UNE
Est-il un sentiment plus aigu que la curiosité chez la femme ? Oh ! savoir, connaître, toucher ce qu'on a rêvé ! Que ne ferait-elle pas pour cela? Une femme, quand sa curiosité impatiente est en éveil, commettra toutes les folies, toutes les imprudences, aura toutes les audaces, ne reculera devant rien. Je parle des femmes vraiment femmes, douées de cet esprit à triple fond qui semble, à la surface, raisonnable et froid, mais dont les trois compartiments secrets sont remplis :
l'un d'inquiétude féminine toujours agitée ; l'autre, de ruse colorée en bonne foi, de cette ruse de dévots, sophistique et redoutable ; le dernier enfin, de canaillerie charmante, de tromperie exquise, de délicieuse perfidie, de toutes ces perverses qualités qui poussent au suicide les amants imbécilement crédules, mais ravissent les autres.
Celle dont je veux dire l'aventure était une petite provinciale, platement honnête jusque-là. Sa vie, calme en apparence, s'écoulait dans son ménage, entre un mari très occupé et deux enfants, qu'elle élevait en femme irréprochable. Mais son cœur frémissait d'une curiosité inassouvie, d'une démangeaison d'inconnu. Elle songeait à Paris, sans cesse, et lisait avidement les journaux mondains. Le récit des fêtes, des toilettes, des joies, faisait bouillonner ses désirs; mais elle était surtout mystérieusement troublée par les
échos pleins ne sous-entendus, par les voiles à demi soulevés en des phrases habiles, et qui laissent entrevoir des horizons de jouissances coupables et ravageantes.
De là-bas elle apercevait Paris dans une apothéose de luxe magnifique et corrompu.
Et pendant les longues nuits de rêve, bercée par le ronflement régulier de son mari qui dormait à ses côtés sur le dos, avec un foulard autour du crâne, elle songeait à ces hommes connus dont les noms apparaissent à la première page des journaux comme de grandes étoiles dans un ciel sombre ; et elle se figurait leur vie affolante, avec de continuelles débauches, des orgies antiques épouvantablement voluptueuses et des raffinements de sensualité si compliqués qu'elle ne pouvait même se les figurer.
Les boulevards lui semblaient être une
sorte de gouffre des passions humaines ; et toutes leurs maisons recelaient assurément des mystères d'amour prodigieux.
Elle se sentait vieillir cependant. Elle vieillissait sans avoir rien connu de la vie, sinon ces occupations régulières, odieusement monotones et banales qui constituent, dit-on, le bonheur du foyer. Elle était jolie encore, conservée dans cette existence tranquille comme un fruit d'hiver dans une armoire close; mais rongée, ravagée, bouleversée d'ardeurs secrètes. Elle se demandait si elle mourrait sans avoir connu toutes ces ivresses damnantes, sans s'être jetée une fois, une seule fois, tout entière, dans ce ilot des voluptés parisiennes.
Avec une longue persévérance, elle prépara un voyage à Paris, inventa un prétexte, se fit inviter par des parents, et, son mari ne pouvant l'accompagner, partit seule.
Sitôt arrivée, elle sut imaginer des raisons qui lui permettraient au besoin de s'absenter deux jours ou plutôt deux nuits, s'il le fallait, ayant retrouvé, disait-elle, des amis qui demeuraient dans la campagne suburbaine.
Et elle chercha. Elle parcourut les boulevards sans rien voir, sinon le vice errant et numéroté. Elle sonda de l'œil les grands cafés, lut attentivement la petite correspondance du Figaro, qui lui apparaissait chaque matin comme un tocsin, un rappel de l'amour.
Et jamais rien ne la mettait sur la trace de ces grandes orgies d'artistes et d'actrices ; rien ne lui révélait les temples de ces débauches qu'elle imaginait fermés par un mot magique, comme la caverne des Mille et une Nuits et ces catacombes de Rome, où s'accomplissaient secrètement les mystères d'une religion persécutée.
Ses parents, petits bourgeois, ne pou-
vaient lui faire connaître aucun de ces hommes en vue dont les noms bourdonnaient dans sa tête; et, désespérée, elle songeait à s'en retourner, quand le hasard vint à son aide.
Un jour, comme elle descendait la rue de la Chaussée-d'Antin, elle s'arrêta à contempler un magasin rempli de ces bibelots japonais si colorés qu'ils donnent aux yeux une sorte de gaieté. Elle considérait les mignons ivoires bouffons, les grandes potiches aux émaux flambants, les bronzes bizarres, quand elle entendit, à l'intérieur de la boutique, le patron qui, avec force révérences , montrait à un gros petit homme chauve de crâne, et gris de menton, un énorme magot ventru, pièce unique, disait-il.
Et à chaque phrase du marchand, le nom de l'amateur, un nom célèbre, sonnait comme un appel de clairon. Les autres clients, des jeunes femmes, des
messieurs élégants, contemplaient, d'un coup d'œil furtif et rapide, d'un coup d'œil comme il faut et manifestement respectueux, l'écrivain renommé qui, lui, regardait passionnément le magot de porcelaine. Ils étaient aussi laids l'un que l'autre, laids comme deux frères sortis du même flanc.
Le marchand disait : « Pour vous, monsieur Jean Varin, je le laisserai à mille francs; c'est juste ce qu'il me coûte. Pour tout le monde ce serait quinze cents francs; mais je tiens à ma clientèle d'artistes et je lui fais des prix spéciaux. Ils viennent tous chez moi, monsieur Jean Varin. Hier, M. Busnach m'achetait une grande coupe ancienne. J'ai vendu l'autre jour deux flambeaux comme ça (sont-ils beaux, dites?) à M. Alexandre Dumas. Tenez, cette pièce que vous tenez là, si M. Zola la voyait, elle serait vendue, monsieur Varin. »
L'écrivain très perplexe hésitait, solli-
cité par l'objet, mais songeant à la somme; et il ne s'occupait pas plus des regards que s'il eût été seul dans un désert.
Elle était entrée tremblante, l'œil fixé effrontément sur lui, et elle ne se demandait même pas s'il était beau, élégant ou jeune. C'était Jean Varin lui-même, Jean Varin !
Après un long combat, une douloureuse hésitation, il reposa la potiche sur une table. « Non, c'est trop cher, » dit-il.
Le marchand redoublait d'éloquence.
« Oh ! monsieur Jean Varin , trop cher? cela vaut deux mille francs comme un sou. »
L'homme de lettres répliqua tristement en regardant toujours le bonhomme aux yeux d'émail : « Je ne dis pas non ; mais c'est trop cher pour moi. »
Alors, elle, saisie d'une audace affolée, s'avança : « Pour moi, dit-elle, combien ce bonhomme ? »
Le marchand, surpris, répliqua :
« Quinze cents francs, madame.
