‹ Mlle de ScuderyChapitre 5 sur 17 · MAITRE MARTIN, LE TONNELIER, ET SES APPRENTIS · texte numérisé non relu

MAITRE MARTIN, LE TONNELIER, ET SES APPRENTIS

Le premier mai de l'année mil cinq cent quatre-vingt, l'honorable corporation des botteliers ou buddeliers, et tonneliers de la ville libre impériale de Nuremberg, tint son assemblée solennelle des métiers, conformément à ses vieilles mœurs et coutumes. Peu de temps auparavant, un des syndics, ou, comme on les nommait, un des maîtres des cierges, avait été porté en terre; c'est pourquoi il fallait en choisir un nouveau. Le choix tomba sur maître Martin. En effet, il n'avait pas son égal pour la solidité et l'élégance de ses tomes ; personne n'entendait comme lui l'arrangement des vins dans la cave; aussi comptait-il les seigneurs les plus distingués parmi ses clients, et vivait-il dans la plus grande aisance, on peut même dire dans la richesse.

Lorsque maître Martin fut élu, le digne conseiller Jacobus Paumgartner, qui était à la tête de la corporation, se prit donc à dire : — Vous avez très bien agi, mes amis, de choisir maître Martin pour votre syndic ; car cet emploi ne pourrait se trouver en meilleures mains. Maître Martin est estimé de tous ceux qui le connaissent, à cause de son extrême habileté et de sa profonde expérience dans l'art de conserver et de soigner le noble vin. Que son zèle

vigoureux, que la vie sage qu'il mène en dépit de toute la richesse qu'il a amassée ,vous servent de modèle. Soyez donc salué comme notre digne syndic, mon cher maître Martin !

A ces mots, Paumgartner se leva de son siège, et s'avança de quelques pas, les bras ouverts, attendant que maître Martin vînt à lui. Celui-ci appuya aussitôt ses deux bras sur ceux de son fauteuil, et se leva avec peine, autant que le lui permit son corps bien nourri. Puis il s'avança lentement vers Paumgartner, à qui il rendit légèrement ses embrassements. — Allons, dit Paumgartsner vin peu étonné, allons, maitre Mai'tin, seriez-vous mécontent du choix que nous avons fait de votre personne ?

Maître Martin rejeta sa tête en arrière, comme il avait coutume de le faire, se mit à jouer avec ses doigts sur son gros ventre, et regarda l'assemblée en ouvrant de grands yeux. — Eh ! mon cher et digne sire, comment serais-je mécontent de recevoir ce qui m'appartient? qui hésite à accepter le légitime salaire de son travail? qui repousse du seuil de sa porte le mauvais débiteur qui vient enfin payer l'argent qu'il devait apporter depuis longtemps? Et vous, mes chers maîtres, ajouta-t-il en se tournant vers l'assemblée, avez-vous enfin eu l'idée que moi, moi, je devais être le syndic de votre honorable corporation ? — Qu'exigez-vous dans un syndic? doit-il être le plus habile dans son métier ? Allez, et voyez ma tonne de deux foudres, achevée sans feu, mon beau chef-d'œuvre, et puis dites si quelqu'un se peut vanter d'avoir livré un morceau semblable par la force et la beauté du travail? — Voulez-vous que votre syndic possède du bien et de l'argent? Venez dans ma maison ; je vous ouvrirai mes caisses et mes coffres, et vous vous réjouirez à l'éclat de l'or et de l'argent qui y étincellent. — Le syndic doit-il être honoré par les grands et par les petits ? — Demandez à nos honorables sires du conseil, demandez aux princes et aux seigneurs tout autour de notre bonne ville de Nuremberg, demandez au très digne évêque de Bamberg, demandez-leur à tous ce qu'ils pensent de maître Martin? Allons ! j'espère qu'ils n'en dix'ont pas de mal !

A ces mots, maître Martin frappa avec complaisance

sur son gros ventre, ferma ses yeux à demi, et voyant que tout le monde gardait le silence d'un air grave, il reprit : — Mais je remarque, et je sais bien que je dois gentiment vous remercier de ce que le seigneur a éclairé vos esprits. Allons ! quand je reçois le prix de mon travail, quand mes débiteurs me rendent l'argent que je leur ai prêté, ne faut-il pas que j'écrive au bas du mémoire : Reçu avec remerciement, Thomas Martin, maître- tonnelier en cette ville! Soyez donc tous remerciés d'avoir acquitté une vieille dette, en me nommant votre syndic et échevin. Au reste, je vous promets que je remplirai mon devoir avec zèle et droiture. Chacun des membres de la corporation me trouvera prêt à l'assister de ma personne et de mes conseils, et je prendrai à cœur de maintenir notre illustre métier dans tout son honneur et son éclat. Je vous invite, mon digne chef de métier, et vous tous, mes chers maîtres et amis, à un joyeux repas pour le prochain dimanche. Nous nous fortifierons le cœur auprès d'un verre de bon vin de Hochheim, de Johannisberg ou de. quelque noble vin qu'il vous plaira de choisir dans mes caves bien fournies, et nous aviserons à faire ce qui sera utile pour notre bien à tous ! Encore une fois, soyez tous cordialement invités !

Les visages des honorables maîtres qui s'étaient visiblement obscurcis, pendant le discours orgueilleux de Martin, reprirent leur sérénité, et au sombre silence qui avait régné quelques instants, succéda un joyeux babil dans lequel il fut beaucoup question du mérite de maître Martin et de sa cave. Tous promirent de se trouver au repas du dimanche, et tendirent leurs mains au nouvel élu, qui les serra cordialement et pressa le chef des métiers contre son gros ventre, comme pour l'embrasser.

On se sépara gaîment et de bon accord.

Il arriva que le conseiller Jacobus Paumgartner dut passer devant la maison de maître Martin pour se rendre à sa demeure. Lorsque tous deux, Paumgartner et Martin, ge trouvèrent devant la porte de cette maison, et que Paumgartner voulut continuer son chemin, maître Martin ôta son bonnet, et s'inclinant autant qu'il put le faire, dit au conseiller : — Ne dédaignerez-vous pas de venir

passer quelques moments dans ma pauvre maison, mon cher et digne sire ! permettez -moi de profiter un peu de vos sages discours. — Eh ! mon cher maître Martin, répondit Paumgartner en souriant, je m'arrêterai avec plaisir chez vous ; mais pourquoi nommez-vous votre demeure une pauvre maison ? Ne sais-je pas qu'elle surpasse celle des plus riches bourgeois ! n'avez-vous pas achevé dernièrement le bel édifice qui fait de votre maison un des plus beaux ornements de notre célèbre ville; et pour l'arrangement intérieur, je ne veux pas en parler, car il n'est pas de patricien qui ne pût s'en accommoder sans honte.

Le vieux Paumgartner avait raison, car, dès que la porte gracieusement arrondie et ornée d'ornements d'étain, se fut ouverte, on aperçut un vaste vestibule couvert de tapis bariolés, et rempli de tableaux ainsi que d'armoires et de sièges d'un bois précieux. Conformément au vieil usage, sur une tablette suspendue au-devant de la porte, on lisait une recommandation d'essuyer ses pieds et de secouer sa chaussure, écrite en vers grotesques.

La journée avait été fort chaude, l'air du soir qui pénétrait dans les chambres était plus agréable, aussi maître Martin conduisit son hôte dans la plus vaste salle de la maison, qui était une sorte de cuisine d'apparat. Chez les riches bourgeois de cette époque, on trouvait toujours une salle arrangée de cette manière et ornée d'ustensiles de ménage, destinés seulement à charmer les regards. — Rosa ! Rosa ! s'écria en entrant maître Martin. Aussitôt une porte s'ouvrit, et Rosa, la fille unique de maître Martin, s'avança au-devant de lui.

Rosa s'inclina respectueusement devant le conseiller, lui prit la main et la porta à ses lèvres. Les yeux pâles du vieux sire se colorèrent subitement, et comme les derniers rayons du jour qui jettent un vif éclat, le feu de sa jeunesse passée brilla ime dernière fois dans ses yeux. — Eh ! mon cher maître Martin, s'écria-t-il d'une voix claire, vous êtes un homme bien partagé, un homme riche, mais le plus beau don que vous ait fait le Seigneur, c'est votre fille Rosa. Si nous autres vieux sires, nous ne pouvons détourner les yeux de la belle enfant, que sera-t-il donc des jeunes gens qui s'arrêtent tout court quand ils rencontrent votre fille

dans la rue, et qui ne regardent qu'elle à l'église, au lieu de regarder le prédicateur ? — Allons, maître Martin ! vous pourrez choisir un gendre parmi nos jeunes patriciens et partout où vous voudrez.

Les traits de maître Martin se contractèrent et devinrent sombres; il ordonna à sa fille d'apporter une bouteille de bon vin, et lorsqu'elle se fut éloignée, le visage brûlant de rougeur et les yeux baissés, il dit au vieux Paumgartner : — Mon digne sire, il est vrai que mon enfant est parée d'une grande beauté, et il est bien vrai aussi que le ciel m'a fait riche ; mais comment avez-vous pu parler de cela devant cette fillette ? Et quant au gendre patricien, il n'en sera rien, s'il vous plaît. — Que voulezvous, maître Martin ? Quand le cœur est plein, il faut que la bouche déborde ! Croiriez-vous que mon sang appauvri se fait plus vivement sentir dans mon vieux cœur lorsque je vois votre fille ? Et je dis sincèrement ce que je pense d'elle, ce qu'elle doit très bien savoir elle-même, je ne vois pas grand mal à cela.

Rosa apporta le vin et deux gobelets magnifiques ; et maître Martin tira au milieu de la chambre une lourde table, ornée de merveilleuses sculptures. A peine les deux vieillards avaient-ils pris place et rempli leurs verres, que le bruit des pas d'un cheval se fit entendre devant la porte. Un cavalier s'arrêta et on entendit sa voix dans le vestibule. Rosa descendit et revint bientôt annoncer que le vieux chevalier Henri de Spangeuberg était là et demandait à parler à maître Martin. — Allons, s'écria Martin, voici une belle soirée, puisque mon meilleur et mon plus ancien client arrive chez moi. C'est sans doute une nouvelle commande que m'apporte messire le chevalier.

A ces mots, il courut aussi vite qu'il lui était possible de le faire, à la rencontre de cet hôte si bienvenu.

Le vin de Hochheim brillait dans les coupes et ranimait les cœurs des trois vieillards. Paumgartner et Spangenberg ne cessaient de regarder Rosa. Paumgartner but à la santé de la jeune fille.

— Maître Martin, dit Spangenberg lorsque Rosa se fut éloignée, maître Martin, vous ne sauriez trop remercier le ciel de vous avoir donné ce trésor. Il vous vaudra un

jour de grands honneurs; car qui ne voudrait être votre gendre, de quelque rang qu'on soit? — Vous voyez bien, maître Martin, que le noble seigneur de Spangenberg pense entièrement comme moi, dit Paumgartner. — Je vois déjà la jolie Eosa en fiancée patricienne, avec un bandeau de perles dans ses beaux cheveux blonds, ajouta le chevalier. — Mes chers sires, mes chers sires, dit maître Martin avec humeur, pourquoi toujours parler d'une chose à laquelle je ne songe nullement aujourd'hui? Ma Eosa vient seulement d'atteindre sa dix-huitième année, et une jeune créature, comme celle-là, ne doit pas encore songer à son fiancé. Comment les choses se passeront-elles? Je me confie là-dessus en la volonté du Seigneur, mais ce qui est bien certain, c'est que ni un patricien, ni personne ne touchera la main de ma fille, que le tonnelier qui se fera connaître à moi pour le maître le plus habile et le plus laborieux. Supposant toutefois qu'il plaise à ma fille ; car pour rien au monde, je ne voudrais contraindre ma chère enfant à prendre un mari qui ne lui plairait pas.

