée de prononcer un mot. Il la salua.
Un domestique se présenta aussitôt pour l'accompagner à sa voiture. Elle aperçut un brillant couvert mis dans la salle à manger. Comme elle posait le pied sur la première marche de l'escalier descendant à la marquise, elle entendit une porte s'entr'ouvriravec précaution, et il lui sembla, sans que ses yeux lui permissent de distinguer bien, que quelqu'un la regardait par l'entre-bâillement.
— Voyons ! Léopoldine ! lança de l'intérieur une voix qu'elle reconnut. C'était celle de Mlk Jouffroy, la cadette.
Tel était son trouble qu'elle ne chercha pas à s'expliquer la présence des Jouffroy chez Xiort- Caen ; elle tomba dans le fiacre qui reprit sa course sous la pluie.
Elle n'éprouvait qu'un aplatissement: il lui semblait qu'on se fût assis sur elle, qu'on l'eût piétinée. Elle resta ahurie le long de la descente de la Tranchée. Un employé de l'octroi en ouvrant la portière à l'entrée de la ville, la fit sursauter.
— Rien à déclarer?
— Non, non! fit-elle, je n'ai rien à déclarer. Et elle pensa à son dénuement. Elle revoyait,
sous la lampe, au fond de la grande pièce, la figure de celui contre qui elle venait de se briser les ailes comme un pauvre oiseau de mer désemparé qui se heurte à la dure lentille du phare. Son oreille était pleine du timbre métallique et des syllabes nettes et comptées, qui tranchaient, au tissu de la conversation, exactement ce qu'il fallait, exclusivement ce qu'il fallait. C'était bien l'homme qui réduisait l'église de Saint- Martin à la dimension d'un mouchoir de poche: l'indispensable pour la petite piété moderne ! l'homme qui transformait un quartier voué à Dieu en un profane champ de foire! Et, tout ce qu'elle eût dû lui dire, lui montait à présent à la tète et se formulait sur ses lèvres : « Mais non ! fit-elle, il n'aurait pas compris. » C'était pour la même raison qu'il était resté silencieux.
La voiture s'engageait sur le pont ; il y avait une foule pressée, sous les parapluies, à la station des tramways; elle croisa deux de ceux-ci qui se suivaient un peu plus loin, bondés et faisant chanter leur petite corne.
Il se produisit un encombrement autour d'une grande tapissière dont les chevaux étaient tombés sur le pavé glissant. Elle cria au cocher:
— Prenez bien garde !
Les choses extérieures s'emparaient peu à peu de son esprit fatigué. Elle faisait des efforts pour distinguer les voitures et les piétons, pantalons et jupes retroussés, comme si elle s'intéressait à quelque chose.
Au lieu de reprendre les quais, le cocher fila tout droit par la rue Royale, entre l'Hôtel de ville et le Musée municipal.
Elle vit l'hôtel du Faisan ; elle reconnut Mlle Zélie qui apparaissait à l'intérieur de la pâtisserie, comme si elle avait le cou et la taille coupés par les étagères de verre. Elle lut, à haute voix, dans une hébétude de pensée, les grandes lettres d'or de « Mônick, chirurgien-dentiste américain ». Et en les répétant, elle se souvint qu'elle devait faire soigner Geneviève qui s'était plainte d'une dent. « Pauvre enfant ! dit-elle, pauvre petite enfant! » Et par le moyen de sa nièce à qui elle se devait corps et âme, le sentiment de sa misère présente lui remonta tout entier.
NIORT-CAKX 269
Pour la première fois de sa vie, elle éprouva l'amertume particulière que cause l'isolement au milieu du monde : la sensation que tous les êtres ne vous sont de rien, pensent autrement que vous, s'en vont, d'un pas plus ou moins rapide, dans des directions contraires à la vôtre.
Le fiacre allait lentement dans l'étroite rue de l'Ancienne-Intendance. A la rue Saint-Martin qui s'élargissait, il s'élança et passa rapidement devant le magasin Pigeonneau-Exelcis. Mlle Cloque eut le temps de distinguer qu'il était à peine éclairé. Cette pauvre Mme Pigeonneau, qu'allaitelle devenir?
On tourna l'ancienne église Saint-Clément condamnée aussi. « Je suis comme elle, se dit Mlle Cloque, je suis trop vieille, on me supprime!... »
— Vous dites?... une heure trois quarts ? fitelle en tendant la monnaie au cocher, autant dire deux heures, allez, allez !
— Merci bien, la bourgeoise.
Et il ajouta, satisfait de sa course :
— Pardi ! c'est pas les plus riches qui sont les plus généreux.
De quel cœur elle embrassa sa nièce! Celle-ci, devant un tel élan, crut que tout allait bien. Hé! non, c'était le contraire.
Mariette, aux cent coups, à cause du retard du dîner, « ce qui ne s'était jamais vu; ah ! on en voyait de belles au jour d'aujourd'hui ! » les
pressa de se mettre à table. Quand Mlle Cloque eut achevé le récit de sa visite, elle dit:
— Et tu ne sais pas qui est-ce qui dînait làbas ce soir ?
Geneviève eut un soubresaut de tout le corps, qu'elle comprima par un effort de volonté. Et elle répondit aussitôt à sa tante qui ne l'avait pas vue pâlir :
— Je parie que ce sont Mlles Jouffroy avec Léopoldine.
— Comment sais-tu ça ?
— Je n'en sais rien, je devine. Qu'est-ce que ça a d'extraordinaire d'ailleurs, qu'elles dînent làbas, puisqu'elles vont bien à la chasse avec... les autres ?
— Les autres, les autres... oui, mais ces juifs ?
— Eh bien! dit Geneviève, dont le cœur battait à rompre, et qui se commandait une voix unie, une voix d'automate : c'est la même famille, en somme, et comme Léopoldine ne tardera pas à en faire partie...
— Comment ! s'écria la tante, qui est-ce qui t'a dit ça ?
— Personne.
Il y eut un moment de silence.
— Personne ne t'a dit cela? reprit Mlle Cloque. Mais alors comment t'es-tu mis cette idée- là dans la tête?... Il faut bien que tu aies ruminé cela toute seule. Moi, je n'ai pas entendu parler de ce que tu dis.
Geneviève ne répondait pas. La tante hésita, fut plusieurs fois sur le point de prononcer un mot qui n'en finissait point de sortir. Elle lui dit tout à coup :
— Mais tu v penses donc?
Geneviève eut un petit tremblement des paupières. Une de ses mains, sans qu'elle y prît garde, tordait en bouchon la partie retombante de la nappe, et des plis concentriques se formaient sur la table, jusqu'au dessous de plat.
— Prends garde, dit M,le Cloque, tu vas renverser la carafe...
Geneviève passa la main sur la table pour aplanir la nappe ainsi soulevée. Elle dit en ayant l'air de rire :
— Crois-tu? j'ai encore des maniesde pension: je m'amusais à faire comme ça pendant qu'on mangeait des lentilles.
Et la question en resta sur ce détour qui voilait trop mal un terrible aveu. Chacune de leur coté, les deux malheureuses tremblaient, Geneviève ('puisée du poids de son secret, prête à se rendre, secouée de l'ivresse de crier sa douleur; sa tante éperdue, affolée, terrorisée, par-dessus toutes les misères de cette journée néfaste, de découvrir l'horrible mal qui rongeait le cœur de la jeune fille. MUe Cloque, levant les yeux — qui voyaient clair tout de même quand elle le voulait absolument, — surprit une larme qui coulait sur la joue de Geneviève tandis que ses lèvres se con-
tractaient dans un effort de volonté acharnée.
Elle se leva.
— Il ne faut pas te faire mal comme cela, si tu as envie de pleurer, ma pauvre fille... Ce n'est pas de ta faute ; mais nous sommes bien malheureuses !...
Alors Geneviève éclata.
LES DEUX BLESSEES
La première question de M11, Cloque, après le tumulte de cette scène, avait été :
— Mais pourquoi ne m'as-tu pas parlé?
— Tu crois que c'est facile! disait Geneviève ; ça ne vientpas comme ça, je t'assure... Et puis, à quoi bon te donner encore des ennuis, puisqu'il n'y avait pas à revenir sur ce qui était fait? Je savais bien que c'était impossible, va ; je comprenais bien toutes tes raisons; je ne t'ai jamais donné tort... Seulement j'avais espéré, oui, tout au fond de moi, j'avais espéré toujours que peutêtre il comprendrait, lui, que nous n'étions pas faites pour son monde et que, s'il le voulait bien, nous pourrions vivre à part, lui et moi, avec toi, je ne sais où, je ne sais comment. Mais est-ce qu'il n'y a pas toujours moyen de s'arranger quand on y tient?...
— Alors tu comptais?...
— Je ne comptais sur rien; j'espérais!... Ce n'est que Léopoldine qui m'a fait peur. Oh ! quand je l'aie sue de retour ici, après ses vacances, j'ai bien compris tout de suite pour qui elle revenait. Et, comme je la connais, je me suis dit: elle arrivera à bout de ce qu'elle voudra. Tu te souviens quand nous les avons laissés à la pâtisserie, en arrivant de Marmoutier? Je les ai vus qui causaient ensemble. Il y a quelque chose qui m'a serré le cœur, là, comme avec une griffe !
— Pauvre enfant ! ma pauvre petite enfant ! Et on avait essayé de se taire. Mais la porte
des secrets demeurait entr'ouverte, et les aveux inhabiles, alourdis par la longue prison, se pressaient confusément à l'issue nouvelle. Geneviève s'ingénia à ramener elle-même la conversation sur un sujet que la tante écartait. Elle en vint à gêner la pauvre fille par l'exubérance de ses épanchements.
Elles travaillaient ou lisaient, chacune à son coin du feu, dans la chambre aux tentures de cretonne. Le livre, la tapisserie ou le crochet leur tombait des mains; onregardait les bûches crépiter; on tisonnait un peu ; on entendait un gros soupir ; on recourait à des stratagèmes pour éviter de se rencontrer les yeux ; et en face de cette cheminée garnie de pieuses images et qui portait les quatre vestiges des basiliques de
Saint-Martin, dans cette atmosphère d'austérité rigide, un flot fusait soudain, comme par l'invisible défaut d'une cloison étanche, grossissait, brisait les parois, inondait tout : le hardi débordement de l'amour que soulève parfois le plus innocent des cœurs.
— Te souviens-tu, faisait tout à coup Geneviève, d'un jour que tu m'as dit : « Mais qu'estce que tu trouves donc de si intéressant à ce catalpa, pour le regarder comme cela ? »
— Eh bien ?
— Eh bien ! entre les feuilles, en regardant à droite de la fontaine, il y avait un trou qui dessinait exactement son profil. Je t'assure, il y avait jusqu'à une pointe pour la moustache qui revient comme cela en avant...
Et à l'aide du doigt, elle indiquait le dessin, d'un petit geste en spirale.
— Geneviève !...
La pauvre tante rougissait, croisait les mains, invoquait les Saints du paradis. Ses remontrances se heurtaient à la candeur parfaite des confessions de la jeune fille. Elle avait consulté l'abbé Moisan qui avait conseillé la lecture d'ouvrages édifiants. Le marquis d'Aubrebie avait surpris ce qui se passait et donné son avis sans qu'on le lui demandât : « Laissez-la parler, ma chère amie, laissez-la parler, cela s'échappe par là. Mais menez-la dehors, faites-lui faire des promenades. »
L'abbé Moisan était revenu quelque temps après en proposant un mariage avec un petit notaire « appartenant à une famille des plus honorables. »
— Comment voulez-vous, avait objecté Mlle Cloque, qu'il puisse être question de mariage dans l'état où elle est? Laissons passer le temps.
Le temps avait passé non sans un accompagnement de cruautés nouvelles. Les disgrâces particulières de la tante avaient fourni une triste diversion aux souffrances de la nièce. C'était peut-être à l'excès même de leur détresse qu'elles devaient l'une et l'autre d'avoir supporté ces mois néfastes. Leurs infortunes les avaient rendues indulgentes à leurs plaintes réciproques, et finalement, il leur montait un farouche plaisir des pires sujets cent fois retouchés en commun, comme si la douleur humaine portait en soi son remède, et, ayant atteint les extrêmes limites, se pansait elle-même à l'aide de ses éclaboussures.
Un jour cependant, une pudeur avait clos les lèvres de la petite amoureuse, c'était lorsque l'annonce du mariage de Marie-Joseph avec Léopoldine était devenue officielle. Durant des semaines, on n'avait plus prononcé un seul nom pouvant rappeler de près ou de loin les deux familles parties momentanément pour Grenoble. Ce silence pesait autant à la tante qu'à la nièce, car M,le Jouffroy, l'aînée, avait été récemment
LKS DICUX BLESSÉ] 277
nommée présidente de l'Ouvroir, et il eut été bon d'exprimer à ce propos son amertume.
M"° Cloque était intimement confondue de la manière adroite dont les Grenaille avaient mené les événements. Ils voulaient avoir par un de leurs fils un pied dans le monde catholique — qu'ils jugeaient prudent de ménager, — de même que par l'aîné ils s'étaient fermement appuyés sur le monde des affaires. Et, ayant échoué devant l'intransigeance de la vieille zélatrice, ils avaient fomenté contre elle une réaction, Tavaientbrisée etremplacée habilement par ce soliveau de Mllc Jouffroy dont on élevait le frère à une haute fonction administrative et prenait la nièce, belle et fraîche créature sans scrupules, admirablement taillée pour leur genre de vie. Derrière cette forte diplomatie, elle distinguait non pas le comte, qui, en vérité, n'avait jamais été si malin, mais la figure haïssable et terrifiante de Niort-Caen, tout jaune, tout mou, sa petite main blanche pétrissant ses traits mobiles, derrière la grande table à dossiers : un cauchemar du jour et de la nuit.
Depuis le mariage on restait muet.
lTne après-midi de la fin d'avril, comme M"1' Cloque ouvrait la fenêtre de la chambre de Geneviève pour faire l'inventaire des toilettes de printemps, elle vit s'entre-bâiller la petite porte de la rue de la Bourde, et distingua la mère Loupaing qui causait furtivement avec la Pelet :
— Elle n'aura pas fait plus de bruit à sa sortie qu'à son entrée sous les verrous...
C'était une allusion à la grâce, à elle refusée par Niort-Caen et sans doute accordée à la nouvelle présidente, puisque l'affaire de la protégée de l'Ouvroir avait passé presque inaperçue dans les journaux. Seule Mlle Cloque en portait toute la responsabilité.
Geneviève, amaigrie, les yeux creusés, illuminés d'une sourde flamme^ épiait l'occasion qui ramènerait l'entretien sur leur douleur. Elle brossait et secouait les robes avec des mouvements brusques. Dans l'état de mélancolie qui la détachait de beaucoup de choses et tiédissait jusque sa piété, elle gardait un goût vif pour la toilette. Même durant les jours lugubres de l'hiver, où l'on ne sortait que le matin, dans la boue neigeuse, pour aller jusqu'à la chapelle de l'Adoration, jamais elle n'avait négligé de s'habiller. Elle dit à sa tante, gauchement, avec une de ces fausses transitions dont la maladresse trahit l'intention :
— Voilà une robe qui ne fera plus long feu... Tu te rappelles quand je la portais ?...
— Quand tu la portais, mon enfant?
— Ce n'est déjà pas d'hier ! tu ne te souviens pas ?... Dame, je l'ai déjà rafistolée pour l'année dernière, et elle n'était même pas toute neuve le jour que je veux dire, tu sais bien... Voyons! quand nous sommes allées faire visite... il y aura.
deux ans à l'automne, tiens... avant de rentrer à Marmoutier. .. la-bas... boulevard Béranger?
— Ah !
Mlle Cloque revoyait en effet cette visite chez la comtesse: le jardin, les grandes allées bordées de buis, les sons de la musique militaire, la jeune juive cueillant des roses.
— Eh bien ! mon enfant, dit-elle, il faudra examiner si tes économies te permettent de la remplacer, cette robe.
(ieneviève, désappointée par la réponse de sa tante, regarda le pupitre sur la table :
— Aies économies, dit-elle, elles sont là, tu peux voir.
Mlle Cloque jeta les yeux sur le pupitre muni de sa clef à la serrure. Elle entendait encore les paroles du docteur Cornet descendant l'escalier : « A votre place, moi, je regarderais dans le pupitre... » Elle n'avait pas osé le faire. Et aujourd'hui, c'était Geneviève qui lui disait ellemême : « Regarde donc dans le pupitre
— A quoi bon? tu dois savoir ce que tu as de côté ?
— Non, non ! regarde ! regarde !
AI"'' Cloque souleva la planchette du petit meubla.
Geneviève brossait, brossait; et, de l'ongle, envoyait des pichenettes de ci, delà, aux endroits douteux de l'étoffe.
— Où c'est-il? dit la tante
2 8o MADEMOISELLE CLOQUE
Elle répondit sans se détourner :
— Sous les papiers, dans la petite boîte ronde où il y a écrit : pâte pectorale.
MUc Cloque remarqua un amoncellement de papiers recouverts de l'écriture haute, hachée et pointue qu'adoptent toutes les élèves du Sacré- Cœur; elle distingua même des lignes inégales qui pouvaient être des vers. Ce diable de docteur aurait-il eu l'intuition complète de la réalité? Mais, qu'importait-il, maintenant? Elle ne saurait plus rien apprendre des mémoires de Geneviève, quels qu'ils fussent. Elle fureta du bout des doigts, sous les papiers, jusqu'à la boîte de pâte pectorale, et referma le pupitre sans insister.
— Ah ! bien ! dit Geneviève, tu es meilleure chercheuse que moi. Tu trouves tout de suite !
Alors elle vint elle-même au pupitre. Elle le rouvrit ; et, pendant que sa tante énumérait le contenu de la caisse, elle restait pensive devant les papiers.
La tante continuait d'affecter de n'y pas prendre garde ; Geneviève dit :
— En ai-je un désordre là-dedans ! crois-tu? Tu ne me grondes pas de tenir ainsi toutes mes affaires en pagaie? Ah! si j'étais encore au couvent !...
MUc Cloque recommençait de compter, croyant s'être trompée. Geneviève poursuivit toute seule :
— Il est vrai que si j'étais au couvent, on ne
me laisserait pas barbouiller comme cela du papier...
— Dis donc ! mon enfant, interrompit Mlle Cloque, il me semble que tu as fait beaucoup de dépenses pour ta toilette î Sais-tu ce qu'il te reste pour ta demi-saison ?
Mais c'était au tour de Geneviève de ne pas entendre. Penchée sur le pupitre ouvert, elle touchait de ses doigts longs, un peu trop maigres, les feuilles de papier de tout format et de toutes nuances, que couvrait son écriture. Elle attendait que sa tante comprît enfin et la grondât d'écrire. Ah ! comme elle désirait, de son cœur meurtri, de sa passion étouffée, et de la frénésie de ses sens inconnus, comme elle désirait être grondée à cause de cela ! Il y avait si longtemps qu'on ne parlait de rien !
MUe Cloque comprenait trop^bien. Sans y regarder de plus près, elle devinait sur ces feuilles, les naïves confidences, les vers construits à coups de dictionnaire des rimes, à l'imitation des pièces d'anthologie ou des cantiques de couvent. Elle savait quel nom elle y lirait, entrelacé piubablement dans chaque strophe. X'avait-ellepas trouvé un paroissien dont Geneviève se servait à Marmoutier, où, dans le texte des [évangiles, les noms de « Marie » et de a Joseph < étaient soulignés au crayon ou à l'ongle autant de fois qu'ils y étaient imprimés?
La vieille tante ne broncha pas. Mie tenait
toujours à la main la boîte de pâte pectorale où elle faisait remuer les économies de Geneviève. Elle dit :
— Allons, je vais violer notre petite constitution, je prendrai une pièce sur les fonds secrets pour l'introduire dans cette boîte-là : nous aurons de quoi nous offrir unerobe? Allonsnous choisir l'étoffe pendant qu'il fait jour?
— Comme tu voudras, dit Geneviève.
— Tu ne me remercies pas ?
— Si, si, tante, tu es bonne...
Son regard déçu semblait se raccrocher dans l'espace à quelque nouvelle chimère. Elle dit :
— Et, est-ce que nous irons aussi chez le dentiste, rue Royale?...
— C'est juste, mon enfant, il faudra y passer puisque nous avons pris rendez-vous.
Sortir en ville était devenu un supplice pour Mllc Cloque. Non seulement la rue Royale lui était désormais un lieu redoutable à cause des rencontres que l'on courait le risque d'y faire, mais la traversée de son quartier même lui déchirait 1^ cœur.
Elle ne pouvait quitter la rue de la Bourde sans passer dans le nuage de poussière des démolitions de l'église Saint-Clément. Une semaine durant, on avait vu les sveltes arceaux gothiques dresser encore vers le ciel leur échine tronquée, comme des martyrs tentés, au moment de mourir, de désespérer de Dieu. Puis, les ar-
LKS DEUX BLESSÉES
ceaux jetés à terre, c'avait été le tour du superbe jubé de la Renaissance, prostituant aux souillures du grand jour ou de la pluie ses fines sculptures et sa délicate vocation pour les seules caresses des lumières de cire ou pour les intimités sacrées de l'ombre.
La place entière n'offrait plus à la vue qu'un chaos : des pyramides ou des montagnes^ de moellons, des trous comme si l'on creusait des bassins, et une forêt de mâts d'échafaudages donnant l'idée d'un port de mer ; le tout retentissant d'un bruit infernal : les bouleversements en vue de la laïcisation commerciale du quartier ; l'œuvre de Xiort-Caen.
La rue Saint-Martin venait d'être débaptisée et nommée rue des Halles. Mais la rue Descartes offrait un spectacle plus affligeant encore.