— Je le prends. »
L'écrivain, qui jusque-là ne l'avait pas même aperçue, se retourna brusquement, et il la regarda des pieds à la tête en observateur, l'œil un peu fermé; puis, en connaisseur, il la détailla.
Elle était charmante, animée, éclairée soudain par cette flamme qui jusque-là dormait en elle. Et puis une femme qui achète un bibelot de quinze cents francs n'est pas la première venue.
Elle eut alors un mouvement de ravissante délicatesse; et se tournant vers lui, la voix tremblante : « Pardon, monsieur, j'ai été sans doute un peu vive; vous n'aviez peut-être pas dit votre dernier mot. »
Il s'inclina : « Je l'avais dit, madame. » Mais elle, tout émue : « Enfin, monsieur, aujourd'hui ou plus tard, s'il vous
convient de changer d'avis, ce bibelot est à vous. Je ne l'ai acheté que parce qu'il vous avait plu. »
Il sourit, visiblement flatté. « Comment donc me connaissiez-vous ? » dit-il.
Alors elle lui parla de son admiration, lui cita ses œuvres, fut éloquente.
Pour causer, il s'était accoudé à un meuble, et plongeant en elle ses yeux aigus, il cherchait à la deviner.
Quelquefois, le marchand, heureux de posséder cette réclame vivante, de nouveaux clients étant entrés, criait à l'autre bout du magasin : « Tenez, regardez ça, monsieur Jean Varin, est-ce beau? » Alors toutes les têtes se levaient, et elle frissonnait de plaisir à être vue ainsi causant intimement avec un Illustre.
Grisée enfin, elle eut une audace suprême, comme les généraux qui vont donner l'assaut : « Monsieur, dit-elle, faites-moi un grand, un très grand plaisir.
Permettez-moi de vous offrir ce magot comme souvenir d'une femme qui vous admire passionnément et que vous aurez vue dix minutes. »
Il refusa. Elle insistait. Il résista, très amusé, riant de grand cœur.
Elle, obstinée, lui dit : « Eh bien ! je vais le porter chez vous tout de suite ; où demeurez-vous? »
Il refusa de donner son adresse ; mais elle, l'ayant demandée au marchand, la connut, et, son acquisition payée, elle se sauva vers un fiacre. L'écrivain courut pour la rattraper, ne voulant point s'exposer à recevoir ce cadeau, qu'il ne saurait à qui rapporter. Il la joignit quand elle sautait en voiture, et il s'élança, tomba presque sur elle, culbuté par le fiacre qui se mettait en route; puis il s'assit à son côté, fort ennuyé.
Il eut beau prier, insister, elle se montra intraitable. Comme ils arrivaient de-
m UNE AVENTURE PARISIENNE.
vant la porte, elle posa ses conditions : « Je consentirai, dit-elle, à ne point vous laisser cela, si vous accomplissez aujourd'hui toutes mes volontés. »
La chose lui parut si drôle qu'il accepta.
Elle demanda : « Que faites-vous ordinairement à cette heure-ci ? »
Après un peu d'hésitation : « Je me promène, » dit-il.
Alors, d'une voix résolue, elle ordonna : « Au Bois ! »
Ils partirent.
Il fallut qu'il lui nommât toutes les femmes connues, surtout les impures, avec des détails intimes sur elles, leur vie, leurs habitudes, leur intérieur, leurs vices.
Le soir tomba. « Que faites-vous tous les jours à cette heure ? » dit-elle.
Il répondit en riant : « Je prends l'absinthe. »
Alors, gravement, elle ajouta : « Alors, monsieur, allons prendre l'absinthe. »
Ils entrèrent dans un grand café du boulevard qu'il fréquentait, et où il rencontra des confrères. Il les lui présenta tous. Elle était folle de joie. Et ce mot sonnait sans répit dans sa tête : ce Enfin, enfin! »
Le temps passait, elle demanda : « Estce l'heure de votre dîner? »
Il répondit : « Oui, madame. »
« Alors, monsieur, allons dîner. »
En sortant du café Bignon : « Le soir, que faites-vous? » dit-elle.
Il la regarda fixement : « Cela dépend ; quelquefois je vais au théâtre. »
— Eh bien , monsieur, allons au théâtre. »
Ils entrèrent au Vaudeville, par faveur, grâce à lui, et, gloire suprême, elle fut vue par toute la salle à son côté, assise aux fauteuils de balcon.
La représentation finie, il lui baisa galamment la main : « II me reste, madame, à vous remercier de la journée délicieuse... » Elle l'interrompit. — « A cette
heure-ci, que faites-vous toutes les nuits? »
• — Mais... mais... je rentre chez moi. »
Elle se mit à rire, d'un rire tremblant.
« Eh bien, monsieur... allons chez vous. »
Et ils ne parlèrent plus. Elle frissonnait par instants, toute secouée des pieds à la tête, ayant des envies de fuir et des envies de rester, avec, tout au fond du cœur, une bien ferme volonté d'aller jusqu'au bout.
Dans l'escalier, elle se cramponnait à la rampe, tant son émotion devenait vive; et il montait devant, essoufflé, une allumettebougie à la main.
Dès qu'elle fut dans la chambre, elle se déshabilla bien vite et se glissa dans le lit sans prononcer une parole; et elle attendit blottie contre le mur.
Mais elle était simple comme peut l'être l'épouse légitime d'un notaire de province, et lui plus exigeant qu'un pacha à trois queues. Ils ne se comprirent pas, pas du tout.
Alors il s'endormit. La nuit s'écoula, troublée seulement parle tic- tac de la pendule; et elle, immobile, songeait aux nuits conjugales ; et sous les rayons jaunes d une lanterne chinoise elle regardait, navrée, à son côté, ce petit homme sur le dos, tout rond, dont le ventre en boule soulevait le drap comme un ballon gonflé de gaz. Il ronflait avec un bruit de tuyau d'orgue, des renâclements prolongés, des étranglements comiques. Ses vingt cheveux profitaient de son repos pour se rebrousser étrangement, fatigués de leur longue station fixe sur ce crâne nu dont ils devaient voiler les ravages. Et un filet de salive coulait d'un coin de sa bouche entr'ouverte.
L'aurore enfin glissa un peu de jour entre les rideaux fermés. Elle se leva, s'habilla sans bruit, et, déjà elle avait ouvert à moitié la porte, quand elle fit grincer la serrure et il s'éveilla en se frottant les yeux.
Il demeura quelques secondes avant de reprendre entièrement ses sens, puis, quaad toute l'aventure lui fut revenue, il demanda : « Eh bien, vous partez?»
Elle restait debout, confuse. Elle balbutia : « Mais oui, voici le matin. »
Il se mit sur son séant : « Voyons, dit-il, à mon tour, j'ai quelque chose à vous demander. »
Elle ne répondait pas, il reprit : « Vous m'avez bigrement étonné depuis hier.
