‹ Mlle de ScuderyChapitre 7 sur 17 · MARINO FALIERI · texte numérisé non relu

MARINO FALIERI

Le. doge Marino Falieri a2^'pelé au fouvoir alors que la flotte génoise vienace Venise, a époïisé, malgré ses quatrevingts ans la belle Annunziata qui en a dix-neuf.

Un jour, Antonio resté sans secours et sans appui après le meurtre de son père commerçard d'Augsbourg établi à Venise, ayant vu la dogeresse, reconnaît en elle une jeune fille qui autrefois écrasa vaillamment une vipère qui allait le mordre et lui sauva la vie. Fou d'amour, il cherche un moyen de pénétrer dans le palais et d'approcher d' Annunziata d'autant plus qu'il sait par Marguerite, vieille mendiante qui a veillé constamment sur les jours d'Antonio et gui a soigné la dogaresse malade, que celle-ci répond à ses sentiments.

Quand, grâce aux intelligences de Marguerite, il arrive à pénétrer dans le palais, il se trouve à son insu enveloppé dans une conjuration.

Le lendemain, lorsqu' Antonio, brûlant de désirs, franchit les hautes marches du palais ducal, il se sentit tremblant et éploré, comme s'il eût été sur le point de commettre un grand crime. Force lui fut de s'appuyer contre une colonne, à l'entrée de la galerie qui lui avait été indiquée. Tout à coup, il se vit environné d'un éclat de flambeaux, et avant qu'il pût s'éloigner, il se trouva devant le vieux Bodoeri, qui s'avançait précédé par quelques pages portant des torches.

Bodoeri le regarda attentivement ; puis, il lui dit : — Ah ! c'est toi, Antonio. Je sais pourquoi l'on t'a placé ici. Viens, suis-moi.

Antonio, convaincu que ses desseins avaient été trahis, obéit en frémissant. Mais quel fut l'étonnement d'Antonio, lorsqu'en entrant dans un appartement reculé, Bodoeri l'embrassa, et lui parla du poste important qu'on allait lui confier, et dont Antonio devait s'emparer cette nuit même ! Son étonnement se changea en inquiétude et en effroi, en apprenant que depuis longtemps une conspiration contre la Seigneurie mûrissait dans l'ombre; que le

doge lui-même était à la tête de la conspiration, et que cette nuit même il avait été résolu dans la maison de Falieri, sur la Giudecca, que le vieux Marino serait proclamé souverain absolu de A^enise. Antonio contempla le vieux Bodoeri dans un silence profond. Celui-ci prenant son silence pour de l'hésitation, s'écria avec colère : — Misérable traître, puisque tu as pénétré dans ce palais, tu n'en sortiras pas : il te faut mourir ou prendre les armes. Mais auparavant, voici celui à qui tu vas rendre compte de tes actions..

Une figure vénérable s'avança du fond de la salle. Dès qu'Antonio vit le visage de cet homme, qu'il n'apercevait qu'à la lueur incertaine des flambeaux, il tomba à genoux et proféra ces paroles : — 0 seigneur du ciel, mon père Bertuccio Nénolo, mon digne protecteur ! — Nénolo releva le jeune homme, le serra dans ses bras, et lui répondit d'une voix douce : — Oui, je suis Bertuccio Nénolo que tu as cru enseveli au fond de la mer, et qui s'est échappé il y a peu de temps, de la captivité où le retenait Morbassan; Bertuccio Nénolo qui t'avait recueilli, et qui ne pouvait prévoir qu'en son absence les serviteurs de Bodoeri te chasseraient de sa maison. Pauvre enfant aveugle ! tu hésites à prendre les armes contre une caste despotique dont la cruauté t'a ravi ton père ! Va dans la cour du Fontego, le sang dont tu verras encore les traces sur le pavé, c'est le sien ! Lorsque la Seigneurie loua aux mar- 'chands allemands les magasins du Fontego, il leur fut défendu d'emporter les clefs de leurs comptoirs, dans les voyages qu'ils faisaient, et ils durent les déposer chez le Fontegaro. Ton père osa se soustraire à cet ordre, et durant son absence on trouva dans ses marchandises une caisse de fau:^ ducats de Venise. En vain protesta-t-il de son innocence ; en vain assura-t-il que ses ennemis, que le Fontegaro lui-même avait peut-être introduit cette caisse dans ses magasins pour le perdre, il fut condamné à mort et exécuté dans la cour du Fontego ! J'étais l'ami de ton père, je te recueillis, et, pour te soustraire aux poursuites dfl. la Seigneurie, qui t'eût banni, je cachai ton nom. Maintenant, Antonio Dalbinger, il est temps de prendre les armes et de venger les mânes de ton père.

