XXXVI. — A Joséphine, a Gènes
A Milan, le 9 frimaire an V, 8 heures soir (28 novembre 1796.)
Je reçois le courrier que Berthier avait expédié à Gènes. Tu n'as pas eu le temps de ni écrire. Je le sens facilement. Environnée de plaisirs et de jeux ^ tu aurais tort de me faire le moindre sacrifice.
Berthier a voulu me montrer la lettre que tu lui as écrite. Mon intention n est pas que tu déranges rien à tes calculs ni aux parties de plaisir qui te sont offertes; je nen vaux pas la peine et le bonheur ouïe malheur d'un homme que tu n aimes pas n'a pas le droit de t' intéresser'.
Pour moi., t' aimer seul, te rendre heureuse, ne rien faire qui puisse te contrarier^ voilà le destin et le but de ma vie.
Sois heureuse., ne te reproche rien., ne t'intéresse pas à la félicité d'un homme qui ne vit que
' Rec. Hort., I, 8ï. Robert Hait, 245.
■ Robert Hait. — Dans Hortense : d'intéresser.
LA CAMPAfiNE D'ITALIE 97
de ta vie^ ne jouit que de tes plaisirs et de ton bonheur. Quand j'exige de toi un amour pareil au mien, j'ai tort : Pourquoi vouloir que la dentelle pèse autant que l'or? Quand je te sacrifie tous mes désirs, toutes mes pensée», tous les instants de ma vie, j'obéis h V ascendant que tes charmes, Ion caractère et toute ta personne ont su prendre sur mon malheureux cœur. J'ai tort, si la nature ire ni a pas donné les attraits pour te captiver ; mais ce que je mérite de la 'part de Joséphine, ce sont des égards, de l'estime, car je Vaime à la fureur et uniquement.
Adieu, femme adorable, adieu ma Joséphine. Puisse le sort concentrer dans mon cœur tous les chagrins et toutes les peines, mais qu'il donne à ma Joséphine des jours prospères et heureux. Qui le mérite plus qu'elle! Quand il sera constaté quelle ne peut plus aimer, je renfermerai ma douleur profonde et je me contenterai de pouvoir lui être utile et bon à quelque chose.
Je rouvre ma lettre pour te donner un baiser... Ah ! Joséphine ! Joséphine '...\
Bonaparte, à Vérone, le 2 frimaire, faisait ses confidences à Berthier.
' Hec. Hortense, I, 87. — Quelques fragments, Robert Hait, 24.').
« Soyez heureuse, écrivait celui-ci à Joséphine. Votre mari, en relisant hier la lettre que vous m'avez écrite, me dit : « Avoue que j'ai une charce mante femme. Oui, je l'aime bien... 11 n'y en a « pas de pareille dans le monde... Allons, Ber- « thier, il faut dans quelques jours aller à Milan : « que j'aurai du plaisir à embrasser ma petite « femme. » Le coup qu'il reçut à son arrivée avait été si fort que Berthier, le ii frimaire, annonçaitàJoséphineque Bonaparte s'étaittrouvé mal en sortant du bain, qu'il lui était venu une fluxion à la tète et que tout annonçait un érysipèle. <i Venez, lui disait-il, il est affligé et sérieusement incommodé. »
Cette lettre ne la trouve plus à Gènes ; dès qu'elle reçut les lettres de son mari, Joséphine partit. On lit dans le Grondeur : « On écrit de Gènes sous la date du i5 frimaire : M™^ Buonaparte partit vendredi (12 frimaire) (i"' décembre) de Gênes après avoir reçu des lettres de son mari. » Comme ce prompt départ avait accrédité de méchants bruits, le Moniteur (n" iio, an V, décadi 10 nivôse) publia un curieux article sur le baldonnéàM"'''Buonaparte par M. Jean-Charles Serra « qui a été enfermé plusieurs mois à la Tour comme chef d'un parti révolutionnaire,
c'est-à-dire ennemi de l'oligarchie et du parti des Coalisés ». On sait quelle belle fortune, le général ménagea par la suite à J.-Ch. Serra.
Joséphine est à Milan avant le i5 frimaire et, le 20, elle donne un grand bal au palais Serbelloni. Bonaparte passe avec elle à Milan la fin de frimaire et les quinze premiers jours de nivôse (fin novembre, décembre entier et janvier jusqu'au i8j. 11 partie 18 pour Bologne et y apprend la nouvelle agression des Autrichiens. 11 passe à Vérone, revient à Bologne, arrive à Roverbella où il est le 22.