Soyez franche, avouez-moi pourquoi vous avez fait tout ça; car je n'y comprends rien. »
Elle se rapprocha doucement, rougissante comme une vierge. « J'ai voulu connaître... le... le vice... eh bien... eh bien, ce n'est pas drôle. »
Et elle se sauva, descendit l'escalier, se jeta dans la rue.
L'armée des balayeurs balayait. Ils balayaient les trottoirs, les pavés, poussant
toutes les ordures au ruisseau. Du même mouvement régulier, d'un mouvement de faucheurs dans les prairies, ils repoussaient les boues en demi-cercle devant eux; et, de rue en rue, elle les retrouvait comme des pantins montés, marchant automatiquement avec un ressort pareil.
Et il lui semblait qu'en elle aussi on venait de balayer quelque chose, de pousser au ruisseau, à l'égout, ses rêves surexcités.
Elle rentra, essoufflée, glacée, gardant seulement dans sa tête la sensation de ce mouvement des balais nettoyant Paris au matin.
Et, dès qu'elle fut dans sa chambre, elle sanglota.
Paris était bloqué, affamé et râlant. Les moineaux se faisaient bien rares sur les toits, et les égouts se dépeuplaient. On mangeait n'importe quoi.
Comme il se promenait tristement par un clair matin de janvier le long du boulevard extérieur, les mains dans les poches de sa culotte d'uniforme et le ventre vide, M. Morissot, horloger de son état et pantouflard par occasion, s'arrêta net devant un confrère qu'il reconnut pour un ami. C'était M. Sauvage, une connaissance du bord de l'eau.
Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot partait dès l'aurore, une canne en bambou d'une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. Il prenait le chemin de fer d'Argenteuil, descendait à Colombes, puis gagnait à pied l'île Marante. A peine arrivé en ce lieu de ses rêves, il se mettait à pêcher; il péchait jusqu'à la nuit.
Chaque dimanche, il rencontrait là un petit homme replet et jovial, M. Sauvage, mercier, rue Notre-Dame-de-Lorette, autre pêcheur fanatique. Ils passaient souvent une demi-journée côte à côte, la ligne à la main et les pieds ballants au-dessus du courant; et ils s'étaient pris d'amitié l'un pour l'autre.
En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelquefois ils causaient; mais ils s'entendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts semblables et des sensations identiques.
Au printemps, le matin, vers dix heures,
quand le soleil rajeuni faisait flotter sur le fleuve tranquille cette petite buée qui coule avec l'eau, et versait dans le dos des deux enragés pécheurs une bonne chaleur de saison nouvelle, Morissot parfois disait à son voisin : « Hein! quelle douceur! » et M. Sauvage répondait : « Je ne connais rien de meilleur. » Et cela leur suffisait pour se comprendre et s'estimer.
A l'automne, vers la fin du jour, quand le ciel, ensanglanté par le soleil couchant, jetait dans l'eau des figures de nuages écarlates, empourprait le fleuve entier, enflammait l'horizon, faisait rouges comme du feu les deux amis, et dorait les arbres roussis déjà, frémissants d'un frisson d'hiver, M. Sauvage regardait en souriant Morissot et prononçait : « Quel spectacle! » Et Morissot émerveillé répondait, sans quitter des «yeux son flotteur : « Cela vaut mieux que le boulevard, hein? »
■ Dès qu'ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains énergiquement, tout émus de se retrouver en des circonstances si différentes. M. Sauvage, poussant un soupir, murmura : « En voilà des événements! » Morissot, très morne, gémit :
« Et quel temps! C'est aujourd'hui le premier beau jour de Tannée. »
Le ciel était, en effet, tout bleu et plein de lumière.
Ils se mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes. Morissot reprit : « Et la pêche? hein! quel bon souvenir! »
M. Sauvage demanda : « Quand y retournerons-nous? »
Ils entrèrent dans un petit café et burent ensemble une absinthe; puis ils se remirent à se promener sur les trottoirs.
Morissot s'arrêta soudain : « Une seconde verte, hein? » M. Sauvage y consentit : « A votre disposition. » Et ils pénétrèrent chez un autre marchand de vins.
Us étaient fort étourdis en sortant, troublés comme des gens à jeun dont le ventre est plein d'alcool. Il faisait doux. Une brise caressante leur chatouillait le visage.
M. Sauvage, que l'air tiède achevait de griser, s'arrêta : « Si on y allait? »
— Où ça?
— A la pêche, donc.
— Mais où?
— Mais à notre île. Les avant-postes français sont auprès de Colombes. Je connais le colonel Dumoulin; on nous laissera passer facilement. »
Morissot frémit de désir : « C'est dit. J'en suis. » Et ils se séparèrent pour prendre leurs instruments.
Une heure après, ils marchaient côte à côte sur la grand'route. Puis ils gagnèrent la villa qu'occupait le colonel. Il sourit de leur demande et consentit à leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis d'un laisser-passer.
Bientôt ils franchirent les avant-postes, traversèrent Colombes abandonné, et se trouvèrent au bord des petits champs de vigne qui descendent vers la Seine. Il était environ onze heures.
En face, le village d'Argenteuil semblait mort. Les hauteurs d'Orgemont et de Sannois dominaient tout le pays. La grande plaine qui va jusqu'à Nanterre était vide, toute vide, avec ses cerisiers nus et ses terres grises.
M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura : « Les Prussiens sont là haut! » Et une inquiétude paralysait les deux amis devant ce pays désert.
<(Les Prussiens! » Ils n'en avaient jamais aperçu, mais ils les sentaient là depuis desmois, autourde Paris, ruinantla France, pillant, massacrant, affamant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte de terreur superstitieuse s'ajoutait à la haine qu'ils avaienlpource peuple inconnu et victorieux.
Morissot balbutia : « Hein! si nous allions en rencontrer? »
M. Sauvage répondit, avec cette gouaillerie parisienne reparaissant malgré tout :
« Nous leur offririons une friture. »
Mais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le silence de tout l'horizon.
A la fin, M. Sauvage se décida : « Allons, en route! mais avec précaution. » Et ils descendirent dans un champ de vigne, courbés en deux, rampant, profitant des buissons pour se couvrir, l'œil inquiet, l'oreille tendue.
Une bande de terre nue restait à traverser pour gagner le bord du fleuve. Us se mirent à courir; et dès qu'ils eurent atteint la berge, ils se blottirent dans les roseaux secs.
Morissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas dans les en-
virons. Il n'entendit rien. Ils étaient bien seuls, tout seuls.
Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher.
En face d'eux File Marante abandonnée les cachait à l'autre berge. La petite maison du restaurant était close, semblait délaissée depuis des années.