Spangenberg et Paumgartner se regardèrent, remplis d'étonnement. Enfin, après quelques moments de silence, Spangenberg dit à maître Martin : — Ainsi votre fille ne doit pas choisir d'époux hors de votre classe. — Dieu m'en préserve, répondit Martin. — Mais, reprit Spangenberg. mais si un jeune et digne maître d'une noble pi'ofession, un orfèvre peut-être, ou même un artiste, demandait la main de Rosa, et plût à votre fille par-dessus tous ses rivaux, que feriez-vous alors ? — Mon jeune ami, répliqua maître Martin en rejetant sa tête en arrière, mon jeune ami, lui dirais-je, montrez-moi la belle tonne que vous avez faite pour votre chef-d'œuvre; et s'il ne pouvait le faire, je lui ouvrirais amicalement la porte et je le prierais poliment d'aller tenter fortune ailleurs. — Cependant, continua Spangenberg, si le jeune compagnon disait : Je ne puis vous montrer un tel travail, mais venez avec moi sur la place du marché, et regardez cette magnifique maison dont les piliers élancés s'élèvent jusqu'aux nues; c'est là mon chef-d'œuvre. — Ah ! mon cher seigneur, s'écria maître Martin d'un ton d'impatience, que de peine vous prenez pour faire changer mes sentiments; et bien vainement, je

VOUS assure : car une fois pour toutes, mon gendre sera de ma profession, attendu que ma profession est la plus belle qui soit au monde. Pensez-vous donc qu'il suffise de relever les cercles autour des douves, pour qu'une tonne soit faite?... Et n'est-ce pas une belle chose que notre état suppose l'intelligence de savoir soigner le don le plus précieux que nous ait fait le ciel, le noble vin; qu'il nous soit réservé de lui conserver sa douceur et sa force qui nous pénètrent comme une vie nouvelle ? Pour que notre ouvrage soit parfait, ne faut-il pas d'abord tout bien calculer et bien mesurer ? Il faut que nous soyons à la fois architectes et mathématiciens pour combiner parfaitement la force et la proportion de nos tonnes. Eh ! messieurs le cœur me rit dans le ventre, quand je place une belle tonne sur les tréteaux pour l'achever, après qu'elle a été bien rabotée avec la hache, et quand les compagnons lèvent leurs maillets pour lui donner les derniers coups. On entend les outils qui retombent en cadence, clipp, clapp, clipp, clapp ; c'est une joyeuse musique ! l'édifice bien mené à la fin s'élève jusqu'au plafond de mon atelier, et je suis fier quand je prends ma griffe de fer en main, pour le marquer de mon chiffre de maître, de la doiible M, connue et honorée de tous les tonneliers à la ronde.

— Ecoutez encore, reprit Spangenberg en l'interrompant, si par une belle journée, un beau gentilhomme, monté sur un coursier fougueux, avec une brillante suite couverte de riches casaques, s'arrêtait devant votre maison, et voulût bien honorer Eosa du nom de sa dame ? — Eh ! eh ! s'écria maître jNIartin avec plus de violence qu'auparavant, comme je courrais bien vite fermer serrures et verroux, comme je crierais : Passez passez votre chemin, mon rigoureux seigneur ; des roses comme la mienne ne fleurissent pas pour vous ; ma cave vous plaît sans doute, mes batzents d'or vous conviennent aussi, et vous prendriez volontiers la fillette par-dessus le marché] mais passez, passez, je vous en prie !

Le vieux Spangenberg se leva le visage couvert de rougeur, posa ses deux mains sur la table, et ré^échit quelques instants. — Eh bien ! dit-il enfin, une dernière question, maître Martin. Si ce jeune gentilhomme était mon propre

fils? Si moi-même je m'arrêtais devant votre maison, me f ermeriez-vous aussi la porte ? Croiriez-vous que nous aussi, nous venons pour les vins de votre cave et pour vos batzents d'or ? — Nullement, mon gracieux seigneur ; je vous ouvrirais amicalement la porte ; tout ce qui est dans ma maison, serait à votre disposition et à la disposition de messire votre fils ; mais pour ce qui concerne ma Rosa, je vous dirais : l'iût au ciel que le digne chevalier votre fils fût un bon tonnelier; personne sur la terre ne m'eût mieux convenu pour gendre, mais... après tout, pourquoi me tourmenter par ces questions oiseuses, mon digne seigneur? Voyez comme notre joyeux entretien a pris fin subitement, les verres sont restés tout remplis. Laissons là le mariage de Rosa et mon futur gendre, et buvons à la santé de votre jeune chevalier qui est, l'ai-je ouï dire, un aimable seigneur.

Spangenberg s'efforça de reprendre un visage serein, et Paumgartner parla d'autres choses. Mais comme il arrive toujours qu'un instrument devenu discord tend sans cesse à se désaccorder davantage, plus le maître s'efforce à ramener les tons à leur harmonie primitive, ainsi les paroles des trois vieillards ne pouvaient se remettre à l'unisson. Spangenberg appela ses écuyers, et quitta mécontent la maison de maître Martin, où il était entré de bonne humeur.

Maître Martin, un peu confus de la retraite subite du vieux chevalier, dit à Paumgartner, qui buvait son dernier verre de vin et se disposait à s'éloigner à son tour : — Je ne sais pas du tout ce que ce brave seigneur voulait de moi, et j'ignore comment il a pu se fâcher de mes paroles. — Mon cher maître Martin, dit Paumgartner, vous êtes un honmie probe et pieux, et il est bien permis de faire quelque cas de ce que le ciel et notre travail nous ont donné en richesses et en honneurs ; mais ce sentiment ne doit pas éclater en fastueuses paroles; cela est contraire aux pensées d'un chrétien. Déjà dans l'assemblée d'aujourd'hui, vous n'avez pas convenablement agi en vous mettant au-dessus de tous les autres maîtres : il se peut que vous vous entendiez mieux à votre métier que tous les autres ; mais que vous leur jetiez ce reproche au visage, cela ne pouvait exciter que de l'humeur et du mécontentement. Et, ce soir, vous mettez le comble à l'œuvre ! Il ne se peut

pas que vous soyez assez aveuglé pour voir dans les paroles de messire de Spangenberg autre chose qu'une plaisante manière d'éprouver jusqu'où vous poussez votre orgueil exagéré. Le digne seigneur a dû se trouver blessé en vous entendant traiter de bassesse avide toute démarche faite par un gentilhomme pour obtenir la main de votre fille. Et tout se serait encore bien passé, si vous aviez changé de manière, lorsque le chevalier se mit à parler de son fils ; si vous lui eussiez dit : Mon digne et noble seigneur, dans un cas semblable, un tel honneur, auquel je ne suis pas préparé, ne me permettrait pas d'être bien maître de ma résolution. Alors, sans doute, le chevalier eût repris sa bonne humeur, et se fût retiré joyeux comme il était entré. — Grondez-moi bien, dit Martin, je l'ai mérité. Mais lorsque ce vieux seigneur se mit à dire des choses si déraisonnables, ce fut comme si on me serrait à la gorge, et je ne pus répondre autre chose. — Et puis, la singulière idée ! continua Paumgartner : ne vouloir absolument donner votre fille qu'à un tonnelier. Au ciel, dites-vous, doit être confié son sort futur, et cependant vous vous opposez avec une obstination terrestre aux projets de la Providence, en désignant d'avance la classe dans laquelle vous voulez que soit choisi votre gendre : cela peut vous causer des chagrins, à vous et à Rosa. — Ah ! mon digne sire, dit maître Martin d'un ton humilié, maintenant je vois combien j'ai mal fait de ne pas tout dire d'abord. Vous pensez que l'estime que j'ai pour ma profession m'a seule amené à la résolution irrévocable de ne donner Rosa en mariage qu'à un tonnelier : mais il n'en est pas ainsi : il y a encore sous main un motif secret et merveilleux. Je ne puis vous laisser partir sans que vous ayez tout appris ; il ne faut pas que vous passiez la nuit à murmurer contre moi. Asseyez-vous, je vous en prie en grâce ; demeurez encore quelques instants. Voyez, il reste encore une bouteille de mon plus vieux vm, que le chevalier mécontent a dédaignée ; laissez-moi vous la faire goûter.

Paumgartner s'étonna de l'empressement de maître Martin, ce qui n'était nullement dans sa na^ure, et il lui sembla que le vieux tonnelier avait un poids sur le cœur, dont il voulait se débarrasser. Après que Paumgartner se

fut assis et qu'il eut bu un verre de vin, maître Martin commença de la sorte : — Vous savez, mon digne sire, que ma brave femme mourut en couches de Eose. Dans ce temps-là, vivait encore ma vieille grand'mère, si être sourd, aveugle, à peine capable de parler, privé de l'usage de tous ses membres et enfoncé jour et nuit dans son lit, peut s'appeler vivre. Ma Rosa venait d'être baptisée, et la nourrice était assise avec l'enfant dans la chambre où se trouvait la vieille grand'mère. J'étais si triste, et * quand je regardais l'enfant, j'étais si joyeux et si affligé à la fois, que je me sentais incapable de me livrer au moindre travail; tout silencieux et rentré en moi-même, je me tenais près du lit de ma grand'mère que je regardais comme bien heureuse, puisqu'elle était déjà débarrassée de toutes les douleurs de la terre. Et pendant que j'étais à regarder son visage pâle, elle commença à sourire singulièrement, et il me sembla que ses joues effacées reprenaient leurs couleurs. — Elle se releva tout à coup, étendit ses bras impotents avec une force surnaturelle, et dit d'une voix douce et distincte : Rosa, ma chère Rosa ! — La . nourrice se leva et lui porta l'enfant qu'elle prit et berça dans ses bras. Mais, mon digne sire, peignez-vous mon étonnement, ma frayeur,- lorsque la vieille se mit à chanter d'une voix forte cette chanson, à la joyeuse manière de messire Hans Berckler, hôtelier, au Saint-Esprit, à Strasbourg(l).

Tendfe fillette aux joues rosées,

Rose, écoute la leçon

Qui te gardera de soucis.

Surtout défends ton cœur de fols désirs.

Il te viendra

Une brillante maisonnette

Où se joueront des flots écumeux,

Où chanteront, à plein gosier.

De joyeux angelots,

Ecoute leurs chants.

Qu'ils résonnent doucement '

Celui qui te fera ce don

Tends-lu: la main,

Mène-le vers ton père.

C'est lui qui seia ton époux.

Sa maisonnette dans la tienne

Apportera bonheur, richesse et joie.

Tendre fillette aux joues rosées,

Rose, etc

NOUVELLES 'Zâ

Lorsqu'elle eut achevé cette chanson, elle posa avec précaution l'enfant sur la couverture, et lui touchant le front de ses mains décharnées et tremblantes, elle murmura des paroles inintelligibles ; mais au visage inspiré de la vieille, on vit bien que c'était une prière. Ensuite, sa têie retomba sur les coussins de son lit, et au moment où la nourrice emporta l'enfant, elle poussa vm gros soupir. Elle était morte !