On sait que l'injure que Bertuccio Nénolo avait reçue de l'amiral Dandolo, qui l'avait frappé au visage, le décida à se liguer avec son gendre contre le patriciat. Nénolo et Bodoeri résolurent de mettre le pouvoir dans les mains de Falieri, afin de le partager. Les conjurés concertèrent de répandre la nouvelle que la flotte génoise était entrée dans les lagunes. Dans la nuit, on devait sonner la grande cloche de Saint-Marc et appeler tous les citoyens à la défense de la république. A ce signe, les conjurés, dont le nombre était très grand, devaient s'emparer de la ville, égorger les principaux nobles et proclamer le nouveau sou verain. Mais le ciel ne voulut pas que ce massacre eût lieu, et que l'orgueil irrité de Falieri renversât l'antique constitution de Venise. Les réunions de la Giudecca, dans la maison du doge, n'avaient pas échappé à la surveillance du conseil des dix; mais il lui fut impossible d'apprendre quelque chose de certain. Cependant un des conjurés, un pelletier de Pise nommé Bentian, se sentit touché de remords; il voulut sauver du moins son patron, Nicolas Léoni. qui siégeait au conseil des dix. Vers le soir, il se rendit chez lui et le conjura de ne pas quitter sa maison dans la nuit, quelque chose qui arrivât. Léoni, agité de soupçons, retint de force le pelletier, et le força de lui découvrir tout le projet. Il appela alors Giovanni, Gradenigo et Marino Cornaro, et ils convoquèrent le conseil à Saint-Salvator, où on prit toutes les mesures pour étouffer la conjuration dès le premier moment de son exécution.

Antonio avait été chargé de se rendre à la cour de Saint- Marc, avec une troupe de conjurés, et de faire sonner la grosse cloche. En arrivant, il trouva l'édifice entouré de soldats de l'arsenal, qui se précipitèrent sur les arrivants. Les conjurés se dispersèrent en toute hâte, et Antonio luimême prit la fuite. En marchant, il entendit derrière lui les pas d'un homme qui parvint enfin à le retenir. Antonio se disposait à le frapper de son poignard; mais à la lueur de& flambeaux que portaient ses soldats, il reconnut son ami Piétro.

— Sauve-toi ! s'écria celui-ci : viens dans ma gondole, Antonio; vous êtes tous trahis. Bodoeri, Nénolo, sont tombés au pouvoir de la Seigneurie, les portes du palais

tont fcrméts, et le doge est gajdé dans son appar tement.

Antonio se laissa entraîner dans la gondole sana prononcer un seul mot, tant il ressentait de douleur. On entendit des cris confus, un cliquetis d'armes, quelques clameurs isolées, puis tout rentra dans un effrayant silence. Le lendemain, le peuple, épouvanté, vit un spectacle fait pour glacer le sang dans les veines. Les corps des conjurés furent jetés, le poignard dans leurs plaies, sur la place du palais où se célébraient les solennités. Parmi les cadavres se trouvaient ceux de Marino Bodo?fi et d; Bertuccio Nénolo. Deux jours après, le vieux Falieri, condamné par le conseil des dix, fut exécuté au haut de l'escalier des géants.

Antonio s'était échappé sans obstacle, car personne ne le connaissait pour un des conjurés. En voyant trancher la, tête du vieux Falieri, il poussa un cri d'horreur et s'élança dans le palais. Personne ne l'arrêta, tant la confusion était grande. A quelques pas de l'appartement du doge, il aperçut la vieille (1) qui s'avança vers lui en pleurant et qui l'entraîna dans la chambre d'Annunziata. Antonio se jeta à ses pieds, couvrit ses mains de baisers, et versa d'abondantes larmes. Annunziata, qui était restée immobile et comme privée de vie, ouvrit lentement les yeux. Ele vit Antonio; tout à coup elle fit un mouvement convulsif, le serra contre son cœur, et s'écria en pleurant : « Antonio! Antonio!... que je t'aime; il est encore un « bonheur sur la terre. Antonio, viens, fuyons loin de « ces lieux pleins d'horreur. » — Et ils oubliaient, dans leurs baisers brûlants, et dans leurs serments répétés, les terribles événements de la nuit. La vieille les rappela enfin à eux et proposa de gagner Chiozza. Piétro les attendait déjà avec sa barque sous le pont du palais. A la nuit, xVununziata, voilée, sortit avec Antonio, et accompagnée de iJarguerite portant une petite cassette qui renfermait les joyaux de la dogaresse. Ils arrivèrent au pont sans être remarqués et montèrent dans la barque. Antonio prit les rames; la lune brillait sur les vagues, et bientôt on

(l)^Marguerile la mendiante.

gagna la pleine mer. Mais les vents commencèrent à mugir, de sombres nuages voilèrent les étoiles, et une affreuse tempête s'annonça sur l'horizon.

— 0 seigneur du ciel, viens à notre aide ! s'écria la vieille.

xintonio ne pouvant plus soutenir les rames, passa son bras autour d'Annunziata qui, se réveillant tout à coup de sa profonde rêverie, le serra contre son sein. — 0 mon Antonio ! s'écria-t-elle ; et il n'y eut plus pour eux ni vent ni tempête : mais alors la mer, cette veuve jalouse du doge décapité, éleva ses vagues de chaque côté de la barque, comme deux bras gigantesques, et engloutit les deux amants dans ses abîmes sans fond.

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