M. Sauvage prit le premier goujon, Morissot attrapa le second, et d'instant en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bête argentée frétillant au bout du fil : Une vraie pêche miraculeuse.
Ils introduisaient délicatement les poissons dans une poche de filet à mailles très serrées, qui trempait à leurs pieds. .Et une joie délicieuse les pénétrait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve un plaisir aimé dont on est privé depuis longtemps.
Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules; Us n'écoutaient plus rien; ils ne pensaient plus à rien; ils
ignoraient le reste du monde ; ils péchaient.
Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit trembler le sol. Le canon se remettait à tonner.
Morissot tourna la tête, et par-dessus la berge il aperçut, là-bas, sur la gauche, la grand silhouette du Mont-Valérien, qui portait au front une aigrette blanche, une buée de poudre qu'il venait de cracher.
Et aussitôt un second jet de fumée partit du sommet de la forteresse; et quelques instants après une nouvelle détonation gronda.
Puis d'autres suivirent, et de moment en moment, la montagne jetait son haleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'élevaient lentement dans le. ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle.
M. Sauvage haussa les épaules : « Voilà qu'ils recommencent, » dit-il.
Morissot, qui regardait anxieusement
plonger coup sur coup la plume de son flotteur, fut pris soudain d'une colère d'homme paisible contre ces enragés qui se battaient ainsi, et il grommela : « Fautil être stupide pour se tuer comme ça. »
M. Sauvage reprit : « C'est pis que des bêtes. »
Et Morissot, qui venait de saisir une ablette, déclara : « Et dire que ce sera toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements. »
M. Sauvage l'arrêta : « La République n'aurait pas déclaré la guerre... »
Morissot l'interrompit : « Avec les rois on a la guerre au dehors ; avec la République on a la guerre au dedans. »
Et tranquillement ils se mirent à discuter, débrouillant les grands problèmes politiques avec une raison saine d'hommes doux et bornés, tombant d'accord sur ce point, qu'on ne serait jamais libres. Et le Mont-Valérien tonnait sans repos, démo-
lissant à coups de boulet des maisons françaises, broyant des vies, écrasant des êtres, mettant fin à bien des rêves, à bien des joies attendues, à bien des bonheurs espérés, ouvrant en des cœurs de femmes, en des cœurs de filles, en des cœurs de mères, là-bas, en d'autres pays, des souffrances qui ne finiraient plus.
« C'est la vie, » déclara M. Sauvage.
« Dites plutôt que c'est la mort, » reprit en riant Morissot.
Mais ils tressaillirent effarés, sentant bien qu'on venait de marcher derrière eux; et ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre leurs épaules, quatre hommes, quatre grands hommes armés et barbus, vêtus comme des domestiques en livrée et coiffés de casquettes plates, les tenant en joue au bout de leurs fusils.
Les deux lignes s'échappèrent de leurs mains et se mirent à descendre la rivière.
En quelques secondes, ils furent saisis,
attachés, emportés, jetés dans une barque et passés dans File.
Et derrière la maison qu'ils avaient crue abandonnée, ils aperçurent une vingtaine de soldats allemands.
Une sorte de géant velu, qui fumait, à cheval sur une chaise, une grande pipe de porcelaine, leur demanda, en excellent français : « Eh bien, messieurs, avez-vous fait bonne pêche? »
Alors un soldat déposa aux pieds de l'officier le filet plein de poissons, qu'il avait eu soin d'emporter. Le Prussien sourit : « Eh ! eh! je vois que ça n'allait pas mal. Mais il s'agit d'autre chose. Écoutezmoi et ne vous troublez pas.
« Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour me guetter. Je vous prends et je vous fusille. Vous faisiez semblant de pocher, afin de mieux dissimuler vos projets. Vous êtes tombés entre mes mains, tant pis pour vous ; c'est la guerre.
« Mais comme vous êtes sortis par les avant-postes, vous avez assurément un mot d'ordre pour rentrer. Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais grâce. »
Les deux amis, livides, côte à côte, les mains agitées d'un léger tremblement nerveux, se taisaient.
L'officier reprit ; « Personne ne la saura jamais, vous rentrerez paisiblement. Le secret disparaîtra avec vous. Si vous refusez, c'est la mort, et tout de suite. Choisissez. »
Ils demeuraient immobiles sans ouvrir la bouche.
Le Prussien, toujours calme, reprit en étendant la main vers la rivière : « Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette eau. Dans cinq minutes ! Vous devez avoir des parents? »
Le Mont-Valérien tonnait toujours.
Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des ordres
dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas se trouver trop près des prisonniers ; et douze hommes vinrent se placer à vingt pas, le fusil au pied.
L'officier reprit : « Je vous donne une minute, pas deux secondes de plus. »
Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Français, prit Morissot sous le bras, l'entraîna plus loin, lui dit à voix basse : « Vite, ce mot d'ordre? Votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de m'attendrir. »
Morissot ne répondit rien.
Le Prussien entraîna alors M. Sauvage et lui posa la même question.
M. Sauvage ne répondit pas.
Ils se retrouvèrent côte à côte.
Et l'officier se mit à commander. Les soldats élevèrent leurs armes.
Alors le regard de Morissot tomba par hasard sur le filet plein de goujons, resté dans l'herbe, à quelques pas de lui.
Un rayon de soleil faisait briller le tas de poissons qui s'agitaient encore. Et une défaillance l'envahit. Malgré ses efforts, ses yeux s'emplirent de larmes.
Il balbutia : « Adieu, monsieur Sauvage. »
M. Sauvage répondit : « Adieu, monsieur Morissot. »
Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tête par d'invincibles tremblements.
L'officier cria : Feu !
Les douze coups n'en firent qu'un.
M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla, pivota et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel, tandis que des bouillons de sang s'échappaient de sa tunique crevée à la poitrine.
L'Allemand donna de nouveaux ordres.
Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des pierres qu'ils
attachèrent aux pieds des deux morts ; puis ils les portèrent sur la berge.
Le Mont-Valérien ne cessait pas de gronder, coiffé maintenant d'une montagne de fumée.
Deux soldats prirent Morissot par la tête et par les jambes; deux autres saisirent M. Sauvage de la même façon. Les corps, un instant balancés avec force, furent lancés au loin, décrivirent une courbe, puis plongèrent, debout, dans le fleuve, les pierres entraînant les pieds d'abord.
L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de toutes petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives.
Un peu de sang flottait.
L'officier, toujours serein, dit à mi-voix : a C'est le tour des poissons maintenant. »
Puis il revint vers la maison.
Et soudain il aperçut le filet aux goujons dans l'herbe. 11 le ramassa, l'examina, sourit, cria : « Wilhem! »
Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la pêche des deux fusillés, commanda : « Fais-moi frire tout de suite ces petits animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera délicieux. »
Puis il se remit à fumer sa pipe.