Ici, maître Martin se tut. — C'est une merveilleuse histoire, dit Paumgartner ; mais je ne vois pas ce que la chanson prophétique de votre grand'mère a de commun avec la résolution que vous avez de ne donner Rosa qu'à un tonnelier. — Ah ! répondit maître Martin, qu'y a-t-il donc au monde de plus clair que les paroles prononcées par la vieille sur Rosa, avant que de rendre son dernier soupir. Le fiancé, dont la maisonnette amènera la richesse, le bonheur et 1& contentement dans ma maison, qui cerait-ce donc, sinon un bon tonnelier qui fera chez moi son chef-d'œuvre, sa brillante tonne? Dans quelle autre maisonnette que dans les tonneaux s'agitent des flots écumeux? Et quand le vin travaille, alors il murmure et bouillonne ; ce sont les petits angelots qui chantent joyeusement. Oui, oui ! la grand'm.ère a voulu indiquer un maître- tonnelier, et un tonnelier sera mon gendre. — Mon cher maître, vous expliquez, à votre façon, les paroles de la grand'mère. Pour moi, je ne les interprète pas ainsi, et je pense que vous devez vous soumettre à la volonté du ciel. — Et moi ! dit Martin, je pense que mon gendre sera un maître -tonnelier !

Paumgartner était presque en colère, tant cette obstination lui semblait étrange, mais il se contint, et dit en se levant : — Il est tard, maître Martin, cessons de boire et de parler; ces deux choses-là sont maintenant superflues.

En passant par le vestibule, ils trouvèrent une jeune femme avec cinq enfants dont l'aîné avait à peine huit ans, et dont le plus jeune n'avait pas six mois. La mère pleurait et se lamentait. Rosa vint au devant de son père, et dit : — Ah! Dieu du ciel, Valentin vient de mourir; ' uilà «a i»r.-.me et ses enfants. — Quoi ! Valentin est mort ? s'écria maître Martin stupéfait. Ah ! quel malheur ! quel malheur ! Pensez donc, mon digne sire. Valentin était le

plus habile ouvrier de mon atelier, un homme pieux, un travailleur assidu. Il y a peu de temps, il se blessa dangereusement avec sa hache, en achevant une grande tonne. La blessure empira sans cesse, il eut la fièvre, et voilà qu'il vient de mourir dans la fleur de ses ans.

Maître Martin s'approcha de la pauvre femme, baignoe de larmes, et qui se plaignait d'être réduite à mou-ir d'abandon et de misère. — Comment ! dit-il. Que pensezvous donc de moi ? Un homme se sera blessé dans mon atelier et sa femme mourra de faim ! In on, désormais, vous êtes tous de ma maison. Demain, ou quand vous voudrez, nous enterrons votre pauvre mari, et puis vous viendrez avec vos enfants dans ma métairie, devant la porte des femmes, où j'ai mon bel atelier ouvert, et où je travaille tous les jours avec mes apprentis. Vous vous occuperez' du ménage, et j'élèverai vos enfants, comme s'ils étaient les miens.

Sur une belle pelouse, ombragée de grands arbres, était étendu un jeune compagnon de bonne tournure, nommé Frédéric. Le soleil était sur son déclin, et ses feux; rougeitres éclairaient la campagne. De l'extrémité de l'horizon, on apercevait distinctement au loin la fameuse ville de Nuremberg qui s'étendait dans la vallée, et ses tours orgueilleuses s'élançant vers le ciel qui dorait leurs flèches. Le jeime compagnon avait appuyé son bras sur le sac de voyage qui était près de lui, et il jeta des regards pleins de désirs vers la vallée. Il cueillit quelques fleurs qui se trouvaient dans le gazon au-dessous de sa tête, et les lança négligemment dans les airs; puis il regarda de nouveau avec tristesse autour de lui, et ses yeux se remplirent de larmes. Enfin, il se souleva et se mit à chanter d'une voix agréable une chanson où il peignait le bonheur de revoir sa ville natale et un être chéri. — Après avoir chanté, Frédéric tira de son sac un morceau de cire, . réchauffa dans ses doigts, et se mit à modeler une belle rose artistement épanouie avec toutes ses feuilles. Pendant son travail, il murmurait quelques strophes de la chanson qu'il avait chantée; et, perdu dans ses pensées, il n'apercevait pas un beau jeune homme qui s'était arrêté depuis

quelque temps derrière lui, et contemplait son travail. — Eh ! mon ami, dit enfin le jeune homme : c'est un morceau d'artiste que vous faites-là.

Frédéric le regarda avec efl'roi, mais en voyant les yeux noirs et expressifs du jeune étranger, il lui répondit en souriant : — Ah ! mon cher sire, comment daignez-vous faire attention à un travail qui me sert de passe-temps en voyage. — Si vous nommez passe-temps un travail aussi fini, reprit l'étranger, vous devez être un statuaire fort exercé. Vous m'avez déjà doublement charmé. D'abord, par la chanson sur le mode de Martin Haescher, que vous avez si agréablement chantée; et maintenant j'admire votre beau talent de modeleur. Où comptez-vous vous rendre aujourd'hui? — Le but de mon voyage est là devant nos yeux, dit Frédéric. Je vais à ma ville natale, et à la belle cité de Nuremberg. Mais le soleil est déjà très bas, et cette nuit, je la passerai dans ce hameau là-bas, puis demain au point du jour, je me remettrai en route, et à midi j'arriverai à Nuremberg. — Eh ! comme cela se trouve bien, s'écria le jeune homme, nous faisons même route; je vais aussi à Nuremberg, Je passerai la nuit avec vous dans ce village; et demain, nous partirons ensemble. Mais en attendant, causons un peu.

Le jeune homme qui se nommait Reinhold, se jeta sur le gazon, auprès de Frédéric, et continua : — N'est-ce pas, je ne me trompe point, vous êtes un habile fondeur, ou du moins vous travaillez l'or et l'argent.

— Plus je te vois, camarade, répondit Frédéric, plus je me sens attiré vers toi, et plus une voix s'élève dans mon âme, qui répète comme un écho tes paroles amicales. Il faut que je te dise tout. Non pas qu'un pauvre diable comme moi ait des secrets importants à confier, mais parce qu'il y a toujours place pour nos douleurs dans le cœur d'un ami, et dès les premiers moments de notre connaissance, je te regarde déjà comme un ami fidèle. Me voici devenu tonnelier, et je puis me vanter de connaître mou état; mais depuis mon enfance, j'étais porté de toute mon âme vers une plus belle profession. Je voulais devenir un grand maître dans l'art de fondre le bronze et de ciseler l'argent comme Peter Fischer ou l'Italien Benvenuto Cel-

lini. Je travaillais avec un zèle ardent chez messire Johanes Holzschuer, le célèbre ciseleur à Nuremberg; il ne fondait pas lui-même, mais il savait donner les meilleurs enseignements. Maître Tobias Martin, le tonnelier venait souvent avec sa fille, la belle Rosa, dans la maison de messire Holzschuer. Sans m'en apercevoir moi-même, je pris de l'amour. Je quittai ma patrie, et j'allai à Augsbourg pour me perfectionner dans mon art; mais alors je sentis bien vivement le feu qui me dévorait. Je ne voyais, je n'entendais que Rosa; tous les efforts, tous les travaux qui ne devaient pas me conduire à la posséder, ne me causaient que du dégoût. Je pris la seule route qui devait me mener à ce but. Maître Martin ne veut donner sa fille qu'au tonnelier qui fera le meilleur chef-d'œuvre dans sa maison, et qui plaira du reste à Rosa. Je jetai de côté le ciseau, et j'appris le métier de tonnelier. Maintenant je veux aller à Nuremberg, et travailler chez maître Martin. Mais depuis que la ville est là, devant moi, et que l'image de Rosa se montre plus vivement à mes yeux, j'expire presque de crainte et d'effroi; et je vois toute la folie de mon entreprise. Sais-je donc si Rosa m'aime, ou si jamais elle m'aimera ?

Reinhold avait écouté l'histoire de Frédéric, avec une attention toujours croissante. Il appuya sa tête sur son bras, et demanda d'une voix sourde : — Rosa vous a-t-elle jamais donné un gage d'amour? — Ah ! répondit Frédéric, Rosa était plus une enfant qu'une jeune fille lorsque je quittai Nuremberg. Elle me voyait avec plaisir, elle me souriait gaîment quand je lui tressais des couronnes dans le jardin de messire Holzschuer, mais... — Alors tout espoir n'est pas perdu ! s'écria tout à coup Reinhold avec tant de violence et d'une voix si éclatante, que Frédéric en tressaillit.

Le lendemain matin, en se réveillant, Frédéric n'aperçut pas son nouvel ami qui s'était jeté la veille sur un lit de paille, auprès de lui ; et comme il ne vit pas non plus le luth et le sac de voyage, il pensa que Reinhold avait eu ses raisons pour prendre une autre route. Mais à peine Frédéric fut-il sorti de la maison, que Reinhold, son sac de voyage sur le dos, vint au-devant de lui. 11 portait son

luth SOUS son bras, et il était vêtu tout différemment que la veille. Il avait été sa barrette à plumes, déposé son épée, et au lieu de son pourpoint de velours, il avait endossé une casaque unie, de couleur grise. — Eh bien ! frère, dit-il galment à son camarade étonné; eh bien ! frère, me tiens-tu maintenant pour un vrai compagnon ? Mais, écoute, pour quelqu'un qui a de l'amour, tu as bien bravement dormi. Vois comme le soleil est déjà élevé. Allons, mettons-nous tout de suite en route.

Frédéric était silencieux et renfermé en lui-même, il répondait à peine aux questions de Eeinhold, et n'entendait pas ses plaisanteries. Reinhold, d'une impétuosité sans égale, sautait çà et là, chantait et jetait sa barrette dans les airs. Mais lui aussi devint plus silencieux, plus ils approchaient de la ville. — Je ne puis marcher davantage, tant je suis saisi d'un doux effroi et d'une inquiétude que je ne puis exprimer. Reposons-nous un peu sous ces arbres, dit Frédéric, au moment où ils se trouvaient presque arrivés à la porte de Nuremberg; et il s'étendit sur le gazon.