De l'ancienne chapelle provisoire, il ne restait pas pierre sur pierre ; ce n'était qu'un espace béant, un vide qui semblait immense et laissait à nu, tout alentour, les flancs écorchés et lamentables de hautes maisons. De la rue, on ne voyait rien qu'une palissade de planches hermétiquement closes, contre quoi les fervents ou les curieux, parfois, appliquaient l'oreille. Par les temps secs, il s'élevait, avec le vent, des nuées de terre friable. On entendait les grands coups sourds des pioches défonçant le sol, et ça et là, des grignottements plus circonspects qui laissaient supposer l'exhumation minutieuse des
antiques murailles. Une seule chose était demeurée intacte : le tombeau du Thaumaturge. Les gens informés disaient qu'il était garanti par une forte caisse de bois, dans le milieu même des travaux ; cela formait un petit cabanon, gênant, mais respecté. Les ouvriers ne le plaisantaient point et ne s'en approchaient qu'avec crainte, à cause des innombrables béquilles en ex-voto qu'ils y avaient vues appendues précédemment.
Où était l'aveugle aux lèvres tuméfiées par la prière monotone? Où était la Mouche? Où était le guichet du Frère bleu ? Où était le Frère bleu lui-même ?
LTn prodige d'équilibre maintenait debout l'angle de la maison Pigeonneau, qui semblait encore aiguisé par son isolement. De longs madriers penchés en arc-boutants lui prêtaient un appui dérisoire, en attendant l'époque prochaine de la fin du bail. Pigeonneau, fort de son contrat, avait refusé d'évacuer la place avant la dernière extrémité.
Les quelques personnes demeurées fidèles au magasin ultramontain y tenaient encore parfois de tristes colloques. C'était le seul endroit où l'on se retrouvât entre gens « bien pensants », où l'on se sentît à l'abri des ralliés aux idées nouvelles. On s'y mêlait aux âmes fluctuantes que le zèle inaltérable de M. Houblon reconquérait par hasard, mais pour une période presque tou-
jours éphémère. Cet apôtre donnait encore, dès qu'on l'approchait, l'illusion d'une grande force. Il élevait si haut, en parlant, un bras qui avait l'air de commander si loin, et comme à des puissances inconnues, qu'en présence même de ses défaites les plus évidentes, on hésitait à le déclarer vaincu. Mais malgré qu'il se démenât, il ne pouvait être présent partout à la fois, et la vertu de ses arguments disparaissait avec lui.
Le marquis d'Aubrebie que son scepticisme maintenait à l'écart des révolutions, continuait à rendre quotidiennement ses devoirs à Mme Pigeonneau. Celle-ci était plus charmante que jamais, et, au sein même des troubles qui semblaient compromettre sa fortune, prenait de la mine et quasiment de l'embonpoint. Pigeonneau luimême, quand il montrait le nez à la porte de la reliure, avait son immuable figure placide.
— Pigeonneau, disait le marquis, je vous trouve stoïque !
— Oh ! ça m'est bien égal, répondait le relieur, on peut me dire ce qu'on voudra, du moment que j'ai à travailler.
Pour taquiner ces dames, M. d'Aubrebie aimait à rappeler les dernières batailles de M. Houblon. La plus chaude avait eu lieu lors de la fête de saint Martin. Pendant des mois, le champion de la Basilique avait escompté cette date pour l'accomplissement de grandes choses. Il confessait tout bas avoir prévu des barricades.
Le 1 1 novembre de chaque année, on venait en effet à Tours, non seulement du département, mais des diocèses voisins et circonvoisins. Les évêques avaient coutume de se joindre à leur clergé et à leurs fidèles, et la présence de nombreux princes de l'Eglise donnait un éclat particulier à cette solennité. Avant l'interdiction des processions, les reliques de saint Martin étaient portées dans les rues, et, du haut d'une estrade adossée au pied de la vieille tour Charlemagne, en face de la maison de blanc et du magasin Pigeonneau, tout au bout de la rue Descartes, un cardinal donnait la bénédiction. « A un moment de cet imposant spectacle, ne manquaient pas d'écrire, le lendemain, les feuilles religieuses, on se fût cru sur l'immense place de Saint-Pierre, dans la capitale même de la chrétienté, alors que le Très Saint Père prononce urbi et or bi... etc. » Depuis qu'un maire radical avait supprimé les manifestations extérieures du culte, la fête de saint Martin se célébrait plus modestement, il est vrai, dans l'intérieur de la chapelle. Mais, cette dernière année, on avait pu espérer un regain de l'ancienne affluence, la Semaine Religieuse et le Journal du Département ayant annoncé que la cérémonie de la fête de saint Martin devait être la dernière célébrée à la vénérable chapelle provisoire. C'était peu de jours après, en effet, que ce lieu devait être abandonné « à la pioche des démolisseurs » pour être « digne-
ment remplacé » disait le premier organe, « par le magnifique temple nouveau élevé au grand Thaumaturge des Gaules, grâce au touchant accord des fidèles » ; « pour céder, disait l'adversaire, à la tyrannie occulte des franc-maçons et des juifs, dont les mains unies à la même truelle imposaient désormais jusques aux sols sacrés leurs humiliantes architectures ».
M, Houblon avait lancé dix mille convocations à tous les cercles catholiques, à toutes les associations de bienfaisance, à tous les membres de la société de Saint- Vincent de Paul, de la Confrérie du Tiers-Ordre de Saint-François, etc., etc. Il assistait à l'arrivée des trains de pèlerins, en compagnie de « commissaires » choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles, et portant à la boutonnière un insigne bleu céleste, frangé d'or, de la longueur de la main. Ces messieurs distribuaient aux pèlerins d'autres insignes, acceptés volontiers, prêtant à confusion : « Vive saint Martin! » y lisait-on en caractères argentés. N'était-ce pas la dévotion à saint Martin qui amenait effectivement tous ces étrangers ?
M. Houblon avait eu des minutes de triomphe en conduisant par les boulevards cette foule docile que son aspect honnête et sa parole ardente échauffait le long du chemin. Il lui faisait crier : « Vive saint Martin ! » Et elle criait.. Les personnes de la ville, croyant à une opposi-
tion violente contre les choses accomplies, avaient eu peur un moment.
— Où allons-nous? s'étaient risqués à demander quelques pèlerins.
— Au Cirque! avait répondu M. Houblon, afin de nous entendre sur la conduite à tenir...
Il avait loué de ses propres deniers le Cirque de la ville, pour y parler devant les pèlerins assemblés.
On ne comprit pas ; on demanda des éclaircissements ; il en donna ; on comprit moins encore Enfin la lumière se fit ; on ne s'était point du tout entendus. Ces braves gens ignoraient pour la plupart l'existence du parti basilicien. Ils venaient assister aux fêtes, quelles qu'elles fussent. D'ailleurs ils pensaient premièrement à déjeuner. Ils se disloquèrent, se répandant dans les hôtels et les auberges.
M. Houblon eut environ trente personnes au Cirque. Il parla néanmoins ; il les conquit, les maintint fermement tout le jour. Mais que faire d'un troupeau si mince? On s'abstint : c'est la force du faible. Pendant les cérémonies, et pour ne point entendre les paroles de triomphe de M. l'abbé Janvier, M. Houblon, des plans à la main, promena pacifiquement les trente protestataires autour de la colossale enceinte présumée de l'ancienne iiasilique. Ensemble ils foulèrent dans toute son étendue probable, le sol qu'honora jadis le monument deux fois ruiné
LES DEUX BLESSÉES 2$(j
par les temps modernes. Très loin de la rue Saint-Martin et de la Chapelle, ayant passé par un labyrinthe de petites rues, ils n'avaient pas atteint l'emplacement de l'antique atrium , « ou déambulatoire » prononçait M. Houblon. Il n'y avait pas à dire, les plans étaient là ; on les leur faisait toucher du doigt. Et le cicérone passionné décrivait la chose énorme telle qu'elle avait dû être, telle que des yeux plus fortunés l'avaient vue. Il prononçait des mots techniques mêlés à de fortes images évocatrices. Si celles-ci laissaient un doute dans l'esprit des auditeurs, on retombait inébranlablement sur les autres. Il parlait de basiliques trichores et d'absides pentachores. Il citait des descriptions tirées de manuscrits du IXe siècle :
— Ingrediens ternplum.., etc.
Et se retournant tout à coup vers le nord, le plan à la main, un bras étendu vers la droite:
— A parte or ientis... s'écriait-il.
Par moments, dans son exaltation, il oubliait de traduire, ce qui ne produisait pas mauvais effet.
— La tour ? messieurs, dit-il, en répondant à une interrogation, mais la tour elle-même, quel que soit son éloignement de la bâtarde reconstitution actuelle, ne posait pas le pied en dehors de l'enceinte !
— Oh ! s'écriait-on, en signe d'admiration.
Et il en citait la preuve tirée de Grégoire de Tours :
2 go MADEMOISELLE CLOQUE
— Un pèlerin, disait-il, avait tenté d'emporter secrètement quelque pieux souvenir de la Basilique : de la cire ou de la poussière du tombeau. Il n'y put réussir et revint la nuit pour les vigiles. Ayant alors rencontré le câble qui sert à mettre la cloche (signum) en mouvement, il en coupa un fragment: nocte ad f'unetn illum de quo signum commovetur advenit. Ce texte, ajoutait-il, prouve clairement que la tour n'était pas en dehors de l'église.
Tous, peu à peu, finissaient par voir comme lui le monument des temps anciens englobant les deux tours survivantes. Il se grossissait à leurs yeux, de tout ce qu'il eût fallu détruire pour le remettre debout. Et le sentiment du gigantesque s'emparait de leur esprit. Ils allaient, allaient, par de petites rues, débouchaient dans de grandes, s'infiltraient à nouveau dans des boyaux tortueux :
— Jusque-là ? demandait quelqu'un.
— Jusque-là ! répondait victorieusement M. Houblon.
Il avait accompli seul déjà ce pèlerinage rétrospectif. Il s'enivrait aujourd'hui, de fournir à ses trente compagnons un rêve grandiose.
— Voyez-vous ? disait-il, en levant sa canne sur les misérables bicoques de bois.
Ils levaient les yeux. Ils voyaient la Basilique !
— Ce cher M. Houblon, disait Mme Pigeon-
neau, a dû dépenser beaucoup d'argent dans ces histoires-là...
— On prétend qu'il est fort gêné.
— Et avec tout ça, il ne case point ses demoiselles. Enfin, monsieur le marquis, quand on a charge de famille, est-ce qu'on ne devrait pas tout de même penser un peu aux choses sérieuses ?
— C'est un artiste, disait M. d'Aubrebie.
— C'est un saint ! disait Mllc Cloque. Il n'a pas cessé un seul instant d'avoir le courage de sa foi. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une pointe de fierté, ne sommes-nous pas tous logés un peu à la même enseigne ? Vous-même, chère madame Pigeonneau, n'ètes-vous pas un tantinet compromise ?
— Oh ! moi !...
Et l'aimable femme souriait, creusant à ses joues grasses deux fossettes exquises. Elle semblait exempte d'inquiétude. On admirait sa confiance.
— Vous avez raison, madame Pigeonneau ! Dieu n'abandonne jamais ceux qui se confient à sa divine Providence.
La jeune femme souriait encore :
— Ce n'est pas dans l'intention de médire de la Providence, mademoiselle Cloque, mais, pour en revenir encore à M. Houblon, regardez un peu ce qui lui arrive : — soit dit entre nous, bien entendu, car je crois qu'il serait joliment mécon-
tent s'il apprenait qu'on parle de cela. — Il paraît qu'il avait compté toucher ses cachets, comme organiste à Notre-Dame-la-Riche. En tous cas, il en avait fait la demande. Vous pensez s'il faut qu'il soit bas, le cher homme, pour en arriver là, lui qui a toujours prêté gracieusement son concours. Eh bien ! savez-vous ce que la Fabrique a répondu à sa demande ? Elle l'a prié de cesser ses services, tout simplement ! On va lui nommer sous le nez un autre organiste appointé.
— Le pauvre homme, qui tenait l'orgue pour son plaisir ! Il n'aura même pas la consolation de s'entendre !
— On attendait toujours le résultat de la fameuse liste aux trois cents signatures ! observa le marquis ; le voilà !
— Il faut avouer que ce n'était pas de ce côté-là qu'on l'attendait.
— On n'est jamais trahi que par les siens. Bien qu'elle n'apprît plus guère, hélas, que de
mauvaises nouvelles, Mlle Cloque fut vivement affectée du malheur de son grand ami.
— Je l'ai vu hier, disait-elle à Geneviève, en s'acheminant vers chez le dentiste ; il était comme l'ordinaire ; on n'aurait pas cru qu'il lui fût arrivé quelque chose... Quel exemple que cet homme-là !
Elles traversèrent la rue Royale avec la rapidité d'oiseaux effarouchés, tant on craignait, — du moins la tante, — la rencontre des Montcontour.
LES DEUX BLESSEES 293
Il était loin le temps des stations chez Roche, des bonjours à Mlle Zélie à travers les glaces : « à tout à l'heure !... » des promenades dans le gai mouvement de cinq heures. Et le battement de cœur que donnait autrefois l'hôtel du Faisan qui symbolisait l'arrivée en vacances ! Il semblait à Geneviève que des années avaient passé durant un seul triste hiver.
Jadis, Mlle Cloque menait chaque année sa nièce se faire examiner la bouche par Mônick. Mais l'illustre chirurgien ayant augmenté ses prix, à mesure que diminuaient les ressources de la vieille fille, on avait fait fléchir son amour-propre, et on allait pour la première fois chez le concurrent, situé juste en face, moins cher, aussi fort, disait-on, et nommé Stanislas de Wielosowsky.
C'était un Polonais blond et gras qui avait un violon et un pupitre à musique derrière le terrible fauteuil machiné. Il parlait d'une voix douce à l'accent agréable :
— Des dents de nacre, fit-il,
— Oh ! oui, dit MUo Cloque, elle a une dentition très délicate.
Il promenait le petit miroir entre le double hémicycle des fines dents transparentes.
— Il y en a une piquée, dit-il. En voici une autre... Oh! oh! ajouta-t-il, en soulevant la lèvre, d'un doigt parfumé : ce sont les gencives !... qui est-ce qui soigne donc cette jeune fille-là ?
Mlle Cloque n'osa prononcer le nom du médecin homéopathe, qu'elle n'avait plus fait venir d'ailleurs, depuis la première faiblesse de Geneviève.
— Mon Dieu, dit-elle, embarrassée, il n'y a que sept ou huit mois qu'elle est sortie de pension... C'était le docteur Gatineau qui les soignait làbas, n'est-ce pas, mon enfant?
— Elle a besoin de fortifiants. Regardez-moi ça : est ce que ce sont là des gencives ?
C'était le défaut de Mlle Cloque d'apporter trop peu d'attention aux soins physiques. Peutêtre était-elle coupable d'une certaine négligence. Mais aussitôt son attention éveillée, voilà qu'elle croit tout perdu ; elle voit sa Geneviève en danger ; elle s'accuse d'avoir manqué de prévoyance ; elle jetterait tout au feu pour sauver sa chère 'enfant; son imagination est partie; le dentiste est obligé d'atténuer ses premières paroles. Elle avait été jusqu'à lui dire :
— Mais enfin. Monsieur, y a-t-il encore moyen de réagir ?
Le chirurgien avait souri :
— Fichtre! je l'espère bien, Mademoiselle. Le médecin nous ordonnera quelque régime ferrugineux, et nous nous occuperons de ces deux dents-là.
Tout de suite, on courut chez Cornet.
Au premier aspect de Geneviève, il se mit en colère :
LES DEUX BLESSEES 295
— Non d'une pipe ! s'écria-t-il, vous n'avez donc pas fait ce que je vous ai dit?
— Comment ? s'écria la pauvre tante interloquée, mais, docteur, vous n'aviez rien ordonné...
Il la regarda de son œil gris qui, sous l'épais sourcil retombant, semblait vous lorgner au travers d'une jalousie :
— Je n'avais rien ordonné!... je n'avais rien ordonné !
Il prononça cela sur un ton bougonnant qui signifiait : « Il faut donc vous mâcher les choses? Il faut vous écrire cela sur un papier pour que vous compreniez!... »
L'œil et l'intonation étaient si expressifs, qu'elle saisit aussitôt une allusion au pupitre. En effet, il lui avait conseillé de l'ouvrir. C'était une ordonnance. Si elle l'eut suivie et eût fait part au docteur de sa découverte, il eut peut-être trouvé un moyen, lui, d'éviter le dépérissement de la jeune fille.
Mllc Cloque tremblait de tous ses membres, contrairement à Geneviève qui ne s'impressionnait aucunement, conservant vis-à-vis de ces paroles inquiétantes, la figure tranquille, muette et résignée qu'elle avait toujours eue dans l'intervalle des crises de chagrin.
Cornet ayant fiché sur ses cheveux gris une toque grasse, s'était assis à son bureau, et il écrivait.
— Cette fois-ci, dit-il, on va donc vous mettre
2g6 MADEMOISELLE CLOQUE
sur du papier ce qu'il faut faire. C'est une ordonnance cela !
Il plia son papier en deux après l'avoir séché devant un grand feu de coke. Il ouvrit un petit tiroir du bureau, où des flacons minuscules, étiquetés sur le bouchon, passaient le cou par les trous réguliers d'une mince plaque de liège.
Sa main malpropre et savante glissa sur le clavier de poisons et s'arrêta, sans le secours des yeux, à la petite bouteille qu'il fallait. Il en versa quelques gouttes, comptées attentivement, dans un flacon vide, et reboucha le tout en faisant grincer le liège. Puis il lut tout haut l'ordonnance qui acheva d'exténuer Mllc Cloque. Elle fit observer, d'une voix que couvrait la montée des larmes, en répétant quelques-unes des prescriptions :
— « Changer de milieu, voir des figures nouvelles» ; passe encore s'il le faut, mais, mon cher docteur, comment voulez-vous que nous allions « dans les montagnes ?»...et*en Suisse, par-dessus le marché ! Je ne parle pas de mon âge ; Dieu merci, je me remue encore, mais il y a malheureusement la question... pécuniaire.
— Le voyage n'est pas si cher, dit Cornet, et c'est là-bas que vous pourrez trouver au meilleur compte le moyen de passer trois ou quatre mois hors de chez vous, toutes conditions réunies. Allons ! allons ! si je vous ordonné cela, c'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.
Comme il les reconduisait, la jeune fille étant passée devant, il retint la tante par le bras et lui dit dans l'oreille:
— Question de vie ou de mort.
Si elle ne mourut pas sur ce coup, elle, la pauvre vieille, ce fut que son amour pour l'enfant opéra un miracle. Elle eut le courage de mentir immédiatement à Geneviève :
— Heureusement, son dernier mot m'a rassurée.
— Ah! dit Geneviève.
Pendant trois semaines, la maison de la rue de la Bourde fut sens dessus dessous. Mariette avait commencé par jeter les hauts cris à l'annonce du voyage de ces demoiselles, et avait prononcé:
— C'est la fin de tout !
Les Loupaing étaient venus demander à la locataire « si ce n'était pas une façon de donner congé. »
— Dame! est-ce qu'on sait jamais, quand on s'en va si loin !..
Et ils donnaient des signes d'inquiétude et de regret. Ils étaient d'ailleurs d'une prévenance parfois obséquieuse. C'était à qui des trois offrirait ses services, à tout propos, souvent sans propos aucun. Le plombier avait fait poser un toit de zinc au petit hangar, et surveillé luimême le travail.
— Mais ça va me coûter les yeux de la tête ! avait objecté M1Ic Cloque.
2Q8 mademoiselle cloque
— Taisez-vous donc ! On s'arrangera. Est-ce que je vous demande quelque chose ?
Le plâtrier était venu en personne blanchir le pan de muraille où s'adossait la cage à poules.
Et, bien avant que la lumière du printemps eût percé le ciel gris, Loupaing armé de la lance arrosait le jardinet de sa locataire, de préférence à sa propre cour.
— Si nous avions passé l'été ici, avouait M110 Cloque, je crois que cet être-là eût fini par devenir ennuyeux. On n'est plus chez soi.
C'était le moment où les bourgeons des rosiers commençaient à s'ouvrir, et les fusains ranimaient le bout de leurs branches par un vert tendre et frais. Entre les membrures du catalpa, les feuilles nouvelles allaient bientôt redessiner de chimériques images. Et la fontaine, tarie durant l'hiver, s'était remise à égrener son murmure favorable aux songes.
— Pourquoi nous en aller? disait Geneviève enracinée aux lieux mêmes de son lent martyre.
— Parce qu'il le faut! répondait la tante. Elle avait dû vendre des titres pour faire face
aux dépenses du voyage. Ce n'était pas assez que ses revenus diminuassent : elle entamait son petit capital. Le pire, peut-être, avait été de donner ordre à son banquier, à travers le grillage : Il s'agirait de vendre ces trois obligations... » Il la connaissait pour lui payer ses coupons
LES DEUX BLESSEES 2ÇQ
chaque trimestre. Il lui avait fait remarquer que son intérêt consistait plutôt à...
— Si, si! vendez ! je vous prie!
Elle avait cru qu'il la regardait avec un air de pitié.
Mais les mots de Cornet lui bourdonnaient sans cesse aux oreilles: « Question de vie ou de mort. »
La tournée des adieux fut courte, puisque tous s'étaient retirés d'elle. On recommanda au marquis d'éviter les mauvaises connaissances. On embrassa Mrae Pigeonneau et les rares personnes qui se trouvaient chez elle. Ce fut en serrant la main de l'infortuné M. Houblon que le cœur de sa vieille amie se souleva. L'ex-organiste ne confessait rien de sa détresse ; il parlait toujours, et d'espoir en l'avenir !
M. l'abbé Moisan sollicita de sa pénitente un moment d'entretien particulier afin de lui toucher encore une fois un mot de son petit notaire.
— Ce garçon est complètement gagné par le portrait qui lui a été fait de mademoiselle votre nièce. Vous avez tort de ne pas accepter au moins une entrevue avant votre départ... Il habite un pays sain ; c'est pour ainsi dire la pleine campagne, et à une heure d'ici, sur la grande ligne de Paris-Bordeaux...
— Mais monsieur l'abbé...