« Puisque je vous dis qu'on ne la croira pas.
— Racontez tout de même.
— Je le veux bien. Mais j'éprouve d'abord le besoin de vous affimer que mon histoire est vraie en tous points, quelque invraisemblable qu'elle paraisse. Les peintres seuls ne s'étonneront point, surtout les vieux qui ont connu cette époque de charges furieuses, cette époque où l'esprit farceur sévissait si bien qu'il nous
hantait encore dans les circonstances les plus graves. »
Et le vieil artiste se mit à cheval sur une chaise.
Ceci se passait dans la salle à manger d'un hôtel de Barbizon.
Il reprit : « Donc nous avions dîné ce soir-là chez le pauvre Sorieul, aujourd'hui mort, le plus enragé de nous. Nous étions trois seulement : Sorieul, moi et Le Poittevin, je crois; mais je n'oserais affirmer que c'était lui. Je parle, bien entendu, du peintre de marine Eugène Le Poittevin, mort aussi, et non du paysagiste, bien vivant et plein de talent.
Dire que nous avions dîné chez Sorieul, cela signifie que nous étions gris. Le Poittevin seul avait gardé sa raison, un peu noyée il est vrai, mais claire encore. Nous étions jeunes, ën ce temps-là. Étendus sur des tapis, nous discourions extravagamment dans la petite chambre qui touchait
à l'atelier. Sorieul, le dos à terre, les jambes sur une chaise, parlait bataille, discourait sur les uniformes de l'Empire, et soudain se levant, il prit dans sa grande armoire aux accessoires une tenue complète de hussard, et s'en revêtit. Après quoi il contraignit Le Poittevin à se costumer en grenadier. Et comme celui-ci résistait, nous l'empoignâmes, et, après l'avoir déshabillé, nous l'introduisîmes dans un uniforme immense où il fut englouti.
Je me déguisai moi-même en cuirassier. Et Sorieul nous fît exécuter un mouvement compliqué. Puis il s'écria : « Puisque nous sommes ce soir des soudards, buvons comme des soudards. »
Un punch fut allumé, avalé, puis une seconde fois la flamme s'éleva sur le bol rempli de rhum. Et nous chantions à pleine gueule des chansons anciennes, des chansons que braillaient jadis les vieux troupiers de la grande armée.
Tout à coup Le Poittevin, qui restait, malgré tout, presque maître de lui, nous fit taire , puis, après un silence de quelques secondes, il dit à mi-voix : « Je suis sûr qu'on a marché dans l'atelier. » Sorieul se leva comme il put, et s'écria : « Un voleur! quelle chance! » Puis, soudain, il entonna la Marseillaise :
Aux armes, citoyens!
Et, se précipitant sur une panoplie, il nous équipa, selon nos uniformes. J'eus une sorte de mousquet et un sabre; Le Poittevin, un gigantesque fusil à baïonnette, et Sorieul, ne trouvant pas ce qu'il fallait, s'empara d'un pistolet d'arçon qu'il glissa dans sa ceinture, et d'une hache d'abordage qu'il brandit. Puis il ouvrit avec précaution la porte de l'atelier, et l'armée entra sur le territoire suspect.
Quand nous fûmes au milieu de la vaste pièce encombrée de toiles immenses, de
meubles, d'objets singuliers et inattendus, Sorieul nous dit : « Je me nomme général. Tenons un conseil de guerre. Toi, les cuirassiers, tu vas couper la retraite à l'ennemi, c'est-à-dire donner un tour de clef à la porte. Toi, les grenadiers, tu seras mon escorte. »
J'exécutai le mouvement commandé, puis je rejoignis le gros des troupes qui opérait une reconnaissance.
Au moment où j'allais le rattraper derrière un grand paravent, un bruit furieux éclata. Je m'élançai, portant toujours une bougie à la main. Le Poittevin venait de traverser d'un coup de baïonnette la poitrine d'un mannequin dont Sorieul fendait la tête à coups de hache. L'erreur reconnue, le général commanda : « Soyons prudents, » et les opérations recommencèrent.
Depuis vingt minutes au moins on fouillait tous les coins et recoins de l'atelier,
sans succès, quand Le Poittevin eut l'idée d'ouvrir un immense placard. Il était sombre et profond, j'avançai mon bras qui tenait la lumière, et je reculai stupéfait; un homme était là, un homme vivant, qui m'avait regardé.
Immédiatement, je refermai le placard à deux tours de clef, et on tint de nouveau conseil.
Les avis étaient très partagés. Sorieul voulait enfumer le voleur, Le Poittevin parlait de le prendre par la famine. Je proposai de faire sauter le placard avec de la poudre.
L'avis de Le Poittevin prévalut ; et, pendant qu'il montait la garde avec son grand fusil, nous allâmes chercher le reste du punch et nos pipes, puis on s'installa devant la porte fermée, et on but au prisonnier.
Au bout d'une demi-heure, Sorieul dit : « C'est égal, je voudrais bien le voir de
près. Si nous nous emparions de lui par la force? »
Je criai : « Bravo! » Chacun s'élança sur ses armes; la porte du placard fut ouverte, et Sorieul, armant son pistolet qui n'était pas chargé, se précipita le premier.
Nous le suivîmes en hurlant. Ce fut une bousculade effroyable dans l'ombre ; et après cinq minutes d'une lutte invraisemblable, nous ramenâmes au jour une sorte de vieux bandit à cheveux blancs, sordide et déguenillé.
On lui lia les pieds et les mains, puis on l'assit dans un fauteuil. Il ne prononça pas une parole.
Alors Sorieul , pénétré d'une ivresse solennelle, se tourna vers nous :
« Maintenant nous allons juger ce misérable. »
J'étais tellement gris que cette proposition me parut toute naturelle.
Le Poittevin fut chargé de présenter la défense et moi de soutenir l'accusation.
Il fut condamné à mort à l'unanimité moins une voix, celle de son défenseur.
« Nous allons l'exécuter, » dit Sorieul. Mais un scrupule lui vint : « Cet homme ne doit pas mourir privé des secours de la religion. Si on allait chercher un prêtre? » J'objectai qu'il était tard. Alors Sorieul me proposa de remplir cet office ; et il exhorta le criminel à se confesser dans mon sein.
L'homme, depuis cinq minutes, roulait des yeux épouvantés, se demandant à quel genre d'êtres il avait affaire. Alors il articula d'une voix creuse, brûlée par l'alcool : « Vous voulez rire , sans doute. » Mais Sorieul l'agenouilla de force , et , par crainte que ses parents eussent omis de le faire baptiser, il lui versa sur le crâne un verre de rhum.