Reinhold s'assit auprès de lui, et dit après quelques instants : — Hier soir, j'ai dû te paraître bien singulier, mon cher frère. Mais lorsque tu me racontais ton amour, et que tu te montrais si malheureux, il me passa mille folles idées par la tête, qui me troublaient et qui m'eussent rendu fou, si ton chant et mon luth n'eussent chassé les mauvais esprits. Ce matin, lorsque le premier rayon du soleil me réveilla, j'avais retrouvé toute ma gaîté. Je courus dans la campagne, et en passant au milieu des buissons fleuris, il me vint une foule d'idées agréables. Je songeais à la manière dont je t'avais rencontré, et comme mon cœur s'était senti porté vers le tien. — Une histoire qui se passa en Italie, il y a quelque temps, tandis que je m'y trouvais, me vint à la mémoire. Je veux te la conter ; car elle montre bien vivement ce que peoit faire l'amitié. Il arriva qu'un noble prince, ami zélé et protecteur des beaux-arts, offrit un prix élevé pour un tableau dont il détermina le sujet, magnifique, il est vrai, mais fort difficile à traiter. Deux jeunes peintres qui étaient liés par l'amitié la plus étroite, résolurent de concourir pour ce prix. Le plus âgé des deux.

mieux expérimenté dans le dessin et dans l'art d'ordonner les groupes, eut bientôt conçu et tracé le tableau; tandis que le plus jeune, déjà découragé dès le premier jet, eût entièrement renoncé à son projet, si son ami ne l'eût rassuré sans relâche par ses conseils. Mais, lorsqu'ils commencèrent à peindre, le plus jeune, passé maître dans l'art des couleurs, sut donner à son camarade plus d'un avis dont celui-ci profita avec succès; si bien que jamais le plus jeune n'avait aussi parfaitement dessiné un tableau, et que jamais le plus âgé n'avait poussé le coloris avec autant de vigueur. Lorsque les deux tableaux furent terminés, les deux peintres tombèrent dans les bras l'un de l'autre; chacun d'eux reconnaissait que l'autre avait mérité le prix. Enfin, il se trouva que le prix fut accordé au plus jeune, qui s'écria tout confus : L'ai-je donc mérité? Qu'auraisje pu faire sans les conseils de mon ajni, sans sa vigoureuse assistance ? L'autre lui répondit : Et ne m'as-tu pas aussi assisté de tes conseils? mon tableau n'est pas mauvais, grâce à tes soifts ; mais le tien mérite la préférence. Concourir au même but avec zèle et franchise, c'est le devoir de deux amis, le laurier que l'un obtient doit aussi honorer l'autre. — N'est-ce pas, Frédéric, le peintre avait raison ? Concourir pour un même prix, doit unir deux amis véritables, au lieu de les diviser.

Alors les deux jeunes compagnons se dirigèrent vers la maison du célèbre maître tonnelier, Tobias Martin.

C'était justement le dimanche où maître Martin donnait son repas d'échevin, et à l'heure du repas. En entrant dans la maison, Frédéric et Reinhold entendirent d'abord le retentissement des verres et le joyeux bruit que faisaient à table les convives. — Ah ! dit Frédéric, im peu intimidé, nous arrivons dans un moment peu favorable. — Je pensa au contraire, dit Reinhold, que nous arrivons au bon moment; car, dans un joyeux festin, maître Martin est sans doute de bonne humeur et disposé à accéder à une demande.

Bientôt après, arriva maître Martin, dans ses habits de fête, le nez et les joues animés d'un épais vermillon. Dès qu'il aperçut Frédéric, il s'écria : — Voyez donc, c'est Frédéric ! Mon bon garçon, te voilà donc revenu. C'est fort bien ! et te voilà tout entier adonné au magnifique état de

tonnelier ! 11 est vrai que niessire Holzschuer fait une terrible grimace lorsqu'on parle de toi ; il prétend qu'il s'est perdu un grand artiste en ta personne, et que tu aurais fait de jolies figures et des balustres comme on en voit à Saint-î^ébald et à la maison des Fugger, à Augsbourg; mais c'est un sot bavardage, et tu as bien fait de te tourner vers les bonnes choses : sois donc mille fois le bienvenu chez moi !

A ces mots, maître Martin le prit par les épaules, et le serra rudement dans ses bras. Frédéric sembla renaître à l'accueil amical de maître Martin : toute sa timidité disparut, et il fit au maître sa demande avec rondeur, non pas seulement pour lui-même, mais aussi pour son ami Reinhold. — Eh bien ! dit maître Martin, cela se trouve parfaitement, et vous ne pouviez mieux venir ; car le travail augmente, et nous manquons de travailleurs. Soyez donc bien arrivés tous les deux ; déposez vos sacs et entrez. Le repas est presque achevé ; mais vous pouvez encore prendre place à table, et Rosa aura soin de vous.

En parlant ainsi, maître Martin entra dans la salle avec les deux compagnons. On y voyait tous les honorables maîtres de la corporation avec messire Jacobus Paumgartner, tous l'œil vif et le visage fleurissant. Le dessert venait d'être servi, et un vin plus précieux jaunissait dans les grands verres. C'était le moment où chaque convive parle d'une chose différente, où tous croient cependant se comprendre, et où l'on rit aux éclats sans savoir pourquoi. Mais dès que maître Martin, prenant les deux jeunes gens par la main, annonça que deux compagnons, pourvus de bons témoignages, allaient entrer chez lui, l'assemblée devint calme, et chacun regarda avec attention les nouveaux venus. Reinhold promenait ses regards autour de lui presque avec orgueil ; mais Frédéric baissa lés yeux, et se mit à tourner sa barrette dans ses mains. Maître Martin leur indiqua deux places au bas-bout de la table ; mais c'étaient justement les meilleures qu'il y eût, car peu de moments après, Rosa vint s'asseoir entre eux, et leur servit des mets agréables et un vin excellent. — La charmante Rosa, dans tout l'éclat de la grâce et de la beauté, brillante d'attraits, assise entre ces deux beaux jeunes hommes, au milieu de

tous ces vieux maîtres barbus, c'était un tableau ravissant à contempler ; on était tenté de les comparer tous les trois à un nuage blanc et brillant sur un ciel sombre, ou à trois beaux arbustes chargés de fleurs, qui élèvent leurs têtes éclatantes au-dessus d'un gazon pâle et desséché. Frédéric pouvait à peine respirer, tant il éprouvait de joie et de bonheur; ce n'était qu'à la dérobée qu'il se hasardait à lancer un regard sur celle qui remplissait son âme. Ses yeux étaient fixés sur son assiette, comme s'il lui eût été impossible d'y toucher. Pour Reinhold, ses yeux, d'où s'échappaient des regards étincelants se portaient sans cesse sur la charmante vierge, et il commença à raconter ses longs voyages d'une façon si merveilleuse que jamais Rosa n'avait ouï un tel langage. Il lui semblait que tout ce dont parlait Reinhold se levât vivant devant elle, au milieu de figures sans cesse ' changeantes. Elle était tout yeux, tout oreilles, et elle ne savait ce qui se passait en elle, lorsque Reinhold, dans le feu de son discours, prenait sa main et la pressait avec ardeur. Mais, Frédéric, dit Reinhold, en s'interrompant tout à coup, pourquoi restes-tu donc ainsi muet et immobile ? As-tu perdu l'usage de la parole ? Allons, trinquons à la santé de la chère et belle demoiselle qui nous traite si bien.

Frédéric saisit d'une main tremblante le grand verre que Reinhold avait rempli jusqu'aux bords, et celui-ci le força de vider jusqu'à la dernière goutte. — Maintenant, à la santé de notre brave maître ! s'écria Reinhold ; et il remplit de nouveau le verre de Frédéric, qui fut une seconde fois forcé de le vider. Alors, les esprits fumeux du vin montèrent à son cerveau, et agitèrent son sang paisible qui circula en bouillonnant dans toutes ses veines. — Ah ! j'éprouve un bien-être inexprimable, murmura-t-il en rougissant; jamais je n'ai éprouvé autant de bonheur. — Rosa, qui interprétait sans doute ses paroles autrement, lui souriait avec douceur. — Chère Rosa, dit Frédéric, enfin débarrassé de toute retenue; ne vous souvenez-vous donc plus du tout de moi ? — Eh ! mon cher Frédéric ! répondit Rosa les yeux baissés, comment serait-il possible que je vous eusse oublié en si peu de temps? Chez le vieux Holzschuer... Dans ce temps-là j'étais encore une enfant, et vous ne

dédaigniez pas de jouer avec moi, et vous saviez toujour» inventer quelque joli jeu. J'ai encore la charmante petite corbeille en filigranes d'argent, dont vous me fîtes présent à Noël, et je la conserve soigneusement comme un précieux souvenir.

Des larmes brillèrent dans les regards radieux du jeune compagnon, il voulut parler, mais ses paroles ne s'échappèrent de sa poitrine qu'en sons inarticulés, et faibles comme des soupirs : — 0 Rosa... chère... Rosa... — J'ai toujours désiré sincèrement de vous revoir, reprit Rosa, mais je n'aurais jamais pensé que vous deviendriez un jour un tonnelier. Ah ! quand je pense aux belles choses que vous faisiez autrefois chez maître Holzschuer; c'est cependant dommage que vous ne soyez pas resté artiste. — Ah ! Rosa, dit Frédéric, ce n'est que pour vous que j'ai renoncé à ma profession chérie.

Lorsque les deux compagnons, Frédéric et Reinhold, eurent travaillé quelque temps dans l'atelier de maître Martin, celui-ci rehiarqua que, pour ce qui concernait les proportions, les courbures et les cercles. Reinhold n'avait pas son égal; mais il n'en était pas ainsi quand il s'agissait de travailler sur l'établi, manier la hache ou le maillet; Reinhold se fatiguait alors presqvi'aussitôt, tandis que Frédéric rabotait et cognait au contraire sans se lasser. Mais ce qu'ils avaient de commun l'un avec l'autre, c'était une conduite honnête, une gaîté constante et une humeur aimable. En outre, ils n'épargnaient pas leur gosier, tout en travaillant, surtout en présence de la belle Rosa; et leurs voix, qui s'accordaient très bien ensemble, formaient des concerts fort harmonieux. Quelquefois, lorsque Frédéric jetait un regard langoureux sur Rosa, il penchait à tomber dans un mode languissant ; mais Reinhold entonnait aussitôt une chanson comique qu'il avait composée, et qui commençait ainsi :

La tonne n'est pas la lyre.

La lyre n'est pas la tonne.

Maître Martin laissait alors retomber le maillet qu'il venait de lever pour enfoncer un cercle, afin de se tenir

le ventre, tant il étouffait de rire. En général, les deux compagnons, Reinhold surtout, s'étaient insinués dans les bonnes grâces de maître Martin, et il était facile de voir que Rosa cherchait rnaint prétexte pour se montrer plus souvent dans l'atelier et y rester plus longtemps qu'autrefois.

Un jour, maître Martin entra, tout pensif, dans son atelier de la porte des Femmes, où l'on travaillait durant l'été. Reinhold et Frédéric venaient de monter un petit tonneau. Maître Martin se plaça devant eux, les bras croisés, et dit : — Je ne saurais vous dire combien je suis content de vous, mes chers enfants, mais je me trouve dans un grand embarras. Ils écrivent du Rhin que la présente année sera encore plus bénie que toutes les autres, quant à ce qui concerne la vigne. Vn savant a annoncé que la comète, qui se montre au ciel, fertilisera la terre de ses rayons merveilleux. Toute la sève qu'elle renferme, et dont l'ardeur durcit dans son sein les métaux, affluera à sa surface et se répandra dans les ceps altérés qui s'enlaceront dans leur ardeur, et engendreront des milliers de grappes pleines de ce feu liquide dont la vigne aura été arrosée. Ce n'est, ajouta-t-il, que dans trois cents ans qu'on reverra une semblable constellation. — H y aura donc du travail par-dessus la tête. Et en outre, voilà que le très digne évêque de Bamberg m'écrit et me commande une grande tonne : nous ne suffirons jamais à tout cela, et il faut que je me pourvoie d'un vigoureux compagnon. Mais je ne voudrais pas prendre le premier qui se trouvera dans la rue, et cependant j'ai le feu sous les ongles; si vous connaissez un brave compagnon que vous verriez avec plaisir entre vous, nommez-le moij je le ferai venir, dût-il m'en coûter une somme ronde.