— A quoi cela vous eùt-il engagée ? Une entrevue et tout est dit. Au cas où la Providence
eût regardé cette combinaison d'un œil bienveillant, la chère enfant eût pu trouver la santé et le bonheur quasi à votre porte et sans recourir à des expéditions lointaines...
Mais MUe Cloque traitait, à part soi, de rengaines la proposition de l'abbé Moisan. Outre qu'elle jugeait imprudent de parler mariage en ce moment à Geneviève, elle préférait encore pour celle-ci le voyage et son imprévu, à la piteuse solution d'un véritable enterrement dans un village.
— Plus tard, monsieur l'abbé, nous verrons ; nous avons le temps de penser à cela.
Vers le milieu de mai, un omnibus du chemin de fer vint prendre ces demoiselles, rue de la Bourde. On empila les bagages brutalement au-dessus de leurs têtes. A chaque heurt violent, elles sautaient, l'une et l'autre, sur la banquette, car leur vie enclose et abritée des rigueurs physiques leur donnait une sensibilité excessive.
Mariette bougonnait :
— C'est autant fait pour voyager que moi pour dire la messe !
— Adieu ! adieu !
— Portez-vous bien !
Le gros vacarme de l'omnibus attira aux fenêtres quelques figures de femmes hébétées. Elles se retournaient vers l'intérieur pour annoncer ce qu'elles avaient vu. D'autres sortirent. Et, il s'en trouva un grand nombre dehors pour commenter l'événement.
i:xtremiti:s
Elles passèrent cinq mois dans une pension suisse au bord du lac des Quatre-Cantons, adonnées, par ordre du médecin, à un régime excellent pour la jeune fille et qui fatiguait la tante. Chaque jour, on allait prendre le repas de midi à la succursale située dans la montagne. C'était une petite ascension de trois kilomètres en belle route, avec la vue du lac sans presque aucune interruption. Les couleurs remontaient aux joues et aux lèvres de Geneviève; Mlle Cloque soufflait et se plaignait d'avoir un cœur de poulet. Elle demandait à Dieu de le lui laisser battre jusqu'à temps que sa nièce fût ressuscitée. Et elle tricotait des jambes, bien courageusement, le longdès lacets poudreux de ce beau chemin.
On revenait par une diligence où il y avait des prêtres très sales, en pantalon et en chapeau tic
paille, et qui fumaient des cigares nauséabonds. La roue, paralysée par le « sabot », labourait le sol incliné en soulevant des nuages de poussière. Geneviève attentive à toutes choses, comme une enfant, se disait en ballon, bien au-dessus de la terre, et quand les nues s'entr'ouvraient sur la perspective magnifique et vertigineuse, elle s'aggrippait au bras de sa tante :
— Regarde là-bas, là-bas, dans le fond, comme c'est beau ! Comme c'est bon!...
La voiture, à son gré, n'allait jamais assez vite.
Les jolies montagnes se miraient avec des complaisances de femmes, à la surface polie des eaux couleur d'olive, tandis que derrière leur écran, un ciel de lilas et d'oranges se livrait à d'éclatantes débauches.
Les soirées étaient belles et douces. Dans le petit salon, on dansait quelquefois. Ou bien on allait s'asseoir et causer en rêvant, au bord de l'eau toujours lumineuse, même les nuits où l'on est privé du plaisir de la lune.
Geneviève avait été demandée deux fois en mariage. D'abord par un Genevois assez riche, très convenable et protestant, que l'on avait écarté aussitôt. Ensuite par un jeune substitut delà Vendée, voyageant avec sa famille, et qui, à l'énoncé de la dot, était parti.
Ni à l'une ni à l'autre de ces propositions, Geneviève ne s'était révoltée. Sa forte raison
renaissait avec la santé. Le va-et-vient constant des touristes cosmopolites élargissait le monde à ses yeux. Elle avait dit à sa tante :
— Ah ! si on pouvait voyager toujours !...
Le souvenir du passé n'était plus assez vif pour qu'elle désirât même s'en entretenir. Une seule allusion y avait été risquée au moment de l'arrivée de plusieurs familles françaises :
— Ce serait drôle, avait dit Geneviève, qu'ils aient l'idée de venir faire leur voyage de noces par ici...
Tout allait si bien qu'on avait prolongé le séjour jusqu'aux extrêmes limites de la saison.
Ces demoiselles ne rentrèrent à Tours qu'en octobre.
Ce fut tout juste si on les reconnut.
— Ah ! bien ! s'écria Mariette en recevant Geneviève au bas du marchepied de l'omnibus, ça se voit que vous n'avez pas mangé de la vache enragée dans vos pays !
Mais, en apercevant les cheveux tout blancs et la figure de la tante, elle mâchonna cette réflexion :
— C'est celle-là qui a avalé tout le mauvais air.
Il se trouva des gens pour remarquer que, dès le lendemain de son retour, M"0 Cloque avait été chez son banquier, place d'Aumont, avant d'aller à la messe. La rue de la Bourde, excitée par le long voyage en wSuisse, prétendait que c'était « un
fameux coup pour la vieille fille d'avoir mis tant d'argent à l'étranger pour marier sa demoiselle et d'être revenue bredouille : »
— Faut être orgueilleux pour aller chercher si loin !
— Ça veut des princes, on est bien obligé d'aller en dénicher là où il y en a...
— Dame ! quand on a été rebutée par un comte, c'est bien le moins qu'on prenne un marquis pour en effacer l'affront...
— Il y en a qui commenceraient par payer leur dû...
— Pas possible!... Qui est-ce qui vous a dit ça?
— Eh bien ! et la Pelet pour quoi donc qu'elle est faite ? C'est cette pauvre Mmo Loupaing qui en est pour ses deux termes de juillet et d'octobre.
— Autrement dit : c'est les Loupaing qui paient le voyage.
Mlle Cloque, en froissant quelques billets de banque qu'elle repliait avec soin dans son portecarte, demanda à Mariette si le propriétaire serait chez lui dans l'après-midi.
— C'est-il pour lui porter de l'argent? dit Mariette. Eh! pardi, ne vous dépêchez donc point, un coup que le terme est passé. Il ne réclame rien : allez donc au plus pressé.
— Au plus pressé ? dit MUe Cloque.
— Bien sûr ! n'y a-t-il pas la couturière qui
est venue ici trois fois le mois dernier, avec sa note, rapport aux costumes de voyage de Mademoiselle? Ah ! dame ! les déplacements, les voyages économiques, ça n'est pas pour rien !... Elle a dit qu'elle reviendrait tantôt, du moment que ces demoiselles étaient arrivées.
— C'est bon ! c'est bon ! fit Ml,c Cloque en s'asseyant précipitamment.
— Faut-il bien vous faire de la bile comme ça, Mademoiselle ! Profitez donc de ce que votre propriétaire est gentil. Il a arrosé votre parterre tous les jours. L'autre matin je l'ai pris qui béchottait le massif de rosiers. Il n'y a pas d'homme plus comme il faut quand il s'agit de vous et de Mademoiselle. « Son loyer? qu'il me disait encore, hier au soir, à la brune, son loyer? est-ce que j'ai une figure à pressurer le monde? On est au-dessus de ça ; on est au-dessus de ça ! »
— Ah!... il vous a dit?...
Ainsi Loupaing s'était flatté de faire des générosités à sa locataire! On savait qu'elle avait deux termes en retard! Comment avait-elle commis l'imprudence de croire à l'amitié dont l'accablait Loupaing ? Comment en était-elle arrivée à ne se point gêner pour lui écrire au mois de juillet: « Nous sommes si loin... à cause des formalités d'expédition, voulez- vous garder ma quittance jusqu'à notre retour? »
Et,nepensantplus qu'au bien-être immédiat de sa nièce, elle avait consacré à un prolongement
de séjour la somme due à Loupaing. Elle venait de toucher en arrivant quelques petits coupons qu'elle pensait lui verser en acompte. Mais elle avait oublié la couturière : les costumes supplémentaires commandés en hâte, pour partir au plus vite, quand c'était pour Genevière une « question de vie ou de mort ! » Comment se tirer de là ?
Plutôt que d'avoir des obligations à Loupaing, elle résolut de s'entendre avec la couturière. Mais celle-ci surprit ces demoiselles pendant le déjeuner, étant entrée parle porche de la plomberie. Sans même passer par la cuisine, et de l'air égaré d'une personne qui vient pour la première fois, elle se présenta par la porte-fenêtre entr'ouverte au doux soleil de la fin d'octobre.
— Ah ! pardon ! mesdemoiselles, je vous dérange ? Je reviendrai.
— Mais non, mais non ! entrez donc !
— Mon Dieu! que je suis donc fâchée ! Voilà ce que c'est quand on ne connaît pas les habitudes... C'était pour prendre les nouvelles cornmandesdeces demoiselles... Vous avez fait un bon voyage, au moins ? Et alors, j'avais apporté en même temps la petite note...
M"c Cloque, ordonnée comme les gens de fortune extrêmement modeste, n'avait jamais fait attendre un fournisseur. Confesser sa gêne devant Geneviève qui en était la cause involontaire, lui répugnait particulièrement. Son
mouvement d'ailleurs fut plus prompt que sa pensée. Elle avait l'argent sur elle : elle paya, séance tenante, devant Mariette qui acquiesçait de la tête.
— Mariette, fit Mllc Cloque, dès que fût partie la couturière, je vous avais dit d'aller demander à Loupaing un rendez-vous pour cet après-midi : je suis sûre que vous n'en avez rien fait?
— Bien sûr que non, Mademoiselle; on n'était-il pas d'accord que c'était pas la peine ?
— Je ne vous demande pas votre avis. Vous allez me faire le plaisir d'aller tout de suite chez lui et le prier de me dire à quelle heure il pourra me recevoir.
— C'est bon ! Mademoiselle, c'est bon ! On y va. Que je vous mette votre dessert au moins...
Ces demoiselles se levaient de table, quand elles virent la bonne entr'ouvant la porte devant le conseiller municipal flanqué de sa mère et de sa femme.
Mlle Cloque n'eut que le temps de dire à Geneviève :
— Sauve-toi, mon enfant, nous allons parler d'affaires.
Elle avait compté sur une demi-heure, après son déjeuner, pour trouver une façon de confesser au propriétaire ses embarras momentanés.
— Ah ! bien ! fit la mère Loupaing qui montra son nez la première, faut espérer que c'est pas
nous qui faisons en aller votre petite demoiselle. .. On en serait bien au regret.
Mllc Cloque répondit au hasard :
— Elle n'était pas habillée... Excusez-la.
— On peut dire qu'elle a profité, elle au moins, pendant son voyage d'agrément ! Je la montrais à ma bru, ce matin, par la fenêtre; c'est-il pas vrai, Victorine ? Eh l nom d'un petit bonhomme! que je lui disais, ça fait-il une belle fille à cette heure : elle serait capable de donner envie à un grenadier...
— On a voulu vous dire un petit bonjour, mademoiselle Cloque, disait modestement la bru.
Le conseiller avait mis une jaquette, une chemise blanche, une petite cravate noire au nœud soigné. Il était propre. Il ôta son chapeau :
— Nous voilà. On vient vous dire qu'on n'est pas fâché de se revoir, entre amis. Dame ! vous avez fichu le camp bougrement loin, à ce qu'il paraît ! Il n'y a que les millionnaires pour aller dans ces sacrés pays-là. Mais ça ne fait rien, pas vrai ? on est encore mieux chez soi, et plus à l'économie ?
— Nous ne revenons pas de si loin, monsieur Loupaing! dit Mlle Cloque en les priant de s'asseoir, mais le médecin m'avait prévenue qu'il y allait de la vie de la petite si je ne me décidais pas au sacrifice de ce voyage...
— Voyez ce que c'est ! tout de même, prononça
la mère Loupaing ; ils ne savent qu'inventer au jour d'aujourd'hui pour transvaser l'argent en dehors de la frontière. Si on avait dû mourir, de notre temps, nous autres, sous peine d'aller en Suisse, où est-ce que nous serions, mes bons amis ? Les temps changent...
— Il n'y a qu'une chose qui ne change point, dit Victorine, c'est la cherté de la vie.
— Dame, si ! observa le plombier, puisqu'elle augmente...
Les trois Loupaing eurent la gorge secouée d'un rire commun.
MUe Cloque, pour couper court aux allusions, résolut d'aborder directement le sujet qu'elle sentait présent, sous chacun de leurs termes, à l'esprit de ses propriétaires. L'appréhension lui en ébranlait tous les membres.
— Monsieur Loupaing, prononça-t-elle, d'une voix qui, pour la première fois de sa vie, chevrotait de crainte, je vous ai demandé un entretien pour vous parler de mon retard à vous régler...
Loupaing l'interrompit d'un geste :
— Des bêtises! Allez-vous pas me parler de ces histoires là, comme si on en était de l'un à l'autre à un sou près ? Eh bien ! et l'amitié, alors, à quoi donc qu'elle est bonne? voulez-vous me le dire ?
— C'est que... dit-elle, sans trop savoir où elle allait, c'est que les bons comptes font les bons amis...
— On établira ses comptes ! ça n'est pas bien difficile. J'ai-t-il pas de l'inquiétude ? Ah! là, là ! Mon argent est aussi bien placé dans votre armoire quedans la mienne. Du moment qu'on vous tient ! J'espère bien, au moins, que vous n'êtes pas repartie pour les grandes Indes ! Vous n'allez pas vous remettre en chasse, à présent que vous voilà rentrée à la niche ? Eh bien ! si ça vous arrange de ne pas me payer, moi, ça m'arrange ; et puisque je vois que ça peut vous rendre service...
Il s'arrêta sur ce mot qui resta suspendu sur le silence et retomba en petites gouttelettes torturantes sur toute la surface de la sensibilité de MUe Cloque.
Sa nature se révoltait ; son corps se soulevait pour protester, pour refuser l'humiliation que lui infligeait en pleine figure ce butor, et avec un raffinement qui sentait la préméditation.
Mais elle ne répliquait rien. Ce service qu'il lui offrait de plein gré, spontanément, n'était-ce pas celui qu'elle se proposait de lui demander elle-même ? Tandis que le mot résonnait encore dans la pièce, elle pensait qu'il eût été pourtant moins pénible d'implorer que de recevoir ainsi.
Loupaing ne sut pas cacher son triomphe. Sa joie montra qu'il n'avait eu que des présomptions sur les embarras d'argent de sa locataire et que la confirmation qu'il en recevait flattait ses desseins secrets.
Il se leva, la figure illuminée, et posa la main sur son cœur :
— Je mentirais si je disais le contraire, mademoiselle Cloque : j'ai du plaisir à vous être agréable.
La malheureuse baissait la tète et ne disait rien ; son être physique refusait tout secours.
Il profita de cette faiblesse de vieillard pour mettre les pieds dans le plat. Il l'accabla.
Il s'approcha d'elle, les deux mains dans les poches, et se baissa pour lui parler sous le nez :
— Je savais ça! dit-il. On n'a qu'un œil, mais c'est le bon ! Dame ! dans la vie, il y a des haut et des bas... Ah! sacrédié ! vous avez mis du temps à reconnaître que j'étais un ami ! Je vous avais-t-il pas dit : topez-là ! Vous vous en souvenez bien ?
Elle fit un violent effort sur elle-même, et reprenant ses sens, elle se releva :
— Ah! ça, voyons, dit-elle, monsieur Loupaing, il ne faudrait pas croire qu'il y a péril en la demeure ! Je veux bien user de votre obligeance à me donner quelques... semaines, quelques mois tout au plus de répit pour le paiement de mon loyer; mais vous serez payé, n'en doutez pas... Mes coupons de novembre et ceux de janvier...
Il ricana:
— Vous y tenez donc bien?... Vous y tenez donc tant que ça ?
Elle le regardait avec des yeux ronds de poule mourante :
— Je tiens à quoi ? à quoi ?
— Mais à me payer, donc!... Voyons, il y a pourtant bien des moyens de s'arranger... quand on se cause d'ami à ami !...
— Quels moyens de s'arranger? fit-elle, ahurie.
Il avait arraché une de ses mains à son pantalon ; il fut sur le point d'en toucher, d'un geste goguenard, l'épaule de Mlle Cloque :
— Faites donc pas la bête !
Elle bondit.
— Monsieur Loupaing !
L'indignation lui étouffa toute réflexion.
— Allons ! dit-il, allons ! tout beau ! Vous voilà partie comme une soupe au lait!...
Et, se retournant vers les deux femmes, d'un ton admiratif :
— C'est-il du sang ! nom d'un tuyau! C'est-il du sang qu'il y a dans cette famille-là ! Je vous l'ai-t-il pas toujours dit.J
La mère Loupaing et sa bru, embarrassées, baissaient les yeux.
De sa main libre, le plombier fendit l'air tout autour de lui, comme s'il prenait à témoin un nombreux auditoire :
— Voilà ce qu'il y a. Moi, je suis carré ; je n'aime pas à tourner autour du pot. C'est rapport à votre nièce...
— Ma nièce ! s'écria Mlle Cloque.
— Bien sûr ; c'est pas du pape que j'ai à vous parler. Eh bien ! là, en deux mots ; j'ai quelqu'un à vous proposer.
— A me proposer?... mais pour quoi ? Seigneur Jésus! Je ne vous comprends pas.
— Tonnerre de D...! Vous ne me comprenez pas ! Comment donc qu'il faut vous parler?
Les deux femmes firent simultanément un geste destiné à l'apaiser. La mère crut même devoir dire :
— Mon fils, prends garde ! Tu vas aller contre ce que tu veux î
Victorine ajouta :
— Elle est si comme il faut, cette petite demoiselle ! On a tant de respect pour elle à la maison !
Mlle Cloque se tenait le cœur à poignée. Elle croyait que toute sa machine intérieure allait se rompre.
Loupaing adoucit subitement sa voix, et modula sur un ton de gamin qui demande du sucre :
— C'est pour mon beau-frère, le frère à ma femme, un honnête garçon qui est bien établi.
D'un bond, Mlle Cloque fut debout. Jamais la colère ne lui était montée si prompte et si incoercible. Elle ne se possédait plus:
— Fichez-moi la paix! s'écria-t-elle. Allezvous-en! allez-vous-en! que je n'entende plus jamais parler de vous!... Je vais vous paver. Votre compte sera réglé ce soir ! Mais que je ne
vous voie plus, entendez-vous ? Que je ne revoie jamais vos figures !
Les deux femmes s'étaient levées. Victorine avait gagné aussitôt la porte qu'elle tenait entr'ouverte. Aux cris de sa maîtresse, Mariette, qui n'était pas loin, entre-bâillait aussi la porte du côté de la cuisine. Le courant d'air emporta le journal déplié sur la table.
Loupaing n'était pas fier en face de la sincérité et de l'absolutisme de cette indignation. Il n'était pas brave. Ce fut la mère qui osa parler :
— C'est pas la peine de nous faire un affront. On n'a pas eu l'idée de vous offenser. C'était une chose qui nous plaisait ; on a voulu s'en expliquer, c'est pas plus méchant que ça... Pardi, on sait bien que vous n'estimez pas les travailleurs: c'est plutôt la dorure qui vous tape dans l'œil ; mais c'est comme pour le reste : faut y mettre le prix. Vous n'êtes pas non plus sans savoir, comme dit cet autre, que faute de grives on mange des merles ? Peut-être bien qu'un jour vous ne serez point si faraude... Mais parle donc, toi aussi, ajouta-t-elle en secouant le bras de son fils qui restait coi.
— Qu'est-ce que tu veux que je dise ? fit-il. On a peut-être bien eu tort : je vous l'avais-il pas dit aussi que ça n'irait pas comme on voudrait?
— Mais cause-lui donc, dis-lui donc quelque chose à elle, avant de t'en aller, pour raccommoder les affaires !
Mariette soutenait sa maîtresse ; elle la posa, pâle comme une morte, sur son fauteuil. M Cloque dardait néanmoins des yeux furieux qui continuaient de dire: « Allez-vous-en! allezvous-en ! »
Loupaing rassembla tous ses moyens et prononça :
— Nom de D...! C'est vexant.
Et il mit son chapeau.
Sa mère haussa les épaules. Mais tous trois sortirent.
On crut que M"c Cloque allait mourir. On envoya chercher Cornet et l'abbé Moisan. Ils étaient là tous les deux quand vint le marquis d'Aubrebie. Elle les pria de la laisser un instant avec celui-ci. Ce fut à son vieux mécréant d'ami qu'elle demanda le service de lui avancer de quoi payer le propriétaire. M. d'Aubrebie faillit l'embrasser de joie :
— Enfin ! dit-il, je vais donc être bon à quelque chose !
Le plaisir réel qu'il montra à lui être utile la soulagea de l'amertume immense qu'elle éprou vait.
— Ah ! dit-elle, en lui tendant sa vieille main brûlante, quand je serai morte, je serai plus près du bon Dieu pour lui parler de vous.
On fit revenir le prêtre et le médecin. Elle leur raconta elle-même ce qui s'était passé.
On l'avait couchée. Dans l'ombre des rideaux
3l6 MADEMOISELLE CLOQUE
de cretonne, sous un bonnet blanc, sa figure blême paraissait toute menue ; ses cheveux relevés lui découvraient un grand front sec et bombé sous lequel les deux yeux creux s'enfonçaient comme des portes sombres.
— Un dôme d'église ! faisait remarquer l'abbé. Quand elle eut senti qu'elle survivrait à cette
secousse, elle se reprit à espérer. Elle dit presque en souriant à Cornet :
— Allez-vous me faire une ordonnance cette fois-ci ?
Il versait des gouttes de substance inconnue dans un verre d'eau. Il griffonna un mot sur un bout de papier et le lui tendit :
Elle lut : « Marier la petite. »
L'abbé demanda à voir et applaudit. Le marquis donna aussi son approbation. Elle comprit par là qu'ils voyaient tous la mort à son chevet, et qu'il était urgent de régler le sort de Geneviève et de la soustraire à des entreprises matrimoniales telles que l'on venait d'en subir.
M. Moisan qui s'entêtait dans sa proposition déjà ancienne, se pencha à son oreille :
— Voulez-vous que je lui écrive?