Puis il lui dit :
« Confesse-toi à monsieur; ta dernière heure a sonné. »
Éperdu, le vieux gredin se mit à crier :
« Au secours! » avec une telle force qu'on fut contraint de le bâillonner pour ne pas réveiller tous les voisins. Alors il se roula par terre, ruant et se tordant, renversant les meubles, crevant les toiles. A la fin, Sorieul impatienté, cria : « Finissons-en. » Et visant le misérable étendu par terre, il pressa la détente de son pistolet. Le chien tomba avec un petit bruit sec. Emporté par l'exemple, je tirai à mon tour. Mon fusil, qui était à pierre, lança une étincelle dont je fus surpris.
Alors Le Poittevin prononça gravement ces paroles : « Avons-nous bien le droit de tuer cet homme? »
Sorieul, stupéfait, répondit : « Puisque nous l'avons condamné à mort ! »
Mais Le Poittevin reprit : « On ne fusille pas les civils, celui-ci doit être livré
au bourreau. Il faut le conduire au poste.
L'argument nous parut concluant. On ramassa l'homme, et comme il ne pouvait marcher, il fut placé sur une planche de table à modèle, solidement attaché, et je l'emportai avec Le Poittevin; tandis que Sorieul, armé jusqu'aux dents, fermait la marche.
Devant le poste, la sentinelle nous arrêta. Le chef de poste, mandé, nous reconnut, et, comme chaque jour il était témoin de nos farces, de nos scies, de nos inventions invraisemblables, il se contenta de rire et refusa notre prisonnier.
Sorieul insista : alors le soldat nous invita sévèrement à retourner chez nous sans faire de bruit.
La troupe se remit en route et rentra dans l'atelier. Je demandai : « Qu'allonsnous faire du voleur? »
Le Poittevin, attendri, affirma qu'il devait être bien fatigué, cet homme. En
effet, il avait l'air agonisant, ainsi ficelé, bâillonné, ligaturé sur sa planche.
Je fus pris à mon tour d'une pitié violente, une pitié d'ivrogne, et, enlevant son bâillon, je lui demandai : « Eh bien, mon pauv' vieux, comment ça va-t-il? »
Il gémit : « J'en ai assez, nom d'un chien! » Alors Sorieul devint paternel. Il le délivra de tous ses liens, le fit asseoir, le tutoya, et, pour le réconforter, nous nous mîmes tous trois à préparer bien vite un nouveau punch. Le voleur, tranquille dans son fauteuil, nous regardait. Quand la boisson fut prête, on lui tendit un verre; nous lui aurions volontiers soutenu la tête, et on trinqua.
Le prisonnier but autant qu'un régiment. Mais, comme le jour commençait à paraître, il se leva, et, d'un air fort calme : <( Je vais être obligé de vous quitter, parce qu'il faut que je rentre chez moi. »
Nous fûmes désolés ; on voulut le rete-
nir encore, mais il se refusa à rester plus longtemps.
Alors on se serra la main, et Sorieul, avec sa bougie, Téclaira dans le vestibule, criant : « Prenez garde à la marche sous la porte cochère. »
On riait franchement autour du conteur.
Il se leva, alluma sa pipe, et il ajouta, en se campant en face de nous :
« Mais le plus drôle de mon histoire, c'est qu'elle est vraie. »
« Le Réveillon ! le Réveillon ! Ah ! mais non, je ne réveillonnerai pas! »
Le gros Henri Templier disait cela d'une voix furieuse, comme si on lui eût proposé une infamie.
Les autres, riant, s'écrièrent : « Pourquoi te mets-tu en colère? »
Il répondit : « Parce que le réveillon m'a joué le plus sale tour du monde, et que j'ai gardé une insurmontable horreur pour cette nuit stupide de gaîté imbécile.
— Quoi donc?
— Quoi? Vous voulez le savoir? Eh bien, écoutez :
Vous vous rappelez comme il faisait froid, voici deux ans, à cette époque; un froid à tuer les pauvres dans la rue. La Seine gelait; les trottoirs glaçaient les pieds à travers les semelles des bottines; le monde semblait sur le point de crever.
J'avais alors un gros travail en train et je refusai toute invitation pour le réveillon, préférant passer la nuit devant ma table. Je dînai seul; puis je me mis à l'œuvre. Mais voilà que, vers dix heures, la pensée de la gaîté courant Paris, le bruit des rues qui me parvenait malgré tout, les préparatifs de souper de mes voisins, entendus à travers les cloisons, m'agitèrent. Je ne savais plus ce que je faisais ; j'écrivais des bêtises ; et je compris qu'il fallait renoncer à l'espoir de produire quelque chose de bon cette nuit-Ki.
Je marchai un peu à travers ma chambre. Je m'assis, je me relevai. Je subissais, certes, la mystérieuse influence de la joie du dehors, et je me résignai.
Je sonnai ma bonne et je lui dis : « Angèle, allez m'acheter de quoi souper à deux : des huîtres, un perdreau froid, des écrevisses, du jambon, des gâteaux.
Montez-moi deux bouteilles de Champagne; mettez le couvert et couchezvous. »
Elle obéit, un peu surprise. Quand tout fut prêt, j'endossai mon pardessus, et je sortis.
Une grosse question restait à résoudre : Avec qui allais-je réveillonner? Mes amies étaient invitées partout. Pour en avoir une, il aurait fallu m'y prendre d'avance. Alors, je songeai à faire en même temps un bonne action. Je me dis : Paris est plein de pauvres et belles filles qui n'ont pas un souper sur la planche, et qui errent
en quête d'un garçon généreux. Je veux être la Providence de Noël d'une de ces déshéritées.
Je vais rôder, entrer dans les lieux de plaisir, questionner, chasser, choisir à mon gré.
Et je me mis à parcourir la ville.
Certes, je rencontrai beaucoup de pauvres filles cherchant aventure, mais elles étaient laides à donner une indigestion, ou maigres à geler sur pied si elles s'étaient arrêtées.
J'ai un faible, vous le savez, j'aime les femmes nourries. Plus elles sont en chair, plus je les préfère. Une colosse me fait perdre la raison.
Soudain, en face du théâtre des Variétés, j'aperçus un profil à mon gré. Une tête, puis, par devant, deux bosses, celle de la poitrine, fort belle, celle du dessous surprenante : un ventre d'oie grasse. J'en frissonnai, murmurant : Sacristi, la belle
fille ! Un point me restait à éclaircir : le visage.
Le visage, c'est le dessert; le reste c'est... c'est le rôti.
Je hâtai le pas, je rejoignis cette femme errante, et, sous un bec de gaz, je me retournai brusquement.
Elle était charmante, toute jeune, brune, avec de grands yeux noirs.
Je fis ma proposition, qu'elle accepta sans hésiter.
Un quart d'heure plus tard, nous étions attablés dans mon appartement.