A peine maître Martin avait-il prononcé ces paroles qu'un jeune homme d'une haute taille entra avec fracas dans l'atelier, et s'écria d'une voix forte : — Eh là ! est-ce ici l'atelier de maître Martin ? — Sans doute, répondit maître Martin en s'avançant vers le jeune homme, sans doute, c'est ici ; mais vous n'avez pas besoin de crier comme si vous vouliez tout tuer, et de frapper sur toutes mes tonnes. On ne se présente pas ainsi chez les gens. —

Ah ! ah ! ah ! dit le jeune compagnon en riant, vous êtes sfns doute maître Martin lui-mfime, car, avec votre gros icntre, vos deux mentons, votre nez rouge et vos yeux brillants, vous voici bien comme on vous a décrit. Je vous salue, maître Martin. — Eh bien ! voyons, que voulez-vous de maître Mardn? dit celui-ci avec humeur. — Je suis IUI compagnon tonnelier, répo idit le jeune homme, et je venais vous demander si je pourrais trouver de l'ouvrage chez vous.

Maître Martin ne revenait pas de sa surprise. Au moment même où il parlait de chercher un ouvrier, il s'en présentait un devant lui. Le vieux maître recula de deux pas, et toisa le jeune homme des talons à la tête ; et lui, le regarda, les yeux étincelants. En voyant la large poitrine, les muscles vigoureux, les poings énormes du jeune ouvrier, maître Martin pensa que c'était là son homme, et il lui demanda aussitôt les certificats de sa corporation.

— Je ne les ai pas sur moi. répondit le jeune homme, mais je les recevrai dans peu de temps ; et je vous donne ma parole que je travaillerai fidèlement et avec zèle : cela doit vous suffire

A ces mots, sans attendre la réponse de maître Martin, le jeune homme se débarrassa de sa barrette et de son sac Cyta sa casaque, attacha son tablier devant lui, et lui dit :

— Voyons, maître Martin, montrez-moi tout de suite l'ouviage que je vais faire.

Maître Martin, ébahi des manières du jeune étranger, fut obligé de réfléchir quelques instants ; il répondit enfin :

— Eh bien ! compagnon, prouvez d'une' seule fois que vous êtes un bon ouvrier, et faites le trou de boude à ce tonneau qu'on > ient d'achever.

Le jeune homme s'en acquitta avec adresse et vigueur, el s'écria en riant bruyamment : — Eh bien, maître Martin, doutez-vous maintenant que je sois un bon toni;clier ! — Mais, ajouta-t-il, en parcourant l'atelier, et en promenant ses regards sur les pièces de bois et sur les outils, avez-vous aussi de bons ustensiles, et... qu'est-ce que c'est que ce maillet ? c'est sans doute avec cela que jouent vos enfants? Et cette petite hachette? C'est bon pour des apprentis ! A ces mots, il jeta en l'air et reçut, sans

efforts, dans ses mains, le lourd et énorme maillet que Reinhold ne pouvait pas gouverner, et la hache que Frédéric maniait avec peine. Puis il roula comme des balles légères, deux tonnes immenses, et prenant une des plus grandes douves qui n'était pas encore travaillée, il s'écria • — Eh, maître, si c'est là du bon bois de chêne, cela doit s 3 briser comme du verre ! Soulevant alors la douve, il en frappa une pierre, et le bois vola en mille éclats. — Mon cher ami, dit maître Martin, avez-vous dessein de jeter hors de la porte cette tonne de deux foudres, ou bien de briser tout dans l'atelier ? Vous pourriez prendre cette solive pour maillet j et afin que vous ayez une hache, selon vos goûts, je vais envoyer chercher à la maison de ville, l'épée de Roland, qui est longue de trois aunes. — Elle me conviendrait assez bien ! répondit le jeune homme dont les yeux étincelèrent; mais il les baissa aussitôt et dit d'une voix plus modérée : — Je pensais, maître Martin, que vous aviez besoin de vigoureux compagnons pour voé grands travaux, et peut-être ai-je mis trop de jactance à vous montrer mes forces. Mais n'importe, donnez-moi du travail, je le ferai en conscience.

Maître Martin regarda fixement le jeune homme, et dut s'avouer que jamais des traits plus honnêtes et plus nobles ne s'étaient offerts à ses yeux. Il lui sembla même que l'aspect de cette figure lui rappelait confusément un homme qu'il aimait, mais il ne put démêler ses souvenirs; et cependant il accéda aux désirs du nouveau venu, en lui recommandant toutefois de se procurer au plus tôt les certificats de sa corporation. Pendant ce temps, Reinhold et Frédéric avaient achevé de dresser leur tonneau, et passaient les premiers cercles. En faisant cet ouvrage, ils avaient coutume de chanter ensemble une chanson, et commencèrent une ballade à la manière d'Adam Puschmann. Mais Conrad, de l'établi où l'avait placé maître Martin, s'écria : — Eh! qu'est-ce que c'est que ces miaulements? on dirait que les souris sifflent dans l'atelier ! Si vous voulez chanter quelque chose, chantez de façon à ranimer l'âme et à donner du cœur au travail. A ces mots, il entonna une folle chanson de chasse, avec des cris de liaJloh! et de hiissahJ Et il imitait les aboiements des

chiens lorsqu'on les découple, les fanfares et les cris perçants des chasseurs, d'une voix si éclatante que les grandes tonnes en vibraient, et que tout l'atelier retentissait du bruit de ses accents. Maître Martin se couvrit les oreilles de ses deux mains, et les enfants de dame Marthe (la \euve de Valentin), qui jouaient dans l'atelier, allèrent timidement se cacher soias les cuves. En ce moment, Rosa entra, étonnée, eft'rayée de ces cris terribles qui ne ressemblaient nullement à un chant. Dès que Conrad aperçut Rosa, il se tut, et se levant, il s'approcha d'elle en la saluant avec grâce. Puis, il dit d'une voix douce, les yeux animés : — Ma belle demoiselle, quelle douce lueur s'est répandue dans cette cabane lorsqvie vous y avez pénétré ! Oh ! si je vous avais aperçue plutôt, je n'aurais pas meurtri vos oreilles délicates par ma chanson de chasse. — Eh ! vous autres, ajouta-t-il en se tournant vers maître Martin et les deux compagnons, cessez donc de frapper d'une laçon aussi abominable. Tant que la charmante demoiselle nous honore de sa présence, il faut laisser reposer le maillet et la tringle. Sa douce voix seule doit se faire entendre !

Reinhold et Frédéric se regardèrent avec surprise ; mais maître Martin se mit à rire aux éclats : — Allons, Conrad, s'écria-t-il, il est clair que vous êtes le plus grand fou qui ait jamais ceint le tablier ! Vous arrivez d'abord ici comme un héros sauvage, voulant tout ravager ; puis vous hurlez de manière à nous fendre les oreilles, et pour digne conclusion à toutes ces folies, vous traitez ma fillette Rosa comme une noble demoiselle, et vous lui parlez comme un gentilhomme amoureux. — Je connais fort bien votre charmante fille, maître Martin, dit Conrad avec abandon ; mais je vous dis que c'est la plus ravissante demoiselle qui soit sur la terre, et plaise au ciel qu'elle permette au plus noble gentilhomme de la servir d'amour, et d'être son paladin !

Maître Martin se tenait les côtes, il était sur le point d'étouffer; enfin, il parvint à recouvrer la parole après un long rire : — Bien, très bien, mon cher garçon ! dit-il. Regarde toujours Rosa comme une noble demoiselle, je te le permets. Mais aie la bonté de retourner à ton établi.

Conrad resta comme enraciné à sa place, se frotta le front, et dit à voix basse : — C'est vrai. Et il obéit. Rosa prit place, comme elle avait coutume de le faire, sur un petit tonneau, que Reinhold avait soigneusement essuyé et que Frédéric avait roulé près d'elle. Les deux compagnons chantèrent. Maître Martin leur commanda de recommencer la chanson que l'impétueux Conrad avait interrompue, tandis que celui-ci, devenu silencieux et pensif, travaillait à son établi.

Quand la chanson fut achevée, maître Martin leur dit : — Le ciel vous a accordé un don bien agréable, mes chers amis ! Vous ne pouvez pas imaginer combien je fais cas de l'art sublime de chanter. N'ai- je pas voulu aussi être m.aître chanteur jadis;, mais je n'ai jamais pu y parvenir; et toutes mes peines ne m'ont valu que des dégoûts. Ao concours de chant, je fais tantôt de faux accords, tantôt de faux enjolivements et de fausses mélodies ; mais on dira : Ce que n'a pu faire le maître, ses compagnons le font. Dimanche prochain, après le prêche de' midi, il y a une séance de chant dans l'église de Sainte-Catherine. Vous pouvez tous deux acquérir beaucoup d'honneur ; car avant le chant, il y a un concours auquel chaque étranger peut prendre part. — • Et vous, ami Conrad, s'écria maître Martin en se tournant vers l'établi, n'avez-vous pas envie de monter au lutrin, pour entonner votre chanson de chasse ? — Ne raillez pas, mon cher maître, répondit Conrad sans lever les yeux. Chacun à sa place ! Tandis que vous vous réjouirez en écoutant les maîtres chanteurs, moi je prendrai mon plaisir sur la prairie commune.

Ce que maître Martin avait espéré arriva. Reinhold monta au lutrin, et chanta des airs sur différents modes, qui réjouirent tous les maîtres chanteurs, bien que quelquesuns pensassent que le jeune homme avait une expression étrangère qu'ils ne savaient comment qualifier. Bientôt après, Frédéric prit la place de Reinhold, ôta sa barrette, et après avoir regardé quelques instants autour de lui et du côté de Rosa qui soupira, il commença une magnifique cantate dans le ton fîuant de Henri Frauenlob. Tous les maîtres déclarèrent d'une même voix que nul d'entre eux n'égalait le jeune compagnon.

Lorsque le soir fut venu et le concours de chant fini, maître Martin se rendit avec "Rosa sur la prairie commune, afin de jouir de tous les plaisirs de cette journée. Il fut permis à Reinhold et à Frédéric de les accompagner. Rosa marchait entre eux deux. Frédéric enivré des louanges du maître, osa glisser à la jeune fille quelques paroles qu'elle sembla ne pas entendre. Elle se tournait plus volontiers vers Reinhold, qui lui contait mille histoires plaisantes à sa manière, et qui ne craignait pas de lui prendre quelquefois la main. On entendait déjà de loin les cris joyeux qui s'élevaient de la prairie. Arrivés à la place où les jeunes gens de la ville se livraient à toutes sortes d'exercices, ils entendirent le peuple qui criait : Gagné T gagné ! — C'est encore lui le plus fort ! — Personne n'ose plus se présenter contre lui !

Maître Martin vit, en pénétrant dans la foule, que les éloges du peuple ne s'adressaient à nul autre qu'à son compagnon Conrad, qui avait vaincu tous ses adversaires, dans la lutte, dans la course et dans le jet du palet. Au moment où maître Martin arriva, Conrad demandait s'il ne se trouverait personne pour s'exercer contre lui au jeu des épées émoussées ? Plusieurs jeunes patriciens, habitués à ce genre de combat, consentirent à descendre dans la lice. Mais en peu d'instants, Conrad les défit tous. Aussi ne se lassait-on pas de vanter sa vigueur et son adresse.