— A qui ? dit-elle.
— A mon petit notaire... Simple entrevue... engage à rien ?...
Le masque de la vieille imaginative se modela selon l'expression d'une pesante tristesse. Ce n'était pas d'un petit notaire qu'elle avait rêvé
EXTRÉMITÉS oij
pour sa nièce ! Cependant l'abominable tentative des Loupaing lui avait montré les extrémités où l'on pouvait tomber. Avec les quelques sous qu'elle laisserait à Geneviève, on mettait en fuite un substitut vendéen, et on était convoitée par un plâtrier « bien établi ». Sous le « dôme » de son grand front décharné, Mllc Cloque réfléchissait, comme dans toutes les occasions critiques de sa vie, aux paroles de Chateaubriand.
— La médiocrité... prononça-t-elle, à demivoix, se parlant à elle-même.
— S'il vous plait ? fit l'abbé qui avait mal entendu.
— Je dis que j'en parlerai à la petite, monsieur l'abbé. Quand vous reviendrez me voir, nous reprendrons cela.
Mais un long temps s'écoula avant qu'elle consentît à revenir sur ce sujet. « Quand je serai tout à fait mieux », disait-elle. Et, comme elle s'acharnait à remordre à la vie, ses amis attendaient. Quand elle alla mieux, ce fut Geneviève qui manqua d'empressement. Pour peu qu'on insistât, la jeune fille menaçait de rentrer au couvent, de se faire religieuse. Secrètement, sa tante préférait cette solution, mais elle n'osait le dire.
Elles passèrent encore un triste hiver, dans la chambre de cretonne, entre la fenêtre de la rue de la Bourde et celle d'où l'on voyait Loupaing dont l'hostilité réouverte se manifestait à toute occasion, plus vive que jamais.
Il avait envoyé la note du petit toit de zinc posé par lui au hangar, et, faute d'un acquittement immédiat, il était venu en personne, avec des marteaux et des tenailles, un jour d'averse, et il avait arraché le toit. Les volailles geignaient sous la pluie ; la provision de bois était trempée. Mariette terrorisée n'osait même plus passer par le porche de la rue de l'Arsenal, elle avait cessé momentanément de parler aux femmes.
Il fit froid. Au travers des branches dénudées du catalpa, on vit un matin la double vasque de la fontaine pleurant des larmes immobiles sur le bassin glacé, où, par hasard, un balai était pris. Durant de longues semaines, on regarda chaque jour ce balai au long manche incliné et gênant. Quelquefois, après l'heure du déjeuner, le dimanche, on apercevait le voisin, le cou entouré d'un cache-nez, frappant du pied le sol coriace, s'exercer contre le bâton et l'abandonner en hochant la tête.
La neige vint doubler l'épaisseur des branches, et le manche à balai aussi se hérissa de la pure fourrure. Les moineaux s'approchaient, en pépiant, de la fenêtre où l'on répandait de la croûte de pain, et Geneviève avait des frissons à les voir poser sur la neige leurs petites pattes si fines. Pour couper le temps et occuper la jeune fille, on lui faisait préparer du thé vers les quatre heures, au moment où venait M. d'Aubrebie. Bien
longtemps avant l'heure, l'eau, dans la bouillotte» au coin du feu, chantait. On se levait, à de fréquentes reprises, pour éloigner un peu la bouillotte. Noël et le jour de l'an, avec les almanachs, les catalogues et les publications illustrées, singulière période d'énervement joyeux pour les familles nombreuses, n'apportèrent aux deux pauvres femmes que des tristesses, en leur rendant l'isolement plus sensible et en les forçant, à cause des souhaits et des vœux, à penser davantage à l'avenir.
Enfin, le balai fut retiré de l'eau ; on nagea quelque temps dans la boue gluante ; le soleil revint. L'abbé Moisan, ayant reçu de Monsei gneur l'assurance qu'il serait maintenu dans ses fonctions de chapelain, pour la nouvelle église, et logé, répandait la joie autour de lui. M. d'Aubrebie apportait à Geneviève des bouquets de violettes. Et elle dit un jour que l'état de religieuse lui faisait peur.
— - Alors il faut te marier, mon enfant.
A ce mot elle avait des tremblements et on entendait se choquer ses dents de nacre.
— Enfin, soupira-t-elle, il faudra bien!... Mais, d'abord, comment s'appelle-t-il, votre monsieur ?
— Jules Giraud...
Ce seul nom fut la cause d'un retard de trois semaines. On la traita de folle ; on lui dit qu'il était honteux d'avoir, à son âge et dans sa situa-
tion, des répugnances aussi puériles. Rien n'y fit. On crut tout perdu.
Elle ne concevait pas qu'on épousât un homme qui s'appelait Jules Giraud. D'abord ce prénom de Jules lui avait toujours porté sur les nerfs ; c'était un nom absurde, tout à fait idiot.
Elle était prête à passer sur bien des choses désagréables : qu'elle habitât un « trou », elle s'en moquait pas mal ; que son mari fût notaire ou épicier, c'était bien le cadet de ses soucis ; mais de crier le nom de Jules du haut en bas de l'escalier, ou dans un jardin, lui semblait audessus de ses forces. « Giraud, » çà, autant n'en pas parler, c'était franchement commun, c'était le plus plat des noms. Mais elle reconnaissait qu'elle n'était elle-même qu'une pauvre petite bourgeoise au nom très médiocre, presque drôle, et qui faisait rire, au couvent, les premières années; cela n'était rien. Ce qui importait c'était le nom qui doit être inséparable de toutes les expressions de tendresse, sans lesquelles elle n'imaginait pas le mariage.
Le marquis lui vantait « Jules » César. Elle répondait en objectant : « Jules » Grévy, « Jules » Ferry.
— Le fait est... disait Mllc Cloque, qui avait ces hommes en horreur.
A cause de ces deux personnages, peu s'en fallut qu'elle ne fût de l'avis de sa nièce.
Tout d'un coup, Geneviève se décida, comme
les enfants prennent le parti de se faire arracher une dent. L'abbé écrivit. Le notaire était toujours prêt. Une entrevue fut convenue. Toutefois on la remit encore, parce qu'on voulait avoir auparavant la photographie du jeune homme. On l'obtint. Il n'était ni bien ni mal.
— C'est ce qu'il faut, dit Geneviève.
liais elle grimaçait presque, en prononçant ces mots. On eût dit qu'elle étouffait une sombre colère.
— Voyons! ma fille, personne n'exige que tu te fasse violence...
— Mais non ! mais non ! je t'assure que je suis décidée.
L'entrevue fut fixée au premier jeudi de mai, boulevard Béranger, au concert de la musique militaire. C'était le seul endroit où l'on pût se rencontrer comme par hasard, et passer inaperçus, au milieu delà foule.
Ces demoiselles arrivèrent les premières, très agitées, depuis longtemps préparées, et se croyant en retard. Les musiciens n'étaient pas là encore. Quelques rangées de chaises seulement étaient occupées par les fanatiques. Elles eurent tout loisir pour le choix de leurs places. Elles s'ingénièrent à ne se fixer ni trop près de la musique, ni trop loin. Il fallait pouvoir causer sans être gênés par des voisins entassés chaise contre chaise, éviter aussi de se planter au beau milieu d'une clairière, ou bien d'aller se reléguer aux
endroits éloignés où l'on n'a pas l'air de venir pour la musique. Cependant il était non moins nécessaire que ces messieurs, à leur arrivée, les aperçussent aisément. Il ne manquerait plus qu'elles fussent obligées de leur faire signe ! Elles tâtonnaient ; Geneviève énervée dit :
— Mettons-nous là ! mettons-nous là, n'importe où.
Elles s'assirent. Elles étaient Tune et l'autre de mauvaise humeur. Mlle Cloque reprochait à sa nièce le peu de frais de sa toilette.
— Peuh! si tu crois qu'on s'y connaît à la Celle-Saint- Avant !...
C'était le nom du petit endroit où Jules Giraud était notaire.
— Mais, mon enfant, ce jeune homme a peut être été à Paris?
— Allons donc ! est-ce que l'abbé ne nous a pas dit qu'il avait été clerc à Châtellerault ? Il n'a seulement pas fait son droit...
Mllc Cloque avait pris la précaution de garder deux chaises auprès d'elle :
— Ça fait, dit Geneviève, que si l'on nous voit, il sera clair comme le jour que nous attendons quelqu'un !
— Mais enfin ! ma pauvre enfant, comment veux-tu nous arranger, aussi ! Et s'il n'y a plus de places auprès de nous quand ils arriveront : faudra-t-il que ce soit nous qui nous dérangions pour les suivre ?
En l'espace de quelques minutes, le mail se garnit. La double rangée des grands ormes balançait ses hautes branches à l'air agréable de mai. Les chaussées, de chaque côté du large terre-plein, portaient une foule déjà compacte. Aux fenêtres de jolies maisons donnant sur le boulevard, paraissaient quelques femmes accoudées. A une centaine de mètres à peine, en tournant un peu la tète, on pouvait apercevoir, entre deux bouquets d'arbres du parc, la frise de faïence courant au-dessous d'une balustrade à l'italienne, qui décorait l'hôtel de Grenaille. Il venait, des jardins voisins, des odeurs- de clématite et de chèvrefeuille.
— Tiens ! voici M,Ia Cloque et sa charmante jeune fille ! prononça la voix grasse de M. l'abbé Moisan. Mesdemoiselles, voulez-vous me permettre de vous présenter mon bon ami, M. Jules Giraud, qui était précisément en train de faire avec moi un petit tour de promenade?
— Si Monsieur veut bien s'asseoir? dit M"° Cloque, nous avons justement deux chaises à c">té de nous, où nous avions déposé nos mantilles.
Mon Dieu! mon Dieu! pensait Geneviève, est-il possible de parler comme cela ! Mieux vaudrait dire carrément que l'on s'attend, que de prendre des détours si m iladroits. »
Elle avait vu, tout en blâmant le langage tante, que le notaire avait les cheveu >; rr ce qu'elle n'aimait pas du tout. En outre, il par-
tait un lorgnon de myope, d'un numéro assez fort, qui déformait complètement les yeux quand on le regardait de face. Elle pensa :
« C'est horrible : on dirait deux huîtres ouvertes. »
Sa barbe était assez bien, entière, blonde et frisée ; mais il sortait de chez le coiffeur qui lui avait rasé les joues à la tondeuse. Elle le jugea stupide d'avoir été le chez le coiffeur avant de venir au rendez-vous. Il avait d'assez jolies dents très blanches, mais presque point de lèvres ni de moustache : une espèce de malheureux petit bout de duvet d'un blond si clair qu'on aurait dit qu'il était blanc, et dont trois ou quatre poils, un peu plus longs, descendaient de chaque côté de la bouche.
« Jamais, pensa Geneviève, je ne me laisserai embrasser par cet homme-là. »
Il était en redingote, soigneusement boutonnée, et en chapeau haut de forme.
« Eh bien ! se dit la jeune fille, comment serait-il, s'il venait officiellement demander ma main ? »
Il était surtout terriblement ému. On sentait sa crainte de laisser échapper quelque sottise devant Geneviève, dans le premier moment, et il parlait à la tante aussi troublée que lui.
L'abbé Moisan entretenait Geneviève qui n'écoutait que le notaire lancé à bride abattue à la conquête de M1,e Cloque. Dans sa précipita-
tion, le malheureux conservait son lent parler tourangeau aux consonnes lourdes, aux voyelles de brebis bêlante. Geneviève saisit au vol les mots iV « hiver rigoureux », de « saison plus propice » et « d'air printanier ».
« Il est trop bête, non, décidément, il est trop bète ! »
Combien de fois s'était-elle moquée, à Marmoutier, de ces expressions endimanchées où excellaient les filles de parvenus !
M"1"' Cloque s'étant ressaisie, avait dirigé le notaire sur une voie plus intéressante, et il donnait la description de la Celle-Sant- Avant. La musique militaire entamait un pas redoublé, et, dans l'intervalle des éclats de piston, on entendait des « excellente étude... frais généraux... amortissement... vignobles et sapinières... grande voie ferrée... clientèle du château... société de l'endroit... » Il faisait valoir sa marchandise.
Geneviève se refusait à admettre que l'on pût parler de ces choses-là de prime abord, comme au marché.
Mlle Cloque ayant osé une allusion discrète aux « principes religieux », il parla de sa vieille mère » ; il s'étendit sur des détails intimes que personne ne lui demandait. Ilprononçaquelquesmots dont Geneviève ignorait complètement la signification : « cadastre » et « main-levée d'hypothèque légale ». Ces termes, qui eussent pu lui être très désagréables, lui donnèrent cependant à entendre
que cet homme possédait des connaissances techniques, une sorte de science, quelque chose enfin qui le releva un peu à ses yeux. Mais quelle idée d'aller parler de cela à une vieille fille qu'on n'a jamais vue !
L'abbé Moisan jugea qu'il était temps d'opérer un contact entre les deux principaux intéressés. Il remua son siège, le posa de biais, cogna contre des chaises voisines qu'on recula complaisamment par égard pour un ecclésiastique ; il parvint à faire vis-à-vis au notaire et lui tapa sur le genou :
— Eh bien ! dit-il, j'espère que'vous êtes à votre affaire : on sait que vous vous y connaissez en musique !
— Oh ! oh ! fit modestement le notaire.
— Monsieur est musicien ? demanda Mlle Cloque.
— Oh ! mon Dieu, Mademoiselle, je racle un peu de violon... comme tout le monde...
— Comme tout le monde!... dit l'abbé, ah! que non pas ! Ce n'est pas déjà si commun.
— Et vous, Mademoiselle, dit le jeune homme à Geneviève, vous êtes musicienne aussi, sans doute?...
C'était la première parole qu'il lui adressait.
Sa voix trébuchait sur un imperceptible trémolo, et, comme il s'était commandé de profiter de cette occasion de parler, il avait débité cette phrase sans aucun naturel, mais au contraire.
du ton le plus haïssable dans le genre commun et convenu.
Geneviève n'était aucunement intimidée ; elle sentait clairement sa supériorité sur cet homme. Elle n'éprouvait point de pitié pour lui, malgré que son émotion fût touchante. Elle le détestait simplement d'être si bête.
— Je fais de la musique de temps en temps, dit-elle sans complaisance. J'ai surtout aimé cela autrefois. Mais, maintenant!...
Elle eut un petit geste qui signifiait: « Maintenant, vous savez, ce que ça m'est égal!... »
Il la regardait en écoutant sa réponse, et, par une sorte d'attention indéfinissable, il avait ôté son binocle. Elle lui en sut presque gré, car ses yeux ainsi étaient moins laids, quoiqu'il les fermât à demi, et que le double sillon rose creusé par la pince, à la racine du nez, donnât à leurs environs l'aspect pénible d'une blessure. Ils contenaient une telle crainte de la minute présente, un tel désir de ne pas inspirer d'antipathie, une si franche admiration des deux créatures dont on lui avait des années durant vanté les mérites, enfin un si vif sentiment de sa propre petite en face de cette jeune fille distinguée, que le cœur de Geneviève fut un moment ('branlé. Elle se dit : « Comme il doit être bon! » Mais aussitôt : « Jamais je n'aimerai cette tête-là ! »
Elle n'ajouta rien à sa petite réponse sèche. Il comprit qu'il lui avait déplu dès le premier
coup d'œil. Cela acheva de le démoraliser. Il fallait parler. Il hasarda une réflexion qui parut saugrenue, à propos de la Marche Indienne de Sellénick accueillie autour d'eux par des applaudissements. Geneviève en conclut que, comme musicien, il était bon à conduire les noces de village ; et elle le vit, en imagination, faisant grincer l'archet sur son instrument.
Mlle Cloque qui découvrait au notaire des qualités sérieuses sans toutefois être séduite par un homme aussi simple, demeurait fort embarrassée. L'abbé s'efforçait d'insuffler de la chaleur dans l'entretien; à défaut de paroles heureuses, il remuait sans cesse, de sorte qu'on remplissait les vides par de petites réflexions sans aucune portée: « Oh! pardon, Mademoiselle!... J'ai failli vous marcher sur le pied... On est beaucoup mieux ainsi... Je n'aime pas entendre la musique de trop près... Si je me mets comme cela, je vais tourner le dos à ces dames !... Nous aurons peut-être trouvé le moyen de nous caser, quand le concert sera fini... » On faisait tout ce qu'on pouvait pour sourire à chaque mot.
L'abbé remua si bien que les deux jeunes gens finirent par se trouver l'un à côté de l'autre. Alors, il accapara la tante afin de leur permettre <le causer tous les deux.
Jules Giraud prit un parti héroïque. Il jugea qu'il perdrait son temps à essayer de faire du luxe. Il nommait ainsi dans sa pensée les ten-
tatives de conversation sur des sujets généraux où il faut être profond ou élégant si l'on n'est pas capable de singer l'un ou l'autre. Il dit tout franchement à Geneviève que c'était bien inutile de chercher midi à quatorze heures quand on avait très peu de temps à rester ensemble et qu'on savait très bien pourquoi l'on se voyait. Elle fut un peu surprise de cette netteté ; puis elle réfléchit vite que ce qu'il disait un peu gauchement, était précisément ce qu'elle avait pensé elle-même. Et elle l'écouta.
Il tremblait moins et s'exprimait mieux. Rien n'est tel que d'aborder de front le su/et. Il servit une partie des renseignements déjà fournis à la tante, car, livré à lui-même, il n'avait pas une grande variété de choses à dire et se bornait à ce qui lui semblait essentiel. Elle entendit à nouveau la série des « frais généraux, des vignobles et sapinières, de la grande voie ferrée et de la société de l'endroit. » Il reparla avec une piété très réelle de sa « vieille bonne femme de maman » qui pleurait de joie à l'idée d'avoir une fille. Il ne cherchait pas à attendrir, ni à surfaire quoi que ce fut ; il étalait avec sincérité le « tableau de sa situation ».
Il n'avait pas escompté l'avenir pour payer son étude. Tout était réglé ; le moindre bénéfice entrerait directement dans le ménage. Il avait tout à fait repris son assiette, il allait, il allait, sans difficulté, se sentant appuyé sur le terrain
des faits positifs. De plus, et, sans posséder une sensibilité très aiguë, il devinait la jeune fille plus attentive. Elle le regardait de temps en temps d'un clin d'œil bref qui signifiait : « Oui, oui, je comprends ». Mais son regard, alangui par les longues rêveries et l'ennui, se relevait vers le lointain, semblant s'accrocher à un oiseau invisible, à une feuille d'arbre, à la frise de faïence qui se trouvait maintenant juste en face d'elle et qu'un rayon de soleil rendait étincelante.
— Maintenant, dit-il, Mademoiselle, il s'agira de savoir si tout ça vous convient ?
— Si tout ça me convient? dit-elle, un peu comme si elle descendait d'un rêve ; mais, Monsieur, rien de tout cela ne me fait peur.
— Oh! merci! dit-il.
Il laissa déborder tout son bon cœur dans cette exclamation. Il était soulagé d'un poids immense. Il respira. Elle sentit une nouvelle fois l'excellence de cette nature d'homme, et le regarda, lé temps d'un éclair. Il avait de petites gouttelettes qui perlaient sur la surface très blanche du front. Mais une force qui ne venait pas d'elle, et qu'elle sentait tomber on ne sait d'où, lui releva les yeux là-bas, sur le petit point brillant de la frise de faïence.
Le notaire interpréta mal la fuite de ce regard et crut comprendre qu'elle savait par l'abbé tout ce qui le concernait, et qu'elle atten-
EXTREMITES 33 l
dait qu'il s'expliquât sur des points qui pouvaient lui « faire peur ». Il poursuivit, moitié souriant, mais une crainte revenue dans son regard implorant :
— Il faut vous dire, Mademoiselle, que nous ne sommes pas sortis de la cuisse de Jupiter. Mon « pauvre père », de son vivant, était sabotier.
Elle ne broncha pas à ce mot.
Chez lui, le Tourangeau reprit le dessus quand il ajouta sur un ton de malice traînante:
— Ce qui ne l'a pas empêché d'amasser quelques sacs d'écus...
Et il rit.
Geneviève pensait aux fleurs de la juive, à la rose de Marie-Joseph, et à la piqûre rouge au doigt... Cela avait été, là-bas, à cent mètres d'ici, une après-midi. On entendait aussi la musique militaire.
Le rire de Jules Giraud l'éveilla ; elle revint à elle et sourit par complaisance. C'était bien malgré elle, que, durant un court instant, elle avait perdu les paroles du notaire.
Il lui dit, rassuré par son sourire:
— Ça ne vous fait pas peur, ça non plus ?
— Quoi donc?
— Oh! dit-il, vous ne voulez pas me le faire répéter !
Elle se demanda: « Que diable a-t-il bien pu dire?... Bah! qu'importe? »
Et elle continua de lui sourire en allumant un
peu son œil, mais, à la façon des paresseux qui, pour s'épargner d'insister, préfèrent simuler avoir compris.
Il se laissa prendre à ce genre de léger mensonge, inconnu des êtres simples qui tiennent toujours à s'informer, et ne recueillit que le sourire et que l'œil animé qui l'avait un moment regardé en face, avec un commencement presque de familiarité.
Le galop final tirait à sa fin ; on était sur le point de se séparer. Il avait encore quelque chose à dire. Il se dépêcha, en laissant tomber sa voix. Cette fois, elle le regardait pendant qu'il parlait. Ce fut lui qui baissa les yeux :
— Mademoiselle, dit-il, c'est bien le moins que vous me connaissiez jusqu'au bout, puisqu'il s'agit de passer sa vie ensemble... Je ne veux pas vous tromper, sur rien... Eh bien, je sais qu'il y a des personnes qui sont plus ou moins difficiles, comme çà, sur les petites choses... Voilà : je me suis fait mettre deux dents fausses.
Il allait les lui montrer. Un tonnerre d'applaudissements brouilla tout. On se levait et chacun se déplaçait immédiatement. L'abbé regarda d'un œil malin les deux jeunes gens :
— Eh bien! dit-il, il me semble que nous avons rompu la glace!... Ah! cette jeunesse!...