Elle dit en entrant : <c Ah ! on est bien ici. »
Et elle regarda autour d'elle avec la satisfaction visible d'avoir trouvé la table et le gîte en cette nuit glaciale. Elle était superbe, tellement jolie qu'elle in'étonnait, et grosse à ravir mon cœur pour toujours.
Elle ôta son manteau, son chapeau;
s'assit et se mit à manger; mais elle ne paraissait pas en train; et parfois sa figure un peu pâle tressaillait comme si elle eût souffert d'un chagrin caché.
Je lui demandai : « Tu as des embêtements? »
Elle répondit : « Bah! oublions tout. »
Et elle se mit à boire. Elle vidait d'un trait son verre de Champagne, le remplissait et le revidait encore, sans cesse.
Bientôt un peu de rougeur lui vint aux joues ; et elle commença à rire.
Moi, je l'adorais déjà, l'embrassant à pleine bouche, découvrant qu'elle n'était ni bête, ni commune, ni grossière comme les filles du trottoir. Je lui demandai des détails sur sa vie. Elle répondit : « Mon petit, cela ne te regarde pas! »
Hélas! une heure plus tard...
Ejifin, le moment vint de se mettre au lit, et, pendant que j'enlevais la table dressée devant le feu, elle se déshabilla
vivement et se glissa sous les couvertures.
Mes voisins faisaient un vacarme affreux, riant et chantant comme des fous; et je me disais : « J'ai eu rudement raison d'aller chercher cette belle fille ; je n'aurais jamais pu travailler. »
Un profond gémissement me fit me retourner. Je demandai : « Qu'as-tu, ma chatte? » Elle ne répondit pas, mais elle continuait à pousser des soupirs douloureux, comme si elle eût souffert horriblement.
Je repris : « Est-ce que tu te trouves indisposée? »
Et soudain elle jeta un cri, un cri déchirant. Je me précipitai, une bougie à la main.
Son visage était décomposé par la douleur, et elle se tordait les mains, haletante, envoyant du fond de sa gorge ces sortes de gémissements sourds qui sem-
blent des râles et qui font défaillir le
cœur.
Je demandai, éperdu : « Mais qu'as-tu?
dis-moi, qu'as-tu? »
Elle ne répondit pas et se mit à hurler.
Tout à coup les voisins se turent, écoutant ce qui se passait chez moi.
Je répétais : « Où souffres-tu, dis-moi, où souffres-tu? »
Elle balbutia : « Oh ! mon ventre ! mon ventre! »
D'un seul coup je relevai la couverture, et j'aperçus...
Elle accouchait, mes amis.
Alors je perdis la tête; je me précipitai sur le mur que je heurtai à coup de poing, de toute ma force, en vociférant : « Au secours, au secours! »
Ma porte s'ouvrit ; une foule se précipita chez moi, des hommes en habit, des femmes décolletées, des Pierrots, des Turcs, des Mousquetaires. Cette invasion m'affola
tellement que je ne pouvais même plus m'expliquer.
Eux, ils avaient cru à quelque accident, à un crime peut-être, et ne comprenaient plus.
Je dis enfin : « C'est... c'est... cette... cette femme qui... qui accouche. »
Alors tout le monde l'examina, dit son avis. Un capucin surtout prétendait s'y connaître, et voulait aider la nature.
Ils étaient gris comme des ânes. Je crus qu'ils allaient la tuer; et je me précipitai, nu-tête, dans l'escalier pour chercher un vieux médecin qui habitait dans une rue voisine.
Quand je revins avec le docteur, toute ma maison était debout ; on avait rallumé le gaz de l'escalier; les habitants de tous les étages occupaient mon appartement; quatre débardeurs attablés achevaient mon Champagne et mes écrevisses.
A ma vue, un cri formidable éclata, et
une laitière me présenta dans une serviette un affreux petit morceau de chair ridée, plissée, geignante, miaulant comme un chat; et elle me dit : « C'est une fille. »
Le médecin examina l'accouchée, déclara douteux son état, l'accident ayant eu lieu immédiatement après un souper, et il partit en annonçant qu'il allait m'envoyer immédiatement une garde-malade et une nourrice.
Les deux femmes arrivèrent une heure après, apportant un paquet de médicaments.
Je passai la nuit dans un fauteuil, trop éperdu pour réfléchir aux suites.
Dès le matin, le médecin revint. Il trouva la malade assez mal.
Il me dit : « Votre femme, monsieur... »
Je l'interrompis : « Ce n'est pas ma femme. »
Il reprit : « Votre maîtresse, peu m'im-
porte. » Et il énuméra les soins qu'il lui fallait, le régime, les remèdes.
Que faire? Envoyer cette malheureuse à l'hôpital? J'aurais passé pour un manant dans toute la maison, dans tout le quartier.
Je la gardai. Elle resta dans mon lit six semaines.
L'enfant? Je l'envoyai chez des paysans de Poissy. Il me coûte encore cinquante francs par mois. Ayant payé dans le début, me voici forcé de payer jusqu'à ma mort.
Et, plus tard, il me croira son père.
Mais, pour comble de malheur, quand la fille a été guérie... elle m'aimait... elle m'aimait éperdument, la gueuse!
— Eh bien?
— Eh bien, elle était devenue maigre comme un chat de gouttière ; et j'ai flanqué dehors cette carcasse qui me guette dans la rue, se cache pour me voir passer, m'arrête le soir quand je sors, pour me
baiser la main , m'embête enfin à me rendre fou.
Et voilà pourquoi je ne réveillonnerai plus jamais.
« Mme Bonderoi.
— Oui, Mme Bonderoi.
— Pas possible?
— Je — vous — le — dis.
— Mme Bonderoi, la vieille dame à bonnets de dentelle, la dévote, la sainte, l'honorable Mme Bonderoi dont les petits cheveux follets et faux ont l'air collé autour du crâne?
— Elle-même.
— Oh! voyons, vous êtes fou?
— Je — vous — le — jure.
— Alors, dites-moi tous les détails?
— Les voici. Du temps dé M. Bonderoi, l'ancien notaire, Mme Bonderoi utilisait, dit-on, les clercs pour son service particulier. C'est une de ces respectables bourgeoises à vices secrets et à principes inflexibles, comme il en est beaucoup. Elle aimait les beaux garçons ; quoi de plus naturel? N'aimons-nous pas les belles filles?
Une fois que le père Bonderoi fut mort, la veuve se mit à vivre en rentière paisible et irréprochable. Elle fréquentait assidûment l'église, parlait dédaigneusement du prochain, et ne laissait rien à dire sur elle.
Puis elle vieillit, elle devint la petite bonne femme que vous connaissez, pincée, sûrie, mauvaise.
Or, voici l'aventure invraisemblable arrivée jeudi dernier :
Mon ami Jean d'Anglemare est, vous le savez, capitaine aux dragons, caserné dans le faubourg de la Rivette.