Cependant l'atelier de maître Martin était fort animé. Il avait pris des ouvriers et des apprentis pour exécuter ses nouvelles commandes, et le bruit du marteau, celui du maillet, retentissait au loin. Reinhold venait de terminer le tracé de la grande tonne destinée à l'évêque de Bamberg, et il l'avait si bien entrepris, à l'aide de Frédéric et de Conrad, que la joie de maître Martin était extrême. Celui-ci s'écria à plusieurs reprises : — Voilà ce qui se nomme un beau travail ! Ce sera une tonne comme il n'en est pas encore sorti de mon atelier, à l'exception de mon chef-d'œuvre !

Les trois compagnons se mirent alors à enfoncer les cercles à grands coups de maillets, et tout l'édifice retentit

de leurs frappements cade"ncés. Le vieux Valentin rabotait avec ardeur, et dame Marthe, ses deux plus petits enfants sur ses genoux, était assise derrière Conrad, tandis que les autres plus âgés couraient et se poursuivaient, armés de longs bâtons. C'était un joyeux tumulte, et l'on aperçut à peine maître Holzschuer qui entra gravement dans l'atelier. Maître Martin vint au-devant de lui, et s'informa poliment du motif de sa visite. — Eh ! je veux voir encore une fois mon brave Frédéric qui travaille là avec tant d'ardeur, répondit Holzschuer. Et puis, mon cher maître Martin, j'ai besoin pour ma cave d'une tonne solide, et je viens vous prier de me la faire. Voyez donc, voilà justement que vos compagnons achèvent un tonneau tel qu'il m'est nécessaire ; vous pourrez me le laisser. Dites-moi seulement le prix.

Reinhold, qui s'était assis quelques instants sur l'établi pour se reposer et prendre haleine, entendit les paroles de maître Holzschuer, et tournant vers lui la tête, il répondit : — Eh ! mon cher maître Holzschuer, renoncez à votre envie ; car cette tonne que nous travaillons là est destinée à son altesse l'évêque de Bamberg.

Maître Martin, les mains croisées sur le dos, le pied gauche en avant, sa tête rejetée en arrière, jeta un regard étincelant sur la tonne, et dit avec fierté : — Mon cher maître, seulement au choix du bois et à la propreté du travail, vous auriez pu remarquer qu'un tel chef-d'œuvre ne pouvait être destiné qu'à une cave de prince. Mon compagnon Reinhold a bien parlé. Renoncez à votre envie ; mais quand le temps des vendanges sera passé, je vous ferai faire une bonne tonne, bien solide, comme il en faut une pour votre cave.

Maître Holzschuer, irrité de l'orgueil de maître Martin, prétendait au contraire que ses pièces d'or étaient d'un aussi bon poids que celles de l'évêque de Bamberg, et que, pour son argent, il aurait quelque autre part une tonne tout aussi belle. Maître Martin, plein de colère, eut peine à se contenir pour ne pas ofl'enser le vieux maître, honoré dans toute la bourgeoisie ; mais, en ce moment, sa fureur concentrée éclata contre Conrad, qui frappait si violemment de son maillet, qu'il semblait avoir dessein de

tout briseï" sous ses coups. — Conrad, enragé ! coquin ! s'écria maître Martin. Veux-tu donc briser ce tonneau, en frappant dessus comme un aveugle ! — Oh ! oh ! répondit Conrad en regardant le maître d'un air ironique. Pourquoi pas, père Martin ? En parlant ainsi, il redoubla de coups sur le' tonneau dont les cercles éclatèrent, et dont les douves, en se détachant, renversèrent Reinhold du banc d'échafaudage sur lequel il était monté. Hors de lui, de rage et de colère, maître Martin arracha des mains du vieux Valentin un bâton qu'il rabotait, et s'élançant sur Conrad, il l'en frappa vigoureusement sur les épaules, en le traitant de chien maudit. Dès que Conrad se sentit frappé, il se retourna vivement et resta quelques moments immobile, comme éperdu ; mais bientôt ses yeux étincelèrent de rage, ses dents se choquèrent avec violence, et il s'écria : — Me battre ! me battre ! D'un bond, il s'élance à bas de l'échafaud, et ramassant la hache, il en porta un coup si vigoureux à maître Martin, qu'il lui eût abattu la tête, si Frédéric n'eût poussé de côté le vieux tonnelier qui reçut seulement au bras une blessure d'où l'on vit couler le sang. Lourd et peu ingambe, maître Martin perdit l'équilibre et tomba. Tout le monde se jeta devant le furieux Conrad, qui élevait en l'air sa hache sanglante, et qui criait, d'une voix é^uvantable : 11 faut que je l'envoie dans les enfers ! A ces mots, il repoussa avec vigueur ceux qui l'entouraient, et il se disposait à porter au maître un second coup qui eût infailliblement achevé ses jours, lorsque Rosa, pâle d'effroi, parut à la porte de l'atelier. Dès que Conrad l'aperçut, il resta immobile comme une statue, sa hache levée. Puis il la jeta loin de lui, se frappa la poitrine de ses deux mains, s'écria d'une voix sourde : 0 ciel ! qu'ai-je fait ! et s'échappa. Personne ne songea à l'arrêter.

On releva à grand'peine le pauvre maître Martin. Il se trouva que la hache n'avait touché que l'épaisse enveloppe de graisse qui recouvrait le bras, et que la blessure était légère. On retira, du milieu des cercles et des douves le vieux maître Holzschuer que Martin avait entraîné dans sa chute, et l'on s'efforça d'apaiser les enfants de Marthe, qui pleuraient et criaient d'effroi. Pour le vieux maître

Martin, il était tout stupéfait et disait que si ce compagnon endiablé ne lui avait pas gâté son plus beau tonneau, il serait satisfait et ne s'inquiéterait pas de sa blessure. On apporta une litière pour les deux vieux maîtres ; 'car Holzschuer avait aussi reçu quelques contusions dans sa chute. Il maudit un métier qui mettait sans cesse à la inain des instruments de meurtre, et conjura Frédéric de reprendre la noble profession de modeleur, qui réjouissait la vue par de giacieuses images. Frédéric et Reinhold retournèrent tristement à la ville, lorsque la nuit fut venue. Tandis qu'ils cheminaient, ils entendirent gémir sur la route, et aperçurent la taille gigantesque de Conrad. — Ah ! mes chers amis, leur dit celui-ci, ne vous détournez pas de moi. Vous me regardez certainement comme un misérable altéré de sang, mais je ne le suis nullement. Je ne pouvais agir autrement. Je devais tuer le vieux maître, et si je faisais mon devoir, je vous suivrais et j'irais lui fendre la tète dans son logis. Mais non, non ! Tout est fini, vous ne me reverrez plus. Saluez la belle Rosa. Dites-lui que je conserverai son bouquet, toute ma vie, même si... mais vous entendrez parler de moi.

Adieu ! mes braves compagnons !

Et il s'échappa à travers la campagne. — Il y a quelque chose de singulier dans ce garçon, dit Reinhold, nous ne pouvons juger son action à la mesure ordinaire. Peut-être saurons-nous un jour ce mystère.

Autant l'atelier de maître Martin avait offert un joyeux aspect, autant alors l'apparence en était triste. Reinhold, incapable de travailler, se tenait dans sa chambre ; maître Martin, le bras en écharpe, pestait et jurait sans cesse contre le méchant compagnon qui l'avait quitté. Rosa, dame Marthe elle-même et ses enfants, évitaient le heu de cette scène folle, et les coups du maillet de Frédéric, qui travaillait seul à la grande tonne de l'évêque, retentissaient solitairement dans l'atelier, comme, au triste temps d'hiver, la cognée du bûcheron retentit dans les bois.

Un chagrin profond remplissait l'âme de Frédéric; car il croyait avoir vu clairement que ses soupçons étaient fondés. Il ne doutait pas que Rosa n'aimât Reinhold. Elle

lui avait toujoui's adressé de doux sourires, d'aimables paroles, et maintenant elle préférait rester seule dans sa chambre, et ne se montrait plus dans l'atelier où elle ne devait pas le revoir. Un dimanche, par une belle journée, maître Martin, qui était rétabli de sa blessure, engagea son jeune compagnon à venir avec lui et sa fille, sur la prairie commune ; mais Frédéric refusa cette invitation, et courut, accablé de douleur, errer près du hameau, où pour la première fois il avait vu Rosa. Il se jeta sur la petite pelouse émaillée de fleurs ; et en songeant que la lueur d'espoir, qui l'avait ramené dans sa ville natale, venait de s'obscurcir au moment où il se croyait au but, ses larmes coulèrent sur les fleurs qui inclinaient mélancoliquement leurs tètes, comme si elles eussent partagé les chagrins du jeune compagnon. Ces larmes le soulagèrent. Le vent du soir murmurait dans les noirs feuillages comme des paroles consolantes, et de longues bandes dorées, qui s'élevaient sur le ciel sombre, lui semblaient des indices de joie et de bonheur. Frédéric se leva, et se dirigea vers le hameau. Il crut alors entendre comme le pas de Reinhold retentir derrière lui, ainsi qu'il l'avait entendu le jour où il l'avait rencontré en ce lieu. Toutes les paroles que Reinhold lui avait dites se réveillèrent à sa pensée, lorsqu'enfin il se souvint du récit que Reinhold lui avait fait de la lutte des deux peintres, il lui sembla qu'im voile tombait de ses yeux. Il était bien certain que Reinhold avait déjà vu Rosa, qu'il l'avait déjà aimée. Cet amour seul l'amenait à Nuremberg, et les deux peintres n'étaient autres que lui-même et Frédéric ; le prix pour lequel ils rivalisaient, que la belle Rosa.

La matinée était déjà avancée, lorsque Frédéric vint frapper à la chambre de Reinhold. Comme rien ne se faisait entendre, il poussa la porte qui n'était pas fermée, et entra. Mais tout à coup il recula de surprise. Rosa, dans l'éclat de toutes ses grâces, de tous ses charmes, son image du moins, admirablement peinte, et de grandeur naturelle, s'offrait à lui merveilleusement éclairée par les rayons du soleil levant. Le bâton de peintre jeté sur la table, les couleurs fraîchement broyées, étendues sur la palette, témoignaient qu'on venait de travailler au tableau. — ■

0 Rosa ! Rosa ! murmura Frédéric perdu dans ses p?nsées.

Reinhold, qui était entré doucement derrière lui, lui frappa sur l'épaule en riant : Eh bien, Frédéric, lui dit-il, que penses-tu de mon tableau ? — Frédéric le pressa contre son cœur et s'écria : 0 mon ami, je comprends tout maintenant. Peintre habile, tu as remporté le prix, et j'étais trop chétif pour te le disputer ! Que suis-je près de toi ? qu'est mon art près du tien? Hélas! et moi aussi, j'avais quelques pensées en l'âme ! Ne ris pas de moi, mon cher Reinhold... Vois, je songeais à reproduire Rosa dans une attitude gracieuse, et à modeler son buste en argent le plus fin! Mais toi! toi!... Qu'elle est belle! comme elle nous sourit, comme elle brille de tous ses charmes ! Ah ! Reinhold, Reinhold ! homme plus que heureux ! oui, ce que tu as prédit est arrivé ! nous avons lutté ensemble, tu as vaincu, tu devais vaincre, et cependant mon cœur t'appartient tout entier. Mais il faut que je quitte cette maison, que j'abandonne cette ville; je ne puis le supporter plus longtemps; j'expirerais, s'il me fallait revoir Rosa maintenant. Pardonne-moi, mon digne, mon noble ami. Aujourd'hui même, dans ce moment, il faut que je fuie, et que je fuie bien loin ! partout où me poussera mon désespoir, la blessure de mon cœur.