Pour ne pas être remarqués, on se sépara. Le notaire dit qu'il était enchanté d'avoir fait la connaissance de ces dames. Elles s'inclinèrent.
Elles se trouvèrent presque aussitôt nez à nez avec M. Houblon et deux de ses filles.
— Tiens! s'écria une de celles-ci, comment î vous étiez là ?
Le papa qui était la franchise même disait en même temps :
— Nous vous avions vues, mais comme vous étiez avec une personne étrangère, nous n'avons pas osé, vous comprenez...
— C'était un ami de M. le Chapelain.
— Parfaitement ! firent en chœur les trois Houblon, et ils affectèrent de parler d'autre chose afin de prouver leur discrétion. Les deux demoiselles Houblon qui n'étaient pas là. donnaient des leçons de musique, et celles qui étaient là ne trouvaient pas à en donner. Cela ne se disait pas et l'on ne faisait jamais allusion — par discrétion — à l'absence des deux sœurs.
Geneviève songea que son entrevue avec Jules Giraud notaire à la Celle -Saint-Avant, avait pu exciter des jalousies.
La grande route nationale, parallèle à la ligne de Paris-Bordeaux ; sur un espace de cent cinquante mètres environ, des maisons à droite et à gauche : deux auberges avec l'enseigne de zinc représentant, l'une un Cheval blanc, l'autre une Lamproie ; la gendarmerie avec un drapeau tricolore, également en zinc; un boulanger ; la mairie, qui ne se distingue des autres bâtiments que par les affiches sur papier blanc fripé et le cadre grillagé contenant les actes de l'état civil ; un renfoncement formant une petite place : l'église ; un chemin de bifurcation ; l'alignement reprend ; on lit des réclames du chocolat Menier et du Petit Journal sur des murs gris ; puis une grosse maison : quatre fenêtres au rez-de-chaussée, autant au premier et unique étage, la maison du notaire.
Les pannonceaux nouvellement dorés brillent au-dessus de la porte d'entrée.
Et après, c'est la route encore, toute droite, soigneusement entretenue, souvent déserte ; au loin, la brouette du cantonnier portant un panier et un gilet à manches ; un blanc troupeau d'oies qui, gravement, traverse.
C'est la Celle-Saint-Avant.
Geneviève, connue ici depuis un an bientôt, sous le nom de Madame Giraud, se tient d'ordinaire à la, dernière fenêtre du rez-de-chaussée, vis-à-vis d'un petit meuble à ouvrage : et les rares passants de la route peuvent reconnaître son profil penché. Lorsque, fatiguée de lire ou de travailler, elle lève la tète et hasarde un coup d'œil au dehors, elle voit le maréchal ferrant, le marteau levé, et la croupe d'un cheval de trait présentant son sabot. L'odeur de la corne roussie l'oblige souvent à fermer la fenêtre. Parfois ses yeux demeurent longtemps fixés sur l'ardente petite flamme rouge de la forge, qui brûle au milieu d'un trou d'ombre.
« Ainsi, écrivait-elle à sa vieille tante, la vie » est donc d'attendre la fin de chaque journée der- » rière une vitre en regardant toujours le même » objet? Je me souviens de l'œil de Loupai ng, du u catalpa, de la petite fontaine, et de ce pauvre » balai pris dans la glace ! Et, en face de mon » forgeron, il me semble, je ne sais pourquoi,
» que ces choses d'autrefois étaient un spectacle » très agréable... Pourtant, cet homme qui ferre » ses bêtes du matin au soir, n'a point mauvaise » figure et ne me veut pas de mal ; tandis que » le beau-frère du plâtrier (!!!... est-ce loin déjà » ces histoires-là !) te fera mourir de chagrin si » tu t'obstines à ne pas le quitter. Sans compter » querien ne s'oppose àce que j'aille dansmon jar- » din qui est dix fois grand comme le tien, et qui » pousse! c'est une vraie bénédiction. On espère » qu'il y aura beaucoup de fruits cette année... » Si tu voyais les poiriers ! Je pense avec joie, » ma bonne tante, que lorsque nous cueillerons » nos poires, ton maudit bail sera expiré, et que » tu seras là, avec nous. Tout de même, si tu » avais été moins « entêtée » (attrape ! tant » pis!) tu aurais bien pu venir t'installer avec » nous plus tôt. Enfin!...
» Jules m'a encore emmenée hier avec lui en » cabriolet. Ce sont des promenades qui ne sont » pas bien attrayantes, car la voiture est très in- » commode et les chemins où il me mène sont » atroces. Mais je n'ose pas refuser de l'accom- » pagner tant il est heureux de m'avoir avec lui. » Tant et si bien que j'ai attrapé un peu froid » en l'attendant dehors, pendant qu'il faisait un » inventaire ; et je recommence à souffrir des » dents. Il faudra donc bon gré mal gré que je » me paie le voyage de Tours, probablement » samedi prochain. Tu penses que ce sera bon
» grè\ Jules me conseille d'y aller samedi, » quoique les trains et le salon du dentiste soient » bondés, à cause de la réduction sur les billets, » qui est assez importante ce jour-là.
» J'ai eu la lessive cette semaine. C'est ça qui » en est un tracas ! Heureusement la maman » Giraud m'est d'un grand secours. Elle ne » vient que lorsqu'il y a à payer de ses mains. On » perdrait son latin à tenter de la faire asseoir. » Quant à la mettre à table avec nous, c'est » une affaire d'état ! et encore je suis obligée » de me regimber pour l'empêcher de nous > servir.
» Ah I quand j'entends les trains qui roulent » là-bas, sur cette grande ligne qui n'en finit pas, » ni par un bout ni par l'autre, tante, mon cœur » se serre. Il en passe là, dans le temps d'une » journée, des gens en costume de voyage — » comme nous en avons tant vus, en Suisse, te » rappelles-tu ? — D'où viennent-ils ? Où vont- » ils ? Pourquoi est-ce que j'ai une espèce de ver- » tige à savoir qu'il y a des gens qui passent ?... » Je ne les vois pas ; ils ne me voient pas der- » rière ma vitre : il y a, entre nous, le maréchal » ferrant, et, plus loin, une rangée de peupliers... » Voilà de drôles d'idées. Ne te moque pas de » moi, au moins !
)> .V bientôt, ma tante chérie, à samedi, je » t'embrasse.
« Ta txENEVIÈVE. »
Le samedi matin, à 8 heures et demie, le cabriolet était attelé devant la porte ornée des pannonceaux, et le notaire, debout, en flattant les naseaux de sa jument, attendait « Madame ». Elle qui se pressait si peu, d'ordinaire, n'était jamais en retard pour aller à Tours; elle descendait avec des cartons à chapeaux, un sac de voyage, mille brinborions, et plus élégante que le dimanche. On s'élançait sur la grande route droite, à l'opposé de la direction de Tours, pour aller joindre la station de Port-de-Piles, à huit ou dix minutes. Jules Giraud n'osait s'éloigner de sa bête toujours un peu fringante au sifflet des locomotives ; Geneviève le quittait avant d'entrer dans la gare :
— N'oublie pas de prendre un aller et retour !
— vSois tranquille. A ce soir !
Seule, elle se sentait les membres légers. Elle eût été au bout du monde.
Le train rattrapait promptement le cabriolet sur la route parallèle. Geneviève agitait son mouchoir par la portière, jusqu'à la rangée de peupliers.
Quand elle se rasseyait, les personnes de son compartiment, quelles qu'elles fussent, avaient régulièrement le petit sourire de sympathique et maligne connivence: « Ah ! bien, j'espère qu'on s'en fait des adieux ! »
Une heure après, le train s'arrêtait et poussait de grands sifflements pour demander la voie en
vue de l'immense plaine, carrefour de lign chemins de fer, terminée au loin par les douces collines de la Loire, et où s'étend Tours, tout à plat. On ne voyait émerger de la ville que les flèches grises de la cathédrale, quelques églises, les deux hautes tours de l'ancienne basilique et, depuis peu de temps, une sorte de pâtisserie informe, blanchâtre, comparable à une grosse cloche de plâtre, qui était la nouvelle église de Saint-Martin.
En marche ralentie, on coupait l'extrémité de la longue avenue de Grammont plantée d'arbres, et l'œil de la jeune femme embrassait d'un coup le prolongement en droite ligne : la rue Royale, — depuis peu nommée rueNationale, — le pont de pierre, la Rampe de la Tranchée, et tout là-bas, adossé aux coteaux, le Sacré-Cœur de Marmoutier : un monde d'évocations !
Avant l'heure du déjeuner, elle était dans les bras de sa tante. Et c'étaient aussitôt des questions précipitées, superposées, enchevêtrée-, un babillage sans tin que ne réussissaient à interrom • pre ni la sombre exaltation religieuse qui croissait chez M"e Cloque d'une manière inquiétante, ni l'appétit que ce déplacement matinal donnait à Geneviève. A chaque fois, on eut dit qu'elle revenait d'un long voyage.
Aller chez le dentiste, après le déjeûner, était une vraie partie de plaisir. Les personne^ qui la rencontraient pendant les cinq ou six heures
qu'elle passait à Tours, déclaraient ne jamais l'avoir vue si gaie. Elle voulait aller partout dans une seule après-midi, chez les Houblon, chez l'abbé Moisan qui triomphait d'avoir fait le mariage, chez Madame Pigeonneau nouvellement installée rue Nationale et à qui on avait à remettre des romans en location, chez des amies de pension mariées, et jusque même à Marmoutier, souhaiter un petit bonjour à ses anciennes maîtresses.
— Mais ma pauvre enfant ! tu manqueras ton train de 4 h. 55.
— Ah ! bien ! la belle affaire ! pour une fois, je n'en mourrais pas!... D'abord mon mari sait bien que tant que tu seras à Tours et qu'il y aura chez toi une chambre pour moi, ce n'est pas la peine de me fouler la rate pour attraper le train... Ah ! par exemple, si tu n'habitais plus ici, je n'y ferais pas long feu !. . .
Mais elle ne doutait pas que sa tante persistât à demeurer à Tours. Mllc Cloque affirmait le contraire, et son désir était sincère d'aller vivre près de sa nièce. Car elle-même ne se rendait pas compte des racines secrètes et profondes qui la rivaient aux pieds des vieilles tours de Saint- Martin, mieux même : au spectacle quotidien et passionnément douloureux de l'exhaussement pierre à pierre du monument nouveau, quitte à endurer jusqu'à sa dernière heure le voisinage et les persécutions de Loupaing.
Pour quiconque connaissait bien M"e Cloque, il était clair qu'elle mourrait là, au milieu de ses habitudes de souffrir, et qu'elle mourrait peutêtre de la mystérieuse et cruelle volupté qu'il y a à contempler avec orgueil l'outrageant triomphe de ce que l'on juge la pire chose du monde.
— Tu ne sais pas ce que je souhaiterais ? avait-elle dit elle-même à Geneviève. Eh bien ! ce serait de disparaître le jour où ils mettront la dernière main à leur « cabanon moderne ». C'est une grâce que je demande tous les jours au bon Dieu. Je n'ai jamais compris qu'un chef survive aune défaite, et il est encore beau de mourir de la main du vainqueur, quel qu'il soit...
Dans leurs courses de l'après-midi, une fois passé le débordement des premières confidences, la tante reprenait la rengaine de ses tristesses. Geneviève, qui connaissait tout cela, écoutait d'un air distrait et répondait en décrivant la « vie de cloportes » des gens de la Celle-Saiht-Avant, dont la momification prête à rire quand on y songe au milieu du bruit des voitures et du va et vient de la grande ville.
— On dit déjà la messe dans la nouvelle crypte, figure-toi, ma chère enfant. C'est M. Janvier qui l'a inaugurée. C'est un honneur qui lui revenait de droit. Il sera évèque avant peu. Quant à l'église même, on achève les mosaïques : c'est d'un mauvais goût! il faudra que tu voies ça...
— Pourquoi, puisque ce n'est pu^> beau?
— Précisément ! Il faut voir ça ! Si nous avons une minute de reste, nous entrerons... Ah! par exemple, je me prive de parler au Frère Gédéon !
— Il est donc toujours là ?
— Lui ! Ah bien ! Puisque Mmc Pigeonneau a eu la faiblesse d'abandonner la place, tu penses qu'il en a profité ! Tu verras le magasin qu'on lui a réservé dans la nouvelle construction. Ça n'a pas d'apparence sur la rue. On entre parla petite porte allant à l'escalier de la crypte, et il y a là une magnifique salle pavée en mosaïque, avec des vitraux, et consacrée à la vente. Il paraît que leur église lilliputienne était encore trop grande: on a rogné dessus pour la boutique ! Tu verras : avec le dessin des fenêtres, ça a quelque chose d'oriental. Le marquis prétend que le Frère est làdedans comme un juif d'Alger : il ne manque que des babouches...
— Tu te montes la tête avec tout ça ! disait Geneviève, laisse-les donc tranquilles avec leur Saint-Martin !
Et,' regardant à la pendule du salon d'attente de Stanislas de Wielosowsky :
— Déjà deux heures et demie ! dit-elle. A cette heure-là, tous les jours, excepté le jeudi et le dimanche, il y a le vétérinaire qui passe en tilbury... C'est le moment où le juge de paix de Port-de-Piles, q ui suit un régime contre le diabète, arrive à pied juste en face du maréchal ferrant, et il se range pour éviter la poussière de la voiture. . .
Deux personnes devaient encore passer avant elle. Geneviève s'énervait, impatiente d'aller dehors et de s'enivrer du mouvement de la ville. Elle avait feuilleté, tout en causant à voix basse, un grand volume illustré ; elle marcha dans la pièce ; s'arrêta en face de deux jolies têtes de femmes au pastel, signées d'un nom imprononçable, un artiste compatriote du dentiste, probablement. Enfin elle alla à la fenêtre sur la rue Nationale, près de sa tante. Elle souleva le rideau . Tout à coup elle fit :
— Tiens !
— Quoi donc, ma fille ?
— ... Oh! rien.
Comme elle continuait à regarder, Mlie Cloque tourna la tête contre la vitre. Mais ses mauvais yeux lui firent faire la grimace.
— Qu'est-ce que c'est donc? répéta-t-elle.
— Ce sont eux, dit Geneviève.
L'esprit de M"c Cloque alla tout droit aux Grenaille-Montcontour ; car, toutes les fois qu'elle venait dans cette rue, elle pensait à eux, pour les éviter.
Et elle dit, de peur que le laconisme des deux questions et réponses ne prît l'importance d'une réticence :
— Ils sortent sans doute de chez Roche?
— Oui, dit Geneviève.
Celle-ci ajouta :
— Léopoldine n'embellit pas.
Elles ne parlèrent plus.
La nature des souvenirs qui papillonnaient dans le silence les gênait l'une et l'autre. On distinguait, de l'autre côté de la cloison, la voix douce de Stanislas et le choc minuscule des petits instruments d'acier qu'il posait sur la planchette mobile. Soudain, un léger cri de femme : « Ho-a ! »
Et leur tour vint de pénétrer dans le cabinet du dentiste. Celui-ci les avertit que l'opération n'exigerait pas de longs soins.
— Oh ! fit Geneviève, ne vous pressez pas.
— Le nerf n'est pas sensible ; si vous aviez le temps aujourd'hui même, nous pourrions en une seule séance...
— Non ! non ! non ! je sais ce que c'est que les opérations trop vite faites. J'y consacrerai autant de séances qu'il faudra... D'autant plus que, justement aujourd'hui, j'ai pas mal de petites courses.
— Bien, bien! fit Stanislas de Wielosowsky, de son joli accent. En ce cas, nous nous contenterons de ceci pour aujourd'hui.
Et il déposa dans la piqûre de la dent un tout petit coton imbibé d'acide arsénieux.
— C'est dommage que ça sente mauvais, observa Geneviève.
Le dentiste sourit et dit, non sans une légère impertinence, et pour montrer qu'il n'était pas
LE PETIT BOXHICUR 345
dupe des stratagèmes employés par les dames des environs pour venir à la ville :
— S'il n'y avait pas quelque inconvénient, nous aurions trop de monde...
Mais son timbre étranger était si aimable qu'on ne pouvait point se froisser.
Il était néanmoins trop tard, quand elles sortirent, pourallerjusqu'à Marmoutier. Mllc Cloque voulait entraîner Geneviève voir la nouvelle église. C'était une idée fixe. La malheureuse passait désormais sa vie à rôder autour du monument exécré.
— A quoi bon ? dit la jeune femme. Je t'avoue que j'aime mieux les endroits gais...
Elles allèrent s'asseoir dans le nouveau magasin Pigeonneau-Exelcis, malgré que M!lfl Cloque boudât encore la gracieuse titulaire de l'exlibrairie ultramontaine, à cause du petit coup d'état qu'elle avait accompli.
En s'établissant dans la rue ci-devant Royale, désormais Nationale, dont le seul nom donnait des nausées à M"c Cloque, la maison Pigeonneau- Exelcis avait répudié carrément toute spécialité de commerce religieux. C'était désormais une librairie profane, étalant à sa devanture tous les ouvrages nouvellement parus, sans aucune distinction. On y trouvait Xcï/ij à côté du Maître de forges et d'un roman qui faisait alors beaucoup de bruit, l'auteur en étant renvoyé devant la Cour d'assises. On y voyait une brochure
de M. le chanoine Beauséjour établissant par a -f- b la superposition de trois Basiliques sur l'ancien sol de Saint-Martin, et une brochure de l'architecte diocésain qui contenait in- extenso le texte du chanoine Beauséjour avec une réfutation point par point en regard ; une brochure de M. l'abbé Janvier exaltant la construction prochainement achevée ; une autre publiée à ses propres frais par ce pauvre M. Houblon, anathématisant M. Janvier. Un album en couleur reproduisant les traits de « Nos célèbres demimondaines » grand ouvert sur l'étalage, couvrait en partie les controverses religieuses.
Le jour où MUe Cloque, en passant rue Nationale, avait aperçu ce pot-pourri, au-dessous du nom de sa fidèle amie, Mmc Pigeonneau, inscrit en grandes lettres d'or sur les glaces, elle crut avoir une attaque et ne dut son salut qu'à son accoutumance aux surprises les plus pénibles.
— Je me demande, avait-elle dit à sa nièce, ce qu'il faudrait maintenant pour m'abattre. Des trahisons, des scandales, des lâchetés, des sacrilèges, j'aurai tout vu et me voilà encore debout!...
Mais Geneviève tenait à louer des romans pour rompre les longues heures de la Celle-Saint- Avant, et on était entré à la nouvelle librairie.
Il y avait deux demoiselles de magasin, une caissière, un petit garçon pour les courses.
La salle, vaste, était du haut en bas garnie de
rayons où pressaient leur dos jaune tous les exemplaires de la littérature romanesque. Ça et là étaient appendues des chromolithographies doucereuses représentant en général des jeunes femmes à l'air niais, avec de jolies épaules largement découvertes, entourées d'oiseaux, de fleurs ou d'amours ailés. Achevai sur de menues tigelles de fer les journaux de Paris laissaient lire la moitié de leur titre: G/7 fi..., Le Fig..., L'Intrans..., La Lant...
— Qu'est-ce que vous voulez? avait dit aussitôt Mm€ Pigeonneau en venant au devant de ces dames, avec un petit air quasi contrit, il faut bien suivre le mouvement !... On nous a mis à la porte de là-bas, n'est-ce pas ? et nous n'étions pas de force à soutenir la concurrence du frère (lédéon.
— Tous mes compliments, avait prononcé un peu sèchement M"" Cloque. Mais que ne nous avez-vous averties de vos intentions; moi qui me suis tant tourmentée de votre sort !
— Cette chère mademoiselle Cloque ! Comme vous êtes bonne ! J'avais mon projet dans la tète, voyez-vous bien... là, que je vous dise, mademoiselle Cloque, pour toutee qui est des ouvrages et des objets de piété, vous les trouverez toujours aussi bien ici qu'ailleurs. Nous ne les mettons pas à l'étalage, parce que ce n'est pas le genre du quartier, mais nous en sommes très bien fournis.
Elle était un tantinet plus élégante. Elle conservait pour la vente ses jerseys collants qui, s'ils avaient fait crier quelques dévotes, s'harmonisaient exactement aux goûts de sa nouvelle clientèle. Mais elle avait modifié sa coiffure, et portait des cheveux sur le front que M"e Cloque trouvait « immodestes » et qui lui donnaient un piquant appréciable, sinon du meilleur aloi. Ses hanches s'arrondissaient : pour un rien, elle sautait sur l'escabeau, levait un bras vers un rayon et vous regardait de là-haut, le sourire aux yeux et aux fossettes des joues, la lèvre abaissée soigneusement sur ses dents imparfaites.
Pigeonneau tenait tout l'entresol avec sa reliure. Il correspondait avec sa femme par un tube acoustique, et ne descendait guère. Tout au plus, quand on tardait à répondre à son coup de sifflet, voyait-on apparaître le bas des jambes de son pantalon, dans un petit escalier tournant, à la rampe garnie de serge verte. Et il ne se gênait pas pour faire allusion, de là-haut, aux commandes du Conseil municipal ou du Lycée de jeunes filles, nouvellement fondé.
M. le marquis d'Aubrebie, sans qu'il l'avouât, -souffrait de cette révolution. Il allongeait sa promenade jusqu'à la rue Nationale, et achetait des almanachs et des photographies d'actrices au lieu de statuettes et de médailles : là n'était point pour lui le grand dommage. Mais, en face des demoiselles de magasin, de la caissière et des
acheteurs de passage, il perdait ses aises et ses moyens ; ses madrigaux sentaient le rance, et il avait des rivaux parmi les jeunes gens de la ville.
— Vous vous moquiez de nos tourments, lui disait M"e Cloque, vous posiez au bel indépendant ! Ta ! ta ! ta ! mon bon ami, tout se tient ; et vous êtes, comme nous, une victime des affaires de Saint-Martin.