En arrivant au quartier, l'autre matin, il apprit que deux hommes de sa compagnie s'étaient flanqué une abominable tripotée. L'honneur militaire a des lois sévères. Un duel eut lieu. Après l'affaire, les soldats se réconcilièrent, et, interrogés par leur officier, lui racontèrent le sujet de la querelle. Ils s'étaient battus pour Mme Bonderoi.
— Oh!
— Oui, mon ami, pour Mme Bonderoi!
Mais je laisse la parole au cavalier Siballe :
— Voilà l'affaire, mon cap'taine. Ya z'environ dix-huit mois, je me promenais sur le cours, entre six et sept heures du soir, quand une particulière m'aborda.
Elle me dit, comme si elle m'avait demandé son chemin : « Militaire, voulezvous gagner honnêtement dix francs par semaine? »
Je lui répondis sincèrement : « A vot' service, madame. »
Alors ell'me dit : « Venez me trouver demain, à midi. Je suis Mme Bonderoi, 6, rue de la Tranchée.
— J'n'y manquerai pas, madame, soyez tranquille. »
Puis, ell'me quitta d'un air content en ajoutant: « Je vous remercie bien, militaire.
— C'est moi qui vous remercie, madame. »
Ça ne laissa pas que d'me taquiner jusqu'au lendemain.
A midi, je sonnais chez elle.
EU' vint m'ouvrir elle-même. Elle avait un tas de petits rubans sur la tête.
« Dépêchons-nous, dit-elle, parce que ma bonne pourrait rentrer. »
Je répondis : « Je veux bien me dépêcher. Qu'est-ce qu'il faut faire? »
Alors, elle se mit à rire et riposta :
a Tu ne comprends pas, gros malin? »
Je n'y étais plus, mon cap'taine, parole d'honneur.
EU' vint s'asseoir tout près de moi, et me dit : « Si tu répètes un mot de tout ça, je te ferai mettre en prison. Jure que tu seras muet. »
Je lui jurai ce qu'ell' voulut. Mais je ne comprenais toujours pas. J'en avais la sueur au front. Alors je retirai mon casque oùsqu'était mon mouchoir. Elle le prit, mon mouchoir, et m'essuya les cheveux des tempes. Puis v'ià qu'ell' m'embrasse et qu'ell me souffle dans l'oreille :
« Alors, tu veux bien? »
Je répondis : « Je veux bien ce que vous voudrez, madame, puisque je suis venu pour ça. »
Alors ell' se fit comprendre ouvertement par des manifestations. Quand j'vis de quoi il s'agissait, je posai mon casque sur une chaise; et je lui montrai que dans les dra-
gons on ne recule jamais, mon cap'taine.
Ce n'est pas que ça me disait beaucoup, car la particulière n'était pas dans sa primeur. Mais y ne faut pas se montrer trop regardant dans le métier, vu que les picaillons sont rares. Et puis on a de la famille qu'il faut soutenir. Je me disais : « Y aura cent sous pour le père, là-dessus. »
Quand la corvée a été faite, mon cap'taine, je me suis mis en position de me retirer. Elle aurait bien voulu que je ne parte pas sitôt. Mais je lui dis : « Chacun son dû, madame, Un p'tit verre ça coûte deux sous, et deux p'tits verres, ça coûte quatre sous. »
EU' comprit bien le raisonnement et me mit un p'tit napoléon de dix balles au fond de la main. Ça ne m'allait guère, c'te monnaie-là, parce que ça vous coule dans la poche, et quand les pantalons ne sont pas bien cousus, on la retrouve dans ses
bottes, pu bien on ne la retrouve pas.
Alors que je regardais ce pain à cacheter jaune en me disant ça, ell'me contemple; et puis eir devient rouge, et ell' se trompe sur ma physionomie, et eir me demande :
« Est-ce que tu trouves que c'est pas assez? »
Je lui réponds :
« Ce n'est pas précisément ça, madame, mais, si ça ne vous faisait rien, j'aimerais mieux deux pièces de cent sous. »
EU' me les donna et je m'éloignai.
Or, voilà dix-huit mois que ça dure mon cap'taine. J'y vas tous les mardis, le soir, quand vous consentez à me donner permission. Elle aime mieux ça, parce que sa bonne est couchée.
Or donc, la semaine dernière, je me trouvai indisposé ; et il me fallut tâter de l'infirmerie. Le mardi arrive, pas moyen de sortir ; et je me mangeais les sangs par
rapport aux dix balles dont je me trouve accoutumé.
Je me dis : « Si personne y va, je suis rasé ; qu'elle prendrapour sûr un artilleur. » Et ça me révolutionnait.
Alors, je fais demander Paumelle, que nous sommes pays; et je lui dis la chose: « Y aura cent sous pour toi, cent sous pour moi, c'est convenu. »
Y consent, et le vl'à parti. J'y avais donné les renseignements. Y frappe; ell' ouvre; ell' le fait entrer ; ell' l'y regarde pas la tête et s'aperçoit point qu' c'est pas le même.
Vous comprenez, mon cap'taine, un dragon et un dragon, quand ils ont le casque, ça se ressemble.
Mais soudain, elle découvre la transformation, et ell' demande d'un air de colère :
« Qu'est-ce que vous êtes? Qu'est-ce que vous voulez? Je ne vous connais pas, moi? »
Alors Paumelle s'explique. Il démontre
que je suis indisposé et il expose que je l'ai envoyé pour remplaçant.
Elle le regarde, lui fait aussi jurer le secret, et puis elle l'accepte, comme bien vous pensez, vu que Paumelle n'est pas mal aussi de sa personne.
Mais quand ce limier-là fut revenu, mon cap'taine, il ne voulait plus me donner mes cent sous. Si ça avait été pour moi, j'aurais rien dit, mais c'était pour le père ; et là-dessus, pas de blague.
Je lui dis :
« T'es pas délicat dans tes procédés, pour un dragon; que tu déconsidères l'uniforme. »
Il a levé la main, mon cap'taine, en disant que c'te corvée-là, ça valait plus du double.
Chacun son jugement, pas vrai? Fallait point qu'il accepte. J'y ai mis mon poing dans le nez. Vous avez connaissance du reste.
Le capitaine d'Anglemare riait aux larmes en me disant l'histoire. Mais il m'a fait aussi jurer le secret qu'il avait garanti aux deux soldats. Surtout, n'allez pas me trahir; gardez ça pour vous, vous me le promettez ?
— Oh ! ne craignez rien. Mais comment tout cela s'est-il arrangé en définitive?
— Comment ? Je vous le donne en mille!... La mère Bonderoi garde ses deux dragons, en leur réservant chacun leur jour. De cette façon, tout le monde est content.
— Oh! elle est bien bonne, bien bonne !
— Et les vieux parents ont du pain sur la planche. La morale est satisfaite.