A ces mots, Frédéric voulut sortir; mais Reinhold le retint et lui dit doucement : — Tu ne partiras pas, car tout peut s'arranger autrement que tu ne le penses. Il est temps de dire tout ce que je t'ai caché jusqu'à ce jour. Tu sais maintenant que je ne suis pas ini tonnelier, mais un peintre; j'espère qu'en voyant ce tableau, tu as aussi appris que j'ai acquis quelque gloire dans ma profession. Dans les premières années de ma jeunesse, je passai en Italie, le pays de l'art; là je parvins à attirer sur moi l'attention de quelques grands maîtres, dont le feu divin entretint l'étincelle que je portais en moi. Je parvins à la célébrité; mes tableaux furent recherchés dans toute l'Italie, et le noble duc de Florence m'appela à sa cour. Dans ce temps, je ne voulais pas entendre parler de la peinture allemande, et sans avoir vu vos tableaux, je parlais sans cesse de la sécheresse et du mauvais dessin de vos Durer

et de vos Cranach. Mais un jour, un brocanteur de tableaux apporta un petit tableau de Madone du vieux Durer dans la galerie du grand-duc. Cette composition me saisit vivement; elle fit cesser tout cet engouement pour la douceur des tableaux d'Italie, et je résolus sur l'heure d'aller contempler en Allemagne les chefs-d'œuvre pour lesquels j'éprouvais déjà de l'enthousiasme. J'arrivai ici, à Nuremberg, et en voyant Rosa, je crus retrouver l'image animée de cette madone qui m'avait causé tant d'extases délicieuses. Il m' arriva comme à toi, mon cher Frédéric, je devins tout amour. Je ne voyais plus que Rosa ; je ne songeais qu'à elle : toute autre pensée avait disparu de mon âme, et l'art même ne me semblait valoir quelque chose que parce que je pouvais peindre et dessiner mille fois cette figure céleste. Je songeais à approcher de la jeune fille avec le sans- façon de l'Italie, mais tous mes efforts furent vains. Il m'était impossible de pénétrer dans la maison de maître IMartin sous un prétexte spécieux. Je songeai enfin à m'annoncer comme vm prétendu; mais j'appris que maître Martin avait résolu de ne donner sa fille qu'à im compagnon tonnelier. J'eus alors l'aventureuse idée d'aller apprendre cette profession à Strasbourg, et de revenir travailler dans l'atelier de maître Martin; j'abandonnai mon projet, mais il faut que tu saches aussi que maître Martin m'a dit, il y a quelques jours, que je ferais un excellent maître tonnelier, et qu'il m'accepterait avec plaisir pour gendre, car il voyait bien que Rosa m'écoutait avec plaisir. — Peut-il en être autrement ! s'écria Frédéric au désespoir. Oui, Rosa doit t' appartenir. Je n'étais pas digne de posséder un tel trésor ! — Tu oublies, frère, reprit Reinhold, que Rosa n'a pas encore confirmé les paroles du rusé père Martin ? Il est vrai que Rosa s'est toujours montrée amicale et bienveillante avec moi; mais qu'il y a loin de là à l'amour ! — Promets-moi, mon frère, de rester calme trois jours encore, et de travailler comme d'ordinaire à l'atelier. Je pourrais y travailler aussi, mais depuis que je m'occupe de ce tableau, ce misérable n^étier que nous faisons là dehors me cause un dégoût horrible. Je ne pourrais jamais reprendre un maillet à la main, quoi qu'il en pût arriver. Le troisième

jour, je te dii'ai sincèrement où j'en suis avec Rosa. Si j'étais réellement le plus heureux, celui à qui elle donne son amour, il te faudra partir et apprendre que le temps guérit les plus cruelles blessures !

Frédéric promit d'attendre son destin. Le troisième jour (Frédéric avait soigneusement évité les regards de Rosa), le cœur lui trembla de crainte et d'attente. Il se glissa, tout en rêvant, dans l'atelier, et sa maladresse excita plusieurs fois l'humeur de maître Martin. En général, le maître semblait avoir éprouvé quelque chose qui lui ravissait toute sa gaîté. Il parla beaucoup de vile ruse et d'ingratitude, sans expliquer plus clairement ce qu'il entendait par ces mots. Lorsque le soir fut enfin venu, et que Frédéric revint à la ville, un cavalier, qu'il reconnut pour Reinhold aperçut Frédéric, il lui cria : — Ah ! je te cherchais. A ces mots, il descendit de son cheval dont il passa la bride sous son bras, et prit son ami par la main. — Marchons un peu ensemble, dit-il.

Frédéric remarqua que Reinhold était vêtu comme à leur première rencontre, et que son cheval portait une valise. Reinhold était pâle et défait. — Bien du bonheur ! s'écria-t-il, non sans quelque violence. Allons, mon frère, tu peux frapper maintenant sans relâche sur tes tonneaux, je te cède la place. Je viens de prendre congé de la belle Rosa et du digne maître Martin. — Quoi ! s'écria Frédéric qui sembla frappé d'une commotion électrique, quoi ! tu pars lorsque maître Martin t'agrée pour gendre, lorsque tu es aimé de sa fille ! — Frère, répondit Reinhold, c'est ta jalousie qui t'a fait supposer tout cela. Il est certain que Rosa m'eût accepté pour mari, par obéissance, mais il n'y a pas dans son cœur une étincelle d'amour. Ah ! ah ! j'aurais pu devenir un parfait tonnelier, cercler et rogner toute la semaine, aller le dimanche avec ma digne femme à l'église de Sainte-Catherine ou à celle de Saint-Sébald, et le soir me promener sur la prairie commune, une année comme l'autre, jusqu'à la dernière ! — Ne raille pas de la vie simple et innocente des paisibles bourgeois, dit Frédéric en interrompant les amers éclats de rire de Reinhold. Si Rosa ne t'aime pas, ce n'est pas sa faute; mais tu es si vif, si emporté. — Tu as raison, dit Reinhold. Mais

c'est ma sotte manie de me plaindre comme un enfant, lorsque je me crois offensé. Tu penses sans doute que j'ai parlé à Eosa de mon amour et de la bonne disposition de son père. Des larmes ont alors coulé de ses yeux,« sa main a tremblé dans les miennes. En détournant son visage, elle a murmuré : « Il faut bien que j'obéisse à mon père! » J'en ai eu assez. Il faut que je te fasse bien comprendre mon singulier mécontentement, cher Frédéric. Tu sentiras que je me suis trompé moi-même. En travaillant au portrait de Rosa, mon cœur était redevenu calme; j'avais satisfait en peintre une passion de peintre. Ce misérable état de tonnelier me semblait odieux, et lorsque la vie réelle se trouve si proche, que je me vis à la veille de m' affubler d'un mariage et d'une maîtrise, je crus que j'allais entrer dans un cachot et me faire garrotter tout le reste de ma vie. Comment la vierge céleste que je porte en mon cœur, peut-elle devenir ma femme ? Non ! elle doit éternellement briller de la jeunesse, de la grâce et de la beauté que mon imagination lui a départies. Ah ! que mes désirs sont impatients ! Comment pourrais-je renoncer à mon art divin ? Bientôt je me baignerai de nouveau dans ton atmosphère embrasée, magnifique pays, patrie de tous les arts !

Les deux amis étaient arrivés à un endroit où le chemin que devait suivre Reinhold, prenait une autre direction. — Séparons-nous ici, dit-il ; il pressa longtemps Frédéric contre son cœur, s'élança sur son coursier et partit en plein galop. Frédéric le regarda longtemps sans proférer une parole, et revint lentement au logis, assiégé par les pensées les plus contradictoires.

Le jour suivant, maître Martin travailla silencieusement et d'un air sombre à la tonne de l'évêque de Bamberg, et Frédéric, de son côté, fort affligé du départ de Reinhold, ne prononçait pas une parole, et se gardait surtout de chanter. Enfin, maître INfartin jeta son maillet de côté, croisa ses bras, et dit d'un ton d'accablement : — Voilà Reinhold parti aussi ! C'était un peintre distingué, et il se moquait de moi avec sa tonnellerie. Si j'avais soupçonné cela, lorsqu'il vint dans ma maison avec toi comme je lui aurais montré la porte ! Un visage aussi ouvert, aussi honnête, et un cœur rempli de mensonges et de ruse ! —

Allons, il est parti ; et tu t'en tiendras fidèlement à ton métier. Qui sait jusqu'où nous nous rapprocherons, si tu deviens un bon maître et que Rosa te trouve à son gré ? — Tu me comprends, tu pourras me la demander. Il reprit son maillet et se mit à travailler avec ardeur. Frédéric ne pouvait se rendre compte de l'impression qu'il éprouvait ; mais les paroles de maître Martin déchiraient son cœur et lui étaient tout espoir. Rosa reparut dans l'atelier, pour la première fois après ime longue absence; mais elle était triste, et Frédéric crut remarquer qu'elle avait les yeux rouges. — Elle a pleuré pour lui, elle l'aime donc, se dit-il, et il n'osa pas lever une seule fois les yeux vers celle qu'il chérissait inexprimablement.

La grande tonne était achevée, et ce ne fut qu'en contemplant ce bel ouvrage, que maître Martin recouvra sa bonne humeur. — Oui, mon fils, dit-il en frappant sur l'épaule de Frédéric, j'en reste là, si tu réussis à gagner les bonnes grâces de Rosa, et si tu fais vm digne chefd'œuvre, tu deviendras mon gendre. Et tu pourras aussi te faire agréger à la noble corporation des maîtres chanteurs, et t'acquérir beaucoup d'honneur.

Maître Martin insistait pour que Frédéric fît son chefd'œuvre. Il avait choisi son plus beau bois de chêne, sans la moindre rayure, conservé depuis cinq ans dans son atelier, et personne, que le vieux Valentin, ne devait aider Frédéric dans son travail.

Mais sa situation devenait chaque jour plus cruelle, chaque jour l'état de tonnelier lui inspirait plus de dégoût, et il allait chercher des consolations auprès de son vieux maître Holzschuer. Celui-ci permit à Frédéric de commencer dans son atelier un ouvrage dont il avait eu l'idée et pour lequel il avait réservé depuis longtemps ses économies. Il arriva donc que Frédéric ne travailla plus dans l'atelier de maître Martin, et que plusieurs mois se passèrent sans qu'il touchât à son chef-d'œuvre. Alaître Martin lui reprocha doucement son oisiveté, et Frédéric fut contraint de reprendre le maillet et la hache. Tandis qu'il travaillait, maître Martin s'approcha de lui et regarda les douves qu'il avait préparées. Tout à coup, le vieux maître devint rouge de colère : — Eh quoi ! est-ce là un travail ? dit-il. Un

apprenti qui serait depuis trois jours dans l'atelier se montrerait plus habile. Frédéric, quel démon te harcèle depuis quelque temps ? Maudit compagnon, quel plaisir trouves-tu à me gâter ainsi mon beau bois de chêne?