Il venait de sortir au moment même où M"e Cloque et sa nièce entraient à la librairie. Il avait attendu longtemps et, précisément, dans l'espoir de voir ces dames. Il devait être allé manger un baba chez Roche.
— Allons-y! dit Geneviève.
La tante hésitait.
— De quoi as-tu donc peur? Viens donc ! Tu sais, mon déjeûner est déjà loin : le dentiste, ça creuse...
Et Mllc Cloque se laissait entraîner par cette impitoyable jeunesse, quoiqu'elle redoutât, d'instinct, cette rue Nationale, dans la mesure même où Geneviève paraissait s'y plaire.
— Je ne comprends pas, disait-elle à la jeune femme, que tu n'aies pas la curiosité de connaître leur nouvelle église.
L'après-midi s'acheva tranquillement chez Roche, en compagnie du marquis et de Mlla Zélie ; et il ne se passa rien de remarquable. On vit une des demoiselles Houblon qui marchait à grandes enjambées sur le trottoir, avec un pauvre
petit chapeau fripé, et sous le bras, un rouleau à musique. Elle ne leva même pas la tête devant la pâtisserie. Mlle Zélie haussa une épaule en signe de commisération.
— Quelle noble et digne famille ! dit M1U> Cloque.
On commençait à prétendre que le papa était fou.
Geneviève reprit le train de 4 h. 55.
Le samedi suivant, elle revint avec son mari qui devait traiter une affaire avec un avoué. Après le déjeûner chez la tante, on s'apprêtait à sortir tous trois ensemble. Il faisait chaud ; les persiennes étaient rabattues à la porte-fenêtre donnant sur le jardinet. Le notaire boutonnait assez maladroitement un des gants de sa femme. Deux fois il avait recommencé déjà, ne mettant jamais le bouton en face de sa boutonnière.
— Ne vous impatientez pas, dit Mlle Cloque, en regardant à travers les jours de la persienne ; nous avons le temps, et j'aimerais bien que cet animal de Loupaing ne se trouvât pas sur notre passage. Regardez-le moi, derrière les fusains : je vous demande un peu ce qu'il fait là !
Tout à coup, on entendit distinctement la voix du plombier qui adressait des signaux du côté de sa maison :
— Venez donc ! venez donc vite : on va voir dénier tout le cortège; la douairière, la princesse et le cocu !...
LE PETIT BnXHKl.'R
Mu° Cloque quitta rapidement la persienne, et se laissa tomber dans le fauteuil rouge, à gauche de la cheminée, où Geneviève, un jour, avait eu aussi une faiblesse, après le retour de Léopoldine.
— Qu'est-ce que tu as ? dit Geneviève en se précipitant vers sa tante.
— Rien, mon enfant, rien. Mais cet homme me tuera avec sa grossièreté.
— Qu'est-ce qu'il a donc dit? Il emploie un langage !
— De qui parle-t-il donc ? fit le notaire encore tout rouge de son application.
— Oh ! ne vous en préoccupez pas, dit Mlle Cloque. Je connais les habitudes de cet énergumène ; il ne s'agit que de m'être désagréable.
Geneviève insista de grand cœur auprès de sa tante afin qu'elle quittât cette maison et vînt habiter près d'elle :
— Vois un peu dans quel état tu te mets... Ah ! là-bas, tu serais bien tranquille.
Mlle Cloque encore tout ébranlée, leva jusqu'à ses lèvres les deux index, en compas, comme toutes les fois qu'elle réfléchissait. Puis elle tendit la main à Geneviève :
— Eli bien ! oui, mon enfant, oui, mes chers enfants, puisque vous insistez, je m'y déciderai. Aussi bien, je ne peux plus vivre ici. vous le voyez, c'est intolérable. J'irai avec vous. .
— Quand ça ? quand ça ?
— Ah ! quand ça ! dit M,le Cloque.
Et elle réfléchit encore :
— Eh bien ! dit-elle, à la prochaine fête de Saint-Martin... Je voudrais les voir inaugurer leur église.
Les deux époux la regardèrent en hochant la tête. Que faire contre une manie incurable ? Ils sortirent tous les deux, la tante ne se sentant pas suffisamment remise de sa secousse.
Le notaire admira la nouvelle halle au blé qui s'élevait à la place de l'ancienne église Saint- Clément. Les maisons neuves, la propreté de la place rajeunie, l'odeur humide des bâtiments tout frais lui étaient agréables. Il avait ce que la maman Giraud appelait « le goût de la bâtisse. »
Il s'extasia sur le quartier qu'on ne reconnaissait plus. La place et les'rues récemment pavées offraient à sa semelle le luxe d'une chapelure de sable grésillant. Le rouge vif du coutil rayé qu'abaissaient les magasins à leur devanture, lui rappelait des comices agricoles :
— Ça donne à la ville un air de fête... As-tu lu, dans le journal, que le noyau de l'activité commerciale était désormais fixé ici ?
Il ne trouva rien à redire à la construction de Saint-Martin. Il en jugea le style « original » et l'ensemble « imposant ». Il savait par les journaux que cela s'appelait « romano-byzantin ; » et il prononçait en examinant chaque face, donnant le bras à sa femme, adossé au magasin
de blanc : « Romano-byzantin... romanobyzantin...
— Tu trouves ça vilain ?
Geneviève ne savait trop qu'en penser, ayant entendu dire tant de mal de cette entreprise.
— C'est d'un mastoc I dit-elle, et cependant c'est tout petit. En somme ce n'est pas plus grand que l'église de la Celle-Saint-Avant... On ne sait pas de quoi ça a l'air... Tiens ! ça ressemble à ces réductions en plâtre qu'on fait des grands monuments. C'est prétentieux, et c'est mesquin.
— Mais cependant, dit le notaire, tout le monde en semble très satisfait... Je ne parle pas de ta tante, bien entendu !
Ils décidèrent de visiter l'intérieur, en commençant par la crypte.
L'aveugle de l'ancienne chapelle provisoire se tenait à la petite porte. Il n'avait pas changé durant les années de démolition et de reconstruction ; et de ses lèvres tuméfiées tombait la plainte et la prière d'autrefois : « Ayez pitié messieurs, mesdames, ayez pitié d'un pauvre aveugle ».
Comme à tous les rappels de ses années de jeune fille, Geneviève frissonna.
Le Frère bleu la reconnut. Il sortit de sa boutique et l'accompagna pour lui donner des explications, car il joignait désormais à son rôle de vendeur les fonctions de cicérone.
— Je ne me permets pas de vous demander
des nouvelles de mademoiselle votre tante ; nous la vo}rons tous les jours...
Et, en descendant Fescalier, il commença de réciter sa leçon :
— Ces messieurs et dames n'ont pas manqué de constater que l'architecture du monument est inspirée par les belles et antiques basiliques de Ravenne et la délicieuse chapelle de San- Miniato de Florence ; les façades du transept sont remarquables par le fini et le goût des sculptures...
— Oui, oui, faisaient M. et Mme Giraud.
— La crypte, continua le Frère, est divisée en cinq nefs, et du sol s'élèvent dix riches colonnes dont les fûts sont en marbre grenat d'Ecosse.
La résonnance assez forte dans ce sous-sol bas et étroit où l'on ne voyait que des colonnes prétentieuses, troublait la limpidité du langage du guide, et certains mots tonnaient et en couvraient plusieurs autres. On entendait : « Sarcophage... grès des Vosges... Sous ces voûtes majestueuses... Anges gardiens du tombeau... insignes du soldat et de l'évêque... et par dessus tout : Ciborium, mot incompris, mais qui à lui seul donnait l'idée d'une grande richesse sacrée.
— L'ange de droite, dit le Frère, en or massif, est un don de Mmc la comtesse de Grenaille- Montcontour...
Et il glissa un regard malin sur Geneviève.
— Presque toutes les personnes notables de la
ville, ajouta-t-il, se sont fait remarquer par leur générosité.
Il cita d'autres donateurs.
— Enfin, acheva le Frère, vous voyez, Messieurs et dames, dans la partie qui sert de base à ce sarcophage, le caveau même où reposaient les restes du saint Thaumaturge et qui fut recouvré de nos jours par une permission spéciale de la Providence.
De l'ombre d'une colonne émergea la Mouche. Elle portait toujours le tulle de deuil sur les ailes de son bonnet blanc, et dans les yeux une envie terrible de parler. Elle esquissa deux ou trois courbettes destinées à se concilier les faveurs du mari de Geneviève qui ne la connaissait point.
— Tiens ! vous êtes encore ici, vous aussi ?
La chaisière indiqua du geste un grand plateau posé près de la porte de sortie, qu'elle surveillait, et où s'entassaient des pièces de monnaie blanche.
— C'est pour l'embellissement de l'église, dit la Mouche.
Geneviève comprit et tira son porte-monnaie. La Mouche lui toucha le bras, l'amena dans l'ombre et lui glissa à l'oreille :
— Vous avez joliment bien fait de vous marier, madame : paraît que ça ne va pas bien du tout « de l'autre côté. » Ces demoiselles Jouffroy sont bien ennuyées, allez !
— Ah? fit Geneviève.
Alors, l'ancienne chaisière lui souffla avec une odeur de tabac :
— Ce n'est pas moi qui le dis. On prétend que c'est un ménage d'enfer ! . ..
En passant devant le plateau, le Frère, un pied dans l'escalier, se retourna :
— Les dons les plus modestes sont reçus avec reconnaissance, comme le présent du riche.
Jules Giraud se crut, à son tour, obligé de déposer une pièce de monnaie.
On remonta. Geneviève acheta des images pour les petits enfants de la Celle-Saint-Avant.
— Maintenant, si vous voulez visiter l'église supérieure ?
— Oh ! bien, ma foi, ce sera pour un autre jour... Je viens souvent le samedi.
— Mais, Monsieur n'a peut-être pas le loisir de venir si souvent? dit le Frère, sur un ton ambigu qui montrait que, comme par le passé, il était informé de tout. D'ailleurs, il était lancé et décrivait quand même l'église supérieure :
— Cette partie de l'édifice, encore à-demi masquée par les échafaudages des artistes-décorateurs, est tout à fait digne de l'attention du pieux pèlerin. L'autel se dresse exactement au-dessus du Tombeau... Porté sur ses quatre colonnes de marbre et orné d'un tabernacle avec colonnettes de porphyre, cette œuvre, pure de lignes, et sobre de détails, revêt un cachet de véritable grandeur..^
La coupole, d'une noble élégance, est surmontée de la statue du grand évêque...
Enfin, comme les jeunes époux s'en allaient, le Frère posa un doigt sur la manche de ( ieneviève signifiant l'annonce d'une confidence précieuse que Ton ne fait pas à tout le monde :
— Dans le bras de la statue, dit-il tout bas, sont déposées les reliques de saint Martin.de saint Brice, de saint Perpet et de saint Grégoire de Tours...
Et, plus bas encore, de peur du mari qui pouvait n'être pas bon catholique :
— Il y a cent jours d'indulgence pour l'invocation « saint Martin priez pour nous » prononcée en regardant la statue...
Jules tint à accompagner sa femme chez le dentiste :
— Tu n'aurais, dit-il. qu'à te trouver mal ! . . . Oh ! oh! toutes les fois qu'il s'agit d'opérations, il ne faut pas plaisanter. Moi-même, qui suis robuste, eh bien, pour ces choses-là, j'ai une sensibilité !...
A vingt-cinq pas de chez Stanislas de Wielosowsky, en passant devant une porte étroite près de laquelle était une affiche coloriée donnant le programme de la soirée à l' Alcazar, on vit sortir le lieutenant Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour accompagné de son frère aîné. Marie-Joseph reconnut Geneviève et la salua. Jules leva son chapeau, avec embarras, ne connaissant pas l'officier.
— Qui est-ce donc? demanda-t-il à Geneviève qui avait rougi jusqu'aux oreilles.
— Mais, c'est lui, dit-elle.
— Lui ? qui ?...
Et il parut comprendre tout à coup :
— Ah! parfaitement.
En honnête femme, ou bien, par un insatiable besoin de rouvrir les anciennes blessures., elle avait fait à son mari la confidence de son amour de jeune fille.
Il ajouta :
— Eh bien! tu vois qu'il vaut mieux que je sois avec toi. Tu aurais été seule, ça aurait pu t'être pénible... Si, si, je sais ce que c'est.
Mais, huit jours après, quand elle revint, elle était seule. En passant devant le Café de la Ville et sans lever les yeux, elle distingua le lieutenant assis tout contre la porte, le monocle à l'œil, surveillant la rue.
Elle eut une peur inconnue d'elle jusqu'alors. Elle faillit s'arrêter brusquement et rebrousser chemin. Pourquoi? « Mon Dieu ! fit-elle, que je suis donc sotte ! » Elle ne s'avouait pas que, depuis des années, elle était attirée vers cette grande rue par l'espoir de le voir, lui, ou même à son défaut quelqu'un des siens. Et à l'instant où elle le voyait, elle eût voulu être à cent lieues. Elle regretta de ne pas avoir amené sa tante fatiguée. On aurait pu prendre une voiture.
Ses jambes flageolèrent en sentant que l'offi-
cier s'était levé aussitôt son passage et marchait derrière elle. Il la devança vite et fut à côté d'elle, le képi à la main.
— Madame, dit-il, peut-être suis-je indiscret ; mais j'avais un grand désir de vous présenter mes hommages.
Elle avait rougi, et elle pâlissait. Il savourait son trouble insurmontable. Il demanda des nouvelles de la tante. Elle crut devoir s'informer de la santé de sa famille. Elle entendait sa propre voix trembler.
Elle fut prise de honte, d'une honte soudaine, qui la stupéfia et l'affola. Elle salua le jeune homme très sèchement et s'engouffra, comme une plume que le vent chasse, dans le couloir du dentiste.
Elle montait l'escalier sans rien voir, la conscience anéantie, son cœur faisant plus de bruit que ses pas. Quelqu'un montait plus vite qu'elle. Elle se rangea. Elle poussa un cri. C'était lui qui l'avait suivie. Il disait:
— Pardon! pardon !... Je ne pouvais pas vous quitter comme cela... Je n'aurai peut-être jamais l'occasion de vous revoir... Je... Je vous aime toujours.
Suffoquée, arrêtée malgré elle sur la marche, au lieu de fuir, elle eut l'imprudence de dire :
— Ce n'est pas vrai !
au lieu de manifester son indignation.
A ce mot, lui fut certain qu'elle l'aimait. Mais
elle avait eu le temps de se ressaisir. Elle se redressa et dit :
— Monsieur !...
d'un air suffisamment blessé,- cette fois-ci.
Elle monta vite. Il redescendit.
Pendant qu'elle attendait son tour, dans le salon du dentiste, en face des deux dames au pastel, elle se disait : « Je vais en finir aujourd'hui avec ces satanées dents. Je ne puis plus revenir ici. »
Stanislas de Wielosowsky lui proposa :
— Pendant que nous y sommes, nous ferions peut-être bien de procéder à un petit nettoyage complet.
— Oh ! croyez-vous que ce soit bien nécessaire ? J'avais justement l'intention de vous prier de terminer.
— - C'est une mesure préventive. Mieux vaut profiter de la belle saison, pour vous éviter de vous déplacer pendant l'hiver... Votre dentition est très susceptible.
Elle palpitait sous ces paroles d'apparence anodine. Elle sentait du froid aux extrémités de ses pieds et à ses mains. Ce n'était pas elle qui décidait de son sort, en ce moment-ci. Elle avait dit consciencieusement qu'elle voulait en finir.
— Et cela demandera longtemps?... C'est que voyez-vous, je ne pourrai plus guère venir.
— Une seule séance, dit-il. La prochaine fois, nous terminerons tout cela.
C'était le mois de juin. Il y eut des pluies et des orages. Le temps s'assombrissait ; on entendait de très loin les trains siffler du côté du sud. Les mouches harcelaient les chevaux chez le maréchal ferrant ; et, quand il passait sur la grande route une charrette fleurant bon le foin et traînée par des bœufs accouplés, Geneviève éprouvait de la peine à voir les beaux yeux mélancoliques des bêtes s'ouvrir et se fermer sans défense sous les piqûres. Au premier roulement du tonnerre, elle fermait la fenêtre, et elle appliquait un instant les mains aux vitres, pour voir tomber le commencement de l'averse, en grosses gouttes d'eau.
Le notaire était souvent en courses, dans son cabriolet. Il revenait à demi trempé et sentant Le » chien mouillé ». Il demandait à changer de
flanelle et de chaussettes. Et il venait achever de se remettre devant une grande flambée de sarments dans la cheminée de la cuisine. Il se frottait les mains vigoureusement, se tâtait, se tapotait d'un bout à l'autre. Alors, il disait qu'il se trouvait bien, et qu'il faisait joliment bon de vivre.
Avant le dîner, le ciel étant calmé, il chaussait des sabots et sa femme de légères galoches à semelles de bois, et tous deux allaient au potager donner la chasse aux limaçons. On cueillait les lentes coquilles mobiles sur le sable humide, au milieu des allées, ou bien l'on s'amusait à suivre les petits rubans visqueux jusque dans les bouillées d'oseille où l'on détachait l'escargot crachant et renfonçant soudain sa mauvaise humeur. « Pouah ! » faisait Geneviève quand par hasard elle en écrasait un. Elle criait aussi, lorsque, tandis qu'elle était penchée, un poirier lui pleurait dans le cou. Son mari ayant été, à cette occasion, chargé de l'essuyer, l'embrassa. Elle lui dit :
— Occupe-toi donc plutôt de tes sales bêtes !...
Et il alla devant, portant les limaçons dans un pot de grès recouvert d'une assiette ébréchée.
Cependant la terre ayant reçu l'eau du ciel répandait un parfum de noces mystérieuses, et, après la secousse de l'atmosphère, le silence des petits vergers et des champs et l'apaisement universel des choses vous soulevait le cœur, d'un désir à faire pleurer.
Un chat parut sur la crête d'un des murs ; il marchait avec des précautions sur les cimes à demi séchées des moellons. Il s'arrêta tout à coup, une patte levée, en regardant fixement Jules et ( reneviève de ses yeux étranges de métal jaune.
Geneviève eut un petit rire nerveux en voyant ce chat. Son mari sourit et lui dit :
— Comme tu es enfant ! Qu'est-ce qui te fait rire ?
Elle n'en savait rien.
De l'horizon encore sombre et troublé vint un dernier roulement de tonnerre affaibli. Elle frissonna et rentra à la maison.
Le soir, comme ils achevaient de dîner, la fenêtre ouverte sur le même potager, Jules lui dit :
— Mais, avec tout ça, on n'a pas réglé le compte du dentiste.
— Puisqu'il n'a pas fini, dit Geneviève.
— Sais-tu bien que tu es un peu capricieuse? Voyons ; tu as eu cinq ou six semaines pendant lesquelles il fallait absolument aller à Tours, chaque samedi, pour te faire soigner la bouche. Tu ne laisses pas ton dentiste aller jusqu'au bout, et maintenant tu ne veux plus y retourner!... Je ne te comprends pas.
— Je voudrais que la dent me fit mal, dit Geneviève, alors j'y retournerais... Mais, je t'en prie, laisse-moi tranquille avec ce sujet-là !
— Les temps orageux te rendent nerveuse. Oh ! je vois bien ça, depuis quelque temps.
— Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ?... Sortons-nous?
Il alla dans le corridor prendre son chapeau et sa canne.
— Ta canne ! dit-elle, je te demande un peu si tu as besoin d'une canne pour aller faire les cent pas sur ta route où l'on ne rencontre pas âme qui vive ! C'est bien un endroit pour faire des embarras !...
Il reposa sa canne et reparut les deux mains libres. Elle haussa imperceptiblement les épaules.
Ils allèrent le long de la route, comme chaque soir. Ils marchaient, tantôt côte à côte et tantôt se donnant le bras, selon l'humeur de la jeune femme, du côté de Port-de-Piles, jusqu'à la rencontre du rapide. Ils s'arrêtaient pour voir passer cette barre lumineuse et ronflante qui, tout à coup, rayait brutalement la nuit. La fuite éperdue des trains vers l'horizon était toujours d'un grand effet sur Geneviève.
Son mari à qui elle avait confié son impression, la sentant trembler à son bras, lui disait :
— Il n'y a pourtant pas de quoi être jaloux des gens qui sont là-dedans, ce n'est pas déjà si agréable de voyager la nuit...
Il la serrait un peu contre lui, et ajoutait :
— Avoue qu'on est tout de même mieux ici, dans un bon dodo...
Et ils revenaient.
Selon le vent, telle ou telle cloche semait dans la campagne sa douce invitation à la prière ou au repos du soir.
— Comme c'est joli ! soupirait Geneviève, ces petites cloches, là-bas, là-bas ; on ne sait pas d'où cela vient...
— Si, si, disait le notaire. Et il se faisait une coquetterie de ne jamais se tromper sur le nom de l'endroit d'où venait le son.
Elle rappelait les clochettes des troupeaux entendues en Suisse, et elle revoyait la belle route en lacets, les chevaux de la diligence au galop, la vallée profonde avec le lac tout en bas...
— Oh ! oh !... faisait-elle ; brrr !
Et elle se cramponnait au bras de son mari, comme si elle eût encore éprouvé le léger vertige de la descente.
— Tu as une imagination! disait-il, tu te fatigues inutilement la tête.
Alors on discutait sur la nature des lumières qu'on apercevait au loin devant soi :
— Je te dis que c'est une voiture.
— Non, puisque le dernier train est passé : c'est l'auberge.
— Et l'autre lumière en face ?
— Je parie que c'est le maître d'école qui sort de la mairie avec sa lanterne.
l'n éclair blanchissait l'espace : et l'on distinguait une charrette bâchée, au conducteur invisible, et s'avançant à pas de tortue. A dix mètres du
véhicule on entendait le chien aplati sur l'avant, qui grognait ; il semblait tenir entre les mâchoires un joujou à engrenage, longuement remonté et dont les roues dentées se froissaient avec un bruit de râpe. Puis le ressort se brisait d'un coup net : « ouap ! » au passage de Giraud et de Geneviève.