Frédéric ne put se contenir plus longtemps, il jeta sa hache loin de lui, et s'écria : — Maître, tout est fini ! Non, et dût-il m'en coûter la vie, je ne puis plus travailler à ce vil métier, quand mon âme m'appelle à une plus noble profession. J'adore votre Rosa; c'est pour elle que j'ai travaillé depuis si longtemps ; maintenant, je le sais, elle est perdue pour moi, j'en mourrai de chagrin, mais je ne puis résister ; je retourne chez mon digne et vieux maître Jean Holzschuer que j'avais indignement abandonné.

Les yeux de maître Martin brillaient comme des charbons ardents. Il se trouvait hors d'état de parler, et balbutiait seulement : — Quoi ! toi aussi ? Ruse" et mensonge !... me tromper... la tonnellerie, un vil métier!... loin de moi, misérable!... éloigne-toi...

A ces mots, maître JNIartin prit Frédéric par les épaules, et le jeta hors de son atelier.

Quelle que fût la colère de maître Martin contre Reinhold et Frédéric, il n« pouvait se dissimuler que toutes les joies, que tous les plaisirs avaient disparu avec eux. Ses nouveaux compagnons ne lui causaient que des ennuis et des tourments. Il était forcé de s'occuper de tous les détails, et nul ouvrage ne se faisait à son gré. Un jour qu'il était accablé de soucis, il se mit à soupirer et s'écria : — Ah! Reinhold; ah! Frédéric; si vous ne m'aviez pas si indignement trompé, vous seriez devenu d'excellents tonneliers ! Il se trouvait si découragé, qu'il songeait quelquefois à renoncer entièrement au tra%ail.

C'est dans une telle disposition qu'il se trouvait un soir, assis devant sa porte, lorsque maître Jacobus Paumgartner et le vieux Johannes Holzschuer vinrent inopinément à lui. Maître Martin pensa qu'il serait question de Frédéric et, en effet, après avoir pris place dans la grand'salle, maître Jacobus amena la converation sur le jeune ciseleur, et Holzschuer se mit à le louer de toutes façons. Il dit que Frédéric était destiné non pas seulement à devenir un habile orfèvre, mais un célèbre fondeur, et à marcher sur

les traces glorieuses de Peter Fischer. Maître Paumgartner reprit à son tour, et plaignait le pauvre garçon si fort maltraité par maître Martin; puis ils intercédèrent de concert en sa faveur, car Rosa ne pouvait, à leur avis, trouver im meilleur époux. Maître Martin les laissa parler jusqu'à la fin, alors il ôta sa barrette et leur dit en riant : — Mes chers maîtres, vous défendez bien ce jeune gars qui m'a joué si honteusement; aussi je lui pardonne : mais pour Rosa, qu'il n'en soit jamais question.

En ce moment Rosa parut, pâle et les yeux rouges. Elle posa des verres, du vin sur la table. — Allons, dit Holzschuer, il faudra donc que je cède à ce pauvre Frédéric, qui veut quitter son pays pour toujours. Il a fait un bel ouvrage chez moi, et si vous le permettez, mon cher maître, il l'offrira à Rosa en souvenir de lui.

A ces mots, maître Holzschuer tira de sa poche une petite coupe d'argent supérieurement travaillée, et la présenta à maître Martin, qui était grand amateur des ustensiles précieux et qui l'examina avec beaucoup d'intérêt. Il était difficile alors de voir un travail plus fini. De légères guirlandes de vignes et de rose serpentaient autour de la coupe, et du fond de chaque rose se montraient de charmantes figures d'anges. Le fond de la coupe était doré, et on y avait gravé des groupes de chérubins ailés. Quand on versait un vin doré dans la coupe, il semblait que tous ces anges nageassent dans des flots jaunissants. — Cette coupe est d'un beau travail, dit maître Martin, et je la garderai si Frédéric veut accepter le double de sa valeur en bonnes pièces d'or.

En parlant ainsi, maître Martin remplit la coupe et la porta à ses lèvres. Au même moment, la porte s'ouvrit, et Frédéric, pâle et défait, s'avança pour dire un dernier adieu à celle qu'il devait quitter pour toujours. — O mon cher Frédéric ! s'écria Rosa en l'apercevant, et elle courut se jeter dans ses bras. Maître Martin posa la coupe sur la table ; à la vue de Frédéric il se frotta les yeux, comme s'il apercevait un spectre. Puis, il reprit la coupe et l'examina attentivement. Enfin il se leva, et s'écria d'une voix forte : Rosa, aimes-tu Frédéric ? — Ah ! balbutia Rosa, je ne puis le cacher plus longtemps, je l'aime comme

ma vie; mon cœur s'est brisé lorsque vous l'avez chassé ! — Frédéric, embrasse donc ta fiancée. — Oui, oui, ta fiancée ! dit maître Martin.

Paumgartner et Holzschuer se regardèrent, muets d'étonnemenb; maître Martin continua, en tenant toujours lacoupe : — Tout n'est-il pas arrivé comme la grand'mère l'avait prédit? Il apportera une brillante maisonnette où de joyeux angelots s'agiteront dans des flots écumeux. La. voici ! voici les anges et voici le fiancé. Eh ! eh ! messieurs, tout est au mieux ; le gendre est trouvé ! — O mon cher maître! s'écria Frédéric. Est-il possible? Vous m'accorderez Rosa et je puis me livrer à mon art ! — Oui, oui, ditmaître Martin. La prédiction est accomplie. Ton chefd'œuvre restera ici. — Non, maître, dit Frédéric en souriant, j'achèverai ma dernière tonne; et puis, je reprendrai le ciseau. — 0 mon brave garçon ! s'écria Martin les yeux étincelants de joie. Fais donc ton chef-d'œuvre, et après, les noces !

Frédéric tint parole, il acheva sa tonne et tous les maîtres déclarèrent qu'il était difficile de produire une plus belle pièce. Maître Martin était fier et joyeux d'avoir un tel gendre. Le jour de la noce arrivé enfin. La tonne de Frédéric remplie de noble vin et ornée de fleurs, s'élevait devant la maison de Martin où se trouvaient les maîtres des métiers avec leurs femmes, les maîtres orfèvres, Paumgartner et Holzschuer. On se disposait à se mettre en marche pour l'église de Saint-Sébald où le mariage devait avoir lieu, lorsqu'un bruit de trompettes retentit dans la rue, et des chevaux s'arrêtèrent devant la demeure du tonnelier. C'était le seigneur Henri de Spangenberg en habit de gala, et à quelques pas de lui venait sur un coursier fougueux, un jeune chevalier, ayant au côté une épée étincelante, et sur la tête une barrette ornée de longues plumes et de pierreries. Maître Martin aperçut près du chevalier sur un palefroi blanc, blanc comme la neige fraîchement tombée, une jeune dame merveilleusement belle. Des pages et des écuyers, couverts de riches livrées, les entouraient. Les fanfares cessèrent, et le seigneur de Spangenberg s'avança. — Eh ! eh ! maître Martin, cria-t-il; je ne viens ici ni pour les vins de votre cave, ni pour vos batzens d'or, je viens.

5ü HOFFMANN

uniquement parce que c'est la noce de Rosa. Voulez- vous me laisser entrer ?

Maître Martin se souvenant de ses paroles, eut un peu de honte, et courut recevoir le noble seigneur. Le vieux gentilhomme descendit de cheval, et entra dans la maison, en saluant courtoisement. Les pages accoururent, la jeune dame fut descendue par eux de son palefroi, le chevalier lui offrit la main, et ils suivirent le vieux seigneur. Mais dès que maître Martin aperçut le chevalier, il recula de trois pas, se frappa les mains, et s'écria : — Ciel ! Conrad !

Le chevalier se mit à rire : — Oui, sans doute, mon cher maître, dit-il, je suis votre compagnon Conrad. Pardonnez-moi la blessure que je vous ai faite. Après tout, maître INIartin, j'aurais dû vous tuer, vous devez voir cela vous-même; mais tout s'est arrangé.

Maître Martin, fort troublé, répondit qu'il avait mieux fait de ne pas le tuer, et qu'il ne songeait plus à la petite égratignure qu'il avait reçue. Tout le monde s'étonnait de la ressemblance singulière de la jeune dame avec la fiancée. Le chevalier s'approcha avec grâce de Eosa : Permettez, dit-il, que Conrad assiste à cette fête; n'est-ce pas, vous n'êtes plus irritée contre le compagnon étourdi qui a failli vous causer tant de peine? — Il faut bien que je fasse cesser votre surprise, dit Spangenberg. Ceci est mon fils Conrad, et vous voyez sa fiailcée qui se nomme aussi Rosa. Souvenez-vous de notre entretien, maître Martin. J'avais mes raisons pour vous parler ainsi. Le pauvre garçon était amoureux fou de votre fille; il m'avait enfin amené à céder à ses instances, et à demander Rosa pour lui. Lorsque je lui dis la manière dont vous m'aviez congédié, il s'échappa à mon insu, et courut se faire tonnelier chez vous, pour séduire votre fille et peut-être pour l'enlever. — Vous l'avez guéri par le coup vigoureux que vous lui avez donné sur les épaules. Je vous en remercie, car il a trouvé une noble demoiselle qui est sans doute la Rosa qu'il portait en son cœur.

Pendant ce temps, la dame avait agréablement salué la fiancée, et lui avait remis un collier de perles, pour présent de noces. — Voyez, chère Rosa, lui dit-elle, en lui montrant un bouquet de fleurs desséchées, ce sont les fleurs

que vous donnâtes un jour à mon Conrad; il les a toujours conservées; mais lorsqu'il devint infidèle, il me les sacrifia. Ne lui en voulez pas.

On allait se rendre à l'église, lorsqu'un jeune homme, vêtu de velours noir à la mode d'Italie, la poitrine couverte de riches chaînes d'honneur, se présenta dans l'assemblée. — Reinhold, mon Reinhold, s'écria Frédéric, et il se jeta dans ses bras. — Notre brave Reinhold ! le voilà . donc revenu ! s'écrièrent aussi la fiancée et maître Martin. — Ne t'ai-je pas dit que tes vœux seraient exaucés ? dit Reinhold en rendant à Frédéric ses embrassements. Je viens fêter avec toi mon mariage, et voici mon présent de noces. Il appela ses gens, et deux valets apportèrent un grand tableau, entouré d'un beau cadre doré; il représentait maître Martin ,dans son atelier, avec ses compagnons Reinhold, Conrad et Frédéric travaillant à la grande tonne, tandis que Rosa les regardait. Tout le monde fut frappé de la vérité et du coloris de ce bel ouvrage. — Eh ! dit Frédéric, c'est sans doute ton chef-d'œuvre comme tonnelier, le mien est là sous le portique; mais bientôt j'en ferai un autre. — ■ Je sais tout, dit Reinhold, et je t'estime heureux. Tiens-toi à ton art qui procure plus de bonheur domestique que le mien.

A table, Frédéric fut assis entre les deux Roses; et en face de lui, maître Martin entre Conrad et Reinhold. On but tout le soir à la santé de maître Martin et à celle de ses braves compagnons.

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