Et, presque tous les soirs, avant de toucher les premières maisons du village, le notaire disait :
— Mais, m'aimes-tu un peu ?
— Cette question ! Est-ce que je ne suis pas ta femme ? Est-ce que tu as à te plaindre de moi ?
— Oh ! non ! bien sûr que non !
Il ajoutait:
— Je suis trop heureux... Je ne méritais pas de t'avoir... Je n'avais jamais espéré une femme comme toi.
Quelquefois, quand Geneviève voyait une grosse larme dégringoler jusqu'aux quatre brins de moustache de son mari comme pour affirmer la sincérité de ses paroles, elle l'embrassait de bon cœur.
Ce fut la vieille tante, qui, enfin, se plaignit de ce qu'on ne vînt plus lavoir. Geneviève exigea que son mari l'accompagnât à Tours. Et, cette fois-ci, on alla chez le dentiste, tous les trois, après le déjeuner.
Le lieutenant était au café de la Ville. Geneviève passa, sans tourner la tête, toute fière et très solide, entre ses deux chaperons. Il l'avait
vue, avec sa tante et son mari ; elle en était certaine. Elle se félicitait, intimement, comme si elle eût remporté une grande victoire sur elle-même. Au premier abord, elle ne s'était pas étonnée que Marie-Joseph fût encore là, peutêtre à l'attendre, à l'heure où il l'avait déjà rencontrée le samedi. En y réfléchissant, elle se dit : « Il faut qu'il en ait une patience!... » Elle se demanda s'il l'attendait tous les jours. « Oh ! non ! il ne vient que le samedi. » Elle compta les samedis qu'il avait dû l'attendre, depuis celui où il l'avait abordée, où il avait eu le toupet de la suivre dans l'escalier, où il lui avait dit — elle entendait sa voix, elle voyait le bout de soleil doré qui tremblait sur la moustache ondulée: « Je... Je vous aime toujours ! » Le notaire observa que, puisque Mlle Cloque restait avec Geneviève, il pouvait bien aller chez son avoué.
— Non ! non! dit vivement Geneviève, ne t'en va pas !
— Quelle idée! tu n'es pas perdue, je suppose?
— Xe vous plaignez donc pas, dit M"e Cloque, d'avoir une femme qui ne veut pas se séparer de son mari. C'est sans doute pour cela que je ne la vois plus, moi... Quand on pense qu'il y a six semaines que nous n'avons causé !...
— Pauvre chère tante, dit Geneviève.
Afin de pouvoir causer à l'aise, elle permit à
Jules de s'en aller. Il était très flatté de la marque de sympathie que venait de lui donner publiquement sa femme. Il eut une trouvaille d'amoureux:
— Allons î dit-il, je vais descendre, mais tu me regarderas un peu dans la rue ; tu me feras un petit signe de la main.
— Comme c'est gentil ! dit Mllc Cloque, quand le notaire eut le dos tourné ; que je suis heureuse de vous voir ainsi tous les deux !... Sais-tu bien, dit-elle, en regardant Geneviève dans les yeux, que tu es ma seule consolation au milieu d'un monde qui s'en va tout entier à vau-l'eau! Oui, mon enfant, partout, du haut en bas de l'échelle, je ne vois que des gens qui suivent leurs petits intérêts mesquins et qui, pour le plaisir de leur ventre — oh ! il faut appeler les choses par leur nom ! — n'hésitent pas à renier Dieu et à trafiquer de leur âme...
Geneviève était debout et faisait à Jules, par la fenêtre, les signaux convenus. Elle pensait : « S 7/ est encore au café, il doit voir que mon mari est en bons termes avec moi. Cela devrait suffire à le faire partir... » Mais quelque chose, au dedans d'elle, et qui s'imposait souvent à elle, en s'emparant de son intelligence et de ses membres, lui soufflait : « Mais, s'il t'aime, s'il t'aime, crois-tu qu'il va partir pour si peu? » — « S'il m'aime ! » prononça-t-elle, presque des lèvres, en ouvrant des yeux hébétés. Et l'abominable dia-
logue de cauchemar qui la torturait depuis mx semaines, se reformulait dans sa tête endolorie : « Il t'aime! il t'aime! » — « Xon ! non lu — « Il t'aime ! il t'aime ! pourquoi a-t-il monté l'escalier derrière toi? » — « Xon ! non! il ne m'aime pas. » — « Et toi ? »
C'est alors qu'elle devenait folle, qu'elle se mettait à rire parce qu'elle voyait un chat s'arrêter sur un mur en la regardant ; c'est alors que le son des cloches dans la campagne, ou la fuite du train rapide, la rendaient malade ; c'est alors, parfois, qu'elle embrassait son mari. Et la voix intérieure, odieuse et chérie, ajoutait en ce moment: « Il t'attendait depuis six semaines à la porte du café, le monocle à l'œil, te guettant dans la rue... »
Elle restait les yeux fixés en bas, droit devant elle, sur les glaces de la pâtisserie Roche, sans rien distinguer.
— Tu le vois encore? demanda M"e Cloque.
— Qui ça ? mon mari ? Non.
A ce rappel, ses yeux se débrouillèrent et elle baissa aussitôt le rideau du vitrage :
— Ah ! bien ! fit-elle, crois-tu ? J'étais là à regarder tes ennemies en face et je ne les voyais pas ! C'est un peu fort !...
— Mes ennemies ? demanda M110 Cloque.
— Ces deux vieilles perruches de Jouffroy ! Elles sont là chez Roche et elles Lorgnent [Kir ici tant qu'elles peuvent...
— Vraiment ?... Et tu crois qu'elles regardent par ici ? Elles nous auront peut-être vu monter... Pauvres filles ! je ne les rencontre plus. Elles ne vont aux offices qu'à la crypte de la nouvelle église... Oh! je ne leur en veux pas ! J'aurais tant aimé me réconcilier avec elles avant de mourir...
— Tu as bien le temps, par exemple !... Elles ont été assez méchantes avec toi !
— Est-ce qu'elles regardent encore ?
Geneviève risqua un œil sans toucher au
rideau :
— On dirait qu'elles guettent... Qu'est-ce qu'elles peuvent bien faire là ?
— Mon Dieu ! s'écria Mllc Cloque ; elles ont peut-être la même pensée que moi.
— Quelle pensée ?j
— Si elles avaient le désir de me revoir !...
— Ah ! soupira Geneviève en soulevant les épaules, tu crois les gens bien généreux !
— Ma fille chérie, quand on a mon âge, vois-tu bien, on juge les gens et les choses autrement que dans la jeunesse. Je voudrais m'en aller de ce monde sans que personne pût me reprocher de lui avoir manqué gravement, et l'hostilité de ces deux sœurs, qui ont été si longtemps mes amies, m'est bien pénible... Je te prierai, si je ne peux pas les embrasser avant ma mort...
— Tante, dit Geneviève, avec impatience, je te supplie de ne pas me parler toujours comme
si ta dernière heure était arrivée ! Est-ce que ça a du bon sens ? Tu ne te portes pas trop mal ; tes jambes sont bien meilleures qu'il y a dix-huit mois !...
— Je sais que ces sujets-là ne sont pas gais, mon enfant, mais, c'est avec raison que je t'avertis parce que le Ciel m'a fait la grâce de m'avertir moi-même, afin que j'aie le temps de me bien préparer...
— Comment ça ? fit Geneviève, souriant à demi.
— Ma Geneviève ! il faut te dire que j'ai eu dernièrement une petite attaque...
Geneviève pâlit :
— Et tu ne m'as rien dit ? tu ne m'as pas appelée ?
— Cornet a dit tout de suite que c'était inutile, pour cette fois-là. Il m'a administré je ne sais quelle drogue qui m'a tellement secouée qu'en moins de huit jours j'étais debout. C'est à cause du tracas qu'a eu cette pauvre Mariette que je lui ai donné quelques jours de congé pour aller voir son fils. Si elle avait été ce matin à la maison, elle t'aurait tout raconté, malgré ma défense.
Geneviève était bouleversée. Mais elle voulut cacher son inquiétude :
— Enfin, tante, c'est passé ! Et tu vois que tu es solide, puisque te voilà si bien rétablie !
Et elle embrassa sa tante. Il n'y avait plus personne dans le salon, et Stanislas, en ouvrant
à la dernière cliente qui devait passer avant elles, leur avait adressé le sourire qui signifie : « A vous, tout à l'heure ! »
Soudain, Geneviève eut une émotion rétrospective et ne put contenir ses larmes. Elle se jeta au cou de sa tante :
— Ah bien ! dit-elle, tout de même, si je m'attendais à celle-là, par exemple ! Et dire que je n'ai rien su de tout cela... J'aurais bien dû m'en douter... Je suis sûre que c'était cela qui me mettait la tête à l'envers, là-bas...
— Mon enfant! ma chère petite enfant ! disait Mllc Cloque, en la pressant sur son cœur, ne te fais pas de chagrin ; dis-toi que je m'en irai bien tranquille puisque je te laisse honnête et pieuse femme, telle que ton père eût souhaité te voir...
Elle ajouta, tout bas, en confidence :
— Je crois que le bon Dieu exaucera mes prières et me prendra dans ses bras quand ils auront consommé l'abaissement de notre sainte religion devant les pouvoirs publics...
Et elle mettait un doigt devant sa bouche, comme pour signifier : « Chut ! chut !... n'en dis rien î... » en faisant des yeux qui savouraient par avance l'orgueilleux contentement d'une belle mort.
Mais elle revint à la minute présente.
— Est-ce qu'elles regardent encore ?
— Oh ! dit Geneviève, qu'est-ce que ça fait ? laisse-les donc.
- — Xon ! non ! Va voir à la fenêtre, je t'en prie. J'ai mon idée.
— Oui, dit Geneviève : c'est même assez drôle: il y a Hortense qui ne quitte pas des yeux soit la fenêtre, soit la porte. Elles ont l'air de se cacher.
M"° Cloque se leva :
— J'ai mon idée, répéta-t-elle. Mon enfant, ton tour va venir dans un instant ; je vais descendre, et si les choses se passent bien, tu me retrouveras à la pâtisserie... J'ai mon idée; j'ai mon idée !...
Geneviève se prit le front. Des images discordantes et entremêlées se dessinèrent à ses yeux. La lugubre confidence de sa tante, son héroïque résignation devant la mort annoncée, sa joie mystique de vieille fille vertueuse, et d'un autre côté cet acharnement à se réconcilier avec les demoi selles Jouffroy, — maintenant les tantes de Marie- Joseph, — la perspective d'un rapprochement entre les deux familles — après l'aventure de l'escalier et le tumulte depuis lors de sa cervelle et de ses sens, — lui causèrent une espèce d'affolement craintif. Elle pensa tout à coup : « mais 1rs Jouffroy sont là pour surveiller Marie-Joseph ! ... ■>
— X'v va pas! dit-elle à sa tante.
— Si, mon enfant, je sens que Dieu me commande cette action qu'il approuve. Ne perdons pas de temps. A tout à l'heure. Je t'attendrai chez M"° Zélie.
Elle l'embrassa et descendit.
On entendait dans le cabinet du dentiste le ronronnement de la lime mécanique ramonant par pesées réitérées la dent de la patiente, une dame assez bien, que l'on avait vue longtemps, là, tranquille, à regarder des images. Et, quand la lime cessait de mordre, la bouche, sans doute maintenue ouverte par le doigt parfumé de Stanislas, émettait des sons plaintifs, inarticulés : « ahan... ahan... ahan !... » sans que s'interrompissent les coups réguliers de la pédale ébranlant l'étrange rouet.
La porte donnant sur le palier fut vivement ouverte. Une tête d'homme parut, qui inspecta d'un clin d'œil toute la pièce. Geneviève crut mourir. Elle avait vu Marie-Joseph.
Elle n'eut certainement pas la force de crier. Il était près d'elle. Il disait :
— Il le fallait bien ! il le fallait bien ! Depuis le temps que je vous attends... Je vous aime... Je vous aime... Geneviève !
Elle ramassa ses forces pour lui dire :
— Vous êtes perdu ! allez-vous-en : vos tantes sont en face, chez Roche...
— Allons donc ! dit-il ; vous voulez me faire peur : mes tantes sont au diable. En tout cas, je les y envoie...
— Mais la mienne, la mienne ! ma tante sort d'ici.
— Je le sais bien ! c'est pour ça que j'y suis !
— Vous êtes fou!
— Je ne dis pas non, mais je vous aime !...
Elle s'était levée pour lui montrer les demoiselles Jouffroy chez Roche. S'il ne s'en allait pas, il ne lui restait à elle qu'un parti : fuir, et sur-lechamp. Mais elle n'aperçut plus ces demoiselles chez Roche. Elle vit M"e Cloque y entrer. L'arrivée de celle-ci avait peut-être fait reculer les deux sœurs. Il était possible, grâce à cette circonstance, qu'elles n'eussent pas vu l'officier pénétrer dans le couloir du dentiste. Et la scène qui allait inévitablement avoir lieu entre les trois vieilles filles les retiendrait.
P'ile pensa : « C'est un peu fort ! il faut que Dieu lui-même s'en mêle ! »
Le sentiment toujours stupéfiant des combinaisons qui semblent l'œuvre d'une ironique puissance souveraine, s'empara d'elle en même temps qu'elle retombait anéantie sur une chaise.
— Puisque vous venez le samedi, balbutiait Marie-Joseph, je puis vous voir... Je vous verrai...
Elle faisait signe de la tête : « non, non !... »
— Allez-vous-en! dit-elle, je vous en supplie! Vous vous perdez et vous me perdez en même temps ! Mon mari peut revenir: ma tante est à trois pas d'ici...
— Geneviève! nous avons été séparés par des histoires stupides... C'est vous qui deviez être ma femme...
— Oh! oh ! si vous l'aviez bien voulu !...
— Ah! oui... fit-il, les parents... l'argent... On ne fait pas ce qu'on veut... Je ne suis pas heureux.
— Vous n'êtes pas heureux...
Il s'aperçut que le mot qu'il venait de prononcer s'emparait de toute l'attention de Geneviève.
— Non ! non ! insista-t-il. Il y a une femme qui nous est destinée, et si on la manque, toute la vie est gâchée...
Elle trouva cela joli. Ses yeux remontèrent à ce niveau de l'espace où elle avait coutume de rencontrer les rêves. Elle semblait regarder une des têtes de femmes au pastel. Elle la voyait tout juste pour recueillir sur ces traits séduisants les songeries qu'elle avait eues ici durant les heures d'attente ; et à toutes ces songeries, Marie- Joseph était mêlé. Aujourd'hui, il était là ; il lui parlait d'une voix émue; il s'échauffait ; il s'approchait d'elle. Même, elle avait déjà retiré sa main qu'il essayait de prendre. Dans le petit mouvement, elle avait rencontré les }^eux du jeune homme, et vu le beau serpent d'or qui ondulait sur sa lèvre.
— Allez-vous-en ! disait-elle encore.
Mais elle ne pensait même plus à ce qu'elle disait. C'était à peine si elle distinguait les paroles brûlantes que lui-même prononçait. Dans le temps de quelques secondes, c'étaient ses trois années de torture d'amour qui lui revenaient,
jusque dans leurs moindres détails, avec une précision qui lui incisait la chair à nouveau, et une abondance qui l'étouffait. La rose et la goutelette de sang, la brusque entrevue chez Roche, la lettre de la tante mise à la boîte, les papiers du pupitre, le long hiver, le profil dans le catalpa, et jusqu'à la vue de la frise de faïence, au concert militaire, pendant que Jules Giraud parlait du sabotier !... Et son existence dans le village perdu : le maréchal ferrant, le tilbury du vétérinaire et la promenade du diabétique ; les lessives étendues dans le jardin clos de murs, et l'ombre émouvante des nuits sur la campagne, que les trains balafraient d'une longue écorchure : pas un souvenir, pas une image, pas une parcelle du temps ou de l'espace, pas une minute de ses jours ou de son sommeil qui n'eussent été imprégnés du regret de lui, du secret et fol espoir de seulement lui parler un jour ! Si elle ne lui disait pas tout cela d'un coup, dans cet instant unique où elle respirait son souffle et sentait le parfum de ses cheveux, il était donc inutile et vain d'avoir vécu ces longues heures de martyre solitaire, et combien il était vain de recommencer à vivre après cela!
Elle croyait qu'elle allait le lui dire, qu'elle allait s'abandonner en dépit de tout; elle entrouvrait les lèvres.
Mlle prononçait :
— Allez-vous-en ! allez-vous-en!
De l'autre côté de la porte, les pesées rythmées de la pédale, mêlées aux « ahan... ahan... » de la femme, et au léger murmure explicatif du dentiste, accompagnaient en sourdine le colloque haché et fiévreux.
Geneviève dit encore :
— Allez-vous-en ! je vous jure que vos tantes étaient là en face. C'est un miracle qu'elles ne vous aient pas vu !...
Il ricana. Il était prêt à tout braver pour suivre son désir.
Et ce mépris de la minute qui vient exaltait la pauvre amoureuse. Elle trouvait l'officier superbe et chevaleresque, aussi beau qu'elle l'avait rêvé. Il la grisait par une longue litanie de mots d'amour dont elle avait parfois imaginé quelques-uns, accoudée sur son pupitre aux confidences, mais qu'elle n'avait jamais entendus.
Elle portait sur les genoux un petit sac qui tomba. Marie-Joseph le ramassa et le lui remit. Un de ses doigts lui toucha la main. Elle eut un mouvement nerveux et se recula, en faisant glisser sa chaise. Le bruit l'affola; elle se leva ; elle croyait que toutes les portes s'ouvraient. Elle eut un regard de démente. Mais aucune porte ne s'ouvrit ; tout était tranquille. Dans le cabinet du dentiste, l'opération semblait d'une lenteur anormale, bien qu'en réalité il n'y eût pas dix minutes qu'elle durât.
— Comme je voudrais mourir ! soupira-t-elle, en retombant sur sa chaise.
A ce mot, il comprit qu'elle était rendue. Il eut, avant de se précipiter sur ses lèvres, la petite halte infinitésimale qui suit la certitude de la victoire. Quoique innocente, elle comprit la solennité de cette seconde, et son geste pour le repousser prévint celui qu'il allait faire. Elle répéta •
— Allez-vous-en ! allez-vous-en !
Il saisit la main qui l'écartait.
M"€ Cloque s'était acheminée avec de grands battements de cœur chez Roche. Tout en traversant la rue Nationale, elle priait Dieu plutôt que de préparer les termes d'un discours propre à gagner ses deux anciennes amies. « Quand je leur ouvrirai les bras, se disait-elle, elles n'auront pas la cruauté de me repousser ! » La perspective de ce pardon la comblait ; elle goûtait par avance la douceur des larmes qu'on allait répandre. Sa nièce, de là-haut, l'avait vue trottiner avec une légèreté inaccoutumée.
Les demoiselles JoufFroy, faisant le guet derrière les glaces delà pâtisserie, avaient été prises, en la voyant descendre seule, d'une agitation qui n'était point calmée lorsqu'elle entra.
Elles étaient passées, en discourant avidement avec M"° Zélie, dans le second salon, ce qui fit que M11- Cloque trouva la première pièce vide. Elle tremblait un peu. Elle franchit la porte, entre les bocaux de chocolat praliné et les boîtes
de sucre d'orge, par où elle avait vu s'avancer un jour toute la famille de Grenaille-Montcontour. Elle lut immédiatement, et malgré sa vue basse, la plus grande gêne sur tous les visages, y compris celui de Mllc Zélie.
Elle s'avança néanmoins. Sa grande honnêteté ra}ronnait sur sa figure. Son cœur débordait. Elle sentait tout le Ciel se réjouir avec elle. Elle souriait. Elle tendit ses deux mains franches, et elle dit sur un ton qui faisait justice de toutes les malheureuses petites querelles humaines :
— Voyons ! Nous ne nous embrassons pas ? Ces demoiselles témoignèrent un ahurissement
complet. Simultanément, elles croisèrent les mains en les retournant à l'envers et abaissant les bras. Elles eurent des yeux troubles, se regardèrent, prirent à témoin MUe Zélie qui cachait, elle aussi, une certaine émotion, en souriant à tout le monde.
La cadette poussa une exclamation :
— Eh bien ! ma chère, voilà ce qui s'appelle de l'aplomb !
M11? Cloque qui gardait ses deux mains ouvertes, en offrande généreuse, dit encore :
— Je ne m'attendais pas à être accueillie de la sorte... J'étais là-haut, chez le dentiste, avec ma nièce qui vous a aperçues par la fenêtre... Je n'ai pas résisté à un grand désir... A mon âge, il faut saisir les occasions par les oreilles. J'ai pensé que Xotre-Seigneur m'envoyait celle-ci pour pra-
LES COMBINAISONS DE LA PROVIDENCE $3l
tiquer son divin précepte: aimez-vous les uns les autres...
Les deux sœurs étaient en ébullition. L'aînée, sans délier ses mains unies à rebours par l'indignation, sautillait sur place en branlant la tête. La cadette se démenait, courait jusqu'à son récent poste d'observation, revenait précipitamment regarder sous le nez l'infortunée messagère de paix. Elle dit, semblant cracher chacun de ses mots :
— Mais, Mademoiselle Cloque, vous exercez là un métier qui n'a guère de nom !...
— Un métier? dit Mlle Cloque.
MllrZélie jetait déjà le bras sur ces demoiselles, comme pour apaiser un incendie qui se déclare-
— Il est vrai, reprit Hortense, qu'on vous le fait peut-être exercer sans que vous vous en doutiez ! . . .
M"0 Cloque les regardait tour à tour et levait les yeux au ciel. Elle ne comprenait rien.
— Vous croyez peut-être que nous sommes ici, en face de votre dentiste, pour notre bon plaisir > Savez-vous pourquoi nous sommes ici, ma sœur et moi ? Nous sommes ici pour chercher le secret du malheur de notre nièce...
— Du malheur de votre nièce ?...
— Oh! vous faites l'ignorante! Vous n'avez jamais rien su de ce qui se passe ! c'est comme pour l'affaire Pelet!... Il est vrai, encore, que r on ne vous raconte sans doute pas tousses petite secrets...
M110 Cloque se regimba:
— Oui çà, Y ofi? de qui çà, les petits screts?
— Ma bonne, dit l'aînée qui n'avait point parlé, trêve de circonlocutions. Je ne veux pas vous demander pourquoi vous êtes ici, en ce moment et non chez le dentiste, près de Madame votre nièce, ni qui vous a dépêchée vers nous dans le but attendrissant de tomber dans nos bras ! Je vais vous dire deux mots seulement qui vous ouvriront les yeux. M. Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour trompe sa femme. Il la trompe impudemment : c'est un coureur, un galantin, tout ce que vous voudrez, ceci est la fable de la ville... — Avec qui trompe-t-il sa femme — tout au moins une fois entr'autres ? — Voilà ce qu'il importe que nous sachions afin d'essayer d'extirper le mal en sa racine. — Or, vous allez comprendre tout de suite où je veux en venir — c'est pourquoi nous sommes ici, le samedi, en face du dentiste qui a la pratique de votre famille et autour duquel le mari de notre pauvre Léopoldine rôde incessamment, ce jourlà, depuis plus d'un mois .. Si Mm0 Giraud était descendue avec vous de chez le dentiste, elle eût pu vous confirmer immédiatement nos paroles, puisqu'elle a parfois sans doute la bonne fortune de se trouver sous les pas de M. Marie-Joseph, et puisqu'elle a même le privilège de recevoir ses confidences, ce qui lui est arrivé notamment il y a juste aujourd'hui six semaines...
— Vous en avez menti! s'écria M"c Cloque, en s'appuyant contre une console de marbre. Ce que vous dites est une infamie... Mon Dieu! soupira-t-elle, pardonnez-leur, car elles ne savent ce qu'elles font.
— Voyons! mesdemoiselles! voyons ! ànonnait Mlle Zélie, je suis sûre qu'il y a dans tout cela un malentendu.
— Dites-leur, Mlle Zélie, dites-leur, je vous en prie, vous qui connaissez Geneviève, que ce qu'elles imaginent est odieux!...
— Ah ! ah! ah! fit Ilortense: elle est bien bonne! C'est M!ltf Zélie elle-même qui a été témoin de la scène!
Mlu Cloque tomba sur une chaise. M"° Zélie, furieuse qu'on ait abusé de sa parole, levait les bras et disait tout haut :
— Ah ! bien ! si on m'y repince jamais, à dire quelque chose !...
Mais le mal était accompli. Il ne fallait songer qu'à l'atténuer.
— Oh! dit-elle: j'ai été témoin... j'ai été témoin de bien peu de chose... Ne vous tourmentez donc pas, mademoiselle Cloque ; ils ont fait seulement un petit brin de causette devant la porte du dentiste...
M"' Cloque recommença à respirer. Elle était certaine qu'il n'y avait rien et que la vérité allait se découvrir sur-le-champ.
— Ah! ça, M."1' Zélie, s'écria Hortense, j'espère
bien que vous n'allez pas nous faire passer pour des menteuses ou des imbéciles ! Et le couloir, s'il vous plaît ! qu'en faites-vous? Vous l'avez digéré, vous, peut-être, le couloir? Mais pas nous, je vous le garantis.
— Qu'est-ce que c'est que ce couloir ? demanda Ml,e Cloque.
— Rien du tout ! dit M"0 Zélie. Ces demoiselles se tourmentent, voyez-vous ! Dame, pour ces choses-là, on se monte vite la tête !...
— Le couloir! reprit elle-même Mlle Cloque; je suis curieuse de connaître cette grave affaire du couloir.
— Allons donc ! ça ne vaut pas la peine... Mllc Cloque insistait ironiquement, en frappant
le sol du bout de son ombrelle :
— Le couloir ! le couloir !
Les deux sœurs, sous leurs chapeaux à rubans
violets, tout pareils, avaient un même tremblement de la tête, et leurs yeux furibonds jetaient un défi commun à Mllc Cloque et à M1,c Zélie.
— Mon Dieu! dit celle-ci; j'ai vu le militaire s'enfoncer dans le couloir derrière cette chère petite dame: j'ai pensé tout de suite qu'elle avait dû laisser tomber quelque chose qu'il a eu la complaisance de lui reporter. Il faut dire qu'il est ressorti presque aussitôt.
— C'est tout ?
— C'est la pure vérité, mademoiselle.
M1U Cloque se releva.
— Et c'est de là que vous partez pour tenter de salir une malheureuse femme qui a du être tout simplement accostée dans la rue par un homme qu'elle a connu étant jeune fille?...
— Oh! « connu! » Il y a connu et connu! dit Mlle Jouffroy. Il y a des degrés de connaissance, après lesquels, quand on a une fois rompu, on ne se connaît plus.
— Elle eût peut-être mieux fait de ne pas répondre au salut de M. de Grenaille-Montcontour, mais remarquez que cette abstention eût été injurieuse pour lui...
Hortense qui était encore une fois retournée à son poste d'observation, dans l'autre pièce, revint les deux mains en l'air et les abaissa aussitôt en s'en frappant les genoux :
— Il n'est plus au café ! dit-elle ; il n'est plus au café ! Xous allons bien voir !...
L'aînée se précipita elle-même aux glaces.
— Ah ! çà, s'écria M"e Cloque avec dégoût» est-ce que vous auriez la prétention de me faire croire que l'on se donne des rendez-vous derrière mon dos
Les demoiselles Jouffroy se mirent à rire.
— Cela suffit ! dit M"° Cloque. Je vais chercher ma nièce qui est entre les mains du dentiste et je vais vous l'amener ici-même, si vous voulez bien me faire l'honneur de m'y attendre. C'est devant elle, entendez-vous, c'est devant elle que vous formulerez vos accusations !
Les deux sœurs se trémoussèrent devant les glaces, cherchant à découvrir le lieutenant. Assurément il attendait la jeune femme au passage ; il était dissimulé quelque part ; à moins qu'il n'eût eu le front de pénétrer comme l'autre fois dans le couloir. Il ne serait pas mauvais qu'il se trouvât nez à nez avec la vieille !
Mlle Cloque remontait tranquillement chez le dentiste. Elle avait essuyé tant d'ignominies, ces dernières années, que l'abominable calomnie des Jouffroy ne lui laissait que le désir d'en laver immédiatement sa chère Geneviève : « Mon Dieu ! disait-elle, en atteignant le palier du second étage, devant la plaque de cuivre où était gravé : « Entrez sans sonner », mon Dieu ! je suis sûre que vous ne permettez les méchancetés des hommes que pour donner plus d'éclat à la vérité et à la justice !... »
Elle poussa la porte du salon, au moment où Marie-Joseph saisissait la main de Geneviève.
Elle tomba, tout d'une pièce, en travers de la porte incomplètement ouverte ; on entendit très bien sa tête cogner contre la porte d'abord, puis faire blou en touchant le sol. Elle ne bougea plus.
Geneviève eut la force de contenir son cri, pour ne pas perdre Marie-Joseph. Elle lui dit :
— Fuyez ! fuyez ! Que personne ne vous voie ici î Fuyez, je vais appeler...
Il enjamba le corps de la malheureuse, et
Geneviève appela. Stanislas arriva, sans trop se presser. Mais à la vue d'une femme étendue, il activa son pas pesant, et comme il courait sur le parquet, les bobèches tremblèrent aux chandeliers de la cheminée. D'un bras solide, il remit la vieille fille debout. Elle n'était pas morte ; elle balbutiait. Elle avait une figure terreuse; le sourcil gauche, et l'œil, du même côté, étaient fortement relevés, tandis que le coin de la bouche s'affaissait, comme si son visage si régulier et si uni, en tombant, se fût cassé en plusieurs morceaux. Quand elle ouvrit l'œil droit et qu'une lumière encore parut sur ce beau masque d'honneur brisé, ce fut une épouvante, et Geneviève faiblit.
En revenant à elle, après une courte absence, elle distingua sa tante allongée sur le canapé, et auprès d'elle la personne que l'on avait vue d'abord regarder les images et qui avait paru si longtemps pousser sous la morsure de la lime ses petites plaintes inarticulées.
Le dentiste préparait lui-même des révulsifs, et il avait envoyé la bonne chercher un médecin, un fiacre, des hommes pour transporter la malade.
Geneviève, folle, se jetaitaux pieds du dentiste et de la dame et les suppliait de lui dire ce qu'avait sa tante et si elle allait garder cette figure effrayante. Elle surprit sur les lèvres du dentiste le mot d'hémiplégie, puis le salon s'emplit promptement de personnes de la maison préve-
nues par la bonne avant le médecin. Enfin celui-ci arriva^approuva les premiers soins du dentiste et autorisa le transport immédiat au domicile « du moment qu'il y avait une personne delà famille ».
Deux commissionnaires étaient là ; on n'utilisa que le plus vigoureux, un colosse rouge qui répandait une odeur d'ail. Il prit à bras-le-corps la paralytique, comme on soulève un enfant. On vit pendre sur le flanc de l'homme les deux pieds inertes de Mlle Cloque, enfermés en de fines bottines de satin, à élastiques, telles qu'elle en avait porté toute sa vie. Sa tête épouvantable appuyait par le menton sur l'épaule de l'hercule ; elle n'ouvrait plus son œil droit, mais sa bouche tordue s'exténuait dans un perpétuel vagissement. Derrière l'homme, Geneviève tendait son mouchoir pour essuyer ces lèvres désormais inhumaines, d'où filait la salive.
Tout cela formait une bousculade, un gros remuement de pas sur le palier. On se tria pour descendre. Le médecin prit les devants, puis le porteur, et Geneviève. Sur les marches dépourvues de tapis, on n'entendit plus alors que le bruit des lourds talons et le tâtonnement du bout de la semelle de celui qui allait porter jusqu'à la voiture pour une petite commission de quarante sous, l'informe paquet à quoi en était réduite M11'' Cloque.
Le fiacre était au bord du trottoir, la portière ouverte.
En face, à la porte de chez Roche, les demoiselles Jouffroy qui avaient vu sortir l'officier attendaient, campées fièrement, dans l'attitude de la plus haineuse provocation, que la vieille fille osât leur amener sa nièce. Et elles dégustaient d'avance la médiocre satisfaction de voir seulement leurs tètes au débouché du couloir.
Au débouché du couloir, elles virent d'abord le médecin qu'elles ne connaissaient point ; puis le grand commissionnaire et son objet.
L'homme s'étant retourné, presqu'aussitôt dans la rue, afin de présenter plus commodément le fardeau au docteur déjà introduit dans la voiture, la tête de M11' Cloque apparut sur l'épaule géante, par-dessus le fiacre. On la reconnut de chez Roche, à ses bandeaux blancs demeurés seuls paisibles dans le chaos de la figure pitoyable.
Instantanément, à cette vue, le mouvement de la rue s'arrêta. Seuls, un tramway et deux ou trois fiacres qui passaient rapidement continuèrent leur chemin. Mais tout ce qui était à pied convergea vers la voiture stationnant à la porte du dentiste. M11" Zélie faillit quitter la pâtisserie. Les demoiselles Jouffroy s'avancèrent.
Mais la voiture se mit en marche ; et le médecin, Geneviève et la malade échappèrent promptement aux regards. Jusqu'au premier tournant. des gamins couraient encore pour voir l'impressionnante ruine humaine.
Elle semblait assoupie clansx son lit, sous les tentures de cretonne. Mais, de minute en minute, le vagissement sinistre agitait sa lèvre entr'ouverte, et un effort de volonté soulevait sa paupière.
Cornet avait déclaré toute médication inutile. L'abbé Moisan venait d'administrer l'absolution à la mourante, et l'on attendait le curé de Notre- Dame-la-Riche pour les derniers sacrements.
Le notaire, prévenu par le mouvement de la rue, tandis qu'il retournait prendre ces dames chez Stanislas, avait regagné en courant la rue de la Bourde. La tête à l'envers, il montait et descendait l'escalier, ouvrait et fermait les portes. Et il demandait à tous :
— Mais enfin ! comment c'est-il arrivé ?
Personne ne le savait.
Il ouvrait des yeux stupides derrière son lorgnon. Il passait un doigt dans son faux-col et disait :
— Moi, j'en ai ma chemise mouillée.
Geneviève présidait à tous les soins, Mariette
se trouvant absente, et la femme de journée qui la remplaçait étant complètement inhabile. Quand Giraud croisait sa femme au cours de ses vaines allées et venues dans la maison, il lui disait :
— Tu vas te tuer ! Ménage-toi, je t'en prie !
— Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? Aidemoi donc !
Mais il n'était bon à rien.
Le marquis vint pour faire sa partie, à quatre heures. La petite table de jeu était recouverte d'une nappe blanche. On y avait posé un crucifix avec calvaire à trois marches de bois, qui, d'ordi" naire, se trouvait sur la commode derrière les flacons de médecine italienne ; et il était flanqué de droite et de gauche par des candélabres. Le courant d'air que fit la porte, en s'ouvrant, dérangea une maigre branche de buis séché, passée entre le crucifié et la croix, et Jules ( riraud se précipita pour la redresser comme si cela eût de l'importance. M. d'Aubrebie alla tout droit à sa vieille amie, et l'on vit sa face indifférente se creuser instantanément sous l'influence d'une grande douleur.
Tous s'écartèrentdu lit,respectueusement,parce
qu'on savait la mystérieuse force d'amitié de ces deux êtres qui n'avaient jamais pu mettre une idée en commun. Elle lui avait toujours reproché sa légèreté, et lui l'avait plaisantée sans cesse sur la gravité intraitable qu'elle apportait à juger toutes choses. Il y eut un moment horrible. En face du marquis profondément affecté, la malheureuse paralytique, sans doute émue, fut prise d'un rire de faiblesse qui ne la quitta d'ailleurs presque plus. Son œil ouvert restait sérieux et sombre, et de cette bouche tragiquement tordue, sortait le son seulement, le son d'un rire de gavroche.
Ceux qui étaient témoins de cela se sentirent frémir, et Geneviève tomba à genoux devant la petite table, aux pieds du Christ à la branche de buis. Elle dit tout haut:
— Seigneur Jésus! Ayez pitié d'elle !...
Le notaire prit sa femme parla taille et voulut la relever :
— Je te défends de te faire du mal, entendstu ?
La gorge de la mourante continuait à livrer passage à cette suite de petits hoquets hilares auxquels elle avait été soixante-treize ans étrangère. Et cette trahison des organes s'accompagnait du sourd balbutiement par quoi elle croyait probablement exprimer sa pensée. Le marquis demeurait penché sur ce spectacle, et il portait son attention à refouler deux larmes, une au coin de chaque œil, que tout le monde voyait. Enfin,
elle parvint à lever le bras droit et à diriger l'index vers le ciel, où son œil raccompagna. Et elle voulait prendre la main du marquis, tout en faisant signe : « là-haut ! là-haut ! »
M. d'Aubrebie prononça :
— Vous dites que vous parlerez de moi au bon Dieu, n'est-ce pas?
Alors le rire atroce s'éleva plus haut et se continua un peu après que le balbutiement fut arrêté. L'œil se ferma un instant. Le marquis avait deviné ce qu'elle voulait dire. La tète retomba sur l'oreiller. M. d'Aubrebie s'enfuit dans le corridor.
Il faisait chaud. Cornet qui restait là, chassait avec un écran les mouches au vol alenti autour du visage immobile. Il maintenait ouvertes les deux fenêtres sur le jardin. Dans les moments de silence, le doux froissement des feuilles du catalpa éveillait aux oreilles de Geneviève de longues heures d'étés écoulés, et les grincements lointains de la scierie mécanique exaspéraient la confusion complète de tout son être. Elle ne pensait pas. Elle avait été trop secouée. Dans l'intervalle d'une heure à peine, elle avait approché de l'unique ivresse que son imagination et son cœur pussent concevoir ; elle avait soutenu une lutte qui dépassait ses forces, et n'avait été sauvée que par la plus grande terreur. Ce fut dans cette première minute de calme, et abîmée aux pieds du petit calvaire, sur la nappe blanche, que l'idée lui vint: « Mais je suis maudite! Elle va
mourir en me maudissant!... C'est moi qui l'ai tuée!... »
Elle se traîna par terre sur les genoux en priant l'abbé, le docteur et son mari de sortir un moment parce qu'elle avait quelque chose à dire à sa tante toute seule.
— Ça n'a pas de bon sens, dit Giraud, de se mettre en des états pareils ; tu vas te rendre malade et nous serons dans de beaux draps...
Il sortit cependant avec ces messieurs.
— Tante! tante! s'écria Geneviève, au bord du lit, tu sais qu'il n'y a rien eu ! Je lui disais : « Allez-vous-en ! allez-vous-en ! » quand il m'a pris la main...
Mais Mllc Cloque ne parut pas comprendre. La circonstance qui l'avait foudroyée ne laissait pas de trace en sa mémoire.
Geneviève reprit :
— Je suis honnête, tante ! Je suis une honnête femme !
Ce mot attendrit la malade, et sans qu'elle saisît à quoi il faisait particulièrement allusion, elle y retrouva l'un des grands soucis perpétuels de sa vie de vertu, et son terrible rire éclata de nouveau, tandis que son œil se mouillait. Elle prit de sa main droite la main de sa nièce et l'éleva vers le crucifix qui était pendu au chevet du lit. Et on entendait, au milieu des éclats de joie de courtisane qu'un Dieu cruel permettait d'émettre à cette bouche sainte :
— ... ure... ure... ure î Geneviève dit:
— Que ]ejure? c'est ce que tu demandes, n'est-ce pas ? Oui, oui, ma bonne tante ! Je jure de rester honnête, toute ma vie!-..
La main de M11* Cloque retomba lourdement, à la suite de l'effort qu'elle avait fait. L'hilarité s'éteignit et l'œil, encore une fois, se ferma. Elle devait savourer l'assurance de ce prolongement d'honnêteté, par delà sa mort, au milieu des compromissions générales. Le ciel qui l'avait tuée par le spectacle de la plus redoutable de celles-ci, du moins lui faisait la grâce du souvenir^
Jules Giraud frappait à la porte :
— Dis donc ! Geneviève : si tu venais un peu ? C'est le propriétaire, je ne sais pas comment m'en dépêtrer. Il ne veut pas croire au malheur ; il vient pour une question de bai1.
— Rentrez doucement, dit Geneviève, je vais descendre le mettre à la porte.
Comme elle apparaissait au bas de l'escalier obscur, Loupaing dit, avant d'avoir vu ses larmes :
— Ah ! voilà quelqu'un à qui parler. C'est rapport au bail à renouveler. La bourgeoise n'est pas sans savoir que les loyers ont augmenté dans le quartier, depuis que les affaires marchent...
— Ma tante a été frappée, il y a une heure, d'une attaque de paralysie; on l'attend à passer d'un instant à l'autre...
— Comment ça se fait-il qu'on n'en sache rien à la maison? dit Loupaing, en regardant la figure bouleversée de la jeune femme.
— C'est que Mariette n'est pas là ! dit-elle. Et elle laissa le propriétaire qui s'en alla. Derrière le prêtre qui apportait les saintes
huiles, les femmes Loupaing, aussitôt prévenues, accoururent. Elles montèrent, ainsi que toute une séquelle de femmes voisines attirées par la mort. Celles qui n'avaient pas eu le temps d'enlever leur tablier le tenaient replié en triangle afin de n'en présenter que la face propre. Elles s'agenouillèrent pêle-mêle dans la chambre, avec des mines chagrines et des braillements de tête. Parmi elles était la Pelet qui commandait les gémissements. La porte était restée ouverte, et toute la rue de la Bourde entrait. M. Houblon, prévenu en hâte, apparut avec ses quatre filles, au milieu des bonnets. Il enjamba et s'approcha, de lourdes perles de sueur coulant de son front dénudé. Sous les onctions sacrées, la pauvre vieille alliée de cet apôtre s'efforçait d'étouffer son émotion pour retenir la suprême humiliation du rire spasmodique dont, sans doute, elle se rendait compte. Elle taisait jusque son murmure. Le mouvement désordonné de sa lèvre brisée indiquait sa prière mentale.
Le curé, en surplis, toucha avec le coton imbibé son beau front pareil à un dôme d'église. Et M. Houblon était assuré que la lueur de pensée
qui veillait encore sous cette voûte allait à la Basilique impossible, à la résurrection glorieuse de la religion catholique.
Elle n'eut pas la consolation de reconnaître son grand ami. Elle reposa longuement après le sacrement. A cinq heures, elle eut une secousse ; on se pressa autour d'elle et elle prononça presque distinctement :
— Pardon!... Pardon.
Mais sa paupière ne s'ouvrait plus. Elle reprit son vagissement. Elle articulait mieux, mais les mots étaient sans suite.
On distingua encore des mots favoris : « Les quatre pierres... » «médiocrité... »
Instinctivement les personnes présentes se retournèrent vers la cheminée où étaient les vestiges des monuments de l'âge de foi, ainsi que la lithographie de Chateaubriand de qui les paroles lui revenaient encore. Pendant ce temps, elle eut son dernier souffle et le calme se répandit sur son visage.
Geneviève, alors, fut prise de sanglots ; les demoiselles Houblon, plus pâles que la morte, ne savaient où se mettre ; l'abbé, à genoux, priait à haute voix ; le marquis pleurait comme un enfant. On alluma les candélabres et on ferma à demi les persiennes. L'air du soir amena l'odeur du magnolia nouvellement fleuri. On entendait les coups de marteau du savetier. Les personnes familières à la vie de la chambre de
Mlle Cloque éprouvèrent le grand vide que laissait ici cette âme envolée. Et tous sentaient qu'elle emportait avec elle, comme un siècle qui finit, quelque chose qui ne se retrouverait plus.
Pour la première fois, on vit M. Houblon, les épaules écrasées, donner comme tout le monde les signes d'un grand abattement. Seule, à la fenêtre de l'hôtel d'Aubrebie, la folle, agitant son drapeau dérisoire, faisait encore un geste d'espérance.